Genève – Istanbul à vélo

9 pays, 21 étapes, 2653 km. Des Alpes au Bosphore, ce voyage par les Balkans fait défiler des trésors secrets d'Europe. Un récit ponctué de repérages d'histoire et de géographie au fil de la route.
Septembre 2003
3 semaines
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Soif de voyage, faim de pédalage. Pour assouvir ces besoins irrésistibles, je me suis lancé dans un projet cycliste de découverte, cap sur l’Orient. Mon dernier grand projet personnel d’aventure avant d’entreprendre un changement majeur dans la vie d’un homme, passer de la vie de couple à celle de famille. J’ai choisi de partir pour Istanbul à vélo et je me suis donné trois semaines pour y parvenir. Une contrainte temporelle comme pour me prouver qu’il n’est pas nécessaire de tout abandonner, vie privée, sociale et professionnelle, pour vivre l’aventure. Et que je me suis fixée comme un défi contre mes propres forces : parvenir à la porte de l’Asie au vingt-et-unième jour de route. En me laissant emporter à travers l’Italie, les pays de l’ex-Yougoslavie et la Bulgarie.

Longtemps avant le départ, je me suis réjoui de vivre enfin, comme un rêve, cette aventure sur mesure, cette interaction entre la route, le vélo et moi-même. Je m’apprêtais à traverser des contrées dont on ne se fait des idées que par le monde imaginaire de Tintin, ou alors par leur triste assimilation aux récents événements des Balkans. Je comptais bien y puiser des souvenirs plus réalistes et plus joyeux. Et me faire une idée plus concrète de la vie qu’on mène aujourd’hui dans une région charnière entre l’Occident et l’Orient, qui tente de retrouver une vie douce et paisible au-delà des fréquentes brèches guerrières qui ont marqué son histoire.

En lutte contre mes propres forces, j’ai voulu ouvrir une brèche personnelle. Ma progression s’est faite dans l’effort, qui a parfois dû être intense pour réussir. Je savais à quoi m’en tenir, c’était voulu : une manière de rendre l’aventure encore plus palpitante à mon goût. Et c’était aussi dans la tranquillité et la lenteur cycliste, qui laissent chaque kilomètre se marquer en souvenir. Istanbul, au fil de la route, allait devenir une sorte de mythe, le sommet d’une montagne dont on se rapproche jour après jour et qui force l’admiration. Bien entendu avant ce point d’orgue, les étapes intermédiaires n’en étaient pas moins excitantes, riches en émotions et pleines de surprises.

J’ai choisi de raconter jour après jour les moments marquants du voyage. Si le vélo et les muscles ne retiennent que le comptage kilométrique pour mesurer une progression, le cycliste peut percevoir bien d’autres aspects plus concrets pour signifier son avancée. Ainsi, pour donner un contexte au récit, j’y ai intégré des repères sur l’histoire et la géographie des lieux traversés, tels que j’ai pu les ressentir au gré de mes efforts et de mes rencontres, mais aussi tels que je les ai redécouverts par de passionnantes recherches approfondies à mon retour.

L’Histoire, c’est l’avancée et le recul de l’Orient en Occident, dans ces contrées latines, slaves ou turques où l’héritage des grands empires perdure. Elle se présente au voyageur par des marques architecturales du passé, par des villes fortes préservées, par des populations qui ont conservé un rare métissage, par des lieux qui dégagent encore l’horreur des guerres, par des signes millénaires ou contemporains de déclin ou de prospérité.

La Géographie, c’est une multitude d’éléments de transition ou de liaison entre des régions pleines de contrastes : physiques, ethniques ou politiques. Les frontières nationales, la succession des différents massifs de montagnes, les eaux sous toutes leurs formes du Léman au Bosphore, les aires urbaines, les parcs nationaux, les langues et même l’alphabet, etc. Autant de thèmes que la curiosité appelle à creuser lorsqu'on les franchit. C'est aussi la référence au "guide" principal de mon voyage, l’élément géographique bâti par l’homme le plus évident, signe du développement de toute civilisation : le réseau routier. En me référant, par jeu, à la numérotation européenne (les fameuses routes "E"), cette vision continentale qui s’affranchit des numérotations nationales, en situant ma progression par rapport à ces corridors routiers, j’ouvre des portes inattendues sur la diversité de l’Europe entière, avec toutes ses nations et cultures réparties dans un quadrillage entre les extrémités nord-sud et est-ouest. Par exemple, Genève y est située au passage de l’E 25 entre mer du Nord et Sicile, Istanbul sur l’E 80 entre Atlantique et Asie.

Ensuite, pour mon propre plaisir, je ne pouvais laisser passer l’occasion de garder une trace d’une autre de mes passions, le monde de la bière, et ce qu’on en trouve dans les Balkans. J’étais bien placé pour m’en imprégner : rien ne vaut le plaisir d’une fraîche pression après 130 km de route, sur une terrasse ensoleillée, à observer une scène de vie au décor renouvelé tous les jours !

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J1

07.06.2003

Etape 1 • 161 km • Cumul 161 km

7 juin 2003, le jour du départ est enfin arrivé. Tout est prêt, pensé, repensé, la motivation et l’impatience en sont à un stade extrême !

Aujourd’hui, je pars pour un week-end prolongé de mise en train pour la suite du voyage ; il reprendra le 11 septembre pour les dix-huit jours restant. L’homme et la machine vont passer un test de résistance dans des conditions « grandeur nature ». Genève – Milan en trois jours, 130 km par jour en moyenne, soit la même distance quotidienne qu’il faudra tenir jusqu’à Istanbul. Mais je ne me fais pas trop de soucis là-dessus. C’est plutôt une manière d’assouvir ma soif de rouler, depuis que j’ai ce projet en tête, sans devoir encore patienter tout l’été… Alors en route !

Je ne me préoccupe pas de l’E 25, route européenne de référence nord-sud, qui passe tout près, et qui est la porte de Genève à travers les Alpes, par le tunnel du Mont-Blanc. J’entame ma diagonale à travers ce quadrillage routier arbitraire par une référence géographique toute naturelle : le cours du Rhône. Il s’avère que ce corridor Genève – Milan, par le col du Simplon, existe aussi dans la numérotation européenne en tant que tronçon partiel de l’axe E 62.

En quittant Genève, les premiers rayons de soleil en ce matin du 7 juin 2003. 

C’est un beau samedi qui s’annonce. La température montera à 30° C. Mais tôt le matin, tout Genève dort encore. Quel contraste avec les trajets de cyclo-pendulaire que je fais en ville tous les jours ! Pas âme qui vive dans les rues commerçantes qui seront noires de monde à peine plus tard. Et me voilà transformé en cyclo-voyageur, ma route s’ouvre au monde. Je roule gaiement le long du Lac Léman, et traverse ma première douane. Bref passage en France sur la rive sud du lac, pour retourner en Suisse à son autre extrémité. Il y a plusieurs cyclistes sur la route. Je me joins à un groupe de Canadiens expatriés qui font le tour du lac. J’ai encore de la peine à réaliser ce que représente mon défi. Je ne m’en réjouis que plus, c’est si excitant ! Contrairement à eux, je ne reviendrai pas en arrière au bout du lac, et demain je continuerai, et encore et encore, jusqu’en Asie ! A ce stade, ça me paraît encore si lointain, si vague. Et pourtant, j’y serai en seulement trois semaines, si tout va comme je l’entends. C’est contradictoire, loin mais proche quand même. La magie du vélo. On roule lentement, sans avoir la frustration de passer trop vite à côté des choses. Et les kilomètres s’additionnent, discrètement.

La vallée du Rhône, sur le chemin qui longe le fleuve et fait partie de la route n° 1 du réseau national «La Suisse à vélo». 

Et ce jour-là, ils s’additionnent plutôt vite. Je vide mon trop-plein d’énergie. Bon, il faut en garder pour le lendemain : le Simplon est au menu ! Mais c’est en pleine forme que j’atteins Sierre, ma première étape nocturne. Le long du Rhône, j’ai roulé sur les chemins de la route 1 du réseau cyclable national, hors trafic et avec un bon vent dans le dos. Cette facilité me fait oublier les bases élémentaires de la diététique sportive, et le soir je craque pour une bonne croûte au fromage valaisanne. Ça me donne un gage de tranquillité pour la suite : le plaisir prime, je ne lui donne pas de limites ! Plus tard au bistrot, en buvant quelques bières bienfaisantes devant le match de football Russie – Suisse, je me réjouis déjà de découvrir le bon usage que font du malt les peuples que je rencontrerai. Me voilà bien décidé à agrémenter aussi ce voyage de quelques découvertes brassicoles hors des sentiers battus. Mais surtout, ce sera des pans d’histoire et de géographie oubliés ou méconnus que je pourrai absorber en continu, par monts et par vaux, par les gens, les choses, les faits qui se présenteront à mon passage.

J2

08.06.2003

Etape 2 • 147 km • Cumul 308 km

Une étape pleine de symboles, un condensé du voyage, marqué par les transitions : en une journée, entre le Valais et la Lombardie, je traverse deux frontières de langues, une frontière nationale, et une grande barrière naturelle.

Un gros morceau se dresse devant moi aujourd’hui. Le col du Simplon, à 2005 mètres d’altitude, va marquer mon passage des Alpes. C’est aussi la transition entre le bassin du Rhône, qui alimente les eaux françaises de la Méditerranée, et celui du Pô qui se jette dans l’Adriatique. Avant ça, dès les premiers kilomètres, je laisse ma langue maternelle derrière moi au bois de Finges. A partir de là, et c’est un des aspects excitants du voyage, ça changera encore souvent jusqu’à ce que j’entende le turc autour de moi. Rien de mieux pour le dépaysement recherché : c’est qu’il soit aussi activé par le sens de l’ouïe et par le jeu des langues.

Plus loin sous un ciel gris, les arbres longilignes, qui bordent une route rectiligne, amplifient l’effet donné par l’encaissement de la vallée du Rhône qui impose la seule direction possible pour avancer. Et brusquement, à Brigue, la route du col. Le poids des bagages, pas vraiment ressenti en plaine, se manifeste tout à coup. Au ralenti, je progresse avec l’enchantement de l’effort.

Bel alignement de peupliers dans la vallée du Rhône. 

Enfin, le faîte du voyage est atteint, je n’irai pas plus haut. Mais ce n’est pas pour autant que les difficultés sont derrière moi ! Les Alpes sont peut-être les plus hautes, mais elles n’ont pas l’apanage des bosses qui font suer les cyclistes. Les Balkans en comportent de dignes prétendantes. D’autres défis se présenteront, c’est promis, jusqu’au dernier kilomètre ! Mais pour l’heure, je profite de la descente à pic sur Domodossola, un vrai bonheur malgré la fine pluie, à plus de 70 km/h.

Le point le plus haut du voyage. 

Ma destination du jour, Stresa, est une ville coquette sur les rives du Lac Majeur. Mélangé aux chics touristes de ce week-end de Pentecôte, je profite du splendide décor et me félicite de voir, après deux jours d’un programme ambitieux (plus de 300 km), que tout roule ! Un excellent augure pour la suite. Cette traversée des Alpes bien accomplie en devient plus que symbolique : c’est alors pour moi la certitude que je suis capable, physiquement, d’aller jusqu’au bout.

Le Lac Majeur à Stresa. Les Alpes sont passées. 
J3

09.06.2003

Etape 3 • 90 km • Cumul 397 km

Il me reste moins de 100 km jusqu’à Milan, mais je ne peux pas me relâcher sur la route. Je dois y arriver assez tôt dans l’après-midi, parce qu’après avoir bouclé cette première phase du voyage il faudra encore prendre le train en sens inverse : passer en tunnel sous le col du Simplon et redescendre le Rhône, en récupérant tranquillement des mes efforts jusqu’à Genève.

L’approche de la métropole lombarde contraste avec la tranquillité des rives du Lac Majeur. Je traverse ses villes satellites sous un soleil éclatant. Je suis la route N 33, qui mène au cœur même de la cité depuis le Simplon, et qui se confondait à la numérotation E 62 avant que celle-ci ne saute sur l’autoroute parallèle.

Heureusement c’est un jour férié, la circulation reste agréable. Peu à peu on ressent tout de même la présence, encore lointaine, d’une gigantesque planète humaine qui exerce son attraction sur tout ce territoire, une aire urbaine de 4 200 000 habitants.

J’adore cette façon d’aborder une grande ville, cette montée en puissance, qu’il est impossible de ressentir en s’y rendant par les autoroutes, confinées dans leur corridor, ou en train, dont les abords des voies sont souvent des zones laissées à l’abandon. A vélo, sans habitacle, on y pénètre en s’imprégnant de tout ce qui les compose : les villes excentrées développées en cités-dortoirs, la couronne extérieure où s’établissent les vastes surfaces commerciales, les quartiers plus modernes de banlieue, les industries flambant neuves et celles qui ont résisté au siècle de la modernisation urbaine... On est pris dans une dynamique folle, avec l’impression que le monde s’accélère au fil des tours de roues.

Une fois le périphérique autoroutier franchi, l’urbanité prend forme. Ce passage est aussi un symbole dans mes repères par rapport au réseau routier européen, puisqu’il s’agit d’un tronçon de l’axe E 35: depuis Genève où passe l’E 25, j’ai accompli l’équivalent d’une maille ouest-est dans le quadrillage des routes de référence.

Poursuivant vers le centre, ma route est une radiale typique du réseau strictement radio-concentrique de Milan. Elle traverse les ceintures routières successives et devient de plus en plus une avenue. Les trams apparaissent, les feux aux carrefours, les trottoirs vivants. C’est ça le poumon de la ville, le Milan des Milanais, pas celui des pendulaires et des touristes ! Je distingue de loin une arche : la Porta Sempione, évidemment. L’entrée historique de la ville pour les voyageurs ayant franchi les Alpes. Me voici à destination, bien dans les temps. Alors je donne encore quelques coups de pédale triomphants jusqu’à la place du Dôme, pour parachever cette balade urbaine jusqu’au cœur même de la cité, avant de me rendre à la majestueuse gare centrale. 9 juin 2003, je me donne rendez-vous pour la suite en septembre et rentre à la maison bercé sur les rails de la ligne Simplon.

La place du Dôme à Milan. 
J4

11.09.2003

Etape 4 • 90 km • Cumul 487 km

Trois mois plus tard, le 11 septembre 2003, je m’apprête à regagner le point où mon voyage s’était interrompu : la gare centrale de Milan. Cette fois, c’est reparti pour dix-huit jours que je me réjouis vraiment de vivre, après mes trois premières étapes de mise en bouche.

