Carnet de voyage

l'aventure c'est extra

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Un long voyage à deux en Ethiopie, à Addis Abeba et ailleurs.
Décembre 2016
50 semaines
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Marc : A peine une heure après être partis de Mekele, nous arrivons en pays Afar. Les Afars sont des gens magnifiques. Les mecs portent des jupes. Je m'en achète une dans le premier village Afar dans lequel nous nous arrêtons. Ce sera le meilleur achat de 2017. De 2500 mètres d'altitude, nous tombons à 500, puis 0, et nous irons jusque -116. La chaleur se fait immédiatement ressentir. Pour le moment, on s'en amuse encore, on joue à retarder le moment où on mettra la clim. Dès demain, on aura largement abandonné ce jeu. Les températures sont extrêmes, on grimpe à 40, 45, 50°. Les paysage se dégradent, il n'y a plus rien d'apaisant ou de réconfortant. L'hostilité de la nature est extrême. Les quelques montagnes qui subsistent semblent s'être écrasées là, plantées dans le sol comme les vaisseaux à la fin d'Independance Day. Puis des plaines, quelques buissons, qui disparaissent aussi. Des campements nomades, des roches volcaniques. Aucune ombre, aucun abri. Ici, même les arbres sont empoisonnés.

Marc : Notre première étape est le volcan Erta Ale, seul lac de lave permanent du monde. Nous roulons en convoi, sous pseudo escorte policière. En 2012, sept touristes se sont fait enlever au sommet, cinq se faisant exécuter. Lorsqu'on voit un pick up Toyota stationné dans le désert, on ne peut réprimer un frémissement. Le chauffeur rigole en nous disant que c'est l'aventure, mais oui, ça l'est vraiment. Les roches volcaniques disparaissent, on revient dans une prairie presque verte, qui disparaît à son tour, pour ne laisser que du sable. Les 4x4 roulent tout droit, chacun traçant un chemin. Pas de GPS, rien. Le vent se lève, nous sommes pris dans une tempête de sable. Nous continuons à rouler, jusqu'à ce que notre chauffeur crie "ooh shit" et que nous tombions dans un trou de 50 cm à 50 km/h. L'avant se plante dedans, le véhicule décolle, et nous aussi à l'intérieur, puis il retombe, s'arrête. Vu les traces au sol, on a eu de la chance. Seul le pare choc est abîmé, ainsi que les chromes. Le châssis est nickel. Merci Toyota, merci le Land Cruiser. On repart, on recherche les véhicules égarés. On fait des appels de phares dans le désert, parfois on nous répond. On se rassemble, on repart. Le sable disparaît, la lave fait son apparition; nous allons rouler une quinzaine de kilomètres sur de la lave durcie, route réputée pour être une des pires du monde. Au loin, on voit le Erta Ale.

La route, les trace laissées par notre décollage 

Hélène : On arrive dans une sorte de campement avec de petites maisons faites en bois. On va devoir attendre ici la tombée de la nuit pour commencer l'ascension du volcan. C'est normal. A 17h, la chaleur est encore écrasante et le vent est tout simplement brulant. Il transporte du sable chauffé à blanc toute la journée. On s'abrite comme on peut, on se prépare à l'ascension avec un dîner léger (on ne mangera pas avant notre retour au camp le lendemain matin). La nuit tombe, deux litres d'eau chacun, et c'est parti. La montée n'est pas difficile en soi mais on marche dans le noir, éclairant le sol à la lampe torche. Assez rapidement, la partie automatisée de notre cerveau prend le relais et on marche sans trop se poser de questions. On ne voit rien à un mètre, alors on avance. Plus on approche du sommet du volcan, plus il devient difficile de respirer. Dans les derniers mètres, on ne prend plus de grandes inspirations, les quintes de toux commencent. On avance encore un peu, et là, tout change. Dans la nuit noire apparait soudain une lumière orange incroyable, sortie tout droit d'un rêve (ou d'un cauchemar). On descend dans le cratère en contre bas. Il faut faire très attention parce que le volcan a craché quelques mois auparavant et nous marchons donc sur de la lave fraîchement durcie, friable, coupante comme des lames de rasoir. Plus on s'approche, moins on respire. Nous allons contourner le trou pour avoir le vent dans le dos et limiter la respiration des fumées de souffre, toxiques et brûlantes, malgré les écharpes placées autour du visage en guise de protection. Le lac de lave en contre bas est tout simplement incroyable. Le volcan gronde, tremble, crache, coule, explose. Au bord du trou, des crêtes de lave noire aiguisées créent un contraste terrifiant. A mi chemin entre le Mordor et le Purgatoire de Dante, les portes de l'enfer sont à nos pieds.

Les portes de l'enfer 

Hélène : Difficile de dormir dans ces conditions, sur des matelas posés au sol sur la lave au bord du cratère. On tousse, on a chaud. Après trois heures de sommeil agité, on se réveille aux aurores pour aller observer le lever du soleil sur le volcan. Là, un peu plus de lumière, mais l'ambiance apocalyptique reste la même. On finit par entamer la descente vers 6h du matin pour éviter la chaleur. Bon clairement, c'était une vraie galère, en tout cas pour moi. Pas de petit déjeuner, peu de sommeil et du souffre dans les poumons, j'ai cru que je n'y arriverai pas. Même pas de quoi se consoler dans le paysage que nous découvrons pour la première fois. La montée de nuit d'hier avait dissimulé toute la désolation qui règne dans cet environnement hostile où rien ne pousse, où rien ne vit. On serre les dents, Marc me soutient, et 2h30 après, on arrive au campement où nous attend un petit déjeuner bien mérité. Le retour sera somnolent pour moi, une longue journée nous attend encore.

La lumière du matin révèle un paysage désolé, coulées de lave, sol noir. 

Marc : Le Danakil, c'est aussi le pays du sel. Nous avons pu nous baigner dans un lac salé comme la mer Morte, et tout au long de la route, nous voyons des caravanes de dromadaires qui marchent vers Mekele. Il leur faudra sept jours pour atteindre la ville, et sept jours pour revenir. Après avoir passé Hamed Ela où nous passerons la nuit, nous arrivons sur le lac Asale, sur lequel nous roulons, pendant de kilomètres. Et nous arrivons sur le site où les gens creusent. Des centaines de dromadaires, d'ouvriers, piochent le sol et taillent des blocs de sel de 5 kilos. Il fait près de 50 degrés, et c'est Ramadan, bien sûr. Nous sommes au milieu de nulle part, l'endroit le plus isolé du monde que je n'ai jamais vu, les gens effectuent le travail le plus dur du monde peut-être, et ils ont le sourire. C'est à chialer tellement c'est beau.

Les ouvriers Afar creusent le sel sous un soleil de plomb. 

Marc : Une usine est en projet pour faciliter l'extraction, augmenter la production, peut-être les revenus, mais les gens n'en veulent pas. Ils pensent qu'avec une usine, le sel disparaîtrait, et leur mode de vie avec. Alors les musulmans Afar creusent, confient leur sel (ils gagnent environ 40 euros par mois) aux chrétiens tigréens, qui les chargent sur leurs dromadaires pour l'amener à la ville. Ca fonctionne comme ça depuis toujours. Le soir, les caravanes s'en vont pour sept jours donc, retrouvant le niveau de la mer, puis les hauts plateaux. Rentrer assis sur le toit du 4x4, le soleil couché, roulant dans une chaleur étourdissante, sur cette terre plate et sans fin, est un des plus beaux moments que j'ai vécu en Ethiopie. Nous rentrons à Hamed Ela, un hameau fait de maisons en branches. Même dans ces endroits les plus reculés, même pendant le Ramadan, Dieu a fait en sorte qu'on puisse trouver un bar. C'est celui du camp militaire, un peu à l'écart du village. Il y a même une télé, qui diffuse un concours de gens imitant des cris d'animaux. On peut boire une bière, pas vraiment fraîche, et essayer de s'endormir sur des lits de camps, sous les étoiles, encore brûlés par le vent.

Les caravanes de sel parties pour 7 jours de voyage. 

Hélène : Le lendemain matin, départ pour le Dallol ("plein de couleurs" en langue locale). Une fois le lac de sel traversé, on arrive dans un paysage digne des meilleurs films de science fiction. Dans cette zone dépressionnaire sous le niveau de la mer, le sel et l'eau se mélangent au souffre, à l'acide et au potassium. Ca coule, ça crépite, ça fume. Les couleurs sont effectivement incroyables. Attention à ne pas poser son pied dans l'acide, tant qu'à faire. Il fait chaud, ça pue l'oeuf pourri, mais c'est vraiment magnifique. Par endroit, le sel a formé des sortes de petites champignons. Tout a une forme inédite, jamais vue auparavant. Dali aurait pu peindre ce genre de désert, onirique.

C'est donc des couleurs plein les yeux et le coeur lourd que nous rentrons à Addis. S'il vous venait l'envie de voyager en Afrique, et que vous avez le courage d'affronter les éléments, rendez vous dans le Danakil, vous ne serez pas déçus. Ici, le vrai monde n'est pas encore né, un lieu oublié de Dieu et où les hommes sont bannis.

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Le tourisme en Ethiopie, c'est beaucoup une affaire d'églises. Après Lalibela, l'autre lieu important n'a pas vraiment de nom ni de localisation. Il se trouve dans le nord du pays, dans une région qui se nomme le Tigré (qui est aussi une ethnie, par ailleurs celle de la caste gouvernementale, d'où les troubles, manifestations, et affrontements de 2016 menés par les ethnies majoritaires en termes de population). Il y a des centaines d'églises creusées dans la roche dans cette petite région, toutes isolées, et gardées par un prêtre qui travaille aux champs la journée et qu'il faut motiver à venir avec nous pour nous ouvrir la porte. Et on avance, on grimpe, pour trouver quelque chose qui est plutôt le prétexte à une randonnée que son objet même. Quoique, nous avons vu deux églises, et les deux valaient vraiment le détour.

Medhane Alem Adi Kesho 

La première, Medhane Alem Adi Kesho, nous a permis de nous retrouver au milieu d'une cérémonie orthodoxe, seuls dans la montagne avec quelques petits vieux fidèles. On est dans le noir, quelques bougies nous éclairent, le prêtre marmonne dos à nous. C'est long, lent (voir article sur Timkat à Gondar). Mais c'est beau, c'est mystique. On partira quand même au moment où un type nous fait comprendre qu'à partir de là, il faut rester debout une heure ou s'en aller. Bon, on va pas pousser quand même.

La falaise du Gheralta / Hélène qui galère dans la descente 

La deuxième, se trouvait dans l'objet de notre voyage, la falaise du Gheralta. Pour la première fois de tout mon séjour en Ethiopie, j'ai trouvé un endroit juste époustouflant. Il nous a fallu grimper des pentes bien ardues, escalader des tas de cailloux, pour arriver tout en haut, où se trouvaient deux petites églises, Mariam Qorqor et Daniel Qorqor. Pour info, sur la photo juste au dessus à droite, vous voyez un piton rocheux à l'arrière plan. A mi-hauteur se trouve l'église d'Abuna Yemeta Guh, à laquelle on accède en escaladant une portion de 10m à la verticale pieds nus dans la roche. Et dire que des gens vont à la messe là bas. Nous nous ne nous y sommes pas risqués. Daniel Qorqor, c'est une porte de 50cm sur 1m, à flanc de falaise, et l'église est juste une pièce carrée, dans laquelle notre prêtre s'endormait toutes les deux minutes assis sur sa chaise.

Le prêtre le plus photogénique du monde / l'entrée de l'église la plus cool du monde 

Le dernier jour, par hasard, c'était jour de marché. J'avais manqué le marché aux bestiaux de Bahar Dar, je n'ai pas manqué celui d'Hawzien! Cela dit, tout ça n'était qu'un avant goût avant notre voyage suivant, qui commencera après un retour à Mekele, des spaghettis bolognaise pimentés, quelques Raya, une nuit dans un hôtel neuf dans lequel les mecs on mis une prise électrique dans la douche, une omelette, un thé. Ce voyage, c'est le Danakil.

marché du mercredi à Hawzien 
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Depuis quelques jours, finis les « You you », « Farenji Farenji ». Terminés les regards hostiles, les bousculades dans les files d’attente, envolée la mendicité agressive. Je ne suis plus une étrangère ici, je suis une étrangère en béquilles. Et ça change tout ! Tous les petits désagréments ont disparu et ont été remplacés par une compassion à toute épreuve. Dorénavant, lorsque les gens viennent me parler (ce qui arrive beaucoup – beaucoup – plus souvent) c’est pour me demander ce qui m’est arrivé avec un regard triste et plein d’inquiétude, c’est pour me proposer une aide systématique (un peu envahissante) lorsque je sors de chez moi ou que je me trouve face à un escalier. Des gens manifestement plus pauvres ou plus abimés que moi viennent s’enquérir de ma santé, me proposent de l’eau bénite pour me soigner, me disent qu’ils vont prier pour moi, s’inquiètent de savoir ce qui m’est arrivé. « Car accident ? » (accident de voiture ?) me demandent la plupart, comme si c’était une évidence qu’une personne blessée ici l’était forcément du fait du gros bordel qu’est le trafic d’Addis. A Lalibela, on me demande où c’est arrivé. « A Addis, ouf, heureusement, tu ne t’es pas blessée chez nous », comme si on était rassurés de savoir que ma souffrance n’était pas de leur fait. A la maison, la gentille famille propriétaire vient me voir chaque jour ou presque, me demande chaque jour si je vais mieux. Idem pour la totalité des serveurs du greek club à côté de chez nous. Mais hors de question de dire que ca ne va pas tellement, au risque de revoir ces regards tristes réapparaitre instantanément.

Alors honnêtement, j’ai du mal à comprendre toutes ces réactions qui me semblent disproportionnées. Est ce la crainte que je ne m’en sorte pas (comme j’imagine que ca doit souvent être le cas ici en cas de blessure un peu grave) ? Est ce une sorte de culpabilité – c’est arrivé chez nous, la pauvre.. ? Est la conscience que je suis loin de chez moi et de ma famille et que je dois me sentir seule ? En tout cas, il est clair que l’ambiance a changé.

Ceci étant dit, parlons un peu du système de santé à Addis. Nous étions déjà allés voir un docteur ou deux pour une grippe ou autre. Rien de bien notable à ce moment là. Aller aux urgences, c’est une autre histoire.

A peine blessée et encore hurlante couchée sur le terrain de tennis du Greek (oui, je me suis blessée en jouant au tennis, au fait), Marc appelle ma collègue Ethiopienne pour qu’elle nous indique le meilleur hôpital. Ok, on file donc au Korean Hospital (qui n’a de coréen que le propriétaire). Arrivés sur place, le traitement des farenjis semble un peu différent. On ne m’entasse pas avec les autres éthiopiens à moitié agonisants, je suis installée dans une chambre individuelle. Là, une infirmière arrive avec un petit bout de carton et une paire de ciseaux. Elle s’agite un peu…essaye en fait de me fabriquer une attelle de fortune pour ma cheville, du grand n’importe quoi. On gueule un peu, elle ne parle pas anglais, et une autre infirmière anglophone vient finalement s’occuper de nous. Elle sort une grande seringue et veut me piquer à la cuisse. Pas la peine de nous expliquer ce qu’elle est en train de faire, à quoi bon, c’est pas comme si les gens aimaient être informés quand on leur injecte quelque chose ? Bon clairement, elle a peut être un peu forcé la dose d’anti douleurs. Rapidement, je suis franchement sonnée, Marc et Lena ont bien rigolé en mangeant en cachette leur casse croute (il était 21h).

Moi qui fait la gueule quand Marc me prend en photo devant le Korean Hospital, et quand je me fais trimballer par un gars.

