Chroniques de courts séjours en Ukraine dans les années 2011/2012, dont les souvenirs me reviennent 10 ans plus tard noyés dans l'actualité dramatique qui secoue le pays.
Du 9 février 2011 au 23 mars 2012
409 jours
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Un récit de voyage

par Emmanuel Fankhauser, alias manubybike

En 1986, c'est la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. En 1991, avec la dissolution de l'URSS, l'Ukraine indépendante devient le plus grand pays situé entièrement en Europe. En 2004, la révolution orange fait souffler sur l'Ukraine l'idée d'un rapprochement vers l'ouest, en réponse à la mainmise des clans russophiles de l'est sur la politique nationale. Voilà en gros tout ce que nous savons sur l'Ukraine, au moment où le pays est choisi par l'UEFA pour coorganiser le futur championnat d'Europe de football avec sa voisine la Pologne, en 2012. Troisième événement planétaire médiatique après la Coupe du monde de la FIFA et les Jeux Olympiques d'été, voilà un projet qui pourra sortir ce pays mystérieux de son presqu'anonymat. Un énorme défi logistique aussi, tant l'Ukraine est encore loin de nos standards en termes d'organisation des transports et d'hébergement des touristes.

C'est ainsi que je me retrouve à accompagner la délégation de l'UEFA qui va aider les quatre villes-hôtes à préparer leurs plans de mobilité pour les seize jours de match qui verront affluer, pour la première fois dans l'histoire de ce pays, des dizaines de milliers de supporters occidentaux.

J'ai eu dès lors la chance de découvrir quelques aspects de ce pays au gré de quatre voyages entre février 2011 et mars 2012. Quatre voyages assez particuliers, qui m'ont chacun offert leur lot d'aventure. Ou comment de banales journées de travail d'un ingénieur en transports donnent l'impression de participer à Pékin-Express…

Voilà en quatre épisodes les souvenirs que j'ai ramenés de ces escapades professionnelles, mais également divertissantes, à Kyiv, Donetsk, Lviv et Kharkiv.

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Kyiv, du 09.02 au 12.02.2011

Premier voyage en Ukraine. Enfin! depuis des mois que je travaille sur ce projet, je vais découvrir sur place la capitale, pour un premier "Transport and Mobility Workshop" avec les représentants locaux des quatre villes ukrainiennes désignées pour l'EURO 2012.

Je débarque à l'aéroport de Kyiv en pleine nuit glaciale de février. On m'avait annoncé un service de voiturage privé, autant en profiter ma foi, plutôt que de me faire arnaquer par un taxi. Mais finalement, je poireaute près d'une heure sans âme qui vive dans le parking VIP de l'aéroport international de Kyiv Boryspil... avant que le véhicule affrété par l'UEFA se montre enfin. Il est minuit passé, il neige, les routes sont blanches, glissantes. Une belle entrée en matière pour un premier aperçu de Kyiv, me dis-je, c'est une météo qui me rappelle un voyage à Moscou quelques années plus tôt, avec la place Rouge devenue blanche au milieu de la nuit, dans une tranquillité et une sérénité absolue face au Kremlin.

Mais la sérénité fera vite place à l'adrénaline... stimulée par la course effrénée du chauffeur en direction du centre ville, sur près de 40 kilomètres. Sur les grandes avenues kiéviennes, secoué dans une vaillante carcasse qui se joue des pavés irréguliers, j'admire les flocons de neige qui percutent le pare-brise, mais qui réduisent la visibilité à peu près à néant. J'ose un regard vers le compteur: 110 km/h… aïe…

Je n'ai toujours pas compris comment je suis arrivé vivant à l'hôtel.

Mais j'y suis arrivé... Dès le lendemain, deux jours de workshop avec les protagonistes des questions de mobilité pour l'EURO 2012. Beaucoup de monde, des gens sympathiques, compétents, et très motivés à faire du mieux pour accueillir toute l'Europe chez eux d'ici 14 mois. Qu'ils soient de la capitale Kyiv, de la polonophile Lviv à l'ouest, ou des russophones Kharkiv et Donetsk à l'Est: peu importe, il y a un enjeu commun et partagé, pour ces quatre villes, de réussir leur premier grand rendez-vous international. Pour l'honneur de l'Ukraine.

Et en souvenir, voilà mes premières photos de Kyiv.