Pour ce nouveau départ, tout est bien rodé. Un premier moment de stress me gagne en gare de Genève, alors que le train pour Milan est à quai. Le chef de train me fait d’abord courir d’un bout à l’autre du convoi pour embarquer mon vélo. En m’installant enfin, je me rends compte qu’il me manque un sac, resté à quai. Alors que l’annonce de départ a déjà retenti, je saute du train malgré l’avertissement du contrôleur, et sprinte pour le récupérer là où je l’avais abandonné. Ouf ! tout est là, je peux m’asseoir, respirer un bon coup et espérer que la suite des aventures sera plus sereine… Mais à Brigue, en descendant le vélo du train pour prendre la correspondance pour Milan, un rayon de roue se brise ! Je n’ai pas encore roulé que je dois déjà régler un problème mécanique. Je peux rafistoler ça pour remettre le vélo en état de marche sans pouvoir toutefois remplacer le rayon cassé : j’ai surestimé la résistance de ma machine et n’ai embarqué, comme seules pièces de rechange, que des chambres à air ! Avec près de trente kilos de paquetage quand mes gourdes sont pleines, ça reste limite. On verra bien ce qu’il en adviendra, aujourd’hui j’ai envie de rouler, pas de poiroter chez un mécanicien à Milan !

A peine arrivé en gare centrale, à 14h30, je me mets en route et sors de la ville par l’est, vivant le phénomène inverse de mon entrée en ville : l’attraction de la ville qui se relâche lentement, l’urbanisation qui s’estompe pour faire place à la vaste plaine. Mais les zones d’activité bordent de manière presque ininterrompue ce ruban routier, ce qui génère un trafic de poids lourds oppressant. J’ai plusieurs fois l’impression qu’ils me frôlent l’épaule, et on me fait aussi comprendre que ce n’est pas ma place là. Soulagé d’en finir avec ça à mon arrivée à Brescia, mais aussi que le bricolage express de ma roue ait tenu le coup, je me laisse guider par le hasard au centre ville vers une auberge rudimentaire. Au cours de ma balade du soir, je m’offre pâtes et glace géante, de quoi bien me caler avant une nuit qui se doit d’être bienfaisante. Un repos essentiel dans la mesure où mon corps sera vite mis à rude épreuve et, poussé par le désir de voir chaque jour ma brèche vers l’Orient s’ouvrir un peu plus, je ne prévois pas de journée sans vélo.

J5

12.09.2018

Etape 5 • 127 km • Cumul 614 km

Cette journée commence par un cauchemar à quatre heures du matin. A cet instant, il me faut un certain temps pour me rendre compte que les coups donnés à grand fracas contre la porte de la chambre sont bel et bien réels. « Polizia, apri la porta ! », me crie-t-on. A peine sorti de mon sommeil profond je m’exécute lentement. J’ai droit à un puissant jet de lumière halogène en pleine figure, et plusieurs fiers carabinieri pénètrent dans ma chambre. Sur un ton sec et accusateur, on me demande ce que je fais là, pendant que d’autres fouillent mes affaires étalées. On vérifie scrupuleusement mes papiers, puis finalement la patrouille m’abandonne à mon sort. J’ai quand même le temps de demander ce qu’ils me voulaient. Alors on me dit tranquillement que cette vétuste auberge est réputée pour abriter des adeptes de trafics pas tout à fait réglementaires… Bien ! Me voilà un peu bouleversé, et ma nuit gâchée. Sans avoir vraiment pu refermer les yeux, je quitte ce lieu maudit un peu plus tard pour aller déjeuner en me baladant en ville. Je me hisse jusqu'au château pour admirer de haut cette cité bâtie au pied des Préalpes lombardes, forte de 190 000 habitants.

La ville de Brescia depuis le château. 

Revigoré par cette petite escapade dans la fraîcheur matinale d’une journée qui s’annonce ensoleillée, me voilà prêt pour reprendre la route vers l’est. Depuis Brescia, cette direction est donnée par la route européenne E 70, qui arrive de Turin sans passer par Milan, et poursuit sur Trieste. Elle débute son parcours sur les rives espagnoles de l’Atlantique en Galicie, et gagne sans interruption la côte de la mer Noire en Bulgarie. Je m’apprête à suivre, pour un certain temps, une parallèle plus ou moins proche de son tracé.

La suite de la journée est plus apaisante que le réveil, bien que le rythme du parcours soit assez soutenu. Je suis aidé pour cela par un sympathique sexagénaire qui me "tire" à vive allure dans le sillage de sa sortie hebdomadaire. Il m’emmène par sa route favorite au bord du lac de Garde, puis je poursuis seul jusqu'à Vérone.

Avant d’atteindre la ville d’art, je croise l’autoroute qui porte la numérotation E 45. Comme je roule toujours dans le corridor de l’E 70, je me trouve à cet endroit à un carrefour entre deux axes transcontinentaux de référence… Une situation qui n’a qu’une importance administrative, mais qui confère à un banal échangeur autoroutier la sympathique particularité d’être un point de raccordement entre les quatre extrémités du continent.

A Vérone, je profite pour faire une petite visite de la célèbre cité de Roméo et Juliette, bâtie sur les rives de l’Adige. En pique-nique devant les arènes je m’amuse de voir tous ces touristes me dévisager. Ils sont confondus dans la masse qui s’extasie devant le grandiose amphithéâtre, et moi je me sens un peu l’intrus dans la ville, le cycliste solitaire qui, sur sa route que personne ne connaît, se glisse de manière éphémère dans ce décor stéréotypé.

Les Arènes de Vérone. 

Plus tard, en m’approchant de Vicence, ma roue arrière donne des signes de faiblesse. Le voilement dû au rayon manquant s’est accentué. Il est grand temps de m’en occuper. Je m’arrête chez un mécanicien pour vélos à l’entrée de la ville, qui me redresse la roue illico en me vantant les rayons « Swiss made » qu’il me fixe à la place de ceux, de qualité médiocre me fait-il savoir, qui ont donné des signes de fatigue. Il effectue même un petit service de routine à la bécane, le tout gracieusement offert. Prévenant, il me conseille d’embarquer avec moi quelques rayons supplémentaires, de peur qu’une fois hors d’Italie je risque de ne plus en trouver si facilement. Me voilà équipé de quelque matériel supplémentaire, prêt à affronter de nouvelles déconvenues mécaniques.

Vicence et sa Piazza dei Signori. 

Il ne me reste alors plus qu’à rejoindre le centre ville et trouver un hôtel de bonne fréquentation… Je trouve un deux étoiles très correct. Après une bonne soirée à visiter cette troisième ville du jour, je m’endors sans peine dans la tranquillité qui m’a fait défaut ce matin, quand se mettent soudain à retentir, sous ma fenêtre, des castagnettes espagnoles qui se donnent en concert de minuit. Désespéré après ma pénible expérience nocturne précédente, je me mets à penser que le camping en pleine nature, finalement, serait une bonne solution pour un repos garanti !

J6

13.09.2017

Etape 6 • 173 km • Cumul 787 km

Je choisis sur la carte un itinéraire hors des grands axes pour cette étape. Peu après Vicence, ma route traverse Cittadella, une cité emmurée dans son enceinte de brique du XIIIe siècle. Quelques coups de pédales plus loin, c’est Castelfranco Veneto, une autre citadelle encerclée. Ces villes fortes profitent aujourd’hui de cette configuration historique, ne disposant que de rares points de passage sous la forme de portes étroites dans la muraille, qui empêchent toute invasion par plus de trafic que ce qu’il n’en faut. Et c’est encore un des grands avantages du voyage cycliste qui se manifeste ici : pouvoir suivre une route en passant tout droit, directement au cœur des choses, alors que le trafic habituel est dévié sur les routes d’évitement qui effacent la présence de ces vestiges vivants.

L'une des quatre portes à travers les remparts de la ville fortifiée de Cittadella : la Porta Treviso.

Puis je me lance sur la Via Postumia, héritage du réseau des voies romaines[1]. Elle était à l’époque le lien terrestre entre les actuels golfes de Gênes et de Trieste. Ce tronçon subsistant, au nord de Trévise, n’est plus qu’une route de campagne, au tracé rectiligne de 30 km à travers les cultures d’une région fertile, et bien loin des axes internationaux de notre époque. Je fais une pause près du terrain de football d’un petit village isolé. Arrive le tenancier de la buvette, un ex-immigré revenu de Suisse. Il se rappelle les bons souvenirs de ses années d’exil, et me remet quelques victuailles de sa buvette au passage.

Arrivé au bout de l’interminable ligne droite, je sais que la journée sera encore longue. Pour suivre ma direction hors des grands axes de trafic je suis obligé de progresser en zigzag de village à village. A plusieurs reprises, je traverse des fleuves, presque à sec dans leur lit devenu trop large, qui descendent des Dolomites pour se jeter quelques kilomètres en aval dans l’Adriatique. Le vent s’est levé, il me souffle en pleine face. La fin de l’étape est dure et je dois batailler pour atteindre mon objectif du jour, la petite ville de Palmanova. J’y suis presque quand je passe, comme la veille mais avec une maille de plus à l’est, à proximité d’un échangeur où le corridor routier ouest-est de la E 70 croise un axe européen nord-sud de référence, l’E 55 cette fois-ci.

Palmanova, c’est un modèle de géométrie parfaite appliquée à l’urbanisme, bâti au XVIe siècle sous l’influence des théories de ville idéale de la Renaissance. Une ville forteresse construite en quatre anneaux bâtis autour d’une grande place hexagonale, puis entourée par des chemins de ronde étoilés, constitués de murailles, de digues et de tranchées. Elle devait assurer la défense des frontières orientales de la République de Venise, menacée par les attaques des Turcs et des Autrichiens. Istanbul est encore bien loin, mais c’est bien tout proche d’ici que les Turcs se sont infiltrés dans le monde occidental, au temps de la grandeur de l’empire ottoman.

Palmanova, "la ville la plus parfaite du monde".

Seules trois portes permettent de passer à travers l’enceinte de la cité. 5 000 habitants vivent aujourd’hui paisiblement à l’intérieur. L’extension de la ville semble figée pour l’éternité par ce bouclier. L’ensemble, unique au monde, est classé monument national. L’arrivée dans cette ville est un grand moment pour moi, après plus de 170 km éprouvants mais bien négociés. Je suis d’autant plus réceptif à la richesse du patrimoine que cette cité restitue aux amateurs d’urbanisme, que j’y arrive par un style de voyage dont le rythme et l’effort se rapprochent de ce que le peuple de l’époque connaissait. Pas de moteur, une entrée en ville vécue comme l’aboutissement d’une longue épreuve, après laquelle on ne rêve que d’un bon repas et d’une longue nuit ! Je ne regrette vraiment pas le détour que j’ai dû faire pour qu’elle se trouve sur mon itinéraire. A la tombée de la nuit, je savoure son atmosphère particulière, autant que le festin de pâtes et protéines que mon corps réclamait tant.

La gigantesque place centrale de Palmanova. 
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[1] Le réseau de voies romaines fut créé à partir de 312 av. J.-C. dans l’optique de parcourir tout l'empire à partir de Rome. La via Postumia a la particularité d’être une des seules voies principales à ne pas partir de Rome : elle reliait les cités de Gênes, sur la côté Ligurienne, et Aquilée, aujourd’hui petite ville côtière de l’Adriatique de la province d’Udine.

J7

14.09.2003

Etape 7 • 136 km • Cumul 923 km

Cette nuit à Palmanova, pas le moindre bruit pour troubler mon sommeil. Enfin une vraie nuit ! Comme c’est dimanche, la ville se réveille dans le calme.

Ma route atteint enfin la mer au Golfe de Trieste, à 15 km de la ville du même nom, postée à l’extrémité d’une excroissance de la botte italienne vers les Balkans. A cet endroit, je tombe sur l’arrivée d’une course cycliste. Depuis là, les participants regagnent Trieste en longeant côte. Je me joins à un des nombreux groupuscules pour me faire tirer dans leurs roues. Je dois forcer pour garder le rythme, mon attirail n’est pas vraiment adapté à leur allure sur des vélos ultralégers, mais au moins je me cache du vent qui souffle fort de face.

Arrivé à Trieste, je me trouve devant plusieurs choix d’itinéraires pour poursuivre vers l’est à travers les Balkans, en direction d’Istanbul. L’E 70 regagne Ljubljana et Zagreb puis Belgrade, son point de croisement avec l’E 75. On prend alors celle-ci vers le sud jusqu’à Niš, au croisement avec l’E 80, la voie d’entrée en Turquie qui traverse toute la Bulgarie. Ce trajet est le plus court et emprunte à 80 % des autoroutes ; il est l’itinéraire le plus indiqué aux véhicules motorisés. Il relie logiquement les pôles économiques, traverse des zones de plaine bien développées et prospères. Mais il passe à côté d’autres richesses, en évitant les régions de collines et de montagnes, plus au sud. Ma route va donc s’écarter de ce corridor de transit, pour pénétrer dans l’authenticité et la confidentialité du cœur des Balkans. Je pourrai de cette manière faire aussi étape dans une autre capitale, une grande ville secrète et isolée qui symbolise plus que toute autre les mutations qu’ont connues les Balkans au fil des siècles et jusqu'à notre époque, à savoir Sarajevo.

Trieste, dernier bastion latin avant les peuples slaves. 

Pour sortir de Trieste je quitte aussitôt le bord de mer et monte vers les collines slovènes. Finie, la grande partie de plaine du parcours, du lac Majeur au Golfe de Trieste, à travers les nombreux affluents du Pô, puis l’Adige et autres fleuves. Depuis le Simplon, j’ai eu l’occasion de soigner ma vitesse de croisière moyenne. Dès maintenant, je me recale sur les petits braquets pour partir à l’assaut des nouvelles difficultés d’un parcours au profil nettement moins « lisse ». Je retrouverai donc aussi sans tarder la récompense suprême de ces efforts : des descentes de pur plaisir.

La Slovénie : j’entre sans formalité dans le plus septentrional des pays qui ont formé ensemble la Yougoslavie avant son démantèlement[1], et qui s’apprête à adhérer à l’Union européenne en 2004. Suite à la défaite des ex-communistes lors d’élections en 1990 et devant l’impossibilité d’une entente sur un avenir au sein d’une nation yougoslave avec les nationalistes Serbes, elle a obtenu son indépendance au prix d’une guerre de dix jours contre les forces serbes en 1991. Seule l’histoire du XXe siècle l’avait en fait momentanément éloignée du monde occidental. Ses villes portent la marque des Habsbourg et de l’empire Vénitien, ses paysages de montagnes à la Suisse sont familiers : c’est un condensé d’Europe centrale, avec même un tout petit débouché sur la mer.

Je ne roule que 30 km dans ce petit pays, loin de Ljubljana, sur une route qui retombe plus loin sur la côte croate au-delà de la péninsule d’Istrie. Je ne vois donc que peu de cet état charnière entre Alpes et Balkans, mais la région traversée est une belle contrée de forêts et prairies sauvages. J’enchaîne les dénivelés par des bourrasques de vent déstabilisantes, qui ont même envoyé devant moi une voiture dans les choux, entraînée par sa caravane.

Paysage de Slovénie. 

