Depuis Munich, voici l'acte II d'un voyage entre Alpes et Baltique: immersion dans l’Europe des Royaumes disparus (Bavière, Bohême, Prusse), grands fleuves, villes magiques et vastes forêts.
Du 23 au 30 mai 2015
8 jours
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Acte I, 2012 : Genève – Munich, 5 jours, 676 km

1. Onex.ch - Spiez.ch | 175 km (175)

2. Spiez.ch - Zug.ch | 123 km (298)

3. Zug.ch - Vaduz.li - Feldkirch.at | 119 km (417)

4. Feldkirch.at - Reutte.at | 133 km (550)

5. Reutte.at - München.de | 126 km (676)

Acte II, 2015 : Munich – Gdańsk, 8 jours, 1158 km

6. München.de - Regensburg.de | 134 km (810)

7. Regensburg.de - Plzeň.cz | 153 km (963)

8. Plzeň.cz - Praha.cz | 111 km (1074)

9. Praha.cz - Špindlerův Mlýn.cz | 147 km (1221)

10. Špindlerův Mlýn.cz - Wrocław.pl | 143 km (1364)

11. Wrocław.pl - Kalisz.pl | 126 km (1490)

12. Kalisz.pl - Toruń.pl | 166 km (1656)

13. Toruń.pl - Gdańsk.pl | 178 km (1834)

Suisse - Liechtenstein - Autriche - Allemagne - Tchéquie - Pologne 

Accès direct à la carte du parcours sur Google Maps

J1àJ5

Retrouvez l'acte I de ce projet : en 2012, 5 étapes sur 676 km longeant le nord des Alpes en terres alémaniques. Entre cols, lacs et châteaux, une revue de l'histoire suisse à travers douze cantons, puis la découverte de ses voisins orientaux: le Liechtenstein, le Vorarlberg et le Tyrol autrichiens, et la Haute-Bavière.

Ces cinq premières journées sont présentées dans le récit Genève – Munich à vélo.

L'acte II débute avec l'étape n°6 à Munich, juste ci-dessous, et nous sommes alors en 2015 !

Trois ans ont passé. En 2012 je reliais Genève à Munich avec la ferme intention de poursuivre le voyage un jour. Jusqu’à la mer, c’est mon credo. Découvrir l’Europe kilomètre par kilomètre en m’éloignant de mon lieu de vie jusqu’à ses confins. J’ai traversé passionnément les contrées de Genève à Munich (douze cantons suisses, le Liechtenstein, le Vorarlberg et le Tyrol autrichiens, puis la Haute-Bavière), et je suis impatient de me raccrocher à ce premier acte pour lancer le second. Mais vers où donc ?

Bien qu’attiré par un cap vers l’est (Autriche, Hongrie, Roumanie) jusqu’à la mer Noire, que je ne pourrais boucler en un seul périple vu la durée prévue de mon congé, mon choix se porte sur la mer Baltique, raisonnablement accessible en une bonne semaine. Histoire de ne pas devoir repousser encore une fois la récompense, cette sensation d’aboutissement en atteignant les eaux qui baignent notre continent. Ma destination est donc toute trouvée en l’une des villes baltiques les plus emblématiques : Gdańsk. Et avec un itinéraire qui promet de belles découvertes et redécouvertes après la Bavière, à travers la Tchéquie et la Pologne. Deux pays qui me laissent des envies de retour : j’y suis allé une bonne dizaine de fois depuis 1992 (alors encore la Tchécoslovaquie !), pour des raisons privées ou professionnelles. Mais voilà, j’ai beau avoir visité – et énormément apprécié ! – plusieurs villes de ces deux pays coup-de-cœur, il me reste tant à voir dans les vastes contrées, parsemées de charmants petits bourgs, qui vivent paisiblement dans une sorte d’oubli, loin de l’agitation touristique des métropoles.

C'est ainsi qu'après cinq étapes en terres alpines, me voilà parti pour huit étapes supplémentaires de Munich jusqu'à la côte Baltique, pour une immersion dans l’Europe des Royaumes disparus (Bavière, Bohême, Prusse), des grands fleuves (Danube, Elbe, Vistule), des villes du patrimoine mondial (Ratisbonne, Prague, Toruń), des vastes forêts, et des grands bouleversements géopolitiques du XXe siècle.

J6

23.05.2015

Etape 6 • 134 km • Cumul 810 km

München > Garching bei München > Freising > Au in der Hallertau > Mainburg > Abensberg > Saal an der Donau > Regensburg

Le 22 mai 2012, je rentrais de Munich en avion, au lendemain de mon arrivée dans cette ville après cinq étapes cyclistes depuis Genève. Le 22 mai 2015, j'y reviens en avion, vélo dans la soute, prêt à repartir le lendemain pour la sixième étape, et les sept suivantes qui doivent aboutir à Gdansk. Trois ans jour pour jour, quoi de mieux pour me relancer dans l'esprit de ce voyage!

Les aléas du transport international de vélo me mettent dans une situation assez inédite, voire intrigante pour les autres passagers : me voilà tard le soir dans une rame du S-Bahn munichois entre l'aéroport et le centre-ville, ma trousse à outils ouverte, occupé à remonter un vélo auquel j'ai dû enlever roues, pédales, selle et guidon pour le rendre compatible au transport aérien... Le vélo est ainsi prêt en arrivant à Hauptbahnhof. Une nuit à l'hôtel et hop, je peux directement prendre la route. Pour encore bien symboliser la continuité avec « l'acte I » de 2012, je reviens sur la Marienplatz pour immortaliser mon vélo devant le Neues Rathaus. Et de là, je file vers le nord-est sur la Ludwigstraße.

Marienplatz et Ludwigstraße.

Ce parcours offre un splendide condensé du développement territorial de la capitale bavaroise. Marienplatz, c'est la place centrale ancrée ici depuis la fondation de la ville en 1158. Ludwigstraße, c'est l'une des quatre grandes artères prestigieuses qui marquent l'expansion de la ville au XIXe siècle. Puis c'est Schwabing, le vaste et fameux quartier populo-estudiantin, autrement dit bohème, et poumon nocturne de la ville. Sa traversée est marquée par deux symboles bien contrastés des gloires bavaroises : à l'entrée sud, les gloires anciennes des armées royales, symbolisées par l'arc de triomphe (Siegestor). A la sortie nord, les gloires actuelles du club de football tout autant royal, le grand FC Bayern München ! C'est donc en suivant les panneaux de signalétique pour vélos indiquant "Allianz-Arena" que je sillonne vers la périphérie, agréablement loin du trafic urbain, entre quartiers résidentiels et surfaces commerciales. Pour arriver devant ce temple du football, qui vient de voir le club Rekordmeister national fêter son vingt-cinquième titre de champion d'Allemagne.

 L'arc de triomphe (Siegestor), commande du roi Louis Ier de Bavière, livré en 1852.
L'Allianz Arena, 75 000 places, construite en 2005 par les architectes suisses Herzog & de Meuron. 

Et juste derrière le stade, je franchis la Bundesautobahn 99, l'autoroute circulaire qui entoure l'agglomération sur ses trois-quarts (le dernier quart sud-ouest n'est toujours pas bouclé, bien que planifié comme un ensemble complet en 1930, et est aujourd'hui toujours un sujet politiquement âprement débattu…). Au-delà de ce cordon, on retrouve assez vite la Bavière plus rurale de villages et petits bourgs bien proprets.

Ces trois prochains jours entre Munich et Prague ne peuvent évidemment être placés sous aucun autre fil rouge que celui de la bière. Je vais découvrir l'omniprésence de cette culture brassicole dans cette région, que ce soit par son impact historique, agricole, économique, touristique... Alors commençons par le commencement, avec cette petite ville baignée par l'Isar, 30 kilomètres en aval de Munich : Freising. S'y trouve la plus ancienne brasserie au monde en activité, ouverte en l'an 1040, la Bayerische Staatsbrauerei Weihenstephan. Elle collabore avec l'Université technique de Munich pour former les étudiants de la faculté "agroalimentaire et brasserie". Pour la dégustation, je passe mon tour, il me reste encore 100 kilomètres...

Ensuite je découvre la région du Hallertau en parcourant la Bundesstraße 301, que l'on surnomme aussi la Deutsche Hopfenstraße. Une référence bien sûr au houblon qui y est cultivé en masse, puisque le Hallertau fournit un tiers de la production mondiale de cette plante qui sublime la bière depuis le XIIe siècle ! Passons ses vertus, qui confèrent les précieuses propriétés aseptisantes, conservantes, et aromatisantes au mélange d’eau et de malt d'orge qui deviendra bière, tout en agissant sur la stabilité de la mousse, la digestibilité du breuvage ainsi que sa délicieuse amertume. Tout un programme pour ces petits cônes verts. Mais là encore j'attendrai le soir pour l'exercice pratique, et me concentre plus sur la route que sur le houblon.

Champ de houblon en bordure de la "Route allemande du houblon".

