Atteinte de fibromyalgie – Atteinte d’une forte envie de voyager. Au bout de l'inconnu... Au bout de mes douleurs... Au bout de moi-même... Page FB : Fibromavie- un parcours de "malade" !
Juillet 2019
18 jours
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J0

Revenue de Thaïlande avec une amie depuis à peine un mois. L’envie de voyager de nouveau me titille déjà. Mais cette fois, seule. Pour me prouver que c'est possible, que j'en suis capable et que la maladie ne m'arrêtera pas. Pour trouver ma future destination, rien de tel que de me replonger dans mon vol retour de Thaïlande. Pendant de longues heures, j'ai survolé des étendues désertes aux multiples couleurs. Des immenses montagnes et de rares villages. De longues et uniques routes qui les reliaient. Des lacs qui se mêlaient presque avec les ondulations des contreforts. J'ai survolé l'Asie centrale et j'ai su que je voulais découvrir cette zone qui m'était si mystérieuse. On connaît parfois de nom les pays en -stan : Ouzbékistan, Kazakhstan, Turkménistan, Tadjikistan... Le Kirghizistan s'est détaché des autres pour des questions à la fois de sécurité, de météo, de visa, de paysages, de taille. Le combo parfait !

J'ai lu des articles, rejoint des groupes Facebook, contacté des voyageurs qui connaissaient le terrain, découvert en images les lieux incontournables du pays. Rapidement, l'engouement, l'envie de tout faire. Mais rapidement aussi, la conscience qu'il faudra faire des choix et qu'ils seront forcément en lien avec mes capacités physiques. Il faudra faire avec cette satanée maladie qu'est la fibromyalgie. Mon premier grand regret a été de devoir faire une croix sur le trek jusqu'au lac Ala Kul. Quarante-huit kilomètres, trois jours de trek. Restons raisonnable. Etre perdue au milieu de nulle part sans plus pouvoir marcher rebute plus mes proches que moi-même. Mais les limites physiques restent là malgré tout. Petit à petit, ma boîte à voyage se remplit d'argent, objectif huit-cents euros pour trois semaines sur place. Dès le mois de novembre, je guette les billets entre Paris et Bishkek, capitale du Kirghizistan. Puis une nuit, lors d’une insomnie liée à de fortes brûlures dans les jambes, un coup de tête. Il est quatre heures trente du matin, je me lève furtivement, et pars chercher mes codes de carte bancaire. 4 décembre 2018 : mes billets sont achetés, plus possible de revenir en arrière. Je pars pour mon premier voyage solo !

Partant de presque zéro, beaucoup d'achats sont à prévoir. J'essaie de les étaler chaque mois pour m’équiper. Je dévalise Décathlon entre le sac à dos (mes épaules et mon dos n’auront pas le choix de tenir le coup), les chaussures de marche si confortables de la marque Lowa, les vêtements thermiques et techniques, les chaussettes et j'en passe. Sans oublier la lampe frontale, la gourde filtrante ou l'appareil photo.

J’essaie de m’entraîner le plus régulièrement possible à marcher. Parfois seulement quelques minutes, parfois une demi-heure, parfois sur les routes, parfois dans les chemins boueux, parfois libre de tout mouvement, parfois avec un sac sur le dos, et parfois avec des douleurs minimes, parfois avec une jambe pleine de brûlures. Le discours est alors intérieur et la volonté fait tout : "imagine toi seule au milieu d’un pays inconnu, la douleur ne doit pas t’arrêter, regarde ça brûle mais tu y arrives, tu vas tenir."

Je me mets doucement à la langue Russe pour pouvoir me repérer cet été. Je m’astreins 10 minutes minimum de cours par jour et progresse lentement mais régulièrement. Je me sens comme une élève de CP qui découvre la lecture d’un alphabet nouveau. Peu à peu, j'arrive à déchiffrer l'écriture cyrillique et à comprendre des conversations simples.

Je n'ai pas prévu d'itinéraire, je veux me laisser porter par l'aventure.

Les mois passent, filent à toute allure et déjà, le décompte se fait en semaines puis en jours. A quarante-huit heures du départ, j'invite mes amis à une petite soirée. Chacun met mon sac sur son dos pour me donner de la force !

J1

Après une mauvaise nuit pleine de pensées tournoyant autour de mon lit, c'est enfin l'heure. Direction la gare de Nantes. J'ai du mal à me faire au poids du sac sur mes épaules mais sinon, je suis contente d'être dans une "bonne forme". Départ du train à 11h03 après de longs au revoir avec mon Fred qui a le cœur de me laisser partir seule à l'aventure. Je retrouve une copine pour manger sur Paris, puis direction "le bus direct" pour une bonne heure de traversée de Paris. Je rejoins, dans les cris en chœur de deux bébés, le terminal 2E de Roissy Charles de Gaulle. Enregistrement, contrôle immigration et vérification du sac à dos, j'enchaîne tout en moins d'une heure pour finalement me poser devant la porte d'embarquement K34. Départ dans 3h30, direction Moscou pour une escale de six heures de nuit : attendons... Je passe le temps en écrivant, écoutant ma musique et commençant le livre de mon bien aimé Romain Puertolas "La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel". Je teste mon tour de cou gonflable que j'avais hésité à prendre ; pas de regret avec les douleurs dues au sac qui s'immiscent déjà dans mon cou et mes épaules. Après un "problème technique", l'avion décolle finalement avec près d'une heure de retard. Je croise les doigts pour avoir un repas car il est 22h30 et je commence à avoir bien faim. Victoire ! Un plateau arrive enfin, accompagné d'un fumet de pied qui n'a rien d'alimentaire : la dame de derrière vient de se déchausser ! Le repas est plutôt bon et ma voisine Russe découvre le camembert pour la première fois : elle le renifle, le regarde sous toutes ses coutures puis finit par un timide coup de dent, immédiatement suivi d'une grimace ! La troisième fille de notre rangée a, quant à elle, délaissé son repas - mis à part la bouteille de vin - et se démaquille/remaquille avec vigueur et ça, deux fois de suite...

Depuis le début du vol, j'ai très mal aux genoux. Je ne sais pas comment m'installer. Je me surprends à penser aux migrants arrivés en France qui n'ont pas mon confort de vie et ça m'aide à surmonter le temps restant de vol où la somnolence l'emporte sur le sommeil. Arrivée à 2h10 à Moscou avec un "bon courage, prenez soin de vous" de l'hôtesse de l'air qui m'aide à descendre mon sac à dos. Je passe les contrôles quasi désert, marche au travers de longs couloirs en déchiffrant ça et là des mots en cyrillique. Je repère la porte 20 et cherche un endroit pour dormir...

J2

6h00. Embrumé mon esprit. Lourdes mes paupières. Engourdi mon corps. Je viens de passer quelques heures à dormir par tranche de quinze minutes maximum sur un siège à la forme allongée, mais fin et dur. Je rejoins la porte repérée quelques heures auparavant et attend mon vol pour enfin rejoindre le Kirghizistan. Je suis dans l'avion à côté de deux frères français. Nous commençons à nous endormir mais le petit déjeuner est déjà servi, fidèle à l'étrange mélange de culture culinaire dans les avions: un croissant au goût de pain, de la margarine, des bouts d’œufs, de bœufs et de fromage avec de la mayonnaise et un carré de chocolat avec des pancakes. Je me rendors, avec des phases de réveils me permettant d'apercevoir de magnifiques paysages arides qui me rappellent les vues pendant mon vol vers la Thaïlande et mon choix de découvrir alors cette région si mystérieuse... Je suis accueillie à 15h30 heure locale (11h30 en France) par un chauffeur de taxi qui tient une pancarte "Manon PERLY" et dit mon nom à sa manière ! Il n'est pas bavard et m'emmène simplement comme convenu à mon auberge. Il roule très lentement sur une route déserte qui relie l'aéroport à la capitale Bishkek. Il fait 39 degrés, la climatisation est la bienvenue. Sur le bord de la route, des bergers et leurs troupeaux de chèvres et de moutons, des mosquées aux toits dorés ou argentés, des vendeurs à la sauvette, des enfants qui se baignent dans les ruisseaux... J'y suis et je dévore le paysage des yeux.

J'arrive enfin, pose mes affaires dans le dortoir où une fille dort profondément. Je ressors faire du change et quelques courses tant que j'en ai encore le courage. Sur le trajet, des enfants m'interpellent en anglais. Je réponds en Russe que je suis française et ils commencent à chanter "France is champion of the world".


Je tourne en rond longuement dans la grande surface après avoir échangé 300 euros en soms. Je suis dépaysée par les produits et je finis par opter pour deux tomates, une espèce de mozzarella et un yop. Je rentre me doucher et discute avec les deux françaises de mon dortoir, l'une était dans mon avion et m'a reconnue grâce à mon sac à dos sur lequel un tissu affiche "Fibromavie - un parcours de malade". Je lave comme je peux mes vêtements sous la douche et me repose un peu. Après un rapide repas, je me couche dès 20h20.

J3

8h20, j'ai dormi 12 heures ! Chose qui m'étais devenue impossible avec le mal de dos depuis la fin de l'adolescence... Au vu des gros ressorts qui sortent du matelas, je savais que les douleurs ne m'épargneraient pas mais ça reste raisonnable. Je pars explorer le Osh bazar, un gros marché à Bishkek, à peine à dix minutes à pied de la guest house. Pour les fruits et légumes, je suis moins dépaysée qu'en Asie du sud-est : beaucoup de fruits rouges, carottes, choux, tomates, poivrons... Par contre, les centaines de fruits secs, les énormes pastèques, le pain et les gâteaux au sucre coloré sont surprenants. Au début, je réponds "He" (Non) aux sollicitations des vendeurs, un peu comme en France. Puis, je me dis que je suis idiote de me fermer, et là, ça change tout. Je commence à parler avec un jeune vendeur par l'intermédiaire de mon faible russe (bon, il finit par sortir google traduction sur son portable). Il essaie de m'expliquer ce qu'il vend, des petites billes noires qu'il empaquette dans des tubes de glace à l'eau : du tabac à chiquer ! Il me demande où je vais et pourquoi je fais ce voyage et on finit par une photo souvenir, super ! Rebelote aux étals de fruits séchés ; un homme me propose d'en goûter certains avec sa pelle. J'ai l'impression qu'il va me faire goûter tout son étal ! Je l'oriente vers les dattes et lui en demande dix avec mes mains. Devant ses grands yeux, je comprends qu'il imagine dix kilos. Je lui montre une datte puis dix avec mes mains. Il tape sur sa calculette : Dix grammes ? On finit par se mettre d'accord à la louche sur une grosse poignée pour quarante-cinq soms, soit environ soixante centimes. Une vieille dame vient aussi me voir et me pose des questions en anglais. Elle est fière et me dit en rigolant : "You see, I work my english with tourist". Les Kirghizes sont en effet très peu à parler anglais, même si les jeunes générations apprennent de plus en plus à l'école. Je suis très fière, quant à moi, de réussir à lui répondre en Russe. Toutes ces heures d'entraînement n'auront pas été vaines ! Il commence à faire très chaud et je rentre à l'ombre de la guest house pour écrire, en me jurant de toujours me tourner vers les locaux, ce que me permet d'ailleurs énormément le fait de voyager seule.

Je me change (mes chaussettes sont déjà trempées avec cette chaleur) et pars cette fois direction le centre ville. Je prends un bus au hasard puisqu'ils n'ont aucune carte, aucun plan ni aux arrêts, ni dans le bus et que je n'ai pas internet. Je donne huit soms et surveille mon avancée sur Maps.me. Le bus roule les portes grandes ouvertes et je remarque que les Kirghizes paient quand ils sortent du transport et non quand ils rentrent. Je comprends mieux le visage étonnée du chauffeur tout à l'heure. Je descends le long d'une immense allée arborée qui mène à la place Ala-too. Tout est pavé, propre, droit, les restes soviétiques. J'admire la statue de Manas et son cheval et la relève de la garde au ralenti. Trois soldats qui lèvent leur jambe élancée jusqu'à la verticale avant d'avancer d'un pas. Puis, direction la grande roue, avec au passage un homme qui me demande d'être pris en photo avec moi devant le panneau "I love Bishkek".

La grande roue est déserte, et les cabines sont climatisées. La vue d'en haut est superbe avec les montagnes enneigées qui se dessinent au loin derrière la ville. Je fais le tour de la fête foraine, les enfants sont ici aussi en vacances et profitent. Je trouve un café avec du Wifi pour manger une salade et un ice-tea fait maison. J'espère que mon estomac supportera une eau non filtrée par ma gourde. Je continue mon chemin à travers les nombreux jardins. Le soleil tape très fort et je mets mon foulard sur la tête. Je rentre dans un cinéma. Dommage, le programme n'est pas affiché, il faut demander en Russe à l'accueil et cela dépasse mes compétences ! L'opéra est malheureusement fermé, je me rabats donc sur le musée d'arts et rencontre la première Kirghize qui met de la mauvaise volonté : elle ne veut pas que je garde ma canne siège qui m'est essentielle quand je piétine... Elle prend toutes mes affaires et les garde derrière son comptoir. Le musée est un peu décevant avec des peintures bien moins belles que dans la galerie libre extérieure à quelques rues de là. J'y avais admiré de magnifiques peintures des montagnes, des lacs, des chevaux. Comme pressenti, je profite peu car rester statique et piétiner dans les couloirs devient rapidement douloureux. Je regagne l'arrêt de bus et commence à faire appel à ma volonté car mes genoux protestent fortement. Je fais des pauses sur des bancs le long de la longue allée et traverse désormais les passages piétons "à la kirghize", c'est à dire n'importe quand en espérant que les voitures nous cèdent bien le passage, ce qui explique d'ailleurs le bruit continue des klaxons. J'arrive enfin à l'aubette, à côté d'une dame très intéressée mais étrange. Elle observe toute ma tenue, commence à toucher ma montre, mon élastique, mes chaussures, mon pantalon, j'ai l'impression qu'elle veut que je lui offre quelque chose car elle me fait signe que elle, elle n'a rien. Finalement, elle monte dans son bus. Je m'inquiète d'ailleurs de ne toujours pas voir le 35 que j'avais pris tout à l'heure. Plus de vingt minutes d'attente et toujours rien. Je finis par demander à des jeunes quel bus je peux prendre pour rentrer. Ils me répondent en russe en rigolant : все ! (tous!). Je prends effectivement le premier venu et arrive sans problème à la guest house.

Après un peu de repos et un appel à Fred, resté au travail en France, je vais écrire dehors. La famille qui tient l'auberge m'offre le goûter : des gâteaux et un feuilleté au mouton, déconcertant à 16h30 ! Je rencontre Marthe et Fabien qui viennent également de Nantes et avec qui je vais partager ces prochains jours jusqu'au lac Song Kul. Un éducateur spécialisé et une psychomotricienne aux côtés d'une professeure des écoles, ça finit toujours par parler travail ! On discute donc éducation, classe flexible, autonomie mais aussi voyage, super agréable ! Une autre dame plus âgée nous rejoint à la table extérieure. Elle arrive d'Ouzbékistan et voyage seule. Elle me dit qu'elle a eu la fibromyalgie et que c'est passé tout seul... Obligée de lui répondre que mon spécialiste a toujours dit qu'on ne peut, à l'heure actuelle, pas guérir de la "vraie" fibromyalgie. Je lui explique mes symptômes et elle me dit qu'elle n'avait mal qu'avant ses règles... Je commande à manger avec les autres français et monte me doucher. Puis, je redescends avec Marthe chercher les pizzas et les sushis de l'autre dame plus âgée qu'on surnomme suite à ces propos assez pitoyables la "psychologue de prison qui en a marre des migrants". Les pizzas sont bonnes, sauf celle juste à la sauce tomate et aux tomates ! Les sushis ne sont pas très bons et finissent dans l'assiette de deux polonais à côté de nous, qui eux partagent leur pastèque avec nous. On discute ensemble et c'est difficile pour moi de suivre la conversation dans un anglais très rapide et avec un mal de dos bien installé. Nous sommes dehors sur une table de pique-nique dans une cour ombragée et le soleil est déjà couché depuis longtemps. Début de nuit dans le dortoir, à côté d'une dame d'âge mûr qui dort déjà et ronfle en conséquence, du fond sonore de la route, et d'une mouche qui grésille toutes les trois secondes. J'attends le sommeil en repensant à la soirée. Je suis rassurée que Fabien et Marthe aient le même avis sur la psychologue qui frôle plus que le racisme... Heureusement, notre trek était complet, elle ne s'est pas jointe à nous !

