5 étapes sur 676 km longeant le nord des Alpes en terres alémaniques. Entre cols, lacs et châteaux, une revue de l'histoire suisse à travers 12 cantons, puis la découverte de ses voisins orientaux.
Du 17 au 21 mai 2012
5 jours
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1. Onex/Genève.ch - Spiez.ch | 175 km (175)

2. Spiez.ch - Zug.ch | 123 km (298)

3. Zug.ch - Feldkirch.at | 119 km (417)

4. Feldkirch.at - Reutte.at | 133 km (550)

5. Reutte.at - München.de | 126 km (676)

Suisse - Liechtenstein - Autriche - Allemagne 

Introduction

En préparant ce nouveau voyage à vélo, je sais qu’il sera inachevé. Volontairement. Pour des questions d’organisation familiale et professionnelle, je dois composer cette année avec cinq jours à disposition pour vivre une nouvelle aventure cycliste. Difficile cette fois de viser plus loin que les pays limitrophes à la Suisse. Je préfère donc scinder en deux et me dire que ma destination de cette année ne sera qu’une étape intermédiaire vers plus loin, plus tard. Voici l'acte I.

Pour ces cinq jours d'évasion solitaire, je choisis une destination :

  • à environ 600 km depuis Genève, comme je vise une moyenne de 120-130 km par jour;
  • avec quelques belles bosses, parce que j'aime les reliefs diversifiés - mais pas trop élevées car les cols de haute altitude sont encore fermés en mai*;
  • qui me laissera le choix de plusieurs lointains possibles, le jour venu de préparer l'acte II, probablement trois ans plus tard!

[* Voir mon expérience au col du Mont-Cenis enneigé en 2009...]

Alors? Destination toute trouvée pour un premier acte : Munich en cinq jours de vélo, c’est dans la poche. Cap nord-est, sans réelle idée de ce que sera la destination ultime : quand et dans quelle direction exacte je poursuivrai, je l’ignore encore, mais je sais déjà que je commence à dessiner une nouvelle ligne sur la carte d’Europe qui ne pourra pas s’interrompre comme ça au cœur de la Bavière : en finalité, mes voyages visent les limites du continent. La mer. Même s’il faudra attendre trois ans pour l’acte II. Patience – mais c’est ainsi que je peux vivre ma passion, à petites doses de grande intensité réparties dans le temps d’une vie. Après Munich, c’est donc sûr, il y aura une suite. Mais commençons par ce début !

Accès direct à la carte du parcours sur Google Maps

J1

17.05.2012

Etape 1 • 175 km • Cumul 175 km

Onex > Genève > Nyon > Lausanne > Bulle > Jaunpass 1509m > Spiez 

Jeudi de l’Ascension, et cinq jours devant moi pour atteindre Munich. Plusieurs solutions. Par le pied du Jura, c’est une balade tranquille, oscillant entre 400 et 500 mètres d’altitude jusqu'au lac de Constance, à contourner par le nord ou par le sud. Puis ça s’élève un peu du côté allemand, à travers le plateau qui sépare ce lac et la plaine du Danube. Cette route permet de relier la capitale bavaroise en à peine plus de 500 kilomètres. Mais il existe aussi des variantes moins directes et plus vallonnées. Par exemple en profitant de la proximité des Alpes, dont l’axe Genève-Munich représente une parallèle située régulièrement à une cinquantaine de kilomètres au nord des premiers sommets. Je choisis cette option pour donner un aspect plus dynamique et plus varié au voyage. Ce sera donc un parcours « pied des Alpes » avec quelques incursions sur des cols préalpins, par douze cantons suisses, le Liechtenstein, le Vorarlberg et le Tyrol autrichiens, puis une dernière étape en Bavière qui m’éloignera définitivement des sommets enneigés.

Départ donc pour une longue et ambitieuse première étape, du Léman au lac de Thoune. Belle journée printanière, rafraîchie par cette bise qui purifie le ciel. Traversée de Genève, et déjà des envies de photo tant la rade baignée du soleil levant offre un spectacle splendide. Jour férié, les cyclistes sont de sortie sur leurs montures de carbone, je m’accroche de temps en temps à des pelotons pressés qui me tirent à plus de 30 km/h le long des pistes cyclables de la route principale suisse «1», ancêtre de l’autoroute A1 entre Genève et le lac de Constance. Il existe une variante cyclotouristique, l’itinéraire national n°1 du réseau SuisseMobile (Route du Rhône) qui privilégie les chemins hors trafic, mais elle zigzague tellement qu’elle totalise 10 kilomètres de plus pour atteindre Lausanne. Je préfère nettement les parcours plus roulants.