Autre marque typique de la Bavière, cet étrange mât décoré qui est planté bien en vue dans chaque village. Pour décrire cette coutume du Maibaum, je me contenterai d'une citation universelle : «Depuis le XVIIIe siècle, et encore plus depuis la Seconde Guerre mondiale, le mât de mai est devenu le symbole des villes et villages de la Bavière du Sud. Il représente l’honneur de la commune et de sa communauté. Il est source de compétition entre les villages bavarois, qui rivalisent d’ingéniosité et d’efforts pour se doter du plus grand et du plus bel arbre. Aussi, des hauteurs de 30 mètres ne sont-elles pas rares… […] le tronc d’arbre dont on se sert pour ce mât de mai est ensuite peint en bandes blanches et bleues (les couleurs de la Bavière) et le sommet du mât est décoré d’une couronne en branches de sapin. Bien souvent, on retrouve tout le long du mât, des figurines représentant les différents corps de métiers, comme le cordonnier, le ramoneur, le menuisier, le charpentier, etc. » [Source : Article Wikipédia fr.wikipedia.org/wiki/Arbre_de_mai].

Quelques-uns des fameux arbres de mai (Maibaum) typiques des villages de Bavière. 

Où en suis-je dans ma progression du jour ? Ce territoire houblonné du Hallertau m'a fait passer d'un des sept districts bavarois à l'autre, puisqu'il est à cheval entre ceux de Haute-Bavière et de Basse-Bavière. Et c'est dans une petite ville de Basse-Bavière, Abensberg, que je vais faire une découverte assez intriguante, en voyant briller de loin une coupole dorée qui dépasse tous les toits. Il s'agit de la tour Kuchlbauer, une oeuvre posthume de l'artiste-architecte viennois Friedensreich Hundertwasser. Le musée d'art attenant, le KunstHausAbensberg, est entièrement dédié à ses réalisations.

La ville d'Abensberg fait honneur à Hundertwasser : Kuchlbauer-Turm et KunstHausAbensberg.

Juste après ça j'atteins le Danube, le plus long fleuve d'Europe occidentale ! Pour les 25 à 30 km qu'il me reste aujourd'hui, je me raccorde à sa voie verte, le célèbre Donau-Radweg, l'un des parcours cyclables les plus appréciés par les amateurs d'excursions cyclistes. C'est agréable et tranquille, mais honnêtement je trouve ça long et monotone – cela confirme ma préférence pour des parcours plus "personnalisés", qui visitent villes et villages (quitte à accepter un peu de trafic routier en parallèle) et ne rechignent pas à franchir quelques bosses pour varier le rythme, plutôt que de suivre un long fleuve tranquille… Mais voilà, j'aurai au moins expérimenté une portion de cette longue véloroute, qui fait elle-même partie de la «route des fleuves» transcontinentale, voie n°6 du réseau EuroVelo. L’itinéraire relie l'océan Atlantique à la mer Noire, le long de trois des plus grands fleuves européens : la Loire, le Rhin et le Danube.

Près du but - et sous bonne garde - pour cette étape de reprise après 3 ans d'attente! 

Je franchis encore la frontière vers un dernier district en Bavière, celui du Haut-Palatinat (Oberpfalz), pour atteindre son chef-lieu Ratisbonne (Regensburg), la plus grande des villes allemandes qui bordent le Danube. En soirée, je me fais une très bonne impression de sa vieille ville, inscrite sur la liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO, dominée par la cathédrale gothique de St-Pierre. L'atmosphère est idéalement propice à enfin déguster une bonne brassée de bière bavaroise, au houblon du Hallertau, bitte : directement à la très locale Brauerei Kneitinger, qui brasse encore et toujours à la même adresse du centre ville depuis plus de 400 ans. Alors, comme on dit ici en ouvrant le baril pour que la fête (de la bière) commence: O'Zapft is !

Ratisbonne (Regensburg) : le Danube et la cathédrale St-Pierre.
J7

24.05.2015

Etape 7 • 153 km • Cumul 963 km

Regensburg > Nittenau > Bruck in der Oberpfalz > Waldmünchen > DE|CZ > Horšovský Týn > Plzeň

Dimanche de Pentecôte, la ville de Ratisbonne est toute calme ce matin. Je ne suis pas entièrement serein pour cette deuxième étape de l'acte II. J'ai un peu peiné la veille en fin de parcours, alors qu'aujourd'hui m'attend un programme autrement plus ardu : 20 km de plus au programme, et surtout un bon cumul de dénivelés positifs. Les Alpes sont loin derrière moi, mais la Bavière a d'autres reliefs à proposer... qu'elle partage notamment avec la Tchéquie, prochain pays sur mon parcours. Il me faudra franchir la chaîne de la Forêt de Bavière (Bayerischer Wald) puis celle de la Forêt du Haut-Palatinat (Oberpfälzer Wald). Ces chaînes sont des sous-ensembles du plus vaste Massif de Bohême, un arc montagneux qui entoure presque complètement la Tchéquie, ainsi enclavée dans un grand bassin d'où sortent l'Elbe et la Moldau. Géologiquement parlant, ce massif est comparable à la Forêt-Noire, aux Vosges, à l'Ardenne ou au Massif central. Pas de hauts sommets mais un relief très vallonné, sillonné par des routes qui se faufilent comme des montagnes russes entre des bosses qui culminent à près de 1500 mètres.

Donc ce matin, fini le calme plat du Danube, et départ pour les premières bosses. Souvent, dans un voyage à vélo, on constate qu'on se bonifie au fil des jours. Passer une journée entière à pédaler, c'est un programme tellement différent que d'être assis au bureau avec 30 minutes de vélo aller-retour par jour… Le corps doit s'y habituer, apprendre à récupérer, sans se laisser dépasser. Avec l'expérience de quelques voyages, j'ai l'impression que l'apprentissage de la récupération vient plus vite que l'accumulation de la fatigue. Alors j'avance sans trop m'inquiéter pour la suite. Le plat n'existe pas, c'est une journée ascenseur entre champs et forêts. Au mois le rythme est varié et j'aime bien ça : mon compteur oscille dans une fourchette entre 10 et 60 km/h.

 Sur un plateau du Haut-Palatinat.

Dernière halte en Allemagne, à Waldmünchen. Je tombe en pleine procession de Pentecôte, tous les citoyens de la petite ville suivent le cortège. Moi je suis la route, encore et toujours, vers la mer… C'est encore loin bien sûr, mais je pose un nouveau jalon symbolique dans ma progression, en passant la frontière germano-tchèque. Le rideau de fer entre l'ex-Allemagne de l'Ouest (RFA) et la République socialiste tchécoslovaque (ČSSR) est oublié – un quart de siècle s'est écoulé depuis la chute du bloc soviétique : je ne fais que passer d'un Etat membre de l'Union Européenne à l'autre.

Au revoir les terres germaniques parcourues à travers quatre pays, voici les terres slaves – jusqu'à la mer Baltique !

 Avant, sur, et après la frontière germano-tchèque à mi-chemin entre Ratisbonne et Pilsen.

Jusque-là plutôt calme, le trafic se densifie quand je rejoins la route nationale tchèque "classe I" n°26 qui mène droit sur Pilsen. Avant que ça ne devienne un enfer en me rapprochant de la ville, j'esquive vers des petites routes bucoliques. L'arrivée en ville devient ainsi très agréable, malgré les kilomètres et dénivelés cumulés du jour et l'heure tardive (presque 20 heures). Sans transition, je passe d'un petit lac bordé de chalupa (ces résidences secondaires de week-end héritées de l'époque soviétique, appelées datcha en Russie), à l'avenue prestigieuse Klatovská třída qui mène au cœur historique la ville.

Nature et ville : deux photos prises à 2 km de distance l'une de l'autre en arrivant à Pilsen !

Et me voilà, avec cette première étape en Tchéquie, dans rien de moins que l'actuelle Capitale européenne de la culture – titre attribué chaque année par l'Union européenne à deux candidates, qui proposent alors un programme de manifestations culturelles. Bon, autant dire que je ne suis pas vraiment là pour ça... Restons-en pour ce soir aux classiques qui font de Pilsen (Plzeň en tchèque) une ville qui s'exporte dans le monde entier. J'ai nommé, de un, Škoda Transportation : attention, il s'agit de la société de construction de trains, tramways et trolleybus, spécialiste mondial de la traction électrique – et pas de la filiale Škoda Auto qui a été vendue en 1991 au groupe Volkswagen. Et de deux, l'inévitable Plzeňský Prazdroj ! C'est quoi ? Traduction : Pilsner Urquell en allemand, « source originelle de Pilsen » en français, la mère de toutes les pils du monde !

Oui, je suis ici non seulement dans la Capitale européenne éphémère de la culture, mais aussi dans la capitale éternelle mondiale de la bière "pils" (aussi appelée "pale lager"). La brasserie municipale Pilsner Urquell a effectivement donné son nom à la recette de bière inventée ici, et qui représente aujourd'hui près de 80% de la production mondiale : toutes les bières claires (blondes ou dorées) et légères sont de cette origine. Je découvre aussi que cette origine n'est pas si ancienne, à l'échelle de l'histoire de la bière. Les Bavarois brassent depuis le XVe siècle selon la méthode de fermentation basse (la bière fermentée et conservée à basse température se conserve mieux, et la levure coule vers le fond du tonneau, ce qui clarifie la bière), mais sur des bières foncées. Pendant longtemps, les tchèques, même s'ils en restent à la fermentation haute qu'ils connaissent depuis le Xe siècle déjà, ont de la peine à atteindre une qualité reconnue.