Je discute avec le douanier croate à la seconde frontière du jour, il me demande si j’ai besoin d’un docteur… Mon projet s’apparente à ses yeux à de la folie pure. Amusé, je redescends vers la mer et m’arrête en ville de Rijeka. Cette ville de près de 200 000 habitants est le port principal de la longue côte de Croatie, et on n’y trouve que trois hôtels… Heureusement elle est mieux garnie en cafés et restaurants, ce qui me permet de tourner définitivement la page italienne en passant aux bières du cru : à côté des grandes marques nationales de type pils, Ožujsko et Karlovačko, je me rabats avec curiosité une bière noire plus artisanale, la Tomislav Pivo.

Le centre de Rijeka. 
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[1] Jusqu’en 1992, la Yougoslavie était composée de 6 républiques : Bosnie-Herzégovine, Croatie, Macédoine, Monténégro, Slovénie, Serbie.

J8

15.09.2003

Etape 8 • 112 km • Cumul 1053 km

L’atmosphère est déjà très différente de l’Italie ici à Rijeka. Je m’y sens tout de suite un peu plus dépaysé, et très impatient de poursuivre ma route vers de nouvelles découvertes. Dès les prochains tours de roues je me retrouverai en « terra incognita »... Historiquement pourtant, cette région n’est pas si insolite pour un Occidental. Avant de former une des six républiques de la Yougoslavie, la Croatie a subi en alternance les influences de Venise, de l’Autriche et de la Hongrie. Contrairement aux autres régions des Balkans, elle a résisté aux menaces de l’Empire ottoman qui cherchait à progresser en Europe.

Dans l’histoire plus récente, de nombreux mouvements nationalistes dégradèrent ses rapports avec la Serbie dès le début de leur union en 1918[1]. Et c’est en 1991 qu’elle connu une trajectoire indépendantiste parallèle à celle de la Slovénie, mais qui déboucha sur une guerre bien plus longue et meurtrière. Les Serbes locaux de Croatie, nombreux dans la région de Krajina, furent soutenus par l’armée fédérale de Yougoslavie pour contrer l’hégémonie des Croates sur leur territoire. Les combats causèrent pertes humaines croates dans un premier temps, puis exodes serbes par la suite, par dizaines de milliers, jusqu'à la reconnaissance internationale des frontières croates en 1995. Aujourd'hui la Croatie est un pays pacifié qui cherche le rapprochement avec l’Union Européenne et l’OTAN, et se met en évidence comme destination touristique de premier plan.

Pour le petit-déjeuner, les clients de mon hôtel deux étoiles sont priés de se rendre vis-à-vis, à l’hôtel Continental, le trois étoiles de la ville. Après ça je demande encore à la réception de l’hôtel la clef d’une chambre située le plus haut possible du terne bâtiment, et admire le soleil qui se lève sur la ville et le golfe de Kvarner. A partir de là et jusqu'à son extrémité à Dubrovnik, la côté croate est un chef-d’œuvre de tectonique, gracieusement irrégulière et éclatée. Elle contient la plus grande concentration d’îles[2] de la Méditerranée.

Rijeka, et au fond l'Istrie. 

La route côtière, qui offre des vues absolument magnifiques sur ce spectacle, est un tronçon de la route européenne E 65. C’est l’axe qui relie les eaux suédoises et polonaises de la mer Baltique aux eaux qui baignent les îles grecques. Il pénètre en Croatie depuis la Hongrie et passe par Zagreb avant d’atteindre l’Adriatique à Rijeka. Depuis là, je l’emprunte sur exactement 67 km en direction de Split et Dubrovnik. Cet itinéraire a la réputation d’être très fréquenté en été. Bien sûr, l’attractivité touristique de la côte n’a plus de secret pour les plaisanciers lassés des classiques de Costa Brava, Côte d’Azur ou Rimini et qui recherchent une côte où la nature reste encore l’élément dominant du paysage. Mais comme la haute saison est passée je suis presque seul en longeant les falaises. Le tableau est à couper le souffle, dans les deux sens du terme : l’eau calme, d’un bleu profond, reflète un soleil brillant qui blanchit les roches de la côte déchiquetée et des multiples îlots. La végétation est rouge orangée. Et ce décor est mis en mouvement par un vent contraire qui semble ne plus vouloir me quitter.

La côte croate avec l’île de Krk et la route E 65. 

A Senj, petit port tranquille, je quitte la côte et attaque pour de bon la « traversée des Balkans ». Je grimpe le col de Vratnik à 700 m d’altitude, d’où l’on aperçoit encore la mer. Au sommet j’y atteins exactement mon millième kilomètre de route. C’est là aussi que je tourne définitivement le dos aux eaux de l’Adriatique. Je me retrouve alors du côté de celles qui se déversent dans la mer Noire, par le Danube.

 Senj, d’où l’on peut entamer la traversée des Alpes dinariques par le col de Vratnik.

Du Vratnik comme de la Maloja, les eaux séparées finissent par se rejoindre à travers un mince bras de mer, le Bosphore. Un point commun encore trop lointain, trop vague à mes yeux, pour que je puisse m’imaginer en train de le traverser au terme de mon périple. Pourtant je m’en rapproche ! Dans la même logique des cours d’eau, portés par la gravitation, je pourrais m’y laisser aller. Mais les Alpes dinariques, qui se prolongent sur plusieurs massifs jusqu'aux frontières d’Albanie et de Grèce, ne font que commencer ici à me livrer leurs secrets.

Le changement principal, ici, n’est pourtant pas de passer cette barrière des eaux. C’est de le faire à un endroit où elle coïncide à peu près avec la limite entre ce qu’on peut appeler aujourd’hui les «vieille» et «nouvelle» Europe. Le bassin du Danube, qui remonte jusqu’en Forêt Noire, était encore assimilé il y peu à un autre continent au-delà de Vienne. On a pu profiter du lever du rideau de fer pour connaître Prague, Bratislava, Budapest ou Zagreb, mais restent encore les moins connues Sarajevo, Belgrade, Bucarest, Sofia… Et surtout tout le territoire sillonné par des chemins dérobés entre ces métropoles. Me voilà donc cette fois vraiment en territoire neuf, de mon point de vue en tout cas. C’est une belle satisfaction de savoir que j’ai réussi à rejoindre ce lieu uniquement à la force des mollets, en seulement huit jours et en partant de chez moi. La découverte de nouvelles terres ne doit pas se faire forcément au terme de voyages au long cours ou à partir d’un aéroport !

Et les voici ces terres. Après le col, c’est la plaine, parsemée de rares maisons dont quelques ruines abandonnées. Cette région de la Croatie, déjà très peu peuplée, a visiblement été touchée par les exodes provoqués par la guerre. Je fais étape dans la première ville rencontrée, Otočac, qui a plutôt l’aspect d’un grand village. Dans la seule rue du centre, certains bâtiments gardent les traces de batailles de rue, criblés d’impacts de balles ; d’autres ont été restaurés. Mais l’ambiance est sympathique, festive. Les habitants veulent tourner la page, retrouver la douceur de vivre.

Heureusement il y a aussi un hôtel, style foyer pour étudiants typique des pays de l’ancien Bloc soviétique. Ses seuls occupants actuels sont des ouvriers qui travaillent sur un chantier d’autoroute pas loin de là. A propos de construction d’autoroutes, le pays possède un réseau très peu dense en comparaison avec les standards que nous connaissons plus à l’ouest. Il entreprend activement de le développer en plusieurs lieux, et cette volonté gagnera sûrement aussi prochainement son voisin, la Bosnie-Herzégovine, l’un des rares pays d’Europe, avec l’Albanie, la Moldavie ou l’Islande, à ne pas avoir d’autoroute sur son territoire.

Ce soir, je fais mes achats de subsistance dans les petits magasins qui présentent leur marchandise derrière un comptoir, ce qui me force à des astuces linguistiques pour me faire comprendre. Je trouve ensuite un bar pour la bienfaisante bière du jour et me rends dans l’unique restaurant du coin pour une généreuse assiette de grillades. Et c’est ce soir-là que j’apprends au téléphone de l’hôtel que le bébé que ma femme attend sera un petit garçon. J’en suis évidemment enchanté !

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[1] Il s’agissait alors du « Royaume des Serbes, Croates et Slovènes », né des Etats indépendants de Serbie et de Monténégro étendus aux régions slaves du sud de l’Autriche-Hongrie, et rebaptisé Yougoslavie en 1929.

[2] On compte 1185 îles dont 66 sont habitées ; la plus grande, Krk, est celle qui se trouve le plus proche de Rijeka.

J9

16.09.2003

Etape 9 • 147 km • Cumul 1181 km

Depuis Otočac, je roule dans la brume matinale à travers des contrées où les traces visibles de civilisation se résument à peu près à seule la route sous mes roues. Parfois, elle a encore conservé un revêtement de pavés, assez peu confortables pour rouler. Je prends peur en m’imaginant que tout le reste du voyage sera ainsi, mais ils disparaissent aussitôt pour refaire place à un asphaltage très correct. Je suis d’ailleurs surpris de la qualité des routes, en général bonne.

Une route pavée dans un village de Croatie. 

J’ai un peu de peine à trouver l’embranchement que j’attends et qui, depuis la route principale, doit me mener à travers le parc national des lacs de Plitvice. Je prends un peu par hasard un chemin interdit au trafic qui s’enfonce en forêt, et après une errance tranquille je découvre ces fameux lacs idylliques aux eaux turquoise, qui déversent leur trop-plein les uns dans les autres par des cascades à travers les collines boisées. J’y suis arrivé par un itinéraire presque secret, à l’opposé de l’accès « officiel » destiné aux visiteurs motorisés. Ce site est l’une des grandes attractions naturelles du pays, et en me rapprochant du cœur du parc je commence à croiser quelques touristes fraîchement parachutés en car depuis leur hôtel de la côte ou de Zagreb. Poussant mon vélo, je m’essaie sur les chemins de rondins de bois qui contournent les lacs contre les falaises. C’est le piège : je me retrouve au pied de longs escaliers pour remonter vers la route, et les groupes de visiteurs y descendent tout à coup par dizaines, malhabiles touristes de ville sur des parcours de trekking face à ce cycliste qui n’a rien à faire là... Je n’ai pas d’autre choix que de me frayer un passage en portant mon vélo et son chargement, près de cinquante kilos sur l’épaule !

 Les falaises et les eaux turquoise du parc national de Plitvice.

Pour la deuxième partie de la journée, je fais mon entrée en territoire de Bosnie-Herzégovine. Dès le premier virage, le pays affiche sa particularité. Un minaret se dresse dans la campagne. Dans cette partie du pays, musulmans et Croates sont unis en une fédération, qui partage l’autre moitié du pays avec les Serbes de la Republika Srpska, depuis l’Accord de Dayton[1] de 1995. Cette présence enclavée du monde musulman en pleine Europe chrétienne remonte aux quatre siècles où la Bosnie était une province ottomane, dès 1463. L’islam y a été rejoint dans la bonne entente par l’orthodoxie, le catholicisme et le judaïsme. Les descendants de ces ethnies composent aujourd'hui l’un des plus étonnants métissages culturels d’Europe. Plus que partout ailleurs, le pays a absorbé des influences germaniques, latines, ottomanes et slaves au fil des passages dans ses vallées. Mais il reste qu'aujourd’hui, les citoyens serbes, croates et musulmans peinent à se forger une identité nationale commune, et les tensions réveillées par la guerre ne s’effacent pas par la magie d’un Accord de paix.

L’entrée en Bosnie-Herzégovine, caractérisée par le minaret qui remplace le clocher d’église de nos villages. 

Pour ma part, j’arrive à Bihać, ville située dans un cadre naturel enchanteur dans une vallée des Alpes dinariques. Puis la route suit un peu la rivière puis se faufile entre les collines, où chaque virage cache une nouvelle côte ardue. C’est un paysage de broussailles grillées par la sécheresse, avec quelques arbres isolés. Je suis surpris par la dispersion des habitations. Il n’y a pas de centralité villageoise, la vaste campagne est clairsemée de maisons très éloignées l’une de l’autre, à peine groupées en hameaux. Et beaucoup de ruines récentes bordent la route, vestiges abandonnés des batailles menées lors de la guerre civile qui divisa les 4,5 millions d’habitants de cette république de 1991 à 1995, et causa la mort de plus de 100 000 personnes. Les Bosniens croates indépendantistes y finirent par se retourner contre les musulmans (ceux qu’on nomme les Bosniaques), qui avaient pourtant été dans un premier temps leurs alliés face au soulèvement des Serbes de Bosnie qui souhaitaient rester attachés à Belgrade. Par les exodes et la purification ethnique, le pays perdit près d’un tiers de la population. La fracture est encore lourde, bien que le repeuplement soit en cours depuis la mainmise de l’ONU et l’intervention de l’OTAN. Celle-ci est encore très présente avec les 17 000 hommes de la SFOR, la force internationale de stabilisation. Je croise des patrouilles de véhicules militaires canadiens ou italiens qui sillonnent les routes du pays, rebaptisées en noms de code comme Blue Bird, Lesley, Diamond, etc. C’est quasiment le seul trafic qui accompagne ma progression. Il y a bien quelques camions qui circulent entre Sarajevo et le port de Rijeka ou l’Italie, mais à part ça j’ai l’impression de traverser un territoire fantôme.

La nature tranquille près de Bihać.
En pleine campagne de Bosnie, des maisons dévastées par la guerre. 

Je poursuis l’étape par une interminable lutte contre le vent sur une route plane, qui traverse une vaste dépression tectonique dénudée. On appelle ça un polié, formé par le phénomène karstique de corrosion souterraine du calcaire. Je me mets à penser que ma seule chance de trouver un logis sera un motel pour routiers. Et en effet, à 53 km de Bihać, je vois le Motel « n° 9 », à proximité de la petite ville de Bosanski Petrovac. Je suis épuisé et il me convient tout à fait.

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[1] L’Accord de paix négocié à Dayton (Ohio), signé à Paris le 14 décembre 1995, se base sur les principes de paix élaborés à Genève en septembre 1995, afin de mettre fin à la violente guerre interethnique de Bosnie. Il maintient la Bosnie-Herzégovine dans ses frontières internationalement reconnues et entérine la division entre l’entité bosno-serbe et la Fédération musulmane et croate.

J10

17.09.2003

Etape 10 • 157 km • Cumul 1338 km

Quand je repars le matin, le vent est tombé. Les conditions sont très agréables pour rouler, c’est le rêve. Fraîcheur et brouillard font lentement place à un grand soleil, toujours au milieu de ces prés grillés par la sécheresse. Les cols s’enchaînent, des montées presque au pas de marche et des descentes à concurrencer la vitesse d’une Yugo, la voiture populaire en ces lieux. Entre deux cols, le fond de vallée apparaît comme une oasis, baigné d’une eau scintillante entre gorges et prés arborisés. Enfin quelques villages, aussi. Dans l’un d’eux, je m’arrête chez un épicier tout content d’avoir un client étranger : quand je veux payer mes bananes il me lance « Geschenk ! » et m’offre encore d’autres fruits et boissons. La présence humaine est sinon exclusivement agricole. Des bottes de foin empilé à l’ancienne en forme de Barbapapas géants sont dispersées dans les champs. En croisant des passants ou des enfants devant leur école, je réalise à quel point mon incursion devient une attraction pour les gens. On se salue, ils rigolent et crient.