 La rade de Genève.

Je me lance dans une remontée du temps vers les origines de la Suisse en 1291. Genève est devenu confédéral en 1815, je gagne huit ans en entrant dans le canton de Vaud, 1803. Les vignes et villes de La Côte défilent dans ma lancée. Nyon, Rolle, Morges.

Vignes de La Côte et Morges, canton de Vaud.

A Lausanne, changement de rythme, il faut quitter le bord du lac. Une première grimpette, qui redescend dans la Haute-Broye, ce qui me fait sortir du bassin du Rhône pour entrer dans celui du Rhin ; une deuxième grimpette pour entrer dans le canton de Fribourg. Grand saut temporel : c’est le premier canton francophone (quoique bilingue) à rejoindre la Confédération en 1481.

 Lausanne, canton de Vaud.

J’arrive en Gruyère. Champs fleuris sur fond de Préalpes enneigées, c’est splendide. Le Moléson bien sûr, puis le bourg et le château de Gruyères juchés sur leur colline ajoutent la touche historique qui mythifie ce décor.

 La Gruyère et les Préalpes fribourgeoises.
Gruyères et son château. 

La cité du XIIe siècle fut chef-lieu du feu comté de Gruyère, un territoire indépendant qui remontait la Sarine jusqu’à Gstaad et fut longtemps placé sous la suzeraineté de la Maison de Savoie. Il fut démantelé en 1555 après une faillite dont profitèrent les cantons de Fribourg, qui fit de la Basse-Gruyère son bailliage avant de l’intégrer au canton comme district en 1798, et de Berne, qui annexa alors la Haute-Gruyère, de Rossinière* à Gessenay**.

[* Les trois communes francophones (Rossinière, Château-d'Œx, Rougemont) deviennent vaudoises en 1798, formant le Pays-d'Enhaut, sans que ses habitants ni ses autorités n'aient été consultés.]

[** Saanen en allemand, commune germanophone restée bernoise, qui englobe un hameau qui deviendra la célèbre station de Gstaad.]

C’est justement le canton de Berne que je veux atteindre et c’est à partir de là que les choses encore plus sérieuses vont commencer, avec l’ascension du col du Jaun. Je franchis la Sarine et attaque 25 kilomètres de grimpe irrégulière. A mi-ascension, juste après la station pré-alpine de Charmey et toujours à Fribourg, c’est l’entrée en territoire germanophone – m’y voilà pour toute la suite du voyage jusqu'à Munich. Le dernier quart du col accuse une pente de 10%, pour vaincre son passage à 1509 mètres d’altitude.

 De part et d'autre du Col du Jaun, entre les cantons de Fribourg et Berne.

Enfin en terres bernoises, à 140 kilomètres de Genève, ou à 462 ans sur l’échelle de la Confédération: Berne la rejoint en 1353. Il est déjà 18h30. Il me reste encore 35 kilomètres de descente. Rapide d’abord avec de belles séries de lacets, mais ensuite beaucoup plus douce dans la vallée de la Simme. Il faut donc encore fournir des efforts pour avancer. J’atteins Spiez épuisé, accueilli dans un B&B charmant qui sera parfait pour retrouver mes forces pour le lendemain. Et je suis surtout heureux que l’étape la plus éprouvante soit déjà derrière moi maintenant !

Spiez, autoproclamée « la plus belle baie d’Europe », au bord du lac de Thoune, canton de Berne.
J2

18.05.2012

Etape 2 • 123 km • Cumul 298 km

Spiez > Interlaken > Brünig 1007m > Sarnen > Luzern > Zug 

Spiez se vante, de par sa situation idyllique sur la rive sud du lac de Thoune, d’être nichée dans « la plus belle baie d’Europe ». Je ne m’y attarde pas pour autant, plutôt décidé à rejoindre d’autres eaux, qui accompagneront ma journée dans ce que je peux véritablement nommer l’étape des lacs. D'ailleurs, je vais justement suivre la portion centrale de la Route des lacs, itinéraire national n°9 du réseau cyclable SuisseMobile, qui relie les deux géants, Léman et lac de Constance, de Montreux à Rorschach, via les nombreux lacs de Suisse centrale.

J’atteins ainsi rapidement Interlaken, berceau du tourisme alpin au XIXe siècle. Puis le lac de Brienz, qui peut se longer sur des sentiers à l’écart du trafic motorisé par sa rive sud, et qui réserve quelques surprises : plein la vue, comme lorsque se dévoilent dans les falaises les chutes d’eau du Giessbach. Plein les mollets aussi, avec des chemins parfois à peine carrossables qui suivent un profil très escarpé, à travers les forêts qui tapissent le versant très abrupt de cette rive.

