Le voyage à vélo peut revêtir plusieurs aspects, les pistes transforment le voyage en aventure. Je vais vous parler de mes pistes du nord Laos.
Février 2016
4 semaines
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L’appel des pistes du nord Laos à vélo

Le Laos je l’avais déjà traversé à vélo du nord au sud il y a maintenant trois ans, principalement par les grands axes sur 1800 kilomètres. J’en garde un très bon souvenir, les longues et raides pentes du nord où l’on sue au cours d’un effort soutenu, les longues lignes droites du sud que l’on remonte à vive allure dès le lever du jour, en regardant la vie s’éveiller.

Montagne nord Laos 

Mais cette chevauchée me laissa un peu sur ma faim, car je trouvais que le Laos profond des pistes je ne l’avais pratiquement pas pénétré. Voilà que l’opportunité de réparer cette lacune se présente lorsque Gérard cherche une destination en Asie qui soit un peu en dehors des chemins battus. Le Laos et ses pistes du nord me semblent tout indiqués. Il ne nous faut pas longtemps pour nous décider à tenter cette nouvelle aventure.

Effectivement, cette partie du monde je l’ai souvent regardée sous toutes les coutures à partir de google earth ou de cartes. Ces dernières ne sont jamais à des échelles vraiment compatibles pour le voyage à vélo, cependant elles permettent de rêver. Ma préférée est la Reise au 1/600 000. A côté des grands axes, on y voit apparaître un certain nombre de pistes en jaune, blanc voire marron pour les plus confidentielles. Que de mystères semblent se cacher dans ces lignes perdues au milieu des montagnes et des forêts impénétrables. Et puis il y a le Mékong, fleuve mythique qui de temps à autre est bordé d’une piste, incertaine par endroits, qui invite au départ.

Le Mékong au nord de la Thaïlande 

Je crois que chez beaucoup de cyclistes, et chez les autres voyageurs aussi, la passion du lointain est née en regardant en rêvant des cartes ou atlas, à bâtir d’hypothétiques itinéraires. Je ne sais pas si je possède plus de livres que de cartes, mais les deux participent à ce besoin d’évasion. Donc cette carte du Laos, malgré ma petite connaissance du pays, me fait des clins de pistes. Je repère plusieurs passages, chacun d’une longueur de 100 à 200 kilomètres. Ils semblent parfaits pour satisfaire nos exigences de très loin. Je sens l’appel de la route et j’entends le chant des pistes, il est temps de partir.

C’est justement le parcours de ces quelques 800 kilomètres de piste sur les 1750 de notre parcours à vélo que je me propose de vous relater. Ils hument bon le mystère et la surprise, car je n’ai trouvé que très peu de renseignements les concernant. Les deux portions sur lesquelles des informations m’ont été fournies, sont les deux que nous n’allons pas parcourir. C’est le hasard des imprévus qui en a décidé.

En rouge l'itinéraire à vélo, 1750 km, la moitié de piste, en vert itinéraire en bus 

D’une part, un problème mécanique sur des freins hydrauliques trop sollicités par la poussière, la chaleur, les descentes à plus de 20% et le poids des bagages, d’autre part l’intervention de l’inspecteur Lee qui un soir débarque dans notre chambre à Anouvong, et nous interroge sur notre itinéraire. Il nous interdira de poursuivre notre route vers le pied du plus haut sommet du pays (pic Bia 2819m), pour des raisons de sécurité nous dira-t-il sans trop de conviction, parlant aussi de route en réfection non praticable. Nous ne saurons pas exactement pourquoi nous avons été bloqués, certainement la raison a trait aux relations entre une ethnie habitant les environs du pic Bia point culminant du pays, et le gouvernement.

crête karstique 

Les portions que je vais décrire sont les suivantes :

1) Ban Vang à Xanakham 30 km : située 110 km à l’ouest de Vientiane le long du Mékong

2) Muang Nan à Luang Prabang 50 km : située au sud de Luang Prabang le long du Mékong

3) Luang Prabang à Napong 125 km : située à l’ouest de Luang Prabang en traversant le Mékong

4) Vientiane à Thao 80 km : située à l’est de Vientiane le long du Mékong

5)Palai Long Xan 50 km : située 100 km à l’est de Vientiane, de la 13 S elle monte au nord

6) deux portions de part et d’autre du lac Nam Ngum 2, 35 km: route 5. Auparavant le lac n’existant pas, la route était continue, maintenant il faut prendre le bateau, 1h30 de trajet.

7)Xang à Xanakham 185 km : départ 50 km au nord de Vang Vieng sur N 13

8) Vang à Hinheup 130 km : départ sur bord du Mékong arrivée sur 13 N à 50 km au sud de Vang Vieng

9) Nanokkhoum à Somsavad 50 km : départ 40 km au nord de Vientiane sur la 10 et arrivée sur la 13 S à mi-distance entre Vientiane et Pakxan

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Le premier jour nous sommes partis par les bords du Mékong vers l’ouest. Les cinq premiers kilomètres à la sortie de Vientiane nous suivons une piste en bon état. Puis nous rejoignons la route de Xanakham pour un peu plus de cent kilomètres jusqu’au village de Ban Vang, où nous passons la nuit.

Le lendemain quelle est notre surprise, après quelques centaines de mètres, un petit pont et la piste commence.Il est étonnant comme l’ambiance change dès que l’on passe du goudron à la terre. Cette piste suit le fleuve au plus près, permettant des points de vue magnifiques. Une multitude de rochers affleurent partout et constellent la surface, qui sous la chaleur et la brume prend une teinte argentée, qui amplifie le mystère du fleuve.

La circulation en ce matin est peu importante, donc nous ne subissons pas l’assaut des nuages de poussière. A mi-parcours un restaurant local, avec une magnifique terrasse en surplomb sur le Mékong. Nous y mangeons une très bonne soupe (feee en laotien). Elle est confectionnée avec tous les ingrédients nécessaires pour le maintien de la forme du cycliste au long cours. Un bon bouillon, des pâtes, un peu de viande et des herbes, de plus l’assiette est accompagnée d’une belle petite montagne de crudités diverses à base de différentes salades dont de la menthe. Certains préconisent de ne pas manger les crudités dans ces pays. Pour ma part au cours de deux voyages et trois mois et demi passés dans ces régions j’ai toujours engouffré les montagnes de salades que l’on me proposait et je n’ai jamais ressenti le moindre trouble. Cette feee sera la première d’une longue série au cours de ce mois.Cette première portion de piste est courte, après une trentaine de kilomètres nous retrouvons l’asphalte jusqu’à Paklay.

