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Première moitié d'un voyage à vélo entre la Suisse et l'Écosse. Jura, Bourgogne, Champagne et Picardie en 8 étapes jusqu'à Calais, la Manche en ferry, et une 9ème étape britannique jusqu'à Londres.
Du 1 au 10 juillet 2023
10 jours
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Un récit de voyage

par Emmanuel Fankhauser, alias manubybike

Cyclovoyageur intermittent, je pars à la (re)découverte de l'Europe, pour cerner son actualité, traquer son histoire et fouiller sa géographie au gré du pédalage. Voici mon cinquième voyage à vélo de la Suisse jusqu'aux confins du continent. Après mes quatre premiers voyages "objectif mer" depuis Genève dans quatre directions opposées (Est/Istanbul, Sud/Cagliari, Nord-Est/Gdansk, Sud-Ouest/Lisbonne), mon projet de "boussole cycliste" se poursuit sur un horizon écossais, cap Nord-Ouest. Du Léman aux Lochs, sur plus de 2'000 km, répartis en deux voyages.

Parti le 1er juillet 2023 à l'assaut du Jura, je vise une arrivée intermédiaire à Londres dans un premier temps. La suite, de Londres aux Highlands, est au programme pour un prochain voyage.

Voilà donc mon récit de l'acte I, du Rhône à la Tamise :

Genève - Londres à vélo, 9 jours, 1'051 km

En attendant le whisky, et après avoir franchi le Jura aux portes de Genève, ce premier acte est marqué Bourgogne, Champagne et bière picarde. D'abord, huit jours à travers huit départements et leurs huit chefs-lieux qui ont chacun, par un hasard que j'ai un peu forcé, fait office de ville-étape de mon parcours. Ensuite, c'est la traversée de la Manche en ferry de Calais à Douvres, pour atteindre finalement la mégapole Londres au terme d'une dernière étape dans le comté de Kent.

L'acte II est en projet, c'est pour bientôt !

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  • Parcours : Genève > Lons-le-Saunier > Dijon > Chaumont > Troyes > Châlons-en-Champagne > Laon > Arras > Calais (> ferry >) Dover > London
  • Etapes : 9
  • Distance totale : 1'051 km (hors traversée en ferry)
  • Dénivelé total : 8'608 m
  • Distance moyenne par jour : 117 km
  • Dénivelé moyen par jour : 956 m
  • Distance maximale : 136 km (étape 9)
  • Dénivelé maximal : 1'566 m (étape 1)
  • Altitude maximale : 1'323m (Col de la Faucille)
  • Vélo : Stevens 8X lite Tour (2022)
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1. Genève.ch - Lons-le-Saunier.fr • 120 km : entre le canton de Genève, le département de l'Ain et celui du Jura jusqu'à sa préfecture Lons-le-Saunier, le toit du voyage sera déjà atteint, avant que mon vélo se prenne pour un train sur la voie verte de feu le chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée.

2. Lons-le-Saunier.fr - Dijon.fr • 101 km • Cumul 221 km : du département du Jura à celui de la Côte-d'Or, une étape en terres bourguignonnes, au relief très plat égayé par un panneau routier plein d'humour, et une arrivée dans le chef-lieu de la région Bourgogne-Franche-Comté, la lumineuse ville de Dijon.

3. Dijon.fr - Chaumont.fr • 113 km • Cumul 334 km : de Côte d'Or en Haute-Marne, entrée dans la région Grand-Est à travers le nouveau Parc national de forêts et ses rares villages, dans un monde perdu ressourçant et apaisant.

4. Chaumont.fr - Troyes.fr • 114 km • Cumul 448 km : de la Haute-Marne au département de l'Aube, une étape où « je rêvais d'un autre monde » (dans un village au nom prédestiné) sous le déluge des grands lacs du parc naturel régional de la forêt d'Orient.

5. Troyes.fr - Châlons-en-Champagne.fr • 104 km • Cumul 552 km : entre Aube et Marne, l'étape où je fais une thérapie d'oxygénation par le vent dans les champs de blé de Champagne, en passant également par le village le plus cool de France.

6. Châlons-en-Champagne.fr - Laon.fr • 117 km • Cumul 669 km : entre les préfectures de Marne et d'Aisne, une étape qui m'offre une immersion totale dans les vignobles champenois et la ville de Reims, avant de gagner les Hauts-de-France pour finir en chevalier médiéval sur la montagne couronnée de la cité de Laon.

7. Laon.fr - Arras.fr • 133 km • Cumul 802 km : une étape en terres de Picardie, sur trois départements (Aisne, Somme, Pas-de-Calais) et une arrivée au cœur d'Arras, la ville aux deux gigantesques places à la flamande, qui attirent les grandes foules du week-end et les amateurs de bonne bière.

8. Arras.fr - Calais.fr • 113 km • Cumul 915 km : mer en vue! Une étape qui se termine les pieds dans la mer du Nord après une journée marquée par une expérience cycliste unique, le long d'une ligne droite de 60 km, et avec un dénivelé inattendu de 1'300 m dans un Pas-de-Calais loin d'être plat!

Calais.fr - Dover.uk : la traversée de la Manche en ferry.

9. Dover.uk - London.uk • 136 km • Cumul 1051 km : dernière étape de cet acte 1, celle où la pluie m'accueille en Angleterre. Une belle découverte du comté de Kent en passant par Canterbury, avant un final magnifique vers la City! Arrivée symbolique au milieu d'un pont londonien après 1'051 km. Je passerai sur l'autre rive pour l'acte 2 du voyage, de la Tamise aux côtes écossaises. La prochaine aventure!

London.uk • 8 km • Impressions de la City : petit tour de ville (à pied) au lendemain de mon arrivée, à travers 2000 ans d'histoire de Londres. Et une dernière petite histoire personnelle qui clôt ce voyage avec rebondissement…

J1

01.07.2023

Étape 1 • 120 km

Onex > Meyrin > CH/FR > Gex > Col de la Faucille 1323m > Parc naturel régional du Haut-Jura > Morez > Lons-le-Saunier

Pas très estival pour un 1er juillet. Début des vacances scolaires à Genève. Et début de mon nouveau périple, qui comme d'habitude commence en terrain bien connu. L'inconnu, voire la terra incognita, ça viendra au fil des kilomètres. Il ne m'en faut qu'une dizaine, après avoir longé la banlieue ouest de Genève, pour entrer en France et entamer la longue traversée (8 jours) de son quart nord-est, jusqu'à Calais.

Traversée du Rhône; Genève devant les Alpes nuageuses.
Frontière franco-suisse entre Genève et le Pays de Gex.

Incursion dans le département de l'Ain, loin de sa préfecture Bourg-en-Bresse. Ici, c'est le Pays de Gex, versant jurassien du Grand Genève. Un territoire pour ainsi dire inféodé à Genève pour sa dépendance au marché de l'emploi en Suisse, et son absence de lien géographique avec le reste de la France. C'est à Gex que les choses sérieuses commencent avec la montée au col de la Faucille. Mais rien à voir avec les cols alpins que l'on peut deviner au loin, au-delà du Léman, durant l'ascension. Pourtant, au sommet du col, 1'323 mètres, c'est déjà le toit du voyage jusqu'aux confins de l'Écosse!

Le Pays et la ville de Gex devant la barrière des monts Jura.
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Montée du col de la Faucille, entre Léman et sommets jurassiens.
Dernière vue vers le Léman, Genève et les Alpes.

Peu après le col, c'est l'accueil pluvieux dans le département du Jura. La route retrouve alors son fameux indice "N5", la route nationale historique Paris-Genève. On y voit encore quelques traces napoléoniennes en bordure de route - parmi d'autres panneaux plus actuels.

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L'étape se poursuit dans ce département du Jura et sa verdure. Belle succession de viaducs de chemin de fer entre Morez et Morbier. Puis pour les 20 derniers kilomètres du jour, c'est le vélo qui se prend pour un train. Me voici sur la voie verte "PLM" qui emprunte l’ancienne voie de chemin de fer exploitée par la compagnie PLM (Paris, Lyon, Méditerranée) jusqu’au 20e siècle. Un vrai bonheur, comme chaque fois - il en existe d'autres de même type et j'ai déjà eu l'occasion de m'éclater sur des tronçons similaires en France et Espagne lors de mon voyage Genève-Lisbonne. Revêtement lisse, calme absolu, et des roues qui tournent presque toutes seules dans un décor féérique, entre forêt, tranchées, tunnels et viaducs délestés de leurs rails.