La sécheresse de l’été 2003 a marqué les paysages de Bosnie-Herzégovine. 
Les champs, cultivés sans motorisation, et leurs Barbapapas de paille. 

A Jajce, alors que j’ai déjà plus de 100 km dans les roues, je m’aventure vers un raccourci qui m’offre un col avec 300 m de dénivelé supplémentaire par rapport à la route habituelle mais me fait économiser 30 km, d’après la carte, pour arriver à Travnik. C’est dans cette ville-ci, proche de Sarajevo, que je souhaite passer la nuit, pour prendre de l’avance sur l’étape du lendemain et m’octroyer du temps libre pour visiter la capitale. Les gens chez qui je me renseigne ne semblent pas vraiment connaître l’itinéraire qui m’intéresse ; je m’y engage tout de même en flairant un risque payant. Cela s’avère assez vite plus ardu que prévu : la route devient chemin caillouteux, le long d’une rivière. C’est par contre très tranquille, beau et sauvage, la pleine nature. Après une heure arrive un embranchement : le grand dilemme ! Je prends le chemin le mieux entretenu, mais sa direction diverge de plus en plus avec celle que je pense devoir suivre. Je redescends et m’essaie sur le second chemin. Ça devient vite le parcours du combattant sur des cailloux de plus en plus gros et en côte raide. Puis soudain le chemin devient broussailleux. J’applique alors sans hésitation la règle d’or à appliquer dans ces cas-là dans les pays qui ont connu la guerre récemment : ne pas s’aventurer au-delà des sentiers battus là où des traces de passage ne sont pas visibles. Les lieux ou chemins non fréquentés sont en principe abandonnés par la population pour de justes raisons. Des raisons sinistres, puisqu’on craint la présence de mines antipersonnel, dont plus d’un million ont été déposées dans le pays. Et la région de Travnik fait partie des zones les plus infestées.

Je reviens en arrière pour la deuxième fois. Je persiste alors sur le premier choix et grimpe, grimpe, grimpe… jusqu’à ce que j’arrive à une maison habitée, complètement esseulée ! La famille qui y vit telle les ermites doit me prendre pour un extra-terrestre. Sous leur apparence de paysans d’un autre temps, ils me racontent beaucoup de choses que je ne comprends pas, mais je réussis néanmoins à avoir la confirmation que Travnik est bien dans cette direction, et qu’il reste 30 km. Courage ! Je continue à monter, la route s’enfonce dans la forêt et le soir approche. Je me demande quand même où cette journée va finir pour moi. Mais c’est aussi une péripétie pleine d’intensité, une de ces aventures qui font du périple quelque chose d’exceptionnel à vivre et d’inoubliable.

Une maison habitée complètement isolée dans la montagne. 

Après une longue errance dans les bois et des coups de pédale obstinés, je finis par atteindre le sommet du col. Je suis pleinement heureux d’y croiser de braves bûcherons qui m’indiquent la suite des réjouissances : une descente presque à pic sur Travnik, visible au loin ! C’est le grand soulagement, la rude épreuve est doublement réussie : je n’ai pas besoin de faire marche arrière pour connaître mon sort, et en plus j’arrive exactement là où je devais arriver.

Je ne dois pas trop me relâcher pour autant. Il reste encore une descente d’enfer qui requiert la plus grande attention. La pente est si raide que si je lâche les freins je me retrouve à 60 km/h sur des cailloux sans avoir pu crier gare. Plus bas l’asphalte réapparaît, et le chemin aboutit sur la grand-route à 10 km de Travnik. En arrivant, je m’installe à l’hôtel sans penser aux douleurs de ces efforts. J’ai suivi un instinct d’optimisme et de réussite, qui m’a poussé à avancer et avancer encore plutôt que de rebrousser chemin, et le résultat m’a comblé : j’aime bien les menus pimentés ! Le piment du jour s’appelait Karaula, ce mystérieux col situé à 1 179 m d’altitude.

Sans plus tarder je sors tout joyeux à la découverte de la charmante ville, à majorité musulmane, aux tons et à la silhouette urbaine d’apparence orientale. Ce que j’avais déjà constaté ailleurs se confirme ici : il y a beaucoup de vie dans ces villes, qui baignent dans une atmosphère très sereine et festive ; les gens cachent l’horreur vécue.

Travnik, petite ville amicale qui donne un avant-goût de Sarajevo. 
Les collines habillées de stèles blanches d’un cimetière musulman. 

Le plus difficile est de trouver un restaurant : il n’y a que bars, snacks et cafés, et je suis d’avis que mon corps mérite un vrai repas complet pour son travail ! Sinon on trouve de tout, et en plus à toute heure, dans des magasins super modernes. Un grand contraste avec le monde rural alentour, encore si typique, si proche de la Syldavie de Tintin…

J11

18.09.2003

Etape 11 • 96 km • Cumul 1434 km

Voilà six jours, depuis Brescia, que je passe du matin au soir plus ou moins sept heures fesses sur la selle. Les pauvres, surtout après la cavalcade de la veille, sont bien méritantes… Elles ont beau être habituées avec mes 12 km quotidiens de vélo à Genève, d’Onex à Plainpalais et retour. Elles sont quand même soumises ici à une épreuve de résistance peu commune, et elles me le font comprendre. Surtout au moment de reprendre ma monture. Une fois installées, elles s’adaptent finalement aux circonstances qui leur sont imposées. Mais elles sont soulagées de redécouvrir de temps en temps le confort de la marche, ce qui est prévu cet après-midi à Sarajevo. Les fesses peuvent se reposer, les pieds reprennent le rôle de support du poids du corps. Quant aux mollets et aux cuisses, rien à signaler, ils travaillent sans se lamenter malgré ces journées bien remplies. Avec les trois ou quatre pauses quotidiennes qui entrecoupent les efforts, tout roule !

Aujourd’hui, le programme varie un peu. J’avais comme objectif d’arriver à Sarajevo en onze jours. Il me reste moins de 100 km pour réussir. Voilà donc une étape un peu plus relax ! En cours de journée, je passe aussi la mi-parcours de mon programme, en jours comme en kilomètres (selon mes estimations sur carte, qui s’avèrent assez justes jusqu’ici). Je sens que mon rêve est en train de prendre forme, en tout cas il ne relève plus de l’utopie. Je suis ici au milieu de nulle part, comme on dit, mais bel et bien à mi-chemin entre Genève et Istanbul. C’est un beau moment de se remémorer la première moitié du voyage, qui fait déjà partie des souvenirs, tout en pensant à la suite, qui demeure une palpitante inconnue. Je commence à pouvoir m’imaginer une arrivée à Istanbul, et la vois forcément grandiose, alors qu’elle me semblait si lointaine et presque inconcevable au départ. Cette issue se précise de plus en plus !

Et sur le parcours du jour ? Une seule route traverse Travnik, encaissée dans sa vallée ensoleillée ce matin. Mais je descends à peine le long de la rivière pour me retrouver dans un brouillard total. Je croise quelques paysans sur leur charrette tirée par un cheval. Je cherche toujours Tintin planqué dans un transport de foin…

A quelques kilomètres de la capitale, un monde encore très rural. 

Puis j’arrive au raccordement de la route E 73 dans la vallée de la rivière Bosna, qu’il me reste à remonter jusqu’à la capitale. C’est un axe d’importance cruciale pour la Bosnie-Herzégovine : traversant le pays du nord au sud, il permet de le connecter d’une part à l’un des futurs grands carrefours de l’Union Européenne, Budapest, et d’autre part à l’un des débouchés maritimes de l’Adriatique, le port croate de Ploče. L’Union européenne l’a classé en tant que « corridor de développement[1] » international, mais les perspectives de voir se développer par là un désenclavement économique semblent encore bien lointaines. En effet, les infrastructures de transports (la route, le chemin de fer et le port), qui doivent servir de support à de nouveaux flux d’échange, en sont au stade le plus élémentaire, et leur amélioration est largement tributaire d’investissements privés pas forcément attractifs. Même s’il faut encore beaucoup de patience et d’optimisme pour des résultats concrets, le tronçon que je parcours devrait être le premier maillon modernisé de ce long corridor. Une autoroute, la première du pays, y est en construction.

La route actuelle est déjà signalée comme une semi-autoroute, avec un beau panneau d’interdiction aux cyclistes. Mais il n’y a aucune alternative pour remonter cette vallée ! A moins de revenir 5 km en arrière et de me taper un détour par deux cols… Comme je suis un peu impatient d’arriver, je me lance parmi les bolides. Le trafic est toutefois assez parsemé. Je suis juste un peu balancé par les masses d’air que m’envoient les quelques camions en me dépassant, et assourdi par leurs klaxons. Mais c’est supportable, je peux rouler à un bon rythme, en sécurité sur la bande d’arrêt d’urgence. Et tout à coup : chkling !, un rayon de ma roue arrière me fait gentiment savoir qu’il a trop souffert des chemins caillouteux de la veille. Heureusement que ce bon mécanicien de Vicence m'avait équipé en rayons de rechange robustes. Par contre je constate, épaté, que mes pneus, eux, sont toujours intacts et tiennent bien l’air : increvables !

Un peu plus loin, je peux enfin quitter la grand-route et pédaler tranquillement à travers la campagne. Une dernière bosse avant Sarajevo, et voici la descente finale, majestueuse, sur la ville. Elle est au cœur des montagnes, avec plusieurs sommets de plus de 2 000 m qui pointent à 20 km du centre.

Je passe entre le stade où furent ouverts les Jeux Olympiques d’hiver 1984, et de vastes cimetières musulmans aux stèles blanches. Je m’installe dans un sympathique petit hôtel au bord de la route qui quitte la ville vers l’est, ce qui m’évitera le lendemain de devoir traverser le centre à l’heure de pointe. Abandonnant mon vélo je me lance illico à grands pas à la découverte, en long et en large, de cette charmante petite métropole de 500 000 habitants.

Sarajevo, les trams jaunes à travers la vieille ville. 
Au cœur de Baščaršija, le quartier turc de Sarajevo. 

A l’image de tout le pays, Sarajevo est chargée d’histoire, au carrefour des grands empires qui se sont partagé les Balkans depuis sa fondation au XVe siècle. Les Turcs ont bâti sur les rives de la Miljacka, un affluent lointain du Danube, la ville ancienne encore préservée. Les traces architecturales orientales sont nombreuses, avec les minarets et les coupoles, et le dédale de ruelles étroites bordées de maisons basses à pans de bois du quartier turc, au nom un peu barbare de Baščaršija. L’extension urbaine, le Novo Sarajevo, fut réalisée sous domination autrichienne dès 1878. La passation de pouvoir par la force se mit cependant en place contre la volonté de la population, qui réclamait l’autonomie. En effet les Turcs avaient ici, plus que dans toutes leurs autres conquêtes européennes, fait preuve d’une grande tolérance envers les coutumes locales, donc slaves. Il est vrai que cette province représentait un camp avancé de leur progression, ou du moins de leur protection envers l’Occident, et qu’ils se devaient d’éviter tout soulèvement. Mais les Habsbourg n’en donnèrent pas autant à la population. Ceci alimenta le nationalisme serbe en Bosnie, dont un partisan sera proclamé le déclencheur de la Première Guerre mondiale en assassinant l’archiduc héritier des Habsbourg, François-Ferdinand d’Autriche, à Sarajevo même, le 28 juin 1914. L’Autriche déclara alors la guerre à la Serbie, avec les soutiens respectifs de l’Allemagne pour l’une et de la Russie pour l’autre, et le monde s’embrasa. Par la suite, même intégrée à la Yougoslavie communiste, la ville resta marquée par sa tolérance interethnique vieille d’un demi-millénaire. Jusqu’en 1992.

Cette année-là, l’armée serbe de Bosnie tenta de prendre la ville sous son joug suite à la déclaration d’indépendance de la Bosnie-Herzégovine face à la Yougoslavie, promulguée par une majorité parlementaire croato-musulmane en 1991. Les élus du parti nationaliste serbe se retirèrent dans l’ancien village olympique, Pale, à 20 km de la ville, pour y autoproclamer leur propre gouvernement et fomenter leur réplique sanglante. Encaissées dans la vallée, Sarajevo subit alors de 1992 à 1995 un véritable siège blindé. Des positions d’attaque serbes la fermèrent totalement du monde extérieur dans le but d’anéantir la population croate et musulmane. La route entre la ville et l’aéroport est surnommée de sinistre mémoire l’allée des Snipers, qui tiraient à vue au moindre mouvement humain.

Les quais de la Miljacka, qui parcourt la vallée où s’est bâtie la cité. 
 Vue de Sarajevo depuis les hauteurs à l’est de la ville.

En se promenant le long de cette vallée urbanisée, on s’imagine sans pouvoir y croire la terreur qui se présentait à tout regard dirigé vers les hauteurs, quelle que soit sa direction. Ces flancs de montagnes boisées, qui avaient dû être d’efficaces remparts aux invasions à une lointaine époque, s’étaient transformés, il y dix ans, en murs lance-missiles. Aujourd'hui la convivialité réapparaît. Les styles de l’urbanisation récente et les enseignes commerciales démontrent un nouveau départ. Ma balade me mène vers le quartier des affaires. Un édifice flambant neuf, prestigieux, y côtoie un autre en ruine, à l’état de chantier abandonné à la venue de la guerre, laissant une énorme enveloppe dégradée de béton armé projeter son ombre sur la place. Mais ces tristes traces sont rares. Je prends beaucoup de plaisir à longer les quais rénovés et sillonner les rues animées parmi des trams jaunes à fière allure. Je ne peux pas avoir connu Sarajevo sans avoir dégusté aussi la très locale "Sarajevsko" dans un bistrot fréquenté par les gens du quartier, et réussis même à me faire offrir le verre "officiel" de la marque.

Puis je me retire un instant dans un café Internet pour donner quelques nouvelles. Et venue l’heure de me nourrir, je finis par trouver un restaurant chinois : apparemment le seul moyen de manger des pâtes par ici, et je n’en ai plus eues depuis que j’ai quitté l’Italie. J’ai une folle envie de me remplir d’hydrates de carbone, persuadé que ça m’aidera à tenir le coup !

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[1] L’UE a créé plusieurs « corridors de développement » censés favoriser l’essor économique en stimulant les échanges dans le continent, par la réunion des voies routières, ferroviaires et fluviales.