Une fameuse soupe feee 
Crudités diverses qui accompagnent une feee 
Piste le long du Mékong 

Cette dernière portion d’une soixantaine de kilomètres à travers une zone karstique va être terrible du fait de la chaleur et de la succession de bosses à plus de 15%, mais s’agissant de route goudronnée, le récit serait hors sujet, même si ce fut une magnifique expérience de persévérance le long de collines extrêmement raides sous une chaleur absolue, où bien souvent c’est à pied qu’il nous fallut progresser.

Zone karstique  très accidentée

Cette partie de piste précitée, du fait des aléas rencontrés nous l’avons parcourue dans les deux sens. Une fois le matin, la relation ci-dessus et une autre fois trois semaines plus tard dans l’après-midi sous une forte chaleur et un trafic assez important, donc souvent dans un nuage de poussière. Nous avons roulé avec un jeune Hollandais lancé dans un périple "round the world". Il était parti de chez lui par la route à vélo depuis 10 mois.

Traversée par bateau en attendant le pont 

Ces voyageurs au "très long cours" ont des multitudes d'anecdotes extraordinaires à raconter. Ils sont d'autant plus loquaces que bien souvent ils n'ont que leur vélo comme interlocuteur, tout particulièrement lorsqu'ils pratiquent principalement le bivouac dans la nature loin de tout être humain.

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Avec cette piste de 50 kilomètres nous rentrons vraiment dans les beaux itinéraires du Laos, loin de tout. Elle débute à Muang Nan, où nous quittons l’asphalte et prenons une rue en terre du village. Elle commence par traverser le hameau en sens inverse parallèlement à la route principale. Puis une fois que les dernières maisons marquent la fin de l’agglomération, sans transition les rizières au vert tendre prennent leur place des deux côtés de la piste. L’ambiance change brutalement. En effet, en cette saison sèche les abords des routes goudronnées sont presque arides, la végétation souffre en prenant des teintes ternes. Puis subitement de partout l’eau abonde, et ce vert presque fluo envahit tout l’espace.

Le Mékong avant la piste en rive gauche (à droite) 
La piste vers Luang Prabang 
Agriculteurs allant au travail 

Ensuite, nous passons sans transition du vert des rizières au vert des immenses bananeraies, qui elles aussi occupent tout l’espace, pas le fond de la plaine mais escaladent les pentes des montagnes que nous pénétrons. Au début, le Mékong n’est pas visible, cependant nous devrions le rejoindre en quelques kilomètres. Il nous faut nous fier plus à notre instinct qu’aux indications données, qui toujours sont contradictoires et bien souvent erronées. Sur une piste comme celle-là il ne faut surtout pas demander si elle va à Luang Prabang, car la réponse sera non. Les villageois n’imaginent pas que l’on préfère prendre un chemin de terre plutôt que la route qui contourne le massif montagneux. Comme toujours ce matin nous n’avons pas mangé grand-chose et sur la route de Sayabouli à l’entrée de la piste en quelques 50 kilomètres nous n’avons trouvé à acheter que quelques bananes.

Rizières étagées 

La faim commence donc à nous grignoter le ventre. Nous nous demandons si nous avons une chance de trouver quelque chose à nous mettre sous la dent. Le premier petit hameau nous enlève tout espoir de manger une assiette de riz. Nous reprenons notre route en se disant que nous pourrons toujours compter sur nos vivres de course comme la pâte d’amande, que nous avons amenée avec nous dans nos bagages depuis la France. Nous nous payons même le luxe de nous tromper au seul carrefour et de partir dans la montagne. C’est étrange pour une piste censée longer le Mékong. Au détour d’un virage il apparaît loin en contre-bas, nous démontrant sans l’ombre d’un doute que nous avons fait le mauvais choix. Mais sur ces pistes il n’y a aucune indication et il n’y a pas grand monde. De plus les réponses aux questions sont toujours difficiles à interpréter. Un même interlocuteur peut très bien vous indiquer plusieurs directions, ou bien une direction qui ne correspond pas à une piste. Lorsqu’ils sont plusieurs, chacun montre sa direction sans se soucier de ce que disent les autres. Dur dur. Heureusement nous n’avons pas mis trop longtemps à réaliser notre erreur.

Il est mort  mais sans doute pas seul, ça ressemble à un serpent corail 

Très vite nous retrouvons les bords du fleuve et son ruban de terre qui ondoie dans la forêt en escaladant les mouvements du terrain. Nous passons devant des rizières étagées dans des replis du relief. La piste prend des airs de très loin. Un village tout en pente accroché au-dessus du fleuve. Nous le dépassons et retrouvons la forêt. Les points de vue sur le fleuve sont magnifiques, et emprunts d’un air de mystère, car des bancs rocheux affleurent un peu partout. La chaleur est de plomb et la surface du Mékong d’argent.

Le Mékong sous la chaleur 
Les vélos chargés attirent la curiosité 

Le village suivant une fois atteint, sans trop d’illusions nous posons la question fatidique « kin rao ». Et là miracle on nous indique la maison quelques mètres au-dessus. Nous allons faire un bon repas qui tombe à pic pour des cyclistes affamés qui n’ont pratiquement rien mangé depuis hier soir. Nous sommes vraiment dans un coin en dehors du temps et de l’époque. Il est étonnant de constater que selon les lieux la perception d’un pays peut être très différente. Les grandes villes décrites dans les guides ont des ambiances bien différentes de ces villages au bout des pistes. Jusqu’à la nourriture qui n’est plus la même. Dans les lieux courus des Occidentaux elle est plus adaptée à nos goûts. Tandis que là dans la forêt où les chemins de tourisme ne passent pas, on nous propose seulement la nourriture locale, soupe (feee) avec une grosse assiette de salade et riz collant. Nous nous y sommes très bien adaptés, durant ce mois ni l’un ni l’autre n’avons eu la moindre indisposition, et de plus ces nourritures très locales sont excellentes pour la santé, pas trop grasses. Un mois de vie à travers les pistes, nous démontre qu’en Europe nous nous suralimentons. Ici nous faisons de gros efforts toute la journée et les quantités ingurgitées sont bien plus faibles que ce que nous avons l’habitude de consommer au cours de trois repas journaliers copieux, alors que l'activité physique est faible. Pourtant nous ne pouvons pas dire que nous souffrons de la faim. La famille qui nous héberge est composée de la mère qui tient ce que l’on peut appeler une petite épicerie restaurant. Nous serons les seuls clients. Le père arrive en mobylette, peut-être des champs de bananes ou de plus loin, et puis il y a les enfants, une jeune fille d’une quinzaine d’années qui aide à confectionner des petits sachets destinés à la vente et un jeune garçon qui devant nous va piler des herbes pour préparer je ne sais quelle mixture. Nous sommes bien sur cette petite terrasse abritée du soleil qui darde des rayons incandescents. Mon thermomètre affiche plus de 41 degrés. Nous hésitons à nous remettre en route. Puis prenant notre courage à deux mains c’est le départ. Gérard nous gratifie d’une belle chute au démarrage, l’une de ses chaussures s’étant verrouillée de façon intempestive. On entend les rires provenant des deux maisons qui nous dominent.