 Kyiv et ses églises: église Saint-André, monastère Saint-Michel-au-Dôme-d'Or, cathédrale Sainte-Sophie.
Le centre ville autour de Maïdan - la place de l’Indépendance.
Place Mykhailivska et place de l’Indépendance (Maïdan).
J2

Donetsk, du 06.04 au 08.04.2011

Deux mois après le voyage à Kyiv, c'est cette fois la municipalité de Donetsk qui accueille notre délégation pour deux jours de visites et de suivi des préparatifs de la ville pour l'EURO 2012. Donetsk, c'est l'extrême-orient de l'Europe, tout à l'est de l'Ukraine, à 2'600 km de Paris. Même Moscou est plus proche! Je m'attends à un certain dépaysement. Grande ville industrielle qui frôle le million d'habitants, elle doit sa prospérité aux mines de charbon du bassin houiller de la rivière Donets - qui donne son nom par contraction à la région du "Don-Bass", dont font partie les deux provinces (oblast) de Donetsk et de Louhansk.

C'est le printemps, je m'en vais gaiement au matin à l'aéroport de Genève, escale à Munich, atterrissage à Donetsk, voyage tranquille et sans encombres. Accueil personnalisé à la sortie de l'avion, avec une pancarte à mon nom sur le tarmac, ce qui me donne droit à une procédure douanière accélérée. Privilège précieux dans ce pays, qui n'exige plus le visa pour les occidentaux, mais reste quand même très pointilleux sur les formalités à l'immigration. Et comme j'y viens pour deux jours de travail avec moults rendez-vous prévus, chaque minute gagnée sera bien investie.

Je sors ma belle carte d'identité suisse. Et c'est à ce moment-là, seulement là, que je me rends compte de ma grosse bourde! Mon sang ne fait qu'un tour et je sais que je vais devant quelques ennuis… Je suis devant le douanier dont le beau sourire "VIP welcome" s'est transformé en un regard grave. Il me renvoie un sec et sonnant "паспорт" (pasport). Oups, me voilà dans la m...! Comment ai-je été assez idiot pour oublier mon passeport!

Impossible d'entrer dans le pays. Cela dit, les contrôles au check-in à Genève puis à l'escale de Munich auraient dû me refuser l'embarquement... Mystère, je suis passé par deux fois entre les gouttes, et me voilà dans de beaux draps. Je suis pris en charge par les agents de douane. Interrogatoire, attente, paperasse, attente, rapport... je signe des papiers sans savoir de quoi il s'agit, tout en ukrainien, ou peut-être en russe, je ne sais pas… J'essaie tant bien que mal de trouver une solution, mais rien à faire, je devrai être rapatrié par le premier vol vers l'ouest. Sauf si... mais oui! sauf si mon passeport arrive avant ce prochain vol de retour! Et comme l'aéroport de Donetsk ne connait pas une activité débordante, j'ai de la chance, il est déjà tard dans l'après-midi et par manque de vols internationaux je ne serai pas renvoyé vers l'ouest avant le lendemain. J'ai donc un peu de temps devant moi pour faire en sorte que mon passeport parvienne dans mes mains.

Par un enchaînement complexe de contacts je monte un plan de transfert de passeport qui pourrait me sauver la face. Primo, un de mes contacts ukrainiens à l'UEFA se démène, par d'anciennes connaissances, pour accéder aux listes de passagers de Lufthansa. Deuxio, là-dessus, on identifie un voyageur inconnu, le seul qui, par chance, doit prendre le lendemain le premier vol de Genève à Francfort, pour poursuivre son voyage à Donetsk: bingo! Tertio, je demande à ma chère épouse de bien vouloir modifier un peu son organisation matinale pour aller apporter mon passeport à l'inconnu de l'aéroport. Et voilà, tout s'enchaîne! Prête à tout pour sauver son mari, elle sortira les enfants du lit à une heure indécente, embarquera tout ce monde pour un aller-retour vers l'aéroport de Genève, y identifiera notre brave transporteur, lui remettra mon sésame… avant de reprendre un début de journée normal enfants-école-boulot.