J12

19.09.2003

Etape 12 • 114 km • Cumul 1548 km

Avant de quitter Sarajevo, je prends un peu de hauteur pour me donner une vue d’ensemble de cette ville que j’ai eu tant plaisir à visiter de l’intérieur. Et le périple reprend son cours, avec pour seule devise de pédaler. Mais avec quel bonheur ! D'abord un col où, en plein effort, je commence à réceptionner sur mon téléphone mobile des messages envoyés en réponse à mon courrier de la veille. De vrais encouragements qui me sortent un peu de ma tranquille solitude. J’ai presque l’impression de rouler un grand prix de la montagne en pleine foule, porté par ce public invisible. Ce soutien me donne bien plus d’énergie que toute la boisson isotonique que j’ingurgite heure après heure.

La route passe à travers le parc national Trebević qui abrite la station de Pale. Puis vient une belle descente où je frôle les 70 km/h. J’arrive enfin sur un vaste haut plateau de collines rondes. La végétation a l'aspect de steppe, le territoire est inhabité. La route se déroule élégamment sur les courbes du relief. En même temps, je découvre les premiers panneaux routiers en alphabet cyrillique. C’est le signe que je me trouve ici en territoire de la République des Serbes de Bosnie[1].

Une route parfaitement intégrée aux collines rondes, aux abords du parc national Trebević, dans la Republika Srbska. 

Soudain la route se lance dans une vallée confinée. Elle se colle au flanc des hautes falaises, et s’enfouit parfois dans la roche par des successions de tunnels. Dans les plus longs, en courbe, la lumière du jour ne perce plus. J’ai bien un phare, mais dans ce noir total c’est trop maigre. Je roule à l’aveugle, vers l’inconnu à trois mètres au-delà, sans pouvoir distinguer ni la voûte ni les bordures. De temps en temps, quand un véhicule s’engage, un bruit assourdissant rompt le silence caverneux, et une lumière furtive de phares se dessine contre les parois suintantes. Ces tunnels sont une expérience pénible. Mais une fois qu’on en sort, le décor du canyon qui s’ouvre aux yeux est somptueux, et rien de tel que le vélo pour en profiter pleinement. Voitures et camions circulent au plus pressé, sans se soucier de cette beauté naturelle. De toute façon, ici, il n'y a évidemment pas de belvédère organisé avec parking et cartes postales. Mais moi je m'arrête où je veux, quand je veux, c'est superbe ! Cette région délaissée regorge de beautés naturelles encore méconnues, et mes arrêts photo ont un certain goût d’exclusivité.

Les gorges profondes à l’est de la Bosnie-Herzégovine, parcourues par des séries de tunnels. 
Les gorges profondes à l’est de la Bosnie-Herzégovine, parcourues par des séries de tunnels. 

Pour finir j’arrive à Višegrad, peu avant la frontière serbe. Je me sens encore assez de forces pour poursuivre un peu, mais la police locale me signale qu’il n’y aura plus d’hôtel avant la première ville serbe à 80 km. Je m’installe donc dans cette petite cité pittoresque sur la rivière Drina. L’hôtel est assez sommaire mais je suis comblé. L'étape du jour a été spectaculaire ! Elle est ponctuée d’une balade dans ce grand village aux airs de station touristique naissante. L’habituel et rafraîchissant nectar d’orge malté que je m’offre chaque soir est ici celui de la marque simplement dénommée "Nectar".

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[1] La Bosnie-Herzégovine, la Croatie et la Serbie-et-Monténégro ont une langue commune, le serbo-croate, qui se décline en variantes nationales très proches, mais dont l’écriture se distingue selon l’appartenance religieuse historique des peuples : l’alphabet latin pour les Croates et les Bosniens, l’alphabet cyrillique pour les Serbes (y compris les Serbes de Bosnie) et les Monténégrins, orthodoxes.

J13

20.09.2003

Etape 13 • 131 km • 1679 km

Depuis Višegrad, j’attaque un petit col à 952 m et me retrouve en Serbie peu avant le sommet. Le passage de douane n’est qu’une simple formalité, sans visa[1].

Me voilà plus précisément dans la «Communauté d'Etats Serbie-et-Monténégro[2]» qui a officiellement vu le jour le 4 février 2003, en tant que huitième appellation pour des Etats communs réunissant des peuples yougoslaves, littéralement les «Slaves du Sud», auxquels le nouvel Etat ne fait plus référence dans son nom. Cette frontière représente la limite historique entre les Empires romains d’Occident et d’Orient après la division en l’an 395. Le premier ne dura que 81 ans, tandis que le second, qu’on appelle aussi l’Empire byzantin, survécut jusqu'à la chute de sa capitale Constantinople en 1453, sur les bases de laquelle l’Empire ottoman entreprit son expansion. La Serbie avait cependant à ce moment déjà acquis son indépendance (en 1180), avant d’être finalement soumise au régime des Turcs pendant cinq siècles jusqu'en 1815. En s’en libérant, elle se détache clairement de la culture ottomane. Toute trace a pratiquement disparu du pays, à l’exception d’une influence architecturale encore visible au Kosovo, qui est un peu plus au sud de ma route. Je ne retrouve donc plus cette ambiance orientale dont je viens de m’imprégner en traversant la Bosnie-Herzégovine, comme un avant-goût d’Istanbul.

L’histoire du pays est marquée par un rôle prépondérant dans les Balkans. La Serbie parvint à se défaire des invasions successives turques, bulgares et autrichiennes pour libérer les peuples Slaves du Sud et s’unir dans un «Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes» en 1918, rebaptisé Yougoslavie en 1929 avec la dictature d’Alexandre Ier. Pour éviter son ralliement au camp allié, Hitler la disloqua durant la Deuxième Guerre mondiale en formant avec la Croatie (Bosnie-Herzégovine incluse) et la Serbie deux Etats satellites du IIIe Reich, et partageant le reste de la nation entre l’Italie, la Hongrie, l’Albanie et la Bulgarie. Le pays se reforma en une fédération sous Tito, le chef communiste croate qui lui fit connaître une grande prospérité en prenant ses distances avec le modèle soviétique et en accordant aux républiques fraîchement unies une autonomie considérable. A sa mort en 1980, la Yougoslavie, privée de son maître incontesté, entama son auto-dislocation, marquée en 1991 par les déclarations d’indépendance de la Slovénie, la Croatie, la Macédoine puis la Bosnie-Herzégovine. C’est là que Milošević, le président qui réalisa le glissement du communisme au nationalisme, tenta la réunification par la force. Seule la République du Monténégro (Crna Gora) accepta de rester fidèle aux Serbes, au sein d’une fédération sans grande coopération[3], et sans cacher le désir d’une future indépendance que leur permet la Constitution de 2003. Par contre, les Serbes résistent toujours aux revendications des Albanais du Kosovo d’obtenir un statut de république.

A l’ouest de la Serbie-et-Monténégro, les derniers reliefs des Alpes dinariques aux abords du parc national Tara. 

Je suis ici dans le sud-ouest de la Serbie. Les abords de la route sont sauvages, le paysage est envoûtant. Tout proche se trouve le parc national Tara. La première ville serbe, Užice, est à 80 km de Višegrad. Une petite faim me prend encore avant d’y être et je dévore mon pique-nique fait de pain-jambon-fromage dans la cour d’un restaurant pour routiers. Mon repas terminé, le préposé au grill posté là s’amène alors vers moi et me tend un gigantesque et bien appétissant steak haché. Je ne peux refuser ce geste, mais quand je repars mon estomac doublement nourri est bien pesant. Enfin, je peux considérer que ce petit excès m’est accordé en l’honneur de l’aboutissement de ma traversée des Alpes dinariques, soit cinq jours à faire du vélo-yoyo entre cols et vallées. En effet, après Užice, c’est quasiment la fin des montagnes. Et pour ménager mon ventre, la route est heureusement assez commode. Soudain, des panneaux indiquent de suivre une déviation qui le semble moins… Je discute un peu avec les policiers présents et entrevois un espoir, sur leur conseil, de passer tout de même dans la vallée. Bien vu, puisque la route barrée bute sur un pont fermé pour réfection, mais sur lequel les ouvriers me laissent un passage.

J’arrive dans la petite ville de Čačak, et alors que je scrute les bâtiments dans l’espoir de trouver un hôtel, j’ai à nouveau un rayon qui se casse… J’en ai pris l’habitude et je suis de plus en plus performant à le réparer. Enfourchant le vélo rétabli, je parcours le dernier kilomètre de l’étape et je tombe directement sur l’hôtel Beograd, probablement le seul de la ville.

Le centre ville est animé, avec des enfants qui s’amusent sur de petites voitures électriques dans une rue fermée au trafic pour l’occasion. Je me familiarise avec une bière locale, la Nikšićko, en fait pas précisément serbe puisque brassée au Monténégro voisin.

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[1] Un visa ainsi qu’une attestation de réservation d’hôtel étaient encore nécessaires jusqu’en juin 2003.

[2] Cette nation serbo-monténégrine regroupe ainsi deux des six républiques qui formaient ensemble la Yougoslavie jusqu’en 1992. La Serbie englobe aussi les deux provinces autonomes de Vojvodine (nord) et du Kosovo (sud).

[3] Les deux Etats ont chacun leurs propres politique économique et monnaie, et n’ont plus de capitale commune. Les institutions sont divisées entre Belgrade pour la Serbie et Podgorica pour le Monténégro.

J14

21.09.2003

Etape 14 • 174 km • Cumul 1854 km

Je me réveille tôt ce dimanche, premier jour de l’automne, avec l’ambition de traverser d’une traite les plaines qui séparent les Alpes dinariques, derrière moi à l’ouest, et de nouveaux massifs à l’est du pays, qui se prolongent sur la Bulgarie. Je roule bien mais le paysage est devenu nettement moins impressionnant que les jours précédents. Il faut dire que cette partie du pays ne présente pas un grand intérêt aux visiteurs. Elle est essentiellement agricole et regroupe quelques villes industrielles moyennes. Je n’ai qu’une route plane et rectiligne à suivre, mais quelques éléments divertissants jalonnent quand même mon passage. Tout d’abord les poivrons rouges. Au bord de la route, les paysans en vendent à n’en plus finir. Chacun entasse ses quelques sacs de poivrons et attend patiemment qu’un acheteur se présente. Et en ville, lorsque je m'arrête pour pique-niquer, je tombe en plein marché aux poivrons rouges ! Très coloré en tout cas. Et puis, il y aussi ce petit clin d’œil à mes racines : je croise un camion arborant la marque Cardinal sur sa remorque, ce qui me fait bien sourire. Mais aucune chance de pouvoir y extraire une bouteille du breuvage fribourgeois. En fait, il y a beaucoup de camions d'entreprises suisses, ici, qui ont été revendus à des transporteurs locaux. Si ceux-ci ont gardé les couleurs d’origine des bâches, ils roulent bel et bien à leur compte.

Vente de poivrons dans les plaines agricoles serbes. 

Dans une des villes traversées, je cherche avec peine le départ d’une petite route tranquille à travers la campagne et me perds dans les marchés du dimanche qui envahissent les quartiers résidentiels. Finalement je tombe juste. Evidemment, la route est bien plus tortueuse que ce qu’indiquait la carte… Cela me prend pas mal d’énergie et la ville de Niš que j’aimerais atteindre au terme de l’étape me semble de plus en plus lointaine. De retour sur le plat, je suis la ligne de chemin de fer qui traverse le pays du nord au sud. C’est la large vallée de la Morava, dans laquelle passe aussi la route E 75 du réseau européen, le lien entre les terres extrêmes du continent : de la Laponie à la Crète !

Je roule sur un chemin de campagne qui traverse quelques petits villages. Le parcours est agréable mais je suis pris d’une grosse fatigue après avoir aligné 150 km rapides depuis le matin. Je suis forcé d’arrêter les machines un moment pour éviter la surchauffe et refaire le plein de motivation, mon meilleur carburant.

Le final devient plus facile, voyant que Niš n’est plus si loin. Cette ville de 250 000 habitants est au carrefour d’axes routiers et ferroviaires internationaux, mais ne constitue qu’un modeste contrepoids de Belgrade pour le sud du pays. Avec ses 1 700 000 habitants, la capitale, à 230 km au nord en descendant la rivière Morava jusqu’au Danube, se fait en effet sa place parmi les grandes métropoles d’Europe. Elle se situe dans les vastes plaines entre Alpes et Carpates, qui baignent presque totalement la Hongrie et débordent sur ses voisins du sud. A l’opposé, si on remonte la Morava depuis Niš vers le sud, on retombe de l’autre côté dans la vallée du Vardar qui traverse les Macédoines[1] jusqu'au golfe de Thessalonique. Ma route ne fait que croiser ici ce sillon naturel emprunté par l’E 75 entre contrées danubiennes au nord et égéennes au sud. Je suis aussi parvenu comme je l’espérais, au terme de cette étape de transition, à l’orée d’un nouveau système montagneux.

Ambiance de fête à Niš. 

Après la bienfaisante douche à l’hôtel, je me remets de ces gros efforts en profitant de l’agréable soirée de fin d’été, qui attire encore beaucoup de monde sur les terrasses baignées de musique. Ah! que je me sens bien dans cette ambiance urbaine. Je me lâche avec plaisir à poursuivre ma dégustation de bières balkaniques. Il y a notamment la Skopsko, plus exactement « СкопСко », une des bières les plus populaires en Serbie. Elle provient de Skopje, capitale de la voisine Macédoine. Cette république indépendante est la seule des cinq nations actuelles issues de l’ex-Yougoslavie que je n’aurai pas trouvée sur mon itinéraire transbalkanique. Le frais breuvage me transmet l’exotisme de ce petit pays pittoresque, qui a eu le privilège de ne pas avoir été forcé à la guerre contre les Serbes pour gagner son indépendance, proclamée en 1991 et reconnue en 1993.

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[1] La Macédoine est une région historique de la péninsule des Balkans dont le nom est repris aujourd'hui par deux entités géographiques distinctes. Il y a d’une part le pays, indépendant depuis 1993, reconnu en tant qu’Ancienne République yougoslave de Macédoine (abréviation internationale FYROM, capitale Skopje), et d’autre part la région grecque qui s’articule autour de Thessalonique.

J15

22.09.2003

Etape 15 • 100 km • Cumul 1953 km

Ce matin, je laisse de côté mon petit rituel de préparation et n’en garde que le déjeuner copieux. D’habitude celui-ci est scrupuleusement suivi du massage des jambes, de la préparation de deux bidons de boisson isotonique, du remplissage méthodique de mes sacoches, et d’un départ matinal dans la fraîcheur à peine adoucie par les premiers rayons de soleil. Mais aujourd’hui je veux encore visiter un peu la ville avant de la quitter.

Lundi 22 septembre : c’est une nouvelle semaine qui commence, et à son terme le dimanche soir, je dois être à Istanbul ! Je suis maintenant sûr de mon coup. Seul un imprévu pourrait m’empêcher de réaliser ce beau rêve, et le déroulement des journées jusqu’ici me fait garder tout mon optimisme.

