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Sur les routes des balcons du Léman à la découverte de l'arrière-pays du lac, en 3 étapes et 362 km pour 6130 m de dénivelé entre Préalpes et Jura et leurs bourgs, parcs naturels, trains et fromages.
Du 7 au 10 avril 2023
4 jours
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Un récit de voyage à vélo

par Emmanuel Fankhauser, alias manubybike

Le Léman, je l'ai présenté en long et en large dans mon récit Tour du Léman à vélo en 2020. J'avais alors emmené ma fille et ma filleule le long de ses rives, pour une excursion cycliste de trois jours haute en couleurs et en bonne humeur. Mais plutôt plate en dénivelé. Moi qui cherche les reliefs variés et les détours insolites… Pourtant, couché entre Alpes et Jura, le bassin du Léman regorge de routes escarpées, entre 400 à 1'500 mètres d'altitude, sans jamais trop s'éloigner de la surface lacustre qui reste, elle, figée à 372 mètres. Alors pour ce week-end de Pâques 2023 je me suis concocté un petit projet de Tour du Léman "bis", plus loin, plus haut. En restant à environ 15 km des rives, au gré des vallées et des cols qui entourent le lac.

Il y a donc eu le Léman des rives - avec ses petits ports et ses plages, ses vignes et ses palmiers - et surtout ses grandes agglomérations réunies dans une conurbation de 1.6 millions d'habitants (Genève, Lausanne, Vevey-Montreux, Thonon-Evian), qui vivent au rythme effréné de leurs activités économiques florissantes et de leurs voies de communication: autoroutes A1 et A9, trains InterCity et InterRégio des CFF, et depuis peu ceux du Léman Express, le réseau suburbain franco-valdo-genevois qui couvre la moitié ouest du lac sur 230 kilomètres de voies ferroviaires.

Mais après le Léman Express, voilà le Léman No-stress. Une immersion dans l'arrière-pays du lac avec ses villages paisibles et ses bourgs, ses stations de ski, ses sommets préalpins, ses petits trains de campagne ou de montagne, ses parcs naturels, ses fromages… Tout un monde à découvrir entre les cantons de Genève, Valais, Vaud et Fribourg et les départements de Haute-Savoie et de l'Ain, unis par une portion de leur territoire plus ou moins vaste qui fait partie du bassin versant du Léman.

Alors voilà l'idée: en route sur les balcons du Léman!

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>>> Accès direct au parcours sur Google Maps <<<

Le Tour du Léman par les cols en 3 étapes et 362 km. [source © données swisstopo sur map.geo.admin.ch, 2023]
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07.04.2023

Étape 1 • 125 km

Onex > CH/FR > Col de la Croisette 1175m > Boëge > Col de Terramont 1096m > Abondance > FR/CH > Pas de Morgins 1369m > Monthey

La météo annoncée a probablement eu raison de plusieurs projets de plein air, en ce début de week-end pascal. Petit retour de l'hiver avec de la neige prévue à 1'000 mètres. Mais j'ai déjà connu ça, par exemple dans le Massif central en 2018. Alors je reste sur mon plan, tant qu'à faire… Départ d'Onex pour la première étape de cette grande boucle, direction les Préalpes du Chablais français, en Haute-Savoie. Autant entrer directement dans le vif du sujet: il faut franchir le Salève, la "montagne des genevois" qui culmine à 1'379 mètres. Oh! bien sûr, on peut le contourner tranquillement le long de l'Arve, entre Annemasse et Étrembières. Mais ce ne serait pas digne d'un tour des cols les plus emblématiques du bassin lémanique. Le mont Salève se dresse comme un balcon solitaire face à Genève, détaché des grands massifs, monts Jura au nord, mont Blanc au sud. Que fait cette longue falaise là au milieu? Pour les géologues, c'est bien un relief jurassien, qui s'est perdu au sud du Léman. Pour les géographes, on est déjà du côté des Préalpes. Pour les cyclistes, peu importe: c'est une redoutable rampe de grimpeur qui se franchit en plein centre par le fameux col de la Croisette. Sa pente à 12% se dresse comme premier écueil d'une folle journée.