J4

Le réveil est un peu plus difficile que la veille. J'ai une heure pour me préparer et faire mon sac. Je pense que je suis large mais finalement, je suis prête juste à l'heure. Je rejoins donc mes deux compagnons de voyage pour les quatre prochains jours. On prend un taxi pour la gare routière avec quelques difficultés à se faire comprendre comme le chauffeur ne parle pas Russe mais seulement Kirghize. Il finit par suivre notre GPS, merci Maps.me ! Il propose de nous amener jusqu'à Kochkor pour deux-mille soms, mais nous préférons les mashroutkas, des minibus locaux pour quatre-cents soms chacun. Nous attendons trois quarts d'heure que le minibus se remplisse pour partir. J'écoule mon billet de cinq-mille en achetant une bouteille d'eau à dix soms ! Nous démarrons à 10h07 sous quarante degrés et sans ceinture. Le conducteur est aujourd'hui à gauche, parfois, le volant est à droite... Pas de règle ici, tout dépend d'où les voitures sont importées. Un jeune garçon s’assoit à côté de moi, met sa musique, puis s'endort sur l'épaule de Fabien. Marthe dort aussi sur son épaule, ce qui donne une magnifique photo ! Pendant que le plein est fait, le petit part faire pipi en courant, dans une zone avec justement un logo "interdit de faire pipi". Un militaire le reprend et il revient tout penaud en courant, mais soulagé ! A peine revenu, le pauvre ouvre sa bouteille de soda et s'en met partout. Je lui donne un mouchoir. Les montagnes approchent, nous encerclent petit à petit, à la fois vertes, marron, rouges, et de plus en plus hautes. On mange dans un petit restaurant de route. La vue depuis le restaurant est magnifique.

On passe d'abord aux toilettes pour cinq soms et un trou à la turque avec des cloisons si petites qu'on voit la tête des gens dépasser. On entend aussi des femmes qui se lâchent sans aucune gêne (selon Marthe : "Un pet de trois minutes"). Mon "pisse-debout" me sauve car j'ai trop mal aux jambes pour m'accroupir. On mange du riz et du poulet avec Fabien. Marthe tente du riz aux légumes mais ils lui rajoutent une énorme louche de graisse et de mouton. On continue la route et je montre au garçon les photos de quand il dormait. On fait des selfies et ça fait bien rire sa famille. Je commence à bien ressentir les douleurs aux jambes à force de ne pas bouger. J'essaie de les tendre, de les plier... Heureusement, les paysages sont un antidouleur efficace pour tenir. On s'arrête à Kochkor pour que les locaux fassent leurs courses puis la route devient une piste pleine de trous.

Les paysages verdissent, le thermomètre est en chute libre, on monte. Des ruisseaux, des chevaux, des yourtes apparaissent petit à petit. Après un dernier spot de vente de poissons séchés sous la poussière et la pluie au milieu de nul le part, nous arrivons enfin à Kyzart. Timur, notre guide, vient nous chercher à cheval et nous amène chez son oncle. On pose nos sacs dans une chambre recouverte de tapis au sol et aux murs et on prend le thé, accompagné de gâteaux et de bonbons aux emballages fantaisistes.

Nos autres compagnons de voyage arrivent à leur tour : Paul et Mathias, deux étudiants belges, et Lucas, étudiant en médecine. L'immense canapé du salon est également occupé par deux autres belges qui reviennent de trek. Les belges sont ravis de faire du troc entre eux : imodium contre pastilles micropur ! On nous emmène, serrés dans une voiture (un dans le coffre) voir le paysage au dessus du village. Avec le soleil qui commence à tomber et les reflets sur les collines, c'est incroyable ! On marche un peu, chacun dans son coin pour profiter pleinement de la quiétude des lieux.

C'est vraiment la première claque de ce voyage. On rentre, je regarde les autres faire des jeux kirghizes : du tir à la corde, une espèce de balle aux prisonniers et une sorte de thèque avec des morceaux de pierre à remettre dans des cases sans être touché. Puis, on mange du riz, des légumes, du cheval et du pain chaud. On discute un peu et on se couche sur de gros tapis, alignés à six. J'ai mal au dos immédiatement avec les points d'appui qui touchent le sol. J'essaie de rajouter deux couches de tapis. Mathias et Lucas se mettent à ronfler. Je sors mes boules quies et essaie de m'endormir en trouvant la position la moins douloureuse possible.

J5

Je me prépare et me lève à 7h20 alors que les autres dorment (et ronflent) encore. La tenue d'équitation est de sortie pour une grosse journée à cheval. Je vais écrire dehors au frais en les attendant et en essayant de m'étirer le dos. La douleur reste supportable et j'imagine qu'elle empirera avec le cheval dans les prochains jours. Le petit déjeuner est gargantuesque. Nous pensions qu'il n'y avait "que" le pain frais donc on commence à manger des tartines avec du beurre et de la confiture, mais voilà que la famille nous amènent pour chacun une énorme assiette : œufs au plat, pâtes, tomates, concombres. On essaie d'en manger au moins la moitié mais on peine avec Marthe... 10h00. Nous voilà chacun sur un cheval, une bouteille d'eau accrochée à la selle par une ficelle, tenant de courts rennes, essayant chacun d'apprivoiser notre cheval. Je suis sur Ulitsu, cheval blanc aux rênes bleu ciel. Nous quittons le village par une piste en terre, puis dans les champs, en passant devant des cimetières aux tombes magnifiques. Nous traversons des rivières et marchons (enfin les chevaux) dans la boue.

Pas, trop, galop, on alterne comme on le souhaite, chacun à son rythme. Les chevaux réagissent à la moindre sollicitation. Ils vont au galop très rapidement et il faut s'accrocher. Mon sac brinquebale derrière moi et je ressens un profond sentiment de liberté. Progressivement, la chaleur nous accable, les moustiques nous assaillent et les montagnes nous entourent. On avance dans la montée et on distingue petit à petit toute une chaîne de montagnes se dessiner derrière nous. C'est grandiose et les photos ne représentent pas la moitié de la réalité. Les garçons baptisent leur chevaux de noms français (Kévin, Anna, Dominique...) et les encouragent en criant le traditionnel "tchou" local. A 12h30, on s'arrête dans une famille pour manger dans la yourte des invités. Au menu : tomates concombres, patates sautées avec viande en option et borsok, des beignets à tremper dans la crème fraîche. On goûte le kumis, du lait de jument fermenté, acide et vinaigré, étrange... Une petite fille nous regarde par la porte mais n'ose pas rentrer, elle rigole et pleure à moitié. Nous repartons après un tour dans des toilettes qui me font penser au film de Slumdog millionnaire : deux planches, un trou et une vue et une odeur auxquelles il faut s'adapter ! Il pleut légèrement, je peine à remonter sur le cheval. Mes jambes n'arrivent pas à me pousser sur la selle et je manque de tomber. Le frère de Timur, Ulan, qui nous accompagne, m'attrape fermement par le bras et me hisse. Je me retiens de hurler de douleur... J'ai encore la marque de ses doigts deux mois après sur mon bras. Longue ascension jusqu'au sommet de la plus haute montagne. Nous atteignons "l'Ouzbek pass" avec une vue de plus en plus ahurissante. A le fois des montagnes enneigées en fond, des montagnes sèches et ocrées et encore devant des prairies verdoyantes. Arrivés en haut, les autres descendent de cheval admirer la vue et prendre des photos. J'hésite... La douleur aux hanches, aux cuisses et aux fesses est intense mais j'ai peur de ne vraiment pas pouvoir remonter. J'explique aux deux guides en Russe que "j'ai une maladie des muscles qui me fait très mal". Ils m'aident malgré tout à descendre quinze minutes puis à remonter. Le temps ne fait que changer, d'une chaleur étouffante à des rafales de vent, de la pluie, de nouveau de fortes chaleurs et juste après, les gouttes qui reviennent. Imperméable / Pull / T-shirt / Polaire...

C'est le début de la descente avec enfin une vue sur le lac Song Kul. Plus on s'approche de la plaine, plus on voit des yourtes, des chevaux, des vaches, des yacks... J'enchaîne les galops en criant dans les plaines, "tchou, tchou". C'est presque irréel et déraisonnable sans bombe sur la tête. Tellement fou...

Nous bifurquons sur la droite en direction des yourtes de la famille de Timur. Le lac majestueux et ses reflets, les montagnes enneigées, on en prend toujours autant plein les yeux. Après quelques derniers galops et mes derniers morceaux de fesses en moins, nous arrivons. Après avoir déposé nos sacs à dos, on va prendre le thé, toujours accompagné du délicieux pain frais local. Puis, on joue aux cartes sous un abri en tôle et en plastique avec une grande table de pique-nique dessous. Lucas nous apprend un jeu de paris et de plis avec Timur et son petit frère de dix ans, Bolot. Il se met à pleuvoir et même à grêler fortement. Nous sommes en plein mois de juillet mais nous sommes surtout à plus de trois-mille mètres d'altitude ! Je sors mon bonnet et ma polaire et la maman de la famille nous met des gros plaids sur les genoux. Timur, professeur de musique en basse saison, nous joue de la guitare locale à trois cordes, la Komuz.

Je ne sais plus si je frissonne de froid ou d'émotions devant cette musique et ce paysage.

Je marche jusqu'au bord du lac avec la lumière du jour qui décline. Fabien sort son drone, ce qui amuse beaucoup le petit Bolot qui n'en avait jamais vu avant. Encore un bon repas avec une salade de légumes, une soupe de patates, du mouton et du pain. Lucas nous raconte des anecdotes de son travail aux urgences alors que la nuit est totalement tombée. Je me couche dans le froid sous les grosses couvertures, pour une première nuit sous la yourte. Une première nuit mémorable dans le mauvais sens du terme. Je dors, je pense, à peine deux heures, entrecoupées de réveils. Je mets quatre heures à m'endormir, démangée par de nombreuses et énormes piqûres de moustiques, des douleurs qui s'amplifient, animée d'étranges rêves, possiblement liés à l'altitude. J'ai l'impression que mon corps n'est plus qu'une énorme démangeaison. J'essaie de détourner mon esprit avec les techniques de relaxation que je connais, sans succès. J'essaie de ne pas m'énerver et attends que la nuit passe...

J6

Réveil à 8h30. Tout le monde est courbaturé par le cheval et n'a pas vraiment la motivation d'y retourner aujourd'hui. Mais on nous attend pour le déjeuner dans une famille sur une autre rive du lac ! Après une préparation sommaire, je m'enduis de baume du tigre pour tenter d'apaiser les piqûres et les douleurs. On m'avait pourtant assuré qu'il n'y aurait pas de moustiques en montagne ! Nous prenons un petit déjeuner alors que le temps se couvre : salade de légumes, riz au lait chaud et thé. Le cheval réactive les douleurs mais me fait un peu oublier les démangeaisons. Le trajet est une succession de collines qui montent et descendent. Toute la zone autour de mes fesses est douloureuse, le trot est insupportable mais le galop reste possible, ce que je fais pour avancer au maximum. On arrive enfin à 12h30 dans une grande plaine.

On se repose dans la yourte réservée aux invités. Puis, je sors jouer avec deux petites filles de deux et six ans. Celle de six ans parle un peu anglais et va à l'école à Bishkek le reste de l'année. Je leur apprends à jouer à la balle rebondissante et je leur offre un petit oiseau qui siffle quand on souffle dedans (avant de penser trop tard aux parents qui vont saigner des oreilles !). Nous sommes à côté d'une grande balançoire en bois. Je m'assois dessus et on se fait des passes avec la petite balle : objectif cinq passes, puis dix, puis quinze. La petite compte en anglais et je lui apprends à faire un check en cas de victoire. Fatima, la petite soeur, veut essayer aussi ! On prend des photos ensemble et un nouveau petit de quatre ans arrive et veut aussi un jouet. Mes derniers sont restés à la yourte, dommage ! Le petit monte sur son grand cheval avec une facilité déconcertante. Ici, les enfants apprennent à monter dès quatre ans. Un merveilleux moment seule au monde avec ces enfants. Je rejoins la yourte pour le déjeuner qui est composé de patates, de mouton et de borsoks. Le reste de la table est recouvert de victuailles que la famille laisse toujours sur la table des invités.


Avant de repartir, j'assiste à la préparation d'un mouton, de l'arrachage de la peau à la sortie des boyaux, en passant par la décapitation. J'observe les deux hommes et leurs gestes précis, ainsi que l'aide des femmes qui accourent avec des bassines récupérer des morceaux pour les laver dans le ruisseau, ruisseau où refroidissent déjà quelques pastèques.

Le retour au camp de base commence bien avec les longs galops dans les plaines. Mais passée l'euphorie, c'est un véritable supplice entre les fesses, le dos, les genoux, en plus très enflés par les piqûres. J'essaie tant bien que mal de me raccrocher aux paysages mais je n'ai qu'une seule envie : avoir les pieds bien au sol, même si monter et descendre des montagnes à cheval fait d'une certaine façon moins mal pour moi que de tout faire à pied. A l'arrivée à notre camp, on peine à marcher avec Marthe et Fabien, de vrais petits vieux ! Malgré la fraîcheur, je me mets en short pour aller mettre mes jambes dans le lac. Elle est froide mais ça fait du bien. Il faut juste éviter de glisser sur les gros cailloux plein d'algues. Lucas met sa musique en fond et je contemple le lac silencieusement. Le temps d'arrête. Mes boutons aux genoux très gonflés (et pas de pharmacie à proximité !) ont été un peu soulagés par le froid, mais c'est de courte durée. Contrôler les douleurs plus les démangeaisons n'est pas simple. Pour me changer les idées, j'apprends au petit Bolot un jeu que j'ai ramené : le morpion. A force de jouer, il comprend de mieux en mieux. Il apprécie beaucoup et tente même d'inventer de nouvelles règles. Je lui offre le jeu et son sourire vaut tout l'or du monde. C'est l'heure du "tea time" à 18h30. On se dispute les beignets frais et les nouveaux gâteaux croustillants, ce qui fait beaucoup rire nos guides et leur petit frère. Ce dernier essaie de protéger l'un des plats de Lucas et il lui dit : " I am the fox and you are the dog". Toute la famille est arrivée ce soir de la ville pour manger du plov au camp. Un homme joue de la musique et on enchaîne avec une nouvelle partie de cartes. Puis, chacun s'isole dans un coin de la plaine pour regarder le coucher de soleil sur les montagnes et les teintes rosées en face du lac.

Je suis encore une fois hors du temps.





J'entends les voix lointaines de la famille, un chien berger qui aboie, puis le silence. Je vois des fleurs multicolores dans la plaine : jaune, bleu, violet, rose et des centaines d'animaux qui broutent. Je ressens un sentiment presque irréel d'être ici. Du froid, du calme, de la sérénité, malgré mon corps qui me fait ce soir atrocement souffrir. Chaque mouvement est une grimace mais chaque panorama l'efface en partie.