Je prévois d’arriver mardi à Sofia, première halte dans le huitième pays du voyage, à environ 165 km d’ici. Il me reste donc deux étapes pour une distance inférieure à celle que j’ai parcourue en une seule étape la veille ! Cette perspective me fait prendre du bon temps à Niš avant le départ : me baladant aux alentours de la place centrale, je visite les vestiges des remparts de la citadelle byzantine de Tvrđava et me mets à la recherche d’un café Internet.

En quittant la ville, vers midi, je me fais rejoindre à un feu rouge par un autre cyclovoyageur. C’est Jean-Luc, un Français parti de Trieste pour le Moyen-Orient. Nous roulons ensemble en direction de la Bulgarie. Depuis Niš, notre itinéraire emprunte la route trans-balkanique Dubrovnik – Istanbul, qui est une portion de l’E 80 du réseau européen. Tout comme celui de l’E 70 que j’ai quitté à Trieste, le parcours de ce corridor ouest-est commence sur la côte Atlantique, mais la route est interrompue en Italie par la mer Adriatique avant de recommencer vis-à-vis sur la côte croate. A notre niveau, elle n’est qu’une simple route assez calme. Plus loin elle devient le point de passage intercontinental le plus fréquenté au monde, puisqu'elle traverse le Bosphore d’Istanbul. Me voilà donc sur la dernière ligne "droite", la porte de l’Asie est immanquablement dans le viseur de ce ruban d’asphalte, certes encore un peu loin pour tirer la dernière cartouche. Je vais avoir besoin de réserves, il s’agit de garder la forme cette dernière semaine, surtout si je veux continuer à prendre du plaisir à tout ce qui m’arrive. Et je ne vais pas forcément suivre fidèlement cette E 80, la seule chose qui importe est que je rejoigne Istanbul par un itinéraire propice à ce plaisir.

Absentes depuis près de 200 km, les montagnes réapparaissent brièvement. Il s’agit des reliefs initiaux des deux autres grands massifs qui forment l’ossature de la péninsule des Balkans (outre les Alpes dinariques), et qui se rejoignent ici depuis leurs plus hauts sommets situés en Bulgarie. Il y a au nord la chaîne qu’on appelle justement le Balkan, et au sud le massif du Rhodope. Nous passons à travers des gorges qui redonnent un peu de charme à notre route. Comme Jean-Luc fait du camping sauvage, il veut profiter de la rivière que nous longeons pour faire sa toilette du jour. Nous nous séparons en prévoyant de nous revoir plus tard, au hasard de l’une de mes pauses improvisées. Je continue alors seul, à travers une grande plaine entourée de hautes collines. Il s’agit à nouveau d’un polié, traversé ici par la route rectiligne et les rails du chemin de fer qui s’enfuient jusqu'en Turquie. Je dois lutter contre le vent, toujours ce vent qui me fait pester. Cet imposteur rend la progression pénible. Je suis parfois tenté de faire demi-tour et me laisser pousser, ça serait si agréable ! Mais il faut faire avec, je dois me faire une raison pour l’accepter puisqu'il fait partie des règles du jeu que j’ai choisi de jouer, alors je pédale, pédale, pédale…

A l’est de Niš, un passage étroit sur l’E 80, là où deux nouveaux systèmes montagneux, le Balkan et le Rhodope, se rejoignent. 
Sur les traces de l’Orient-Express à travers le polié de Pirot,dans l’est de la Serbie-et-Monténégro. 

Pour finir j’arrive à Dimitrovgrad, la ville la plus orientale de la Serbie, géographiquement parlant. C’est une toute petite ville authentique dans une région très décentralisée, où le seul signe du monde extérieur est le trafic de passage entre l'Europe occidentale et Sofia ou Istanbul. Dans l’hôtel, je rencontre un vieil artiste local, Petar, tout heureux de pouvoir exposer en anglais sa vision psychédélique du monde à un étranger. Il semble avoir fait de la réception de l’hôtel son pied-à-terre pour chasser l’ennui, en misant sur des rencontres inopinées avec des voyageurs qui, entre Niš et Sofia comme entre Genève et Istanbul, passent obligatoirement par ici, cette ville étape du mythique Orient-Express. Il me montre ses dessins de taches colorées sur des petits morceaux de papier et me remet deux de ses chefs-d’œuvre.

Dessins de Petar, artiste de Dimitrovgrad. 
Dimitrovgrad, ville provinciale serbe proche de la frontière bulgare,bien loin de Belgrade. 

Ce soir je m’offre mon dernier repas en territoire d’ex-Yougoslavie. J’en suis au neuvième soir de cette longue traversée de quatre jeunes Etats européens. S’ils ont gardé quelque chose de commun entre eux, c’est peut-être la cuisine : je goûte encore une fois à la traditionnelle assiette de viande grillée abondante (avec les fameux čevapčići), accompagnée de pommes de terre et poivrons, le tout bien huileux. La vie est belle ici pour les grands carnivores.

Quand je m’apprête à me coucher, le téléphone de la chambre sonne. C’est Petar qui me demande de descendre pour « voir mes amis ». En le rejoignant je revois le Jean-Luc du matin, qui, venu depuis son camping improvisé dans un champ de maïs proche, pensait bien me retrouver là, ainsi qu’un autre Jean-Luc. Ce dernier, marcheur-voyageur parti de France, loge aussi par hasard dans cet hôtel. Voilà de quoi échanger quelques propos sur nos expériences aventureuses du moment.

J16

23.09.2003

Etape 16 • 64 km • Cumul 2017 km

La frontière qui sépare la Serbie-et-Monténégro de la Bulgarie est à 5 km seulement de Dimitrovgrad. La paisible route de province devient tout à coup une large autoroute, visiblement pour mieux pouvoir stocker les colonnes de véhicules en attente à la douane, plutôt que pour donner aux Yugo et autres carcasses roulantes l’occasion de tester leur vitesse de pointe. Il n’y a pas tellement de trafic et je suis tranquille pour rouler. Je dépense encore mes derniers dinars sur une aire de repos et m’attaque aux formalités douanières, qui semblent assez fastidieuses. Mais dans ces cas-là, le passeport suisse est un argument imparable pour passer facilement. J’évite aussi les contrôles de véhicule et d’assurances auxquels se soumettent tous les automobilistes. Malgré tout, à plusieurs reprises je dois montrer mon passeport au fur et à mesure que j’avance entre les guérites de contrôle, et donner quelques informations sur mon voyage en réponse aux douaniers curieux. D’ailleurs le douanier serbe qui marque mon tampon de sortie ne conçoit pas vraiment, en voyant mon tampon d’entrée, qu’il m’ait été possible de traverser le pays en si peu de temps… Trois jours depuis la frontière ouest, une région de son pays qui lui semble être à l’autre bout du monde.

C’est pendant ces formalités que je me fais rejoindre par Jean-Luc. Nous repartons ensemble pour le même but du jour, Sofia. Une toute petite étape, mais que je souhaite achever au plus vite pour pouvoir encore profiter d’un maximum de temps pour partir à la découverte d’une nouvelle capitale. Et après quelques kilomètres à peine, je vois que Jean-Luc ne suit pas mon rythme. A ce stade du voyage, je réalise que je ne suis pas du tout lassé de ma tranquille solitude. Rouler en duo représente une contrainte pour le cyclovoyageur. Il y a un rythme, un style de voyage, un projet qui sont propres à chacun. Je préfère alors garder toute la liberté dont je jouis pleinement sur mon vélo depuis le départ, et décide de continuer à filer seul à la découverte de l’inconnu.

J’arrive en trois heures à Sofia, sise au cœur d’une grande plaine entourée de montagnes. De nouveau, en me rapprochant vers l’intérieur de la ville, je traverse l’ensemble des étapes successives de son développement, et je peux bien m’imprégner de ses caractéristiques. Avec ses 1 200 000 habitants, elle semble bien isolée dans ce vaste pays, dont la densité de population est l’une des plus faibles d’Europe[1] hormis les pays nordiques. Le rayonnement de la capitale est limité par une absence de continuité et de relations urbaines avec l’arrière-pays. Pour le voyageur de passage, elle est là comme une grande oasis de vie et d’activité dans son désert. Les espaces presque infinis au-delà de son périphérique autoroutier sont désespérément vides de vie. Et c’est en franchissant ce cordon d’asphalte que, pour la première fois, je vois un signe matériel de mon objectif : un panneau indicateur mentionnant Istanbul, qui est pourtant à 600 km de là ! Ça me fait tout de même un sacré effet. Alors que je viens justement de passer le cap des 2 000 km !

En atteignant le centre ville, je suis un peu perdu. Difficile de trouver un point de repère en débarquant comme ça. Je me dirige tant bien que mal vers un hôtel bien situé pour repartir à la découverte de la ville. A la réception, on m’invite à prendre mon vélo en chambre… Heureusement que l’ascenseur est assez grand ! D'habitude, on me propose plutôt un local de service pour le garder en sécurité.

Puis, à peine changé, me voilà lancé pour un tour comme je les aime bien, à grandes enjambées à travers boulevards et parcs. Je file trouver un café Internet pour écrire un nouveau récit de mes aventures. Après une heure de rédaction, l’ordinateur se bloque, c’est classique, et me voilà bon pour tout recommencer… Je me rends compte aussi tout à coup de ce qui m’avait échappé depuis ce matin : ici, on est dans un autre fuseau horaire ! Tiens, moi qui pensais avoir tout le temps pour me balader, voilà deux heures envolées d’un coup…

Je visite encore une librairie pour me fournir en cartes routières et plan de ville. S’il y a un pays sur lequel j’ai eu de la peine à assembler un matériel détaillé avant mon départ, c’est bien la Bulgarie. En grand amateur de cartographie il me faut le top du top, ça fait partie de mes souvenirs de voyage. Ici je trouve des éditions locales tout à fait à mon goût. Elles ont l’avantage d’avoir les noms de lieux en alphabet cyrillique, ça peut aider pour se repérer par rapport aux panneaux de signalisation, même si depuis mon passage en contrées serbes je commence à me familiariser avec ces lettres particulières ! България pour Bulgarie, София pour Sofia, mais ça se corse si on veut aller du côté de Копривштица, l’un des villages bulgares les plus typiques, connu pour être rigoureusement préservé en tant que témoin du patrimoine architectural et historique du pays.

Puis je reprends mon parcours de découverte. Mes impressions de Sofia sont mitigées. On y voit de bien sympathiques trams, d’un orange vif. La ville a aussi de belles choses à faire valoir, il y a quelques parcs pour se délasser, mais dans le centre les voitures sont encore les maîtres intouchables. Elles ne laissent pas une ruelle de liberté aux piétons. Je regrette de ne pas trouver de lieu où apprécier l’ambiance de la ville, où l’on sente battre le pouls de la vie urbaine sans être oppressé. Mais je suis quand même à l’aise et content d’être là, ne serait-ce que pour le plaisir de me faire une propre idée de la ville. Je me sens d’ailleurs un peu privilégié, ici comme ailleurs, de pouvoir errer ainsi librement à me familiariser avec tant de nouveaux lieux. C’est la magie du voyage, emplie de mystère, qui me transporte. Le soir, je visite encore quelques tavernes pour prolonger cet état de grâce.

En plein centre ville de la capitale bulgare. 
A Sofia, le Palais du Président. 
Quelques édifices de Sofia. 
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[1] La Bulgarie compte 67 habitants au km2 (avec 180, la Suisse en a 2.7 fois plus). Ce chiffre est en constante diminution : - 20 % d’habitants sur les 15 dernières années, le pays connaissant une crise démographique alarmante et quasi unique au monde.

J17

24.09.2003

Etape 17 • 28 km • Cumul 2146 km

Aujourd’hui, je pars à la découverte de l’autre Bulgarie, celle qui commence au-delà de Sofia. Un pays dont on ne sait à peu près rien chez nous. La Bulgarie a quelque chose d’énigmatique. Ce qui s’y passe est peu médiatisé au-delà de ses frontières, à part peut-être le « mystère des voix bulgares », qui suggère bien le mystère tout court de ce pays. Il a pourtant bien eu droit à sa propre « Preoustroïstvo » (la reconstruction) avec des élections libres en 1990, mais ce passage à l’ère post-communiste a fait beaucoup moins de bruit que chez ses voisins ; ceux du nord avec la mise à mort de Ceausescu chez les Roumains, et ceux de l’ouest avec les guerres des peuples yougoslaves.

Dans un contexte historique, le royaume bulgare était au Xe siècle une sérieuse menace pour l’Empire byzantin, le voisin géant du sud, qui finit tout de même par l’engloutir. Un second royaume fut reconstitué mais à nouveau démantelé, par l’Empire ottoman cette fois, en 1396. Les Turcs firent la loi jusqu’en 1878, et ce de manière beaucoup plus brutale qu’en Bosnie, également sous contrôle. La Russie intervint alors pour défaire le pays du joug du sultan d’Istanbul. La jeune Bulgarie, après encore moult tractations belliqueuses au sujet des frontières fragiles des Balkans, se rangea dès 1944 du côté soviétique, pour en devenir un fidèle élève. Mais les Bulgares, longtemps redevables de ce grand frère, ne demandent pas moins de se débarrasser maintenant des stigmates d’un totalitarisme paralysant.

Me voilà donc parti à la rencontre de ces cités et villages qui font cette Bulgarie. Mon parcours emprunte le couloir des plaines centrales, délimitées au nord par les montagnes du Grand Balkan et au sud par les monts Rila et le système du Rhodope. Les eaux de la capitale coulent vers le Danube, au nord du pays, mais une fois sorti de la dépression dans laquelle s’étend l’agglomération, je me retrouve dans le bassin des eaux méditerranéennes, bien que la mer en question n’ait pas de contact côtier avec la Bulgarie. Il ne s’agit plus de l’Adriatique, loin derrière moi, mais de la mer Egée cette fois-ci. Le signe que, d’ici à Istanbul, les difficultés topographiques ne sont plus vraiment à craindre : la route la plus directe se laisse aller au fil de l’eau jusqu'à la frontière turque dans les plaines baignées par la Maritza[1]. Je pourrais choisir délibérément de faire un détour par quelques routes plus excitantes si l’envie et l’énergie s’y prêtent, mais je remets ça à plus tard. Je ressens une petite baisse de forme ce matin, et en plus, assez vite j’ai à nouveau un rayon qui se casse. Il y a des jours où on le prend moins bien que d’autres…

Dans cet espace désolé qui entoure Sofia, le paysage n’est pas particulièrement captivant. Quelques broussailles et arbustes desséchés lui donnent tout de même de belles couleurs. Et, plus loin dans la plaine, des champs de coton, de tabac et de céréales, avec en arrière-plan embrumé les montagnes lointaines, lui donnent soudain une certaine élégance. Par ici, très peu de trafic, juste quelques vaillantes carcasses rouillées et cabossées qui transportent deux fois leur poids. Une autoroute a été construite dans cette plaine et elle tient loin de moi toutes les puissantes cylindrées. Un moment donné, je reçois quand même des colonnes de camions furieux comme compagnons de route, là où un chantier sur l’autoroute amène une déviation dans la paisible campagne. Mais le calme revient vite et j’en profite pour m’allonger au bord de la route et faire une petite sieste.