En route pour le Salève à travers la campagne genevoise (Bardonnex).
Entrée en France et départ de la montée au col de la Croisette par la face nord à Collonges-sous-Salève.

Parti un peu tard dans la journée, dans un épisode d'accalmie que j'espérais voir durer, ce sera… la douche froide! Le Salève aimante les nuages pluvieux qui rincent sa face nord. Et à un kilomètre du col, je m'invite forcément parmi les flocons. Pas de problème, c'est plutôt original, j'aime aussi ça. D'autant que ça ne va pas durer, la descente se fait presque au sec. Mais le mal est fait: je serai mouillé pour toute la journée.

Col de la Croisette: pas vraiment une météo de saison pour un 7 avril...

La Salève c'est, par beau temps évidemment, un panorama époustouflant sur Genève ou sur le mont Blanc. Pas de ça aujourd'hui. Alors je triche un peu avec des photos d'une ascension en août 2022...

Août 2022, Genève et les monts Jura depuis le Salève.
Août 2022, les vaches du Salève et le mont Blanc.
Retour à la réalité d'avril 2023. Le sommet du Salève est blanchi, mais la face sud laisse entrevoir une évolution positive.

Jusque-là encore en territoire d'agglomération transfrontalière du Grand-Genève (Salève inclus), je quitte pour de bon le bassin urbain du Léman pour trouver son arrière-pays rural. Je m'engouffre dans la belle vallée Verte, qui remonte la Menoge de Fillinges à Habère-Poche. On y va pour sa station de ski de moyenne montagne, Les Habères. Ou alors, pour poursuivre la route par un choix de plusieurs cols qui permettent de rejoindre Thonon-les-Bains et le lac vers le nord, l'abrupt Roc d'Enfer à 2'244 m vers le sud, ou le val d'Abondance au centre, vers l'ouest. C'est ce dernier que je vise, par le col de Terramont (1'092 m).

La bien-nommée vallée Verte du Chablais haut-savoyard, entre Boëge et Habère-Poche.
Panorama de la vallée Verte du Léman au Roc d'Enfer. Montage de l'auteur à partir des plans 3D Hiver+Été sur www.alpesduleman.com.
La montagne d'Hirmentaz et le col de Terramont, au cœur de la région touristique "Alpes du Léman".

La descente du col me renvoie à mes basses études, à 535 mètres. Il faudra remonter tout ça en face. Voilà ici le point de jonction entre les trois Dranse de Morzine, d'Abondance et de Bellevaux, qui terminent leur parcours ensemble à travers des gorges de 200 mètres de profondeur pour se jeter dans le Léman entre Thonon et Évian, 10 kilomètres en aval. La Dranse finale amène ainsi à elle seule la quasi-totalité des eaux des Préalpes haut-savoyardes vers le lac. Elle est son premier affluent secondaire après le Rhône.

Pour la suite du tour, direction le val d'Abondance. Une montée longue et tranquille sur 30 kilomètres dans une vallée qui serpente entre les plus hautes montagnes à être si proches du Léman. Les Cornettes de Bise à l'adret (versant nord), le mont de Grange à l'ubac (versant sud), tous deux à exactement la même altitude de 2'432 m. Voilà de quoi bien m'imprégner de cette région qui jouit d'un statut particulier avec son label de Géoparc mondial UNESCO du Chablais. Toute la rive française du Léman ainsi que l'arrière-pays jusqu'au domaine skiable Morzine - Les Gets - Avoriaz, soit 20% de la superficie de Haute-Savoie, constituent ce territoire protégé. Une reconnaissance attribuée à des paysages d'importance mondiale, qui présentent, en plus de la dimension géologique, un riche héritage naturel et culturel qui contribue au développement économique local. Le Chablais réunit plusieurs sites témoins de l'histoire de la formation des Alpes vieille de 250 millions d’années. Et en termes d'activités humaines liées au patrimoine, ce val d'Abondance est bien doté avec, côté terroir et traditions, la production du fromage au lait cru AOP Abondance avec le lait des vaches du même nom; et côté loisirs, les stations de sports d'hiver Abondance, La Chapelle-d'Abondance et Châtel, faisant partie du domaine des Portes du Soleil, qui se succèdent l'une après l'autre jusqu'au col.