On demande à Marc d’aller payer pour qu’on puisse me faire des radios. En fait, ici, on ne délivre aucun soin s’il n’est pas payé d’avance. On comprend pourquoi beaucoup d’éthiopiens ne se rendent pas du tout aux urgences…un peu qu’ils n’aient pas d’argent sur eux, et on les laissera croupir dans la salle d’attente.

La radio se passe bien, on me dit que ce n’est pas cassé, et on m’improvise une sorte de plâtre que je garderai finalement plusieurs semaines.

Le lendemain, rendez-vous chez le chirurgien orthopédique, toujours dans le même hôpital. Il regarde à peine mon pied, me dit que j’ai une faible résistance à la douleur, et me dit d’attendre, ca passera. Dans le hall d’entrée, pendant que Marc va chercher la voiture, le gardien de l’immeuble joue avec mon fauteuil roulant et me ballade contre mon gré en me faisant tourner sur moi même. Même si j’étais énervée, ça l’a beaucoup fait rire semble t-il.

N’allant pas mieux au bout d’un certain temps, je suis quand même allée voir un autre docteur, américain cette fois. L’américain m’envoie faire une IRM, on se trompe d’hôpital et on se retrouve dans l’hôpital universitaire d’Addis, un truc gouvernemental. J’ai même pas envie d’en parler tant ça ressemblait à un mouroir horrible… aller, on finit par trouver le bon endroit, on passe les examens, ça va mieux.. Finalement le diagnostic « faible résistance à la douleur » s’est transformé en deux ligaments déchirés et multiples contusions osseuses. Merci le Korean Hospital.

Je vous passe la galère pour trouver des béquilles correctes à Addis. Mais sachez qu’il faut rejoindre les limites de la ville, et trouver par miracle un atelier pourri dissimulé derrière un hôpital (recommandé par le docteur du Korean).

L'atelier de fabrication de béquilles et autres prothèses 

Aujourd’hui, je suis presque guérie et m’apprête à escalader un volcan dans quelques jours.

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Les mois passent, mais au final, on n’a pas dit grand-chose d’Addis Abeba. Le but de ce post est surtout de mettre quelques photos de la ville, un peu en vrac. Pour commencer, j’aimerais vous faire une petite balade de Bambis, le supermarché où on fait le gros de nos courses, jusqu’à chez nous (oui, pour les courses, c'est soit chez Bambi soit chez Shoa, dur de faire un choix). En partant de Bambis, le long de la longue route percée par le tram chinois, on peut passer à côté d’une enseigne pour une boite de communication, qui a pour slogan : « you want qulity ? ». Ca donne envie. Bref, on continue, on passe à côté de deux vieilles qui font du café à 20 centimes. Ma boulangerie où j’achète des biscuits sablés, du gâteau au yaourt, et parfois, des petites pizzas tomates oignons. Après on passe à côté du magasin de khat, et de dix à vingt mendiants permanents qui squattent le carrefour et le début du pont. Plus ou moins abîmés, y’a des aveugles, des mecs atteints de polio, d’autres qui sont juste très maigres, des vieux, des jeunes. Ils sont là tout le temps. On passe au dessus de la rivière d’Addis, celle qui pue très fort l’odeur de la mort. C’est quand même un bon endroit pour faire une sieste (photo 1). Il y a un type que j’aime bien, même s’il m’effraie un peu, qui ressemble à un guerrier des ténèbres, vêtu de haillons, très musclé, très sec, qui cherche des déchets dans la rivière la plupart du temps. De l’autre côté de la route, il y a une décharge. On avance un peu, on passe à côté d’un terrain de basket et de foot, on tourne à droite, dans une rue qui mène au club grec, l’Olympiakos. Ici, on a une bonne vue sur les immeubles en construction aux alentours, dont l’immeuble qui ressemble à la navette impériale de Star Wars (photo 2). Sur la gauche, on a un voisin qui vit dans une boite de fer de 80 cm de large et de haut, sur environ 1m80 de long (photo 4).

charmant studio à louer, 1,5m2 

Souvent, on se retrouve avec les moutons. Aujourd’hui, je suis rentré avec eux du pont jusque chez moi. Ils barraient la route, empêchaient les voitures de passer, suivis par un vieux en costume et pantalon déchiré qui fouettait le sol en courant après eux. Et enfin, on arrive chez nous, avec la vieille Almaze, Séblé et le jeune Cadus. Aujourd’hui, pas d’eau ni d’électricité. On est allés chercher de l’eau avec Cadus avec un bidon. On a salué le berger. Séblé et Almaze essayaient de réparer leur plat à injera. J’ai appris que l’eau que nous utilisions pour nous laver était de l’eau qu’il fallait garder pour la chasse d’eau, que l’eau propre était dans l’autre bidon. Ce qui est marrant, c’est que quand on passe une bonne journée, tout ça paraît juste très drôle. Quand on passe une mauvaise journée, tout ça semble infernal.

c'est normal qu'on n'ait pas l'électricité quand on voit comment ils bossent, les moutons squattent toujours devant notre porte.

Ici, c'est le quartier de Piassa, où je travaille. Il reste quelques vestiges de l'occupation italienne durant la Seconde guerre. C'est la "vieille ville".

Certains trouvent qu'Addis, c'est aussi bien construit que Paris 
des rues lambda à Addis. "Allo, Yes Taxi, where you go?" 


Aujourd’hui, un homme s’est fait renverser par une voiture devant le bureau. Il est mort. Il y a eu une émeute. J’ai acheté un kilo de mangues par la fenêtre de la voiture pour 1 euro. Pendant un déjeuner de travail le directeur est sorti chercher le café chez l'enfant qui avait sa thermos et ses feuilles de tenadem. Sur le trajet du travail, six mendiants ont gratté à la fenêtre de la voiture. Un mendiant près de Meskel Square se fait trimballer dans un caddie de supermarché. Ce qui est fou parce qu’il n’y a pas de caddies dans les supermarchés. L’autre jour, j’attendais Edom à la galerie, elle était en retard. Un mec est venu de nulle part, m’a demandé si j’étais Marc, j’ai dit oui, et il m’a tendu une bière pour me faire patienter le temps qu’Edom arrive. Le gamin qui nettoie mes chaussures parfois à Kazanchis me connait et me demande chaque fois si je veux un shoe shine ou une telephone card avec un grand sourire. Une fois il m'a demandé de nettoyer mes chaussures alors que j'étais en tongs. J'ai dit non.

C'est bien le centre ville d'Addis, à Atakilt Tera, là où on achète les fruits et légumes. C'est la rue parallèle à l'alliance.

Les week ends, on va faire des longues promenades pour aller voir rien. Enfin, rien de spécial.

Des hommes virils qui se tiennent la main, une jolie rue près de l'ancienne gare, un jour de match au Stadium.  

Bref, Addis.

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Pour changer un peu du quotidien, je décide d’aller voir un concert avec des amis. Damian Marley, le digne fils de son père, ça s’annonce très bien ici, le pays des rastas.

Les places sont en vente depuis un moment. Prévoyants, nous achetons nos tickets à l’avance. Les billets indiquent que le concert débutera à 6h. Bon.. faut pas rêver, on est en Ethiopie.. Alors pour éviter de perdre notre temps dans les files d’attente, nous décidons d’y aller à 19h30.

Large ? Pas du tout. Arrivés sur place, une masse de gens se presse devant les portes d’entrée, fermées, soigneusement gardées par des agents de sécurité. La foule est dense. Déjà, les mouvements de foule sont importants et nous inquiètent un peu. Tant pis, on s’insère dans une des nombreuses files d’attente improvisées. On attend..19h45..20h..Toujours rien. Et les gens se pressent de plus en plus. Du haut de ma toute petite taille, c’est limite respirable.

Tout le monde s’impatiente. La foule s’écarte un peu sous la consigne des agents se sécurité pour laisser passer une voiture : tiens, bizarre, c’est un morceau de la scène qui est livrée..2h après le soi disant début du concert ?

Et là, les choses commencent à mal tourner.. Les gens se pressent de plus en plus, et les agents de sécurité réagissent pour maintenir l’ordre…à coups de matraque.

Ils repoussent la foule jusque sur la route où nous accueillent des automobilistes très énervés. Les coups de matraque fusent et les gens ne semblent pas surpris.. au contraire, certains s’amusent même de la situation. Pas nous. On s’éloigne un peu pour regarder les mouvements de loin. Finalement, on décide de prendre un verre dans un resto en attendant de voir ce qui se passe.. 21h, 22h..les files d’attente reformées ne bougent pas. A 22h30, on décide de s’en aller, un peu choqués par les matraqueurs fous. 23h, couchée dans mon lit, j’entends les premières notes du concert qui résonnent au loin. J’ai donc failli aller à un concert…

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Publié le 23 mai 2017

Rester à Addis plus de quelques semaines consécutives est assez fatiguant. On a toujours besoin d’avoir une porte de sortie pour ne pas étouffer. Nous sommes cette fois partis vers le sud, vers Awassa, ville préférée de nombreux éthiopiens, car, incroyable, il y a un lac ! Beaucoup d’habitants (riches) d’Addis partent en week end se poser dans les lodges au bord des lacs qui conduisent à Awassa. Y aller prend tout de même 4 à 5 heures (pour 250km), les premiers 50km se faisant sur autoroute (si si, une vraie autoroute plane à plusieurs voies) et les 200 suivants sur une route de qualité inégale, complètement inondée par endroits. Bon, en fait, même sur l’autoroute, on peut tomber sur des hyènes ou des calèches, donc c’est quand même pas tout à fait pareil. Arrivés à Awassa, nous sommes allés voir en premier lieu le marché aux poissons, recommandé comme étant une des attractions de la ville. Alors, ben euh, y’a pas grand-chose hein, effectivement quelques groupes de personnes vident des poissons, certains prennent un petit déjeuner de sushis éthiopiens, mais c’est à peu près tout. Tout ça a pourtant un prix, car à peine entrés, une femme nous a sauté dessus pour nous faire payer un droit d’entrée (car nous sommes blancs, n’oubliez pas). Heureusement, nous avions nos cartes de résidents et avons pu rester gratuitement, mais cela s’est fait après une autre vérification, par un homme qui n’avait pas non plus de badge, de carte, de document attestant de son identité et de sa fonction, qui lui aussi voulait vérifier nos cartes pour être sûr que nous avions le droit d’être là. Enfin, pas toutes nos cartes, seulement la moitié. Bref. Beaucoup de « farenji » et de « you you you », comme d’habitude, de vendeurs qui viennent tous nous proposer la même chose, des chapeaux de paille ou des bijoux en bois, qui ont beau voir que nous avons déjà refusé une vingtaine de fois, mais qui continuent à venir et à nous haranguer même dans la voiture.

La grande attraction du marché, et du lac, à part nous, ce sont les animaux. Surtout les marabouts. C’est assez impressionnant de voir ces oiseaux immenses et dégueulasses courir sur les berges du lac, se nourrir des viscères des poissons que leur jettent les gens, se battre et s’envoler. Vraiment, ils sont grands, au moins un mètre de haut, et ils n’ont pas peur. Il faut vraiment regarder où on met les pieds. Et puis les singes, un peu partout aussi, toujours prêts à nous détrousser ou à piquer de la bouffe quelque part. Mais le mieux, ce sont les hippopotames. Une petite balade en bateau nous a permis de nous en approcher, à quelques petits mètres seulement, et bien qu’ils étaient dans l’eau, c’était vraiment impressionnant. De belles grosses bêtes.

A part ça, à Awassa, pas grand-chose à faire, mais c’est vrai que c’est une atmosphère assez agréable. Il y a une promenade aménagée sur les bords du lac, des bars sur pilotis, du poisson grillé. La vue des pêcheurs sur leurs barques, au loin, les marabouts un peu partout, des aigles pêcheurs, tout un tas d’oiseaux étranges, tout ça change quand même beaucoup d’Addis, et je comprends que, bien qu’il n’y ait rien d’exceptionnel, les gens de la ville viennent s’y reposer. C’est presque une côte d’azur éthiopienne, les babioles et les chapeaux dont je parlais plus haut sont achetés par des éthiopiens qui se comportent vraiment en touristes, ce sont eux qui font le plus de tours en bateau et qui font vivre ces commerces.

Pas très loin d’Awassa se trouvent des sources chaudes (oui parce que les lacs éthiopiens ne sont pas vraiment propices à la baignade). La route qui y mène est surprenante, pendant 20 minutes on a l’impression d’être dans un autre pays, vallonné, très vert. Le site en lui-même est assez étonnant aussi, en fait ces fameuses sources alimentent une piscine de plein air dans laquelle, vous l’imaginez, les Blancs font un peu tâche. Le plus drôle, c’est que la plupart des éthiopiens ne savent pas nager, alors on les voit patauger ou tremper leurs pieds dans le petit bain, pendant que nous les Blancs, on peut faire des longueurs dans la grande piscine. Classe. Aux dires d’Hélène qui était venue il y a quelques années, l’eau serait sacrée, le savon aussi, pourquoi pas après tout.

Enfin, il convient de parler un peu de Shashemene, à 20km d’Awassa. Certains connaissent peut-être ce nom qui fait écho à la tradition rasta. Alors je ne vais pas faire un cours de rastafarisme, simplement évoquer deux-trois choses en rapport avec l’Ethiopie. L’Ethiopie est citée une petite dizaine de fois dans la Bible, souvent comme étant les confins du monde, mais dans un psaume, il est dit que « l’Ethiopie accourt vers Dieu ». Ce verset a été interprété par quelques personnes liées à la cause Noire aux Etats-Unis et en Jamaïque, mélangé à un prêche pour un retour des Noirs en une terre promise quelque part en Afrique, à un retour d’un Messie qui ne serait pas Blanc, en même temps que se faisait couronner un Ras Tafari ( Ras=tête ; Tafari=celui que l’on redoute) en Ethiopie, c'est-à-dire Hailé Selassié, soi-disant descendant du roi Salomon et de la reine de Saba, bref, tout ça a donné naissance à une religion disparate aux multiples mouvements dont le Dieu est un homme politique aux actions discutables. Lui-même était d’ailleurs mal à l’aise par rapport à l’adulation dont il était l’objet, et après un séjour en Jamaïque (la femme de Bob Marley voit les stigmates du Christ dans ses mains), il décide de contenter une partie de ces adeptes en offrant des terres aux personnes désirant retrouver cette Terre Promise. Cette Terre Promise, c’est Shashemene, une triste ville dans laquelle vivent une centaine de rastas avec leurs enfants, soit au total environ 300 personnes. La communauté rasta a très mauvaise réputation en Ethiopie, parce que déjà ils ne croient pas en Dieu. Et puis ils fument aussi. Bon, après, les éthiopiens n’aiment pas vraiment les autres, même parmi leur propre peuple. Une discussion avec des éthiopiens au sujet de la ville sainte de Lalibela nous a fait savoir que les éthiopiens ne voulaient pas aller à Lalibela car ils n’aimaient pas les éthiopiens de Lalibela, qui parlent la même langue et qui ont la même religion (on ne parle même pas des Blancs du coup). Alors évidemment, pas question d’aller voir des étrangers allumés qui pensent tout à fait différemment. Et du coup les rastas de Shashemene n’aiment pas trop les éthiopiens non plus. Et donc tout ça ne ressemble à rien et n’a pas grand intérêt. Encore un grand paradoxe illustré par le dernier album de Teddy Afro, superstar nationale, qui s’intitule sobrement – devinez – « Ethiopia ». Il y chante et loue son pays et son peuple. Tout le monde écoute Teddy Afro (la semaine de la sortie de l’album, il était impossible de ne pas l’acheter tant tout le monde vendait des exemplaires dans la rue), chante la beauté de l’Ethiopie, tout le monde est fier des peuples de la vallée de l’Omo qui ont des plateaux dans les lèvres, des musulmans d’Harar, des monuments d’Axoum et des églises du Tigray et de Lalibela, mais personne ne voudrait aller voir ça en vrai. Mieux vaut rester entre soi !