Le parcours de la voie verte "PLM".
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Et puis c'est l'arrivée à Lons-le-Saunier, la petite ville préfecture (chef-lieu) de ce Jura français. La pluie fine du jour est toujours là. Le slogan qui accueille les visiteurs au centre-ville prétend que « L'été sera Lons ». Eh bien, l'été, il faudrait d'abord qu'il amène un peu de soleil, sinon il sera vraiment long... Et, météo mise à part, quels sont les faits d'arme de Lons? C'est ici qu'est né en 1760 Monsieur Claude Joseph Rouget de Lisle… qui, comme tout bon suisse que je suis l'ignorait jusqu'à ce jour, est le poète auteur de La Marseillaise. Cela dit, son nom désigne aussi la bière artisanale locale. Il est l'heure de ma récompense, santé!

Lons-le-Saunier, préfecture du Jura.
J2

02.07.2023

Étape 2 • 101 km • Cumul 221 km

Lons-le-Saunier > Tavaux > Saint-Jean-de-Losne > Dijon

Ma destination du jour est Dijon, et autant dire qu'il n'y a pas de grandes difficultés topographiques entre Lons-le-Saunier, 255 mètres d'altitude, et Dijon à 210 mètres. Une étape de plaine mais non sans charme à vélo. Sur ses 100 kilomètres, j'en ai roulé presque la totalité sans croiser la moindre voiture, entre routes locales abandonnées (c'est dimanche) et surtout, une succession de voies vertes bien adaptées à mon goût (souvent, elles font des détours improbables avec des changements de direction intempestifs qui empêchent de mouliner).

Tout a commencé, quand même, par le panneau routier le plus gag de toute la France. Je me suis demandé s'ils ont fait exprès mais oui, en arrivant dans le village sans histoire de Les Essards-Taignevaux, je venais bien du village de Rye, et au carrefour suivant, je pouvais prendre à droite pour aller à Pleure !!! Bon, pour garder le sourire, autant dire que j'ai continué tout droit... Promis, cette photo n'est pas un montage.

Première voie verte du jour, c'est la Voie de la Bresse Jurassienne. Comme la veille, sur une ancienne voie de chemin de fer. Tout droit, tout plat, en forêt donc caché du vent par les arbres. Et de temps en temps des tronçons à travers champs tout en beauté. Youpie!

Voie verte de la Bresse jurassienne.

La platitude du nord du département du Jura tranche décidemment avec ses reliefs vallonnés plus proches de la frontière suisse. Pour ne pas trop galvauder cette référence géographique à une chaîne de montagne, certes modeste mais un tant soit peu escarpée quand même, on franchit enfin la limite départementale qui laisse la place à celui de la Côte d'Or. J'apprends alors que la Côte-d'Or est le seul département français qui n'est pas désigné par un nom d'origine géographique, mais par un nom "poétique". Il proviendrait des flancs dorés des vignobles de Bourgogne en automne. Sans cela, le département aurait eu, comme plus de deux-tiers des cas, le nom du/de la/des fleuve(s) et/ou rivière(s) qui le traverse(nt). Donc on serait en "Seine-et-Saône" ou en "Haute-Seine".

Je ne suis pas dans les flancs dorés des vignobles, plus à l'ouest. Donc je me contente de la poésie des cours d'eau. Et il a y en a à foison, chacun avec leur ancien chemin de halage transformé en voie cyclotouristique.

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Pour commencer, le canal du Rhône au Rhin qui relie la Saône (affluent du Rhône) jusqu'au Rhin en Haute Alsace.

Canal du Rhône au Rhin.

Puis un petit parcours le long de la Saône, qui irrigue le sud de la Côte d'Or.

Sur la Saône, à la hauteur de Saint-Jean-de-Losne en Côte d'Or.
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Et finalement une longue ligne droite le long du canal de Bourgogne, qui relie la Seine à la Saône. Et donc Paris à Lyon, puis à la Méditerranée via le Rhône. Avec une succession incroyable d'écluses historiques, tous les un ou deux kilomètres. Il y en a en tout 189 sur 242 kilomètres, en fonction depuis 1832!

Le canal de Bourgogne, sa voie cyclable et ses écluses.
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Toutes ces voies d'eau m'amènent sur la voie royale en capitale du duché historique de Bourgogne. Avec ses ducs Valois de Bourgogne, le Dijon du tournant du 15e siècle dominait alors les États bourguignons qui englobaient tout ou partie de Picardie, Champagne, Flandre, Pays-Bas, Belgique, Germanie, Luxembourg, Alsace et Suisse! C'est donc un peu la ville emblématique de mon parcours Genève-Calais...

Désormais préfecture de Côte d'Or et chef-lieu de la région Bourgogne-Franche-Comté, c'est une ville de 160'000 habitants pour une agglomération de 250'000. La ville conserve de son passé prestigieux un patrimoine architectural et urbanistique assez remarquable, marqué par la « pierre de Dijon », un calcaire très dur provenant des carrières environnantes qui étaient en activité entre les 14e et 20e siècles. Cette pierre donne à la ville un aspect très clair et lumineux, des façades aux pavés, qui se marie bien avec les interventions urbaines plus récentes.

Donc je profite de cette étape plutôt courte pour faire un petit tour de ville et de ses bâtiments les plus remarquables.

Eglises Notre-Dame et Saint-Michel.
Place Darcy et place Saint-Fiacre.
Maisons à pans de bois en vieille ville.
Place de la Libération et Palais des Ducs et des Etats de Bourgogne.
Cathédrale Saint-Bénigne.
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Sans oublier de me faire plaisir sur ses terrasses, puisque Dijon a aussi la réputation de haut lieu français de la gastronomie!

Salade bourguignonne et souris d'agneau, bon appétit.
J3

03.07.2023

Étape 3 • 113 km • Cumul 334 km

Dijon > Is-sur-Tille > Parc national de forêts > Auberive > Chaumont

Changement progressif de décor et de références pour cette troisième étape, entre la région administrative Bourgogne-Franche-Comté et celle de Grand Est. De la Bourgogne à la Champagne. Des vastes surfaces céréalières de Côte d'Or aux forêts de Haute-Marne. De Dijon à Chaumont, leurs préfectures.

Comment illustrer la transition entre les surfaces céréalières de Côte d'Or et les forêts de Haute-Marne.

Après quelques kilomètres plats dans les champs de blé au nord de Dijon, la forêt et le relief apparaissent sur le plateau de Langres. Bienvenue dans le département de Haute-Marne. Et c'est aussi le territoire du "nouveau" Parc national de forêts, fondé en 2019. Le 11ème parc national français, après les sept premiers de métropole et trois d'outre-mer (Guyane, La Réunion, Guadeloupe). C'est aussi le seul situé dans la moitié nord de la France. Il est dédié à la protection des forêts feuillues de plaine (hêtre, chêne, frêne, aulne…). Très agréable à parcourir à vélo sur des routes départementales de troisième catégorie qui relient en toute sinuosité, entre 250 et 500 mètres d'altitude, les petits villages qui occupent depuis des siècles, sans presque s'être développés, les parties moins boisées du paysage. Pas spectaculaire, mais ressourçant et apaisant.

Nouveau département, avec un parc national en prime.
Par monts et par vaux dans le Parc national de forêts.
Au cœur du parc national de forêts, le village de Saint-Loup-sur-Aujon, avec son église et son couvent de Saint-Loup.
Sur les routes départementales de Haute-Marne.

Cette traversée d'un monde perdu se termine à l'approche de la ville de Chaumont. Préfecture du département, à peine 22'000 habitants, tendance à la baisse depuis les années '80... Quelques averses, banlieue commerciale typique et moche… Mais le (tout petit) centre-ville rattrape un peu le désespoir. Pas trop mort pour un lundi soir. Ouf! il y a quand même quelques terrasses. Et un beau soleil du soir. Outre l'Hôtel-de-Ville, on peut admirer la Basilique Saint Jean-Baptiste, secrètement perdue entre des ruelles pavées d'à peine un mètre de large.

Hôtel-de-Ville et alentours à Chaumont.
Basilique Saint Jean-Baptiste de Chaumont.