Jaloux des succès bavarois, des citoyens de Pilsen se décident à tout mettre en œuvre pour produire la bière parfaite - les matières premières (eau, malt, houblon) de grande qualité ne manquant pas dans la région. Ils s'inspirent des meilleures pratiques connues de Copenhague, de Munich et de Vienne pour construire la brasserie idéale. Ils y mènent des tests à base de malt doré, moins foncé que les malts traditionnels, et donnent naissance en 1842 à la première bière blonde, limpide et lumineuse, qui fait ressortir la quintessence de ses ingrédients. Le succès est immédiat : il gagne Prague, puis Vienne, Paris... et en moins de trente ans, l’Amérique.

Cette recette sera alors exportée et copiée partout dans le monde. Mais si les appellations «Pilsner» ou «Pils» sont très répandues, elles ne désignent souvent que des lagers légères, loin d'atteindre le corps, la finesse et la délicieuse amertume de la véritable bière de Pilsen ! Et pour l'anecdote finale, sachez que l'on ne trouvera jamais de la «fausse Pils» en Suisse : les bières brassées selon la méthode de Pilsen en Suisse s'appellent simplement «Lager» ou «Spezial», parce qu'un accord commercial interdit l'emploi du terme «Pils» en contrepartie de protections sur... l'appellation du fromage Emmental en Tchéquie !

Santé, na zdraví !

J8

25.05.2015

Etape 8 • 111 km • Cumul 1074 km

Plzeň > Rokycany > Hořovice > Karlštejn > Praha

Etape de prestige aujourd'hui avec une arrivée prévue à Prague la « mère des villes » – Praga mater urbium – selon l'une des ses anciennes devises. C'est l'étape la plus courte du voyage, alors je profite encore un peu de Pilsen, le temps de parcourir ses principales attractions architecturales, de la vaste place de la République avec l'imposante cathédrale Saint-Barthélémy, jusqu'au quartier général de la brasserie de Pilsen.

L'imposante cathédrale gothique Saint-Barthélémy de Pilsen. 
Façades sur la place de la République.
La Grande Synagogue, aujourd'hui salle de concerts et d'expositions, et le Grand Théâtre.
La brasserie de Pilsner Urquell (Plzeňský Prazdroj) avec ses agrandissements successifs et son musée.

En route, j'ai hâte d'être à Prague ! Je déchante assez vite en roulant sur l'ancienne route principale Pilsen-Prague : même si elle a été dédoublée par l'autoroute E50 pour le grand transit, il y a quantité de poids lourds qui l'empruntent. Paradoxe du cycliste : plus il y a de camions, bruyants et claquant une brassée d'air déstabilisant en me dépassant, plus je me sens seul et abandonné sur la route. Heureusement je suis bien équipé en cartes cyclistes, avec le Cykloatlas Česko 1:75000 qui me déniche des trésors de petites routes de campagne, de village à village. Le ciel est gris, mais le décor est charmant et paisible, et les champs de colza en plaine floraison égaient le paysage.

Parcours bucolique entre Pilsen et Prague. 

En me rapprochant de Prague en deuxième moitié d'étape, je me permets un détour, toujours via des routes et chemins très tranquilles, pour passer par le château fort de Karlštejn. Monument gothique d'importance majeure, voilà un symbole tout indiqué pour un petit intermède historique sur cette région de Bohême !

Le château de Karlštejn, monument emblématique du royaume de Bohême.

Le château de Karlštejn est livré en 1357 sous Charles IV, l'un des personnages les plus marquants de l'histoire tchèque. Nous sommes alors en plein cœur du royaume de Bohême, né sur les bases du duché de Bohême (872-1198). Ce duché est à l'origine de la nation tchèque – d'ailleurs la Bohême* se dit Čechy en tchèque (et la Tchéquie, Česko). Il était sous protection des Přemyslides, une dynastie de chefs locaux basés à Prague et qui ont étendu leur autorité sur les terres environnantes. De cette dynastie, la mémoire a surtout retenu Venceslas Ier, duc vénéré et reconnu comme le saint patron de l'actuelle République tchèque.

[* Ne pas confondre la région Bohême avec la culture bohème (accent grave), une manière de vivre basée sur l'insouciance qui décrit les « écrivains, artistes qui vivent au jour le jour en marge des règles sociales » – Larousse.]

Le duché Bohême devient royaume en 1198 et passe alors sous la protection du Saint-Empire romain germanique. La maison de Luxembourg prend le relais des Přemyslides et c'est avec son représentant Charles IV que le royaume de Bohême connaîtra son âge d'or au XIVe siècle. Avec ses titres de Roi des Romains, Roi de Bohême, Empereur du Saint-Empire et Comte de Luxembourg, Charles fait de Prague la capitale de l'Empire et lui apporte un niveau de culture, d'architecture et de prospérité inégalé pour l'époque.

Le royaume de Bohême entre plus tard en possession des Habsbourg (1526), puis de l'Empire d'Autriche (1804) et enfin de l'Autriche-Hongrie (1867), et disparait pendant la Première Guerre mondiale lors de la dissolution de l'empire d'Autriche-Hongrie (1918). Le traité de Versailles attribue alors ce territoire à une nouvelle république des peuples Tchèques, Slovaques et Ruthènes : la Tchécoslovaquie, un cordon de près de mille kilomètres de longueur entre l'ouest et l'est de l'Europe. Dans l'Entre-deux-guerres, la jeune république voit ses frontières disputées en permanence avec l'Allemagnes (les Sudètes), la Pologne et la Hongrie. Elle perd définitivement son territoire oriental de Ruthénie subcarpathique au profit de la Hongrie (1938) puis de l'Ukraine soviétique (1945). Elle traverse alors une longue période communiste, prospère au début mais contestée dès les années 1960. Les événements du Printemps de Prague (1968) aspirent à instaurer un « socialisme à visage humain » mais ils débouchent sur une période de durcissement politique et idéologique sous le contrôle de Moscou. Vient alors la libératrice Révolution de velours (1989) qui déboulonne le Parti communiste, sans violence. Les dissidences entre "cousins" tchèques et slovaques ressurgissent. Les deux communautés s'entendent pour se séparer à l'amiable – pendant que, toute comparaison gardée, les différentes nations qui composent la Yougoslavie s'enfoncent dans la guerre civile. En 1993, les deux républiques, Tchéquie et Slovaquie, sont indépendantes. La Tchéquie est alors composée bien évidemment de la Bohême, mais aussi de la Moravie, sa "sœur" autrefois dominante sur un vaste territoire d'Europe centrale (royaume de Grande Moravie), et qui s'est "rangée" du côté de la Bohême au tournant de l'an mille.

Bohème & Moravie en 1801 en tant qu'État du Saint-Empire romain germanique [John Cary, Public domain, via Wikimedia Commons].

Voilà, après ce cadrage accéléré d'une histoire plus que millénaire, je suis paré pour une immersion dans la seule chose qui soit restée immuable et incontestée en Bohême au fil des siècles : Praga mater urbium, capitale éternelle, inspirante et rayonnante !

Depuis le château de Karlštejn, je poursuis mes expériences de routes de campagne et tout d'un coup, me voilà au bord de la Vltava (Moldau en allemand). Ne me reste plus qu'à suivre sa berge pour arriver tout en douceur en plein centre ville de cette métropole de 2.2 millions d'habitants. Et admirer ces panoramas que je ne me lasse pas de revoir. Depuis 1992 c'est mon septième voyage à Prague, peut-être bien ma ville préférée, mais d'y arriver pour la première fois à vélo ça rend le moment absolument unique. Quel bonheur ! Non, je ne suis toujours pas à la mer, mais j'ai déjà comme un sentiment d'aboutissement du voyage. La bonne nouvelle c'est qu'il n'est pas fini, les belles découvertes vont continuer dès demain ! Allez, je profite de bien m'imprégner de cette ambiance pragoise, ses ruelles dans la vieille ville, son pont Charles et ses tavernes. Mythique.

Evidemment, l'ensemble du centre historique de Prague dans son entier est répertorié au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

 Prague : sur le pont Charles en direction de Malá Strana.
Prague : pont Charles et rive gauche, avec le château de Prague et la cathédrale Saint-Guy sur la colline de Hradčany.

Pour fuir les hordes de touristes et de restaurants sans âme de la Vieille Ville devenue parc d'attraction incontrôlé, je traverse le Pont Charles et déniche une taverne typique dans une ruelle calme de Malá Strana, la rue Všehrdova. Le restaurant s'appelle Tlustá myš (Fat Mouse Pub). Simple, authentique, chaleureux. Véritablement tchèque. Pour les connaisseurs : guláš & knedlíky, évidemment. Et une délicieuse Velkopopovický Kozel pour la soif, une bière du groupe Pilsner Urquell mais encore et toujours brassée dans le village de Velké Popovice non loin de Prague.