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Effectivement, quand le Lonely Planet annonce l'Éthiopie comme destination 2017, soit ils sont complètement visionnaires, soit ils avaient fait le tour de tous les autres pays et il ne restait plus que ça. Parce que peu de choses sont faites pour simplifier le voyage. Mais c’est là où rendre visite à un couple d’expatriés sur place facilite clairement les choses.

Comme l’a dit un jour le grand Marc Szaryk, ici « il n’y a rien de spécial à voir, mais tout est à voir ». Et c’est bien cette idée qui a accompagné une grande partie de mon séjour.

Parce qu’ici, rien de spectaculaire en soi. Pas de monument exceptionnellement mis en valeur qui fait réfléchir au sens de la vie, pas de petites visite distrayante et facile d’accès, peu d’accueil particulièrement chaleureux (les « farenji farenji », « you you » et autres « china china », quoique souvent neutres, ne sont clairement pas les phrases d’accueil les plus avenantes).

On fait également vite face à un nombre d’incohérences généralisées. A l’entrée d’un musée, histoire que la personne en charge de déchirer votre billet (que vous acheté à la guichetière deux mètres plus haut) ne s’ennuie pas, une deuxième employée a été embauchée et/ou une copine vient passer la journée avec elle. La serveuse du restaurant vient commander les plats, mais pas les boissons. Ou l’inverse. Ou le plat d’une personne sur trois. Et une personne est souvent uniquement en charge de rédiger avec du papier carbone les tickets de caisse, qui pour autant ne seront jamais prêts à l’avance. Sacrée répartition du travail.

La queue sac, le sens de la médiation culturelle

Revenons plutôt au côté « tout est à voir », car la liste de choses étonnantes est longue…

Comment des personnes aussi opposées peuvent (la plupart du temps, ça reste l’état d’urgence en ce moment quand même) cohabiter à une même époque, dans un même pays ? Entre le moine jaune de Lalibela, la grand-mère édentée qui tisse des bonnets musulmans, le chauffeur aux jantes bleues lumineuses et la jeune hype sur-maquillée d’Addis ?

Il faut aussi parler de ces quelques autres personnes juste sympas. Le « farenji » est toujours surprenant, mais quand cette interpellation est accompagnée d’un « welcome » et d’un sourire, c’est tout de suite moins brusque. Même si ce n’est pas non plus une raison pour accepter de doubler toute la file à la boulangerie quand le gars de la sécurité vous fait signe parce que vous êtes blanche.

Au-delà des gens, il y a également un potentiel de choses à visiter assez dingue. Je ne reviendrai pas sur Harar et Lalibela, Marc vous en a déjà parlé, mais vraiment, c’était super. Et les paysages sont assez incroyables. Le tout complètement sous-utilisé, mais c’est sûrement ce qui permet à ces lieux de rester des espaces de tranquillité. Après tout, ça doit mériter les quelques galères pour y aller.

Et cette nourriture… Samossas aux lentilles, poissons grillées, Beyonetou (vegan et sans gluten !), un délice…

Addis, sa nature, son air frais, et la jolie rivière qui sent la mort et la tête du gars tout nu

Mais le plus surprenant dans ce voyage, c’est la découverte de la rapidité avec laquelle Hélène et Marc se sont habitués à ce pays. Ou en tout cas cette facilité qu’ils ont maintenant à accepter ce qu’il se passe autour d’eux.

Les premiers mots qu’ils m’apprennent ? Bonjour – Salamno –, merci – āmeseginalehu – et « y’a plus » – yelem –, expression régulièrement entendue au restaurant au moment de la commande (un plat sur deux, yelem). Ou quand les hommes (de 5 à 80 ans) lèvent leurs sourcils, et bien ça veut dire bonjour.

Marcher sur la voie des voitures, traverser n’importe où (mais en courant vite, les voitures ne s’arrêtent pas), les mini-bus avec les gars qui crient à la fenêtre leur terminus, ça aussi c’est normal.

Comme passer 1h30 à la banque pour faire un virement sur un numéro de téléphone. Le tout en attendant qu’un des dix employés présents, manifestement occupés à ne rien faire (vraiment, rien, du tout), nous fasse signe de venir, puis appelle son collège, parce qu’il faut être deux pour lire et entrer dans l’ordinateur les infos du formulaire papier dûment complété. Apprendre la patience après tout, ça peut avoir un côté reposant…

Beaucoup de choses deviennent plus compliquées. Mais ce qui fait que chaque mission prend des côtés de petites victoires : cette joie incrédule quand on a finalement trouvé « l’atelier derrière l’hôpital » (dixit les mots du médecin sur l’ordonnance) qui faisait les bonnes béquilles.

Nous. 


Tout ça pour dire, deux semaines incroyables pour la touriste que j’ai été. J’avais demandé à visiter un hôpital éthiopien et voir à quoi ressemblait l’administration, Hélène l’a fait. Le jazz éthiopien me fait toujours mal aux oreilles, mais il est maintenant associé aux repas, au T’edj et au déhanché des épaules de Marc (un talent découvert…). Le bon shiro me manque déjà.

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Chers amis,

Un petit partage ci-dessous d'un conte traditionnel découvert dans un musée d'Addis. Traduction littérale. Quiconque aurait une idée de la morale de ce conte, merci de m'en tenir informée 😀


Banna tale

Ne pas savoir ce qui devrait être su


Il était une fois un mari et sa femme qui vivaient ensemble depuis longtemps sans enfant. A leurs vieux jours, ils ont eu un fils. Quand il grandit ils décidèrent que leur fils devait se marier et ils lui trouvèrent une fille qui devrait être satisfaisante. Ensuite il l’épousa. Après qu’ils se marièrent ils ne savaient pas comment faire à propos des bébés.

Un jour, quand sa mère grimpait à une échelle, le fils qui était étendu sur le sol remarqua quelque chose entre les cuisses de sa mère qu’il n’avait jamais vu avant. Il demanda à sa mère « Qu’est-ce que c’est ? ». Quand il apprit que sa femme avait la même chose, il répondit qu’il ne l’avait jamais vu.

« Comment est-ce possible que tu ne saches pas ça après toutes ces années de mariage ? » demanda sa mère.

« Ma femme me montre uniquement ses orteils » répondit le fils.

« Ce soir, vérifie si ta femme a la même chose que moi » elle dit.

Le fils rentra à la maison cette nuit-là et vu que sa femme avait la même chose que sa mère. Il était content et il continua à regarder sa femme nuit et jour.

Un jour la guerre arriva dans leur région et tous les habitants durent fuir. Donc il partit aussi avec sa femme.

Alors qu’ils s’enfuyaient il demanda à sa femme « As-tu oublié de prendre nos affaires ? » « Je les ai laissés à la maisons » lui dit-elle.

Le mari pensa que c’était vrai et alors qu’il rentrait chez lui pour les récupérer, il a été tué à la guerre.

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Publié le 1er mai 2017

Nous avons eu ces deux dernières semaines la visite exclusive de Léna. Elle et Hélène se sont rendues à Harar, et devraient prochainement publier leurs impressions et quelques nouvelles photos de cette ville magique. J’étais quant à moi pris par mon salon du livre organisé à l’alliance française. Ce qui m’a occupé ces derniers mois a été un chouette succès dont je suis plutôt content. Une fois l’événement passé, Hélène a eu la bonne idée de se péter la cheville en jouant au tennis, ce qui aurait du contraindre nos plans pour la suite. Mais non, c’était sans compter son admirable courage sans limites (ou son obstination inconsidérée) : nous sommes malgré tout allés à Lalibela, le site probablement le plus connu d’Ethiopie. Les images les plus célèbres sont celles de l’église Saint Georges, creusée dans la pierre et émergeant discrètement du paysage splendide de Lalibela. Nous sommes dans la montagne, encore, entre 2500 et 3000 mètres d’altitude, et contrairement aux plateaux assez monotones de la région d’Addis, ici les crêtes déchirent le paysage, les falaises, les canyons, sont partout. Je n’ai pas l’intention de vous faire un cours sur l’histoire de Lalibela, il existe de bons livres sur le sujet. J’aimerais plutôt vous parler de comment nous avons parcouru les onze églises du lieu avec Hélène en béquilles, avec Hélène sur mon dos, avec Hélène sur une mule.

Bete Giorgis et le vieux en jaune qui ira prier dans toutes les églises

Notre premier jour a donc été consacré à cette unique église, et le deuxième, jour de l’anniversaire d’Hélène, nous sommes partis nous balader dans la montagne. Nous avons donc pris un guide, un sage avec une mule, sans oublier Léna et son souffle de poussin entrecoupé d’insultes envers la montagne peut-être trop rude pour elle. Nous avons pris la direction du monastère d’Asheten Mariam, à 3000 mètres d’altitude et une dizaine de kilomètres de Lalibela. Une longue montée au dessus des nuages nous y a menés. Malgré les corniches, les escaliers, les rochers, nous y sommes arrivés. Malheureusement, Hélène a du s’arrêter devant la porte, la raison nous conduisant à ne pas lui faire passer les derniers passages escarpés et les tunnels qui menaient. Nous y avons rencontrés un prêtre poseur, avons vu des livres aux pages de cuirs vieux de huit siècles, des ouvriers creusant des trous, et un panorama probablement extraordinaire à 360° dissimulé par des nuages tardant à se dissiper.

Les paysages autour d'Asheten Mariam 

Sur le retour, nous nous sommes arrêtés déjeuner chez des gens, dans un obscur tukul, au milieu des poules, chiens, chats, d’une vieille magique, d’une jeune fille discrète, d’une autre vieille effrayante, et d’un ou deux gars qui traînaient avec nous probablement pour s’envoyer deux ou trois bières locales aux couleurs variant selon les crus, du jaune caca au vert vomi.

Portraits de famille: moi, Hélène, Léna, la mule

La vieille a donné une leçon de café traditionnel, accroupie dans le tukul, jetant des branches dans le feu, lavant les grains, les grillant sur une plaque, les pilant avec l’aide précieuse de Léna, avant de régaler tout le monde de tasses au contenu épais et délicieux. Puis nous sommes repartis, nous laissant surprendre par la pluie aux abords de Lalibela, la mule glissant dans les cailloux mais qui restera sur ses pattes jusqu’au bout. Nul besoin de vous dire que nous nous sommes couchés tous les soirs à 21h.

C'est un peu plus compliqué que les Nespressos

Enfin, le dernier jour, nous sommes allés voir les dix dernières églises, réparties sur deux sites assez différents : le premier regroupant les plus grandes églises dans un cheminement assez clair, le deuxième ressemblant plus à un immense dédale de tunnels, passages, grottes creusés à flanc de rocher pour abriter moines ou prêtres au plus près des lieux sacrés. Et c’était vraiment chouette. Nous étions quasiment seuls, simplement suivis par un vieux prêtre en jaune qui allait prier dans chaque église au même rythme que nous les prenions en photo.

Abba LIbanos, Bete Emanuele, et toujours le vieux en jaune 

Léna et moi avons parcouru un tunnel d’une cinquantaine de mètres dans une obscurité totale en tâtant les murs. Nous avons escaladé des escaliers raides et irréguliers. Nous avons regardé la pluie tomber abrités dans un boyau de roche. Nous avons passé de longues minutes dans le silence magnifique d’églises délabrées. Puis nous sommes rentrés tous les trois, un peu tristes de retrouver l’agitation, la saleté et le bruit d’Addis. Ce soir nous mangeons un dernier repas éthiopien au restaurant et j’espère que Léna s’en ira avec plein de beaux souvenirs de ce pays étrange.

La vieille effrayante et le vieux sage
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Publié le 28 mars 2017

Cela fait un petit peu de temps que je réfléchis aux différences d’état d’esprit qui peuvent exister entre moi (nous) et les gens d’ici, car je vois bien qu’une disparité assez évidente au niveau de la couleur de peau n’explique pas tout. Je vais essayer de mettre ça en forme ici. Après avoir regardé Moi, Daniel Blake hier soir, j’ai cru comprendre quelque chose. J’avais envie d’en parler ce matin aux gens que j’ai rencontrés, mais je n’en ai rien fait. Comment parler en effet de cette histoire d’un type qui après un arrêt cardiaque cherche à avoir droit aux indemnités maladie dans un pays où il n’y a aucune aide sociale ? Comment exprimer la désolation qu’on peut ressentir en voyant cet homme seul confronté à l’aberration des procédures administratives dans un pays où l’administration, c’est le parti ? Comment parler de cette scène tellement triste de la banque alimentaire dans un pays où les gens qui ont faim crèvent juste dans la rue dans l’indifférence? Bref, je n’ai donc pas dit un mot à ce sujet parce que je pense qu’un éthiopien ne comprendrait pas ce que ce film peut avoir de si triste. Et j’ai donc compris que nous occidentaux avions une grande différence que je nommerai mélancolie. Je pense qu’un éthiopien ne comprendrait pas qu’on puisse aller mal alors que tout va bien. On a une famille, de l’argent, un travail, des amis, et on arrive encore à trouver le moyen de se morfondre parce que tout ne va quand même pas comme on le souhaiterait.

Nous sommes sensibles à la solitude, à la pauvreté, à la misère, à la mort. Ici les gens sont heureux ou résignés, mais jamais mélancoliques. Comme si toutes ces choses étaient des faits qui ne méritaient pas forcément de sentiment accolé. Il y a ou il n’y a pas ; il n’y a pas de mais, il n’y a pas de pourquoi, il n’y a pas de comment. Personne ne s’embête avec cette notion chère à Daniel Blake qu’est la dignité. « Je suis un homme et pas un chien » qu’il dit… Ici certains hommes sont (pire que) des chiens, et la seule chose à faire est de les enjamber. Je comprends un peu mieux du même coup la place de Dieu. Nous avons quelque chose grâce à Dieu, quelque chose a disparu car Dieu l’a voulu. Et il n’y a pas à discuter avec ça, nul besoin de râler, de se plaindre, de pleurer, de se lamenter, de rêver à mieux. D’ailleurs, aux mendiants à qui on ne donne pas d’argent, on ne dit pas « je n’ai pas de monnaie sur moi désolé » comme en France, on dit « que Dieu t’apporte plus que ce que je suis en mesure de te donner ». Cela se ressent beaucoup dans la musique dont je parlais auparavant. La musique est là pour qu’on danse, pour qu’on fasse la fête ; sinon elle est plutôt mystique, spirituelle. Et puis pas de notes dissonantes, de rythmes qui ralentissent, de lancinances. Ici, il n’y a pas les longs morceaux instrumentaux de John Frusciante, la bande originale de The Leftovers, Bon Iver. On ne regarde pas la pluie tomber en fumant une cigarette et en rêvassant, en se remémorant des choses, en imaginant des voyages, d’autres mondes. Non, on regarde la pluie tomber en attendant qu’elle cesse pour qu’on puisse reprendre son chemin et c’est tout. On n’écoute pas les Libertines en titubant, renversant sa bière par terre, tout en s’exclamant que la société c’est de la merde et que s’y on s’y mettait tous on changerait tout et on créerait un monde meilleur. Non, ici on se tait car on n’a pas vraiment d’autre choix. On ne met pas ses écouteurs dans le train en s’évadant dans le paysage qui défile. Non, ici on mange du khat dans les transports parce que ça passe plus vite. Et il n’y a toujours pas de train d’ailleurs. J’aime tellement nos villes, nos campagnes, nos gens, notre temps de merde ou splendide, les espoirs et désespoirs qui se créent chez nous et les sentiments qu’ils génèrent. Je dois avouer que je me sens parfois un peu perturbé par l’absence d’entre-deux qu’on trouve ici. Au cours d’amharique nous avons appris à dire « ça va », « je suis malade », « ça va comme-ci comme ça », « ça va très bien », mais je n’ai aucune idée de comment on peut dire « ça ne va pas ». A croire que ça ne se dit pas, peut-être.