Malgré mes nombreuses couches chaudes de vêtements, le froid finit par me faire regagner le campement. Étrangement, après trois jours sans douche et des vêtements sales, je ne ressens pas de manque particulier. Ici, tout le monde vit ainsi. Retrouver demain soir un peu de confort et un vrai matelas ne sera malgré tout pas de refus ! On mange dans la yourte familiale près du poêle sur une vraie table, du cheval difficile à mâcher pour mes mâchoires douloureuses également et du riz délicieux. L'oncle de la famille, un chanteur d'opéra Kirghize de Bichkek, vient dans la yourte nous chanter quelques morceaux traditionnels avec sa guitare. C'est très beau malgré le fait que je ne comprenne pas les paroles, et émouvant, surtout quand toute la famille se met aussi à chanter en chœur. Après manger, il fait tellement froid dehors... Des hommes sont en train d'égorger un mouton dans la nuit à la lumière de leur lampe de poche. On rejoint une partie de la famille qui est en train de chanter dans la yourte des invités.

S'en suit une soirée exceptionnelle d'émotions et de partages entre cultures.

Tout à l'heure, ils chantaient devant nous "pour des touristes". Maintenant, ils nous accueillent parmi eux et nous permettent de vivre avec eux un moment de leur quotidien : chanter ensemble au coin du poêle. On les écoute d'abord chanter plusieurs chansons en Kirghize. J'active mon enregistreur vocal sur mon portable pour toujours me souvenir de ces chansons extraordinaires et de ces notes en chœur. Le meilleur moyen quelques mois après de me replonger là-bas en fermant les yeux, émotions garanties ! Puis, on alterne avec des chansons françaises. La famille découvre ainsi "Emmenez-moi", "la valse à 1000 temps", "le sud"... Tout le monde chante et danse et on découvre qu'ils écoutent Joe Dassin depuis leur enfance !

Deux musiciens partent sur un duel endiablé de Komuz, la guitare locale. On finit par leur chanter "Ne me quitte pas". Ils répètent en chœur et nous chantent en retour un "Yactadem" de leur fameuse chanson "Kirghizie", qui signifie "serrer fort, embrasser".

Je m'endors des images et des mélodies plein la tête avec le sentiment d'avoir vécu l'une des plus belles soirées de ma vie.

J7

Ce fut une meilleure nuit que la précédente ! Après un dernier petit déjeuner, une photo de groupe devant la yourte avec la famille et un petit Bolot très triste de nous voir partir qui reste caché derrière la yourte, nous prenons la route (enfin, le cheval). Quatre heures de descente jusqu'à Kyzart par un nouveau chemin que Timur nous annonce plus complexe. Les musiciens de la veille qui ont dormi dans un camp voisin nous retrouvent sur le chemin pour un dernier au revoir en musique. Derrière nous, une ultime vue sur le majestueux lac Song Kul. On commence par monter, monter, avant d'avoir une vue grandiose sur Kyzart et sur toute la vallée. On passe encore par de magnifiques paysages et cette fois, ce n'est plus une simple piste ou un simple chemin. La descente est périlleuse : des sentiers abrupts, à flan de falaises et de prairies. Il faut faire pleinement confiance à son cheval ! Certains sont plus rassurés de descendre pour marcher à côté du cheval. Je préfère quant à moi rester bien assise malgré mes fesses en bouillie, marcher serait pire physiquement. Au fur et à mesure de la descente, on découvre une nouvelle vallée colorée de milliers de fleurs dont certaines me sont totalement inconnues. Une grosse fleur bleue à clochettes attire particulièrement mon attention. Je finis par réussir à en attraper une en me penchant sur le côté de mon cheval. Surprise, à l'intérieur, elle est remplie de couleurs avec des formes très graphiques : orange, vert, noir, violet c'est somptueux !

Les odeurs de toutes ses fleurs, surtout quand les chevaux broutent, emplissent mes narines. Nous sommes suivis par deux bergers et leurs vaches. Ils se moquent de Fabien qui a sa bombe sur la tête car ils n'ont jamais vu ça. Plus on s'approche de Kyzart, plus les douleurs sont difficiles à supporter tout autour des fesses malgré les trois gros tapis sur la selle. On tente un dernier galop, mais Mathias tombe juste devant moi, sans gravité heureusement. Je suis par la suite plus réticente à finir au galop, on ne se rend pas compte des risques pris sans bombe comme tout le monde trouve cela "normal" ici. Une chute plus grave est si vite arrivée. Enfin, les rues du villages, la chaleur, et la maison où nous avons laissé quelques affaires. Une dernière photo de groupe à cheval, un dernier déjeuner et des aux revoir avec, pour Timur, le Graal de recevoir en cadeau les deux bombes de Fabien et Marthe, introuvables au Kirghizistan. Lui et son frère Ulan ont des étoiles dans les yeux ! Après une heure et quart de taxi serrés à six avec nos gros sacs à dos, on arrive à Kochkor. Fabien, Marthe et les belges devaient partir directement à Naryn mais on finit tous par arriver dans la même "cozy guest house". Il y a des restrictions d'électricité et d'eau donc tout est coupé jusqu'à 17h00. Nous n'avons qu'une attente, qu'un désir : nous laver ! En patientant, on redécouvre des petits "plaisirs" qu'on avait oubliés : un verrou aux toilettes, le rêve ! Dans la maison de Kyzart, n'importe qui pouvait nous surprendre dans les toilettes. A 17h23 très exactement, le courant, et donc le Wifi, reviennent enfin ! Je réponds à quelques messages pendant que Marthe, puis Fabien, redécouvrent les plaisirs de la douche. C'est enfin mon tour. Cela vaudrait le coup de ne pas se laver d'autres fois juste pour ressentir ce ravissement !

J'appelle Fred pour donner des nouvelles, puis je veux commencer à trier mes affaires, mais voilà que la gérante vient me dire qu'il faut que je laisse ma place dans ma chambre car un couple arrive. Je remballe toutes mes affaires étalées sur le lit. A la place de ma chambre seule avec un lit double, j'ai donc pour le même prix, droit à un canapé dans le hall de passage à côté d'un lit de bébé... La gérante me remercie (je n'avais pas vraiment le choix...) et me dit que j'aurai le droit à un "présent". Je donne mon linge à laver puis je pars avec les autres en quête d'un restaurant pour ce soir. On s'arrête au Retro café. Nous hésitons à y manger. Après une bière, deux assiettes de frites et une éternité, avec le regard paniqué des serveuses et des onions rings qui n'arriveront jamais malgré nos trois relances, nous partons. Direction un autre restaurant dans une rue plus petite. Au moins, nous sommes servis dans les temps et bien servis ! Je déguste les cinq énormes raviolis fris à la viande, et sa fameuse graisse avec de l'huile qui coule partout dans l'assiette dès que j'appuie un peu dessus. Retour à la guest house : j'ai du mal à suivre le groupe qui marche vite. Je regrette d'être partie en claquettes. Je me couche avec un début de mal de ventre dans le canapé du hall. Je perds une boule quies dans le trou du canapé et j'entends le père de famille ronfler puisque le couple de gérant dort à côté, la porte ouverte. Je n'aurais donc jamais eu pour l'instant de nuit qui laisse mes oreilles en paix !

J8

Je me réveille à 8h00 avec toujours ce mal de ventre. Je vais aux toilettes et horreur, la chasse d'eau ne peut pas être déclenchée avant 9h00 à cause de leur fameuse restriction d'eau ! Je me prépare et accompagne Fabien et Marthe dans la rue principale avant qu'ils ne partent. J'en profite pour refaire du change et acheter une carte SIM pour avoir internet un peu plus facilement. Le réseau Wifi est trop instable et j'ai besoin de faire quelques recherches pour la suite du voyage. Je dis au revoir aux Nantais et aux Belges et je pars en quête d'un trek pour le lac Kol Ukok dans la rue principale de la ville. Je ressens à la fois un vide, maintenant que je suis vraiment seule, mais aussi un sentiment de liberté. C'est décidé, ce sera un trek que je ferai également à cheval au vue de la difficulté de l'ascension pour moi : vingt kilomètres et mille mètres de dénivelé. Malgré ma préparation, je dois rester raisonnable pour ne pas me retrouver coincée seule sans réseau au milieu de nulle part, bloquée par mes douleurs. Je commence par aller voir Jailoo tourisme qui me propose cent-vingt euros les deux jours, puis le CBT (Community Based on Tourism) après une longue attente qui part sur cent-dix-huit euros et enfin Sheperd's life à quatre-vingt-dix-huit euros. Les prestations proposées étant similaires, je pars sur le moins cher. J'essaie de trouver des compagnons de voyage pour réduire le coût du guide, mais les personnes que je rencontre partent demain à Song Kul au festival des jeux équestres. Je serai donc seule avec mon guide, ce qui sera aussi une expérience unique, je n'en doute pas.

Je vais manger à 13h15 au bar de la veille et son service si long. Je commande un lagman et me prépare à attendre longtemps. Trente minutes plus tard, mon plat arrive enfin ! Un bol rempli de pâtes délicieuses, viande de cheval et légumes. Je rejoins ensuite la guest house. Après un nouveau tri de sac à dos bien nécessaire, je propose aux deux filles de la famille de jouer au dernier jeu de morpion qu'il me reste. Elles me demandent ensuite de leur apprendre le français. C'est parti pour plus de deux heures de concentration intensive surtout avec la plus jeune des filles (la grande a vite abandonné). Entre les nombres jusqu'à 10 000 et un abécédaire dans lequel je glisse quelques subtilités qui nous font bien rire (U = uriner). On traduit à chaque fois en français puis en kirghize. Elles assimilent très vite alors que je peine à retenir les quelques mots kirghizes qu'elles m'apprennent. Je les note d'ailleurs à la fin de mon carnet pour ne pas les oublier et elles signent sur la quatrième de couverture.

Je joue aussi un peu avec le bébé d'un an et trois mois qui s'appelle Rihanna. Je leur fais écouter des chansons de la célèbre chanteuse qu'ils ne connaissent pas. Ensuite, je pars faire des courses car il me faut un pique-nique pour demain midi, d'après ce que j'ai compris. Je tourne encore en rond vingt minutes dans le magasin, je n'arrive jamais à trouver quoi acheter. Tout est tellement différent. Finalement, j'opte pour un yaourt à boire, un petit paquet de gâteaux et un espèce de sandwich salami mayonnaise qui ne tiendra pas longtemps dans la chaleur... Encore moins tentant que les raviolis à la viande que la maman m'offre pour le "goûter" pour me remercier d'avoir appris le français à ses filles. Une des petites mange goulûment dans leur cuisine à côté de moi. Je lui donne discrètement la fin de mes raviolis pour ne pas vexer la maman. Elle me propose ensuite une glace, qui a l'air d'être faite simplement avec de l'eau. Je prends le repas à la guest house avec d'autres voyageurs qui parlent tous très vite en anglais. Le repas m'est offert par la maman suite au changement de chambre impromptu du premier jour. J'essaie en mangeant de parler un peu, surtout à propos du lac Son Kul que les autres n'ont pas encore découverts. Tellement plus facile de se lancer quand on est seule ! Au bout d'un moment, la fille d'un des couples parle en français ! Son copain est australien donc elle ne parle qu'en anglais quand il est là. Elle me confie que je m'en sors très bien en anglais, c'est la première fois que j'entends une telle nouvelle ! Je m'occupe encore du bébé : le petit oiseau qui siffle, des origamis avec les serviettes, elle adore ! Quelqu'un a cassé la chasse d'eau des toilettes, décidément... Je me couche enfin dans le silence seule d'une vraie chambre, ayant déménagé mes affaires au cours de la journée.

J9


Je me réveille à 7h30 avec encore ce fameux mal de ventre, je ne sais pas si je dois dire merci aux concombres mal lavés ou à la viande baignant dans la graisse. La chasse d'eau a été réparée et malgré l'heure matinale, il y a de l'eau, je n'y comprends plus rien. Je déguste le petit déjeuner : crêpes et confiture maison, œufs brouillés des poules du jardin, et toujours le fameux "tchaï". Je laisse des affaires à la guest house pour être un peu moins chargée puis je pars retrouver mon nouveau guide pour deux jours. Il s'appelle John et il a dix-neuf ans. Il fait des études de médecine à Bishkek et il est guide pendant les trois mois de vacances d'été. Un taxi nous emmène au pied de la chaîne de montagnes pour récupérer nos chevaux. C'est un berger qui nous les confie. Mon cheval n'a pas de nom selon John, je le baptise Jack pour pouvoir l'encourager durant la montée. Il est moins confortable, plus vieux et bien moins docile que mon cheval précédent. Nous commençons les dix-huit kilomètres d'ascension et les douleurs aux fesses reviennent rapidement, surtout d'un côté. En effet, ma selle est déséquilibrée à cause de mon sac à dos accroché sur la droite. A Song Kul, c'était le guide qui portait mon sac sur son cheval et je n'avais pas ce poids en plus à gérer. Toute les quinze minutes environ, ma selle penche tellement que le guide s'arrête, attrape mon sac et le fait passer de l'autre côté de la selle pour tenter de rééquilibrer. Je vois mon pauvre sac à dos être malmené et aspirer petit à petit la sueur du cheval qui lui couvre la croupe. Nous doublons quelques marcheurs et nous ne nous arrêtons guère durant plus de trois heures et demi. Nous suivons un gros torrent sur la gauche. A droite des montagnes à perte de vue, dont une immense avec un gros glacier en haut. L'herbe est sèche mais plus nous montons, plus le vert commence à dominer et plus le temps se rafraîchit. Nous traversons avec peine une rivière déchaînée en criant "tchou" à notre cheval pour qu'il ait le courage d'avancer. Mon guide n'est pas très bavard mais ça me permet de totalement me couper du monde et d'apprécier le silence de cette immensité. Peu après 13h00, après une ultime montée sur une piste rocheuse, le lac se dévoile enfin. Son bleu canard si particulier est splendide comme me l'avait confirmé Lucas que j'ai croisé sur le chemin. Des montagnes rougeoyantes, d'abord, puis herbeuses, pour terminer par quelques montagnes enneigées en arrière plan. Mes yeux ne savent plus où regarder.

Après avoir longé tout le lac par la droite et traversé deux ruisseaux, nous arrivons à l'unique camp de yourtes du lac. Je m'apprête à manger mon "délicieux" pique-nique mais John m'annonce qu'une femme cuisine pour nous et que mon pique-nique est en fait pour demain midi... La mayonnaise va être délicieuse après deux jours dans le sac au contact du cheval ! On attend donc que le repas soit prêt. J'admire le plus beau paysage que j'ai pu voir depuis le début de ce voyage.

Un air de bout du monde, si paisible et dépaysant.

On attend dans la yourte avec trois hommes kirghizes qui viennent juste prendre le thé. Je déguste le meilleur plat depuis que je suis arrivé dans le pays. Des pommes de terre, des carottes, des oignons dans une bonne sauce avec des morceaux de ciboule des montagnes dessus. Je dis en russe à la cuisinière que c'est délicieux, mais du coup elle m'en remet une pleine assiette. Après un tour aux "toilettes" (toujours quatre tôles, deux planches, un trou, le tout sans poignée de porte avec de la tôle coupante et rouillée) nous partons avec mon guide à cheval à 14h30 en direction du lac Kol Tor un peu plus haut dans les montagnes.