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En haut: la Dranse d'Abondance. En bas: jeux de lumière dans le val d'Abondance.
Val d'Abondance. En h.: produits et habitats du terroir. En b.: fond de vallée avec la station de Châtel et le pas de Morgins.
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Pas de dégustation de fromage au programme, l'heure tourne et je suis un peu pressé sur la fin. Fatigué, il me reste à franchir les derniers lacets du col juste après Châtel, la seule partie un peu raide de cette montée. Dernier effort du jour, qui est aussi le plus haut perché. Voilà enfin le pas de Morgins. Un col qui affiche 1'369 mètres. Il s'agit de la plus haute douane routière franco-suisse. Bienvenue en Valais!

Effets combinés de l'altitude et du soleil couchant, la température a bien baissé. Je n'ai jamais eu chaud aujourd'hui, mais l'effort des montées m'a maintenu dans un demi-confort de chaleur corporelle (pieds exclus…) qui s'effaçait juste le temps des descentes. L'arrêt au col pour la photo me fait prendre conscience qu'il fait -2°C. La dernière descente va être terrible!

Le pas de Morgins, son lac glaciaire, et sa température glaciale.

La nuit tombe doucement quand je me lance dans le val de Morgins, suivi du val d'Illiez, pour 20 km d'un mix de sensations extrêmes. Bonheur d'une vitesse grisante et douleur d'un froid pénétrant. Arrivée à Monthey en état de congélation… Une petite chambre d'hôtel et une longue douche chaude m'attendaient. Avant l'indispensable gros repas, tardif, dans le seul restaurant de la ville qui n'a pas encore nettoyé sa cuisine et qui peut me mettre vite fait des lasagnes maison au four. Dans mon état, un véritable régal.

Le val d'Illiez avec les dents du Midi bien masquées par le ciel nuageux.
Vue sur Monthey et la vallée du Rhône à la tombée de la nuit depuis la route de Morgins.
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08.04.2023

Étape 2 • 114 km • Cumul 239 km

Monthey > Aigle > Col des Mosses 1445m > Bulle > Moudon > Échallens 

Dans ce tour des "secrets" du Léman, je reste volontairement éloigné des grands centres d'agglomération lémaniques (Genève, Lausanne, Vevey-Montreux, Thonon-Evian). Quelle urbanisation trouve-t-on alors dans cet arrière-pays? Cette étape passe par deux pôles de vie situés à proximité du Léman mais sans y baigner : Monthey et Bulle.

Commençons par Monthey. Ville de départ de l'étape du jour. Soleil au rendez-vous, c'était prévu et ça fait du bien après le printemps hivernal de la veille.

Le "Vieux Collège" de Monthey (1911) classé monument historique par la ville.

Monthey, première ville industrielle dans la vallée du Rhône au 19e siècle, est une petite ville valaisanne de 18'000 habitants. Elle est le centre urbain principal d'une plaine de 5 km de large autour du fleuve, sur ses 20 derniers kilomètres avant son embouchure dans le lac. Avec ses voisines vaudoises d'outre-Rhône (Aigle et Bex) et les villages environnants, elle constitue le territoire multipolaire de "Chablais Agglo" qui réunit près de 50'000 habitants. On est loin des standards métropolitains de l'arc lémanique, mais voilà un territoire qui s'organise autour de ses nombreux atouts pour un développement harmonieux entre attractivité économique, environnement et mobilité. Et en matière de mobilité, on est pas loin d'un paradis des transports publics… avec six lignes de chemins de fer! Deux lignes principales (une de chaque côté du Rhône), et quatre lignes de chemin de fer à voie étroite vers les stations alpines de la région. Les Transports publics du Chablais (TPC) vous emmènent ainsi sur les liaisons Aigle - Leysin, Aigle - Monthey - Champéry, Aigle - Les Diablerets et Bex - Villars/Bretaye, soit 69 km de réseau de 400 à 1'450 mètres d'altitude. Probablement un record du monde, avec une telle desserte en train des domaines skiables au départ d'une seule agglomération. Sans oublier le réseau de bus dans les Chablais vaudois et valaisan.