J4

04.07.2023

Étape 4 • 114 km • Cumul 448 km

Chaumont > Bar-sur-Aube > Parc naturel régional de la Forêt d'Orient > Troyes

Trois cent trente-trois* kilomètres au compteur après trois étapes avant le départ ce matin, et je m'en vais vers Troyes. Promis, c'est ma première et dernière sur ce thème facile, mais là c'était vraiment un joli hasard…

[* 333 km qui seront amenés à 334 km après la correction de distance GPS sur Strava].

En quittant Chaumont je passe sous son fabuleux pont à voûtes en maçonnerie, l'un des plus remarquables en Europe pour un ouvrage d'art des années 1850, traversé par la voie ferroviaire Paris-Mulhouse.

Le viaduc de Chaumont.

Après une sortie de ville compliquée et quelques kilomètres sur un axe à camions, je peux bifurquer vers la campagne sur un magnifique parcours tranquille.

Dans la campagne de Haute-Marne.
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Puis vient une nouvelle frontière départementale: voilà l'Aube. Ou plutôt l'Aube en Champagne, selon sa propre appellation touristique. Et comme il n'y a pas de panneau d'entrée officiel sur ma petite route, voici ses deux symboles en photo: l'Aube (la rivière) et le Champagne (sa route touristique).

Bienvenue en Aube en Champagne.
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C'est au bord de l'Aube, justement, que je passe par un village dont rêvait Jean-Louis Aubert: je dégaine bien sûr mon Téléphone pour la photo… (OK, aussi facile que plus haut, j'arrête!). Il n'en faut pas plus pour que la mélodie bien connue me trotte dans le cerveau pour les prochains tours de roue!

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Pour ce parcours en Aube je décide de dévier un peu ma trajectoire vers le nord pour trouver la « Voie verte des grands lacs Seine et Aube ». Un itinéraire de 42 km à travers le parc naturel régional de la forêt d'Orient, de Dienville à Troyes, qui suit principalement les digues des trois lacs du site. Des lacs-réservoirs créés par dérivation de la Seine et de l'Aube pour préserver Paris des inondations, et qui abritent aujourd'hui une biodiversité lacustre protégée, et nombre d'activités touristiques en et hors eau. Dont pas mal de cyclobaladeurs! Pour donner une idée du périmètre (et une référence suisse) ces trois lacs correspondent ensemble à la surface du lac de Thoune.

Le parc naturel régional de la forêt d'Orient et ses trois lacs.
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Le long de la voie verte des grands lacs Seine et Aube, dans le parc naturel régional de la forêt d'Orient.

Outre les digues, le parcours passe aussi par des chemins ruraux, des bords de plages, une piste en forêt, un passage étroit sous une départementale dans un ancien boviduc, un ponton de bois qui enjambe des mares à batraciens… Plein de belles choses, en effet, ne serait-ce, eh oui, avec un peu plus de bonne volonté météorologique. "Rares averses", prédisait MétéoFrance. Alors soit je n'ai pas compris la notion de "rare", soit la somme de tous les "rares" du Grand Est s'est concentrée en temps et en heure au-dessus de moi au mauvais moment. Aucune échappatoire sur les digues nues et soumises aux rafales venant des lacs, mais heureusement après quelques minutes de pédalage en mode panique-urgence, j'approche d'un bosquet qui m'abrite - très mal finalement - pendant les 45 minutes de déluge, parmi les orties, les feuillus dégoulinant et des moustiques à la fête. Mais soit, une fois tout ça vraiment terminé (ça recommencera de plus belle… trois fois), place au soleil et au plaisir pour sécher dans la joie du pédalage, jusqu'à la Seine qui accompagne le final à travers les faubourgs de Troyes.

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Et enfin, Troyes! Charmante ville d'art et d'histoire, ancienne capitale de la province historique et culturelle de la Champagne au sein du Royaume de France. Les ruelles médiévales sont encore largement occupées par les maisons d'origine à pans de bois (colombages), dans une concentration quasiment unique au monde. Et malgré une nouvelle averse du soir, les terrasses sont bien occupées, à l'abri des parasols. Après une petite visite de ville je peux donc me régaler en plein air d'un croustillant au chaource, le fromage de l'Aube, au lait de vache entier, pâte molle à croûte fleurie.

Troyes, le quartier de la Cité.
Troyes, cathédrale St-Pierre-et-St-Paul.
Troyes, dans les rues du quartier du Bourg.
Troyes, l'Hôtel-de-Ville (à gauche) et son bâtiment voisin.

Et voilà mon chaource en terrasse!

Le croustillant au chaource, spécialité de l'Aube, sur une terrasse de Troyes.
J5

05.07.2023

Étape 5 • 104 km • Cumul 552 km

Troyes > Charmont-sous-Barbuise > Coole > Châlons-en-Champagne

Tout comme la veille depuis Chaumont, voici encore une étape 100% Grand Est. Et toujours en ancienne Champagne. Peu de reliefs à part l'ondulation topographique des grands champs de céréales. Une ondulation qui crée des effets d'optique intéressants avec la route, qui mène au ciel sur les faux plats montants, ou qui termine en tremplin après les faux plats descendants. Entre deux, que des petits villages, aux noms parfois improbables, loin du monde. Cent kilomètres d'une tranquillité exceptionnelle, sur des routes qui semblent construites pour trois tracteurs et deux moissonneuses-batteuses par jour. Et quand on se croise on se salue chaleureusement, contact humain éphémère entre destins solitaires. Sinon, seul le bruit du vent. Mais quel vent, à faire tourner les nombreuses éoliennes à plein régime. Des rafales de l'ouest, que j'ai pris de trois quarts dos la plupart du temps, de trois quarts face parfois aussi. A plat, la différence c'est un facile 30-35 km/h ou un pénible 20 km/h…

Dans l'Aube au nord de Troyes.
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De l'Aube je ne passe pas encore au crépuscule, mais d'abord en Marne, à mi-journée.

Transition entre Aube et Marne.
Arbres solitaires qui verticalisent de temps à autre les bords de route.

Je suis libre comme le vent, léger comme l'air, je vole sur un vélo qui fait partie de moi. Tellement heureux de pouvoir vivre ces voyages… Je ne pense pas à Londres ou l'Écosse, mais à l'instant présent. L'instant le plus beau du voyage, qui se répète kilomètre après kilomètre, dans des endroits où on n'aurait pourtant pas idée de venir se ressourcer. En tout cas, avec ce vent je fais le plein d'oxygène. Une thérapie pure et naturelle, jusqu'au cœur de mes cellules. Gratuit. D'autres paient des centaines d'euros pour des "méthodes d'oxygénation" bien influencées sur Instagram - mdr…

Le royaume du vent.
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Dans la série des noms de villages qui méritent une mention, en Marne, c'est entre les villages de Sompuis et de Faux-Vésigneul que je tombe sur la commune la plus cool de France. Vraiment. Et un peu plus loin, entre St-Quentin-sur-Coole et Nuisement-sur-Coole, on est presque en plein délire toponymique. Sans commentaire. Décidément, cette étape qui pouvait être banale réserve son lot de surprises!

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Allez, encore quelques paysages terre & ciel, j'en profite puisque les éclaircies le permettent aujourd'hui par intermittence.

Paysages de Marne. 

Cela m'amène à bon port à Châlons-en-Champagne, préfecture du département de la Marne. Petite ville de 44'000 habitants, elle a quand-même des atouts intéressants par rapport à ses consœurs du Jura ou de Haute-Marne, pour prendre les exemples que j'ai pu aussi découvrir aux étapes 1 et 3. Elle a un proche passé de prestige puisqu'elle était chef-lieu de l'ancienne région Champagne-Ardenne jusqu'à sa fusion avec l'Alsace et la Lorraine en 2016, et la création du Grand Est avec Strasbourg comme capitale.

Une cathédrale gothique imposante, et des rues où les maisons historiques à colombages sont presque autant présentes qu'à Troyes.