Notre repas en préparation 
Devant notre restaurant 
Riz et pâtes rien de tel pour des gros efforts 
Pas d'âge pour se mettre à la cuisine 

Enfin, nous roulons. Et comme d’habitude le miracle se produit, un petit air relatif se crée avec le mouvement et nous supportons sans trop souffrir de pédaler dans cette atmosphère surchauffée. Les kilomètres s’égrènent à un bon rythme. Ce soir nous serons à Luang Prabang. Entre la route et la piste nous totaliserons plus de 100 kilomètres, nous pensions faire moins. Mais le vélo c’est toujours la surprise. On ne sait jamais à l’avance si l’on va atteindre le but fixé pour la journée, où ne pas y arriver ou alors le dépasser. Une multitude de facteurs interfère pour faire de la route à vélo un étonnement permanent. C’est sans doute là que se cache l’un des secrets de la magie du voyage à deux roues non motorisées, l’imprévu permanent. La planification devient superflue, juste trouver de loin en loin un peu d’eau et même pas forcément de la nourriture, car avec un kilo de riz sec dans les sacoches, cela laisse de la marge et permet de rester serein en cas de bivouac loin de tout.

Vue sur le Mékong lorsque la forêt le permet 
La piste 
Un arbre aux fruits indéterminés 


Piste déserte mais brûlante 

Alors que nous sommes encore à une vingtaine de kilomètres de la ville le trafic commence tout doucement à augmenter. Nous voyons les premiers Occidentaux sur des mobylettes de location. Nous arrivons dans des zones de gros travaux. Puis pour la dernière partie la piste laisse la place au goudron. Une dernière côte sévère et assez longue nous donne accès à un petit col. De là nous nous laissons emporter par la gravitation sur 5 kilomètres à vive allure. A la tombée de la nuit nous entrons en ville au milieu d’une circulation abondante mais bon enfant, où personne ne semble pressé. Nous changeons brutalement de monde.

A proximité de Luang Prabang le trafic augmente 
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Après deux nuits passées à Luang Prabang nous reprenons notre chemin à la découverte de nouvelles pistes, sur lesquelles nous n’avons pratiquement pas d’informations. Celle que nous comptons suivre vers l'ouest, nous savons seulement qu’elle existe bien, car une agence de treks nous l’a confirmé. Cependant on nous a prévenus que nous ne trouverions pas de nourriture classique pour les touristes. Mais cela ne nous effraie pas outre mesure car depuis quelques jours nous mangeons très local à base de feee, matin midi et soir.

Luang Prabang 

Tout commence au petit matin par une traversée de Luang Prabang alors que tout le monde dort encore. A 7 heures du matin nous nous retrouvons sur le débarcadère, prêts à monter sur le bac pour une traversée du fleuve. Quelques véhicules, voitures et mobylettes prennent place et alors que le soleil apparaît derrière les montagnes nous traversons. Le voyage reprend après deux jours de pause. Dès que nous sommes sur la rive ouest l’ambiance change du tout au tout. Comme si nous faisions un bon en arrière dans le temps d’un siècle, hôtels, agences, de treks et magasins ont disparu. Dans ce petit matin "brouillardeux", le long de la piste défoncée une multitude d’étals alimentaires s’alignent dans la poussière. Nous faisons quelques achats en particulier des beignets pour les uns au sucre et pour les autres indéterminés. Mais en tout cas ils nous tiennent bien au ventre, et nous en conservons pour un peu plus tard car nous ne devrions pas trouver grand-chose au cours des jours à venir. Si l’ambiance est bien différente, les enfants allant à l’école sont conformes à tous ceux que nous avons croisés, ils ont leur uniforme bleu clair pour la chemise et bleu nuit pour les pantalons ou les robes.

Lever der soleil sur le Mékong 
Traversée du Mékong à Luang Prabang 
L'aventure reprend 
Un autre monde 

Quelques embranchements au début nous font hésiter, car il n’y a aucun panneau indicateur. Très rapidement nous nous enfonçons dans la forêt. La piste escalade des bosses à l’infini. Il nous faut appuyer fort sur les pédales pour éviter de mettre pied à terre. Avec l’heure qui tourne, le soleil monte et la chaleur elle aussi s’élève. Vers midi il fait 40 degrés. Les rares habitants que nous croisons, tout étonnés de voir des cyclistes nous font de grands signes accompagnés de sabadi appuyés. Vers midi un village composé de quelques cabanes, l’une d’elle tient lieu de restaurant. Nous y mangeons une très bonne soupe (feee). Cela nous donne un bon coup de fouet, et nous voilà de nouveau dans la poussière et la chaleur.

Entrée d'un village 
Toujours un endroit  pour une soupe 

Après 45 kilomètres un nouveau village. Une maison habitée par le garde forestier. Ce dernier nous propose de nous héberger pour la nuit. Nous acceptons. Nous passons l’après-midi dans le village à regarder vivre les habitants. Personne ne possède l’eau courante. Comme les villageois nous descendons nous laver à la rivière. Bien que l’eau ne soit pas froide, la chaleur est telle que la différence de température nous semble importante et nous avons des difficultés à y entrer. Mais cela fait du bien après une journée d’effort dans la poussière et la chaleur. Nous allons manger une friture attrapée devant nous à l’épervier. Ces haltes improvisées au hasard des rencontres et des fatigues ne sont rendues possibles que par le voyage à vélo.