Et le Chablais savoyard dans tout ça? Le chemin de fer en rive gauche du Rhône s'est arrêté à la frontière depuis 25 ans, laissant les 17 km de voie jusqu'à Évian à l'état sauvage. Mais cette dénommée ligne du Tonkin pourrait être rétablie avant 2030 et proposer ainsi une liaison Genève - Monthey par le sud du Léman.

En attendant, les Chablais suisses et français sont actuellement peu connectés. Mais cela n'a pas toujours été ainsi. Au Moyen Âge, le Chablais correspondait au territoire autour des rives est du lac entre Évian et Vevey, sous le nom de « tête du Lac ». Son nom est ainsi dérivé de Caput lacus en latin, Capo'lai en francoprovençal (la langue historique de céans, qui s'étendait bien au-delà du bassin lémanique). Ce "grand" Chablais était alors possession de la maison de Savoie, dont les notables contrôlaient le territoire depuis nombre de châteaux lacustres dont ceux de Chillon, de Ripaille ou d'Yvoire. Mais suite aux invasions bernoises des 15e et 16e siècles en terres lémaniques, la Savoie vit sa domination réduite au territoire actuel autour de Thonon.

Bon, il est temps d'aller voir de l'autre côté du Rhône, rive droite. Entrée dans le Pays de Vaud. La partie de plaine prend fin juste après Aigle, dans ses vignes en terrasses en surplomb de son château savoyard. Direction le col des Mosses par une météo parfaite et des paysages alpins très photogéniques.

Les vignes d'Aigle autour de son château et de la route vers les Alpes vaudoises.
Les fameuses dents du Midi chablaisiennes (tout à droite, la Haute Cime à 3'257 m) depuis les hauteurs d'Aigle.
A l'approche du col des Mosses.

Le col des Mosses à 1'445 mètres d'altitude signifie que l'on quitte aussi le bassin versant du Léman. Eaux vers la Méditerranée par le Rhône derrière, eaux vers la mer du Nord par la Sarine, l'Aar puis le Rhin devant. Voilà pour commencer le Pays d'Enhaut, un territoire de l'ancien comté de Gruyère jusqu’au 16e siècle. Ce comté indépendant dirigé depuis la cité de Gruyères remontait la Sarine jusqu’à Gstaad et fut longtemps placé sous la suzeraineté de la Maison de Savoie. Mais sa faillite précipita sa scission, avec la Basse-Gruyère revenant au canton de Fribourg (en bailliage puis comme district en 1798). La Haute-Gruyère fut annexée par le canton de Berne, avant que les trois communes francophones (Rossinière, Château-d'Œx, Rougemont) ne deviennent vaudoises en 1798. Saanen la germanophone resta bernoise et l'un de ses petits hameaux d'alors, Gstaad, deviendra plus tard la célèbre station jet set que l'on connait.

Au col des Mosses dans les Alpes vaudoises.

Aujourd'hui, tout ce territoire préalpin de l'ancien comté de Gruyère est classé en Parc naturel régional Gruyère Pays-d’Enhaut, du Lac Noir dans le district fribourgeois de la Singine, jusqu'au château de Chillon sur les rives du Léman. Une région naturelle témoin de l'histoire millénaire de la paysannerie d'alpage, avec plusieurs sites remarquables de la géologie, la flore et la faune subalpine, ainsi qu'une dizaine de petites et moyennes stations de ski.

Du col des Mosses, la descente passe par le village de L'Etivaz, fief du fromage du même nom. Fromage à pâte dure pressée et cuite fabriqué uniquement à l’alpage, de manière artisanale et selon des normes strictes: chaudrons en cuivre, feu de bois, trempage dans la saumure, salé et brossé régulièrement, stocké sur des planches d'épicéa, retourné tous les cinq jours, affiné au moins cinq mois en cave… Hormis le vin, L'Etivaz a été en 2000 le premier consommable fabriqué en suisse à obtenir l'appellation d'origine contrôlée (AOC) - devenue appellation d'origine protégée (AOP) en 2013.