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Publié le 20 février 2017

Soyons honnêtes, la musique éthiopienne n’est pas vraiment grand public. A chaque fois que quelqu’un mettait de la musique éthiopienne dans une soirée, c’était pour se faire gonfler un peu (expression burkinabé). En revanche, à chaque fois que cette personne mettait de la musique éthiopienne, elle mettait Mulatu Astatke. Je l’ai pour ma part découvert, comme les trois quarts des gens normaux qui ne sont pas férus de musiques du monde, dans le film Broken Flowers de Jim Jarmusch. Déjà dans le film, le personnage qui fait écouter ça à Bill Murray le fait comme si c’était quelque chose qui venait du bout du monde, d’extrêmement rare, d’extrêmement précieux. Alors quand tout Addis Abeba se retrouve envahie par les affiches annonçant le concert exceptionnel de l’artiste, « the ultimate ethio-jazz experience », évidemment qu’on a envie d’y participer. L’événement s’est déroulé au Sheraton, ambiance cocktail, buffets énormes, sponsorisé par Johnny Walker (le concert s’appelle d’ailleurs «Keep walking » - communication, communication…), boissons à volonté, et surtout, surtout… des kebabs ! Oui des kebabs ! à composer soi-même ! Et à volonté aussi ! Je pourrais arrêter mon texte maintenant, mais je vais faire l’effort de poursuivre un peu.La salle des bals du Sheraton est magnifique : colonnes, lustres, etc . On s’installe avec les gens les plus privilégiés de la ville en cet instant précis. Une mise en bouche nous permet d’écouter un pianiste et une chanteuse qui proposent un tribute à Mulatu. Ambiance piano-jazz à filer la chair de poules. Tout est parfait jusque maintenant, on attend la suite qui sera forcément à la hauteur… Mais le concert n’a pu commencer qu’après environ trente à quarante minutes de discours répugnants. Nous n’avons jamais vu ça en France ni nulle part ailleurs. Trente à quarante minutes de remerciements sans fin, pour Johnny Walker, la boite de com qui a monté la soirée, l’ambassade américaine, l’union européenne, Johnny Walker, et surtout la boite de com, et Johnny Walker… La ministre de la culture, le dirigeant de la boite de com, la femme du musicien, son fils, tous viennent les uns après les autres remercier… Johnny Walker, la boite de com, et Johnny Walker. Le musicien lui-même fait ses annonces, lui qui doit avoir dans les 80 ans dont cinquante de carrière se retrouve encore dans cette position incroyable. Bon, vous devez commencer à saisir l’écœurement qu’une partie de l’audience, dont nous, a pu éprouver.

C’est donc énervés, impatientés, que nous accueillons le « docteur » Mulatu Astatke. Une dizaine de musiciens sur scène, Samuel Umtiti à la trompette, Docteur House au piano, Stéphane Guivarc’h au saxophone, Jack Black au violoncelle, Hailé Guébrésélassié à la flûte, Tony Vairelles à la contrebasse, Nicolas Rampon à la batterie, Willy Denzey aux percussions, et le vieux Carl Winslow, alias Mulatu, derrière le xylophone. Encore une fois, je vais essayer d’être honnête et pas dithyrambique pour rien : je n’ai jamais vu autant de gens s’extasier devant des solos de xylophone. D’autant que le début du concert est marqué par la présence d’une vingtaine de musiciens éthiopiens « traditionnels », qui viennent avec leurs trompettes en bois, leurs clappements de mains et leurs hululements. Tout se fait dans une dissonance très dérangeante et achève de nous décourager. Mais cela ne durera que deux morceaux, car après ça, Mulatu va envoyer la sauce. Le morceau star de l’artiste Yekermo Sew est juste extraordinaire, tout en contenu, malgré une chanteuse, des solos, rien ne dépasse et ça reste sobre. La musique éthiopienne est généralement assez insupportable, enfin plus de dix minutes. Elle n’a selon moi comme vertu que la capacité à nous faire bouger incompréhensiblement les épaules. Tous les africains se demandent pourquoi les éthiopiens dansent si bizarrement, mais je vous assure que c’est le mouvement qui vient le plus naturellement. On frétille, c’est physique, et fédérateur, tout le monde se sent emporté par la même chose. En revanche, pas d’émotion, pas de changements d’atmosphère, de tempo. Mulatu est malin : il a récupéré ces caractéristiques, ainsi que les sonorités, mais en occidentalisant les instruments et en ôtant le côté physique. Il en a fait une musique qui donne envie de taper du pied par terre et de réfléchir à ce qu’on écoute ; c'est-à-dire du jazz. Avec ses défauts, parfois (solos interminables de virtuosité et au final, pas très surprenants), mais surtout ses qualités (il se passe vraiment quelque chose sur scène). On peut simplement se demander si ce style de musique lui survivra, si les jeunes réussiront à récupérer le truc et à le faire évoluer. Enfin, deux heures de concert de grande qualité, donc, et l’impression d’avoir assisté à un des trucs à faire en Ethiopie. Merci Johnny Walker !

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A peine à quatre petites heures d'Addis, nous voilà à l'entrée du parc national d'Awash. Décidés à s'évader de la ville le temps d'un week end, et pour prendre un peu d'air frais, nous avons quitté la capitale aux aurores, accompagnés de ma collègue et sa petite famille, confortablement installés (pour une fois) dans un 4x4 loué pour l'occasion avec son chauffeur. Situé au sud de la région Afar, le parc est à 225 kilomètres à l'est d'Addis Abeba et à quelques kilomètres de la ville d'Awash, sa bordure sud longeant la rivière Awash, d'où, vous l'avez compris, le nom du parc. Bon, soyons clairs, on le sait, on est assez loin des safaris de Tanzanie, mais c'est pleins d'enthousiasme et pleins d'espoir de voir de chouettes trucs qu'on guette déjà au bord de la route et avant même d'arriver les babouins qui squattent à l'ombre sous les arbres épineux. C'est vrai qu'aux premiers abords, on s'inquiète un peu.."Qu'est ce que c'est sec par ici, on aura de la chance si on arrive à voir quelques animaux sous ce cagnard". Parce que oui, clairement, il fait franchement plus chaud qu'à Addis, et les premiers kilomètres parcourus dans le parc nous laissent perplexes tant la végétation est soit inexistante, soit franchement hostile à toute vie. Allez, on garde le moral, même si les les agents d'accueil à l'entrée nous ont bien saoulés à nous faire payer plus cher que le prix normal, et à nous imposer un type/guide armé dans la voiture.

Arrivés au lodge, ça y est, on est super contents. Du resto qui surplombe la rivière, on a une vue magnifique sur d'imposantes et bruyantes cascades. Et on n'est pas seuls à en profiter : des crocodiles de plusieurs mètres de longs se disputent à la mode côte d'azur les meilleurs rochers pour s'assurer une glande de plusieurs heures tranquilles à se faire sécher au soleil. Intrépides, on descend même sur la plage pour taquiner les fauves écaillés, un instant seulement, car vite rattrapés par notre frousse..vu la taille des bestiaux, ils n'auraient pas grand mal à nous arracher une jambe, ou à becqueter le bébé qui nous accompagne. Allez, de toute façon, il est 16h, et à cette heure-ci, les animaux devraient commencer à sortir dans les grasslands : on quitte la plage, et on file prendre la voiture !

Bouh les vilains, vilains crocrodiles !

Des paysages à couper le souffle. Les couleurs manquent encore d'intensité et de contraste à cette heure ci car le soleil reste haut, mais l'ambiance savane est bien présente. Des herbes hautes jaunies par la sécheresse, quelques Acacias isolés façon le Roi Lion, les montagnes en dégradé de bleu servant de toile de fond et quelques nuages blancs épars pour habiller le ciel azur. C'est magnifique. Bientôt, on arrive au bord de la falaise, et la vue sur les canyons creusés par la rivière en contrebas est époustouflante. On respire un coup, on fait silence, on profite. On a vraiment eu raison de quitter Addis, ca fait un bien fou.

La vue sur les grasslands et sur la rivière Awash. 

Mais pas le temps de traînasser. Le soleil va bientôt se coucher et nous avons rendez vous. On remonte en voiture, on ressort du parc, on marche un peu. Franchement, à ce moment là, on ne sait pas trop où on va, mais on est tout excités. Normal ! Après quelques minutes de marche, toujours accompagnés de notre guide en treillis, kalach' à la main, on arrive enfin au point de rencontre où deux jeunes garçons Afar nous attendent. On s'assied sur un rocher, avec vue sur une sorte de grotte en contrebas. Et on attend..on attend longtemps..On s'occupe à regarder le coucher du soleil, on tend l'oreille, attentifs au moindre bruit..Il fait de plus en plus sombre. Et d'un coup : "Oh, tu crois que c'est Ed?" (cf. le Roi Lion, pour ceux qui ne connaissent pas). Comme sortie de nulle part, la première hyène montre le bout de son nez. Car oui, nous sommes ici à la Cave des Hyènes, réputée pour accueillir des centaines de bêtes à la tombée de la nuit. Bon, malheureusement pour nous, cette fois nous n'en verrons que deux. Faut dire qu'on était un peu bruyants. Mais tant pis, on repart quand meme satisfaits.

Nos guides d'un jour à la Cave des Hyènes. Le coucher du soleiL. Et Ed. 

Le lendemain matin, réveil avant même le lever du soleil. Il faut partir très tôt pour voir le maximum d'animaux tandis que la chaleur reste encore supportable à cette heure. On parcourt donc le parc en voiture, on guette par delà les herbes et les buissons, sous les arbres et derrière les talus. Hop, deux diks diks (des sortes de mini biches) filent en entendant le bruit du moteur, mais nous autorisent quand même une petite photo avant leur fuite. Ici, un troupeau d'oryxs et de gazelles nous attend. On se faufile dans les herbes, surtout y aller tout doucement, ne pas faire du bruit. Faut qu'ils s'habituent à notre présence si on veut s'approcher.

Ca a duré un moment, c'était vraiment super. On est ensuite rentrés au lodge pour prendre un petit dèj bien mérité, et on s'est aventurés une dernière fois à pieds pour une ballade au bord de la rivière. Encore plein de bestioles un peu partout, certaines trop furtives pour être prises en photos..Mais c'est salués par un dernier troupeau d'oryxs nous coupant la route du retour, et des images splendides dans les yeux et le coeur qu'on repart à Addis, avec la ferme intention de revenir ici avec vous, si vous venez nous rendre visite 😉

Un dik dik en fuite, des oryxs, une sorte de singe, un oiseau au bec tout rouge et last but not least, un vilain crocrodile. 
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« Lorsque je me retrouve ainsi diminué, alors la ville m’attaque. C’est très soudain ; il suffit d’un ciel bas et d’un peu de pluie pour que les rues se transforment en bourbiers, le crépuscule en suie et que Prilep, tout à l’heure si belle, se défasse comme du mauvais papier. Tout ce qu’elle peut avoir d’informe, de nauséabond, de perfide apparaît avec une acuité de cauchemar : le flanc blessé des ânes, les yeux fiévreux et les vestons rapiécés, les mâchoires cariées et ces voix aigres et prudentes modelées par cinq siècles d’occupation et de complots. Jusqu’aux tripes mauves de la boucherie qui ont l’air d’appeler au secours comme si la viande pouvait mourir deux fois. Tout d’abord, c’est logique, je me défends par la haine. En esprit, je passe la rue à l’acide, au cautère. Puis j’essaie d’opposer l’ordre au désordre. Retranché dans ma chambre, je balaie le plancher, me lave à m’écorcher, expédie laconiquement le courrier en souffrance et reprends mon travail en m’efforçant d’en expulser la rhétorique, les replâtrages, les trucs : tout un modeste rituel donc on ne mesure probablement pas l’ancienneté, mais on fait avec ce qu’on a. Lorsqu’on reprend le dessus c’est pour voir par la fenêtre, dans le soleil du soir, les maisons blanches qui fument encore de l’averse, l’échine des montagnes étendue dans un ciel lavé et l’armée des plants de tabac qui entoure la ville de fortes feuilles rassurantes. On se retrouve dans un monde solide, au cœur d’une grande icône argentée. La ville s’est reprise. On a dû rêver. Pendant dix jours on va l’aimer ; jusqu’au prochain accès. C’est ainsi qu’elle vous vaccine. »

les bars, le foot, la bière 

Il suffit effectivement de peu de choses pour que certains sentiments désagréables disparaissent, qu’une manière de voir les choses soit remplacée par une autre. Un peu de travail, un peu de rencontres, un peu de bon temps, un peu d’alcool, et surtout un peu de musique. Nicolas Bouvier parle de « perfide » pour caractériser une ville et je vois exactement ce qu’il évoquait. Vous aussi probablement ; votre ville, la mienne. « Tenter d’opposer l’ordre au désordre » : c’est tout à fait ça. J’ai écrit un article pour décrire tout ce désordre, et j’ai effectivement essayé de m’appliquer à faire les choses « bien », « comme il faut », pour me défendre. Mais tout ça est un peu vain (je ne parle pas de ne pas faire le ménage, mais de faire le ménage pour combattre la ville), et il peut suffire d’une vieille avec qui on prend le café derrière un abri de tôle pour retrouver à nouveau le goût du voyage. Ce goût se caractérise par les sens, le goût évidemment (un bon café, un beyenetu, un tedj, un comté 30 mois d’affinage et de la charcuterie basque – merci Nico), la vue (des belles femmes en tenue traditionnelle, la montagne, une exposition qui s’ouvre), l’odorat (l’encens, le café, un comté 30 mois d’affinage et de la charcuterie basque – merci Nico), le toucher (bon, là je cale un peu) et l’ouïe. Nous nous sommes retrouvés au Fendika, un azmari bet très connu à Addis. Les azmari sont des musiciens de rue. Bet veut dire « maison » ou « lieu ». Le Fendika est connu donc pour la qualité de ses musiciens mais aussi de ses danseurs, qui pour certains sont connus internationalement. Pour autant, le lieu semble tout à fait confidentiel. Rien ne laisse supposer que les meilleurs musiciens du pays sont passés dans cette salle. De la tôle, une pièce sombre, quelques rideaux aux couleurs du drapeau. Des dizaines de tabourets réunis autour d’un coin où joueront les musiciens. Un bar. Une lumière sombre. La moitié du public est farenji, l’autre locale. L’ambiance est bonne. On attend un peu avant le début parce qu’on est toujours en Ethiopie, il ne faut pas l'oublier, rien ne démarre à l'heure. Lorsque les musiciens commencent, ça devient vite un peu magique. L’ethio-jazz est un truc étrange, qui n’existe nulle part ailleurs, qui parfois ressemble à de la musique d’ascenseur et parfois à du Miles Davis. Mais je n’y connais rien en jazz alors je vais m’arrêter au mot "magique". On ferme les yeux, on n’a même pas besoin de regarder tellement c’est bon. J’ai dit à Hélène que j’aimais l’idée que les choses d’un même endroit aillent bien ensemble (le riesling va avec la choucroute) ; ici tout va bien ensemble aussi. Le lieu, les couleurs, les gens, le tedj, tout va avec la musique. Le temps passe très vite, les musiciens sont très bons, les danseurs viennent mettre un peu plus d’énergie quand la musique s’adoucit. Tout est parfait. J’étais conscient sur le coup du merveilleux souvenir que ce moment allait devenir et je n’avais pas tort. Il n’aura fallu que quelques minutes à la musique pour que je quitte Addis (ou que j’arrive à Addis ?) et que je me retrouve enfin en Ethiopie, loin de tout, dans un endroit qui ne ressemble à rien d’autre.