Les enfants toujours très présents 
arbre gigantesque 
Chez le forestier 

Par tout autre moyen motorisé, voiture ou moto on ne s’arrêterait pas comme cela n’importe où après seulement 45 kilomètres. A pied par contre le voyage devient franchement inhumain de difficulté. Le soir notre garde forestier nous fait un repas agréable à base de poissons et de riz. Il y a un autre homme qui mange avec nous. Nous leur payons une bière chacun, bien maigre compensation, mais c’est une caractéristique de ces gens, jamais ils ne demandent à être payés, et c’est toute une difficulté pour ne pas être entretenus. On est loin de l’ambiance que l’on rencontre dans les villes où le tourisme est fortement implanté. Le vélo permet cette dichotomie, la découverte d’un pays sous ses deux aspects, zones touristiques et zones inconnues ou presque des Occidentaux. On a vraiment la sensation de visiter deux pays différents. La nuit se déroule bien, aucun moustique ne viendra nous perturber. Dès 6 heures alors qu’il fait encore nuit nous sommes debout. Le garde forestier et son compagnon se lèvent aussi pour nous tenir compagnie. Ils sont intrigués et très intéressés par notre camping-gaz. Ils nous préviennent que l’étape d’aujourd’hui sera beaucoup plus difficile que celle de la veille. Nous restons un peu dubitatifs, comment cela est-il possible ? Nous allons le constater et cela sans aucun doute possible. Les côtes plus nombreuses, plus longues et plus raides. Sur notre carte se trouvent des points hauts, nous imaginions que la piste passait à leur pied au fond de vallées. Pas du tout, à bien des reprises notre chemin passe sur le sommet lui-même, mon GPS en atteste. Mais pourquoi faut-il que la piste suive un tracé aussi accidenté ? Cela présente au moins un avantage, permettre de superbes points de vue sur cette forêt impénétrable qui s’étend au- delà de l’horizon. On pourrait se croire dans une forêt amazonienne pleine de bosses.

Loin de tout mais la ligne haute tension passe 
Les côtes sont terribles 

Nous allons nous traîner à des vitesses ridicules tout au long de la journée, bien souvent poussant les vélos dans des pentes bien au-delà des 15%. Un bref moment, nous devrons même nous mettre à deux pour pousser mon vélo dans une pente pulvérulente à plus de 20%. Mais malgré ces grosses difficultés dans une chaleur suffocante, nous gardons toute notre sérénité, et nous nous trouvons très bien et tout à fait à notre place dans cet effort à long terme. Nous croisons trois motards, deux Suisses et leur accompagnateur laotien. Je m’entretiens longuement avec l’un d’eux. Sa vision de cette traversée est très intéressante. Ils l’effectuent en une journée, certes fatigante, mais ce soir ils dormiront à Luang Prabang. Ils auront traversé une belle région en dehors des routes du tourisme, mais ils n’auront pas expérimenté l’immersion réelle. A vélo on ne peut se poser la question, car on sait que nous sommes sur la piste pour plusieurs jours. D’ailleurs le motard avec lequel je discute de nos ressentis personnels par ces coins loin de tout, reconnaît qu’il aimerait bien être à vélo. Mais il m’avoue que pour lui c’est peut-être un peu tard, en effet il a 71 ans. Mais ne pas se faire d’illusions la moto dans ces conditions demande aussi de gros efforts. Je me souviens avoir croisé des motards dans le désert d’Atacama quelque part entre Chili, Argentine, et Bolivie. Ils étaient beaucoup plus exténués que nous qui étions sur la piste à travers sable, scories volcaniques, vent et chaleur depuis plus d’un mois. Le voyage à vélo, le moins on possède de renseignements sur son itinéraire, plus grande est la joie de le découvrir au fil des accidents du terrain. Sur cette portion je suis très étonné de constater que souvent nous suivons des crêtes le long des points hauts. A l’infini les bosses couvertes de forêts inextricables se succèdent. Seule certitude et encore approximative, la longueur de la piste en centimètres sur la carte. Echelle 1/600 000, un centimètre pour 6 kilomètres, la précision reste faible, d’où une difficulté pour apprécier les dénivelés. Dans ces conditions on ressent tout le plaisir que procure le voyage sans trop de préparation.

Hutte en bordure de piste 
Rencontre 
La forêt nous environne 
On se sent très loin 

La journée passe vite. Va-t-on trouver un point de chute dans un village avant la nuit ? Si ce n’est pas le cas, nous scrutons les bas de vallons à la recherche d’un cours d’eau qui nous permettrait de nous ravitailler. En effet, les différentes rivières longées ou traversées ne sont pas sales et un cachet de désinfectant doit suffire pour la rendre buvable. Donc c’est sans aucune anxiété que nous avançons dans ces confins inhabités. Nous entamons une grande descente qui à son terme nous conduit dans un village que nous découvrons des hauteurs l’environnant. Une fois que nous l’avons rejoint, nous trouvons un restaurant bien local qui nous confectionne une super feee (soupe). Vu l’heure nous demandons où nous pouvons dormir. On nous indique la cabane ouverte aux quatre vents juste en face. Nous nous y installons. Les tentes sont vite montées. Après avoir mangé une dernière soupe juste de l’autre côté de la rue nous nous couchons chacun dans notre tente.

bivouac confortable

La nuit tombée, nous sommes interpelés. Une personne armée d’une lampe se présente. Nous ne saurons pas s’il s’agit du maire ou du policier du village. Il commence par nous demander nous passeports, puis il nous pose une multitude de questions, comme par exemple avec quel moyen de locomotion sommes-nous arrivés dans ce coin reculé. Je lui désigne dans la nuit nos vélos. Il braque dessus sa lampe et semble sceptique. Il les balaie de son faisceau à plusieurs reprises. Puis il arrête sa lumière sur nos sacoches. Il aimerait bien regarder ce qu’elles contiennent, mais il n’ose nous demander de les ouvrir. Mon sac jaune north face l’intrigue aussi beaucoup. Il note tout dans un petit cahier à couverture rouge. On se croirait projeté dans la Chine communiste de Mao. Mais il ne faut pas oublier qu’à côté du drapeau laotien flotte toujours conjointement le drapeau rouge qui arbore le marteau et la faucille. Manifestement il semble satisfait de nos réponses et de notre coopération. Il nous sert la main en nous souhaitant une bonne nuit. Elle sera bonne même si la proximité de la rue nous met en première ligne lorsque quelques rares mobylettes passent. Dès que le jour se lève je pars me laver à la rivière comme la plupart des villageois le font. Après avoir pris notre thé comme chaque matin nous partons pour les 25 derniers kilomètres. Dès la sortie du village après le pont sur la rivière, la première côte au pourcentage très fort nous force à commencer la journée ne poussant nos vélos.