Après une petite heure, John m'explique que les chevaux sont fatigués et qu'il va falloir finir sans eux. Je me dis qu'après tout, ça me fera un vrai premier challenge physique à pied. J'avais omis l'altitude dans les prévisions de mes douleurs. J'avais prévenu John que j'irai très doucement à cause d'une maladie qui me provoquait des douleurs. Mais après seulement quelques pas, les énormes brûlures arrivent dans les mollets. S'ajoute donc à cela le fort essoufflement dû au manque d'oxygène à plus de deux-mille mètres d'altitude. Je cherche mon souffle, je prends sur moi, je lutte bien sûr. Mais très rapidement, je me sens mal et très douloureuse. Je commence à me rendre compte que même avec la meilleure volonté du monde, je vais devoir abandonner la grosse demi-heure de marche restante (selon le guide, donc une heure pour moi j'imagine) car je vois devant moi un mur. La montée à pic. Le lac est tout en haut, derrière le pierrier, d'où descend une immense cascade. Je m'assois sur un rocher et lui annonce en pleurant de douleur :

"I think that I can't do that".

Devoir dire ces mots me fait très mal, j'imagine déjà y repenser des jours, des semaines, des mois après, rester sur un échec. Mon guide reste silencieux. Il me laisse tranquille et tente après cinq minutes un : "Let's go, okay ?". Il n'attend pas ma réponse et continue l'ascension au lieu de rebrousser chemin. A-t-il bien compris ? Veut-il tester mon tempérament ? Me prouver que j'en suis capable ?

Je me demande si c'est raisonnable.

Je me dis que non.

Du coup, je choisis d'essayer de continuer !

Le mur de montagnes face à mon corps et mon esprit... 

Continuer. Comme le nom du film interprété magnifiquement par Virginie Effira qui emmène son fils au Kirghizistan pour renouer avec lui. Nous avançons le long d'une colline et les douleurs baissent un peu et redeviennent raisonnables, mais quand même à au moins 6/10. Je vais un peu mieux et ma détermination est revenue. Renoncer ne me ressemblait pas, mais sans la phrase d'encouragement de John, je pense que je me serais vraiment arrêtée. Raconter mon premier échec ? Il n'en sera pas ainsi. Ma motivation retombe d'un coup quand je vois la dernière ligne droite qui m'attend. L'immense falaise à côté de la monstrueuse cascade qui paraît si calme de loin sur les photos. De hautes herbes, des pierres en équilibre précaire et une vue de plus en plus ahurissante sur les glaciers. John me promet que le lac est "juste derrière la cascade". Ça paraît tellement haut, tellement dur. On commence par franchir les hautes herbes, pleines de plantes diverses. Je ne distingue pas les trous cachés dessous. J'ai de bonnes chaussures mais n'ayant pas prévu de marche à la base aujourd'hui, je porte mes chaussettes d'équitation, pas le mieux pour randonner. Les brûlures aux mollets sont à nouveau très intenses.

Des tonnes de tentatives traversent mon esprit pour tenir :

- Fred qui me crie depuis des mois quand les douleurs sont intenses : "Objectif Kirghizistan Manon ! "

- Mes amis qui portent mon sac à dos pour me soutenir.

- Compter jusqu'à dix à chaque fois, avant de faire une nouvelle pause, dans toutes les langues que je connais.

La partie "cailloux" n'est guère meilleure que la partie "herbe". Elle demande une vigilance de chaque instant pour ne pas glisser et faire tomber des pierres, vigilance que je n'ai absolument plus. Je glisse plusieurs fois mais réussis à ne pas tomber. J'essaie de ne pas regarder le haut de la montagne mais mes pieds pour tout donner, un pas après l'autre. Après une détermination totale et une douleur affreuse de 9/10 dans les jambes, je vois la fin du tunnel, le haut de la cascade et le lac glaciaire.

John me crie : "Yes, you did it!"

Je n'en reviens pas de l'avoir finalement fait malgré mes fortes réticences. Comme toujours, tout peut se réaliser, mais dans la douleur ! Des neiges éternelles, deux glaciers tout proches, un lac bleu très clair mais très opaque... Avec une fine pluie qui commence à tomber. Je profite quelques instants de la vue, John saute de rochers en rochers jusqu'à la cascade et son grondement assourdissant. Bien sûr, il va maintenant falloir redescendre. La montée plus que douloureuse, la descente plus que dangereuse. Mes cuisses, mes genoux et mes chevilles sont fortement sollicités. Toutefois, mes mollets ne hurlent pas de douleur comme à la montée, c'est un peu plus gérable pour ma tête. Je glisse à plusieurs reprises dans les herbes et sur les pierres mais j'arrive à me rattraper au dernier moment. John, lui, saute avec agilité, glisse délicatement comme sur un toboggan au milieu de la haute végétation, il est déjà loin ! Une fois la forte descente à pic passée, je peux enfin reprendre mes esprits et me rendre compte de mon exploit. On continue à rebrousser chemin, mon guide toujours largement devant moi, qui me laisse derrière avancer à mon rythme. J'aperçois des chevaux au loin tout en bas de la montagne. Je me demande si ce sont les nôtres... Impossible, ils avaient les pieds attachés, ils seraient beaucoup trop éloignés. Pourtant, quelques minutes plus tard, je vois John à plusieurs centaines de mètres devant moi partir en courant. Il dévale la montagne à vive allure et s'éloigne de plus en plus de moi. J'imagine qu'il part récupérer nos chevaux pour les ramener là où on les avait laissés. Je m'installe sur une pierre pour me reposer un peu et l'attendre. Après un gros quart d'heure de repos et de silence seule au milieu de nul part, aucune trace de mon guide. Je décide de descendre la vallée à mon rythme en rencontrant des marmottes. Un chemin qui, heureusement, n'est pas trop compliqué puisqu'on voit au loin le camp de yourte se dessiner à l'horizon.

Je suis forcée de constater que mon guide est rentré au camp sans moi, sans même me prévenir. Je suis un peu énervée, et mes jambes auraient bien dit à mes fesses de supporter le retour à cheval. J'approche du camp et toujours pas de traces de John et des chevaux. J'approche de la rivière et d'espèces de marécages. Je me demande comment je vais traverser à pied. Finalement, je vois le jeune homme sur UN unique cheval venir vers moi à environ un kilomètre des yourtes. Il chevauche dans ma direction et me crie dès qu'il est à ma portée : "So sorry, they have run". Même s'il s'excuse, j'aurais préféré qu'il me prévienne, j'aurais pu attendre longtemps sur mon rocher ou même me perdre en route. Il descend et je monte sur le cheval. Pour éviter la plus grosse rivière, on passe par les marécages. De l'eau boueuse, des herbes trompeuses, on évite les pièges, on esquive les zones à risques mais malgré tout, le guide perd l'usage d'une chaussure et mon cheval s'embourbe jusqu'en haut des pattes de derrière dans la boue. On en a partout et je ne suis pas très rassurée ! Après un gros détour, on parviens enfin au niveau des yourtes. Pas de douche possible bien sûr, malgré la sueur de la journée. Il commence à faire très froid, mais je m'assois sur l'herbe au bord du lac pour écrire. Mes yeux se détournent régulièrement de mon carnet pour admirer le panorama sensationnel qui s'étend devant moi. Un cheval à quelques mètres profite également du coucher de soleil sur le lac et les montagnes. Je demande du thé bien chaud et je mets mes vêtements thermiques. Je dîne dès 19h30 avec quelques autres voyageurs : une famille Belge et deux Danois. Je discute avec leur guide qui a également vingt-cinq ans et maîtrise l'anglais. Puis, je rejoins ma yourte et je m'installe sur les couvertures, dans le "lit" fraîchement installé, quelques tapis que mon dos devra supporter. Nous dormons à quatre et la mère de famille vient d'allumer le poêle. Le tuyau passe à travers le toit de la yourte et les braises diffusent une chaleur bienvenue. Je me réchauffe petit à petit, sous le fracas des multiples torrents qui mènent au lac Kul ukok. Encore une journée pleine de dépaysement et d'aventures !

J10

Malgré une position très inconfortable, avec des appuis qui donnent directement sur l'herbe, j'ai mieux dormi que ma première nuit en yourte. Merci à mes boules quies et à mon masque d'avoir préservé une pseudo nuit silencieuse. Je prends un petit déjeuner à base de thé et de riz au lait maison. Il y a toujours sur la table les espèces de gâteaux frits colorés recouverts de lait concentré, dont personne ne peut me dire le nom. On quitte le camp dès 8h30 avec mon guide.

On longe le lac en sens inverse, les teintes bleutées du lac changent avec le soleil, je n'en rate pas une miette et je suis déjà nostalgique de quitter ce merveilleux endroit. Le mal de fesses revient mais rapidement, je me rappelle des douleurs de la veille dans les jambes et c'est d'un coup beaucoup plus supportable. Mon gros sac à dos penche encore et toujours sur le côté. Ma selle, donc, penche également et je dois compenser avec mon dos. J'admire la vue sur toute la vallée avant d'entamer la descente.

Nous croisons quelques marcheurs et deux groupes à cheval et surtout nous traversons comme à l'allée avec difficulté une grosse rivière dans un canyon. Même le cheval de John a décidé qu'il n'avancerait plus. Malgré le fort courant, nous finissons par atteindre l'autre rive.

A quelques kilomètres de l'arrivée, mon guide tente de joindre un taxi pour nous récupérer mais après de multiples tentatives, il n'arrive pas à avoir de réseau. A midi, on arrive enfin au point de départ. John attache les chevaux, et j'attends avec impatience le taxi. J'hésite à manger en ville ou à rejoindre ma guest house. Je me rends finalement au pied de l'affiche "Burger King" qui me faisait de l’œil. Ce n'était en effet qu'une affiche, sans restaurant en dessous. Je rentre donc à la guest house, superbement accueillie par la famille qui me crie "Oh Manooo". Je récupère mes affaires et je demande à déjeuner. Puis, ce sont les adieux à cette merveilleuse famille Kirghize. Je me dirige vers l'artère principale puis vers la gare routière pour trouver un transport vers la ville de Balyktchy. Un conducteur de mashroutka accepte de m'emmener pour deux-cents soms mais il faut attendre qu'il y ait cinq autres personnes dans la voiture. N'ayant pas l'énergie de chercher autre chose, j'accepte. Cinq minutes plus tard, un deuxième homme prend mon sac à dos dans le coffre et me propose de le suivre. Je ne comprends pas trop mais je me retrouve finalement dans un minibus déjà plein qui part directement. Je vérifie sur la pancarte avant gauche le nom inscrit en cyrillique : "Балыкчы". Ouf, c'est bien la bonne ville ! Le trajet n'est pas très long ; trois quarts d'heure. J'arrive dans une nouvelle ville qui est plutôt un point de passage entre les autres grandes villes du pays, tout à l'ouest du lac Issik-Kul. Je suis à présent en quête d'un nouveau transport pour la ville de Bokonbaïevo. A peine descendue, j'entends deux personnes qui parlent en français de la ville que je cherche à atteindre. Je me joins à eux et après une difficile négociation, nous finissons par trouver un taxi partagé. Lorenzo, le garçon, est Italien mais parle très bien français. Il a aussi appris le Russe et échange quelques banalités avec le chauffeur. J'arrive à comprendre à peu près ce qu'ils se disent mais je serai encore incapable de formuler de telles phrases aussi facilement. A l'arrière avec moi, Jade, sa femme, française. Le couple est en tour du monde depuis vingt-et-un mois ! Ils se rendent dans la petite ville de Tong, à côté de Bokonbaïevo, pour profiter des plages qu'offre l'immense lac Issik-Kul, deuxième plus grand lac du monde avec ses soixante kilomètres de large et ses cent-quatre-vingt de long.

Nous arrivons dans un petit village "en bord de lac" malgré qu'on ait l'impression d'être en bord de mer. Les rues sont calmes, propres, désertes et les jardins sont fleuris. La guest house affiche complet sur internet mais je décide de tenter malgré tout d'aller avec eux pour aujourd'hui. Ouf, il reste une petite pièce où la gérante me prépare un lit au sol à l'aide de plusieurs tapis. Je pose mon sac et me prépare pour aller découvrir la plage avec Lorenzo et Jade. Elle est à seulement cinq minutes à pied. Nous discernons plusieurs petites criques très fréquentées des locaux. On s'installe sur l'une d'elles et Jade tente la première d'aller se baigner. Puis, c'est mon tour. La plage étant pleine de cailloux, des kirghizes ont eu la brillante idée d'aménager une "haie d'honneur" avec des gros cailloux plats pour entrer dans l'eau sans se faire mal aux pieds.

L'eau est assez fraîche mais je finis par y entrer entièrement avec Lorenzo. Autour de nous, des enfants nus, des plus grands avec des bouées, leurs parents qui profitent également de bouées gonflables. Certains en maillot, certaines couvertes en raison de leur religion. Sur la plage, je discute un peu avec Lorenzo et Jade qui m'avouent ne pas comprendre les enfants et ne pas savoir comment entrer en contact avec eux. Je leur fais donc une petite démonstration en direct avec une famille qui vient d'arriver à côté de nous. J'adresse des signes de la main au petit garçon, lui montre les capacités de ma "puce sauteuse" et le fais rire avec un bout de branche en faisant semblant de vouloir l'attraper. Il se met ensuite à agiter son morceau de bois comme un lasso en hurlant un mot kirghize qui ressemble à s'y méprendre au mot "Tajine". C'est une scène assez surréaliste.

Après un repos bien mérité et alors qu'il commence à faire un peu frais, nous nous apprêtons à reprendre le chemin de la guest house. La famille en train de pique-niquer des tomates et des pastèques à côté de nous sur le sable nous prend en photo en souvenir et le petit "tajine" nous adresse un dernier au revoir. Sur le trajet du retour, nous rencontrons un troupeau de "moutons à grosses fesses" géré par deux enfants d'une dizaine d'années. Le derrière des moutons est très proéminent ! Je cherche sur internet et découvre que c'est une espèce de mouton bien particulière: les moutons callipyges. Je passe une agréable soirée dans la yourte avec les autres voyageurs. Le hasard fait que nous ne sommes qu'entre français : moi, Jade et Lorenzo, deux filles qui voyagent ensemble, et un groupe de quatre jeunes qui vient d'arriver dans le pays. Nous parlons de nos bons plans, des coups de cœur déjà visités, et j'aborde aussi mon projet "voyage et maladie" avec une des voyageuses. Je me couche dans mon espace, derrière un rideau, toujours avec mon masque pour échapper à la lumière mais enfin sans mes boules quies !

J11

Levée 7h30, pleine de douleurs et de courbatures sur ce lit sans matelas. Je suis prête en avance et en profite pour écrire dehors devant la vue du lac Issik-Kul. A 8 heures, le petit déjeuner est servi dans la yourte : une espèce de nougat, une omelette avec du fromage et des abricots de Jade. Elle en a acheté un énorme sac pour un prix dérisoire. Il y a en effet des milliers d'abricotiers le long de toute la rive sud du lac Issik-Kul, la plus sauvage. A 9 heures, nous partons avec le groupe de quatre français que j'ai rencontré la veille pour le canyon de Skaska. Partager un taxi nous revient beaucoup moins cher. C'est parti pour trente minutes de route, le long de la rive sud du lac Issik-Kul, coincé entre les étendues bleues d'un côté et les montagnes rougeoyantes de l'autre. Quelques maisons, quelques yourtes, et d'immenses murs recouverts de peintures traditionnelles qui rappellent les tapis kirghizes.

Après trente minutes de route, le taxi s'engage sur la droite sur un petit chemin poussiéreux. Nous payons le droit d'entrée et le chauffeur nous attend en discutant avec quelques collègues déjà sur place. Je passe deux heures avec les quatre français à découvrir ce "mini grand canyon". Des chemins serpentent entre les dômes ocres, des ondulations, des vagues de roches rouges nuancées de orange, jaune et blanc. Avec le lac immense en fond, c'est magnifique. Les différentes ascensions nous donnent des points de vue toujours plus variés sur le canyon. Les crêtes sont parfois glissantes et à pic. Quelques montées difficiles voire même impossibles, mais mon entraînement de ces derniers mois m'aide à tenir face à mes mollets toujours capricieux. Parfois à cinq, parfois seule, nous passons de longues minutes chacun dans notre coin à contempler la vue.