Le Fendika 

« Pour une raison ou une autre, il peut arriver qu’on arrête la voiture et passe la fin de la nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l’eau bouillir sur le primus à l’abri d’une roue. Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thé brûlant, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent… et on s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s’étire, on fait quelques pas, pesant moins d’un kilo, et le mot « bonheur » paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive. Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur. »

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Publié le 31 janvier 2017

Après avoir vu Gondar, j'ai décidé de faire une pause à Bahar Dar, sur le chemin d'Addis, afin de gagner quelques heures de routes sur le trajet. Il s'avère que la halte peut s'avérer fructueuse car la ville n'est pas inintéressante. Bien sûr, je l'ai déjà écrit, c'est pas Paris, néanmoins il y règne une atmosphère plus douce qu'ailleurs en Ethiopie, grâce au lac Tana qui la borde. Des efforts ont été faits pour aménager une promenade piétonne, des restaurants les pieds dans l'eau, des avenues bordées de palmiers. Le lac est immense et va presque toucher Gondar à 100 km de là. La plupart des visiteurs s'intéressent aux quelques monastères retirés sur des îles perdues au milieu du lac. L'Ethiopie a été le théâtre de pas mal de guerres entre seigneurs, rois, etc, et la question religieuse est parfois passée à la trappe, si bien que des moines se sont retirés sur le lac Tana il y a plusieurs siècles. Manquant de temps et d'argent, c'est une excursion que j'ai décidé de reporter à une autre occasion. Je me suis contenté de me balader, à pied, à vélo, et de profiter de ce cadre assez reposant.

La promenade au bord du lac 

Ne passant pas ma journée sur le lac malgré les requêtes harassantes des rabatteurs qui ne comprenaient pas que je ne souhaite pas aller visiter ces monastères, j'ai pu profiter du marché du samedi, qui est vraiment immense. On n'en voit pas le bout sur les photos, ni même en vrai d'ailleurs. Les gens de toute la région viennent en ce jour de la semaine pour leurs emplettes hebdomadaires, qui peuvent aller jusqu'aux animaux, eux aussi en vente tout au bout du marché (boeufs, moutons, etc.). C'est coloré, animé, bon enfant. On achète des fruits, des pinces à linge, des épices, des casseroles. On s'abrite sous les parapluies pour se protéger d'un soleil brûlant. Certains vivent encore dans des cabanes qui tiennent comme des chateaux de cartes, entre le marché et le stade flambant neuf qui se construit juste derrière. Un projet financé par je ne sais qui, probablement les chinois, à destination d'un public inexistant (60000 places...).

 Par contre il n'y a pas de Monsieur Casse Croute comme à Morhange

Enfin, la vraie raison (parce que bon, les monastères, ça va cinq minutes) qui tire le visiteur à Bahar Dar, c'est les chutes du Nil. 250 mètres de long, parmi les plus grandes du mondes. Le hameau qui les jouxte s'appelle Tis Isat (l'eau qui fume). Le site est splendide, même en saison sèche. La balade au coucher du soleil perdu dans la savane a quelque chose d'assez magique. Mais vous vous demandez probablement où sont les 250 mètres de chutes dont je vous parle en regardant les photos... Ils sont agglutinés dans un barrage, un peu plus en amont, qui détourne quasiment toute l'eau du fleuve. Il ne reste que quelques mètres, et on ne peut qu'imaginer à quoi ressemblaient les cascades il y a quelques années (ou regarder sur google images). La bonne nouvelle, c'est qu'en saison des pluies, le débit du Nil est si fort que le barrage ne peut le contenir. On le rouvre alors pendant quelques semaines, laissant les chutes redevenir ce qu'elles étaient. Le sentiment de gâchis est vraiment là, quand on voit la beauté du lieu; on se dit qu'ils auraient peut-être pu trouver un autre moyen pour préserver ce paysage qui était probablement un des plus beaux du monde. Je repense aux chutes d'Ekom Nkam au Cameroun, à leur côté sauvage et abandonné, perdues au milieu de la forêt. Y aller était une aventure, la récompense était grande. Ici, on reste frustré malgré la beauté de la ballade. Alors on imagine, plus d'eau, plus d'eau qui fume, un paysage verdoyant, un bruit assourdissant.

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Je pensais en avoir fini avec ce sujet, mais non ! Trois nouveaux trajets m’ont donné envie d’illustrer davantage ce propos.

1) Les chutes du Nil bleu, destination touristique par essence, à 30 km de Bahar Dar. Facile me direz vous ? Non ! La route est un tas de cailloux, tout simplement. Nous avons mis une heure trente pour y aller et autant pour revenir. Des secousses absolument atroces et un vacarme assourdissant. Un éthiopien dans le van m’a dit que de toute sa vie, dans tout le pays, il n’avait jamais vu ça. Et tous les jours, les touristes circulent sur cette route.

2) Bahar Dar – Addis Abeba. Les 200 premiers kilomètres sont un bonheur, sur une route plate et goudronnée, tout à fait lisse, sans aucun danger. Je commence même à penser arriver en avance à Addis. Les 300 suivants se font sur une route de montagne terrible, pleine de trous et de dénivelés impressionnants. Cette route part du lac Tana et remonte sur le plateau d’Addis, soit plus de 1000 mètres de différence. Dans un des nombreux lacets, un accident, évidemment, entre un camion trop chargé qui n’arrive pas à monter et qui vient percuter un bus. Nous resterons bloqués près de deux heures avant que la route ne soit dégagée.

Au moins il se passe quelque chose dans le coin 

3) Je monte dans un mini-van taxi pour aller à Kozoyé, au début des Simien Mountains, pour avoir un petit aperçu du paysage. Il est plein. Je rappelle la configuration : trois places à l’avant, trois banquettes de deux, puis à l’arrière une banquette de trois. Douze places au total. Allez, on se sert un peu, on en met quatre au fond, et trois sur chaque banquette. Ca fait seize. Encore deux ou trois assis dans l’allée et au dessus des essieux. Dix-neuf. Rajoutez en encore huit (je crois, ça devenait difficile de compter). Je ne sais pas où. Des bustes dépassaient par les fenêtres, pour ma part j’avais un cul de paysan sale devant le visage et un autre sur mon genou. Ah et j’oubliais, il y avait un mouton aussi. UN MOUTON ! Il a bêlé pendant tout le trajet ; je ne sais même pas où ils ont réussi à le mettre, sur les genoux des gens de la banquette arrière peut-être. Un mouton putain, j’en reviens toujours pas.

Un petit aperçu des montagnes du Simien. Ce sera pour un autre voyage. 
850g de bière locale au goût de terre dans une cabane-bar au milieu de nulle part / moi et un prêtre flippant.
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Publié le 23 janvier 2017

L’objectif de ce voyage prévu de longue date était d’assister à la plus grande célébration religieuse éthiopienne, après le Noël à Lalibela. Il s’agit de l’Epiphanie, rien à voir avec les mages ou une quelconque galette (quoique si, on mange de l’injera, comme à Noël d’ailleurs, et aussi comme tous les autres jours de l’année, à tous les repas), mais en fait il s’agit d’une commémoration du baptême du Christ croisée avec une sortie de l’Arche d’Alliance. Les éthiopiens croient qu’en chemin, après avoir libéré le peuple juif d’Egypte, franchi la mer Rouge, reçu les tables de la loi, perdu une bonne partie de ce peuple après des années d’errance dans le désert pour rejoindre la Terre Sainte, Moïse aurait rebroussé chemin, traversé la mer Rouge dans l’autre sens, et aurait commencé à gravir les hauts plateaux éthiopiens pour laisser l’Arche à Axum où elle serait par ailleurs toujours. Je me trompe peut-être dans la chronologie, mais l’idée est là. L’Arche étant à Axum, chaque église aurait décidé d’en créer une réplique qu’on garderait soigneusement cachée dans chaque paroisse. Et donc, lors du Timkat, les prêtres sortent les arches, et convergent vers un point d’eau, qu’ils béniront, et dans laquelle les gens viendront ensuite se baigner pour imiter le Christ dans le Jourdain. Ce rituel se déroule dans toute l’Ethiopie, mais particulièrement à Gondar, ville très pieuse depuis des siècles, qui jouit d’un cadre particulièrement approprié à cette manifestation de trois jours : les bains de Fasilada (un ancien souverain de la région au XVIIe siècle dont l’histoire ne doit pas vraiment vous intéresser).

Des types qui courent avec des bâtons, ça fait toujours un peu peur 

Alors la veille, les prêtres se coordonnent et sortent les arches, entourés par des centaines ou des milliers de croyants, de curieux, de touristes, pour se retrouver à Piassa, la place centrale de la ville. Ils entament ensuite une marche de deux ou trois kilomètres qui durera plusieurs heures, car le cortège grossit au fur et à mesure, les gens chantent, dansent, courent ; il s’arrête, il reprend. Tout est très lent car les prêtres ne peuvent marcher que sur un tapis rouge qu’on leur déroule au fur et à mesure dans une confusion monstre. En fin d’après midi, ils arrivent aux bains, où les attendent encore plus de fidèles. Devant le pont menant au fort, les prêtres entament à leur tour des danses rituelles, alors que tout le monde se presse, se pousse, pour voir les reliques et les hommes de foi de plus près. Et finalement, dans des salves d’applaudissements, ils se réfugient à l’intérieur du fort, au milieu du bassin, pour y passer la nuit à veiller. Tout autour, des milliers de personnes resteront aussi pour prier.

Les visages sont sérieux!

C’est donc le lendemain, avant l’aube, que je suis retourné aux bains. Les blancs, assez nombreux, ont le droit d’accéder à un côté du bassin pour assister aux rites, mais sans se mélanger aux croyants. L’ambiance est assez irréelle. Il fait nuit noire, on a une bougie dans la main, et on avance le long des remparts, à quelques mètres de gens habillés tout de blanc qui viennent se recueillir une bougie à la main eux aussi. On assiste ensuite à l’office, qui soyons honnêtes, est tout à fait ennuyeux. Il dure environ trois heures pendant lesquelles il ne se passe à peu près rien. Certains dignitaires se rassemblent autour du bassin, un prêtre chante pendant des heures. Les gens s’agglutinent derrière les remparts. Parfois, des coups de tambour viennent ajouter un peu de tension à ce moment long mais assez hypnotisant.

vers 6h du matin, les fidèles se pressent sérieusement 

L’aube arrive, l’on se désespère de voir quelque chose arriver (je parle de tout le monde ici), et finalement, l’eau est bénie, et au signal d’un prêtre, les premiers hommes peuvent se jeter à l’eau dans une clameur extraordinaire. La ferveur est folle, les gens deviennent fous, la sécurité elle-même prend des tuyaux et asperge la foule de l’eau bénie, puis lorsque les portes ne sont plus assez larges, ils escaladent les murs, grimpent aux arbres et se jettent du haut des branches. Le spot à touristes n’est plus tenable, il faut évacuer la tribune en bois construite pour l’occasion et laisser les locaux y monter à leur tour. On cède donc la place vers 9 heures le matin prendre un petit déjeuner bien mérité, alors que toute la ville et les pèlerins se succèderont la journée pour se baigner à leur tour. Les arches ressortiront en fin de matinée pour regagner, au cours de la même procession inverse, les différentes églises de la ville. Et le lendemain, on remettra le couvert mais cette fois en l’honneur de Saint Michel (ne me demandez pas pourquoi).

C'est beau des hommes qui pataugent 

Ce à quoi j’ai pu assister reste un événement tout à fait remarquable dont je me souviendrai longtemps, mais je ne peux m’empêcher de le nuancer un peu. En effet, tous les locaux m’ont dit que ce n’était pas vraiment Timkat cette année. Beaucoup d’habitants ont décidé de le fêter dans l’intimité, préférant éviter le rassemblement. Il faut se rappeler qu’au mois d’octobre, des centaines de personnes sont mortes lors d’un rassemblement à Bishoftu, Debre Zeit, et que ce souvenir reste très présent dans les esprits. Je ne l’ai su qu’après coup en lisant les informations, mais j’ai eu beaucoup de chance. Deux jours avant, la célébration était sur le point d’être annulée pour des raisons de sécurité.

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Publié le 23 janvier 2017

Tout au long de ce blog, nous tentons d’avoir un ton positif et de ne pas mettre en avant les multiples galères qui peuvent survenir sur le chemin. Ce billet sera un concentré de toutes ces galères. Plusieurs semaines d’observation m’auront conduit à ces généralisations évidemment abusives, basées sur un ras-le-bol ponctuel (que j’avais ressenti en Angleterre, au Canada et au Cameroun) qui frappe forcément tout expatrié à un moment ou à un autre, ou même tout simplement le voyageur longue durée. Peut-être est-ce ce qu’on appelle le mal du pays, tout simplement. Je pense aussi qu’il est important de noter ces moments que la mémoire a tendance à oublier ou à enjoliver après coup. Il est facile de faire une aventure de quelque chose qui dans la réalité n’en avait même pas la couleur, qui n’était juste qu’un mauvais moment. Le but de ce blog est de donner des nouvelles, de devenir un souvenir, mais aussi et surtout d’être sincère. Nicolas Bouvier, mon nouveau maître du moment, auteur de L’Usage du Monde, raconte sa rencontre avec une femme qui a vécu les camps de concentration : « Passé un certain degré de coriacité ou de misère, la vie parfois se réveille et cicatrise tout. Le temps passe, la déportation devient une forme de voyage, et même grâce à cette faculté presque terrifiante qu’a la mémoire de transformer l’horreur en courage, un voyage dont on reparle volontiers. Toutes les manières de voir le monde sont bonnes, pourvu qu’on en revienne. Paradoxe bien mortifiant pour ses bourreaux d’autrefois : le séjour d’Allemagne était devenu son principal sujet d’orgueil, une aventure que pouvaient lui envier tous les malheureux de Prilep qui avaient dû se contenter d’être tourmentés chez eux ».

Le Lonely Planet a placé l’Ethiopie dans les dix destinations à voir en 2017. Je discutais de ça à Gondar avec un copain voyageur d’un soir et il ne comprenait pas trop non plus. Outre les conditions de voyages extrêmement âpres que le pays inflige au visiteur, les destinations sont finalement souvent décevantes. Harar était certes envoûtante, mais elle se visite en une journée (il en faut une pour y venir et une autre pour en partir). Debre Zeit, Dire Dawa, Gondar, Bahar Dar, et même Addis sont des villes où il n’y a absolument rien à faire pour le touriste. Rien, pas de musée, pas de monuments, centre d’intérêt véritable. Il y a un lac à Bahar Dar, mais c’est tout ; il y en a un à Morhange aussi. A Gondar, il y a un vieux château, dont la visite coûte 10 euros ( !) et à l’intérieur duquel seules trois pièces vides sont ouvertes. Même les paysages ne sont pas si exceptionnels. Si je compare à ce que j’ai déjà vu, c’est extrêmement monotone. Rien à voir avec le Canada, l’Australie, la Thaïlande, le Cameroun par exemple. La France tout simplement. En fait les rapports qualité/prix, temps/récompense, effort/récompense, sont plutôt mauvais. Bon après, j’ai encore en tête la Thaïlande qui est juste le top du top dans le domaine. Tout y est facile est incroyablement gratifiant. Mais je crois que ce que j’énonce est objectivement juste. Ici, on est encore dans un pays où des adolescents armés de bâtons coupent les routes et exigent de l’argent aux conducteurs pour passer en tapant sur le véhicule.