Prague : pont Charles et rive droite, avec le quartier de la Vieille Ville (Staré Město).
Prague : scène nocturne de trams et de lumières devant le théâtre national (Národní divadlo).
J9

26.05.2015

Etape 9 • 147 km • Cumul 1221 km

Praha >  Brandýs nad Labem-Stará Boleslav > Benátky nad Jizerou > Jičín > Nová Paka > Špindlerův Mlýn

Grosse étape aujourd'hui, qui va m'emmener vers les montagnes du nord du Pays, les plus hautes du massif de Bohême. Les contrastes font la richesse du voyage, alors pour bien marquer la transition entre la frénésie de la capitale et la tranquillité de l'arrière-pays de Bohême, je vais me diriger pile sur la plus haute route carrossable du pays, au cœur des monts des Géants (Krkonoše) dans la chaîne des Sudètes.

Je commence par un petit tour de ville matinal à vélo, puis je fixe mon kilomètre zéro du jour sur la place de la Vieille Ville (Staroměstské náměstí).

Prague, place de la Vieille Ville (Staroměstské náměstí) avec la tour de l'hôtel de ville.

Il fait gris et froid pour la saison, 11 degrés, mais sec. Cap nord-est pour sortir de ville, en compagnie d'un trafic assez gênant une fois arrivé en campagne. Mes aides de parcours, leCykloatlas mais aussi le GPS sur mon guidon, m'aident à trouver des itinéraires plus calmes et même quelques raccourcis parfois étonnants, même si c'est un peu limite quand je me retrouve dans la boue en plaine forêt.

Sur les chemins de Bohême-Centrale, au nord-est de Prague.

Peu de villes aujourd'hui sur le parcours, mais l'une des rares que je traverse, Jičín, est plutôt charmante. Petite bourgade autour d'une vaste place centrale très colorée.

 Jičín et sa place centrale.

Et c'est à partir de là, Jičín, que je vais m'engager en direction des reliefs, plutôt que de viser l'une des deux routes principales qui restent à basse altitude, contournant à l'est ou à l'ouest les monts des Géants. Comme elles canalisent tout le trafic frontalier entre Tchéquie et Pologne, et même le grand transit Prague-Varsovie, je serai bien plus tranquille sur les routes de montagne. Bon, petit souci, la route sur laquelle je comptais est barrée. Gros travaux de réfection en cours. Mais je tente quand même car il n'y a pas vraiment d'alternative, à moins de revenir à la stratégie des routes à chauffards. Je joue à « ça passe ou ça casse », et me voilà sur une douzaine de kilomètres d'un revêtement de graviers et cailloux qui attend encore son bitume tout neuf. Je suis bien secoué mais « ça passe ». Et au moins, pas une seule voiture ni le moindre camion.

Après Jičín, des routes de plus en plus vallonnées.
Droit devant, les monts des Géants que je vais devoir franchir. 

Arrivé à la dernière ville de plaine, Vrchlabí, je suis dans un état d'épuisement alors qu'il me reste encore la montée finale vers la station de montagne que j'aimerais atteindre avant la nuit... Mais je connais mes capacités et me sens encore assez lucide pour y parvenir. La montée est finalement plutôt douce, le long d'un cours d'eau tranquille, qui n'est pas si anodin qu'il n'en à l'air : joli palmarès fluvial pour ce voyage puisqu'après avoir longé le Rhin au Liechtenstein à l'étape 3, puis le Danube en Bavière à l'étape 6, me voilà en train de remonter l'Elbe en Bohême à l'étape 9. Ce qui donne le podium complet des plus longs fleuves d'Europe occidentale*. Dans l'ordre : Danube 3020 km, Rhin 1233 km, Elbe** 1091 km.

[* Hors Russie et Ukraine, où la moitié des dix plus longs fleuves d'Europe se trouvent, dont le plus long, la Volga.]

[** La Vltava (Moldau) étant plus longue que l'Elbe au moment où la première se jette dans la deuxième, le cours d'eau Vltava + Elbe a une longueur totale de 1231 km.]

Et c'est donc après ce dernier effort que j'arrive enfin à Špindlerův Mlýn. La station tchèque des sports de montagne par excellence, « faute de mieux » pour ce pays certes vallonné mais peu montagnard – je serai quand même agréablement surpris. Nom dérivé de l'allemand Spindlermühle, le moulin de Spindler, un héritage de la période du Moyen Âge où les frontières montagneuses de Bohême furent colonisées par des Allemands qui s'y installèrent durablement – ce qui générera son lot de conflits, notamment lors des deux guerres mondiales. Pas de conflit ici et maintenant, mais une belle et agréable atmosphère de station d'altitude en saison creuse, entourée de monts ronds et de forêts aux multiples nuances de verts, bercée par le clapotis de l'Elbe dont la source n'est pas très loin. Une vraie sérénité se dégage dans le centre de la station, qui se fond complètement dans la nature. L'air est très frais et avec ce décor je me sens vraiment en pleine montagne. Pourtant... la station n'est qu'à 720 mètres d'altitude ! Mais les monts des Géants est la chaîne de montagne la plus septentrionale d'Europe continentale. Elle est située au-delà de la latitude 50° (comme Bruxelles par exemple) et avec un climat bien continental. Le climat de haute altitude se manifeste donc sensiblement plus fort qu'à une altitude équivalente dans les Alpes, situées autour de la latitude 46°.

Après cette journée éprouvante en distance et en dénivelé, je me ressource pleinement d'air pur et d'un excellent repas reconstituant. Une belle nuit m'attend.

Špindlerův Mlýn et l'Elbe dans les monts des Géants.
J10

27.05.2015

Etape 10 • 143 km • Cumul 1364 km

 Špindlerův Mlýn > Slezské sedlo 1197m > CZ/PL > Bolków > Strzegom > Wrocław

A l'assaut des monts des Géants ! Dans la brume matinale, la fraîcheur des montagnes se fait sentir de manière encore plus marquée que le soir. Je quitte la station de Špindlerův Mlýn en poursuivant la remontée de l'Elbe. Le chemin est fermé au trafic motorisé, ce qui donne des conditions idéales pour l'ascension, seul en communion avec la nature dans ce décor naturel des Monts des Géants (Krkonoše), classé Parc national et Réserve de Biosphère par l'UNESCO. Le col de Spindler est à 1197 mètres et marque la frontière entre la Tchéquie et la Pologne – ainsi que les divergences toponymiques entre les deux pays : les premiers le nomment Špindlerovka, les seconds Przełęcz Karkonoska. Mais peu importe, pas loin se dresse le mont «Sniejka», et là ils sont d'accord, le nom fait dans les deux cas référence à sa coupole de neige : Sněžka en tchèque, Śnieżka en polonais. A 1603 mètres, il s'agit du point culminant de Tchéquie, mais aussi du dernier plus haut sommet d'Europe en se dirigeant vers le nord, avant d'atteindre à nouveau des hautes altitudes bien plus loin en Norvège. On retrouve d'ailleurs ici les paysages de conifères de la taïga, l'écosystème de la forêt boréale qui caractérise la Scandinavie, le nord du Québec ou la Sibérie... Et même, aux plus hautes altitudes, le seul et unique secteur de toundra en Europe continentale. Avec ses mousses et lichens, le mont Sniejka se donne des petits airs d'Islande !

Traversée du parc national des monts des Géants, de la Tchéquie à la Pologne par le col de Spindler.

Entre les monts des Géants et la Baltique, c'est la grande plaine d'Europe, celle qui s'étend en s'élargissant d'ouest en est, de la Flandre à l'Oural, en englobant presque toute la Pologne. Plus qu'à me laisser descendre jusqu'à la mer ? Pas tout à fait… Gdańsk est quand même à 450 km à vol d'oiseau. Ça me fera dans les 600 km de vélo pour les quatre prochains jours. Une grande traversée de la Pologne, territoire géant à l'échelle de l'Europe, qui surpasse en superficie et en population la somme des quatre "petites" nations situées plus au sud (Tchéquie, Slovaquie, Autriche, Hongrie).

C'est donc après cette bonne ascension côté tchèque, par temps froid et gris, que la grande épopée polonaise peut commencer ! Quatre jours, quatre régions, quatre villes, pour découvrir une partie de la Pologne – loin de ses villes les plus connues de Varsovie et Cracovie, situées plus à l'est de mon parcours. Les régions, ce sont des voïvodies, nom des unités qui divisent la république en 16 collectivités régionales selon un découpage révisé en 1999. La première voïvodie, pour cette étape, est celle de Basse-Silésie (Dolnośląskie) jusqu'à sa capitale Wrocław.

La descente des montagnes vers les plaines de Basse-Silésie, baignée par le fleuve Oder (Odra), est chaotique, sur des chemins très raides, en mauvais état mais toujours sans trafic. Historiquement parlant, la transition entre les deux versants est pourtant moins brutale... puisque la Silésie ne faisait qu'un avec le royaume de Bohême, depuis l'époque de Charles IV (XIVe siècle). La séparation a lieu avec la désintégration du Saint-Empire romain germanique au XVIIIe siècle, avec la partie tchèque qui se retrouve en Autriche-Hongrie et la partie polonaise qui se retrouve dans le Royaume de Prusse. Voilà, le petit topo sur l'histoire de la Pologne est lancé, suite au prochain épisode, puisque j'en ai pour quatre jours !