Brouillard du matin 
On va pousser 
Un pont demandant  de l'attention 

Il y en aura encore d’autres, même une qui nécessitera de nous mettre à deux pour pousser mon vélo. Enfin nous atteignons le village de Napong, où nous retrouvons le goudron. Ces deux jours et demi sur cette piste en pleine forêt loin de tout fut une expérience extraordinaire, dure par moments dans les pentes sous une chaleur de plomb. Le bilan kilométrique et du dénivelé : 125 km et 4300 m.

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Notre quatrième expérience de piste nous allons la vivre à partir de Vientiane en direction de l’est. Les hasards du voyage et des impondérables vont faire que nous allons parcourir cette portion à peu près sur le même parcours à deux reprises, la première de Vientiane à Naxon et au retour de Thao à Vientiane, ce qui fait 60 et 80 kilomètres. Nous quittons la capitale tôt le matin en longeant le Mékong, alors que la chaleur n’est pas trop forte. Comme chaque jour tôt, à l'arrivée de la lumière, le halo du soleil tout rouge filtre à travers les brumes générées par l’humidité de l’air. Malgré les difficultés passées des journées entières dans la chaleur, les pentes raides, la poussière et les cailloux de la piste, dès que je me trouve sur mon vélo le miracle se reproduit. Tout de suite le plaisir de pédaler vers de nouveaux horizons me submerge. Aucune autre activité malgré l’accumulation des jours ne procure une telle joie toujours renouvelée.

Le jour se lève sur le Mékong 

Très rapidement nous nous retrouvons sur des chemins minuscules. Parfois on pense même arriver dans des culs-de-sac. Mais non, au dernier moment notre piste se faufile en faisant quelques virages serrés. De nombreux monastères jalonnent notre itinéraire. Nous nous arrêtons à plusieurs reprises pour les visiter. L’accueil est toujours des plus sympathiques. On nous invite à entrer et admirer, tout en nous offrant de l'eau. Attention agréable, car la nôtre chauffée au soleil s'apparente plus à une préparation pour thé! Cette première partie nous a vraiment plu, entre piste confidentielle, monastères, multitude d’enfants et présence du fleuve. Puis la piste change de physionomie, elle devient très large et passe au milieu de jolies rizières bien vertes. Nous allons faire une belle expérience en passant la nuit dans l'enceinte d'un temple, en montant nos tentes sur le parvis, juste en bordure du Mékong, nous permettant de jouir du plus extraordinaire coucher de soleil sur ce fleuve majestueux, dont la surface argentée est ponctuée de loin en loin de longues barques effilées de pêcheurs. Mais la chaleur incroyable va nous empêcher de dormir jusqu’à une heure du matin, en attendant que le sol restitue l'énorme quantité de chaleur accumulée sous l'effet des rayons solaires, particulièrement actifs dans ce lieu.

Un peu à l'est de Vientiane 
Piste au bord du fleuve 
Travail dans un temple 
Les pêcheurs dès le lever du jour 
Accueil dans un temple 
Statuaire à l’intérieur d'un temple 
Ma tente devant un temple 
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Cette piste nous pensions qu’elle serait farouche. En effet, elle traverse une réserve naturelle qui paraît-il regorge d’animaux sauvages. Non seulement nous n’avons rien vu, mais nous avons trouvé une piste large en réfection sur laquelle de nombreux camions circulaient. Nous sommes loin de l’ambiance des pistes parcourues précédemment. Cependant le relief nous rappelle bien que nous sommes au Laos. Les bosses se succèdent et les pourcentages sont très forts. Les derniers kilomètres sont goudronnés. La petite ville de Long Xan est installée au bord d’une rivière. Nous y avons trouvé une guest house agréable. Au bord du cours d’eau de nombreux enfants se baignent ou pêchent. On peut assister à des scènes inimaginables en France. Deux petits garçons de quatre ou cinq ans se laissent entraîner par le courant au milieu du cours d’eau dans de grands éclats de rire. Dans ces coins en dehors des routes touristiques, nous n’avons pas vu un seul Occidental. Au centre de l’agglomération un marché typique bien achalandé en fruits, mûrs à souhait et sucrés, ce dont nous n’avons pas l’habitude en France, où ils sont mis en vente alors qu’ils sont loin d’être à maturité.

Piste qui ressemble plus à une route 
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Notre itinéraire a subi des modifications radicales. En effet, dans l’agglomération d’Anouvong, la police nous a interdit de poursuivre sur la route que nous voulions suivre. Il nous a été indiqué que des bandits pouvaient nous attaquer, deux Chinois ayant été tués quelques temps auparavant. Il nous a aussi été expliqué qu’il y avait des travaux et que cela pouvait être dangereux. Les explications n’étaient pas très explicites, par contre l’interdiction elle l’était. Nous rebroussons donc chemin et prenons la direction du lac Nam Ngum 2. Pour y accéder après la route goudronnée une piste sur une dizaine de kilomètres conduit au bord de l’eau au lieu qui porte le nom d’un village englouti, Natou. Il y a un bateau par jour pour traverser l'immense plan d'eau artificiel. Nous arrivons une demi-heure trop tard et nous devrons patienter 24 heures en attendant le bateau du lendemain. Nous installons nos tentes en bordure de l’eau et prenons notre mal en patience.

24 heures de pause 
L’embarcadère  qui va nous servir de restaurant

Heureusement à l’embarcadère il y a moyen de manger et une fois encore nous avons droit à d’excellentes soupes. Cet arrêt obligé nous permet de profiter de ce coin calme, à regarder comment les rares personnes qui habitent le coin vivent. A deux reprises nous voyons arriver des convois. Il s’agit à chaque fois d’un ingénieur occidental travaillant dans les immenses mines que nous avons vues une vingtaine de kilomètres en amont. L’escorte est armée, plusieurs militaires ou personnes en tenue de combat sont équipées de kalachnikov. On commence à se demander si la police n’avait pas de bonnes raisons de nous empêcher de nous enfoncer plus avant dans cette zone montagneuse autour du point culminant du pays. Le lendemain nous nous demandons si effectivement le bateau va faire la navette, car jusqu’à 10h30 rien ne bouge. Une mobylette arrive et se gare devant l’embarcadère. Alors tout s’accélère d’autres deux roues arrivent, un petit bus amène une dizaine de personnes. A 11h30 nous partons, une dizaine de mobylettes une moto et deux vélos sans compter la vingtaine de passagers. Il nous faut une heure et demie pour traverser le lac.