Le plus gros problème reste le racisme, et c’est probablement le plus ennuyeux ici. Le racisme anti-blanc bien sûr. Quoiqu’on pourrait évoquer le racisme inter-ethnies, mais cela ne nous regarde pas. Nous sommes donc des faranjis, farenj, farengo, selon les endroits. Le mot serait dérivé de Faransay, qui veut dire France ; il serait donc apparu au moment de l’arrivée des français pour la construction de ce fameux chemin de fer. Aujourd’hui, selon le Petit Futé, il voudrait dire quelque chose comme « étranger blanc plutôt riche ». C’est donc le premier mot qu’on apprend en arrivant ici ; je pense honnêtement l’avoir entendu plusieurs centaines de fois au cours des cinq derniers jours. Ce mot est un harcèlement continu. Les enfants nous courent après en criant farenj, et évidemment « money money », « give me your money », sans oublier le « YOU » ; « YOU ! YOU ! YOU ! YOU give me your money ! ». Même pas de « please », comme si c’était un devoir que nous avions, nous, blancs distributeurs automatiques, de répandre l’argent derrière nous. Cependant, j’ai été surpris de voir des enfants de cinq ans me haranguer à base de « buy me this please mister, buy it, promise me you will buy it when you come back » dans un anglais très correct. Ce qui signifie qu’on leur apprend ça à cet âge, qu’on leur apprend à harceler délibérément les blancs dans une langue qu’ils pourraient comprendre. Je dis blancs, parce que cela ne s’adresse qu’à eux. Pas aux autres touristes (éthiopiens surtout, les autres il n’y en a pas beaucoup). Toute leur enfance ils auront en tête les riches blancs qu’on peut tenter de racketter, une vision des choses caricaturale et c’est tout. En tant que blanc, on est constamment observé, scruté, dévisagé. Dans le bus, l’autre jour, coincé dans des embouteillages, au milieu d’un village, des enfants ont commencé à s’agglutiner devant la fenêtre, à quelques centimètres de moi, séparés par la vitre. Et ils me regardaient, sans expression, continuant à ronger leur canne à sucre, comme une curiosité. Je pourrais presque aller jusqu’à comme un animal étrange. Allez, je pousse encore et on pourrait évoquer une Exposition Universelle du XIXème à l’envers ; c’est moi, en cage, que les gens observent, afin de voir comment je me comporte dans cet environnement. Ils peuvent rester de longues minutes à juste regarder. C’est très dérangeant et je n’avais jamais connu ça à ce point auparavant.

Par ailleurs, les choses peuvent être beaucoup plus directes : « YOU fucking man », « I hate white people », « I hate you » arrivent parfois dans la rue. Des enfants nous ont déjà jeté des cailloux, à Hélène et moi. Elle a déjà eu droit à un « you want Habesha dick ? » (Habesha veut dire Ethiopie) alors même que j’étais à côté. Plein de rage, on en vient à se demander ce qui se passerait si les ONG quittaient le pays, si les investisseurs chinois s’en allaient, si les touristes décidaient d’arrêter de venir. Parfois, on aimerait que les gens aillent se faire foutre, nous aussi les blancs.

Un autre exemple, quotidien encore une fois, concernerait les arnaques au blanc. A Addis, une course en taxi de 5 minutes au centre coûte pour un noir environ 20 ou 30 birrs. Pour un blanc, cette même course coûte 150, négociable à 100. En dessous, le chauffeur refuse de nous prendre. Il préfère perdre cet argent et attendre un autre pigeon plutôt que de prendre le tarif habituel. Hier matin, à Bahar Dar, où la course est encore moins chère, plutôt 5 à 10 birrs, j’avais un bus à 5h du matin. A 4h45, j’interpelle un tuk-tuk pour qu’il m’emmène à l’arrêt, 10 minutes à pied, 1 à 2 minutes en tuk-tuk. Il me demande 150 birrs (l’équivalent de 6 euros quand même, c’est plus cher que Paris). Je lui ai donné 30 parce que c’était la nuit. Il m’a conduit après moult négociations et probablement médisances. Une autre fois je paie un transport et un guide pour une petite randonnée de deux heures, sur place on se rend compte que le sentier est fermé, tant pis, il n’y a rien à faire. C’est mon guide qui me dit à ce moment « CCA ».

Encore à Bahar Dar, je demande mon chemin pour aller à la compagnie de bus. Un type m’attrape tout de suite pour me parler de Land Cruiser, de trajet privé pour Addis dans son Land Cruiser, que son Land Cruiser est confortable et rapide, etc. J’ai tenu la discussion quelques minutes, et quand finalement, je lui ai dit que je ne voulais pas de Land Cruiser, que je n’avais pas d’argent, la preuve étant que j’allais m’acheter un ticket de bus, et pas un ticket de Land Cruiser, il est parti sans m’indiquer où était le bureau des bus. Ce qui nous mène à l’ignorance éthiopienne : je demande par la suite plusieurs fois mon chemin, et j’ai eu toutes les directions possibles et imaginables. A gauche, à droite, tout droit, c’est pas là, c’est juste ici, monte à l’étage, etc. Même à mon hôtel, lorsque j’ai posé la question de l’arrêt des bus qui partent pour la capitale (il y a trois compagnies et deux arrêts en ville – a priori un renseignement à la portée de n’importe quel habitant de la ville, a fortiori d’un employé d’hôtel), il leur a fallu plusieurs coups de fil pour avoir confirmation de l’endroit. Je vous le donne en mille, ce n’était pas le bon, mais ça on ne s’en rend compte qu’à 4h45 sur place. On réalise assez vite que les gens se fichent pas mal de notre présence sur leur sol (ce « leur » est important, c’est vraiment comme ça qu’ils le ressentent – je digresse un peu mais même lors du Timkat, les gens chantaient « c’est la nôtre, c’est la nôtre », en référence à LEUR religion), et qu’au fond, si on pouvait repartir, ça serait aussi bien. Finalement, les seuls rapports qu’on peut avoir avec un éthiopien sont les suivants :

1) il veut vous vendre quelque chose un plus cher qu’à un local (ce qui est de bonne guerre)

2) il veut vous arnaquer carrément

3) il veut votre argent sans contrepartie

Cela se vérifie dans les relations que nous avons pu nouer ici avec des éthiopiens. Notre proprio et sa famille, notre chauffeur, notre femme de ménage, le resto dans lequel nous avons nos habitudes, sont les seuls éthiopiens avec qui nous avons de bons rapports. Et nous leur donnons de l’argent à tous. J’écarterai de ces observations les femmes, qui sont d’une dignité, d’un respect, d’une attitude irréprochables. Sauf les putes dans les bars bien sûr. Faire le bilan de tout cela conduit à un certain désespoir qui va au-delà de ces considérations. On se rend compte qu’on est dans un pays où nous sommes privés de la langue, donc privés d’échanges et d’humour, privés de communications régulières avec l’extérieur, privés d’internet (hormis de temps en temps dans les hôtels – et encore, il faut oublier de manière générale le haut débit, c’est-à-dire téléchargement, streaming, vidéos, pièces jointes dans les e-mails), bien évidemment privés de famille et d’amis, privés de transports, privés de vie culturelle, privés de bonne nourriture, privés de vin, privés de porc (bien que chrétiens, les éthiopiens mélangent un peu tout et considèrent le porc impur, comme les musulmans – ils ont d’ailleurs aussi des muezzins qui chantent tout le temps, mais pour appeler à la messe), privés de beaucoup de choses vitales en somme.

La lassitude arrive aussi quand on réalise que rien n’intéresse vraiment les gens ici, si ce n’est leur musique, leur nourriture, et leurs traditions religieuses. Les seules autres centres d’intérêt qu’ils peuvent avoir sont les pires choses amenées par l’occident dans le pays : l’argent, le luxe, l’apparence, le bling bling, Rihanna et de manière plus générale le R’n’B afro-américain (une musique proche du cancer). Je parlais de culture insulaire il y a un mois, je confirme ici. Elle est insulaire mais la croissance et le développement économique sont tels, dans la capitale du moins, que les gens ne savent pas comment gérer ces bouleversements. Dans le film Blood Diamond, CCA veut dire « C’est Ca l’Afrique » et sert d’excuse à beaucoup de choses.

Pour reprendre Nicolas Bouvier: « Le voyage fournit des occasions de s’ébrouer mais pas – comme on le croyait – la liberté. Il fait plutôt éprouver une sorte de réduction ; privé de son cadre habituel, dépouillé de ses habitudes comme d’un volumineux emballage, le voyageur se trouve ramené à de plus humbles proportions ». Alors voilà, hier, en rentrant à la maison, j’ai voulu retrouver cet emballage qui a disparu ici, ou en tout cas une partie que je n’arrive pas à remplacer par autre chose, j’ai cuisiné des pâtes à l’ail et au basilic, j’ai bu un verre de pastis 51, et je me suis roulé en boule dans le canapé en écoutant Debussy, Chopin, Aznavour, Feist, Bon Iver, Chet Baker. Des choses douces et poignantes qui n’existent pas ici. Et qui font du bien.

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Publié le 17 janvier 2017

Harar. Rien que le nom nous fait déjà voyager. Harar. Quatrième ville sainte de l’Islam, perdue dans les montagnes, loin d’à peu près tout. A 10 heures de route de la capitale. Important carrefour commercial entre la Somalie, l’Ethiopie, l’Erythrée, puis le golfe d’Aden et jusque l’Inde. Par le passé et encore aujourd’hui. La ville a été fondée il y a plus de mille ans et a conservé son indépendance jusqu’à la fin du XIXe siècle. Arthur Rimbaud y a vécu une dizaine d’années dans les années 1880, des années de grands changements pour la ville : occupation égyptienne, fin des émirs, couronnement de Ménélik, percée de la religion orthodoxe. Il a été le premier à y introduire l’appareil photo, mais a surtout été commerçant, négociant, contrebandier, vendeur d’armes pour Ménélik, à la tête d’une caravane allant du Yémen à Harar… Ou peut-être que rien de tout ça n’est vrai, ou du moins complètement vrai, car à Harar, tout a un petit goût d’histoires qu’on se raconte depuis longtemps. Et c’est très bien comme ça.

les ruelles du Jogol 

La vieille ville, le Jogol, est la raison pour laquelle on s’arrête aujourd’hui à Harar. Entourée de murailles, percée de cinq portes qu’on ferme à la nuit tombée, elle compte entre 300 et 400 ruelles, une seule route goudronnée, le reste n’étant que dédales piétons, pour environ 40000 habitants. La circonférence est tout simplement de 6666 coudées, si ça peut vous donner une idée des dimensions (une croyance répandue affirme que le Coran contient 6666 versets, ce qui est faux, mais chuut, il faut laisser les histoires se raconter). Pour le visiteur, il y a bien sûr le musée Rimbaud, à l’emplacement de sa maison selon certains, la demeure d’un riche marchand indien selon d’autres, mais peut-être que sa maison était en fait sur la place du marché aux chevaux, là où l’on a construit aujourd’hui des toilettes publiques, si si, des photos et des recherches récentes l’attestent. Vous l’avez compris, on entend beaucoup de choses à Harar. D’ailleurs, presque personne ne sait qui est Rimbaud. Il est mort il y a longtemps après tout.

L’artisanat est aussi renommé, vêtements, voiles, vanneries. Le café est réputé comme un des meilleurs au monde, tout comme son khat dont j’ai déjà parlé. Si à Addis le khat est assez présent, à Harar il est partout. Tout le monde en consomme en quantités astronomiques, au point que les rues sont parfois jonchées de branches dévorées jusqu’à la dernière feuille. Les hommes, les femmes, les enfants, les vieux, tout le monde s’y adonne. D’ailleurs, lorsque les vieux n’ont plus les dents pour mâcher les feuilles, ils les pilent comme de la farine pour pouvoir en obtenir malgré tout les effets. En fait, à Harar, il n’y a rien de spécial à voir, mais tout est à voir. La ville dégage une énergie assez étonnante, et chaque coin de rue, chaque détail, chaque personne, chaque seconde presque pourrait devenir une image ou une histoire. Comme très souvent dans l’Afrique que je connais, tout se joue dans les paradoxes et le meilleur côtoie souvent le pire. Au détour d’une ruelle, par une porte ouverte, on sent l’odeur exquise de l’encens qui accompagne la cérémonie du café, et cette odeur envahit toute la rue, alors que les muezzins de petites mosquées privées chantent pour appeler d’autres à prier. Puis quelques pas plus loin, on tombe sur un égout à ciel ouvert, des tas d’ordures aux senteurs pestilentielles. Et je ne parle pas que de l’odeur des déchets, mais véritablement d’une odeur de maladie, de mort presque, qu’on sent aussi parfois à Addis, qui nous rappelle la condition extrêmement modeste des habitants du Jogol. On croise ensuite, sur le marché musulman des dizaines de femmes magnifiques, chacune voilée d’une couleur différente, aux yeux noirs pénétrants et distants. Elles marchandent quelques gousses d’ail ou des mandarines. D’autres portent des sacs sur leur tête avec grâce et remontent se perdre dans les ruelles.

le marché musulman 

Au marché de la viande, on découpe du dromadaire et les faucons, au dessus de nos têtes, épient les quelques restes qu’ils pourraient venir chiper le moment venu. Là, un homme en chemise immonde, ravagé par le khat, pantalon aux chevilles, le cul à l’air, recouvert de sa propre merde, se traîne misérablement en se tenant aux murs. Il ne dérange pas les gamins qui jouent au foot dans un espace large d’un ou deux mètres. Rien ne les dérange, c’est à peine s’ils ont une balle. Bien sûr, en tant qu’étranger, on est extrêmement sollicité, mais la plupart du temps, c’est amical. Le premier enfant qui nous attrape par le bras en criant « money money » nous énerve, le premier vieux geignant « farengo » nous fait détourner le regard, et la première vieille qu’on voit joint ses mains, nous gratifie d’un « salam » délicat et d’un sourire à fendre le cœur. La bienveillance même.

Des enfants ravis de se faire prendre en photo 

Plus haut, j’évoquais le côté commerçant de la ville, et son côté carrefour qui est encore vrai aujourd’hui. Son histoire au cours du siècle passé est intimement liée à celle de la ville de Dire Dawa, voisine d’une cinquantaine de kilomètres et qui s’est développée au début des années 1900, lorsque les français ont fait passer le chemin de fer reliant Addis à Djibouti. Harar est restée en retrait, préservant peut-être ainsi ses traditions et son art de vivre, mais elle a récupéré les Peugeot 404 qui venaient directement de Djibouti dans les années 60. Rien d’autre n’est venu depuis ou presque, les minibus Toyota et les bajajs, importés d’Inde. Le train ne fonctionnant quasiment plus aujourd’hui, les marchandises reviennent de Djibouti comme il y a cinquante ans : à dos de dromadaire, illégalement bien sûr. C’est ainsi que s’est développé tout un marché (noir) de tout et n’importe quoi. Il existe aussi à Dire Dawa, on l’appelle là bas le Taïwan Market, et ce nom est même inscrit sur les panneaux. Ce marché noir est indispensable car comment répareriez-vous une 404 aujourd’hui ? Où trouveriez-vous les pièces ? Il existe donc des échoppes spécialisées pour tout, du plus petit boulon aux lecteurs DVD usagés venus d’Europe. A côté se trouve le marché des épices, tellement fourni qu’il y est difficile de respirer. Le paprika, le café, les farines, les poivres, les céréales, tout se retrouve dans des sacs de plusieurs dizaines de kilos qu’évidemment, les gens portent sans effort sur leur tête.

les marchés de la nouvelle ville / Une des fameuses 404

Le dernier grand mythe d’Harar concerne les hyènes. Elles font partie intégrante du fonctionnement de la ville, encore aujourd’hui. Les portes qu’on ferme à la nuit tombée, on les ferme pour les hommes. En revanche, les murailles sont percées en quelques endroits de trous dédiés aux hyènes. Lorsque la ville dort, elles rentrent et dévorent toutes les ordures laissées par les habitants, et repartent avant l’aube, laissant la ville nettoyée. Il n’y aurait jamais eu d’accident depuis 500 ans. Après que des habitants se sont fait dévorer, il a été décidé que quelqu’un serait en charge d’offrir de la nourriture aux hyènes à l’extérieur des remparts afin de les dissuader de regoûter à la chair humaine. Et ainsi, de génération en génération, on en arrive au vieux Youssouf, qui a occupé cette tâche toute sa vie, vie qui se termine d’ailleurs. C’est son fils que j’ai pu voir, prenant le relais de son père. La ville se développant en dehors du Jogol, ce n’est plus devant les murailles que se pratique ce rituel, mais un peu plus loin, à dix minutes de tuk tuk, au milieu de nulle part. Lorsque la nuit tombe, il s’assoit sur sa pierre, un panier rempli d’abats, et les hyènes sortent des talus afin de chercher l’offrande. Le chef de la meute goûte en premier ; si cela lui convient, les autres suivent, à tour de rôle, en fonction de leur position hiérarchique. Bien sûr, les touristes profitent du spectacle, et on peut nourrir soi-même les animaux en mettant un bâton piqué de viande dans sa bouche, les bêtes fermant leur gueule à quelques centimètres de notre visage… Mais c’est un rituel qui dépasse le business. C’est quelque chose qui fait partie de l’identité de la ville.