La route continue en parallèle de la Sarine et d'un tronçon du mythique train du chemin de fer Montreux Oberland bernois (MOB). Son GoldenPass Express relie depuis peu les trois hauts lieux du tourisme Montreux, Gstaad et Interlaken sans changement de convoi, grâce à une technologie ferroviaire unique avec des bogies à écartement variable pour passer de la voie étroite à la voie normale à Zweisimmen. Outre le MOB, l'entité GoldenPass Services gère aussi les transports Montreux-Vevey-Riviera (MVR), qui offrent des évasions ferroviaires (cinq lignes de trains et funiculaires) depuis le lac vers ses hauteurs, dont le fameux train des Rochers-de-Naye: en 48 minutes pour 10,4 kilomètres dans une ascension à crémaillère depuis la gare de Montreux à 402 mètres d'altitude, jusqu'à 1'973 mètres pour profiter d'une vue époustouflante sur le lac et les Alpes, de l’Eiger au Mont Blanc. Le tout sans effort, ou à peine, juste ce qu'il faut pour encore atteindre le sommet des rochers situé à 2'042 mètres.

Je reviens de l'autre du côté des rochers de Naye, où la Sarine, la route et le chemin de fer du MOB franchissent ensemble la prochaine frontière cantonale. Voilà Montbovon dans l'Intyamon, en terres de Fribourg. Petit village qui est aussi un nœud ferroviaire entre le MOB et le terminus méridional du réseau ferré des transports publics fribourgeois (TPF).

Vaud, le Pays d'Enhaut: Château-d’Œx et le lac du Vernex.
Fribourg, la vallée de l'Intyamon.

À la sortie de l'Intyamon, c'est la transition entre les Alpes et le Plateau suisse. Les Alpes sont dignement représentées par le Moléson, sommet mythique des Préalpes fribourgeoises, 2'002 mètres d'altitude. Le Plateau (ou "Moyen Pays" de l'allemand Mittelland), terre de la Suisse urbanisée, est symbolisée par une petite ville en plein essor. Bulle, "une ville à la campagne" selon son slogan touristique, a longtemps été un tranquille centre-bourg loin des pôles économiques du pays. Son potentiel de développement, entre nature et industrie locale, l'a faite entrer dans le cercle des petites agglomérations suisses à la plus forte croissance, avec environ 35'000 habitants en 2020.

Et au milieu de cette transition, entre ville et montagne, un autre symbole, perché sur sa colline: Gruyères, ville de marché du 13e siècle, bourg historique préservé presqu'à l'identique, avec son château des Comtes. Magnifique panorama, un peu gâché par un ciel qui s'est chargé.

La Gruyère et ses symboles: le château de Gruyères et le Moléson.
Le centre de Bulle.

Impossible de passer par la Gruyère sans évoquer ses fromages… Le gruyère évidemment, sans trous s'il vous plaît - faut-il encore le préciser, fromage à pâte dure au lait de vache entier à pâte pressée cuite, mais caillé à la présure de lait chauffé à basse température. Véritable produit témoin de l'évolution agro-pastorale des Préalpes fribourgeoises, le savoir-faire qui l'entoure a été largement exporté par l'émigration des Fribourgeois au cours du 18e siècle qui se sont établis dans toute la Suisse romande, en Franche-Comté et en Savoie. Et même, dès les années 1820, au Brésil, dans une colonie qui deviendra la ville de Nova Friburgo! De nos jours, les cantons de Fribourg, Vaud, Neuchâtel, Jura et Berne produisent le Gruyère AOP.

Et pour la meilleure recette de fondue, qui surpasse haut-la-main toutes les tentatives de variantes de la Savoie à l'Autriche, j'ai nommé la moitié-moitié: il nous faut moitié de gruyère et moitié de vacherin. Moins connu à l'international, le Vacherin Fribourgeois AOP est fabriqué exclusivement dans le canton. À pâte mi-dure, il est à base de lait cru et présente une irrésistible texture fondante!

Après cette petite halte bulloise, sans fondue pour cette fois, je bifurque vers l'ouest pour entamer la boucle de retour vers Genève par le nord du lac. Je passe du district de la Gruyère à celui de la Glâne, du nom de la rivière qui file vers la Sarine - donc toujours dans le bassin du Rhin. Je ne mettrai finalement pas mes roues dans le seul district du canton de Fribourg, celui de la Veveyse, qui coule vers le Léman. En partie seulement d'ailleurs, puisque Châtel-St-Denis, son chef-lieu, est la seule commune fribourgeoise orientée vers les eaux méditerranéennes. Sa voisine Attalens n'est qu'à 3.1 km des rives du Léman, mais ses ruisseaux alimentent la Broye qui part aussi vers le nord… Bien, je m'arrête là avec mes histoires de bassins versants, par crainte de saouler mes lecteurs (même s'il ne s'agit que d'eau). Mais voilà, c'était l'occasion de parler un peu de la géographie du canton de mes 20 années de jeunesse!