Lac de Thoune, canton de Berne. 
Lac de Brienz, canton de Berne. 
 Les chutes d’eau du Giessbach, juste avant de tomber dans le lac de Brienz.
Moments idylliques sur la route cyclable de la rive sud du lac de Brienz.

Une fois au bout du lac, on retrouve les routes principales, que l’itinéraire cyclable officiel évite toutefois par un incroyable détour. Je préfère attaquer l’effort du jour, le col du Brünig, par la route classique. Avec ses 1007 mètres d’altitude, il ne constitue pas un obstacle majeur et il m’offre en sus une belle descente dans le canton d’Obwald, jusqu'aux lacs de Lungern puis de Sarnen. Un passage encore plus bref dans le canton de Nidwald, mais que je vis avec beaucoup d’émotion, sur la belle rive du lac des Quatre-Cantons dominée par le Pilatus, entre Stansstad et Hergiswil. Le premier village est celui où se sont installés mes grands-parents paternels en 1948, émigrés de l’Emmental bernois, pour élever leurs six enfants et y vivre jusqu'à leurs quasi-derniers jours. Le second, parfaitement situé pour recevoir le soleil levant du lac, est celui de leur crépuscule en maison de retraite. Petite pause en leur mémoire au cimetière communal.

La montée du col du Brünig (canton de Berne).
 Lac de Lungern, canton d'Obwald.
Lac d’Alpnach ("ex-croissance" du lac des Quatre-Cantons) et Stansstad, canton de Nidwald.
 L'église de Hergiswil - RIP H&T Fankhauser - sur fond des falaises du Lopper (canton de Nidwald).

Ne débattons pas sur les particularités très helvétiques du découpage territorial, qui fait qu’Obwald et Nidwald ne sont politiquement parlant que des demi-cantons. Ils n’ont jamais été unis*, mais sont pourtant connus sous le nom unifié d’Unterwald. Tout bon Suisse sait qu’il pénètre ici dans les vallées qui ont, avec celles de leurs voisins Uri et Schwytz, marqué le fondement de l’histoire nationale par le Pacte fédéral de 1291. Voilà la Confédération des III cantons (1291-1332), voulue comme une alliance éternelle entre ses signataires contre tout agresseur. Cette solidarité sera mise à l’épreuve avec un dénouement héroïque en 1315 à la bataille de Morgarten, où des paysans en nette infériorité numérique malmènent jusqu'à la victoire une armée de la toute-puissante maison de Habsbourg, qui contrôle alors la moitié de l’Europe sous le pouvoir du Saint-Empire romain germanique. C’est le mythe réalisé de l’indépendance d’un peuple de montagnards solidaires et travailleurs, révoltés contre la noblesse des princes et la puissance des chevaliers, et refusant l'oppression tyrannique de la maison d'Autriche.

[* Contrairement aux deux autres cantons suisses divisés en demi-cantons, autrefois unis : Bâle-Ville/Bâle-Campagne séparés par un conflit… ville/campagne, et Appenzell Rhodes-Intérieures/Rhodes-Extérieures séparés par un conflit religieux catholique /protestant.]

Ainsi consolidée dans sa raison d’être, cette petite confédération s’agrandira par regroupements successifs pendant plus de cinq siècles jusqu'en 1815, pour aboutir à ses vingt-six cantons en 1979 (Jura né de sa séparation du canton de Berne).

Le suivant de la liste, c’est Lucerne. Sur mon parcours, je veux dire. Mais aussi dans l’histoire suisse, puisque ce sera le quatrième canton à rejoindre la confédération primitive, en 1332, pour échapper au joug des Habsbourg (et le compte est ainsi bon pour le bien-nommé lac des Quatre-Cantons). Passage obligé plein centre de la capitale cantonale, devant la Kapellbrücke, ce si célèbre pont de bois témoin des jeunes années d’expansion de la Suisse.

Lucerne, la rivière Reuss qui sort du lac lac des Quatre-Cantons et le "pont de la chapelle".