Les hyènes / les trous par lesquels elles rentrent 

Le lendemain matin, en partant, on digère doucement tout ce qu’on a vu et on se rend compte de ce qu’on laisse derrière soi. Les couleurs, les senteurs, l’atmosphère, les sourires, les regards, la musique.

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L’idée de ce billet thématique nous est venue lors du trajet Debre Zeit-Addis. Avoir effectué dix heures entre Addis et Harar puis une nouvelle heure entre Harar et Dire Dawa m’ont convaincu d’en parler.

Nous avons pris à l’époque un minibus pour parcourir les 35km qui séparent les deux villes. Premiers passagers à monter dans le véhicule, nous avions choisi les meilleures places, à l’avant ; elles se sont avérées être les pires.

Le temps passant, on remarque des traits de caractère communs à la plupart des éthiopiens. L’absence d’anticipation, le fait de faire (ou pas) les choses les unes après les autres, sans penser à ce qui vient plus tard, est le défaut transposable à la conduite, le plus embêtant, voire dangereux. Lors de ce trajet, nous avons compris qu’il valait mieux fermer les yeux et faire confiance que regarder la route. Dès qu’il le peut, le chauffeur accélère, atteignant 100km/h voire plus, dans les villages, slalomant entre les ânes, les chèvres, les enfants. Seuls les trous dans la route semblent le convaincre de ralentir. Les deux voies se transforment régulièrement en trois, car on peut dépasser en se serrant un peu, il suffit de klaxonner et d’accélérer pour que les autres mettent une roue sur le bas côté et laissent passer. Ou pas, auquel cas on force le passage. On se satisfait d’une mauvaise route qui oblige le véhicule à ralentir. Au départ d’Addis vers l’est, une nouvelle autoroute goudronnée s’étend quelques centaines de kilomètres. De grandes lignes droites, des villages, des animaux. C’est là qu’on se dit que le goudron est la pire chose qui puisse arriver à la circulation. Sur la dizaine d’heures de bus, nous sommes passés à côté d’une dizaine de camions renversés au milieu de la route ou sur le côté. Et encore, j’ai dormi un peu.

Par là, on peut remarquer un autre trait de caractère : l’indifférence face à la mort. Que ce soit sur la route ou en ville, lorsqu’un homme gît sur le trottoir, le corps couvert de croûtes et de mouches, on l’évite, on l’enjambe. Il nous ennuie en fait cet homme. Il pourrait être ailleurs.

Bref, revenons à la route. Elle a le mérite d’offrir de beaux moments, lorsque le soleil se lève derrière les montagnes, et que tout autour s’étendent des paysages tout à fait désolés et déserts. Ils ont la couleur de la sécheresse. C’est vaste, plat, monotone, sauf quand une montagne surgit, isolée, ou un grand plateau découpé par un cours d’eau asséché. Le long du parc d’Awash, on aperçoit déjà des oryx, des gazelles, des dik-diks. Un peu plus loin au prochain village, les babouins gelada semblent avoir pris le contrôle de l’entrée et laissent passer le car. Au milieu de cette désolation, on voit par moment le nouveau train chinois reliant Addis à Djibouti. L’ancien a toujours une gare à Dire Dawa, mais elle n’est plus en fonction ; il ne reste qu’un rail traversant la ville.

Dire Dawa / Le chemin de fer abandonné 

Des lignes à haute tension nous rappellent qu’ici, on est très proches du progrès économique, mais aussi très loin, car les gens qui vivent là ne profiteront peut-être pas de l’électricité de leur vivant. Les troupeaux de dromadaires barrent la route à leur tour, les camions Isuzu et les Selam bus devront attendre. La pause pipi se fait sur le bord de la route. L’écran du bus diffuse des clips de musique éthiopienne depuis déjà cinq heures, il va être temps de mettre des écouteurs sur les oreilles et de se passer quelques morceaux de Bon Iver. Les branches de khat commencent à se répandre dans l’allée centrale. L’autoroute se termine, plus que 117km jusque Harar. Encore environ quatre heures de route.

Pour le retour on prendra l'avion! 
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Autorisez moi un petit aparté à notre récit éthiopien… Cette semaine, j’étais au Sénégal pour le boulot. Je vous passe les détails de mes rencontres sur le terrain avec les paysans sénégalais, peut être que je vous en dirai quelques mots plus tard. Pour le moment, j’ai plutôt envie/besoin de vous faire partager ma visite de la matinée.

10h, rendez vous avec ma collègue sénégalaise sur le port de Dakar. Comme tous les ports, c’est assez moche, industriel, bruyant. On attend le bateau, en retard comme c’est normal ici, pour partir sur l’île de Gorée.

20 minutes de bateau, et nous quittons Dakar, et presque, le Sénégal. En effet, au premier coup d’œil depuis la vitre du bateau, j’ai l’impression d’avoir changé de pays, et même d’époque. Ici, les bâtiments sont rouges, roses, jaunes. Les façades s’effritent, les peintures sont passées, mais les fleurs par centaines qui poussent sur les murs colorent l’espace, et l’ombre des arbres encore présents en nombre contraste les couleurs avec intensité. Magnifique, souffle coupé. Derrière l’agitation des touristes et des femmes chargées de fruits qui sortent du bateau, on semble apercevoir un village d’un autre temps. D’un temps où les colons bâtissaient de grosses villas, des arches en guise de porte d’entrée et de fenêtres, des pavés dans les rues. Je pose les pieds sur l’île des esclaves.

Arrivée sur l'île de Gorée. 

Rapidement, un jeune guide nous aborde. Pas de problème, faisons la visite ensemble, on paiera tout à l'heure « si vous êtes satisfaites de la prestation ». Prestation en effet, car le show commence immédiatement. Des millions de dates et d’explications, un flux digne d’un rappeur...je ne comprends rien. C’est pas grave, il fait ce qu’il pense qu’on attend de lui, il récite son speech. Il se détendra plus tard, et on pourra discuter.

On s’engouffre donc dans les petites rues de l’île de Gorée, très jolies, très pittoresques, à la hauteur de la première impression. Cette maison a été construite à telle époque, ici vivait Madame Machin...j’écoute les explications du guide, mais je profite surtout du calme du village.

Les rues de Gorée 

On s’arrête. Cette maison, c’est le cœur de la visite. Vous pouvez entrer, prendre des photos, mais lorsque le conservateur parlera, il faudra se taire et écouter.

Ma collègue, bien habituée du lieu, endosse le rôle de guide en attendant la visite officielle. J’entre donc dans cette maison rouge/rose, deux étages, un double escalier à l’entrée. En haut, c’était la résidence des marchands. Parquet impeccable, murs blancs, quelques panneaux explicatifs, une vue imprenable sur la mer.

En bas, c’était pour les esclaves. Des pièces, petites et grandes, des couloirs étroits, des meurtrières en guise de fenêtre. Les esclaves étaient répartis selon le sexe et l’âge. Ici, dans ce petit couloir sombre, c’était pour les enfants. Ici, c’était les jeunes filles, séparées des femmes par un critère de virginité. Si on avait les seins fermes, c’est qu’on était vierge et donc qu’on valait plus cher. Si on n’était plus vierge, on perdait de la valeur, 4 fois moins cher que les hommes et les filles. Sous l’escalier, dans cette minuscule pièce sans fenêtre, c’était pour les « récalcitrants ». Là, on faisait la pesée. Si les hommes pesaient moins de 60kg, il fallait les engraisser, sinon ils n’étaient pas vendus pour les Amériques, et servaient de domestiques aux négriers locaux.

3 mois, c’est le temps moyen passé par les esclaves dans l’attente de leur vente. Enchaînés aux murs, ils étaient libérés une fois par jour pour faire leurs besoins. Le taux de mortalité des enfants était le plus élevé.

Les esclaves étaient répartis dans des pièces selon leur sexe et âge. 

Au fond de la maison, visible dès l’entrée, une porte ouverte sur la mer. La porte du « voyage sans retour ». C’est depuis cette petite porte qu’embarquaient les esclaves vendus, pour ne jamais revenir. Les malades ou jugés inaptes quittaient également la maison par cette porte, emmenés au large dans de petites barques pour mourir noyés.

Le conservateur nous interpelle, le commentaire officiel va commencer. Les informations sont les mêmes, seuls diffèrent le ton, la voix, l’ambiance. Tout le monde se tait, absorbés par le charisme du maître des lieux. Gorge nouée, estomac en vrac.

On quitte la maison, on retrouve notre jeune guide et on continue la visite. « Ce n’est la faute de personne vous savez. Même les noirs participaient à la traite des esclaves ». Ok.

La porte du voyage sans retour. 

Le village est très joli. 28 maisons d’esclaves se tenaient ici. Le reste était occupé principalement par des officiers et leurs femmes noires, les signares, les « femmes de l’emploi ». Lorsqu’un officier rentrait au pays, le suivant prenait le poste et l’épouse avec. Ces femmes bien nanties conservaient les biens des précédents, et se remariaient, quatre, cinq fois… On ne sait pas trop quoi en penser.

Le reste de la visite est très agréable. Beaucoup d’artistes dans les rues, des baobabs le long du chemin menant au castel, ancienne place forte qui surplombe l’île de sa hauteur. Un sentiment de quiétude vraiment très appréciable loin de notre enfer addis abébien. On mange sur le port, vue sur la mer et la « plage des amoureux », soleil éclatant. C’est le cœur lourd que je remonte dans le bateau en retard (encore) et retourne à la grisaille du port de Dakar. Un rapide passage au marché artisanal, mais je n’ai pas de place dans ma valise pour emporter de petite statue ou de robe traditionnelle. Une prochaine fois.

Je file à mon hôtel d’où je vous écris au plus vite pour essayer de ne pas oublier.

La vue du Castel de l'île de Gorée / Art local
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Publié le 12 janvier 2017

L’Ethiopie a apporté le café au monde, c’est vrai ; d’excellents coureurs de fond, c’est vrai ; l’injera, c’est vrai. Mais le khat, c’est un peu plus difficile à dire. Je n’avais aucune connaissance de cette plante il y a encore un an ou deux, et aucune idée de comment elle se consommait et de quels pouvaient en être les effets. Alors je me suis renseigné doucement : il s’agirait d’une plante stimulante, euphorisante, qui permettrait de mieux « méditer », d’être plus alerte et plein d’idées fantastiques. Le genre de truc pour refaire le monde. Les musulmans en auraient été les premiers partisans, appréciant les effets que la plante avait sur la prière. La plante est consommée depuis des siècles dans la corne de l’Afrique et c’est l’Ethiopie qui en est le premier exportateur (sur le point de supplanter le café paraît-il). Seules quelques régions orthodoxes très ferventes en bannissent la consommation (Gondar et le Tigré). Un avion part d’Addis tous les matins, avec un stop à Dire Dawa où il est chargé du khat d’Harar, avant de terminer son trajet à Djibouti. En début d’après midi, les Djiboutiens commencent à « brouter » et ce jusqu’au soir. Ensuite, la marchandise continue vers les régions voisines. A Addis, c’est le même principe, les branches étant récoltées au petit matin, il faut un certain temps pour approvisionner les très nombreux petits marchands dans toute la ville. Et c’est en début d’après midi qu’on commence à brouter, comme j’en ai fait l’expérience aujourd’hui. Alors on mâche, on fait une grosse boule, on coince ça dans un coin de sa bouche, on la garde pendant des heures, c’est pas bon, on y agglutine des nouvelles feuilles, etc. Il faut manger des cacahuètes en même temps pour passer le goût d’herbe. Et les effets ? Honnêtement pas grand-chose. Effectivement, on se sent plus alerte peut-être (awake comme dit Eyoale), un peu excité, mais c’est très léger. J’attends de voir comment se passera la nuit car c’est un stimulant qui peut empêcher de dormir. Pour être sûr d’y arriver, il est de coutume de boire une ou deux bières (ouais enfin une ou deux...) pour se détendre. Vous comprenez bien que si le matin on attends le khat, qu’en début d’après midi on le broute, et que le soir on boit des bières pour passer ça, on peut pas être très productif. Enfin bref, toute une aventure que je ne suis pas prêt de recommencer, mais avoir tenté l’expérience est une croix de cochée dans les choses à faire en Ethiopie ! Et curieuse coïncidence, demain je pars pour Harar. Le khat de là bas serait rouge…

une après midi très productive!
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Vous l’avez compris au billet précédent, nous sommes toujours bloqués dans le passé, en 2009, et on s’apprête à fêter Noël. Pour autant, nous avons eu un semblant de réveillon occidental au Yod Abyssinia, un resto spectacle où d’excellents danseurs viennent montrer les danses traditionnelles de plusieurs peuples du pays. Les vidéos viendront plus tard car l’uploadage de fichiers, ici, c’est la misère. Le nouvel an, c’était encore pire, le calme plat dans les rues, aucune lumière, aucun klaxon. Très étrange. Ca me rappelle quand Nico me parlait de la victoire de la France en demi finale contre l’Allemagne à Palaiseau. L’impression que tout le monde a disparu en cet endroit du monde. Les jours se suivent et se ressemblent un peu en ce moment. Paradoxalement, il n’y a pas encore eu de fêtes de fin d’année mais toute la délégation française est en France. Du coup, pour ma part, j’attends leur retour. Hélène a quant à elle son permis de travail d’un an et sa résidence. Elle vous racontera dans un billet séparé l’aventure qu’a représentée l’obtention de ces sésames. En attendant, quelques photos :

Meskel Square, le centre géographique de la ville 

En arc de cercle, autour de Meskel square, on trouve des sortes d'estrades. Tous les matins et soirs, des gens viennent s'entraîner. On dit que si l'on court le long de toutes les marches, de bas en haut, on aurait parcouru l'équivalent d'un semi marathon. Tous les grands coureurs éthiopiens sont passés par là.

Au musée national 

Le squelette de Lucy est revenu au musée national d'Addis après avoir été en tournée au Etats Unis pendant plusieurs années pour promouvoir le tourisme en Ethiopie. Dans ce musée, on trouve aussi des créations plus contemporaines, dont certaines ne sont pas si mal que ça!