Vers midi, le taxi nous ramène et nous retrouvons Jade et Lorenzo. Nous décidons d'aller manger à la plage ensemble avant de suivre nos chemins respectifs. Il fait chaud, le sable est rempli de locaux qui profitent du lac. On mange sous une tente à l'abri du soleil. Le menu n'est pas entièrement en Russe mais surtout en Kirghize donc je ne comprends pas. Nous testons plusieurs spécialités, des lagmans pour certains et un plat froid pour d'autres. Je me lance aussi mais c'est assez étrange : des vermicelles, un bouillon particulièrement épicé et des morceaux blancs énormes non identifiés au dessus qui ont un vague goût de gélatine. On cherche un espace pour se poser quelques instants au bord du lac. Un bateau emmène certains téméraires quelques dizaines de mètres plus loin pour sauter d'un ponton. Je me mets en maillot de bain, mais ne me baigne finalement pas, d'une parce qu'elle est quand même froide malgré la chaleur ambiante, de deux parce que je pense déjà à mon sac à dos qui devrait accueillir mes vêtements humides.

On retourne à la guest house et on prépare nos affaires. Le groupe de quatre a commandé un taxi pour se diriger vers Kochkor : nous allons nous incruster avec eux jusqu'à Bokonbaevo, Jade et Lorenzo pour visiter la ville et moi pour trouver un nouveau transport qui m'emmènera jusqu'à la ville de Karakol. Il n'y a plus d'eau aux deux robinets de la maison donc la grande sœur propose de remplir ma gourde dans un gros seau posé dans un coin de la cuisine. L'eau sera filtrée par ma gourde donc j'accepte volontiers. Je quitte sans grand regret cette guest house et ses toilettes sur lesquelles on ne peut pas s'asseoir à cause de la machine à laver, mais avec regret ce super couple de "tourdumondiste". Le couple m'aide à trouver une mashroutka pour Karakol alors que les chauffeurs de taxi m'assuraient qu'il n'y en avait pas ! C'est parti pour deux grosses heures de route à longer la côte sud du lac Issik-Kul aux côtés des locaux.

Les arrêts sont ponctuels et certains montent et descendent au milieu de nulle part. Je contemple les paysages et j'essaie de me décider pour un logement sur Karakol. Je suis très tentée par un bon hôtel avec une chambre tranquille, mais à trente-huit euros, ce n'est pas raisonnable. Finalement, après plusieurs comparatifs, ce sera le KBH : Karakol Based Hotel, à cinq euros la nuit, dans un dortoir mixte de huit personnes. Les paysages changent, les montagnes rocheuses se transforment peu à peu en montagnes verdoyantes. Le lac me quitte sur la gauche, au détour d'un pont où quelques pêcheurs tentent d'attraper un poisson. Après une dernière longue ligne droite, je descends du minibus sur le parking d'une station service. Je marche un peu plus de dix minutes dans cette ville qui m'intrigue déjà. Si calme. Si vide. Le plan de la ville est en damier et à chaque croisement, le bruit lointain d'une voiture laisse place au calme plat. Où sont les gens ?

Je sonne devant un portail de tôle et on vient m'ouvrir. Je ne réserve qu'une nuit pour l'instant puisque je ne sais pas encore le trek que je vais pouvoir faire dans la région. Je pose mes affaires dans un dortoir qui contraste avec la quiétude extérieure : deux garçons sont dans une discussion animée en Russe, deux autres à côté font de même en anglais. Même avec mes boules quies j'entends leur voix crier au lieu de parler. Je m'éclipse prendre une douche puis je repars manger au restaurant le plus proche qui s'appelle le Kochevnik café, qui plus est recommandé par Jade. Je passe devant une maison abandonnée qui fait très "manoir hanté", puis devant une maison aux couleurs criardes qui fait très "télétubbies". Je croise des chiens errants, des enfants à vélo et atterris devant une assiette de ce que le restaurant nomme "fricassé": poulet, oignon, champignon, maïs et sauce à la crème. Pas très local mais je me régale. Le serveur me demande si je parle Russe. "чуть чуть", (un peu) je réponds. Je rentre avant la tombée du jour écrire dans le salon commun pendant que mon voisin de chambrée téléphone, toujours extrêmement fort dans le dortoir sans aucune gêne. Même lorsque je vais dans mon lit, quarante minutes plus tard, il continue de rire aux éclats et de s'exclamer comme s'il était seul. Je regrette quelques instants ma chambre à trente-huit euros ! Je lutte pour ne pas m'endormir car je dois étendre ma machine pour la nuit. A 22h30, je me lève et sors étendre mon linge dans le jardin en cherchant quelques places sur les fils déjà agrémentés de chaussettes et de vêtements techniques en tout genre. Je peux enfin me coucher et mon voisin a visiblement fini d'appeler toutes ses connaissances!

J12

Je me réveille plutôt reposée malgré les douleurs qui s'accumulent au fil des jours. Ne pas y penser. Profiter. Un petit déjeuner gargantuesque m'attend à 8h45 : porridge dans un énorme bol, deux œufs au plat, du thé, du pain et de la confiture toujours maison. Je sympathise avec un Belge qui parle un peu français et qui est ici en trekking pour étudier les oiseaux et les papillons. Je lui raconte mon voyage et ma volonté de réussir à le faire malgré les douleurs. Lui part en trek en autonomie pendant cinq jours de Karakol à Jeti Oguz. Il est en recherche d'une solution pour ne pas avoir cinq litres d'eau à porter dans son sac à dos. Allant dans le centre de la ville chercher des informations pour mon trek, je lui propose de venir avec moi. Les agents de tourisme pourront peut-être l'aider.

Nous marchons un quart d'heure et nous arrivons. On attend notre tour devant deux canadiens, un père et sa fille qui viennent d'arriver. On conseille à mon acolyte dont je ne connais même pas le nom, une poudre trouvable en pharmacie qui agit comme les pastilles micropur. De mon côté, les prix pour deux jours de treks à cheval dans la vallée de Jergalan comme je l'aurais souhaité sont beaucoup trop chers à faire seule, cent-quatre-vingt-cinq euros pour deux jours... Je tente de rallier avec moi les deux canadiens qui discutent encore dans le hall pour faire baisser le prix, mais ils ont eu trop mal aux fesses lors de leur première excursion à cheval et ne veulent pas retenter l'expérience. Après plusieurs propositions du Kirghize qui me montre les trajets sur une carte, j'opte plutôt pour deux jours autour de Karakol jusqu'aux sources chaudes de Altyn Arashan. J'avais fait une croix dessus niveau randonnée, mais de nouveau à cheval pourquoi pas... Je dois donc me rendre dans une autre agence pour réserver auprès d'eux. Deux jours à cent-quinze euros ou trois jours à cent-soixante-quinze euros. Les trois jours sont très tentants mais je préfère rester raisonnable, tant au niveau de la fatigue que du budget. Départ demain matin 9 heures !

Je continue ma marche dans la ville. En m'approchant du centre et du bazar, les bruits que j'avais connus dans les autres villes kirghizes refont surface. Fini le calme : je recroise deux fois le Belge qui est déçu de ne pas trouver d'oiseaux à photographier! Il part en quête d'un parc... Le bazar fourmille de monde, dans des ruelles sinueuses qui s'enfoncent dans des coins reculés derrière de gros hangars. Les centaines de stand sont parfaitement hiérarchisés : le coin des vêtements, des épices, des jouets pour les enfants, encore des jouets (pour les adultes), des plantes médicinales, des légumes, des fruits... Une joyeuse cacophonie. Pas de mendiants, pas de SDF, tout le monde a l'air de trouver du travail et d'avoir un toit. J'achète des tomates et des abricots pour mes pique-nique du prochain trek. Je remarque les cinq ou six stands uniquement d'abricots. Comment choisir ? J'observe quelques instants les ventes et découvre que les abricots ne sont vendus ici qu'au seau. Je demande à un premier stand si je peux n'en prendre qu'une poignée, refus. Ou peut-être incompréhension ! Je décide finalement de prendre un sac vide et de mettre seulement six abricots dedans. Les kirghizes tout autour de moi me regardent avec de grands yeux. J'attends, j'attends et la vendeuse fait semblant de ne pas me voir, je dois l'avoir vexée ! Je reçois finalement l'aide d'un homme amusé par la situation qui tend le sac à la vendeuse. Je paie seize centimes d'euros... La station debout dans le bazar commence à se faire fortement ressentir. J'ai très mal au dos et j'essaie de marcher du meilleur pas possible car je me suis bien éloignée de mon logement.

Avant de rentrer à la guest house me reposer un peu, je m'arrête en chemin manger à l'ethno café Alma. Je m'installe sur la terrasse et j'attends. Je commence à intégrer que le service dans ce pays est particulièrement long mais mon estomac a toujours du mal à s'y faire ! Au bout de trente minutes d'attente, le serveur vient me prévenir qu'il y AURA du retard. Il m'amène de la "compote" en compensation. Jade et Lorenzo m'en avait parlé, il s'agit du jus de cuisson sucré de fruits, délicieux ! Sur le bord de la route, je vois deux policiers. Ils arrêtent une voiture, non pas pour la contrôler mais... Pour entrer dedans en stop ! Après cinquante minutes d'écriture et de patience, j'ai enfin ma simple salade César. Assez décevante je dois dire, avec des bouts d’œufs, de champignons et une salade littéralement inondée de sauce. Déçue, je regagne mon dortoir. Je suis bien fatiguée et ma séance de lecture se transforme rapidement en sieste. Ensuite, je joue avec la petite fille de la gérante d'abord très méfiante, qui doit avoir entre deux ans et demi et trois ans. Je lui offre des balles rebondissantes et une puce sauteuse qu'elle appelle "toc toc". Une des balles disparaît sous le canapé. Je parviens à la récupérer avec ma perche de caméra. Bien entendu, elle fait directement exprès de la relancer dessous, trouvant ce jeu très amusant !

Je suis intriguée par le zoo de la ville, le seul existant au Kirghizistan. Au vu de la pauvreté du pays, comment sont traités les animaux ? Ma curiosité l'emporte sur mes convictions, le zoo est à côté ! Pour m'y rendre, je passe par un parc. Je distingue à travers le feuillage une grande roue et des manèges rouillés, sans doute une fête foraine désaffectée. Plus je m'approche, plus j'entends des cris et des rires. Un manège démarre et j'ai juste envie de leur crier "stop arrêtez ! " au vu de la vétusté des installations d'un autre âge. Je continue ma route et arrive au zoo.

Le portail bleu tout effrité ne met pas en confiance et annonce malheureusement la couleur de ce qui va suivre. De même pour l'hôtesse d'accueil, tout aussi endormie que le paresseux de Zootopia ! Après m'être acquittée des soixante-dix soms, soit environ quatre-vingt-dix centimes, j'entre. Je m'attendais bien sûr à être surprise dans le mauvais sens mais tellement pas à ce point ! Le zoo se résume à trois allées d'une centaine de mètres. De minuscules enclos rouillés, pas d'herbe mais une terre boueuse, des animaux hagards, au sol. Je n'en reviens pas. Je parcours les trois allées en seulement une quinzaine de minutes. Les quelques familles kirghizes, quant à elles, ont l'air ravies. Je croise la route et les yeux de deux ours, des chevaux, des lamas, des chameaux, des daims, des loups, des poules et des chèvres. Je repars assez rapidement, toujours aussi ébahie par ce que je viens de voir, forcée de penser que les animaux des zoos français sont finalement très bien lotis. Je continue ma route en passant devant une école puis un collège qui ont l'air désaffectés. Mais non, encore une fois, l'apparence des bâtiments est trompeuse, il y a bien un gardien devant l'école et un concierge au collège. Dans la cour, des parcours du combattant et des barres de gymnastique, souvenirs du temps de l'URSS.


A peine rentrée à la guest house, j'aimerais me reposer, mais je dois rapidement repartir chercher à manger pour mon pique-nique de demain midi et pour ce soir. Je suis sur maps.me un itinéraire vers un magasin. Porte close... Même chose pour un deuxième. Je décide alors de me rapprocher du centre. Il fait toujours aussi chaud et je marche à mon rythme donc je n'avance pas beaucoup. Après plus de trente minutes de déambulations, j'arrive enfin dans une rue où se trouve un "mini bazar" alimentaire. J'achète pour ce soir un gros melon jaune que je peine un peu à porter et un pain frit. C'est une spécialité : la vendeuse dans la rue cuit devant moi de la pâte à pain dans de l'huile. Je complète pour le pique-nique avec le peu que je trouve : un pain et deux bananes. Rien pour mettre dans le pain, tant pis... 17h45, enfin rentrée. Le fait d'avoir piétiné toute la journée entre le marché et le zoo est plus douloureux pour moi qu'un trek où l'on avance sans s'arrêter. Je trie pour la X-ième fois mon sac pour laisser le superflu ici demain. Pendant que j'écris dans le salon, deux indiens -père et fils- et le belge se mettent à cuisiner. Les pièces se remplissent d'une bonne odeur d'épices. Un peu après, je les rejoins avec mon melon et mon pain frit aux patates qui est gras mais bien consistant. Un autre couple français/allemand est là. Je leur donne mon reste de melon et on échange sur ma maladie, mon travail et mon livre. L'allemand est également enseignant dans une école, nous avons à peu près le même âge mais son salaire est TROIS fois plus élevé que le mien ! Je quitte le groupe assez tôt pour me coucher et récupérer. Hâte de repartir demain dans les montagnes !

J13

Je me réveille à 8 heures sans avoir réservé de petit déjeuner, j'avais trop mal au cœur de gaspiller tant de nourriture au vu des portions gargantuesques offertes par la famille. Je sors de mon sac deux abricots et une barre de céréales. Le ciel est gris. Je laisse un sac à l'auberge et pars avec mes deux sacs à dos allégés. A 8h55, le taxi est là, devant l'auberge. Après environ vingt minutes de route, j'arrive au point de rendez-vous avec le guide. Deux kirghizes sont allongés dans l'herbe en train de fumer. Quatre chevaux attendent le long d'une barrière en dégustant une herbe verte et bien grasse. On me demande de patienter par terre. Je ne sais pas si nous attendons d'autres voyageurs. Finalement, après quelques dizaines de minutes à observer et à attendre, un des deux hommes me fait signe de lui donner mon sac et de monter sur un très grand cheval. Il s'appelle Mishka. Je découvre avec soulagement que c'est le guide qui va porter mon sac à dos dans une grande pochette en tissu. Pas de problème de déséquilibre en vue !

Nous partons donc seulement avec mon guide Targatbek vers la vallée d'Altyn Arashan. Nous sommes pour l'instant toujours sur une petite route et traversons d'abord quelques villages. C'est très paisible : des personnes âgées sur une chaise devant chez eux, des enfants qui jouent, et les montagnes qui nous encerclent de plus en plus. Le guide se retourne toutes les deux minutes pour me demander si ça va en faisant un pouce et un grand sourire. Il reste pour l'instant devant moi. La route se transforme en chemin de terre. Je croise quelques voyageurs qui redescendent la vallée, sans doute après leur passage au lac Ala-Kul auquel je ne peux pas prétendre physiquement. La vallée est vraiment magnifique avec la brume matinale qui dissimule encore les sommets. D'immenses sapins très fins habillent les montagnes et un torrent déchaîné d'un bleu très clair nous suit sur notre gauche puis notre droite après la traversée d'un pont.