Depuis Lucerne, je peux me raccrocher à nouveau à l’itinéraire SuisseMobile n°9, qui a, depuis que je l’ai quitté, relié les mêmes villages que mon parcours direct, mais s’est trop souvent perdu dans ses détours pour que je m’y sois intéressé. Entre Lucerne et Zoug, il suit au contraire docilement la Reuss sur un chemin très agréable et roulant, où une typiquement locale pluie fine ne me perturbe pas le moins du monde. Pour gagner le lac de Zoug, sixième lac du jour, il faut laisser la rivière filer vers le nord et traverser quelques collines parsemées de cerisiers – fierté locale – pour tomber sur la rive qui mène au chef-lieu de ce petit canton. En superficie, il s’agit bien du plus petit des cantons « entiers », mais quand même plus grand que deux des demi-cantons (BS et AI) – vous suivez ? Zoug fait partie des viennent-ensuite qui mènent à ladite Confédération des VIII cantons (1332-1481) : les « quatre du lac » puis dans l’ordre Zurich, Glaris, Zoug et Berne. Cette alliance affirme la solidité et la durabilité du mouvement de révolte pour l’indépendance contre les Habsbourg d’une nouvelle Suisse qui a l’ambition de s’agrandir.

Etape bien négociée sans séquelles des gros efforts de la veille, je suis serein pour la suite et profite encore de la vieille ville de Zoug où je trouve, tout en contraste à l'image de cette ville, une auberge moderne et un restaurant typique répondant pleinement à mes goûts - le Gasthaus Widder bim Fritz. Avec évidemment l’inévitable tourte au kirsch de Zoug pour le dessert, quintessence de ce que permet l'utilisation des cerises des environs !

La vieille ville de Zoug et sa tour Zytturm qui arbore les blasons de la Confédération des VIII cantons (ZH-BE-LU-UR-SZ-UW-GL-ZG).
J3

19.05.2012

Etape 3 • 119 km • Cumul 417 km

Zug > Lachen > Sargans > CH|LI > Vaduz > LI|AT > Feldkirch 

De Zoug je monte vers l’est et poursuis ma liste des cantons fondateurs : je passe brièvement dans le canton de Zurich, et redescends jusqu'au lac du même nom, mais sur la rive qui baigne le canton de Schwytz. Puis vient encore le canton de Glaris, juste avant d’atteindre le lac suivant, le Walensee. Rive sud, un agréable parcours cyclable est aménagé pour rester au plus près de l’eau. Il offre des vues magnifiques sur la rive nord, où la chaîne des Churfirsten qui tombe à pic isole le village de Quinten, atteignable uniquement par bateau ou à pied. Et après avoir parcouru sept des huit cantons pionniers de la nation (ne m'aura manqué qu'Uri), je fais un saut de 450 ans et retrouve cette Suisse périphérique en entrant dans le canton de Saint-Gall, douzième et dernier sur ma route : une sorte d’équivalent oriental de la Suisse romande… On pourrait aussi dire de Suisse « contemporaine » en termes des grandes périodes de l'histoire, c’est-à-dire ultérieure à la Révolution française.

Je tente un résumé historique : à la Confédération des III puis des VIII cantons (voir l’étape de la veille…), ont succédé celle des X cantons dès 1481 (VIII + Fribourg et Soleure), puis des XIII cantons de 1501-1513 (X + Bâle, Schaffhouse et Appenzell) jusqu'à la Révolution française de 1789. Et il faut alors attendre que Napoléon Bonaparte impose à la Suisse sa mue en République helvétique. Un échec : Bonaparte reconnut que « la Suisse ne ressemble à aucun autre État, soit par les événements qui s'y sont succédé depuis plusieurs siècles, soit par la situation géographique, soit par les différentes langues, les différentes religions, et cette extrême différence de mœurs qui existe entre ses différentes parties. La nature a fait votre État fédératif, vouloir la vaincre n'est pas d'un homme sage. »

Cette République ne survivra donc que quatre ans, reprenant par l’Acte de Médiation son organisation en confédération en 1803 avec l’arrivée de six nouveaux membres : Vaud et Argovie qui se séparent de Berne, et Saint-Gall (justement ci-présent), Thurgovie, Tessin et Grisons qui passent du statut d’alliés à de véritables cantons. L’histoire se termine en 1815 avec le Congrès de Vienne, qui attribue encore à la Suisse le Valais, Genève, et Neuchâtel, pour former la Confédération des XXII cantons. Enfin, rien n’est vraiment terminé : les échanges et compensations de territoires entre cantons ont toujours existé et qui sait si la création du Jura en 1979, séparatiste du canton de Berne, signe la fin des réorganisations territoriales de cette nouvelle Confédération des XXIII cantons ?

 Le lac de Zoug au petit matin.
Collines verdoyantes à cheval sur les cantons de Zoug, Zurich et Schwytz. 
 Le lac de Zurich.
Les Alpes toutes proches dans le canton de Glaris. 
Magnifique Walensee (ou lac de Walenstadt) sur fond des Churfirsten, cantons de Glaris et Saint-Gall.