Il ne faisait vraiment pas chaud là-haut dans la toundra. En bas, je retrouve les champs de colza et une température correcte, basse pour la saison, mais agréable pour pédaler. La suite de l'étape est une alternance de tronçons sur routes à trafic avec d'autres sur des petites routes et chemins de campagne. C'est parfois à la limite du carrossable mais ça passe sans dégâts et c'est parfois des raccourcis très appréciés. J'avance ainsi de village à village, me rapprochant de Wrocław.

De la taïga aux champs de colza - bienvenue en Basse-Silésie. 
 Paysage de Basse-Silésie, avec les monts des Géants en arrière-plan.
 Tous les chemins mènent à... Wrocław !

Et c'est finalement par ces routes confidentielles que j'arrive à Wrocław. La fin de parcours me réintègre dans un monde urbain que j'avais quitté depuis Prague. Grandes avenues, trams, près de 900'000 habitants dans la zone métropolitaine, la septième la plus grande de Pologne. Voilà un bel endroit pour passer une première soirée polonaise. Il est tard, la journée fut longue. Wrocław, Vrastislavie en français, Breslau en allemand, que me proposes-tu pour faire connaissance ? Un petit hôtel en vieille-ville, une table au magnifique restaurant médiéval Restauracja Królewska sur le Rynek, la grande place du marché, et le plat silésien par excellence, « Canard royal sauce cerise au vin rouge avec boulettes de Silésie et chou rouge ». Un délice - je suis conquis !

 Wrocław, la place du marché (Rynek) avec l'Hôtel de Ville.
 Wrocław, la place du marché (Rynek) et l'église de Sainte-Élisabeth. 
J11

28.05.2015

Etape 11 • 126 km • Cumul 1490 km

Wrocław > Twardogóra > Ostrów Wielkopolski > Kalisz

Depuis Wrocław j'ai l'embarras du choix pour poursuivre en direction de Gdańsk. Par les grandes villes (Poznań, Bydgoszcz) qui m'assurent des visites intéressantes et un «programme du soir» animé et varié ? Par une ligne droite à travers les campagnes, peut-être sans intérêt particulier mais sur des chemins tranquilles hors de la civilisation bruyante et motorisée ? Ou sur un parcours découverte, par quelques villes peu connues mais qui peuvent réserver d'agréables surprises ? Eh oui, c'est bien cette dernière variante qui me séduit. Pour aujourd'hui, j'ai repéré la ville de Kalisz.

«Petite» étape en comparaison de la veille, et des deux dernières qu'il me restera ensuite. Facile, me dis-je en me voyant déjà arrivé à Kalisz pour profiter d'une terrasse... et pourtant j'ai quand même plus de 120 km à pédaler ! J'ai d'ailleurs l'impression que cette fausse imagination de facilité relâche toute la dynamique dans laquelle mon état mental et physique s'était ancré depuis le départ de Munich il y a cinq jours. Sur le vélo, des petits soucis bénins jusque-là se manifestent plus fortement : fesses douloureuses, jambes lourdes, début d'inflammations aux tendons d'Achille... La route est mauvaise, tape-cul, je suis fatigué, incapable de retrouver la sensation de fusion entre corps et vélo... Bon, tout avait pourtant bien commencé avec le GPS qui m'avait guidé par des trésors de raccourcis pour franchir un improbable nœud autoroutier en sortant de Wrocław : passerelles, passages souterrains, ce brave compagnon connaît par cœur toute la panoplie des franchissements pour sortir de là, je suis épaté ! Me voilà donc aisément et rapidement sur les routes de campagne. Mais c'est tout plat et pas très excitant. J'ai décidément un coup de mou aujourd'hui et je fais plus de pauses que d'habitude, quasiment toutes les heures.

Sur les petites routes de la voïvodie de Basse-Silésie.

Et puis, après cette première moitié de journée compliquée, tous les éléments du puzzle retrouvent leur place. Peut-être aidés par le soleil, qui a pris la place du ciel gris qui m'accompagnait depuis si longtemps. Peut-être aussi grâce à un petit vent dans le dos et à des routes redevenues plus roulantes. Enfin, je me réconcilie avec le vélo et me sens porté par cette nouvelle énergie qui rend les choses tellement plus simples et belles ! C'est donc avec ce nouvel élan que me voilà dans une nouvelle voïvodie, celle de Grande-Pologne (Wielkopolska).

 Les plaines de la voïvodie de Grande-Pologne.

La Grande-Pologne est la région administrative qui correspond grosso-modo au territoire de la région historique du même nom. Attention, Grande-Pologne n'est pas le reflet d'une aspiration nationaliste visant à concurrencer les intentions de Grande Allemagne que le Reich voisin a manifestées en son temps. Non, c'est juste une pratique linguistique qui veut qu'en Pologne, lorsqu'un nouveau lieu est fondé à proximité d'un ancien, on ajoute le terme Grand à l'ancien, pour partager son nom avec le nouveau qui devient le Petit. Cela s'applique aux villages, et dans ce cas aussi à ces deux régions historiques : au Moyen Âge, la Grande-Pologne constituée autour de sa capitale Poznań précède la Petite-Pologne qui se développe autour de Cracovie. C'est sur ces bases que va prospérer la Pologne unie, associée au grand-duché de Lituanie pour former la République des Deux Nations en 1569. On a alors affaire à l'un des plus vaste et plus puissant Etat d'Europe, sur les territoires actuels de Pologne, Lituanie, Biélorussie, Lettonie, l'ouest de l'Ukraine et une partie de la Russie. Pendant des siècles, il tient bon face aux velléités de ses voisins prêts à le dépiécer. Il atteint une harmonie multiethnique et multiconfessionnelle inexistante ailleurs dans le monde, entre Polonais, Lituaniens, Lettons, Allemands, Ruthènes, Flamands, Valaques, Juifs, Arméniens, Russes orthodoxes... Mais, étrange destin, la République se dissout et disparait de la carte de l'Europe au XVIIIe siècle, partagée entre le royaume de Prusse, l'Empire de Russie, et l'Autriche des Habsbourg. En 1795, la Pologne n'existe plus !

Ce territoire sera ensuite très marqué par les deux guerres mondiales. Lors de la Première Guerre mondiale c'est justement la ville de Kalisz, alors sous autorité de la Prusse, qui se retrouve en première ligne du front russo-allemand en 1914. Elle se fait bombardée et incendiée par les Allemands, et vidée de ses habitants. La reconstruction attendra la fin de la guerre, et c'est alors à ce moment que la Pologne est réunifiée. Dès 1918, après 123 ans de germanisation à l'ouest et de russification à l'est, cette Deuxième République réussira tant bien que mal à se redessiner un destin polonais. Jusqu'en 1939, où elle vivra un nouvel éclatement ! Suite à la prochaine étape... puisque j'arrive à Kalisz la reconstruite, charmante et ensoleillée.

Après un final au top de ma forme, j'y pose mon vélo quand même assez tôt pour profiter d'une terrasse. Petite ville de juste 100'000 habitants, qui répond à mes attentes de découverte. Une cité très représentative de ses nombreuses consœurs polonaises. Organisée autour de sa place du marché, le Rynek, au milieu de laquelle se dresse l'Hôtel-de-Ville. Et comme pour maintenir ce bourg préservé des développements urbains modernes, un cordon de verdure nommé Planty, avec ses parcs et promenades sur l’emplacement des anciennes fortifications médiévales. Sans oublier la rivière qui rafraîchit ces espaces verts, divisée en plusieurs bras en raison de la topographie très plate. Voilà le portrait urbanistique de Kalisz dans lequel on reconnaîtra une miniature de Cracovie, Poznan ou Wrocław, entre autres. Même si ici, l'histoire n'a rien laissé des édifices pluri-centenaires que l'on peut découvrir ailleurs. Mais dans ses habits plus modernes, Kalisz a toujours pour elle le titre de plus vieille ville de Pologne, et un charme coquet qu'il est bon de découvrir.

Ah oui, j'oubliais, en dégustant ma bière : ici, c'est na zdrowie !

 Vue aérienne de Kalisz (photo d'illustration ; source: www.regionwielkopolska.pl).
Kalisz, Hôtel de ville sur la place du marché, Główny Rynek.
Kalisz, façades sur le Główny Rynek.
Kalisz, la Cathédrale Saint-Nicolas. 
J12

29.05.2015

Etape 12 • 166 km • Cumul 1656 km

Kalisz > Konin > Radziejów > Toruń

Sur la carte de la Pologne, Kalisz est encore bien loin de la mer ! Près de 300 km à vol d'oiseau : après onze étapes depuis Genève, il me reste autant à rouler jusqu'à la Baltique, que si je partais de Genève jusqu'à la Méditerranée... Ça me donne un beau programme bien chargé pour les deux dernières étapes. Je sens le poids des kilomètres, dans mes jambes et sous mes fesses... Ce sera difficile, je vais devoir être méthodique et me fixer des objectifs successifs, parce que les près de 180 km par jour me font un peu peur. Alors ce sera une progression heure par heure, village après village, où chaque arrivée sera une mini-victoire. Heureusement le moral est bon et même remonté par la présence d'une denrée rare depuis longtemps : du soleil !