Cathédrale St-Etienne de Châlons-en-Champagne.
Mélange de styles autour de l'église Saint-Alpin.
Maisons à colombages de Châlons-en-Champagne.
Rues de Châlons-en-Champagne.
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L'Hôtel de Ville de Châlons-en-Champagne et la collégiale Notre-Dame-en-Vaux.
J6

06.07.2023

Étape 6 • 117 km • Cumul 669 km

Châlons-en-Champagne > Parc naturel régional de la Montagne de Reims > Reims > Bourg-et-Comin > Laon

C'est quand même impressionnant le nombre de canaux dans ce coin de France. Pour entrer ou sortir d'une ville sans se faire prendre dans la jungle du trafic, tu cherches la jungle des roseaux et hop, voilà une voie verte sur le chemin de halage. Bon dans la pratique c'est parfois plus compliqué, il faut trouver le bon accès, ce n'est pas forcément indiqué, et Google Maps est parfois de TRÈS mauvais conseil pour guider les cyclistes. Je me suis retrouvé souvent dans des chemins qui finissent contre un grillage, ou qui deviennent de moins en moins praticables mètre après mètre, pour finir dans une mare de boue… Google me vaut souvent plus de détours que de bons plans…

Mais quand même, tous ces canaux, c'est sympa et agréable. Un peu monotone à la longue, mais je ne fais que quelques tronçons intermittents, et c'est parfait pour ça. Je sors donc de Châlons-en-Champagne sur le « canal latéral à la Marne ».

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Voie verte du canal latéral à la Marne.
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Ensuite, c'est Champagne total. Depuis deux jours que je roule dans le territoire de l'ancienne province de Champagne, c'est ici que je plonge en plein cœur des vignes, dans le secteur classé du Parc naturel régional de la Montagne de Reims. Rien de bien méchant pour un cycliste puisque le terme "Montagne" désigne ici un plateau à 288 mètres d'altitude.

Le territoire du Champagne entre Troyes, Châlons-en-Champagne et Laon [source: Chambres d'agriculture du Vignoble Champenois].
Vignes de Champagne dans le parc naturel régional de la Montagne de Reims.
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C'est l'arrivée à Reims à mi-journée. Petit break d'étape pour découvrir un peu cette grande ville, la huitième de France avec 180'000 habitants, donc la plus grande sur mon parcours hormis Genève et Londres. Et pourtant, elle est détrônée de tout titre de capitale. Peut-être punie par les parlementaires de la Révolution d'avoir joué un rôle trop en vue dans l'histoire royale… Elle est d'ailleurs surnommée « la cité des sacres » (ou « la cité des rois ») pour avoir été le lieu du sacre de nombreux rois pendant plus de dix siècles jusqu'à Charles X en 1825. Quoi qu'il en soit c'est la commune française la plus peuplée à ne pas être préfecture de département - puisque je suis toujours dans la Marne dirigée depuis la modeste préfecture voisine de Châlons-en-Champagne.

À croire que moi aussi je snobe Reims en ne l'ayant pas définie comme ville-étape pour y passer la soirée et la nuit, puisque je n'y fais que passer en cours de route. Mais non, c'est plutôt un choix "technique" dicté par l'optimisation de la longueur des étapes. J'accorde tout de même un peu le temps et l'attention que cette ville mérite. Voici un aperçu photographique d'une heure de visite, avec bien sûr en pièce maîtresse la cathédrale Notre-Dame, décrite ainsi par le guide Michelin: Inscrite au Patrimoine mondial de l'Unesco, la cathédrale est l'une des majeures du monde chrétien par son unité de style, sa statuaire et les souvenirs qui la lient à l'histoire des rois de France. L'édifice actuel fut construit du 13e au 15e s. Sa façade est l'une des plus belles de l'Hexagone. Plus de 2 300 statues ornent l'extérieur du bâtiment.

La fameuse cathédrale Notre-Dame de Reims.
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La basilique Saint-Rémy du 11e siècle.
Place Royale avec la Sous-Préfecture, et en face par la rue Colbert, place de l'Hôtel de Ville.
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Autres scènes de Reims.
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La sortie de Reims se passe le long du canal de l’Aisne à la Marne, encore un! Et justement je vais entrer dans le département de l'Aisne. Nouvelle région administrative également, fini le Grand Est, voilà le Grand Nord. Pardon… les Hauts-de-France! Un terme pompeux pour un territoire qui ne dépasse pas 295 mètres d'altitude… les Haut-Savoyards du massif du Mont-Blanc doivent apprécier! Mais le débat a eu lieu, historiens et géographes ont été désavoués par la politique en 2016, c'est fait… Imaginons quand même l'agglomération de Bâle se renommer Hauts-de-Suisse pour snober le Cervin… Bref, ce qui importe, c'est ici la région historique et culturelle de Picardie, dans la moitié sud des "Hauts". La moitié nord correspond à l'ancien Nord-Pas-de-Calais.

Encore une fois, je suis sur une route trop confidentielle pour qu'elle mérite le panneau d'accueil départemental, donc voici la rivière du même nom.

Bienvenue dans le département de l'Aisne.
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L'Aisne a été aux premières loges de la Première Guerre mondiale. Il y a eu notamment la bataille de l'Aisne en septembre 1914 entre l'armée allemande qui se relançait après sa retraite de la Marne, et les armées française et britannique qui tentaient de la repousser. C'était le déclenchement de la guerre des tranchées. De nombreux mémoriaux aux combattants franco-britanniques sont présents dans la région.

Mémoriaux aux soldats de la Première Guerre mondiale, français (gauche) et britanniques (droite).
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Belle route finale en approchant de Laon, dans des collines paisibles autour d'un petit lac, puis la ville qui montre la silhouette de sa cathédrale sur son promontoire visible à plus de dix kilomètres.

Vue vers le lac de l'Ailette au sud de Laon.
Laon sur son promontoire visible à travers champs; et plus proche, la ville haute visible depuis la ville basse.
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Et finalement, s'il est une ville des Hauts-de-France qui illustre correctement ce nom, c'est bien Laon, préfecture du département de l'Aisne, puisqu'il faut franchir une route digne des cols alpins pour les 100 mètres de dénivelés qui mènent au plateau de la cité médiévale perchée sur ce qu'on appelle sa « Montagne couronnée ». Une sacrée surprise, une fois dans l'enceinte. Ce n'est pas qu'un petit bourg tranquille de quelques ruelles, mais une vraie "grande" ville ancienne charmante et qu'on ne se lasse pas de parcourir, à la recherche de passages secrets et des points de vue sur le pays alentour. Superbe découverte!

Cathédrale Notre-Dame de Laon, l'une des plus anciennes cathédrales gothiques de France.
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Laon, des rues pleines de surprises!
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Hôtel de Ville de Laon.

C'est ici que je pose mon attirail pour la nuit, à l'hôtel historique de la Bannière de France. Ouvert depuis 1685! Un établissement en bonne place sur le parcours des pèlerins de la Via Francigena, qui part de Canterbury pour franchir la Manche, jusqu'à Rome. Sur quelques étapes, je suis l'un d'eux, mais à l'envers… Mon pèlerinage à moi, c'est l'Écosse, et après 6 jours et 666* kilomètres exactement, je suis au tiers des 2'000 km prévus pour le voyage entier de 18 jours: plan de route parfaitement tenu.

[* 666 km qui seront amenés à 669 km après la correction de distance GPS sur Strava].

Vue vers la plaine au-delà des remparts.
J7

07.07.2023

Étape 7 • 133 km • Cumul 802 km

Laon > Tergnier > Ham > Péronne > Arras

Discussion sympathique ce matin à Laon avec le tenancier de l'Hôtel de la Bannière de France, qui a fait l'école hôtelière à Lausanne et a travaillé au Schweizerhof de Berne, à Lucerne, au Tessin... Cette nuit dans la cité médiévale haut perchée me permet ensuite de refaire un petit tour de ville pour quelques photos sous le soleil d'orient. Juste quelques points de vue sur la cathédrale sous des angles différents de la veille.

La cathédrale Notre-Dame de Laon.
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Longue étape aujourd'hui entre trois départements des Hauts-de-France, sur un parcours assez sinueux pour éviter les routes à fort trafic. Ça commence dans l'Aisne par la route touristique du « Pays de Laon par monts et merveilles », une invitation à l'évasion qui ne se refuse pas!

Paysages de l'Aisne entre champs de blé et fermes picardes.
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Ensuite c'est un passage d'environ 40 kilomètres dans la Somme, via deux de ses petites villes les plus orientales, Ham et Péronne, loin de la préfecture Amiens.