Mais ça, c'est pour le lendemain. Entretemps, j'ai réussi à expliquer mon plan aux douaniers un peu incrédules. Ils attendent pour voir, mais je peux enfin disposer de mon temps, dans les limites d'une liberté très surveillée: me voilà envoyé sous escorte d'un brave soldat - je lui donne 20 ans, 1m95 et 120 kg - dans une chambre de l'hôtel attenant à l'aéroport, au décor tout droit sorti de l'époque soviétique. Mon garde se poste sur une chaise dans le couloir, et me laisse vaquer à mes occupations en chambre. J'ai même droit à une connexion câblée à internet pour mon ordinateur. Le soir venu, le jeune colosse frappe à la porte et d'un air mi-gêné mi-intéressé, me demande s'il peut profiter de la petite télé de ma chambre. Il faut dire que c'est soirée foot, quarts de finale de la Champions League, et le fameux club local du Shakhtar Donetsk joue son match aller à l'extérieur contre le grand FC Barcelone. En échange il m'autorise à aller me chercher une bière au bar de l'hôtel - sous son escorte bien sûr. Et nous voilà tous deux installés dans cette chambre minuscule, sans nous connaître et sans être capables de communiquer dans une langue commune, à regarder ensemble un match... Tout va bien! Enfin non, le Shakhtar perdra 5 à 1.

Le lendemain donc, le voyageur parti de Genève se pointe comme prévu aux arrivées de l'aéroport de Donetsk. Il remet mon passeport aux autorités douanières, qui n'ont plus qu'à constater que je suis désormais en règle! Mais comme tout cela n'était pas très réglementaire tout de même, la procédure de renvoi ne peut pas être annulée par un simple tampon dans le passeport. Je suis convoqué et emmené au palais de justice, patiente encore un peu dans des files disciplinées, et hop, encore un rapport et me voilà libéré. Je peux enfin rejoindre la délégation UEFA pour le séminaire de deux jours qui est déjà bien entamé!

Et sinon, que retenir de Donetsk? Une ville de contrastes, entre son passé minier en déclin, un présent industriel encore préservé, et un futur qui se dessine sous les investissements de l'oligarchie. En témoin flagrant, son nouveau stade de football, l'un des plus modernes d'Europe, la Donbass Arena avec ses 50'000 places, antre du Shakhtar Donetsk qui vise les sommets du football international avec sa légion de joueurs brésiliens. D'ailleurs j'espère qu'ils n'oublient pas leur passeport à Barcelone, s'ils veulent revenir ici sans passer par la case garde à vue...

 Le luxe de la Donbass Arena, stade de 50'000 places pour le Shakhtar Donetsk, l'un des 8 stades de l'EURO 2012.
 Scènes de Donetsk.
 Les moyens de transport de Donetsk dans tous leurs états.
J3

Kyiv, du 10.07 au 11.07.2011

Troisième voyage de la série, j'accompagne mon collègue pour un aller-retour express à Kyiv. Nous devons animer un séminaire d'une journée avec les représentants des quatre villes-hôtes ukrainiennes de l'EURO 2012. Départ la veille pour une nuit d'hôtel à Kyiv, et tout ce beau monde nous attendra à 8 heures le lendemain. Nous sommes en juillet, chaude journée estivale, météo au beau fixe à Genève. Mais de violents orages paralysent l'aéroport de Munich où nous devons faire escale. Tous les vols à destination de cette principale plateforme aéroportuaire entre ouest et est du continent sont priés de rester sur leur tarmac de départ. Et quand Munich annonce enfin la réouverture de ses pistes, il est trop tard pour espérer attraper le vol de correspondance.

Qu'à cela ne tienne, on trouvera bien une solution! Arrivés à Munich, nous nous adressons au guichet Lufthansa pour savoir ce qu'on nous propose - en insistant sur le fait que nous devons être à Kyiv avant 8 heures le lendemain, dans une douzaine d'heures. Mais le système ne sort rien qui réponde à cette contrainte. Devant notre désarroi, l'hôtesse nous propose tout sérieusement une... voiture de location, aux frais de la compagnie! Alors là, pas besoin de faire le calcul, mais je me dis que traverser la moitié de la Bavière, puis l'Autriche, la Tchéquie, la Pologne puis la moitié de l'Ukraine, dont une bonne partie sans autoroute, et de nuit, ça va être compliqué... Effectivement, 1'800 kilomètres et une vingtaine d'heures de route, on oublie. Mais voilà, j'avais repéré, sur l'affichage des départs, qu'il y avait encore quelques vols ce soir-là en partance pour l'est, sans que ce soit clairement des destinations proches de l'Ukraine. Nous demandons donc à notre hôtesse d'avoir de l'imagination et de "forcer" le système pour n'importe quelle combinaison qui nous posera à Kyiv avant 8 heures. Et c'est là qu'elle nous sort la proposition inespérée que nous attendions: un vol de Munich à Tbilissi, de l'autre côté de la mer Noire, puis une correspondance pour un retour en arrière vers Kyiv, avec une arrivée à 7h20. On prend!