La tenancière de l'embarcadère 
On débarque après 1h30 de navigation 

A l’arrivée, il est 13 heures, nous avons faim. Tous les Laotiens disparaissent immédiatement. Nous restons seuls. Heureusement l’agencement du lieu est similaire à celui de notre point de départ à Natou. Un petit restaurant embarqué, nous avons droit à une soupe aux nouilles, pas terrible et extrêmement épissée. Mais nous avons très faim, donc nous l’engloutissons. Mais nous demandons quel va être le résultat sur nos organismes. Quelques petits signes inquiétants semblent se manifester, mais en définitive il n’en sera rien. Nous prenons la piste sous la chaleur afin de rejoindre l’axe principal Vientiane Vang Vieng. Nous effectuons 26 kilomètres, la première moitié par piste puis une route goudronnée nous permet d’effectuer facilement la seconde partie. Nous trouvons ce tronçon très agréable, avec de jolis panoramas sur les montagnes environnantes et par moments de belles étendues d’eau.

Toujours la piste 



Nous rejoignons la civilisation à Houaymor à une trentaine de kilomètres de Vang Vieng. Je reconnais ce lieu typique par lequel j’étais passé il y a trois ans. Des échoppes en bordure de route par dizaines qui vendent toutes rigoureusement les mêmes poissons ouverts en deux et séchés. On bascule presque sans transition d'un Laos à l'autre, là réside le miracle du voyage à vélo.

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Après deux nuits passées à Vang Vieng nous reprenons notre route en direction d’une piste dont l’amorce se trouve à 50 kilomètres au nord de Vang Vieng en empruntant la route de Luang Prabang. Cette première partie jusqu’au village de Xang est magnifique. Nous roulons de bonne heure et nous pouvons assister d’une part au rituel des moines qui viennent prendre leurs offrandes en donnant en échange des prières à la population qui prie à même le trottoir, et d’autre part nous côtoyons des centaines d’écoliers qui à pied ou à vélo prennent le chemin de l’école. Les sabadi fusent de toutes parts et nous nous faisons un devoir de répondre à tant d’enthousiasme et de politesse.


Boulangerie française , une bonne baguette c'est bon
Sur la route au nord de Vang Vieng 

Sans trop de difficulté nous identifions l’amorce de notre piste, mais sur les premiers kilomètres quelques doutes subsistent car il n’y a aucune indication. Nous ne savons absolument pas ce que nous allons trouver. Nous sommes même incapables de savoir quel va être le temps de parcours. En effet, notre carte au 1/ 600 000 ième ne nous permet pas d’évaluer le dénivelé. Si nous nous fions à notre expérience passée sur certains tronçons précédents, on pourrait penser mettre quatre jours pour parcourir cette partie. De plus nous n’avons aucune information sur un éventuel cycliste qui aurait accompli ce parcours. Nous sommes en plein dans le type de voyage qui nous plaît, suffisamment de mystère et de flou pour aiguiser notre curiosité. Nous avions hésité à partir sur cette piste de 185 km, car inconnue des guides, nous pensions que c'était son manque d'intérêt qui lui valait cette absence de notoriété. Eh bien pas du tout, ce fut durant deux jours une plongée dans un Laos loin de tout, sur des pistes qui s'infiltrent dans des zones de forêts, traversant des rivières à gué et permettant de découvrir des villages bien loin de ceux auxquels les chemins classiques du tourisme donnent accès. Puis, il nous a fallu tout au long du parcours rester sur la bonne piste. Ce n'est jamais facile, les carrefours ne sont pas très loquaces, aucune indication et lorsqu'on demande la direction d'un village les habitants ne comprennent pratiquement jamais, car les accents sont très difficiles et nous ne les mettons jamais au bon endroit. Donc c'est toujours avec une certaine hésitation que nous nous lançons vers ce que nous pensons être la bonne direction. Quelques kilomètres et quelques interrogations de personnes rencontrées sont en général nécessaires pour en être enfin convaincus. La première partie est en travaux sur une quarantaine de km, puis nous nous retrouvons sur un chemin avec la sensation d'être très loin pour pas mal de temps. Les dénivelés et la pente restent raisonnables. Les habitants peu ou plutôt pas du tout habitués à voir des phalangs surtout à vélo sont particulièrement accueillants. Dans un village nous effectuons un premier arrêt. Nous réussissons à nous faire préparer une omelette et on nous apporte aussi une soupe froide. Ce sera la seule durant notre mois au fond du Laos que nous ne réussirons pas à manger, comme quoi nous n’avons jamais été totalement affamés. Dans cette salle ouverte aux quatre vents, les enfants nombreux viennent nous dévisager en souriant. Mais malheureusement nous ne pouvons discuter avec eux, n’ayant aucune langue en commun. Pour cela je regrette les Andes en Amérique du Sud, car avec l’espagnol généralisé tout au long des pays qui englobent les Andes on est en mesure d’échanger, même si les Indiens ne sont pas très bavards. Là, au fond des pistes du Laos, on sent qu’ils cherchent à communiquer mais c’est impossible et cela se termine immanquablement par de grands éclats de rire.

Nous mangeons bien accompagnés 

Des reliefs karstiques acérés commencent à se dessiner dans la brume générée par le très fort taux d’humidité. La piste rouge, les villages épars de loin en loin, comme vides du fait de la chaleur qui monte et monte toujours, nous plongent dans une atmosphère étrange d’un monde figé, où toute vie humaine ou animale est absente. Et en toile de fond ces grands pics, qui eux aussi montent sur l’horizon, ressemblent à un décor fantasmagorique, tout en ombres chinoises. Au sol dans les villages de longues et larges bandes de végétaux sèchent. Parfois nous arrivons à les contourner et d’autres fois nous sommes obligés de relouer dessus.

Attention de ne pas rouler dessus 
De grands travaux sont en cours, pou combien de temps la piste? 