Passage dans la Somme avec toutes ses nuances de vert et de jaune.
Petites villes de Somme: Ham (en haut) et Péronne (en bas).
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Et finalement, la dernière frontière départementale avant la mer: voilà le Pas-de-Calais! Neuvième département depuis la frontière franco-suisse, dont deux traversés "en transit" et sans passer par leur préfecture (Ain et Somme), et les sept autres (Jura, Côte d'Or, Haute-Marne, Aube, Marne, Aisne, Pas-de-Calais) parcourus en long ou en large, avec escale nocturne systématique dans leurs sept préfectures (dans le même ordre: Lons-le-Saunier, Dijon, Chaumont, Troyes, Châlons-en-Champagne, Laon, Arras). Parce que oui, ce soir je vais atteindre Arras, préfecture du Pas-de-Calais, pour bien compléter cette petite série. On s'en fout mais ça me fait plaisir, c'est un joli hasard qui ne l'est qu'à moitié puisque je l'avoue, je l'ai anticipé; c'est le genre de petit jeu de combinaison entre géographie et voyage qui m'amuse.

C'est une belle journée, les routes sont tranquilles, pas de vent de face, il fait chaud, passé 30 degrés, mais à vélo il y a toujours une aération naturelle qui rafraichit. Seule l'eau des gourdes devient vite limite imbuvable. Et dans ces contrées les fontaines n'existent pas. Mais les frigos des épiceries ont toujours quelques bouteilles d'eau à disposition…

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La route est tout de même assez variée dans son relief, avec plusieurs petites montées ou descentes. Je suis étonné d'atteindre plus de 1'000 mètres de dénivelé positif sur la journée! Comme quoi les Hauts-de-France ne sont pas qu'une morne plaine. Et il y a quelques tronçons de route arborisés très photogéniques.

Routes départementales du Pas-de-Calais, en approchant d'Arras.
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Au bout des 133 kilomètres, Arras. Ville discrète de seulement 42'000 habitants, elle est une surprise monumentale pour le visiteur qui ne s'y est pas préparé. Contrairement à la plupart des villes moyennes que j'ai visitées jusque-là, celle-ci a réussi à relancer sa démographie, après une période de déclin certes, mais elle rajeunit et reprend une courbe positive. Mais c'est son urbanisme qui surprend. Arras ne possède pas seulement une vaste place historique, de style baroque flamand, qui joue le rôle de poumon de la ville. Non, pas une, puisqu'il y en a deux! Un véritable décor unique au monde: la place des Héros et la Grand'Place. La première, la plus "petite" (123x61m) et la plus belle aussi avec l'hôtel de ville et son beffroi, dédiée aux piétons et aux terrasses, qui sont complètement remplies en ce vendredi soir estival. Quelle belle ambiance! La seconde, énorme (184x96m), est un parking géant en plein air, qui est entouré de 155 magnifiques maisons à arcades, avec quelques restaurants bien plus calmes que les terrasses bruyantes de sa voisine.

Centre-ville d'Arras et ses deux places. [Source www.geoportail.gouv.fr/carte]
Hôtel de ville et son beffroi.
La place des Héros.
La Grand'Place.

Côté gastronomie, l'influence flamande est flagrante, entre plats classiques de brasserie (joue de porc pour ma gouverne) et bières belges ou artisanales de la région. Un régal dans un véritable théâtre urbain.

Ambiance et envie de fête, mais je dois garder mon objectif en vue. Demain, c'est Calais, la mer!

J8

08.07.2023

Étape 8 • 113 km • Cumul 915 km

Arras > Thérouanne > Lumbres > Parc naturel régional des caps et marais d'Opale > Guines > Calais

Réveil à Arras ce samedi matin, jour de marché. Les deux places, découvertes la veille sous leurs habits de lumières pour attirer les foules du vendredi soir, ont radicalement changé de décor. J'en profite pour me concocter un petit pique-nique pour la route.

Arras, le marché du samedi sur les deux grandes places.

Pour sortir d'Arras, je décide de suivre une « chaussée Brunehaut ». Une quoi? C'est le nom donné au Moyen Âge à des routes longues et rectilignes, héritées probablement des voies romaines qui reliaient les cités de la Gaule belgique, l'une des quatre provinces (avec les Gaules aquitaine, lyonnaise et narbonnaise) créées par Auguste à partir des conquêtes de Jules César en Gaule vers 50 av. J.-C. Mais il subsiste un certain mystère là-dessus, elles sont peut-être antérieures, rien n'a pu être attesté. Toujours est-il que j'en ai déniché une belle pièce, sur 60 kilomètres depuis Arras, en ligne droite en direction de Calais. Azimut nord-ouest pile à -45 degrés. La direction "exacte" que mon voyage actuel a prévu de suivre.

Cette voie-ci porte en grande partie la numérotation départementale D341 et est encore officiellement nommée chaussée Brunehaut. Sur la carte à petite échelle le tracé semble rigoureusement rectiligne, mais dans la réalité plus locale il s'en écarte allègrement. Il s'adapte aux aléas de la topographie avec la sinuosité nécessaire pour franchir des vallons, ou alors pour des corrections de tracé routier plus récentes. Parfois la D341 quitte carrément sa ligne, et dans ce cas il subsiste des rues résidentielles en cul-de-sac qui correspondent au tracé historique, qui se prolongent par des sentiers ou des chemins agricoles, qui se reconnectent plus loin à la "ligne". Pas toujours droit au cordeau, mais malgré tous ces petits écarts, la route retrouve tôt ou tard son cap immuable, encore et toujours, pile nord-ouest.

La trace GPS de ma ligne droite de 60 km sur la chaussée Brunehaut, d'Arras au cap nord-ouest.

Voilà, c'est la passion de l'ingénieur en transport qui m'a donné l'envie de ce trip, comprenne qui pourra… Mais c'était une belle expérience qui m'a fait vivre, sur la même ligne droite, toutes les variantes de "voie" qui peuvent exister, de route de grand transit à sentier caillouteux. Et au bout des 60 kilomètres, un carrefour en Y. Une villa bloque la poursuite de l'exercice. La voie historique se meurt dans un jardin. Changement d'orientation obligatoire, mais au final, j'arriverai à Calais, cap nord-ouest, quoi qu'il en soit!

Aperçu photographique de quelques tronçons de cette chaussée Brunehaut.

Traversée de villages.
Variations topographiques d'une "ligne droite".
Variations de revêtement ou de confort de roulement...
Le "standard départemental" en 2x1 voie avec accotements arborisés. Et en mode selfie sans arrêter de pédaler. Salut!
Quand le regard quitte la ligne droite. Paysages du Pas-de-Calais.
Les passages "à haut risque". Dans le vocabulaire cycliste ça veut dire "Récompense! Tu vas t'éclater!".
Traversée de village avec la chaussée visible avant et après, toujours dans sa ligne.
Et la fin, rien à faire, ici tout s'arrête, gauche ou droite il faut choisir, mais "tout droit" n'existe pas. Après 60 km.
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Et ensuite…? Je reprends les routes départementales secondaires dans la région du Calaisis, par des villes aux noms pluriels (Lumbres, Licques, Guînes) qui mènent vers la mer. Et des villages aux noms très recherchés dont les panneaux égaient le paysage (Acquin-Westbécourt, Fouquesolles, Landrethun-lès-Ardres, Mentque-Nortbécourt, Rodelinghem, Tournehem-sur-la-Hem, Zudausques, etc.).

A travers la région du Calaisis.
Voie verte « Tour du Calaisis » en approchant de Calais.

A une quinzaine de kilomètres de Calais, une dernière butte. Enfin! Que ce parcours a été vallonné… Je n'ai cessé de faire le yoyo entre 150 et 50 mètres d'altitude depuis ce matin. Un dénivelé positif de 1'300 mètres sur 112 km, c'est presque celui de ma première étape, avec pourtant un col jurassien au programme. Décidément, encore plus que la veille, le Pas-de-Calais est une région accidentée! Journée fatigante, constamment sur un faux rythme: à peine avais-je trouvé mon "flow" pour progresser dans une parfaite fusion homme-machine-route (ce qui arrive sur des tronçons homogènes en pente & vent et d'une certaine distance), voilà les jambes coupées par une nouvelle donne. Jamais plus d'un kilomètre dans les mêmes conditions. Une belle épreuve qui démontre probablement pourquoi les populations d'ici et au-delà (Belgique et Pays-Bas) font de si bons cyclistes. Le plus dur n'est peut-être pas de monter un col alpin de 30 kilomètres, mais de cumuler un dénivelé équivalent en changeant constamment de rythme. Il n'y a pas mieux comme entraînement!