Je poursuis dans la vallée de la Seez jusqu'à Sargans, surplombé par son château colossal. Tout comme Gruyères deux jours plus tôt, voilà un autre château du XIIe siècle qui régnait sur son comté indépendant. En 1483, le comté de Sargans fut vendu aux Sept Cantons Confédérés* de l’époque et il en devint bailliage commun. Il rejoignit pleinement la Confédération par son rattachement au nouveau canton de Saint-Gall en 1803.

[* Les Sept Cantons Confédérés sont ceux qui gouvernent les bailliages dits « allemands », situés en Argovie ou dans l'est de la Suisse et dont fait partie le comté de Sargans, et qui résultent des conflits entre la Confédération et les Habsbourg. Ces sept cantons sont ceux de la Confédération des VIII cantons (1332 à 1481), à l’exclusion du dernier arrivé Berne.]

Le château de Sargans, canton de Saint-Gall. 

Je termine ainsi ma traversée de la Suisse, 393 kilomètres au compteur, en près d’une vingtaine d’heures à mouliner. En traversant le Rhin, me voilà au Liechtenstein ! Vingt-et-un kilomètres pour le traverser du sud au nord, ce qui me prendra moins d’une heure…

Le pont sur le Rhin qui mène au Liechtenstein, où le château Gutenberg de Balzers accueille d'emblée les visiteurs.

Par quels événements historiques un si petit Etat a-t-il pu être créé et subsister jusqu'à nos jours ? Son origine remonte à une famille propriétaire d'un château près de Vienne dès 1140, la dynastie de Liechtenstein. Ses princes acquirent plusieurs domaines alentours, mais toujours sous la tutelle de seigneurs supérieurs. Or pour gagner le droit de siéger à la Diète du Saint-Empire romain germanique, il fallait aux princes de Liechtenstein un territoire rattaché directement au pouvoir impérial des Habsbourg. Cela devint enfin réalité quand ils purent acquérir les deux minuscules comtés voisins de Schellenberg (1699) et Vaduz (1712), à plus de 500 kilomètres à vol d'oiseau de leur siège. L’empereur Charles VI les unifia et éleva ce territoire au rang de principauté en 1719, baptisée Liechtenstein en l’honneur de la famille princière. État souverain lié au Saint-Empire, le Liechtenstein devint véritablement indépendant suite à la dissolution de l'empire par Napoléon après son invasion de 1806.

Aussi petit soit-il, le pays bat des records de complexité dans le découpage de son territoire. En circulant il est quasiment impossible de savoir dans laquelle des onze communes on se trouve, tant il y a d'enclaves. Par exemple: la capitale Vaduz et ses 5'000 habitants comprend le territoire urbanisé dominé par le château, résidence officielle de la Maison princière liechtensteinoise, mais aussi six autres fragments, parfois minuscules, enclavés dans d'autres communes dont certaines ne sont même pas limitrophes… Les onze communes sont désagrégées en 30 fragments qui semblent complètement désordonnés et éclatés entre le Rhin et les sommets alpins. L'équité est sauve puisque chaque commune possède ainsi au moins un territoire en plaine d'un côté, pour y développer ses activités industrielles et financières, et un morceau d'Alpes de l'autre, pour le plaisir de s'approprier la beauté des montagnes !

 Vaduz, capitale du Liechtenstein.
 Vaduz, son château, ses vignes, et les Alpes qui offrent au Liechtenstein son point culminant à 2599 m (Grauspitz).

Et mon étape se termine tranquillement juste après la frontière autrichienne, à Feldkirch. Elle aussi dominée par un château de comtes… Le comté, racheté par les Habsbourg en 1375, fut le premier d’une longue série qui construira au fil des ans, jusqu'en 1814, le territoire du Vorarlberg. Mais nous en reparlerons demain! Feldkirch me permet de passer cette première soirée hors Suisse dans l'ambiance décontractée d'une sympathique vielle-ville, qui profite d'une météo pré-estivale pour s'animer.

Feldkirch, la ville la plus occidentale d'Autriche : château et vielle-ville.
J4

20.05.2012

Etape 4 • 133 km • Cumul 550 km

Feldkirch > Faschinajoch 1486m > Hochtannbergpass 1676m > Reutte 

Deux cols dans le Vorarlberg en entrée et plat principal, et une bonne dose de Tyrol en dessert. Voilà pour le menu du jour en Autriche. Une belle étape de montagne à travers les "Préalpes orientales septentrionales", un ensemble géologique qui s'étend de Feldkirch à Vienne.