C'est ainsi que nous nous retrouvons parachutés en Géorgie, cette petite république du Caucase au pied du géant de 5'643 mètres, le mont Elbrouz (dont le sommet se situe en Russie). Rien à faire ou à voir durant cette escale nocturne improvisée entre 3 et 6 heures du matin - à trois fuseaux horaires de Genève. Si ce n'est l'animation étonnante d'un aéroport qui ne peut jamais dormir, perdu entre l'Europe et l'Asie, et donc tributaire des horaires alignés sur ces mondes lointains. Si ce n'est, aussi, admirer sur les écriteaux cet étrange alphabet géorgien tout en boucles que l'on nomme "mkhedruli". Voici par exemple comment s'écrit le titre de ce chapitre: Escale imprévue à Tbilissi / დაუგეგმავი გაჩერება თბილისში.

Et sous le soleil levant du Caucase, nous redécollons enfin pour rejoindre l'Ukraine, et nous recaler dans son fuseau horaire - et dans l'alphabet cyrillique. Bienvenue à Kyiv / ласкаво просимо до Києва (Laskavo prosymo do Kyyeva). Atterrissage à l'heure, et hop dans un taxi, puis rasage et nœud de cravate dans les toilettes de l'établissement qui accueille la conférence. Et l'air de rien, nous entrons pile à l'heure dans la salle où l'on nous attend. Epuisés d'une nuit blanche de trois vols mais avec un moral de vainqueurs. Ça nous fera une belle petite histoire à raconter!

Le séjour sera court: retour le soir-même vers Genève. Sans orages, sans passer par Pétaouchnok, sans histoire, un vol tellement banal quoi. Ça arrive aussi.

A gauche, petit matin à Tbilissi. A droite, quelques heures plus tard à Kyiv.
J4

Lviv, Kharkiv, Donetsk, Kyiv, du 18.03 au 23.03.2012

Quatrième et dernier voyage de cette série. Cette fois, c'est pour une tournée des quatre villes hôtes ukrainiennes de l'EURO 2012. Un séminaire d'une journée par ville, du lundi au jeudi. Avec le challenge des trajets inter-villes en soirée, aux quatre coins d'un pays grand comme deux fois l'Italie. Un enchaînement sans marge pour d'éventuels retards ou imprévus. Au vu des expériences vécues lors des trois voyages précédents, ce programme a tout d'une aventure qui peut réserver quelques surprises...

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Dimanche matin, départ de Genève pour Lviv. Escale à Vienne et vol sans histoire. Retrouvailles avec mon collègue, et nous profitons des premiers jours de météo printanière pour nous balader dans cette ville au riche patrimoine historique. Une perle classée au patrimoine mondial de l'Unesco, qui mériterait d'être mieux connue - un peu comme Cracovie 30 ans plus tôt, que les occidentaux découvraient dès la chute du rideau de fer - mais qui aurait besoin d'un grand rattrapage de rénovations pour retrouver toute sa splendeur, tant laissée à l'abandon durant la période soviétique. Lviv et Cracovie partagent la même appartenance à la région historique de Galicie, ancienne principauté moyenâgeuse puis province de l'empire d'Autriche. Lviv n'est qu'à 70 kilomètres de la frontière polonaise, et a aussi fait partie de la Pologne du 14e au 18e siècles puis durant l'entre-deux-guerres.

En 2012, c'est une région dynamique de 730'000 habitants qui se projette dans un avenir radieux grâce à une relance du tourisme - en ville et dans les montagnes des Carpates, plus loin au sud vers la frontière roumaine. Le pays envisage même sérieusement de présenter la candidature de Lviv pour les Jeux Olympiques d'hiver de 2022.

Le centre historique de Lviv, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO.

Après cette agréable petite entrée en matière touristique du dimanche, nous voilà fin prêts lundi matin pour le premier séminaire. L'EURO 2012 commence dans moins de trois mois, les villes-hôtes sont dans la dernière ligne droite des préparatifs, et elles doivent démontrer comment elles maîtriseront une situation qu'elles n'ont jamais connue avant: accueillir entre 30 et 60'000 supporters étrangers qui vont débarquer presque tous en même temps, dans des aéroports qui n'ont ne comptent d'habitude que 1'500 passagers par jour. Grandes discussions en vue donc pour les aider à peaufiner leurs plans. Et les huit heures imparties seront dépassées. Ce qui devait arriver arriva, quand nous pouvons enfin boucler la réunion, notre vol pour la suite du séjour est déjà parti. Problème: comment être à Kharkiv, tout à l'est, pour le rendez-vous du lendemain matin?