Et voilà Calais, cité côtière avec plage et port, la plus grande ville du département (près de 70'000 habitants) devant sa préfecture Arras, mais nettement "isolée" des zones les plus urbanisées du département situées dans le bassin minier autour de Lens [*] plus à l'est.

[* L'unité urbaine de Douai-Lens, à cheval sur le Nord et le Pas-de-Calais, est la dixième agglomération la plus importante de France en termes de population avec plus de 500'000 habitants.]

En entrant à Calais, on ne peut pas rater son impressionnant Hôtel de ville dans la partie périphérique de la ville. Puis voilà son centre touristique qui occupe une "île" entourée de canaux. Je fonce à travers ville sans m'arrêter devant l'hôtel déjà réservé. Rien ne m'arrêtera avant la mer! A fond jusqu'à la plage! A huit jours de Genève, 915 kilomètres (dont quelques détours…), me voilà à 19 heures dans le sable de la mer du Nord. Et hop, un petit bain de jambes qui fait tellement de bien! C'est une première fin de voyage. Suite dès demain de l'autre côté de la Manche, et surtout, plus tard, pour une vraie fin, sur les côtes du nord de l'Écosse cette fois-ci.

Hôtel de ville de Calais.
Un homme heureux en bord de mer…
Impressions de Calais.

09.07.2023

Transition maritime entre étape 8 et étape 9

Calais > FR/UK > Dover
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Place à la "grande" traversée de la Manche ou The English Channel.

C'est ici l'extrémité orientale de la Manche, à son point le plus étroit, formé par le détroit nommé le pas de Calais* en français et Strait of Dover en anglais. A l'est, c'est la mer du Nord qui commence.

L'accès à vélo au vaste port de Calais n'est pas des plus agréables. On se retrouve sur le même itinéraire que les voitures, camping-cars et poids lourds sur des aires successives qui ressemblent à des gares de péage autoroutier pour faire le check-in, passer la douane française, puis la douane britannique post-Brexit (passeport obligatoire), puis enfin arriver à la ligne de stop sur la voie du numéro qui a été attribué à chaque véhicule, devant le ferry qui va bientôt ouvrir son ventre pour laisser entrer tous ces véhicules un à un.

Mais une fois dans le bateau, tout va bien, fauteuils pour le confort à l'intérieur, ou pont pour les vues sur les côtes à l'extérieur. Le temps n'est pas au beau fixe mais je peux quand même admirer la particularité géologique du détroit, les falaises blanches de Douvres. Hautes de 110 mètres, elles ont dissuadé ou ruiné pas mal de tentatives d'invasions de l'île venues du continent, ce qui leur confère un rôle symbolique fort dans l'histoire britannique.

[* Sans majuscule ni trait d'union, contrairement au Département auquel le pas a donné son nom, le Pas-de-Calais.]

Embarquement à Calais.
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Les falaises blanches de Douvres.
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Arrivée au port de Douvres.

Après une heure et demie de traversée, débarquement un par un, et pour des raisons de sécurité je dois laisser passer avant moi tous les plus gros véhicules que le mien. Ce qui ne laisse pas grand monde derrière moi… Et me voilà enfin sur l'île de Grande Bretagne - la plus grande et la plus peuplée d'Europe -la troisième que je rejoins à vélo après la Corse et la Sardaigne en 2009.

Voilà la terre d'un nouvel épisode à cette aventure!

J9

09.07.2023

Étape 9 • 136 km • Cumul 1051 km

Dover > Canterbury > Faversham > Sittingbourne > Rainham > Gillingham > Chatham > Rochester > Dartford > Welling > London

Après la traversée en ferry, me voilà tout penaud en voyant la pluie qui commence à arroser Douvres. Attendre à l'abri ou y aller? Je ne me suis pas levé à 6 heures à Calais pour regarder un port pluvieux pendant une heure à Douvres… Et la route est longue jusqu'à Londres. Alors on s'équipe et on se lance. J'ai tout ce qu'il faut pour me protéger. Et ça fait quand même partie du paysage british, alors tant qu'à faire!

Dover, welcome to England!
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Douvres et son château qui surplombe le détroit.
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C'est parti pour une immersion dans le comté de Kent. Ma première visite est prévue à Canterbury (Cantorbéry en français). Je l'évoquais dans l'étape du sixième jour à Laon. C'est la ville de départ de la Via Francigena, le chemin de pèlerinage qui mène jusqu'à Rome en passant par la France et la Suisse, relevée minutieusement étape par étape dans le carnet de voyage de Sigéric de Cantorbéry, archevêque de Cantorbéry, qui réalisa le parcours en l'an 990 pour y rencontrer le pape Jean XV. Son récit original est encore conservé à la bibliothèque de Londres. Je pense bien à lui en rédigeant mon propre récit sur le chemin inverse!

Canterbury est recommandée pour son centre ancien typique et sa cathédrale. Mais pour y arriver, c'est une sacrée épopée. Pas de route adaptée au vélo, la liaison directe par la "A2" Dover-London est ici aménagée en freeway (une sorte d'autoroute de seconde classe). Pour le reste du réseau, l'organisation des routes et chemins locaux semble totalement aléatoire. Heureusement il y a un parcours balisé pour les vélos, la Regional Cycle Route 16, qui est tant que faire se peut, plus ou moins directe. Sous une pluie presque incessante, je serai au moins guidé par les petits panneaux de signalisation pour vélo - sans devoir laisser mon smartphone prendre l'eau accroché au guidon - dans ces charmantes campagnes. Voilà la ruralité anglaise dans toute son authenticité! Il y a des passages où même le croisement entre un cycliste et une (grosse) voiture des habitants des cottages locaux est rendu difficile par les "murs" de végétation ou les talus presque verticaux des tranchées creusées pour y frayer ces chemins.

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Chemins ruraux entre Douvres et Canterbury.
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L'arrivée à Canterbury est une déception… Peut-être est-ce la pluie qui m'empêche d'être bien inspiré. Les bâtiments de la cité sont témoins de sa longue histoire, puisqu'il s'agit d'une des plus anciennes villes britanniques. Mais les rues sont saturées des mêmes enseignes commerciales et touristiques qu'on trouve partout ailleurs. C'est un Disneyland de l'histoire anglaise. Et si on y vient pour sa pièce maîtresse, la cathédrale Christ Church, classée au patrimoine mondial Unesco, mieux vaut avoir prévu le coup à l'avance: il faut faire la queue et payer pour accéder au périmètre bien gardé du site! Tant pis pour la cathédrale, je fais mon petit tour de ville sur les pavés en poussant le vélo dans une foule internationale qui se frotte les parapluies.

Le portique d'entrée "payant" vers la cathédrale de Canterbury, et à droite l'une des seules vues "gratuite" vers les clochers.
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Dans la cité de Canterbury.
Entrée de l'abbaye Saint-Augustin, l'autre édifice classé Unesco de Canterbury, en dehors du centre-ville.
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Comme la pluie commence à s'estomper, je repars, plein d'espoir. Et ça se confirme, le ciel va peu à peu virer au bleu! Je change aussi de stratégie de route: la route "A2" est désormais doublée par une vraie autoroute, la motorway "M2" qui reprend le gros du trafic. Je peux donc assez sereinement tenter cette A2 qui est accessible aux cyclistes. Comme c'est dimanche, les conditions de circulation sont tout à fait acceptables. Rouler à gauche n'est pas compliqué, je dois juste m'habituer à me faire dépasser par la droite, ça semble anodin, mais ça demande une inversion des réflexes habituels. Ces réflexes de survie du cycliste, avec le regard qui doit toujours tout anticiper à 360°, le coup de guidon à faire du bon côté s'il faut éviter un obstacle, les mains toujours prêtes à activer les freins par automatisme… Mais ça va, j'ai encore le temps de m'y faire avant d'arriver dans la jungle motorisée du Grand Londres. C'est encore la campagne dans ce comté surnommé « The Garden of England », avec de l'herbe bien verte ou des cultures de toutes sortes, dont même du houblon ou des vignes.