Je vais choisir un parcours à l'économie, à l'affût du moindre gain de kilomètres, quitte à faire quelques tronçons sur des routes à grand trafic. Bien m'en prend puisque la route nationale Droga krajowa DK 25, entre Kalisz et Konin, est bien roulante et offre même quelques tronçons de piste cyclable qui me mettent bien à l'abri des poids lourds.

 Grande Pologne, route nationale DK 25 entre Kalisz et Konin.

Pour la suite, après Konin, je vais quitter cette route 25 qui dévie de la ligne droite, pour me concocter un itinéraire de campagne, au plus direct vers ma destination, Toruń, qui est encore à 100 km. Je découvrirai la Pologne des grandes plaines, lacs et forêts, sans aucune ville tout au long du trajet, dans une des régions les moins densément peuplées du pays – mais non sans surprises !

C'est sur une de ces routes confidentielles que je crois voir un mirage, un truc étonnant complètement inattendu : une coupole dorée qui brille au loin, bien plus haute que les arbres qui masquent l'horizon. Tiens, six jours après la coupole dorée de Hundertwasser à Abensberg en Bavière... que me réserve cette fois-ci cette curiosité ? La route s'approche et laisse s'ouvrir peu à peu un vaste complexe de parkings, gare routière, hôtels etc. – tout ce qui ressemble aux alentours d'un parc d'attraction, d'un centre d'exposition ou d'un stade construit en pleine nature. Eh bien, ce n'est ni l'un ni l'autre. Non, c'est ici toute la ferveur catholique de la Pologne qui se dévoile sans retenue. Il s'agit du sanctuaire de Notre-Dame des Douleurs, qui abrite ni plus ni moins la plus grande église du pays, et même l'une des plus grandes du monde : la basilique Notre-Dame de Licheń. Et on ne parle pas d'un édifice historique, puisque son inauguration date de 2004 ! Le dôme culmine à 98 mètres, la tour du clocher à 142 mètres. Et si plusieurs millions de pèlerins se déplacent chaque année dans ce coin perdu du pays – mais néanmoins central – c'est pour vénérer l'icône de la Vierge qui s'y trouve à l'intérieur.

Un mirage ? Non,  la plus grande église de Pologne, au milieu des champs ! Basilique Notre-Dame de Licheń.

C'est vrai qu'après avoir traversé à peu près la moitié de la Pologne pour arriver jusqu'ici, j'ai eu l'occasion de voir à quel point ce pays vit sa foi religieuse. Pas forcément dans les grands villes, plutôt cosmopolites, mais surtout dans tous ces villages souvent très isolés. Chaque fois, l'église est bichonnée, décorée de drapeaux, entourée de fleurs, les croix sont omniprésentes. Tout cela est entretenu presque à l'excès en comparaison avec «le reste» du village. Un contraste saisissant qui fait tomber d'autres édifices, comme la mairie ou l'école, dans une morne banalité. D'où vient cette ferveur ? « Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, plusieurs religions étaient fortement représentées en Pologne : les minorités substantielles juive, protestante et chrétienne orthodoxe ont coexisté durant plusieurs siècles avec la majorité catholique. En raison de l'holocauste et de l’expulsion et la fuite des populations allemandes et ukrainiennes après la Seconde Guerre mondiale, la Pologne est devenue primordialement catholique. » [Source : Wikipédia, Religion en Pologne]. Avec cette hégémonie de la foi à un niveau record pour un pays d'Europe, le terreau est devenu fertile pour faire de la Pologne l'un des pays les plus religieux du continent. Déjà que la Pologne est l'un des pays les plus homogènes d'Europe quant à la langue maternelle de ses citoyens. Une personne non-catholique et qui ne parle par nativement polonais sait probablement plus qu'ailleurs ce que veut dire «minorité» dans ce pays !

Allez, on enfourche ! Retour à l'insouciance dans ces paysages apaisants. J'entends le discret frottement des pneus sur l'asphalte et vois la nature défiler lentement à 360° autour de moi. A part ma modeste progression, tout n'est que silence et immobilisme. Un bonheur. C'est ainsi que je passe de la Grande-Pologne à la voïvodie suivante, celle de Couïavie-Poméranie (Kujawsko-Pomorskie).

Paysage de Couïavie-Poméranie.

Les kilomètres passent, et je me rapproche d'une énorme forêt qu'il me reste à traverser. De l'autre côté de ce cordon vert se trouvent les «villes-jumelles» qui se partagent le titre de chef-lieu de la voïvodie : Bydgoszcz pour la préfecture, Toruń pour le parlement régional (diétine). Ce n'est pas que je cherche la facilité en termes de prononciation mais je choisis quand même la seconde... Pour éviter un détour par les rares routes qui coupent cette étendue, je déniche un chemin forestier qui devrait faire l'affaire, je l'espère du moins. C'est un pari, parce que s'il s'avère n'être qu'un cul-de-sac vers des sous-bois infranchissables plus loin, alors je serai quitte pour revenir au point de départ. Et les kilomètres inutiles pourraient vite se compter par dizaines, alors que j'en ai déjà 150 dans les jambes.

Eh bien se sera un choix doublement judicieux : non seulement le parcours est direct et abouti droit sur les faubourgs de Toruń, mais il m'offre en plus une expérience de nature incroyable. C'est une forêt de pins, avec aussi quelques zones de chênes et bouleaux, mais relativement peu dense, avec de nombreuses clairières et des arbres plutôt bas. La lumière du soleil couchant y est grandiose, les odeurs de sève sont exquises. J'en oublie les douleurs et l'épuisement. Je me croirais en plein safari, il y a des allures de savane... et voilà justement, nom pas un troupeau de zèbres, mais des cerfs et biches qui gambadent joyeusement dans une praire. La traversée est interminable mais tellement plaisante ! Je suis quand même soulagé d'y arriver au bout. La fin est assez abrupte : le chemin sort de forêt pour aboutir directement sur une zone d'artillerie avec des chars d'assaut alignés devant des baraquements militaires. Et, passé ce décor un peu moins accueillant, voici la Vistule ! Un pont de 400 mètres pour traverser ce fleuve géant, et me voilà enfin à Toruń.

En Couïavie-Poméranie, traversée de la vaste forêt clairsemée au sud de Toruń.

La Vistule, c'est le plus long fleuve de Pologne, qui nous vient de Silésie tout au sud, en passant par Cracovie et Varsovie, et qui draine deux-tiers des eaux de toute la Pologne vers la Baltique (le reste part dans l'Oder, plus à l'ouest). Dans mon petit palmarès fluvial du voyage, après le podium Danube-Rhin-Elbe, voici le numéro cinq d'Europe occidentale avec ses 1047 km. Mais il me sera impossible d'atteindre le top cinq complet : le numéro quatre est bien loin d'ci puisqu'il coule en péninsule ibérique. Le Tage, plus long que la Vistule de juste de 31 km, ce sera pour un autre voyage !

Toruń depuis la rive gauche de la Vistule. 

Et Toruń, m'y voilà enfin «au bout du suspense» tant cette étape m'a fait vivre de moments inattendus, mêlant douleur et bonheur, inquiétude et insouciance, immensité et simplicité. Tout cela s'est mélangé dans mon esprit dans un joyeux désordre. Le résultat, c'est un souvenir marquant d'une journée exceptionnelle, un peu folle, tellement enrichissante, qui m'a fait vivre des sensations étonnantes qui n'existent pas dans la vie de tous les jours.

En arrivant sur la place de la Vieille-ville (Rynek Staromiejski) de Toruń, je suis épuisé mais tellement heureux, un peu groggy. La tête dans les étoiles... métaphore facile mais je me permets de la lâcher ici, dans la ville natale de l'astronome Nicolas Copernic (Mikołaj Kopernik pour les locaux). Né en 1473, c'est lui qui a osé expliquer, à qui voulait bien l'entendre, que la Terre tourne autour du soleil. Alors que tout le monde savait bien que la Terre était centrale et immobile, voyons... Une théorie révolutionnaire, qui a bouleversé la manière de voir le monde, autant des points de vue scientifique, philosophique et religieux. La fameuse «révolution copernicienne» !

  Toruń, l'Hôtel de ville et le plus célèbre des Toruniens, Nicolas Copernic.

Mais au-delà de ce citoyen visionnaire, Toruń est une ville qui a de quoi séduire ses visiteurs ! Inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO et considérée comme l'une des sept merveilles de Pologne, c'est dire. Son origine est liée aux Chevaliers de l'ordre Teutonique, l'ordre militaire chrétien de la «maison de l'hôpital des Allemands de Sainte-Marie-de-Jérusalem» à l'époque des croisades au Moyen Âge. Leur château construit ici a servi de base à la conquête et à l'évangélisation de la Prusse. Grâce à son port sur la Vistule qui coule vers la Baie de Gdańsk, la cité fait alors partie de la Ligue hanséatique, l'association historique des villes marchandes de l'Europe du Nord autour de la mer du Nord et de la mer Baltique. Toruń fera ensuite des allers-retours entre la Prusse et la Pologne pendant des siècles.