Qu'à cela ne tienne, l'UEFA nous affrète un taxi pour Kyiv. Le chauffeur reçoit la mission de nous poser à l'aéroport de Kyiv avant le décollage du dernier vol pour Kharkiv à 21h35. Sauf que Lviv-Kyiv, c'est presque la moitié de l'Ukraine. Près de 600 kilomètres sur des routes avec de nombreuses sections qui ne sont pas encore à deux voie par sens. Un parcours qui prend plus de huit heures en conduite normale. Mais nous n'en avons que cinq pour y arriver. Le challenge semble plaire à notre chauffeur. Pas vraiment à nous. Et nous voilà installés pour un rallye interminable à travers les vastes plaines du pays. Vitesse de pointe à 180 km/h, dépassements téméraires, coups de freins brutaux à chaque radar. Une vraie folie. La vue de véhicules accidentés abandonnés en bordure de route augmente notre stress. On se demande même si quelqu'un se soucie de savoir si les occupants sont encore à l'intérieur. Les mornes paysages défilent devant les kilomètres qui s'additionnent. Mais à l'impossible nul n'est tenu. A mi-chemin nous savons que nous n'aurons pas le vol de Kharkiv. Pas si grave en fait, puisqu'il y en a un tôt le lendemain. Donc changement de programme, le taxi nous posera à l'hôtel à Kyiv. Mais il ne ralenti pas pour autant, la course folle se poursuit jusqu'à la capitale. C'est que lui, il veut encore rentrer à Lviv après ça, sans passer toute la nuit sur la route...

Ambiance d'un road trip à la mode ukrainienne.

Arrivés aux portes de Kyiv, il est fier comme un conquérant: pas un radar n'a flashé en route! Mais il se réjouit trop vite et son relâchement lui joue un tour. Il "oublie" de ralentir, et c'est la peine directe: une voiture de police le somme de se mettre de côté. Petite discussion, il sort quelques billets, et on redémarre. Sa course aura été un peu moins lucrative que ce à quoi il aspirait. Et nous sommes heureux de pouvoir enfin sortir de son bolide. Ouf. C'était complètement insensé.

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Une nuit en escale à Kyiv, et nous voilà repartis le lendemain matin pour la deuxième moitié du parcours. Mais en avion cette fois, destination Kharkiv, la deuxième plus grande ville du pays avec près de 1.5 millions d'habitants.

Peu de temps pour voir quelque chose de la ville cette fois-ci puisque nous passons directement de l'aéroport au Palace Hotel qui nous accueille pour le séminaire du jour. Deux curiosités quand même. Tout d'abord le style architectural plutôt inhabituel du terminal de l'aéroport, en décalage temporel avec l'ère de l'aviation moderne (un nouveau terminal est en voie d'inauguration en vue de l'EURO 2012). Et en ville, la place de la Liberté (Plochtcha Svobody) qui est l'une des plus grandes places d'Europe, avec son énorme statue du "monument à Lénine".

Aéroport international de Kharkiv. 
Kharkiv, place de la Liberté avec le monument à Lénine et avenue Nezalezhnosti avec le drapeau ukrainien.

Le soir même, nous embarquons dans un minibus en compagnie d'une sympathique délégation ukrainienne, direction Donetsk. Cinq heure trente de route nocturne pour 350 kilomètres dans des conditions bien plus tranquilles que le rodéo de la veille.

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Nous revoilà donc à Donetsk, près d'une année après ma première visite. Toujours face à ce gigantesque stade, la Donbass Arena aux couleurs orange et noir du Shakhtar. Les préparatifs de l'EURO 2012 vont bon train. Deux nuits sur place, et le jeudi au petit matin, embarquement pour le dernier jour de séminaire, à Kyiv la capitale.

Donetsk: de part et d'autre de l'avenue Myru, le centre ville (quartier de Voroshylovskyi) et le parc de la Donbass Arena.
Donetsk: à l'intérieur de la Donbass Arena.
Donetsk: le monument aux Libérateurs du Donbass, en mémoire de la Grande Guerre patriotique de 1941-1945.
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Dernière étape donc. Vol sans histoire depuis Donetsk, pour enchaîner directement une quatrième journée constructive de séminaire à Kyiv pour clore cette tournée des villes-hôtes. Avec une vue plongeante sur le stade flambant neuf NSC Olimpiski et ses 70'000 spectateurs qui accueilleront la finale de l'EURO 2012. Le rallye aéro-routier à travers l'Ukraine prend fin de manière plus sereine que son début!