Et une dernière vue sur le Moléson, depuis Vaulruz à l'ouest de Bulle. Adieu les Préalpes.

Bon, c'en est fini des Préalpes. Puisque je mentionnais la Broye, allons voir de ce côté-là. Retour dans le canton de Vaud, sans tenter d'élucider un mystère qui persistera en moi: pourquoi la Broye a-t-elle donné lieu au découpage intercantonal le plus complexe de Suisse, avec un district fribourgeois (Broye) morcelé en quatre territoires non-limitrophes, et un district vaudois (Broye-Vully) qui se contorsionne pour trouver un semblant de continuité sur 50 km? Pourtant, après ses hésitations de parcours en Veveyse et Glâne fribourgeoises via la vaudoise Oron, la rivière file bien droit jusqu'au lac de Morat… En ce qui me concerne je la rejoins à Moudon, troisième ville de cette région bicantonale derrière les chefs-lieux des deux districts, Payerne (VD) et Estavayer (FR).

Moudon et la Broye.

Moudon, c'est le fond de vallée, il faut donc remonter de l'autre côté, vers les plateaux céréaliers du Gros-de-Vaud. Jusqu'au chef-lieu de ce district-là, Échallens, fin d'étape. Demain, dimanche de Pâques, je m'éclipse le temps d'une journée pour un anniversaire à fêter en terres fribourgeoises. Retour ici lundi pour boucler le tour.

Hôtel-de-ville d'Échallens.
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10.04.2023

Étape 3 • 123 km • Cumul 362 km

Échallens > Bière > Col du Marchairuz 1449m > Vallée de Joux > CH/FR > Col de la Faucille 1323m > Gex > FR/CH > Onex

Lundi de Pâques, c'est reparti après une journée de repos. Je m'en vais rejoindre Échallens en train, ce qui me permet de me rapprocher un peu du Léman sur la ligne Fribourg-Lausanne qui surplombe le vignoble en terrasses de Lavaux. Panorama exceptionnel sur le lac et ses proches reliefs.

Grand spectacle: le vignoble en terrasses de Lavaux, le Léman et les Préalpes du Chablais.

Je récupère mon vélo et la suite du parcours à Échallens, là où je les ai laissés l'avant-veille, sous l'abri à deux-roues de la gare du "LEB" - le chemin de fer Lausanne-Échallens-Bercher. Une voie métrique crée en 1872 pour désenclaver le Gros-de-Vaud et rapprocher ses habitants de la capitale vaudoise, devenue aujourd'hui une ligne suburbaine à succès.

Dans le Gros-de-Vaud, les eaux partent toujours vers le Nord, mais après les quelques tours de roue d'échauffement, c'est le retour dans le bassin versant du Léman. Je traverse la vallée encaissée de la Venoge, le plus long affluent du Léman rive nord, entre Penthalaz et Cossonay. Je me rapproche du Jura par les petites routes du district de Morges le long des voies d'un autre chemin de fer régional, la ligne Bière – Apples – Morges (BAM). Et à Bière, je pars à l'assaut du massif du Jura - balcon incontournable du Léman de ce côté-ci, le pendant ouest des Préalpes à l'est du lac.

Dans le district de Morges, vue sur le proche Jura au nord-ouest, et sur les Alpes lointaines au sud-est, au-delà du Léman.

Le col du Marchairuz, à 1'449 mètres d'altitude, est au cœur de la zone protégée du Parc naturel régional Jura vaudois. Un haut lieu de randonnées à travers pâturages entourés de murets de pierres sèches et forêt d’épicéas centenaires. Même sans s'éloigner de la route, on bénéficie de points de vue privilégiés sur le lac et les paysages alpins en arrière-plan, avec le Mont-Blanc en invité d’honneur.