Plan de la vieille ville hanséatique de Toruń.
Toruń, ses rues piétonnes et son tram.

Il me reste encore à boucler cette grosse étape par une soirée digne de la journée : je ne veux pas me contenter d'un banal repas vite fait... Pourtant autour de Rynek, les restaurants ne m'inspirent pas particulièrement. Le succès de la ville auprès des touristes, allemands la plupart, semble avoir nivelé vers le bas l'originalité et l'authenticité des cafés et tavernes les mieux situées. Alors je m'éloigne un peu dans les petites ruelles et je tombe sur un endroit qui correspond exactement à ce dont je rêvais pour «débriefer» et me remettre de mes 166 km : la brasserie «Jan Olbracht Browar Staromiejski». Un vaste restaurant qui brasse ses propres bières dans un bâtiment gothique du XVe siècle. Les décors sont somptueux et font penser qu'on pourrait y croiser les grands-ducs de Lituanie ou les rois de Pologne de l'époque... D'ailleurs le nom Jan Olbracht fait bien référence à un ancien roi de Pologne, Jean Ier Albert Jagellon en français. Festin de sanglier à la polonaise et dégustation des bières maison, c'est décidément et définitivement une journée mémorable. De quoi me gonfler à bloc pour la grande épreuve finale, le marathon cycliste des 180 km qui me restent jusqu'à la mer. A demain !

J13

30.05.2015

Etape 13 • 178 km • Cumul 1834 km

Toruń > Chełmno > Świecie > Starogard Gdański > Pruszcz Gdański > Gdańsk 

Petite récapitulation avant de démarrer cette treizième et dernière étape. Comme les cinq premières (Genève-Munich) ont été réalisées il y a trois ans, c'est mon huitième jour de route consécutif. Les sept premiers totalisent 980 kilomètres, soit 140 par jour de moyenne. Même si ce n'est pas avec des dénivelés alpins, je les sens, ces kilomètres. Mentalement, musculairement, tout va bien. Mais j'ai deux handicaps qui ont atteint un niveau extrême : mes fesses et mes tendons d'Achille. Je ne peux presque plus m'asseoir sur la selle... Et quand j'y arrive, je peux juste encore tourner les jambes, mais sans pression ni traction sur les pédales, c'est trop douloureux. J'ai l'impression d'avoir atteint mes limites. Je ne sais pas trop pourquoi j'ai atteint ce stade. Mais c'est sûr qu'avec environ 200'000 poussées sur les pédales par cheville en une semaine, ça peut s'expliquer. Ai-je vu trop grand? Et ces derniers 180 kilomètres de folie sont-ils encore raisonnables ? Enfin je ne me formalise pas, de toutes façons je sais depuis hier soir, une fois arrivé à Toruń, que j'y parviendrai. C'est ancré dans mon esprit et plus rien ne m'y empêchera. Cette situation me stimule plus qu'elle ne me fait peur. C'est la raison même de mes voyages que de me mettre dans ces situations... L'incertitude et la difficulté auxquelles je fais face m'amènent cette adrénaline qui permet de «superformer».

Comme la veille, je vais procéder méthodiquement, en huit tronçons d'une heure chacun, avec des pauses de quinze minutes. Parcours plein nord sur des petites routes, bien à l'écart de l'autoroute européenne E75 qui mène aussi à Gdańsk, depuis Athènes, sur 2500 km...


Partie n°1, c'est parti, j'oublie mes douleurs. Le vent est puissant mais latéral, de l'ouest, pas trop pénalisant mais quand même déstabilisant. Pause dans un hameau nommé Wybcz. Un lieu complètement banal, qui représente quand même un cap pour moi : exactement 1000 kilomètres de route depuis mon départ de Munich.

Routes de campagne en Couïavie-Poméranie, entre Toruń et Chełmno.

Partie n°2, arrivée dans la ville de Chełmno, petite ville historique intéressante, issue comme Toruń de la Ligue hanséatique. Configuration inhabituelle pour une ville polonaise, elle n'est pas construite au bord d'un cours d'eau, mais elle occupe le plateau d'une colline qui domine la Vistule au loin. Entourée de ses remparts, elle protège fièrement sa grande place du marché, le traditionnel Rynek.

Chełmno en Couïavie-Poméranie : l'église de Notre-Dame-de-l'Assomption, et l'hôtel de ville sur le Rynek.
Panorama vers la colline de Chełmno en Couïavie-Poméranie.

Partie n°3, de Chełmno à un petit village nommé Jeżewo, je traverse encore une fois la Vistule, impressionnante, près de 500 mètres de large ici. Le vent s'agite de plus en plus. Pause dans un abribus qui m'en protège, le temps de récupérer et rassembler mon énergie pour poursuivre.

Toujours en Couïavie-Poméranie : traversée de la Vistule, château des chevaliers teutoniques à Świecie, paysages en pleine nature.

Partie n°4, traversée de la forêt de Tuchola (Bory Tucholskie), gigantesque étendue de conifères classée Réserve de biosphère par l'UNESCO. Moment de répit avec un vent atténué par les arbres qui lui font barrière. Le calme et la sérénité qui se dégagent de ce décor me donnent de la force mentale. Pause dans le hameau de Przewodnik dans une clairière au milieu des bois. 90 kilomètres, je suis à la moitié de la journée. Tout se passe plutôt bien.

Couïavie-Poméranie, l'immense forêt de Tuchola.

Partie n°5 : cette deuxième moitié d'étape commence par mon entrée dans la voïvodie de Poméranie (Pomorzkie). Même si elle désigne ici l'une des seize régions administratives de Pologne, autour de son chef-lieu Gdańsk, la Poméranie regroupe historiquement les terres baltiques de l'État de Prusse, sur les territoires de la future ex-RDA et de la Pologne actuelle. Une région marquée par sa situation côtière jusque dans son nom puisqu'il vient du polonais po morze qui veut dire « au bord de la mer ». Aujourd'hui, elle est éclatée entre le Land allemand de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale (Mecklenburg-Vorpommern) autour de Schwerin, les voïvodies polonaises de Poméranie-Occidentale autour de Szczecin, celle de Poméranie "tout-court" autour de Gdańsk, et finalement celle de Couïavie-Poméranie que je viens de quitter. Entretemps je suis sorti de la forêt et je fais ma pause dans le village de Pączewo.

Partie n°6. Déjà dix-sept heures, et il me reste trois tronçons. Les deux prochains seront les plus durs, il faut tenir. Le dernier ira tout seul, c'est sûr. Le décor me motive mais me ralentis aussi puisque je m'arrête régulièrement pour le prendre en photo... Champs de colza, ciel bleu et nuages blancs, c'est splendide. Le dénivelé n'est pas négligeable. La Pologne n'est décidemment pas si plate que ça : pas de pentes marquées, mais un relief discrètement ondulé. La route n'est presque jamais complètement plate : une succession de faux-plats montants, faux-plats descendants... et toujours plus de vent. Il est passé en mode tempête. Exténuant. Je lutte. Je passe dans l'une des grandes villes de la voïvodie, Starogard Gdański, sans m'y attarder. Pause en sortie de ville dans un champs en bord de la route régionale Droga wojewódzka DW 222, à défaut d'un village où m'arrêter alors que mon décompte de 60 minutes est écoulé depuis ma dernière halte.

Champs de Poméranie. 

Partie n°7. Grosse fatigue. J'alterne entre souffrance de l'effort, et plaisir de bientôt toucher au but. Je roule sans réfléchir. Pédaler, avancer, progresser. Rien d'autre ne compte. Dompter ce satané vent maritime. Comme prévu, cette partie est la plus dure. Du 135ème au 155ème kilomètre. Juste avant le bonheur de la partie finale et la magie de l'arrivée, il faut passer cette épreuve. Souffrir. Je butte sur le mur. Ce fameux « mur du marathon » qui apparaît subitement après environ trois-quarts des 42.195 kilomètres de la course mythique. Phénomène physiologique qui correspond à l'épuisement des réserves de glycogène : la panne de carburant musculaire. Défaillance physique, gros coup de pompe, sensation de jambes coupées, blocage. Juste avant l'abandon, en somme. Mais non. Inimaginable. C'est là que le mental doit jouer sa partition. Allez, avance ! Tu peux le faire ! Et alors, la magie opère. Juste avant ma dernière pause, tout bascule. Le vent tourne (ou plutôt, je quitte la 222 et prends un peu plus vers l'est, vent presque dans le dos). La facilité revient ! Je me sens invincible. Ultime pause, plein d'espoir et si impatient, sur un banc public dans le village de Trąbki Małe.

En Poméranie, la route 222 qui mène au but ! 