Plus petit des neuf Etats fédérés de la République d'Autriche, hormis celui de Vienne, le Vorarlberg est aussi le plus « suisse » :

  • Par la langue : c’est le seul où l’on parle un dialecte dit alémanique, apparenté au suisse allemand, alors que le reste du pays puise son langage dans le groupe de dialectes austro-bavarois.
  • Par l’hydrographie : relié au reste du pays par des cols ou des tunnels uniquement, il est le seul qui déverse ses eaux dans la mer du Nord, par le Rhin du voisin helvète, alors que l’Autriche est orientée vers l’est par le Danube qui baigne sa capitale.
  • Par la géopolitique finalement : 81 % des habitants du Land ont plébiscité leur rattachement à la Suisse par référendum en mai 1919, au moment de régler le démantèlement de l'Empire austro-hongrois à l’issue de la première guerre mondiale. Mais l'équilibre entre cantons suisses est fragile et n’a pas toujours été pacifique : les Helvètes ont connu des conflits linguistiques entre latins et germanophones, une guerre civile religieuse entre catholiques et protestants, des clivages idéologiques entre libéraux et conservateurs… Cela pousse les puissances alliées de la Grande Guerre à ne pas valider l’adhésion d’un canton alémanique et catholique supplémentaire. Cinquante-neuf ans après avoir laissé filer la Haute-Savoie de manière similaire en 1860*, la Suisse en restera pour toujours à ses frontières de 1815.

[* Des détails à ce sujet dans mon blog de voyage Genève-Cagliari à vélo en 2009.]

Passons à table… L'entrée donc, ce sera un premier col, le Faschinajoch à 1486 mètres d'altitude. Le soleil m'accompagne, sur un versant plein sud dans le Großes Walsertal. La vallée tient son nom du peuple des Walser, paysans originaires du Valais qui migrèrent au courant du Moyen Age vers différentes hautes vallées alpines. Le lien étroit entre cette population et l'espace naturel qui a perduré au fil des siècles vaut aujourd'hui à cette vallée d'être reconnue en tant que Réserve de Biosphère par l'UNESCO.

Beau parcours dans le Großes Walsertal, au cœur du Vorarlberg.
Et au bout du compte, le franchissement du col Faschinajoch.

De l'autre côté, c'est la région du Bregenzerwald. Avec pour plat principal un second col, le Hochtannbergpass qui culmine à 1676 mètres. Ce sera le plus haut point du voyage. Le ciel passe au gris. Changement total de décor. Par ce temps, la montée le long d'une vallée encaissée et inhabitée dévoile un paysage chargé d'une atmosphère qui le rend fascinant et inquiétant à la fois. Encore beaucoup de neige sur les flancs de montagne. Un thé chaud dans une petite buvette en bord de route me réchauffe avant d'affronter les derniers lacets.

 La vallée sauvage du Bregenzerwald.
 Au col du Hochtannberg, juste à la limite de la fonte des neiges en cette fin de printemps.

Une fois passé le col, me voilà dans le bassin versant du Danube. Je savoure la descente rapide qui rejoint la vallée tyrolienne de la Lech. C'est là que le dessert se prolonge, un long parcours de 50 kilomètres à plat jusqu'à la Marktgemeinde* de Reutte. Gros coup de fatigue. Je dois puiser dans mes réserves pour mobiliser les forces qui me pousseront à destination. C’est avec soulagement que j’atteins cette petite station de passage et trouve à l’hôtel Goldener Hirsch, qui accueille les voyageurs ici depuis 400 ans, le bon plat de dinde et dessert – Putenschnitzel paniert mit Soße, Apfelstrudel – puis le sommeil profond qu’il me faut pour repartir en pleine forme le lendemain.

[* Commune-marché, une appellation historique du droit communal en Bavière, Autriche et Haut-Adige pour une commune avec un droit mercantile. Il s'agit d'une collectivité locale d'une certaine importance, mais qui n'a pas le statut de ville.]

 Vallée de la rivière Lech, dans le Tyrol.
J5

21.05.2012

Etape 5 • 126 km • Cumul 676 km

Reutte > AT|DE > Schloss Neuschwanstein > Weilheim in Oberbayern > Starnberg > München 

Dernière étape de ce voyage-express vers ma destination intermédiaire Munich. Un petit aperçu de la vaste Bavière, le plus vaste des seize Länder allemands – de taille comparable à l’Irlande.

En quittant Reutte, je me faufile sur des chemins forestiers – vers un but bien précis qui se dévoilera plus tard. Franchissement de frontière entre Autriche et Allemagne en pleine forêt : une cabane abandonnée, une barrière, de vieux écriteaux de douane rouillés. J’ai l’impression d’être un trafiquant de contrebande qui a trouvé son point de passage. Pourtant sur la route principale en contrebas, plus rien ne s’oppose à passer d’un pays à l’autre en vertu des quatre libertés du marché unique européen (la libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes), et de l’accord de Schengen qui permet le franchissement libre des frontières entre Etats membres.