Heureusement le trafic est quasiment nul. En effet, la moindre mobylette soulève la poussière, alors une voiture ou un camion mettent en suspension un gros nuage qui stagne un certain temps avant de retomber. Nous doublons des troupeaux de vaches ou de buffles. Ces derniers sont généralement avachis dans des mares de boue. Sur ces pistes où pour une fois les côtes ne sont pas trop marquées, nous roulons à bonne allure. Ce premier jour nous effectuons plus de 100 kilomètres. Dans le village de Napho nous trouvons de quoi nous loger. Dans notre gîte se trouve une bande d’ouvriers chinois. Ils travaillent sur un chantier dans les environs. Le Laos est en pleine évolution, en partie du fait de la proximité de la Chine qui est un moteur dans le développement du pays. Une fois de plus le logement est tout à fait acceptable, une bonne douche chaude fait du bien après plus de cent kilomètres dans une fournaise. Nous partons à la recherche d’un repas du soir. Nous nous dirigeons vers ce qui ressemble au centre-ville. Il s’agit comme souvent dans ces villages sur des pistes isolées d’un simple groupe de maisons. Nous y trouvons le restaurant qui va nous faire une soupe comme nous en mangeons maintenant depuis trois semaines.

Le soleil se lève dans la brume 

Au matin, comme tous les jours dès 6h30 nous nous mettons en route. Immuablement à cette période de l’année les levers de soleil se ressemblent dans cette partie du Laos, où l’humidité avoisine les cent pour cent. Un disque rouge à peine lumineux pointe au-dessus de la végétation dans un air encore relativement frais. Plus il monte plus il devient jaune et corollairement à cette ascension la température s’élève aussi pour venir culminer vers les 14 heures aux environs des 40 degrés. Cette piste ignorée des guides touristiques nous livre à chaque détour de route son lot de surprises. Elles ne sont pas toujours spectaculaires prises individuellement, qu’il s’agisse d’une rencontre avec un enfant, une femme qui porte sa charge ou qui lave son linge à la rivière, un homme qui travaille dans un champ, un point de vue sur un coin de forêt impénétrable, un pic à la forme étrange, un gué à passer, un pont délabré qui nous demande de l’attention, des buffles qui se vautrent dans l’eau.

Rencontre comme nous en faisons beaucoup 
Préparation du cochon 
La route a une autre fonction 
Un petit  curieux intrigué par nos vélos 

Chacune de ces rencontres en soi ne mérite pas forcément une description, mais leur association permet aux spectateurs en mouvement que nous sommes de nous imprégner de l'ambiance et de se faire une bonne idée de la vie de ces contrées traversées. Le vélo seul permet d’avoir accès à cette réalité. Le long déroulement de la piste arpentée à faible allure, le regard chargé de curiosité, est le prélude à cette expérience. On se laisse en quelque sorte apprivoiser par le lieu. Le corps dans l’effort, la peau au contact direct de la chaleur, du soleil, de l’humidité, de la poussière, des odeurs multiples, des regards des gens et des animaux est le réceptacle idéal qui transmet une incroyable palette de sensations au cerveau qui en fait la synthèse. Nous ne sommes plus seulement spectateurs, mais aussi un peu acteurs des interactions qui se passent entre les choses et les êtres tout au long de la piste. Dans ces moments les notions de temps, de difficulté, de soif et de faim s’effacent devant cette sensation de faire entièrement corps avec notre environnement. La poussière qui nous couvre nous est devenue familière, même lorsque nous la respirons au passage d’un véhicule. La piste est une véritable alchimie qui régénère le corps, donc en réaction l’esprit.


Encore des gués, des enfants avec leurs éternels sabady, des pics pointus en arrière-plan, des villages rares et le soir vient, le soleil décline et commence à prendre sa teinte rouge en pleine harmonie de ton avec la piste et nos corps poussiéreux. Puis comme par bonheur une guest-house se présente devant une belle rizière vert tendre avec un paysage d’estampes chinoises qui la borde. Seul le vélo au long cours procure de telles émotions du fait de l’adaptation de l’organisme, lorsque l’étape prend fin après une dizaine d’heures à pédaler par des températures qui oscillent entre 30 et plus de 40 degrés.

Drôle de rencontre 
Mieux vaut passer à pied 


En plein travail de lavage du linge 
relief karstique caractéristique 
Le vélo prend la couleur de la piste 
La nuit tombe sur une rizière 

La soirée et la nuit vont se passer dans la quiétude et c’est avec un petit pincement au cœur que nous savons que demain matin cette piste fabuleuse va prendre fin hélas seulement après une trentaine de kilomètres. Nous rejoignons un carrefour que nous connaissons et voilà le goudron. Nous enlevons nos masques de protection des bronches.

Je vais pouvoir enlever mon masque 

Sur l’asphalte retrouvé nous avons l’impression de chevaucher des vélos électriques et c’est à des vitesses proches de trente à l’heure que nous rejoignons en une heure Xanakham. Nous visitons un monastère. Que l’atmosphère y est paisible! Un bonze souriant et bienveillant nous offre des petites brioches, pour nous c’est du pain béni et le goût en est divin. Ces deux jours et demi nous ont tellement subjugués que nous en sommes tout abasourdis et un peu tristes et nostalgiques. Cela me rappelle ce que j’avais ressenti après la traversée du Sud Lipez en Amérique du Sud. Mais comme après la traversée de ce coin de l’Atacama nous ne savons pas encore que le plus fabuleux nous attend. Après les 400 kilomètres du Sud Lipez d’Uyuni à San Pedro se fut l’incroyable traversée, à laquelle nous ne nous attendions absolument pas, de San Pedro à Salta sur 500 kilomètres. Nous nous installons sur le bord du Mékong et observons le transport de matériaux et de fruits entre le Laos et la Thaïlande. Les dockers locaux en mettent un sacré coup, toujours avec des miracles d’équilibristes sur des planches étroites qui ploient sous les lourdes charges. Nous prenons notre temps, il est tôt et nous avons seulement 30 kilomètres de piste le long du Mékong, que nous connaissons déjà, pour rejoindre Ban Vang, point de départ de notre prochaine aventure. Nous nous arrachons au spectacle du fleuve et de ses scènes de vie et reprenons la route. Après quelques kilomètres à la sortie de Xanakham entre des véhicules, un vélo lourdement chargé. Je m’arrête et cherche son propriétaire, parmi les clients d’un restaurant. Je ne l’identifie pas immédiatement et les Laotiens présents comprennent tout de suite qui je cherche, car dans ces coins les cyclistes sont peu nombreux. Donc ils me le désignent dans un coin en train de manger sa soupe. Il est hollandais, et est arrivé ici par la route depuis son pays. Il est parti depuis un an. Après une discussion passionnée de trois quarts d’heure nous le laissons et lui donnons rendez-vous dans la guest house de Ban Vang, où nous avions passé notre première nuit de ce mois d’itinérance.