Au marché aux tissus de Shiro Meda 
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Publié le 24 décembre 2016

C’est Noël ! Enfin, pas pour tout le monde. Cette nuit, vous allez sans doute veiller tard pour attendre la naissance du petit Jésus et la venue du papa Noël (et manger du foie gras, mais ça c’est un autre sujet..dont je préfère ne pas parler).

Cette nuit, ici à Addis, il ne se passera rien. Et pour cause ! Pas de 24 décembre pour nous : selon le calendrier local, nous sommes le 15ème jour du 4ème mois de l’année 2009 / 15 Taḫśaś' 2009. Ici, les églises ne sont pas catholiques - il n’y en a qu’une à Addis, essentiellement fréquentée par des ouest africains – mais orthodoxes, et obéissent donc à un calendrier spécifique. Il est construit sur base du calendrier copte, mais à l'instar du calendrier julien, il ajoute un jour « épagomène » tous les 4 ans, et débute l'année le 11 septembre. En gros, ca veut dire qu’il y a 12 mois de 30 jours, et un treizième de 5 ou 6 jours selon les années bissextiles. Les mois commencent autour du 10 de nos mois à nous..11 septembre, 11 octobre, 10 novembre, 10 décembre, etc..

Donc vous l’avez compris, pas de nouvel an au premier janvier pour nous non plus. Nous attendrons tranquillement de fêter ça le 11 septembre prochain. Bon heureusement, il semble quand même possible de faire un peu la fête, mais ça sera surtout avec des expats j’imagine..on n’a encore rien de prévu.

De toute façon, on ne saurait pas exactement quand déboucher le champagne à minuit.. Parce que oui, les heures aussi sont différentes ici ! Tout est basé sur les lever et coucher du soleil. Il est 0h lorsque le soleil se lève à 6h (pour nous). Donc à 8h pour nous, il est 2h à Addis. A midi pour nous, il est 6h en Ethiopie..Enfin, quand je dis pour nous c’est pour nous hein.. Pour vous, il faut encore enlever les deux heures de décalage horaire. Vous me suivez ?

Bref, tout ça pour dire que Noël, nouvel an, cette année, c’est pas pour nous. Pour autant, les fêtes – et la religion - sont très présentes ici et on espère bien pouvoir en profiter un peu. Noël aura lieu le 7 janvier, c’est ici une grosse célébration. Plus importante encore, la célébration de l’Epiphanie – Temquet – qui se déroule le 19 janvier.

Le folklore religieux est quotidien. Les églises sont très fréquentées et ce toute la journée, d’autant plus lors des heures de prière. Beaucoup de mendiants sur les parvis, et de commerçants vendeurs de bibles ou de petites croix. Dans un taxi collectif ou dans un bus, lorsqu’on passe à proximité d’une église, tout le monde fait silence pendant un (court) instant et fait le signe de croix. Idem avant chaque repas. Les gens jeûnent deux fois par semaine – le mercredi et le vendredi – et pendant la période du carême. En tout à peu près 200 jours par an.

Les icônes religieuses et les croix sont présentes partout. Assez bienveillantes cependant, plutôt colorées.. pas de scènes de dévastation et d’enfer sur terre. Notre chauffeur a lui aussi une espèce d’énorme croix qui pendouille à son rétroviseur intérieur.

Côté musulman (ils sont à peu près un tiers), de jolies mosquées un peu partout dans la ville. A l’approche de l’heure de la prière, les petits tapis font leur apparition et les gens font leurs ablutions dans la rue, avec de l’eau minérale.

Le muezzin appelle à heure fixe et semble mener une jolie bataille lyrique avec le pope qui lui aussi litanise régulièrement au micro. 4h du matin, 5h du matin..Pendant que Santa passera dans votre cheminée, nous profiterons une fois de plus des chants dans la nuit, et penserons fort à vous. Joyeux Noël à tous !

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Publié le 24 décembre 2016

C’est très gêné que je commence à écrire aujourd’hui. Nous avons une femme de ménage maintenant, et c’est très bizarre. Elle est toute gentille et toute timide, ne parle pas un mot d’anglais, ce qui nous conduit à ne communiquer qu’à coups de gestes et de sourires. Mais là elle vient de commencer à laver notre linge sale depuis deux semaines et je me sens trop mal d’allumer la console, de boire une bière sur le balcon, ou d’ouvrir un livre. Alors au moins, l’ordinateur, ça donne une impression de travail. Et je sais ce que vous vous dites tous, qu’on a pas besoin de femme de ménage, et puis le cliché des blancs qui emploient une bonne etc. Mais sachez qu’on n’en voulait pas à la base, mais c’est notre proprio qui nous a forcé la main, nous faisant même comprendre que ça serait bizarre de ne pas en avoir. Les petits boulots sont omniprésents en Ethiopie, et s’il est difficile de donner de l’argent à tous les mendiants, les malades, les estropiés, les enfants dans la rue (et il y en a tellement), il est possible d’employer des gens pour des petits services. Tout le monde se fait cirer les chaussures dans la rue par exemple, ce pour 20 centimes d’euros. C’est pas grand-chose, mais faut pas oublier que le salaire moyen est de 80 euros par mois. Niveau installation, je crois que maintenant on a presque tout bon, on a également un chauffeur, qui porte le doux nom d’Eyoale (Weynachot pour notre femme de ménage). Ca facilite pas mal de choses, mais c’est vrai que c’est très étrange d’avoir des gens à notre service comme ça. Mais on ne pourrait pas faire autrement. Pas de transports publics officiels, pas de laverie automatique, pas de service de poste, pas trop de ramassage d’ordures, on a donc besoin de gens. Je me sens un peu coupable de payer une relative misère ces gens qui nous aident, mais comme dit, il nous faut maintenant vivre avec cette réalité, accepter la normalité de la chose. Ici, nous sommes blancs et riches et on nous traite comme tels.

Revenons donc à nos moutons. Les choses avancent doucement côté administratif, très doucement, mais on ne perd pas espoir d’obtenir bientôt résidence et permis de travail. Nous sommes par ailleurs aujourd’hui officiellement sous la protection consulaire française. Ca claque un peu je trouve.

dans la voiture d'Eyoale, un soir / notre carte consulaire 

Nous sommes allés au Edna Mall voir Rogue One au cinéma, 3D s’il vous plaît, et c’était assez drôle à voir. Ils essaient de faire une sorte de Time Square avec écrans géants, panneaux lumineux et centres commerciaux, mais c’est juste un peu raté comme ça arrive très souvent. Le Edna Mall a au rez de chaussée une très grande salle d’arcade qui fait penser à celle qu’on voit au début de Terminator 2 (le film date de 1992 je crois). Sauf qu’on est en 2016. On ressent vraiment cette impression de tentative de modernité inspirée par le modèle occidental, mais avec un gros décalage, avec le modèle occidental d’une part, mais aussi avec tout le reste de la population. Je ne suis pas sûr que tous les éthiopiens rêvent de ça ; ça ne ressemble tellement pas à leur culture presque insulaire et imperméable aux étrangers. Mais je me trompe probablement, et peut-être que si, c’est ça qu’ils espèrent. Enfin, on en reparlera, je ne suis pas encore trop sûr de quoi je parle. Enfin, c’est Noël demain, et je crois que pour la première fois je ne vais pas du tout le fêter. Même en Australie on avait célébré ça, mais cette fois, on va être loin de tout et de tout le monde. C’est assez particulier comme sentiment aussi. Mais pour rattraper ça, j’irai à Gondar le 19 janvier, pour Timkat, une des plus grandes fêtes religieuses du pays, durant laquelle les gens se rebaptisent en se jetant dans l’eau. Ca promet ! Joyeux Noël à tout le monde ! Marc

Il y a des moutons devant notre porte (bienvenue dans notre rue) 
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Publié le 24 décembre 2016

Nous avons visité Debre Zeit le week end dernier. Transport en minibus, pour Bolé, pour Kaliti, puis Debre Zeit. La ville est connue pour ses lacs de cratères (Bishoftu par exemple, fait 80m de profondeur), qui amènent apparemment pas mal de monde d’Addis les week ends pour profiter d’un peu de nature et d’eau. Les paysages sur la route sont très beaux, ça donne vraiment envie d’aller voir le reste du pays, mais ça, c’est pour le mois de janvier. La ville en elle-même, si évidemment plus petite et donc plus accessible qu’Addis n’est pas pour autant extraordinaire. Les lacs, outre le côté géologique de la chose, ne sont pas si beaux non plus. Mais ça fait du bien de sortir un peu !

départ en minibus 
Lac Hora 
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Publié le 13 décembre 2016

On a une maison ! C’est drôle, j’ai jamais vécu dans plus de 35m2 à deux et là d’un coup on a 3 pièces, une terrasse, etc. Bon le confort est un peu douteux, le salon est nickel, la salle de bains, bah c’est pas terrible quoi. Chasse d’eau, eau chaude, tout ça fonctionne quand ça veut. Mais bon, l’essentiel est d’être installés. En face de chez nous y’a le club grec, on peut manger des moussakas et des souvlakis, si jamais on a une nostalgie de bouffe méditerranéenne. La feta est locale mais ça ressemble pas mal ! Parlant de bouffe, cuisiner soi même est une idée qui s’éloigne tout doucement de nos habitudes. Manger le menu jeûne au resto éthiopien revient à 2 à 3 euros par personne. Et quand je dis jeûne, ça n’en a que le nom, c’est très très copieux, délicieux et varié. Simplement, c’est végétarien. Sinon, le combo pizzas/burgers est omniprésent ; en cherchant un peu on peu trouver des pâtes. Et puis sinon, y’a la bouffe soudanaise : le petit déjeuner (le foul) consiste en un bol de viande (ou tripes ?) ou de morceaux gélatineux avec des oignons, des piments, de la tomate et un peu de pain. Ca requinque bien le matin mais je ne pratiquerai pas ça tous les jours.

Le repas de jeûne 

Nous sommes allés voir la colline d’Entoto, où se situe le palais de Menelik II, à l’emplacement de ce qu’aurait pu être Addis s’il n’avait pas changé d’avis pour la mettre un peu plus bas. C’est tout en haut des montagnes qui entourent la ville. Y aller est une partie de plaisir, il suffit de prendre un minibus pour Bolé, puis un pour Arat Kilo, puis un pour Sidist Kilo, puis un pour une destination inconnue, là on change pour en reprendre un autre, et encore un autre, et hop, en moins de temps qu’il n’en faut, on est à Entoto ! Je n’ai pas parlé du système de taxis collectifs, mais en gros, des types sillonnent la ville en minivan, l’un crie par la fenêtre là destination finale, et si c’est sur le chemin on peut sauter dedans. Au maximum on peut entasser 15 personnes dedans, c’est assez rustique. Les arrêts ne sont évidemment nullement signalés, aussi faut-il connaître la géographie de la ville et les grands axes pratiqués. Bref, ça se fait, mais faut pas être pressé. Pour en revenir à Entoto, allez juste taper sur google images Menelik palace Entoto, vous allez rigoler. Ca ressemble à rien.

Entoto 

Nous sommes allés au Merkato également, et en fait, l’idée du grand marché que je me faisais était, pour ce que j’en ai vu, assez fausse. C’est plutôt un grand marché de gros, bondé, envahi par des camions aux cargaisons monstrueuses, où des milliers de personnes portent des montagnes de cartons remplis de je ne sais quoi pour les mener je ne sais où. C’est assez impressionnant, et c’est définitivement le meilleur endroit que je connaisse pour acheter des barres de fer. Il y a également la grande mosquée de la ville, entourée d’échoppes vendant des tapis et autres décorations plus arabisantes. Enfin, Piazza, quartier très coloré, plus bas, moins de constructions, une ambiance détendue, plein de commerces ; davantage l’idée de la ville que je me faisais avant d’arriver. On y découpe même des bœufs entiers à même le trottoir, laissant des litres de sang s’écouler dans les caniveaux. Enfin voilà, les journées passent vite, il y a beaucoup de choses à faire, tout est une mini aventure, que ce soit trouver un gars qui fasse un double de clés, un gars qui fabrique des chaises, un qui vende des cintres… Bientôt, nous serons complètement parés à vous recevoir si vous souhaitez nous rendre visite !

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Publié le 9 décembre 2016

C’est dans l’ambiance fêtes de Noël, chants, sapin et décorations du Marriott Hotel que je publie ce premier billet. Ben oui, on est des faranjis, on peut fréquenter des hôtels de classe. Internet pose un problème un peu partout, que ce soit le wifi, la 3G qui ne fonctionne pas, sans parler des réseaux sociaux pas vraiment accessibles. Donc on fait comme ça depuis plusieurs jours, et ce sera le cas pendant encore assez longtemps très certainement. Si je devais commencer par le commencement, je parlerais de l’enregistrement à CDG, de nos 6 bagages de 20 kilos, de la guitare, et du carton de matériel informatique pour l'asso d'Hélène de 36 kilos, des heures d’attente, des cartes bleues qui marchent pas, du retard, du vol, du gars qui dort à mes pieds dans l’avion, de l’immigration, du sac oublié à l’aéroport, mais j’ai l’impression que tout ça ne fait déjà plus partie du voyage en tant que tel. Nous sommes bien arrivés le samedi 3 décembre au petit matin ; bien entourés dès le début, Manon, la collègue d’Hélène, et son chauffeur, Caleb, nous ont arrangé pas mal de coups depuis une petite semaine. Hiwot, la collègue éthiopienne, nous prête son appart en son absence (ce qui est pratique et pas pratique à la fois, car notre interprète n’est pas là trois semaines…). Nous logeons dans une résidence à Gerji, près de l’aéroport mais assez loin du centre jusque lundi. En fait c’est facile pour y aller, c’est juste après le rond point Bob Marley. Classe. Le quartier est assez sympa, plein de cafés et commerces divers.

rond point Bob Marley 

La ville est grande, poussiéreuse, bruyante, en chantier permanent, et laide. Bien qu’étant en construction depuis une dizaine d’années, l’esthétique semble dater des années 70. C’est lourd, massif, moche. Lorsqu’on baisse la tête, on revient à des contrastes saisissants, qui nous rappellent que le revenu moyen est de 80 euros par mois. Tout se mélange, le dur, le précaire, le riche, le pauvre, les 4x4, les Lada, les costumes, les estropiés. C’est honnêtement assez difficile je trouve, mais on s’y attendait. Nos premiers jours ont consisté à visiter des appartements plus ou moins douteux. HLM dégueus, maisons hors de prix, état aléatoire (toilettes turques…), kitsch à l’africaine (ciel peint au plafond, colonnes, trône dans le salon, tapis zébrés). Nous avons finalement trouvé une petite maison en plein centre, près de Meskel square, dans un truc cloturé avec une vieille qui vit dans la dépendance derrière. C’est plutôt sympa, 3 pièces, meublé, au calme et au centre en même temps. Pour ceux que ça intéresse c’est juste à côté de l’hôtel Lions Den On pourra faire beaucoup de choses à pied et on évitera beaucoup d’embouteillages inter-quartiers. On emménage lundi, ça sera marrant de réquisitionner deux taxis qui se suivent pour mettre toutes nos affaires une nouvelle fois.

 premier déménagement / notre future maison

Ce sera notre premier week end demain, qu’on va mettre à profit pour visiter un peu la ville et se détendre un peu après des formalités fatigantes (banque, change, permis de travail, appartement…). Un prochain billet sera consacré au mercato, le plus grand marché à ciel ouvert d’Afrique. J’aurais beaucoup de choses à dire encore, mais j’ai l’impression que tout est un peu mélangé dans ma tête donc je garde ça pour des prochaines fois. Ah et promis on va essayer de prendre plus de photos mais ici c’est pas hyper bien vu de mitrailler les gens, et puis j’avoue que j’ai un peu peur de me faire piquer le matos ! Allez, à une prochaine !

La vue du balcon d'Hiwot