Encore quelques paysages alpins en quittant Reutte, le Tyrol et l'Autriche.
Poste-frontière austro-allemand en pleine forêt...!

C'est ici le district de Souabe (Schwaben), l’un des sept qui découpent la Bavière - celui qui a pour chef-lieu Augsbourg. Première curiosité touristique bavaroise sur mon chemin, l’Alpsee. Beau décor d’eaux limpides sur fond de forêts alpines. Je me rends compte que c’est le premier lac que je revois depuis le suisse Walensee. Effectivement, les lacs sont une richesse naturelle plutôt rare en Autriche, en comparaison de la Suisse qui confirme ainsi sa réputation de château d’eau de l’Europe. Mais la géologie a visiblement aussi favorisé le sud de la Bavière et, par extension vers l’est, la région de Salzburg, exception autrichienne en la matière.

Alpsee, un décor très accueillant pour mon premier kilomètre en Allemagne.

Deuxième point d’intérêt, le château gothique de Hohenschwangau, au bout du lac. Ancienne résidence de Maximilien II de Bavière, troisième roi de Bavière de 1848 à 1864.

 Château gothique de Hohenschwangau.

Mais c’est surtout la troisième attraction, juchée son éperon rocheux à 500 mètres de là à vol d’oiseau, que je visais : le célèbre château de Neuschwanstein. Construit au XIXe siècle sous les ordres du quatrième roi de Bavière Louis II (fils de Maximilien II du château voisin), qui décrivit lui-même son ambition en ces termes superlatifs à son ami (et probablement amant) le compositeur Richard Wagner : « Il est dans mon intention de reconstruire la vieille ruine du château de Hohenschwangau près de la gorge de Pöllat dans le style authentique des vieux châteaux des chevaliers allemands […] ; l'endroit est un des plus beaux qu'on puisse trouver, sacré et inaccessible, un digne temple pour l'ami divin qui a apporté le salut et la bénédiction au monde […] ; ils auront leur vengeance, les dieux profanés, et viendront vivre avec nous sur les hauteurs élevées, respirant l'air du ciel. »

Château néogothique de Neuschwanstein (photo d'illustration - le château était couvert d’échafaudages au passage de l'auteur).

Retour à mon vélo : je gravis les 150 mètres de dénivelé qui mènent aux portes du château. Bain de foule parmi les archétypes du touriste, puis je repars de plus belle en sens inverse, dans le bel élan de la courte descente – que j’aimerais bien conserver jusqu’à Munich ! Mais la réalité sera un peu différente, il y a encore de quoi pédaler avant la capitale.

Paisible Souabe bavaroise, plaine verte au pied des Alpes. 
Dernière vue sur les deux châteaux - Neuschwanstein et Hohenschwangau - depuis la plaine.

Fin de ce court passage dans le sud du district de Souabe. A peine ai-je tourné le dos aux châteaux, je me retrouve déjà dans le district de Haute-Bavière, à l'est du premier, et toujours limitrophe à l'Autriche. La Haute-Bavière, c’est aussi le district qui englobe Munich, capitale de cette puissante Bavière en plein cœur du continent, peuplée de bientôt 13 millions d’habitants. Soit plus que chacun de ses voisins indépendants que sont la Tchéquie, l’Autriche et la Suisse. Elle-même animée d’une certaine idée d’indépendance par rapport à l’État fédéral (sans comparaison toutefois avec la Catalogne ou l’Écosse), la Bavière bénéficie, depuis son intégration au Reich allemand, d’une plus grande autonomie que les Länder fédérés du Nord de l'Allemagne.

Voilà donc l’histoire de cette contrée remarquable, en accéléré. Commençons par la province romaine de Rhétie, qui se divise au IVe siècle autour de deux capitales : Coire la future helvète au sud (région qui gardera les traces de cette époque avec la langue latine rhéto-romanche encore parlée dans certaines parties des Grisons), et Augsbourg au nord. Cette dernière partie devient le duché de Bavière du VIe au VIIIe siècle. Sous Charlemagne, le duché devient royaume franc en 814, et s’étend alors sur des parties des actuelles Italie, Slovénie, Autriche et Tchéquie. Avec le déclin de la dynastie carolingienne, la Bavière intègre le Saint-Empire romain germanique en tant que duché au Xe siècle. Le royaume de Bavière lui succède dès 1806, et c’est sous Louis II – oui, celui du château de Neuschwanstein, vous avez bien suivi – qu’il intègre le Reich de Bismarck de 1871. Cet Empire allemand englobe donc la Bavière et trois autres royaumes (Prusse, Saxe, Wurtemberg) ainsi que toute une série de territoires enclavés, pour un total de vingt-cinq États membres.