Partie n°8. La dernière ! Plus que 22 kilomètres ! Mon moment de gloire... Oh, rien de prétentieux... Juste ma petite gloire personnelle dont je jouis intérieurement. Ou comment se donner le goût de la victoire sur soi-même. Sans rien n'attendre de personne d'autre. Allez, on oublie tout, la machine est programmée pour foncer. Encore quelques villages et j'arrive dans le corridor des surfaces commerciales et industrielles de la zone urbaine du sud de Gdańsk. Le parcours à vélo est agréable grâce à une piste cyclable pavée à l'écart de la route principale, le long d'un canal historique qui mène jusqu'en plein centre ville. Arrivée dans la vieille ville, le quartier de Główne Miasto, « ville principale », à 20h40. C'est fait.

Quelle journée... interminable, éprouvante, mais si belle une fois terminée. Voilà, j'y suis, sur cette côte Baltique ! Après 178 kilomètres, la plus longue étape de tous mes voyages jusqu'à ce jour. Je suis complètement au bout de mes possibilités physiques. Vidé. Mais une nouvelle énergie m'envahit pour ne pas gâcher l'ultime récompense, la cérémonie finale du voyageur solitaire qui va se faire plaisir dans un restaurant bien choisi, en partageant son bonheur avec ses plus fidèles suiveurs connectés.


Avant les festivités, un bref survol des épisodes qui manquent encore à l'histoire de la Pologne que je tente de retranscrire depuis trois étapes... Rien de mieux que Gdańsk, actuel chef-lieu de Poméranie, pour symboliser le XXème siècle de cette nation : cette ville marque le départ et la fin d'une période de 50 ans, de 1939 à 1989, qui a forgé dans la souffrance la Pologne moderne. Gdańsk, aussi connue sous son nom prussien de Danzig, qui donne encore son nom, en version francophone, à la parisienne rue de Dantzig – en hommage à la prise de cette ville en 1807 par l’armée napoléonienne à la suite du siège de Dantzig.

La ville a un passé marqué par son appartenance à la ligue hanséatique, cette organisation du Moyen Âge qui liait les villes marchandes autour de la mer du Nord et de la mer Baltique. Une organisation entre villes libres et indépendantes, chacune ayant le statut de «Cité-Etat», parallèle au modèle géopolitique de l'«Etat-Nation» qui s'imposera en Europe plus tard au cours du deuxième millénaire. On trouve encore aujourd'hui des traces très fortes de cet héritage en Allemagne avec la «Ville libre et hanséatique de Hambourg» et la «Ville hanséatique libre de Brême», qui sont à la fois villes et Land «miniature» à elles seules.

Comme toute la moitié nord-ouest du pays, Gdańsk a fait des allers-retours entre la Prusse et la Pologne pendant des siècles. Gdańsk, encore nommée à l'époque Danzig car peuplée par une large majorité allemande, a pu retrouver en 1919 un statut de ville libre après une longue occupation prussienne. Une mesure instaurée par le traité de Versailles et mise sous la protection de la Société des Nations, basée à Genève (tiens, voilà le lien qui donne un sens historique fortuit à mon voyage, s'il en fallait un...).

Et puis, 20 ans plus tard, la ville côtière se trouve au point de départ des hostilités qui déclenchent la Seconde Guerre mondiale. Hitler a déjà annexé l’Autriche (Anschluss) et la moitié de la Tchécoslovaquie (Accords de Munich) en 1938. Le 1er septembre 1939, il traverse les terres polonaises pour s'emparer de l'enclave de Gdańsk, aussi revendiquée par la Pologne. Son invasion provoque l'entrée en guerre de la France, du Royaume-Uni, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et du Canada. Le 17 septembre, les Soviétiques envahissent la Pologne par l'est. Le pays explose. Une fois de plus, la Pologne n'existe plus, coupée en deux par l'Allemagne nazie et l'Union soviétique... Le territoire confisqué connaîtra les pires atrocités de ce conflit : occupation, pillages, déportements de population, destructions (Varsovie est quasiment rasée), jusqu'à la solution finale du nettoyage ethnique. Les exterminations visaient au début la population slave, de religion catholique. Des «sous-hommes» dans l'idéologie nazie. Puis elles s'attaquèrent aux Juifs. Trois millions de vies détruites pour chacune des deux communautés. La population juive polonaise d'avant-guerre, la plus nombreuse de toute l'Europe jusqu'ici, réduite à néant.

Et la Pologne renaît… à l'issue de la guerre en 1945 : la Pologne de pré-guerre est alors littéralement «déplacée» sur la carte de l'Europe par les Alliés, glissant vers l'ouest en perdant ses territoires actuellement lituaniens, biélorusses et ukrainiens au profit de l'URSS, et retrouvant en compensation les territoires du Troisième Reich, en grande partie vidés de leurs habitants allemands. Les noms polonais reviennent d'un côté : Dantzig devient Gdańsk, Breslau devient Wrocław. Et disparaissent de l'autre côté : Wilno devient Vilnius et Lwów devient Lviv, rattachées aux Républiques socialistes soviétiques de Lituanie et d'Ukraine. C'est une reconstitution de la Pologne dans ces frontières historiques du Moyen Âge.

Mais cette nouvelle Pologne se voit encore une fois prise en otage, par les Soviétiques cette fois qui imposent la dictature communiste au pouvoir, scellée par le Pacte de Varsovie de 1955. Les révoltes ouvrières ou étudiantes sont régulières, principalement pour des questions de pouvoir d'achat. Mais le pouvoir communiste étouffe les agitations. De 1980 à 1989, c'est une alliance indirecte et improbable entre deux futurs leaders de la fin du XXème siècle, un électricien de Gdańsk et un évêque de Cracovie… qui amènera le pays à la décommunisation. Le premier, Lech Wałęsa, prend la tête des grévistes dans les chantiers navals de la Baltique avec le syndicat Solidarność. Il deviendra prix Nobel de la paix en 1983 puis premier président de la Pologne démocratique de 1990 à 1995. Le second, Karol Wojtyła, vient d'être nommé Pape. Il se prononcera plusieurs fois en soutien des mouvements qui veulent faire sortir la Pologne de la guerre froide.

Et j'en termine avec l'entrée de la Pologne dans l'Union européenne en 2004.


Voilà, nous sommes en 2015 et la Pologne m'a ouvert ses routes jusqu'à sa métropole du nord. On l'appelle Trójmiasto, la «Tricité», cette urbanisation portuaire formée des trois villes de Gdańsk, Sopot et Gdynia. Une agglomération de 1.1 millions d'habitants qui fait partie du «Big Five» des villes Baltiques avec Saint-Pétersbourg, Stockholm, Helsinki et Copenhague.

Je viens de traverser à vélo l'un des plus grands pays d'Europe... de loin le plus gros morceau de ce voyage de 1834 kilomètres en treize étapes depuis Genève. Suisse, Liechtenstein, Autriche, Allemagne, Tchéquie, et enfin la Pologne, ma découverte cycliste de l'Europe s'est enrichie d'une nouvelle expérience formidable !

Vite, trouver un hôtel, une douche, et c'est soir de fête ! La visite c'est pour demain ! C'est samedi, c'est le printemps, la ville de Gdańsk est pleine de touristes et de fêtards malgré le vent glacial. Alors je me laisse emporter par cette ferveur. Soulagé, vu mon état physique, de pouvoir me lâcher sur un festin de roi sans crainte d'un contrecoup le lendemain. Allez, une dernière fois, na zdrowie pour la soif et smacznego pour la faim !

31.05.2015

Gdańsk, porte d'accès maritime pour la Pologne, porte de sortie pour mon voyage. C'est aussi un patrimoine architectural qui réunit toute l'Europe du Nord dans une seule unité urbaine, avec des styles laissés en héritage par les cultures d'origine allemande, polonaise, écossaise, flamande, scandinave...

Entre l'alignement des façades à pignon et les édifices gothiques en brique rouge, une petite balade dans le quartier de Główne Miasto donne un bel aperçu de cette richesse.

 Le canal de la vieille ville avec la Porte de Sainte-Marie et la Grue médiévale.
Brique rouge du Moyen Âge (à droite, l'église St-Nicolas). 
Rue Piwna (rue de la Bière), qui hébergeait les membres de la guilde des brasseurs, garants de la qualité de la bière locale.
La Porte Verte, entrée vers la Voie Royale qui traverse le vieux Gdańsk.
 Voie Royale de Gdańsk : la Rue Longue (Ulica Długa), avec la Porte Dorée au fond.
 Voie Royale de Gdańsk : l'Hôtel de Ville (Ratusz Głównego Miasta w Gdańsku) sur la Rue Longue.
Gdańsk depuis la tour de l'Hôtel de Ville : la place du Long Marché (Długi Targ) vers la Porte Verte.
Gdańsk depuis la tour de l'Hôtel de Ville : la Rue Longue (Ulica Długa) vers la Porte Dorée.
Gdańsk  et ses façades flamandes vues depuis la tour de l'Hôtel de Ville.
Vue plongeante sur la basilique Sainte-Marie, gigantesque construction gothique de brique rouge typique de la Baltique.
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Cette petite journée de visite sans vélo clôt de belle manière mon périple lémano-baltique. Vol de retour depuis l'aéroport Lech Wałęsa de Gdańsk vers Genève. A bientôt pour une nouvelle voie cycliste vers une autre côte européenne!

Prêt à décoller - et retour à Genève ! 

F I N