 Panorama lémano-alpin depuis le col du Marchairuz: en haut, des dents du Midi au mont Blanc; en bas, du mont Blanc au Salève.
Le col du Marchairuz et son paysage typiquement jurassien de pâturages, épicéas et murets de pierres.

De l'autre côté du col, c’est la vallée de Joux et son lac, le plus grand du Jura. Une gouille, en comparaison avec le Léman, mais tout de même un site remarquable et étonnant, à 1'004 mètres d'altitude. Coupés du reste de la Suisse par les reliefs, les villages de part et d'autre du lac vivent leur singulier destin en toute autonomie. Dans un site maltraité par des vents sibériens en hiver, qui transforment le lac de 9 km carrés en plus grande patinoire d’Europe. Mais resplendissant en été dans son décor naturel de moyenne montagne. Et dynamique toute l’année, grâce à la micro-industrie de haute horlogerie qui a élu domicile dans la vallée il y a fort longtemps (Audemars Piguet, Breguet, Vacheron Constantin…). Et n'oublions pas leur fromage! Avec une agriculture d'altitude qui se consacre à la production laitière, tout l'arc jurassien est un grand producteur de Gruyère AOP. Mais dans cette vallée, on fabrique aussi une spécialité plus locale, exquise, le Vacherin Mont-d'Or AOP. Un fromage au lait thermisé, à croûte lavée et à pâte coulante et goûtue, affiné et présenté dans un cerclage d'épicéa qui transfère ses senteurs à la pâte pour une saveur inédite.

La vallée et le lac de Joux.

Tout comme la veille, mon parcours joue avec les bassins hydrographiques. Normal pour un tour "par les cols"... Le lac de Joux se déverse dans l'Orbe, rivière qui disparait dans des grottes karstiques avant de retrouver un parcours en plein air qui terminera dans le lac de Neuchâtel. À nouveau dans les eaux rhénanes, donc. Depuis le lac je remonte l'Orbe, franchis une nouvelle fois une douane franco-suisse et retrouve le bassin rhodanien à La Cure. Hameau sur la frontière, à cheval entre le département du Jura et le canton de Vaud. Et station terminus, côté suisse, d'un autre petit train lémanique, encore un, celui du chemin de fer Nyon-Saint-Cergue-Morez (NStCM) - qui ne va plus jusqu'à Morez depuis 1958 - et qui descend jusqu'au Léman en passant par le col de la Givrine. Je reste côté français pour passer dans le département de l'Ain et rejoindre le col suivant, celui de la Faucille à 1'323 mètres. Dans une grisaille de mi-saison, le spectacle des petites stations de ski alpin qui semblent abandonnées après avoir bouclé une saison trop courte (Les Rousses, La Dôle - St-Cergue, Mijoux - La Faucille) n'est pas des plus joyeux. Mais la nature est largement prédominante dans cette contrée à très faible densité humaine, c'est une belle bouffée d'air pur et de tranquillité. D'ailleurs, tout le côté français, en vis-à-vis du Parc naturel régional Jura vaudois, est aussi classé pour son patrimoine naturel et culturel en tant que Parc naturel régional du Haut-Jura, à travers les départements de l'Ain, du Doubs et du Jura et jusqu'aux portes de Genève.

Alpage et télésiège sur le versant nord de la Dôle.
Mijoux dans la vallée de la Valserine, côté nord du col de la Faucille.

Voyons ce que réserve le versant du Jura côté Léman, une fois le col franchi. Le mont Blanc se détache en premier du panorama. Et puis tout d'un coup, le Léman se dévoile presqu'en entier, du château de Chillon au jet d'eau de Genève. Un magnifique balcon d'observation pour finir ce tour en beauté.

Le col de la Faucille et sa vue privilégiée sur le mont Blanc.
Le croissant du Léman presqu'en entier, en direction des Préalpes du Chablais.
 La bassin genevois avec la pointe du Léman (le Petit Lac), Genève et le jet d'eau, le Salève et le mont Blanc.