J'essaie de prendre quelques photos malgré mon cheval qui avance à vive allure et réagit au quart de tour au moindre "tchou". La cravache que le guide m'a donnée ne m'est donc d'aucune utilité et m'encombre plus qu'autre chose. J'essaie de lui rendre mais il refuse en me mimant le geste. J'insiste et il finit par la récupérer. Je peux désormais mieux me cramponner à mon cheval qui n'est décidément pas docile. Je suis contente d'être tombé sur Mishka seulement à mon troisième trek. Ulitsu et Jack étaient plus calmes et j'ai appris à être rassurée avec eux, même dans les zones les plus escarpées. A 11h15, mon guide s'arrête en plein dans un champ recouvert de hautes herbes. Il m'explique que les chevaux doivent faire une pause et que je peux manger. Je n'ai pas vraiment faim pour l'instant donc je descends de mon cheval prendre des photos. J'admire encore une fois les grosses fleurs bleues à clochettes à l'intérieur multicolore. Targatbek m'apprend qu'on les appelle les Gull. Ensuite, il me raconte qu'il adore rencontrer des voyageurs français et qu'il aimerait beaucoup apprendre notre langue. Il se met à chanter en sifflotant "merci beaucoup" puis se met à réciter avec un fort accent Kirghize, très fier de lui : " Louis de Funès, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon". Il éclate de rire et je me joins à lui. Je lui apprends des mots en français : cheval, rênes, selle, cravache, sapin, salut... Il essaie de les répéter à plusieurs reprises et s'en sort très bien. Avec une tristesse soudaine, il m'explique qu'il n'a rien pour écrire et qu'il va oublier vite tous ces nouveaux mots. Je lui promets de lui écrire en Russe en arrivant et son sourire se redessine instantanément sur son visage. J'espère que j'arriverai à retranscrire les mots en cyrillique convenablement. Je mange quand même une tomate, un peu de pain et remonte à cheval. Le guide ne mange pas, il m'explique qu'il a des problèmes au ventre et me demande juste un peu d'eau pour avaler son médicament.

Nous repartons à midi sous la pluie. Nous continuons de discuter un peu en anglais, un peu en russe, un peu par geste quand aucune des langues orales ne nous permet de faire passer une idée. Targatbek me parle de sa famille : son fils aîné étudie à Bishkek et ses deux plus jeunes de 15 et 11 ans, si j'ai bien compris, habitent encore avec lui à Karakol. Après seulement une petite heure supplémentaire de cheval (mais avec malgré tout les protestations habituelles de mon derrière) j'aperçois notre point d'arrivée : des camps de yourtes le long de la rivière, des guest house en bois et différentes petites cabanes qui accueillent les sources chaudes. Nous nous arrêtons au camp tout au fond à droite, de l'autre côté de la rivière, après avoir traversé non sans difficulté sur un pont brinquebalant.

On "gare" les chevaux, je pose mes affaires dans une yourte et c'est l'heure du thé. La famille a aménagé un espace en dur, entre une maison et une cabane de tôles. Deux tables de pique-nique parallèles drapées de nappes à fleurs rouge accueillent les voyageurs. Pendant la dégustation avec le pain et la crème, je tiens ma promesse et écris sur une page de mon carnet tous les mots que j'ai appris à Targatbek. Je m'efforce de les retranscrire en Russe et il est ravi que j'y parvienne, mes entraînements ces derniers mois auront servis à quelque chose. C'est parfois difficile car entre nos deux langues, certains sons n'existent pas dans un sens comme dans l'autre. Je cherche à chaque fois le son existant qui se rapproche le plus. La fille de la gérante qui aide sa mère pendant les vacances et étudie l'anglais à Karakol pour devenir guide, m'assiste pour traduire certains mots. Finalement, je tends au guide ma feuille avec les pictogrammes associés. Il vérifie chaque mot avec moi et il change tous mes "p" (le R en russe) par des "X" qui ont plus la sonorité gutturale du "j" espagnol. Mis à part cette "fausse note" il est enchanté et montre la feuille à tout le monde en répétant ses mots préférés, dont l'éternel "cravaaaaache".

Je vais écrire au soleil au milieu des mouches en contemplant la magnifique vue sur la rivière et sur les montagnes vertes au premier plan, enneigées au second. Je découvre des toilettes à la turque (ici on dit, à l'indienne) dans le jardin. Je m'étais habituée à plus rustique ! Je vois une fille et son copain arriver et aller dans la même yourte que la mienne. La fille ressort quelques minutes plus tard, recoiffée et vêtue d'une robe très courte. A y repenser, en prenant le thé, une femme se remaquillait à ma gauche et un coréen l'accompagnait, brushing et chemise blanche impeccable rentrée dans sa ceinture. Personnellement, je pue le cheval, je n'ai pas de rechange et ce n'est rien à côté de mon sac à dos qui s'est, au fil des jours, imprégné de la sueur de mon compagnon à quatre pattes. Je me mets en maillot de bain pour aller dans une "hot spring" (source chaude). Il y en a six le long de la rivière à différentes températures, la plus chaude étant à cinquante degrés ! Je me rends donc avec un guide qui n'est pas le mien à la source chaude numéro six, en tongs et en maillot, tout en prenant garde à ne pas glisser sur le pont et sur les pierres mouillées qui mènent à la petite cabane. Je sens de plus en plus la fraîcheur passer sous ma serviette. Nous atteignons la porte, je pose mes affaires sur une planche de bois qui fait office de banc et je vais rejoindre le guide dans un petit bassin de pierres où quatre personnes environ peuvent entrer.

Je m'immerge doucement dans une eau à quarante degrés. Je deviens rouge, la peau me brûle, mais dans un même temps, les douleurs s'apaisent. Quelques algues sont accrochées le long du bassin et des bulles de chaleur remontent du sol. Une légère odeur d’œuf pourri embaume la pièce, signe de la présence de souffre. Je discute un peu avec le guide kirghize, puis arrivent "ses deux touristes", un espagnol et un polonais avec qui je parle également. Ils me croyaient espagnole avec mon teint bronzé.

Après une vingtaine de minutes dans l'eau brûlante, je fais l'erreur de me mettre debout d'un coup. Le choc dû à l'écart de température me fait tourner la tête. Je me rassois au fond de l'eau et recommence plus doucement. En tout, je rentre et sors à trois reprises. Les autres vont même au pied de la cabane prendre l'eau de la rivière dans un seau qu'ils se verseront dessus dans de grands cris pour un plus ample choc thermique. Nous retournons au campement et j'enfile avec soulagement mes vêtements chauds. Je m'allonge pour lire un peu et m'endors une vingtaine de minutes, au côté du couple de français qui n'a pas vraiment l'air de vouloir discuter. Quand je me réveille, pluie et orage ont fait leur apparition. Contrainte de rester sous la yourte et d'attendre que ça passe, le temps s'allonge et devient long. Il n'est que 17h00, il n'est que 17h15... Je continue de lire et à 18h00, une kirghize vient nous dire que c'est l'heure du dîner. Je n'ai pas vraiment faim mais je suis contente qu'il y ait enfin du mouvement. A table, devant un bol de riz, légumes, viande et patates écrasées, je discute un peu avec le couple de français. La fille est une vraie citadine et en gros manque de wifi. Elle essaie sans cesse de se connecter et son regard en dit long sur son désespoir malgré ses tentatives avec deux portables différents... A 18h35, je suis dans mon drap sous la yourte. Je pense que je vais juste dormir rapidement pour que demain arrive et laisse de côté cette fin de journée maussade. Je m'endors en repensant aux immenses forêts de sapins verts qui m'ont entourée toute la matinée.

J14

Ce matin, le dos me tire très fort, comme si on écartelait un cheval. J'ai passé trop de temps allongée entre hier après-midi et ma grosse nuit qui a suivi. Dès le réveil, le couple de français continue de me faire fortement rire intérieurement avec leurs conversations : "Passe moi l'autre shampoing sec, celui là ne marche pas... Tu rigoles, c'est le meilleur sur le marché, même s'il n'est pas très éco-friendly par rapport à l'autre". Puis pour le petit-déjeuner : "OMG de la soupe le matin je vais pas tenir là... Tu veux goûter le beurre frais ? Ah non, beûrk, ça a l'air dégeu...Je ne peux même pas dire à mes followers que je n'ai pas de réseau, la loose." Je me suis demandée à de nombreuses reprises ce qu'ils faisaient ici. Plutôt ravie de les quitter même s'ils étaient très drôles malgré eux ! Je pars avec mon guide dès 8h30. Les autres chevaux sont encore attachés, non pas à un piquet, mais avec une corde entourant leurs deux pattes avant afin qu'ils ne partent pas trop loin.

A peine en selle, le cheval se montre très excité. D'un coup, sans signe annonciateur, il part au galop. Je m'accroche avec peine, je manque de tomber et je perds ma casquette au passage. Enfin, je réussis à le faire freiner et à mettre fin à sa course folle après plusieurs dizaines de mètres. Le guide part récupérer ma casquette puis s'approche de mon cheval en lui criant "dddrrrllll", comme pour le mettre en garde. Seulement quelques minutes après, mon cheval quitte le chemin pour manger de l'herbe sans réagir à mes directives. Comme un robot rebelle qui n'écouterait plus les ordres. Targatbek s'inquiète un peu et propose d'inverser nos chevaux. Pour l'instant, je refuse. Hier, je m'en sortais très bien avec lui ! Quand il essaie à nouveau de partir à l'opposé de la direction dans laquelle nous allons, je consens à descendre de Mishka. Mon nouveau cheval est lui aussi très réactif, il rue dès que je bouge un peu mon sac à dos. Mon guide m'explique en rigolant : "Un des chevaux est très vieux donc il n'écoute plus beaucoup. L'autre est très jeune donc il n'écoute pas encore beaucoup ! ".

J'essaie donc d'être très calme avec le "baby" comme Targatbek l'appelle. Pendant notre descente, nous croisons un groupe de cyclistes. Mon guide est choqué de l'âge de certains. Il me dit "old" et je lui traduis "vieux". La dernière cycliste du groupe est une femme. Il me crie en souriant : "Vieux !" Je lui réponds en rigolant : "Niet, vieille". Et je lui explique : "Malchik (garçon) is vieux, jeichina (fille) is vieille". J'apprécie toujours autant ce mélange entre les langues pas très académique ! On croise aussi malheureusement en descendant la vallée un énorme 4X4 qui emmène des touristes. Dommage de polluer ce paysage...

Je commence à avoir à nouveau très mal aux fesses mais aussi aux genoux depuis que j'ai changé de cheval. Les étriers ne sont plus réglés correctement. Je demande finalement au guide de les resserrer un peu et les douleurs sont légèrement plus supportables. Nous continuons de longer la rivière et j'apprends quelques légendes du coin, notamment cette pierre en tout point semblable à un aileron de requin qui dépasse de l'écume. Je calcule qu'il ne reste qu'environ vingt minutes avant notre point de départ. D'un coup, pourtant, Targatbek quitte le chemin et s'enfonce à gauche dans les hautes herbes. Une colline pentue : il monte. Je le suis. Il ne me dit rien. Je respecte. Après une ascension très raide qui me paraît une éternité, nous rejoignons enfin un sentier en pleine forêt. Mon guide ouvre alors la bouche : nous sommes dans le parc national de la vallée de Karakol et nous allons rejoindre la ville directement par là. La végétation change dans cette forêt assez dense et très humide. De nouvelles plantes apparaissent et fouettent les jambes. Avec mon portable, je lui fais écouter quelques musiques françaises. Puis mine de rien, je lui fais écouter les enregistrements des chants kirghizes au lac de Song Kul. Son visage s'éclaire et il chante avec engouement en m'expliquant : "old song ! vieux ! Niet, vieille ?" Il veut ensuite que je chante en français. Je choisis "Rosy" de Gus et Marine Barnérias, chanson qui me parle tant en ces circonstances !

Nous faisons une pause vers midi. J'ai mal, je descends difficilement et je tiens à peine sur mes jambes. Je grignote mon restant de pain et de tomates et lui fais goûter une barre de céréales pendant qu'il m'explique le nom des différentes vallées qui nous entourent. Ici, le sol est recouvert de plus d'un mètre de neige l'hiver. Il reste selon Targatbek environ une heure de cheval avant d'arriver. C'est rapidement un supplice dans cette longue vallée qui descend. Mes fesses et mes genoux se concurrencent dans leur niveau de douleur. Je tente de m'accrocher aux magnifiques paysages qui nous entourent.

Mon cheval continue d'accélérer au moindre de mes mouvements. Trois gros aigles tournent lentement autour de nous... La ville de Karakol se dessine petit à petit sous mes yeux, ses toits tôlés se reflétant à la lumière du soleil. A chaque virage, la ville s'éloigne un peu plus au lieu de s'approcher. Encore des montagnes. Toujours des montagnes. Qui rétrécissent, malgré tout. Enfin, je rejoins une petite route de graviers et nous arrêtons les chevaux. Il était temps.

Je confie à mon guide que j'ai mal mais ça le fait rire, il pense que j'en rajoute et que je suis juste fatiguée comme les autres voyageurs. Il ne voit pas le combat qui a lieu à ce moment même dans mon corps pour lutter et avancer un pas devant l'autre afin de rejoindre la maison voisine. On nous invite à prendre le thé. J'ai juste envie de rentrer à la guest house, mais impossible de refuser l'hospitalité kirghize. On m'offre donc du thé, du pain, de la crème et des petits gâteaux. Avant de prendre le taxi, je vais aux toilettes sans oser fermer à clé la porte rafistolée de partout. Toutefois, en voulant sortir, elle refuse de s'ouvrir et reste bloquée ! Je suis obligée de donner des coups dedans pour qu'on m'entende et qu'on vienne me "délivrer". Je rentre au Karakol Based Hotel en taxi et je décide finalement de ne pas me poser et de repartir directement pour Cholpon-Ata, ville située cette fois sur la rive Nord du lac Issik-Kul.

Je récupère mes affaires, annule ma nuit réservée au comptoir et demande un taxi pour la gare routière, située à trente minutes à pied, impossible à faire aujourd'hui. Dix minutes et soixante-dix soms plus tard, j'arrive au milieu des mashroutkas. Plusieurs hommes me crient "где?" (Où?), je réponds "Чолпон-Ата" (Cholpon-Ata). Ils prennent donc mon sac et le mettent dans un minibus. Je veux monter aussi mais les kirghizes, désormais assis sur un muret, poussent des grands cris et me montrent un petit guichet. J'y paie cent-cinquante soms et peux enfin prendre place. L'atmosphère est très tamisée, la faute au scotch noir collé sur toutes les fenêtres pour faire de l'ombre au soleil qui tape dans la région. Seul un petit trou de dix centimètres de diamètre à gauche de ma place laisse passer la lumière.

Après une demi-heure d'attente, le minibus est plein, nous partons. D'abord sur un chemin de pierre qui fait voler la poussière partout autour du véhicule. On ne distingue même plus la route. Le chauffeur doit être habitué puisqu'il est très serein et rappe au rythme de la radio locale. La voiture tressaute beaucoup mais continue à vive allure. Je retire ce que je pensais en début de voyage sur les kirghizes qui roulaient trop lentement, ce n'était qu'une exception à Bishkek ! Pendant le trajet, je me questionne encore et toujours : auberge de jeunesse à cinq euros ou hôtel spa à trente-cinq euros pour essayer de me détendre ? Il commence à pleuvoir et des familles descendent au compte goutte sur la route à différents arrêts. Il ne reste finalement que le conducteur, une dame à côté de lui, et moi. Le chauffeur me demande où je vais, je réponds en russe que j'aimerais être laissée à la gare routière. Erreur. Il ne sait pas où c'est et me laisse beaucoup trop loin par rapport aux deux hôtels que j'avais repérés. Je grogne intérieurement et ne souhaite pas repayer de taxi. Je marche donc quarante-cinq minutes avec mes deux sacs sur le dos. Je savais que cette station balnéaire contrastait avec le reste du pays de part son fort taux de touristes russes. Je m'attendais donc aux nombreux magasins et restaurants bordant la grande route, mais j'ai regretté quelques minutes la calme atmosphère du reste du pays. Arrivée devant l'hôtel "Inn Kochevnik" après un gros détour involontaire par une zone de friche près de la "mer", ou plutôt près du lac, l'accueil me dit : "No room". Je ne suis aucunement déçue puisqu'en tournant la tête, je constate que leur si belle piscine sur les photos est vide et entourée de rubalise.