Culture de houblon, et même des vignes anglaises!
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Outre la météo plus clémente, cette deuxième partie du parcours est aussi intéressante avec les villes inconnues traversées par cette route principale A2: Faversham, Sittingbourne, et finalement l'agglomération du "Medway", le nom donné à l'entité qui a le statut d'autorité unitaire d'une conurbation centrée sur les trois villes contiguës de Rochester, Chatham et Gillingham. Ça peut paraître du charabia, mais l'organisation territoriale britannique est d'une si grande complexité, avec des niveaux variables au cas par cas… (le pays est divisé en comtés, districts et paroisses, mais dans certaines zones comté & district sont fusionnés en autorités unitaires - c'est le cas du Medway).

Bref, ces villes ont toutes leur part terne d'une ville de province, mais aussi, et surtout, leur charme de la british town où il semble faire bon vivre - sans le côté surfait de Canterbury.

Sittingbourne.
Gillingham et Chatham, deux villes des "Medway Towns".
Rochester, troisième ville des "Medway Towns".
Le château de Rochester.
La cathédrale de Rochester.

Troisième partie de la journée: je m'approche gentiment du Greater London. La route A2 redevient une freeway, donc exit les vélos. Et là il existe la National Cycle Route 177 qui longe cette autoroute sur une voie parallèle. Tout le charme de la nature et des villages & towns traversés jusque-là s'est complètement évaporé… mais c'est diablement efficace pour avancer vite et droit vers la City!

La voie verte "National Cycle Route 177" le long de l'autoroute A2.

Et finalement, place à la tant attendue quatrième partie de cette dernière étape! J'ai retrouvé une route principale qui file en ligne droite vers Londres. Symboliquement, je franchis le cordon de l'autoroute M25, le périphérique London Orbital Motorway qui entoure toute la capitale sur un diamètre d'environ 50 kilomètres. De là, c'est donc encore 25 kilomètres jusqu'au centre. Il y a de quoi passer par tous les stades d'urbanisation de la mégapole, et j'adore cette manière de découvrir une ville, des quartiers périphériques jusqu'à son cœur! La M25 correspond à peu près aux limites administratives de la Greater London Authority, encore une subdivision territoriale différente, qui englobe 9 millions d'habitants. Avec les zones urbaines attenantes hors de ce périmètre administratif, l'aire métropolitaine compte en 2023, selon les sources et les différentes définitions existantes, entre 11.3 et 14.8 millions de têtes.

Passage symbolique pour l'entrée dans le Greater London: le franchissement de l'autoroute circulaire M25, à 25 km du centre.

Pour ces 25 derniers kilomètres, je m'offre un timelapse en temps réel de tout ce gigantisme urbain et ce que ça implique en organisation, ou désorganisation du territoire, urbanisation, réseaux de transports, logistique… passionnant! Et il y aura aussi plusieurs surprises topographiques, avec notamment la butte de Shooters Hill, l'un des points les plus hauts du Grand Londres avec ses 132 mètres d'altitude, qui présente soudain un magnifique panorama sur la City.

La City vue depuis Shooters Hill.
Traversée d'une des nombreuses Towns de Grand Londres, ici Welling.

Le Londres tel qu'on le connait finit fatalement par arriver. Et quel plaisir d'y être parvenu à vélo! Ce n'est pas une mission si impossible. Il y a quand même des bandes cyclables, et quand ce n'est pas le cas, les voies des fameux bus à impériale sont officiellement accessibles aux cyclistes. Londres aussi est devenue une ville qui a fait de la place à cette catégorie de mobilité. Et plus j'approche du centre, moins je me sens "seul au monde" sur un vélo. Me voilà avec des compagnons de route locaux. Quel changement par rapport à tout le reste du voyage où j'étais cycliste solitaire quasiment depuis le premier kilomètre.

Extraits de la vue d'un cycliste en plein Londres.
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Je vise le pont de Blackfriars, qui traverse la Tamise à peu près au centre de gravité des attractivités de la ville. Voie libre pour le sprint final jusqu'au milieu du pont et fin d'étape à 21h30. Il est tard, avec le temps perdu dans mes hésitations sous la pluie du matin, les visites en route, et surtout l'étape reine de ce voyage, la plus longue avec 136 km. Mais voilà, l'heure n'a pas d'importance, je trouverai encore un pub pour me servir le festin final, beer & burger.

C''était une magnifique journée dans un environnement très différent des huit premières, assez dépaysant, à la découverte de ce 18ème pays d'Europe que j'ai rejoint à vélo depuis Genève. Un bel avant-goût de la suite qui m'attend jusqu'en Écosse - et ce n'est qu'à ce moment-là que je franchirai la deuxième moitié de la Tamise à vélo, pour reprendre le voyage là où il s'arrête maintenant au kilomètre 1'051!

Londres, Blackfriars Bridge, 9 juillet 2023 à 21h30, à 1051 km de Genève.

Place à la récompense et à une petite visite nocturne!

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10.07.2023

London City Walking Tour • 8 km

Blackfriars Bridge > St. Paul's Cathedral > Guildhall > Royal Exchange > Monument > Tower of London > Tower Bridge > Southwark
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Arrivé la veille à vélo au terme du neuvième jour de voyage, et déjà prêt à rentrer au bercail après une nuit au cœur de Londres. Enfin, pas tout à fait: il me reste quelques heures avant de rejoindre l'aéroport. Alors voici quelques impressions de la City au cours d'un tour pédestre express.

Juste quelques mots sur la City… C'est quoi exactement? Selon le principe des poupées russes, il y a, loin à la ronde, l'aire métropolitaine londonienne et ses près de 15 millions d'habitants, qui débordent sur les comtés voisins nommés Home Counties. Pour la deuxième poupée, on ressert un peu le périmètre pour former le Grand Londres administratif, nommé Greater London Authority, la subdivision territoriale qui englobe 9 millions d'habitants véritablement "londoniens". Contrairement au reste du territoire britannique, ce périmètre n'est ni un comté, ni un district, c'est juste… Londres. La capitale, la ville référence, La Ville, seule et unique. À l'intérieur, on trouve 32 arrondissements, les London boroughs. Les vingt arrondissements situés en ceinture extérieure forment l’Outer London, et les douze centraux sont appelés l’Inner London. La troisième poupée, donc. C'est là qu'on trouve par exemple Greenwich, Southwark, Westminster, Kensington et Chelsea, avec une population de 3.5 millions d'habitants. Mais il nous reste encore la quatrième et dernière poupée. C'est en quelque sorte le 33ème arrondissement, avec un statut sui generis particulier et unique de « Cité & comté cérémoniel » qui a sa propre autonomie et son propre lord-maire: voilà the City of London. Surnommé le « Square Mile » de par sa superficie d'à peine plus d'un mile carré, cette City ne compte que 8'500 habitants. Equivalent à des cités comme Morat ou Stans (CH), Chamonix ou Aigues-Mortes (F)…!

Située sur la rive gauche de la Tamise, la City correspond assez fidèlement au périmètre des remparts de Londinium, le campement romain bâti au 1er siècle sur les bords du fleuve. Le centre originel, le cœur historique de la future ville de Londres, qui y construira ses fleurons. Citons la forteresse de Tower of London au 11e siècle, la cathédrale Saint-Paul au 17e, Tower Bridge au 19e... et tous ses gratte-ciels du 21e siècle, qui ne cessent de sortir de terre encore et encore, pour accueillir aujourd'hui quelques 20'000 entreprises et plus de 300'000 travailleurs pendulaires chaque jour.

Je me lance dans un parcours-découverte passionnant sur 2000 ans d'histoire urbaine, probablement l'une des plus fabuleuses de notre planète. Alors oui, on ne trouve plus grand chose du premier millénaire de cette histoire… mais elle reste ancrée dans le sol et la topographie de ce site prospère du nord de la Tamise. Comme par exemple pour la cathédrale Saint-Paul: l'édifice actuel n'est rien que le cinquième du nom à cet endroit depuis l'an 600, après les incendies ou une attaque des Vikings qui ont ravagé ses prédécesseurs! Construite de 1675 à 1710, son dôme s’élève à 111 mètres, et il aura fallu attendre quand même plus de 250 ans pour qu'un gratte-ciel la surpasse, en 1961.

Cathédrale Saint-Paul de Londres.
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Un peu plus loin, on remonte le temps pour trouver l'ancien hôtel de ville, le Guildhall, un bâtiment médiéval (rare de nos jours à Londres) de l'an 1440 où siégeaient les assemblées des guildes pour diriger la cité.