Le  stade du Complexe sportif national NSC Olimpiski de Kyiv (70'000 places).
Rue Baseina, plein centre ville de Kyiv, vue depuis la tour Parus Business Centre.

Mission accomplie, pour nous mais aussi pour les autorités des quatre villes qui ont pu nous rassurer sur l'avancement de leur organisation. Alors que mon collègue passera tout le prochain mois de juin sur place, durant l'événement, en tant que coordinateur des activités de transport pour l'UEFA, en ce qui me concerne je fais mes adieux à l'Ukraine. Un pays qu'il m'a plu de découvrir au fil de ces quatre voyages, pimentés d'histoires un peu rocambolesques, et agrémenté de belles rencontres professionnelles avec des gens accueillants, sérieux et motivés par l'enjeu qui les attend avec ce championnat de foot qui s'approche.

En guise de clap de fin, j'ai encore un petit bout de journée, le lendemain, pour visiter Kyiv sous le soleil - enfin un peu de répit pour une balade dans cette métropole de 2.8 millions d'habitants - avant de dire au revoir Ukraine / до побачення україно (do pobachennya ukrayino).

La rue Saksahanskoho dans le quartier de Cherepanova Hora.
La tour Parus Business Centre et vue vers le quartier de Lypky.
Au nord de la ville, le district de Podil baigné par le fleuve Dniepr.
Maïdan - la place de l’Indépendance.
Le monastère Saint-Michel-au-Dôme-d'Or du 12e siècle.
Sue la place Sophie, le monument Bohdan-Khmelnytsky (héros ukrainien du 17e s.) et la cathédrale Sainte-Sophie du 11e siècle.
L'opéra national et le ministère des affaires étrangères.

2012-2022, comment les belles promesses d'un pays ouvert au monde ont-elles laissé la place au scénario catastrophe venu de l'est? Autant ces voyages m'ont montré que l'Ukraine est une nation complexe et tiraillée entre deux régimes, deux époques, deux formes de futur... Autant ce qui se passe en 2022 reste inexplicable. Petit survol de dix ans mouvementés qui ont fait passer l'Ukraine de la fête au désastre.

2012, l'EURO a bien lieu, c'est une belle fête pour le sport et pour l'Ukraine. L'Espagne survole le tournoi et gagne la finale à Kyiv le 1er juillet contre l'Italie.

2013, le pouvoir pro-russe renonce à un rapprochement avec l'Union européenne et relance un dialogue actif avec Moscou.

2014, les proeuropéens se soulèvent contre le pouvoir. C'est la révolution de Maïdan. Des symboles tombent, comme la statue de Lénine à Kharkiv. L'est russophile se distancie et la guerre éclate dans le Donbass. La Russie s'octroie le territoire de la République autonome de Crimée et la ville de Sébastopol.

2015, les combats s'intensifient dans le Donbass, l'armée séparatiste pro-russe progresse et isole les provinces de Donetsk et Louhansk du reste du pays.

2016-2019, la situation reste tendue mais sans combats majeurs. L'Ukraine vit dans un régime largement ouverte à la corruption. De son côté, la République populaire de Donetsk autoproclamée se finance en nationalisant les entreprises oligarchiques.

2019, l'humoriste et comédien Volodymyr Zelensky est élu président. Il veut s'attaquer à la corruption et souhaite relancer les discussions sur le Donbass avec la Russie.

2020, Kyiv et Moscou signent un accord de cessez-le-feu.

2021, l'Ukraine célèbre 30 ans d'indépendance, alors que la Russie assemble ses troupes face à la frontière.

2022, c'est l'envahissement russe. L'Ukraine est dévastée sur de nombreux fronts. Quel gâchis.

J'espère que ces quatre histoires, ramenées d'une période de paix, apportent un regard sur l'Ukraine qui montre qu'il y a, dans ce pays, des villes et des vies qui ont envie de raconter autre chose que des mauvaises nouvelles. Force aux gens de ce pays pour s'en souvenir et garder l'espoir d'un futur qui sera un jour meilleur.

En guise d'espoir voici ma dernière photo prise en 2012: l'Arche commémorative de l'Amitié des Peuples, un monument en titane de 35 mètres de haut inauguré en 1982 pour célébrer l'amitié entre le peuple ukrainien et le peuple russe, l'année du 60e anniversaire de la formation de l'Union Soviétique et des 1500 ans de la ville de Kyiv.

Kyiv, Arche commémorative de l'Amitié des Peuples.