Champs de coton dans la plaine, avec les montagnes Rila, qui abritent le plus haut sommet de Bulgarie, le mont Musala à 2 925 m.

Je traverse la ville du papier de toilette : une grande fabrique aux airs de multinationale y est installée et visiblement elle fait vivre la cité de ces précieux rouleaux. Sur les trottoirs, un stand est dressé devant chaque maison et les gens n’y vendent que des rouleaux de papier de toilette, entreposés en pyramide. On en trouve de toutes les couleurs et tous les motifs à choix.

Sur la route Sofia – Plovdiv, on trouve une petite ville qui vit au rythme…des rouleaux de papier de toilette ! 

En fin de journée, je débarque dans la ville de Pazardžik, inconnue de tout guide touristique. L’entrée en matière est assez froide avec ses quartiers d’immeubles grisâtres. Mais un détail à priori banal rompt cette monotonie urbanistique quand je me rends compte que, pour la première fois depuis que j’ai quitté l’Italie, je passe sur un rond-point ! Puis ce n’est qu’en m’éloignant un peu de l’hôtel pour aller manger que je trouve alors le cœur de la ville, et y découvre un centre piétonnisé dont l’étendue m’impressionne. Cela en fait une cité très agréable à vivre, et même un soir de semaine et après l’heure de fermeture des commerces, la foule locale est au rendez-vous. Il faut regarder où l’on met les pieds pour ne pas se tordre la cheville dans un trou, mais c’est un vrai délice de découvrir ces ruelles, le marché, les terrasses… et les bières nationales Kamenitza et Zagorka.

Pazardžik, une halte pleine de gaieté dans cette mystérieuse Bulgarie. 

Ce soir, ma première impression un peu mitigée de la Bulgarie est en passe d’être oubliée. A force de persévérance, je déniche même un excellent restaurant dans un parc.

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[1] La Maritza marque, une fois hors de Bulgarie, la frontière entre Grèce et Turquie. On l’appelle alors respectivement Evros et Meriç.

J18

25.09.2003

Etape 18 • 116 km • Cumul 2262 km

Avant de reprendre la route de l’Orient, je rôde encore un peu pour raviver le coup de cœur que j’ai eu pour cette ville de Pazardžik la veille. Puis je reprends ma vitesse de croisière, qui me transporte aisément à Plovdiv, 35 km plus loin. Comptant 340 000 habitants, elle est la deuxième ville du pays, et elle est vantée comme étant l’endroit à ne pas manquer si l’on veut avoir vu quelque chose en Bulgarie. J’y consacre quelques heures agréables de visite. Le centre est bien vivant et animé, et la vieille ville abrite encore de nombreuses maisons en bois le long des ruelles qui montent au sommet des collines urbanisées. Et, comme toutes les villes bâties sur un système de collines, elle en compte sept…

Plovdiv, deuxième ville du pays et bâtie sur sept collines, avec une charmante cité ancienne. 

Quand je repars, le vent s’est levé. Et l’autoroute Sofia – Istanbul est inachevée à cet endroit, donc je retrouve mes amis les camions sur la route. J’arrive en fin de journée à un grand carrefour d’aspect très ordinaire, situé en rase campagne à proximité de la ville de Haskovo. Les routes qui s’y croisent n’y laissent rien paraître, mais il s’agit à nouveau, sur le plan de la numérotation européenne des routes, d’un nœud entre deux axes transcontinentaux de référence. Dans mon sillon la route nationale 8, qui reprend la numérotation E 80 léguée par l’autoroute A1 interrompue, y croise la route E 85, voie nord-sud entre les mers Baltique et Egée.

La route nationale 8 dans la vaste plaine centrale, parcourue par quelques chefs-d’œuvre de l’industrie automobile est-européenne.

On peut ainsi donner à la ville de Haskovo un statut de ville carrefour internationale, une notion assez singulière pour une ville bulgare. En effet à voir la carte de plus près, on constate que les points d’attache de la Bulgarie au reste du monde par la terre ferme sont assez limités. Au nord, il n’y a qu’un pont sur le Danube, un seul sur le parcours de 470 km qui fait frontière avec la Roumanie ! Il assure justement la continuité de la route E 85. Sinon, il y a trois autres points de passage terrestres entre les deux pays, sur la partie de ligne frontière qui n’est pas délimitée par le Danube puisque le fleuve « entre » en Roumanie pour y rejoindre son delta. A l’est, c’est la mer Noire : on trouve le port de Burgas, qui offre tout de même une ouverture maritime sur la Roumanie, l’Ukraine, la Russie, la Géorgie et la Turquie. La frontière turque, au sud-est, compte quant à elle deux postes de douane. Au sud, les voies de communication s’arrêtent pour la plupart en fond de vallée, si bien qu’il n’y a que deux passages officiels qui contournent le piège des montagnes pour entrer en Grèce : l’E 79 entre Sofia et Thessalonique, et cette fameuse E 85 si on la poursuit depuis Haskovo. A l’ouest, on trouve juste trois douanes ouvertes sur la Macédoine et quatre autres sur la Serbie-et-Monténégro, dont l’axe E 80 qui traverse le pays en se prolongeant sur Istanbul.

Les quelques 100 000 habitants de Haskovo ignorent sûrement pour la plupart que leur ville de province plantée ici en plein milieu agricole est, malgré elle, un carrefour international. Son caractère bulgare authentique y prédomine d’ailleurs largement. Et c’est là que je pose mes quartiers pour la dernière fois en pays slave, avant l’entrée en Turquie prévue le lendemain.

J19

26.09.2003

Etape 19 • 107 km • Cumul 2370 km

Ce matin le vent souffle déjà, alors qu’il avait plutôt tendance à ne se lever que plus tard dans la journée. Je m’approche tout de même petit à petit de la dernière frontière qu’il me reste à traverser, derrière laquelle se trouve un monde si différent. Rien n’y transparaît encore ici à part quelques marques architecturales historiques. La civilisation actuelle est unanimement slave. Istanbul est toujours indiqué «Истанбул» sur les panneaux directionnels.

A la dernière ville bulgare, Svilengrad, je me trouve aussi à quelques encablures de la frontière grecque. Je suis tenté par une petite incursion dans ce pays, mais les renseignements que j’obtiens de la part de chauffeurs de taxi sur la possibilité de transiter par la Grèce pour entrer en Turquie sont tellement lacunaires que je préfère renoncer. Je passe quand même tout près d’un lieu symbolique pour l’Europe, là où les frontières des trois pays se rejoignent : il est le point de rencontre des trois alphabets utilisés en Europe !

Je me lance ainsi sur la douane bulgaro-turque, que je passe sans problème en remontant la longue file de véhicules qui prennent leur mal en patience. Une fois en Turquie, je comptabilise une queue de poids lourds sur 10 km, qui attendent pour entrer en Bulgarie. Destination principale : l’Allemagne, premier client de la Turquie pour ses échanges commerciaux.

A contresens de ma route, les routiers attendent leur tour au passage de douane Turquie – Bulgarie sur l’E 80. 

La zone frontière, c’est un vaste no man’s land. Une fois au-delà de la colonne de véhicules, j’ai l’impression de vivre un temps mort, de n’être, pendant un instant, nulle part. Aucune identité ne se dégage de ce lieu vide qui étouffe toute influence d’un côté sur l’autre, comme une zone tampon. Puis le visage de la Turquie se dévoile : Edirne et la silhouette de la majestueuse mosquée de Sélim II s’offrent au voyageur pour l’accueillir dans l’Orient. Edirne, ville chargée d’histoire, c’est plus de 100 000 Turcs qui vivent à 22 km de la Bulgarie et à 8 km de la Grèce. Mais elle n’a plus rien à voir avec ces deux voisins. On se sent déjà en Turquie profonde. En tout cas c’est plus authentique que les marchés et les quartiers historiques d’Istanbul, courus par les touristes et les turcs occidentalisés, que j’ai eu l’occasion de découvrir une année plus tôt.

Bienvenue en Turquie : c’est Edirne, la première ville qui s’ouvre aux Occidentaux voyageant par voie terrestre. 

Cette partie européenne de Turquie, la Thrace orientale, tient pour l’histoire nationale un rôle historique beaucoup plus central que sa situation géographique excentrée par rapport à la Turquie moderne. Les incursions de peuples asiatiques dans des civilisations européennes ont été amorcées il y a environ 2500 ans par les Perses qui menacèrent, momentanément, les cités grecques. C’est sous le règne du Macédonien Alexandre le Grand, jusqu’en -323, qu’ils reculèrent. L’Empire hellénique s’étendait alors sur l’Asie jusqu’à l’Indus dans l’actuel Pakistan, et sur l’Egypte. Après le passage de l’époque romaine et la division de l’Empire en 395, l’Empire byzantin lança la progression du christianisme, qui détrôna les traditions païennes héritées de la Grèce antique en Asie. Il se déploya tout autour de la Méditerranée, repoussant les attaques des Slaves au nord et des Perses à l’est. Au fil du Moyen-âge le territoire se contracta tout de même, et les croisades accélérèrent sa dislocation. A la même période, les Turcs étaient déjà bien avancés en Asie Mineure, par l’intermédiaire de la dynastie des Seldjoukides[1]. Devant le déclin de ces derniers, une autre dynastie de conquérants s’en extrayait. L’Empire ottoman était né. Une fois intégrée, Edirne fut sa capitale durant un siècle, devenant ainsi un grand centre intellectuel et artistique.

Puis ce fut au tour de Constantinople de tomber entre ses mains. Elle fut rebaptisée Istanbul pour en faire la nouvelle capitale en 1458. Les Turcs entamèrent alors leurs invasions vers les Balkans, l’Asie et l’Afrique. Le déclin de l’Empire ottoman commença au XVIIe siècle, lorsque sa progression butait alors sur Vienne. Des volontés nationalistes se développèrent parmi les peuples des Balkans, et il recula ainsi jusqu’aux frontières de la Turquie moderne. Il perdit même Edirne au profit de la Grèce durant trois ans, mais la ville fut restituée en 1923 à la Turquie, nouvelle république née sur l’empire dissout.

Dans ma balade en ville d’Edirne, je découvre de nombreux vestiges de ces époques, et notamment les mosquées des XVe et XVIe siècles. Les ruelles du centre ancien sont aussi tout un spectacle. Un marché permanent, à travers lequel se faufilent voitures, tracteurs et passants. Les vieilles maisons de bois servent de support à une multitude d’enseignes en tout genre. Portant tantôt les noms de produits de marque internationaux ou de la bière turque Efes, évoquant tantôt la présence d’un «Doktor», d’un «Kuaför» ou d’un «Avukat», elles se chevauchent face au regard sur un fond de minarets, d’où surgissent sans concerner beaucoup de monde les appels des muezzins à l’heure de la prière. Bien que ces signes donnent inévitablement l’impression d’être loin de la modernité occidentale, d’autres indices ne trompent pas : les voitures ont meilleure allure que ce que j’avais pris l’habitude de voir dans les Balkans, je peux enfin à nouveau téléphoner vers l’étranger depuis les téléphones publics, je n’ai pas besoin de quadriller toute la ville pour dénicher un restaurant… Et le plus grand bonheur, c’est de pouvoir déguster les vrais kebabs, le fameux thé national, et les délicieuses douceurs turques vendues à toute heure dans les pâtisseries.

Ambiance turque dans les rues du centre. 
Edirne. 
• • •

[1] Les Seldjoukides sont issus du peuple des Oghouz ; entre les Xe et XIIIe s. ils constituèrent un grand empire qui se divisa en trois parties : Iran, Syrie, Asie Mineure.

J20

27.09.2003

Etape 20 • 141 km • 2511 km

Istanbul ne semble plus qu’à quelques coups de pédale, toujours dans le corridor de l’E 80. Dès Edirne, la route la plus directe est doublée d’une autoroute, tout droit par la plaine qui rejoint la côte de la mer de Marmara, au sud. Par là il faut compter environ 250 km, et il me reste deux jours. Je sens que l’aventure en est à sa phase finale, et pour profiter encore au maximum du plaisir fou que j’éprouve à rouler, je choisis d’emprunter un itinéraire un peu plus complexe, dévié vers le nord en direction de Kırklareli, qui me fera passer plus proche de la côte de la mer Noire. Il sillonne par des routes agréables qui relient des villages typiques en toute tranquillité, à travers plateaux déserts et collines de maquis. Il s’agit du système montagneux de Yıldız Dağları. Je suis bien servi en efforts, avec en prime un vent terrible qui vient de la mer ; parfois j’ai l’impression de faire du sur-place. Heureusement, en deuxième partie de journée, comme la route a changé de cap il souffle de côté et plus de face.

Au cœur de la Thrace turque, une route tranquille traverse champs et maquis à perte de vue. 

Pas de camions, à peine quelques voitures. Comme seul signe d’un trafic occasionnel, je croise de temps en temps une carcasse d’animal écrasé, soulevant une odeur abominable. J’en ai presque pris l’habitude, il y en avait déjà dans les autres pays. Ça relance un peu l’attention sur la route, car on peut parfois se demander si un chauffard se soucie de la destinée d’un cycliste inconnu plus que de celle de chiens égarés. J’en croise d’ailleurs un, tout petit, effaré par un bolide vrombissant. Je le ramène sain et sauf sur mon vélo jusqu'au prochain village…

Un compagnon de route... 

Dans chaque village on trouve la statue de Mustafa Kemal Atatürk, l’homme à l’origine de la Turquie moderne, qui s’employa à y instaurer dès 1920 les valeurs laïques et républicaines. Parmi son tableau de chasse, on lui doit la disparition du port du voile, de la charia et de l’alphabet arabe. Il octroya aussi le droit de vote aux femmes 37 ans avant la Suisse. Pour contenir des menaces intérieures dues à des fractures sociales ou à la montée en puissance de l’islam, ces assimilations ont nécessité une assiduité militaire poussée. On en voit aujourd'hui l’héritage. L’armée est partout, je prends l’habitude de rencontrer uniformes et fusils d’assaut devant tout ce qui représente le pouvoir de l’Etat.

Je passe la nuit à mi-chemin entre Edirne et Istanbul, à Saray, une petite ville sans grand intérêt mais qui dégage une agréable intimité. Je m’immisce dans les habitudes locales, qui se dévoilent autour d’un thé dans les cafés où les hommes jouent aux dominos devant des retransmissions télévisées nationales de football et volley-ball.