La monarchie bavaroise fait place à une république en 1918, c’est le Freistaat Bayern, État libre de Bavière, encore et pour toujours.

Bon, je crois en avoir bien assez écrit sur la Bavière pour revenir à mon vélo… C’est une étape très rurale, avec quelques jolis petits bourgs coquets, comme Weilheim in Oberbayern, perdu à mi-chemin de ma journée. La région est typique de ces territoires péri-alpins qui paraissent comme des privilégiés de l’humanité : terres fertiles, paysages préservés, économie locale florissante, vie paisible…

Depuis Weilheim j’emprunte la route fédérale Bundesstraße 2, la plus longue et l’une des plus vieilles de la Fédération, qui va de la frontière de l’Autriche à celle de la Pologne en passant par Munich et Berlin. Mais le trafic y est dense et je me rétracte rapidement pour reprendre les petites routes de campagne, quitte à retarder un peu mon arrivée ce soir. Cette stratégie me mène sur les rives du lac de Starnberg. Tiens, c’est là que fût retrouvé noyé le roi Louis II en 1886 – oui, toujours ce même Louis – alors qu’il venait d’être arrêté par le gouvernement et interné pour une prétendue incapacité à régner, selon une commission d’experts très controversée. Considéré comme fou, il n’aura finalement profité de son château de Neuschwanstein que deux ans, encore que sa construction n’était même pas terminée, et ne le sera jamais. Pour réviser un peu l’histoire dans une vision plus moderniste, on imagine aujourd'hui que ce roi n’était pas si fou que ça, mais souffrait plutôt de ses différences avec le monde aristocratique qui l'entourait, mal adapté à son tempérament fantasque, solitaire, sensible, et à son homosexualité.

 Lac de Starnberg et les Alpes de Haute-Bavière.

Bien, il est temps de rejoindre enfin la capitale : elle est séparée du lac de Starnberg par une immense zone de forêt protégée, le Forstenrieder Park, à travers laquelle passe l’autoroute mais aussi un chemin cyclable très agréable sur lequel je file vers mon objectif du voyage.

Entrée sur le territoire municipal de Munich - objectif atteint - mais où est  la ville... ?

La transition est très nette entre la lisière de la forêt et les denses quartiers résidentiels du sud-ouest de cette zone urbaine de deux millions d’habitants. Encore loin du centre, je me faufile le long des avenues surchargées à l’heure de pointe du soir, mais heureusement bien dotées de pistes cyclables. Je franchis le périphérique Bundesstraße 2 R (Mittlerer Ring) qui encercle la partie centrale de l’agglomération sur 28 kilomètres. Encore une longue avenue et c’est l’arrivée à Sendlinger Tor, la porte historique d’accès à la vieille ville depuis le sud-ouest. 676 kilomètres, c’est là que je pose armes et bagages, heureux comme un pape, fier comme un coq, libre comme un bavarois, sans plus aucune autre ambition que celle de m’offrir un festin munichois. Chose faite à la très recommandable brasserie Haxnbauer im Scholastikahaus, où je me rassasie avec un demi-canard et – toute autre fin serait indigne de Munich – une bonne brassée de bière !

Petite balade du soir en ville, rebelote le lendemain matin autour des grands classiques à visiter autour de la Marienplatz : l’ancien hôtel de ville (Altes Rathaus), la cathédrale Notre-Dame (Frauenkirche), et le nouvel hôtel de ville (Neues Rathaus) inspiré de l'hôtel de ville gothique de Bruxelles.

 Munich en trois bâtiments emblématiques: Altes Rathaus, Frauenkirche, Neues Rathaus.

J'enfourche encore une dernière fois mon vélo et hop, à l’aéroport : du centre-ville, 37 kilomètres hors trafic le long de la rivière Isar. Retour aérien sur Genève après ces cinq journées intenses. Munich, rendez-vous pour la suite – je confirme mon intention initiale – et on verra bien où elle me mène! J’ai bien assez de temps d’ici-là pour la préparer et je m’en réjouis déjà.

A lire bientôt dans MyAtlas!

 L'Isar à Munich, un havre de nature en pleine ville, pour en sortir sans s'en rendre compte en longeant les chemins sur berge.

FIN de l'acte I

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