Le Guildhall.
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Retour vers le futur en passant dans le quartier des banques, simplement nommé Bank. La première bourse de Londres, le Royal Exchange, y a été fondée en 1565, avant la Banque d'Angleterre qui arriva juste à côté en 1694. Le bâtiment du Royal Exchange a brûlé deux fois, et la version néoclassique actuelle date de l'époque de la reine Victoria (1844). Mais ce quartier est surtout marqué par la prolifération de gratte-ciels en arrière-plan desdits bâtiments historiques. The Twentytwo, The Scalpel, The Gherkhin, The Walkie-Talkie… il y en a en tout vingt-cinq rien que dans ce quartier, sur le total de 121 tours de plus de 100 mètres de haut dans tout le Grand Londres.

La Banque d'Angleterre (gauche) et le Royal Exchange (droite).
Jeu d'époques dans la City avec le "Twentytwo" (22 Bishopsgate) et le "Walkie-Talkie" (20 Fenchurch Street).
Le "Walkie-Talkie" qui donne un fond insolite Lovat Lane, l'une des rares ruelles qui révèle une ambiance de vieux Londres.

Retour au 17e siècle: l'année 1666 est marquée par le grand incendie de Londres, le plus dévastateur de l’histoire de la capitale, qui détruit la quasi-totalité de la ville en cinq jours. Mais un mal pour un bien, cet incendie met fin à l'épidémie de peste qui avait commencé l'année précédente. Et qui plus est, la destruction encouragea le roi Charles II à rebâtir la ville avec intelligence, sans la magnificence choisie par Paris, mais avec résilience face aux enjeux de l'hygiène et du feu. Une formule gagnante puisque moins de deux siècles plus tard, Londres devient la ville la plus peuplée au monde, titre qu'elle détiendra de 1825 à 1925. Elle sera pionnière mondiale de l'urbanisation, avec l'arrivée du chemin de fer qui permet un essor boursier phénoménal, puis l'apparition des premiers embouteillages, la mise en service du premier métro du monde en 1863, l'expansion galopante des banlieues… Londres rejoint vite les rares villes de plus d'un million d'habitants, et sera la première à dépasser les cinq millions.

Cela m'amène au Monument, la colonne de style romain construite pour commémorer l'incendie, mais surtout pour célébrer la reconstruction de la City après l'incendie - quand on parle de résilience! Autrefois édifice majeur dominant toute la ville, aujourd'hui coincée entre des bâtiments presque aussi hauts que ses 61 mètres, voir plus… Mais elle reste ouverte au public, qui peut gravir ses 311 marches en colimaçon pour une vue inédite sur les environs. Aussitôt dit, aussitôt fait.

The Monument - et son véritable "certificat" de visite !
The Monument, 61 mètres de haut, 311 marches.
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Et voici les différents clusters de gratte-ciels du Grand Londres vus depuis The Monument.

Au cœur du cluster de la City, dominé par le "Twentytwo" de 22 Bishopsgate à 278m (à gauche).
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À l'est, le cluster de Canary Wharf, quartier d'affaires pionnier de l'architecture verticale du Grand Londres depuis 1991.
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Au sud, The Shard, plus haute tour d'Europe de l'Ouest à 310m, et plus loin le cluster émergeant de Vauxhall & Nine Elms.
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Et entre tous ces clusters qui grattent le ciel à plus de 200m, l'intemporel Tower Bridge et ses tours jumelles de 65m.
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Gros saut temporel vers le passé, et fin de la visite de la City à proprement parler, puisque me voilà auprès de la forteresse de Tower of London qui se situe dans le borough voisin de Tower Hamlets. La construction de ce complexe médiéval constitué de palais, tours et double rempart a commencé en l'an 1066.

Tower of London: les remparts externes de la forteresse et le château de la tour Blanche.
Tower of London, les vestiges du 11e siècle fondus dans l'architecture londonienne du 21e siècle.

Et voilà finalement celui qu'on ne présente plus… Le Tower Bridge, pont suspendu de granit et d'acier, dont le tablier peut basculer pour laisser passer les navires entre les deux tours de 65 mètres de haut. Il relie les boroughs de Southwark et de Tower Hamlets depuis 1894. C'est aussi le dernier des 35 ponts sous lequel coulent les eaux de la Tamise sur les 65 km qu'elle parcourt d'un bout à l'autre du territoire du Grand Londres, d'ouest en est. Au-delà, la Tamise devenant de plus en plus large, on ne trouve plus que quelques tunnels sous le fleuve. A l'exception du pont à haubans Queen Elizabeth II qui boucle l'autoroute M25 du London Orbital. Mais cet endroit se situe juste en dehors des limites administratives du Grand Londres.

Tower Bridge.

De l'autre côté du Tower Bridge, me voilà dans Southwark. Vue imprenable au nord sur la City et ses vingt-cinq gratte-ciels. Mais c'est bien au sud de la Tamise que sied the highest of them all, The Shard de l'architecte-star génois Renzo Piano (centre Pompidou à Paris, centre Paul Klee à Berne, nouveau viaduc de Gênes, portail de la science du CERN à Genève…). La plus haute tour d'Europe de l'Ouest, qui culmine à 310 mètres.

De part et d'autre de la Tamise, la tour The Shard rive sud (à gauche) et la City rive nord (à droite).
The Shard et le Vieux Londres, un mix insolite.

Et voilà, cette petite balade urbaine à travers les siècles de l'histoire londonienne met fin à mon voyage du Rhône à la Tamise. Un vrai bonheur sur deux roues dans des campagnes apaisantes, avec de passionnantes découvertes urbaines le soir venu dans les différentes villes-étapes. Tout a été écrit dans les chapitres précédents, plus rien à raconter… Plus rien? Allez, oui, une dernière histoire! Celle où je me retrouve littéralement plaqué au sol par le tourniquet récalcitrant d'une station de train…

C'était un voyage sans encombre, pas un seul incident, pas une seule crevaison ni même un déraillement. Il fallait bien que quelque chose tourne mal à un moment donné… Après ce dernier parcours piéton londonien, retour à l'hôtel, j'empaquète mes affaires (sacoches vélo, gourdes, casque etc.) dans un grand sac de voyage léger qui me sert de fourre-tout quand je ne suis pas sur mon vélo. J'ai un vol de retour réservé, avec vélo en bagage spécial, à l'aéroport de London Gatwick. Je me suis bien renseigné à l'avance pour le transport du vélo dans le train Gatwick-Express, j'ai réservé mon billet électronique, vérifié les horaires, tout est parfaitement clair et organisé. Je rejoins la gare de Blackfriars. Petit moment d'inattention, affairé à transporter mon vélo et mon gros sac en bandoulière, je ne le sais pas encore, mais je me trompe d'escalator pour monter sur le quai. Devant le portique des tourniquets, je valide mon le code QR de mon billet électronique pour passer. Je fais passer le vélo devant, et je le suis avec une jambe. Le tourniquet se bloque, évidemment. Ma deuxième jambe et mon sac restent derrière… Je force pour passer ce qu'il manque, le vélo tenu par le guidon avec une main devant, le smartphone et son code QR dans l'autre main, le sac en bandoulière coincé dans le tourniquet. Et un, et deux, et trois, en force, ça va bien finir par passer! Et voilà que le tourniquet se libère et laisse passer ma jambe et le sac coincés. Mais avec un peu trop d'élan, ce qui me fait trébucher. Me voilà couché sur le vélo à terre, écrasé par mon sac, et le smartphone catapulté à trois mètres. Gênant de se retrouver comme ça dans une station londonienne… Bon je ne connais personne, ne perds par mon sang-froid, me relève tant bien que mal, le tibia ensanglanté d'avoir râpé une partie saillante du vélo. Mon téléphone est indemne, ouf. Je reprends mes esprits, titube sur le quai. Et me rends compte que le train qui arrive à ce moment sur le quai d'en face, c'est le mien. Trop tard. L'échec total. Jusqu'au bout.

Mais… tout est bien qui finit bien. Il y aura un train suivant. Arrivée à l'aéroport juste à temps pour préparer le vélo au transport "EasyJet-compatible". Carton de transport à 35 GBP, démontage des pédales, guidon, roue avant, et on emballe tout ça pour la soute. En piste!

Et voilà, back home, mais… ce n'est pas fini! À suivre dans le prochain épisode, objectif Écosse.

FIN de l'acte I

Londres et la Tamise, sur le Blackfriars Bridge, devant la tour One Blackfriars. Là où l'acte 1 s'est terminé et le n°2 reprendra!