J21

28.09.2003

Etape 21 • 142 km • Cumul 2653 km

La dernière journée ! Les montées et descentes se succèdent à n’en plus finir dans les conditions venteuses les plus astreignantes. Je puise mes forces, après tous ces jours sans repos musculaire (le 18e d’affilée depuis Milan), dans une volonté transcendée par la perspective de toucher au but. Mes jambes tournent toutes seules autour du pédalier, je me laisse filer, et ressens une impatience d’une rare intensité.

Proche du but! 

L’étape est un concentré de tout ce que j’ai vécu comme sensations tout au long du parcours. Je le repasse dans ma tête, en même temps que je vis une série de moments forts. Depuis la veille, la distance qui subsiste jusqu’à Istanbul apparaît tous les 10 km sur un panneau de signalisation. Quand je vois la mention «İstanbul 100», c’est une barrière psychologique qui est franchie. Plus loin, au sommet d’une grosse montée qui offre un vaste panorama au loin, j’aperçois tout d’un coup une étendue d’eau. Je ne m’y attendais pas du tout, mais c’est bien la mer Noire ! Je m’en rapproche un peu en prenant une route qui s’enfonce un peu plus vers le nord, de toute façon je ne dois plus ménager mes efforts, autant tout donner pour vivre à fond la fin du voyage. C’est avec cette vue sur la fin du continent que je fais ma dernière pause, contemplant la mer avec une extase comparable à celle des navigateurs quand ils aperçoivent la terre.

Une vue vers la fin du continent : c’est la mer Noire. 

Au détour d’un virage, à 20 ou 30 km d’Istanbul, quand je vois se dessiner les gratte-ciel des quartiers modernes à l’horizon, je pousse un cri de joie à réveiller un troupeau de chèvres qui somnolaient par là. La horde de chiens de garde se met alors à mes trousses. Je parviens à semer les bêtes au prix d’une accélération fulgurante, et poursuis ma progression triomphante.

A l’entrée de l’agglomération d’Istanbul : c’en est fini des petites routes paisibles. 

A bout touchant, la route paisible se transforme en voie rapide et aboutit sur un échangeur autoroutier. Cet endroit marque pour moi l’entrée dans l’agglomération stambouliote, mais ne me rassure pas vraiment sur les possibilités de rejoindre le centre avec un moyen de transport comme le mien. Je reste sur les axes secondaires, qui semblent ne donner qu’une vague solution pour progresser, et j’ai de la peine à me repérer. Tout à coup me voilà dans cette interminable mosaïque de quartiers trépidants de vie, de bruit, de trafic. La ville est immense. Après une longue errance par un dédale de ruelles surpeuplées, de colline à colline, j’aperçois la tour de Galata, repère immanquable pour aller du côté de Taksim, une grande place moderne, le poumon économique et centre de la vie nocturne d’Istanbul. On y trouve aux alentours de nombreux hôtels abordables.

Près de 10 millions d’habitants occupent les multiples collines autour du Bosphore. 

Il est 18 heures, dimanche 28 septembre 2003 ; la foule m’observe curieusement alors que je plante mon vélo au cœur de la place pour marquer un temps d’arrêt, essayer de réaliser que j’ai réussi mon défi. Je ne parviens pas à me relâcher d’un seul coup, je reste dans cet état d’esprit de battant qui m’a poussé à en arriver là, prêt à me remettre en route. Mais je ressens un réel accomplissement, un sentiment exceptionnel qui allait en grandissant jour après jour et qui explose ici en moi, après 2 653 km au compteur.

Taksim, la place où la vie contemporaine prend le dessus sur le passé à Istanbul. 

Je passe alors la soirée en m’offrant un festin. Puis, en me promenant dans l’avenue toute en fête, je me fais accoster par un type qui m’adresse la parole en turc pour un renseignement. Il m’avait pris pour un compatriote, parmi cette foule internationale, avec mon visage marqué par trois semaines de soleil et d’absence de rasage… Du coup il m’invite à boire un thé, ce qui me permet de me remettre un peu en place socialement, tant je me suis habitué au nomadisme solitaire. Et on ne refuse pas cette fameuse hospitalité turque, qui se dévoile ici à moi en toute sincérité.

Il y aurait tant de choses à voir ici. L’ex-Byzance, rebaptisée Constantinople en devenant capitale de l’empire romain d’Orient, garde aujourd’hui toute son aura de ville phare et universelle du Moyen-âge. Affaiblie par les nombreuses convoitises qu’elle suscite, ébranlée par les croisades, elle se remit à prospérer dès le XVe siècle sous le règne des Turcs, qui lui donnèrent son nom actuel et transformèrent les églises en mosquées. L’arrivée au pouvoir de Mustafa Kemal Atatürk en éroda momentanément le rayonnement avec le transfert de la capitale à Ankara. Mais le léger déclin fut suivi d’une folle croissance encore en cours à ce jour.

Cette ville, la Perle de l’Orient, berceau de plus de 26 siècles de civilisations, se laisse découvrir à l’infini. Mais mon vol de retour part le lendemain. Par mon voyage, j’ai voulu mettre l’accent des découvertes sur le chemin qui mène au but, plutôt que sur le but lui-même. C’est le déplacement qui en constitue la substance. Bien sûr, ce lieu est hautement symbolique et n’est pas que le simple terminus de ma belle aventure. Le côté mythique de cette ville contribue à rendre mythique aussi l’aventure du voyage pour y parvenir. Peut-être, sûrement même, que le fait d’avoir déjà pu connaître quelques-uns des secrets de la ville, un peu plus d’une année auparavant, m’a poussé à la choisir comme point de chute de mon périple, comme pour pouvoir tout au long de la route trouver d’autres clés pour déchiffrer de nouveaux secrets en elle. Et c’est ce qui se passe effectivement. Après avoir parcouru successivement toutes les contrées qui furent jadis, à un moment de leur histoire, baignées dans l’influence qui se déployait depuis ici, je me sens plus familier avec cette ville. C’est aussi par tous les efforts consentis, les forces puisées dans une extraordinaire motivation pour y arriver, que j’ai l’impression que cette ville m’a un peu adopté. Je ne me sens pas vraiment étranger ici…

Au bout de mon rêve ? Pas tout à fait… Il me tient à cœur de franchir encore le Bosphore, délimitation physique entre Europe et Asie. Ce bras de mer relie la mer Noire et la mer de Marmara, le bassin qui s’ouvre sur la mer Egée. La vieille ville d’Istanbul est située du côté européen, mais l’agglomération de près de 10 millions d’habitants s’étend des deux côtés du Bosphore, qui a toujours été un lieu d’échanges d’une rive à l’autre plutôt qu’une barrière. Un pont suspendu a été construit en 1973 pour seconder les nombreuses navettes sur l’eau, puis un deuxième en 1988 pour boucler une nouvelle ceinture autoroutière.

Le Pont du Bosphore (Bogaziçi Köprösü), lien terrestre suspendu entre l’Europe et l’Asie. 

Tôt le lendemain de mon arrivée à Istanbul, j’enfourche une dernière fois ma monture, délestée de ses lourdes sacoches, dans l’idée de passer d’une rive à l’autre par la force du pédalage. Par ce trajet symbolique, je souhaite donner à mon aventure une touche finale qui n’est pas une fin en soi, mais juste un cap, puisqu’elle laisse une porte ouverte… sur l’Asie. Et c’est alors une folle histoire qui commence.

Dès le début, je constate que l’accès au premier pont du Bosphore n’est pas évident. Je passe en dessous, le long de la rive, mais sans trouver de chemin qui y mène. Au-dessus de ma tête, il est impressionnant, je l’admire comme on scrute la face d’une montagne à gravir, en cherchant quelle sera la voie à emprunter.

Le pont jette sa fine silhouette sur une longueur de 1 560 m, à une hauteur de 64 m du niveau de la mer. 

Après plusieurs tentatives de parcours à travers les ruelles des flancs de rive, je me rends compte que c’est en fait mission impossible que d’atteindre le tablier du pont, dans le sens légal du terme en tant que cycliste (les trottoirs du pont, autrefois accessibles depuis la rive par des ascenseurs dans les piliers, ont été fermés pour des raisons de sécurité peu après leur mise en service). Les deux ponts du Bosphore sont uniquement des liaisons autoroutières, sans accès autorisé aux piétons ou cyclistes. Mais je suis trop déterminé pour laisser tomber et me voir terminer ces trois semaines d’effort sur un moment de frustration. Je tiens à mettre encore la cerise sur le gâteau ; ou la pistache sur le baklava… Ou alors le point sur le i : cette image prend ici même tout son sens. L’alphabet turc différencie le « i » habituel du « ı » sans point, formant chacun un son distinct. En majuscule, le point est aussi porté, le cas échéant. On écrit donc « İstanbul », ce qui donne une allure toute particulière à ce nom !

Cherchant une solution à mon dernier défi, je remonte vers les hauts quartiers et me retrouve à suivre les panneaux autoroutiers qui indiquent la direction d’Ankara. La seule manière de tomber inévitablement, tôt ou tard, sur le pont. Me voilà soudain sur une entrée d’autoroute. Je m’octroie cette infraction en me rassurant que je le méritais bien…

Après un échangeur, à l’embouchure de la bretelle qui se jette dans l’axe du pont, un gendarme bien occupé à régler le trafic dense qui y règne me voit passer en trombe, et ne peut réagir à temps pour m’arrêter. Je n’entends que son vain coup de sifflet. Cet obstacle passé, je me retrouve à l’entrée de l’ouvrage : droit devant moi, l’Asie ! Pour me mettre en sécurité, je peux me faufiler sur le trottoir, séparé du trafic par une glissière, et qui fait office d’allée de service pour les travaux d’entretien. Je passe devant une guérite occupée par un garde, mais file tout droit sans me préoccuper de son appel désabusé. Je touche au but ! J’atteins le milieu du pont, où j’organise ma petite séance photo, tout près d’une équipe d’ouvriers affairés à leurs travaux. Je savoure cette magnifique vue « volée ».

Depuis le pont, une vue exclusive sur le rivage européen. 

Après 1 560 m de pédalage en suspension entre deux continents, soit la longueur du pont, j’arrive du côté asiatique. Là je ressens ce moment que j’attendais tant. J’ai traversé ce Bosphore que j’avais érigé en mythe, et duquel je m’approchais depuis trois semaines à petites doses. Maintenant je vis enfin ce moment. C’est quelque chose de puissant.

A la verticale du rivage asiatique. 

Quand je passe devant la guérite du garde côté asiatique, il m’attend évidemment de pied ferme, arme en bandoulière. Palabres et gesticulations, des appels radios avec mon passeport en main… Il a l’air plutôt décidé à user de son intransigeance, me voilà cuit ! Trop heureux de mon « exploit » pour flipper, je me mets à jouer au touriste perdu. Je sors mon plan de ville et demande comment rejoindre Taksim. « Asia ! Asia ! » me crie-t-il alors. Bien que ne parlant que le turc, il devient plus compréhensif, m’emmène un peu plus loin et me donne ensuite les consignes pour quitter les lieux, m’exhortant à ne pas revenir en Europe par le pont. Il me tient encore par le bras quand nous passons à hauteur du panneau «WELCOME TO ASIA» ; je bouillonne intérieurement de fierté.

Enfin relâché, je me retrouve à devoir emprunter un chemin qui redescend sur la rive asiatique, mais je crains de perdre beaucoup de temps à revenir en Europe en bateau. Alors sans hésiter, à peine a-t-il tourné le dos pour rejoindre son poste, je me lance à travers les files de voitures ralenties derrière les barrières de péage, et reprends gaillardement la route en sens inverse. Je roule dans une grande joie intérieure… Mission accomplie, il n’y a plus qu’à rentrer à l’hôtel et partir avec mes sacs pour l’aéroport !

Les six pistes de circulation bouclent le premier périphérique de la ville (vue ici vers l’Europe). 

Une fois de retour en Europe, j’emprunte la première bretelle de sortie d’autoroute et me retrouve sur une grande artère urbaine, coincé dans un terrible trafic et dans un concert de klaxons, mais cette fois dans mon bon droit. A un feu rouge, un homme s’approche de moi et me tire sur le côté de la route. Il me montre sa carte d’inspecteur de police. Il parle turc et rien d’autre. Il est manifestement déjà au courant de mon histoire : il semblerait donc que je sois recherché par toute la police d’Istanbul ! Devant l’impossibilité de se comprendre l’un l’autre, je reprends mon jeu du parfait ignorant. D’autres policiers arrivent, et au fil de l’histoire je comprends qu’on me soupçonne de griefs qui frôlent l’espionnage d’Etat et la tentative d’actes de terrorisme, pour avoir circulé à vélo sur le pont, ce qui est interdit, et en plus, surtout, pris des photos, ce qui est encore plus interdit.

La situation prend une tournure totalement rocambolesque quand, aux trois voitures de police arrivées l’une après l’autre, s’ajoutent des équipes de journalistes ameutés par je ne sais quel chasseur de scoops. Le premier arrivé parle anglais et nous sert d’interprète, les choses s’éclaircissent un peu. Intéressé par mon histoire, et pendant que les policiers parlementent entre eux et recopient à la main toutes les pages de mon passeport confisqué, il fait venir son caméraman et me demande de raconter mes aventures aux téléspectateurs ! Ce que je fais avec beaucoup d’amusement. Perplexes, les policiers signalent attendre un «manager» qui parle anglais pour venir éclaircir mon cas. Suit une deuxième équipe de télévision et des journalistes de la presse écrite qui remplissent leur bloc-notes de tout ce que je dis, des flashes qui crépitent, une voie de circulation bloquée par tout cet attroupement … Une vraie conférence de presse improvisée !

Petit moment de gloire... 

Flatté par cette palpitante tournure des événements, j’en oublie mes soucis avec la police. Finalement, las d’attendre et se rendant compte de l’innocence de mon escapade, l’inspecteur me rend mon passeport sans mot dire. Je serre fièrement la main à tout le monde. Les journalistes me demandent encore d’orchestrer mon départ devant leurs caméras et objectifs, et je retourne hilare à mon hôtel. Plus de temps pour traîner, mon avion va partir... Je parcours en toute légèreté les vingt derniers kilomètres de mon aventure, à vélo jusque devant le guichet d’enregistrement de l’aéroport international Atatürk.

Mon aventure prend fin ici. Il faut juste encore cinq heures pour revenir vers Genève en avion, via Zurich. Une autre échelle du temps pour survoler en sens inverse la route que j’ai tracée, cette route de l’Orient que je me suis appropriée, qui a eu tant d’histoires à me raconter, et que j’ai eu le privilège de pouvoir entendre, voir, toucher, sentir, goûter de la plus belle manière qui soit. Déjà je me mets à rêver d’une suite… Mais riche de cette expérience unique, je vais retrouver ma vie d’avant, qui est aussi une aventure pleine de surprises et de plaisirs. Bientôt, c’est l’histoire d’un père de famille qui va commencer. Quels rêves auront mes enfants ? Qu’ils puissent les réaliser, quels qu’ils soient. Et vive le vélo.

FIN