Je me dirige donc vers le "blue Issik-Kul", un immense hôtel sanatorium intriguant avec des soins comme dans une cure thermale. Je traverse le parc, et arrive devant un jardin aménagé devant l'entrée avec des fontaines et des arbustes taillés et colorés. J'entre et me rends à l'accueil. L'ambiance est très étrange, moitié hôpital, moitié familial, beaucoup de monde. Ça grouille de partout, je ne me sens pas très à l'aise. Je suis tellement épuisée que je demande quand même des renseignements. Personne ne parle le moindre mot d'anglais mais une adolescente en survêtement, chaussettes et claquettes me fait signe de la suivre et part me montrer une chambre au septième étage. Quelqu'un est dedans, allongé sur le lit, et elle lui dit de partir. La chambre à l'air très sommaire, mais il y a une salle de bain et je suis sale et toujours aussi exténuée donc je laisse mon gros sac dans la chambre et descends payer. A l'accueil, on essaie de m'expliquer que je dois aller régler à la réception à l'entrée du parc. Je ne comprends pas où c'est donc la jeune fille, en râlant, me montre encore le chemin. J'attends mon tour et un homme m'indique le prix pour deux nuits : soixante-dix euros en pension complète mais sans les soins de la cure. Nous ne nous comprenons vraiment pas et j'utilise Google traduction en hors ligne pour lui écrire en Russe. Je lui rétorque donc par écrit que je suis venue pour les soins à l'eau de mer mais il m'avertit que dans ce cas, je dois rester au moins cinq jours ! J'imagine que je pourrai payer un supplément pour entrer dans l'espace aquatique et j'accepte de payer les plus de cinq-mille soms pour deux nuits.

Retour à l'accueil : la femme m'explique que je ne dois pas aller dans la chambre pour l'instant car c'est l'heure de manger, il est 18h45. Je n'ai pas faim pour l'instant mais elle ne me laisse pas le choix. Dans l'immense réfectoire, une gérante aboie que c'est trop tard pour le dîner qui est à 18h00 normalement. Je me fais donc re-trimballer à l'envers. J'ai l'impression d'être dans un sketch et je suis si fatiguée que je me sens spectatrice et non plus actrice de ce qui se passe. Je prends sur moi mais les larmes commencent à monter. Je retourne au septième étage en attendant avec une dizaine d'autres personnes un ascenseur. Une dame est sensée me rejoindre pour me donner la clé qui ferme ma chambre mais je ne vois personne dans le couloir... De toute façon, ma chambre était déjà ouverte. Je m'assois sur le vieux lit aux ressorts tout durs et regarde les affaires de quelqu'un d'autre sécher à la fenêtre. Mes yeux s'arrêtent ensuite sur la poubelle remplie. Quelqu'un vivait bien ici avant qu'on m'y emmène. Je rêve d'une douche, ayant passé mes deux derniers jours sur un cheval. Je me prépare, je fais couler l'eau à même le sol de la salle de bain. Pendant que cette dernière commence à s'inonder, je bouge le mitigeur dans tous les sens, j'attends... Le verdict est sans appel : pas d'eau chaude, pas même d'eau tiède. Je craque encore, je me rhabille à moitié mouillée et je ne peux m'empêcher de crier "JE ME CASSE D'ICI !".

Enfin, je me réveille, enfin je réalise que cet endroit est totalement à l'opposé de ce que je suis venue chercher dans ce voyage. J'accepte sans soucis des conditions sommaires, mais pas pour ce prix et avec cette promesse sur internet ! Une fois que j'ai décidé que je veux vraiment partir, ça va mieux. J'essuie mes larmes, je mets à toute vitesse mes affaires dans mon sac à dos et je refais tout le chemin inverse de l'accueil à la réception avec à chaque fois les mots : "Dirty, no hot shower, not possible for me". Ils ont beau ne pas comprendre l'anglais, ils ont très bien compris ce que je voulais. J'arrive je ne sais comment à être remboursée en intégralité. Il est 19h00, la nuit est tombée et je n'ai toujours pas d'endroit où dormir. Je réserve une chambre par internet à l'auberge de jeunesse "apple hostel" pour être sûre qu'il y ait de la place et que je n'y aille pas encore pour rien. Quarante-cinq minutes de marche, je n'ai plus la force... Je montre le GPS maps.me à un groupe de chauffeurs qui discutent sur le côté de la route. Aucun ne fait l'effort de comprendre pour une si petite course, c'est à trois minutes de voiture. Finalement, je donne cent soms et l'un d'entre eux accepte. Je trouve le portail en tôle de l'auberge, j'entre et je me trouve aussitôt dans une petite ruelle à l'abri de la cohue. Je marche cent mètres le long d'un chemin de terre et j'arrive à la porte sur la gauche qui donne sur une petite cour. Je retrouve tout de suite mes marques : des voyageurs qui discutent sous un porche autour d'une table basse, un dortoir propre de six lits où je suis seule pour l'instant, des toilettes et une douche CHAUDE collective que je m'empresse de prendre. Je me sens mieux. Je pars manger en restant proche de l'auberge. J'achète une sorte de mélange entre un kebab et un fajitas. Je le déguste dans ma chambre car avec le bruit de la ville, je n'entendais qu'à peine Fred au téléphone. Je vais écrire un peu sur la table basse et deux garçons m'offrent de la pastèque. Ils ne mangent que ça depuis trois jours et ils en ont encore trop dans le frigo collectif ! Je me couche enfin, boules quies obligent avec la discothèque à deux pas. Mais je ne regrette pas un instant mon changement d'hôtel !

J15

Je me réveille dès 6h45. J'attends un peu dans mon lit, puis je vais prendre mon petit déjeuner en continuant d'écrire, n'ayant pas eu le courage hier soir de relater toutes mes mésaventures. Avec l'argent récupéré hier, et voyant les avis négatifs des autres hôtels dans cette ville, je préfère réserver une session de parapente pour demain à mon retour à la capitale. Histoire de finir en beauté ce voyage. Je cherche ensuite un taxi pour me rendre aux célèbres pétroglyphes de la ville juste au pied des montagnes : un musée à ciel ouvert de peintures des nomades datant du deuxième millénaire au quatrième siècle avant notre ère. Je paie trois-cents soms pour une course qui en vaudrait cent mais tant pis, je ferai le retour qui descend à pied. Le pare-brise du taxi est cassé de partout, prêt à rendre l'âme.

Dix minutes plus tard, j'arrive devant des grilles ornées d'animaux kirghizes en matière précieuse, juste devant mes "donneurs de pastèque" de l'auberge, Luc et son co-voyageur, qui ont fait le chemin à pied. Il faut donner un droit d'entrée au gardien, et c'est parti pour une déambulation à travers les différentes roches et pierres plus ou moins grosses. Dès l'entrée, on trouve des grosses roches avec des chèvres, des boucs et des hommes qui chassent le léopard des neiges. Je parcours ensuite le site, à la recherche des petits drapeaux bleus qui guident les visiteurs. Il est parfois difficile de distinguer certaines traces usées par le temps. Je me mêle même discrètement quelques minutes à un groupe et son guide pour écouter quelques informations sur le site.

Je quitte le musée pour le centre ville : quarante-cinq minutes de marche. La fin du voyage se ressent, les douleurs sont difficiles à supporter malgré une route plate voire en descente. J'essaie de m'occuper l'esprit en chantant et en observant l'architecture des maisons à l'écart des zones touristiques. Je retrouve la grande route et teste les "sushis" locaux. Je rentre les manger au Apple hostel et je retrouve Luc, le canadien à la barbe rousse qui parle un peu français. Il partage un peu de mon assiette et de ma déception ! Nous faisons connaissance et nous décidons d'aller tous les deux découvrir la plage près du lac Issik-Kul qu'on nous a annoncé très touristique. C'est le lieu de vacances de prédilection de certains Russes qui habitent près de la frontière avec le Kazakhstan. Il fait bien chaud. Nous nous trompons de chemin et nous sommes poursuivis par une dame qui veut nous vendre des excursions. Après un détour par des sentiers de terre au milieu de hautes herbes, nous apercevons la plage qui n'a en effet rien à voir avec la rive sud du lac. Des vacanciers partout, des parasols, des petites boutiques dans des cabanes en bois, des toboggans en dur et gonflables, des jet-ski, des parachutes tractés par des bateaux. A la fois on en prend plein les yeux, à la fois on est soulagé de n'être là qu'aujourd'hui. Le calme de la montagne paraît très loin mais la chaleur et le sable vont permettre de se reposer un peu.

On s'installe avec Luc, on se baigne chacun son tour pour surveiller mutuellement nos affaires, puis on regarde les vacanciers qui testent l'énorme toboggan gonflable à pic devant nous. Certains ne sont pas du tout préparés à l'énorme éclaboussure ! Nous observons aussi les parachutes tirés par les bateaux, qui passent au dessus de la plage quand ils font leur virage. L'un d'entre eux a des ratés et tombe même sur la foule.

Je continue de profiter de l'eau avec les montagnes toujours en fond et j'essaie d'offrir une balle rebondissante à un petit qui joue avec des cailloux. Sans succès, à chaque fois, il ne comprend pas et me la renvoie. A 16h00, nous quittons le sable pour aller voir le prix des massages repérés dans la forêt à côté de la plage. Sept-cents soms de l'heure, massage intégral, soit un peu moins de dix euros. Je me laisse tenter et Luc part se promener ailleurs dans la ville. Il hésitait à faire le massage également mais la masseuse refuse de toute façon les hommes. Quand je rentre dans la pièce, la dame qui parle un peu anglais me dit : "Where is your husband?" en parlant de Luc. Je lui explique alors que je le connais depuis seulement deux heures de mon hôtel, elle rigole ! C'est parti pour une heure : elle commence par les pieds, les mollets, les cuisses, le dos. Puis je me tourne et elle me masse le ventre et les seins, elle me sent gênée et m'explique qu'elle sait que les massages européens ne sont pas pareils. Elle termine par les mains et le visage avec quelques gestes d'ostéopathie en prime. Mon dos craque dans tous les sens. C'est vraiment très douloureux quand elle appuie sur mon corps, mais une fois la douleur estompée, ça me soulage un peu. Avec la musique relaxante en fond auquel s'ajoute le bruit de la pluie qui tombe drue d'un coup, je suis détendue. Nous discutons un peu et elle me raconte qu'elle est turque et qu'elle a appris à masser dans son pays. Elle rejoint ici son mari tous les étés pendant la période touristique.

Je rentre, à la fois ankylosée et décontractée, en tongs, à travers les rues trempées. Après une bonne douche, je retourne acheter une carte SIM car on m'a vendue une carte d'une semaine au lieu d'une carte d'un mois comme je l'avais demandé. Je me rends au marché : première fois que je vois des produits dérivés du pays à vendre. J'achète un t-shirt et des bracelets. Les tapis sont magnifiques mais impossible à ramener ! A 19h30 tapante, je rejoins Luc et nous allons manger au camion "toro burger". Une Néerlandaise se joint à nous. Des frites et un bon hamburger devant le coucher de soleil sur les montagnes...


Nous passons par une petite épicerie avant de rentrer : Luc achète des gâteaux traditionnels et du Kavas, une espèce de bière sans alcool au goût de chewing-gum. Je craque personnellement pour une glace que je reconnais tout de suite : j'ai vu tant d'enfants au cours du voyage essayer de la manger en entier malgré sa taille. Je n'y parviens pas non plus. Nous terminons la soirée dans la cour de la guest house : des pastèques, des échecs, un jeu de morpion que je lègue à Luc pour la suite de son voyage et un "ROCHE-papier ciseau" à la canadienne. C'est l'heure de se dire adieu car je pars tôt demain matin...

J16

A 5h50, je suis réveillée. Le réveil ne sonne qu'à 6h20 mais je n'arrive pas à me rendormir. Mon dos me fait mal à cause du massage de la veille donc je ne tiens pas en place. J'essaie de préparer mes bagages le plus silencieusement possible car j'ai changé de dortoir et les autres voyageuses dorment encore. A 6h40, je pars en direction de la gare routière, qui existe bel et bien malgré ce que m'avait dit le chauffeur de minibus il y a deux jours. Je peine à marcher, il y a des marches à monter régulièrement et avec les sacs à dos, c'est douloureux. Le soleil se lève et je m'accroche en savourant les rayons qui commencent à chauffer mon visage. Je trouve la gare. Il y a bien une mashroutka pour Bishkek, la capitale, mais je suis la première arrivée donc il faut attendre que la voiture soit pleine pour partir. A 7h30, le chauffeur démarre enfin. Nous longeons toujours le lac Issik-Kul. Ma musique aux oreilles, je suis à l'arrière, comprimée entre une kirghize et sa copine à ma droite. Je distingue vaguement une traînée blanche de nuages au loin. Je les suis du regard quelques minutes avant de comprendre qu'il s'agit en fait des montagnes aux sommets enneigés en face du lac. C'est magnifique ! Nous faisons une pause toilettes et petit-déjeuner après une heure et demie de route puis on reprend le trajet. Le lac s'éloigne petit à petit et je suis à présent encerclée par les hauts sommets. A plusieurs reprises, on peut distinguer des publicités à flan de montagnes construites avec des pierres blanches.

Plus j'approche de la capitale, plus il recommence à faire une chaleur étouffante. Je reconnais finalement la route empruntée à l'aller quand j'allais vers Kochkor en sens inverse. Le minibus manque plusieurs fois de se faire arracher un côté en doublant, même quand des voitures arrivent en face. Le chauffeur freine toutefois brusquement quand il aperçoit une voiture de police. Vers 11h15, j'arrive à la gare routière de Bishkek sous une chaleur écrasante. Je cherche quelques minutes mon chemin et finis par arriver à la chaîne d'apple hostel, auberge de jeunesse non loin de la gare. Je paie mon dortoir à la réception et explique que je dois aussi régler avant midi le prix du parapente que j'ai réservé via l'auberge. La réceptionniste essaie de m'expliquer que je dois rejoindre un chauffeur quelque part en ville mais elle ne sait pas vraiment où car les noms de rues ont changé ! Elle m'entoure sur un plan une large zone d'une dizaine de rues et me dit que le chauffeur m'attendra "vers là".

De nouveau, je sens que mon extrême fatigue ne me laisse pas la moindre patience ni le moindre soupçon de gestion de mes émotions. Je lui rétorque que le prix est sensé inclure le taxi alors que là, il me faut environ 1h40 de marche pour rejoindre un lieu de rendez-vous hypothétique à l'autre bout de la ville. Elle veut que je paie en plus pour que le chauffeur vienne me récupérer directement à l'hôtel. Or, avec la réservation du parapente qui représente un gros budget, il me reste seulement 8 euros pour trois repas. Je n'avais pas prévu de payer un chauffeur de taxi en plus. Mes larmes montent, je réussis à lâcher que je suis fatiguée et que je vais réfléchir à sa proposition. La femme me montre mon dortoir et j'essaie de me calmer sur mon lit. Elle revient cinq minutes après en ajoutant que je peux payer le surplus en carte bancaire, mais qu'il y aura des frais en plus. J'essaie de me bourrer dans le crâne que ce n'est qu'une question d'argent et qu'il faut que je profite de ma dernière journée malgré cette fatigue et ces douleurs. Je pressens que si j'annule, je vais le regretter donc j'accepte sa proposition. Le chauffeur viendra me chercher à 14h45 devant l’hôtel.