Avec la descente dans le Pays de Gex, c'est le retour dans le territoire du Grand Genève. Ce Pays de Gex, c'est un territoire en plein essor démographique, une agglomération multipolaire de 100'000 habitants mais sans véritable centre urbain, qui est pour ainsi dire inféodée à Genève pour sa dépendance au marché de l'emploi en Suisse, et son absence de lien géographique avec le reste de la France. Autrefois successivement Helvète, Gauloise, Burgonde, Savoyarde, Bernoise, Genevoise puis Bourguignonne dès 1601, cette région historique a connu tous les sorts possibles des territoires autour du Léman. Elle est aujourd'hui scindée puisqu'elle a dû céder à Genève, en 1815, les communes de Collex-Bossy, Grand-Saconnex, Meyrin, Pregny-Chambésy, Vernier et Versoix.

Au-dessus de Gex, versants sud des monts Jura, la plus haute crête de tout le massif du Jura (max. 1'720 m au crêt de la Neige).
La petite ville de Gex.

Sans m'en rendre compte, en moulinant pour tenter quelques… accélérations sur la longue ligne droite de Gex à St-Genis-Pouilly, je franchis deux fois le tunnel circulaire de… l'accélérateur de particules dit "Grand collisionneur de hadrons" qui occupe les sous-sols du Pays de Gex sur une circonférence de 26,659 km. C'est le plus puissant du genre à ce jour, qui a notamment permis de confirmer l'existence du boson de Higgs en 2012. Une installation du CERN basé à Meyrin, le pôle scientifique fondé en 1951 en tant que Conseil européen pour la recherche nucléaire, et désormais Laboratoire européen pour la physique des particules. Le CERN a aussi fait une autre trouvaille, sans collision de hadrons mais non sans permettre une accélération sans précédant des technologies de l'information: le World Wide Web est né ici, au départ pour faciliter les échanges entre les chercheurs des équipes internationales, avant de devenir en 1993 l'Internet ouvert au public.

Je choisis de revenir en Suisse par une douane bucolique, interdite au trafic routier et très loin de l'image habituelle des douanes franco-genevoises submergées de flux pendulaires. Cela me mène vers une paisible balade sur les hauteurs de la région du Mandement, dans les vignes des hameaux de Choully et Peissy.

Sur la colline du Mandement, l'ancienne douane de Choully et les chemins viticoles.

L'altitude de Choully, à 505 mètres, en fait l'un des trois points les plus "hauts" du canton de Genève. Juste en dessous de la pointe du jet d'eau qui se dresse à 140 mètres au-dessus du lac, situé lui à 372 mètres (ladite pointe culmine donc à 512 mètres…). C'est tout de même un poste panoramique intéressant. On n'y voit pas le lac, mais les Préalpes d'outre-lac sont bien visibles. Et notamment le Moléson fribourgeois, à 85 km à vol d'oiseau, qui est facilement identifiable par temps dégagé. Ben quand t'habites à Choully, tu peux effectivement dire "Eh dis don, du Moléson, on y voit ma maison, tché don !" - et vice-versa!

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Panorama depuis Choully vers l'est: le Moléson (premier sommet depuis la g.) et les Préalpes du Chablais.
Panorama depuis Choully vers le sud: à g. le jet d'eau devant les Voirons; à dr. le Salève, le Môle et le massif du Mont-Blanc.
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L'agriculture genevoise à Satigny, sur fond des monts Jura.
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Après la viticulture genevoise, je profite d'un bel aperçu des autres activités de l'agriculture genevoise, dont les surfaces exploitées représentent tout de même 41 % du territoire cantonal.

Et pour finir cette boucle, il me reste à franchir le Rhône émissaire, sur le pont de Peney, à 12 km de sa sortie du Léman à Genève. Le fleuve a déjà perdu 3 mètres d'altitude. C'est évidemment le point le plus bas du voyage. Encore juste une petite montée de l'autre côté, rive gauche, pour regagner le plateau d'Onex sis 50 mètres plus haut. C'est là que se termine cette belle escapade lémanique de 362 km. Exactement le double du tour du Léman par les rives, et avec 6'130 mètres de dénivelé positif en bonus, glanés sur les montées des six cols auxquels j'attribue le titre officieux de "cols du Léman".

F I N

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Traversée du Rhône, 12 km en aval de sa sortie du Léman. Rive droite en haut côté Jura, rive gauche en bas côté Salève.