En attendant, je vais manger. A côté de l'auberge, je tombe sur un restaurant local. Je déchiffre le menu qui est tout en Russe et je pars sur un Lagman, une valeur sûre. Je retourne dans la chambre me reposer puis je vais attendre le taxi sur la terrasse en commençant un livre de Musso trouvé dans le salon partagé. Des musiques kirghizes accompagnent ma lecture puisque qu'un concert se tient pour deux invités qui sont en train de manger à une table basse. Le chauffeur vient me chercher. Il est poli mais pas bavard. Nous roulons trois quarts d'heure dans Bishkek et il finit par me parler un peu de sa femme qui est professeure d'anglais, puisque je lui ai dit que j'étais moi-même enseignante. Il ne parle pourtant pas un mot d'anglais. Je lui conseille de prendre des cours auprès de sa femme ! Nous quittons la ville et traversons quelques villages. Le temps est couvert, passant d'un nuage gris de pollution à un nuage gris de pluie au fur et à mesure que Bishkek s'éloigne derrière nous. La voiture s'arrête au milieu de la campagne et je monte cette fois dans un 4x4 qui nous attendait. Je rencontre deux personnes : un chauffeur à la carrure massive et le guide de parapente qui n'a les yeux que très légèrement bridés. Ils rigolent entre eux en ne parlant que Russe, en buvant leur redbull, et en fumant leur cigarette... Ambiance !

On commence à gravir les petits chemins de montagnes. Il est certain que le chauffeur est un habitué puisqu'il anticipe les virages : les énormes roues du 4x4 crissent, grognent, mais finissent toujours par franchir les trous et les fortes montées. Je suis secouée dans tous les sens et je m'accroche tant bien que mal pour ne pas avoir trop mal au dos. On croise des troupeaux de chèvres et des chevaux qui traversent en nombre la piste au galop devant nous. Après une grosse demi-heure de "machine à laver", alors que nous arrivons au niveau des nuages et que l'on distingue le haut des montagnes, une vue impressionnante sur la capitale au loin se dessine sous mes yeux. Le temps est un peu couvert mais la vue reste spectaculaire.

Le chauffeur commence à m'équiper tandis que son collègue déroule "la voile": je porte un casque, et un espèce de sac à dos/siège auquel je suis accrochée pour m'asseoir dans les airs. Je suis prête, impatiente, stressée, excitée, mais je ne comprends pas ce qu'ils attendent. Ils ne m'expliquent rien ; tantôt assis sur la voile pour ne pas qu'elle s'envole, tantôt une cigarette à la bouche pour regarder le sens du vent grâce à la fumée...Après une vingtaine de minutes à attendre je ne sais quoi, les deux kirghizes commencent à ranger leur matériel ! Je leur demande ce qu'ils font et l'un d'eux me crie : "Bad wind, no fly today". Je réalise qu'il m'annonce qu'il n'y aura pas de parapente. Toute cette route et cette attente pour rien ! Nous reprenons tout le chemin en sens inverse. Je me console en me disant qu'au moins, ils comptaient me rembourser. A cinq minutes du point de rendez-vous avec le taxi, le chauffeur tourne brusquement à gauche, de nouveau sur un chemin de terre. Le vent a-t-il changé de direction ?

La voiture s'arrête quelques minutes après et ils sortent une manche à air pour contrôler le vent. Ils ne disent rien... C'est donc moi qui repars à la pêche aux informations. J'apprends que nous allons réessayer mais seulement à partir d'une petite colline et non pas tout en haut de la montagne. On reprend la voiture cinq minutes et je suis à nouveau équipée. Me voilà accrochée devant le parapentiste. Nous attendons, encore et toujours. Le chauffeur du 4x4 me tient par une sangle, le chauffeur de taxi par l'autre. Il me donne trois consignes en criant par dessus le bruit du vent : "RUN, SIT, LEGS IN THE AIR". D'un coup, ils se mettent à me tirer tous les deux vers l'avant. J'essaie de "courir" comme je peux, je trébuche, je frôle le sol et nous finissons par parvenir à décoller. Je me cale dans le fond du siège et j'essaie de maintenir leur Go-pro vers moi. Le guide m'aide à l'orienter car avec le vent, c'est lourd et j'ai mal au bras. La sensation est très étrange : je vole, je suis légère, mais je suis bien assise. Nous ne sommes pas très haut, nous survolons deux routes et quelques champs. Je commence à peine à profiter de cette sensation que déjà, je dois me préparer à l’atterrissage dans un champ d'herbe. Frustrant ! On atterrit comme un gros tas de chiffon. C'était vraiment trop rapide, à peine cinq minutes de vol au lieu des quarante-cinq minutes prévues ! Nous regagnons la route où nous attend le 4x4 qui a descendu la colline pendant le vol. Nous sommes arrivés largement avant lui. C'est le chauffeur de 4x4 qui me ramène à mon auberge à travers les rues embouteillées, la radio à plein régime. Il annonce à la réceptionniste qu'elle peut me rembourser de la moitié de la somme versée puisque je n'ai pas volé longtemps... J'apprendrai plus de trois mois après, suite à de nombreux échanges avec l'auberge et les parapentistes que la vidéo du vol a été effacée par erreur... Session maudite jusqu'au bout !

Je me douche et pars manger dans un restaurant pas très loin. J'ai l'impression que je n'ai même pas fait de parapente mais seulement une longue, très longue virée en voiture. J'achète un gros melon jaune et je le déguste dans la cour du apple hostel en écoutant à nouveau le groupe de musique kirghize qui fait sensation. L'émotion ressentie au lac Song Kul m'envahit immédiatement. Je reconnais certaines chansons, avec l'accordéon en plus ! La chanteuse a une voix magnifique qui fait frissonner tout mon être. Je suis décidément tombée amoureuse de cette musique. La frustration du parapente est déjà loin... Je me couche pour cette dernière nuit kirghize dans le dortoir de dix où la climatisation tourne à plein régime, il fait presque froid.

J17

Dernier jour au Kirghizistan. Après un petit déjeuner dans le restaurant collé à l'auberge à base de thé et de porridge, je refais une dernière fois mon sac à dos en rassemblant les liquides et les appareils électroniques en prévision de l'aéroport. Il est dix heures : je laisse mon sac dans l'entrée sous l'escalier et je me rends une dernière fois au Osh bazar, là où il y a deux semaines, j'ai commencé mes découvertes de la culture kirghize. Je déambule dans les dizaines d'allées, cherchant toujours en vain les stands de cartes postales. Un homme veut me vendre de la viande de mouton aux grosses fesses ! Il insiste pour que je le prenne en photo. Je passe également devant un stand qui paraît être le pôle emploi local. Des dizaines de petites annonces et des hommes comme des femmes agglutinés devant. N'ayant pas eu le temps de faire de lessive, j'en suis réduite à acheter un slip et un pantalon pour tenter d'être un minimum propre pendant les longues heures de retour. Je savoure une dernière fois cette effervescence et cette sensation de bout du monde en me promenant entre les étals. Le piétinement, comme à son habitude, provoque rapidement de fortes douleurs dans le bas du dos. Je dois pourtant réussir à rentrer à pied jusqu'à l'auberge. Une trentaine de minutes qui paraissent des heures. Je me change dans les toilettes : le slip est un peu large et le pantalon trop serré... Je remets finalement mon bas de randonnée qui sent le cheval, le confort avant l'odeur... Puis, je commande un taxi à la réception. En l'attendant, je mange quelques morceaux de mon melon jaune resté dans le frigo et je donne ce qu'il en reste à d'autres voyageurs qui se font des crêpes dans une cuisine enfumée. Le taxi, plus que climatisé, m'emmène en trente minutes à l'aéroport. Personne sur la route. C'est encore plus désert quand il me dépose, totalement seule, à l'étage des départs !

Dès la porte d'entrée, il y a un stand de vérification des bagages. Je commence à sortir mes appareils électroniques mais une dame m'indique que je dois directement déposer mes sacs sur le tapis. Tout passe et je n'ai même pas vidé ma gourde. Le contrôle le plus rapide de ma vie. Je vais manger dans un petit restaurant dans l'aéroport. Je vois écrit sur la devanture : "cheese cake". J'en salive d'avance. Il s'avère que c'est plutôt un restaurant traditionnel et qu'il n'y a pas de dessert. Soit. J'attends à ma place et comprends après quinze minutes qu'il faut aller commander au comptoir. La carte est uniquement en Russe, je commence à m'y faire mais j'ai toujours un doute sur le choix des mets. Il n'y a plus les raviolis que je souhaitais. Je choisis donc un borsh qui s'avère plutôt être une soupe de légumes. Je me rends ensuite au contrôle des passeports. Mon "boarding pass" n'est pas accepté sur mon portable. Je dois retourner faire la queue à l'embarquement. Il y a du monde, j'ai mal. Je ressors ma canne siège que j'avais presque oubliée pendant le voyage ! Une fois mon premier billet en main (Le Moscou-Paris n'est pas encore émis car l'escale est trop longue), je passe les contrôles, qui sont finalement plus poussés que ceux aux entrées de l'aéroport. L'attente passe rapidement et je monte dans l'avion pile à l'heure, place 31A, à côté de deux Russes. A 16h07 précises, l'avion s'envole au dessus des nuages. Adieu Bishkek et le Kirghizistan ! Au bout d'une heure, alors que je commence à m'endormir, on me sert un "repas". Je n'ose pas dire "dîner" puisqu'il est 17 heures, et seulement 14 heures à Moscou. Je déguste du jus de baies rouges, une salade de concombre/poulet et de l'agneau au sarrasin. Je garde la barre de fruits pour cette nuit.

Je lis et écris plusieurs heures, en jetant régulièrement des regards par le hublot. J'admire les paysages aériens lunaires et mystérieux du Kazakhstan. A 17h30, heure locale, on survole Moscou : ses immeubles colorés, ses grandes forêts et ses lacs. C'est très joli, je n'avais pas eu cette vue, de nuit à l'aller. Je peine à récupérer mon billet pour Paris. Les guichets se renvoient tous la balle. Finalement, j'obtiens mon précieux sésame et je peux enfin passer les contrôles de sécurité. Je me pose sur le siège même où j'ai passé six heures de nuit il y a maintenant deux bonnes semaines : cette fois ce sera plus du double ! Je passe le début de soirée à essayer de me connecter au Wifi : cela m'en coûtera une facture Orange de vingt-trois euros pour avoir supprimé DIX SECONDES le mode avion. Au moins, je peux désormais m'occuper : répondre à mes messages, regarder des sketchs, et bien entendu écouter les musiques kirghizes qui me font rester, les yeux fermés, dans l'ambiance jusqu'au bout. A 20h45, mon numéro de porte s'affiche. C'est assez loin, je préfère donc m'y rendre dès ce soir pour "dormir" à proximité. Mais avant, une pause dans un fast food que j'ai repéré s'impose pour mon pauvre petit estomac désorienté. Ils n'acceptent pas les euros en liquide, dommage, j'espère que mes frais de cartes bancaires ne seront pas trop élevés. Je savoure ma portion de gras puis je rejoins la porte E40. J'avance sans réfléchir et je la dépasse ; l'aéroport est immense. Je retourne sur mes pas et je trouve un siège un peu incliné pour la nuit. Après deux heures passées, et différentes tentatives de positionnement, j'essaie de changer d'endroit. Parmi tous les sièges séparés par un accoudoir, quelques rares sont deux côte à côte sans barrière. Je m'installe : au moins je suis en position allongée, même si les points d'appui sont difficiles à supporter. Les magasins restent ouverts toute la nuit avec une pleine lumière. Masque sur les yeux, écouteurs dans les oreilles, coussin de voyage autour du cou, jambes enroulées dans mes lanières de sac à dos pour qu'il ne soit pas dérobé, je somnole par périodes de vingt minutes.

J18

A 4h45 du matin, quand les sièges autour de moi commencent à se remplir, je me rassois. Une étrange sensation qui balance entre le fait que je n'arrive pas à dormir, mais que je lutte pour ne pas m'endormir... Le cou et le dos sont particulièrement douloureux. Trente minutes après, une voix annonce un changement de porte d'embarquement. Heureusement, c'est à côté. Après une ultime attente, je suis enfin bien au fond de mon siège dans l'avion, il me paraît si moelleux après la chaise en plastique de cette nuit ! J'attends impatiemment le petit déjeuner qui se fait attendre. Une heure après le décollage, je réceptionne mon plateau et je suis un peu déçue : une salade de pommes de terre, poivrons, brocolis, des œufs brouillés, du pain congelé et de la confiture ultra-chimique. Je somnole, exténuée par cette nuit, qui, je le savais, allait être difficile. Quand finalement vient le moment de la descente, la personne devant moi redresse son siège d'un coup, faisant valser mon thé sur tout mon pantalon. Une délicate odeur de cheval et d'agrumes embaument désormais mes cuisses ! J'arrive à Paris Charles de Gaulle à 9 heures, mais j'en sors plus d'une heure après, le temps de passer la longue queue du contrôle passeport et son fantaisiste guide. J'attends mon bus en publiant quelques photos du Kirghizistan sur le groupe facebook des profs voyageurs afin de partager un premier ressenti. Après une heure et demie dans les bouchons de Paris qui ne m'avaient pas manqués, je rejoins près de la gare Montparnasse une amie de ma mère que je connais bien aussi.

Elle est atteinte de fibromyalgie également et c'est la première à qui je raconte en direct mon périple, histoire de boucler la boucle de cette bataille entre voyage et maladie.

Nous mangeons à la pizzeria ; quel plaisir de sentir les fromages couler et fondre dans la bouche ! Quelle extase de passer au sucré avec une tarte tatin chantilly ! L'attente dans le hall de la gare Montparnasse passe très vite comparé aux longues heures de cette nuit. Je me joins au flux des voyageurs qui patientent avant d'entrer dans le train. Ce dernier part pile à l'heure : enfin la dernière étape du voyage. Deux heures de lecture et d'écriture et me voilà arrivée en gare de Nantes à 18h50. Cette dernière est bondée. Une amie me récupère et nous partons, non pas direction mon lit, mais à la fête d'anniversaire des vingt-cinq ans d'une autre amie ! Je me sens tellement sale et fatiguée... Mais pas si douloureuse que ça, effet toujours aussi positif de l'adrénaline du voyage. Après un tour dans la piscine de Marine, je me sens un peu plus propre ! Je passe quelques heures à la soirée et je rentre chez moi à 1h30. Je retrouve mon Fred et redécouvre, en exultant, ma maison qui me paraît si propre et si grande. Je me sens chez quelqu'un d'autre, encore trop habituée aux yourtes sombres. Je savoure mon lit et mon oreiller à mémoire de forme qui m'ont quand même bien manqué, et je m'endors enfin pour une vraie nuit de sommeil après plus de trente-cinq heures sur la route du retour...

Les jours qui suivent sont plutôt difficiles entre la nostalgie du voyage, la grosse fatigue et les douleurs qui reviennent au galop. Je me sens si démunie d'avoir eu moins mal sur un mince tapis dans une yourte qu'actuellement dans mon lit moelleux. Je me replonge dans mes photos, mes vidéos, mes musiques pour ne rien oublier. Je partage mes ressentis sur ma page "Fibromavie - un parcours de malade" : je suis fière de ma victoire. Challenge relevé ! Voyage/maladie/handicap sont bien compatibles à condition de se plonger pleinement, corps et âme, dans ce circuit à travers le monde et à travers soi-même.



"Le plus beau voyage, c'est celui qu'on n’a pas encore fait"

Loïck Peyron