Gérard avec notre Hollandais 

En réalité il nous rejoindra à une quinzaine de kilomètres, car nous allons nous arrêter manger une soupe, là où nous avions mangé notre première, installés sur une magnifique terrasse surplombant le Mékong mystérieux parsemé de multitudes de rochers. On pourrait imaginer des dizaines de Lorelei attendant les esquifs pour les précipiter dans ses eaux troubles à destination de ses énormes poissons. Was soll es bedeuten dass ich so traurig bin Après une dernière partie de piste à trois nous atteignons Ban Vang et son hébergement. Jim qui passe la plupart de ses journées et ses nuits seul a vraiment envie de communiquer. Il nous raconte toutes ses péripéties depuis un an de route, parfois dans des endroits déserts et hostiles, où la nourriture et la boisson se font très rares. Ces rencontres au hasard des pistes sont un des grands plaisir du voyage à vélo. Gérard et moi retrouvons la chambre que nous avions il y a maintenant trois semaines. D’un côté nous avons l’impression d’y être passés hier et d’un autre il y a longtemps, tellement la vie fut intense sur les 1400 kilomètres déjà parcourus et les sensations, émotions et souvenirs accumulés, nombreux et diversifiés.

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Au lever du jour nous disons au revoir à notre nouvel ami Jim. Il prend la route qui le mènera en quelques 120 kilomètres à Vientiane. Nous quittons le fleuve pour trouver à nouveau la piste sur 130 kilomètres. La carte ne nous dit rien de particulier concernant le parcours qui nous attend. Il nous semble sans grandes caractéristiques. Ne va-t-on pas s’ennuyer tout au long de cette portion, sur laquelle, une fois encore, nous n’avons absolument aucune information? Les premiers kilomètres sont effectivement sans grands contrastes. Mais malgré tout, l’effort face au soleil qui joue dans sa montée avec les premiers reliefs, alors que des troupeaux de buffles et de vaches envahissent de temps à autre la piste, procure un vif plaisir.

Nous allons plus vite qu'eux 
Il y a du trafic 

D’autant plus vif, que les corps se sont aguerris et c’est sans souffrance que nous remontons vers le nord. Un incident technique, une déchirure de pneu pour Gérard, va modifier notre rythme. Dans un village, puis un autre nous essayons de trouver un pneu de secours au cas où la déchirure s’aggraverait. Mais nos recherches restent infructueuses. Heureusement le pneu tiendra jusqu’au bout, encore trois cents kilomètres. Assez rapidement le paysage va se modifier. Un incroyable foisonnement de pics gigantesques va nous cerner. C’est absolument époustouflant, une baie d’Along oubliée sur une piste ignorée du Laos nous plonge dans un décor irréel. Comment notre guide de plusieurs centaines de pages reste silencieux sur une telle merveille? Durant une soixantaine de kilomètres nous allons d’étonnement en étonnement. Dire que nous craignions de prendre une piste sans caractère et nous sommes dans l’un des endroits les plus incroyables qu’il m’ait été donné de voir.


Encore une fois la journée va s’envoler trop vite, malgré la chaleur et la poussière. Nous gardons le nez levé vers ces faces incroyables, qui restent nimbées de mystère du fait de l’atmosphère saturée d’humidité. Mon vieux réflexe d’alpiniste me fait me poser la question suivante : combien de ces sommets n’ont jamais été foulés par le pied de l’homme ? Au soir, alors que de la journée nous n’avons pas vu de logement, à Nakang une guest house aux propriétaires très sympathiques nous accueille. Il n’y a pas de quoi manger à proximité. A la nuit tombée le fils de la maison prend son vélo et non accompagne dans l’obscurité la plus totale dans le village d’à côté à quelques kilomètres dans un restaurant, où nous mangeons une excellente feee (soupe) en étant les seuls clients. Heureusement mon vélo, deutsche Qualität oblige, a un phare qui éclaire superbement, et les trois vélos en profitent pour éviter les trous qui n'attendent que la faute. Le lendemain encore pour quelques dizaines de kilomètres ce panorama féerique et dantesque va nous accompagner. L’ambiance sera d’autant plus fantasque et mystérieuse que les brumes du matin enveloppent la base de ces reliefs, et ils semblent flotter et ne plus être ancrés à la Terre. Nous découvrons un pays très différent de ce que l’on voit dans les lieux touristiques comme les grandes villes de Vientiane, Vang Vieng ou Luang Prabang. Depuis notre départ sur la piste au nord de Vang Vieng en quelques trois cents kilomètres et 5 jours en dehors de Jim nous avons seulement croisé un motard, qui nous a fait un signe de la main.



Crevaison devant un super panorama 


La brume du matin donne ces effets d'estampe chinoise 
La très aimable tenancière de la guest-house 

Le vélo est vraiment un engin merveilleux, car lui seul permet de se plonger dans l’ambiance de ces coins reculés loin des circuits touristiques, où même la nourriture a un goût différent. Je me souviens de cette remarque d’un guide laotien auquel je demandais des précisons sur une piste. Il m’avait répondu: effectivement pour passerez à vélo, mais vous ne trouverez pas de nourriture pour Occidentaux. Nous le savions car nous l’avions déjà expérimenté sur d’autres itinéraires. La terre cède devant le goudron et assez rapidement nous nous trouvons sur la grande route Vientiane Vang Vien au milieu d’un trafic intense. Nous venons de passer cinq jours sur des pistes époustouflantes, aux paysages incroyables auxquels nous ne nous attendions pas. Nous en garderons en nous l’un de nos plus beaux souvenirs sur les pistes ignorées de notre planète.

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départ 40 km au nord de Vientiane sur la 10 et arrivée sur 13 S à mi-distance entre Vientiane et Pakxan Nous ne voulons pas arriver trop tôt à Vientiane, donc nous faisons une petite boucle vers l’est avant de rejoindre le Mékong en direction de Vientiane. D’abord une partie de route goudronnée agréable parcourue tôt le matin nous conduit à l’entrée de cette portion de piste de 50 kilomètres. Elle est absolument plate et de bonne qualité. Tout surpris nous allons la parcourir à vive allure. Vers le milieu nous nous arrêtons pour manger une soupe, une de plus. Et nous reprenons toujours à vive allure pour rejoindre le goudron du grand axe qui de Vientiane va vers le sud.


Et voilà notre voyage par des pistes du nord Laos prend fin. Mais ce fut une telle expérience de plaisir, je dirais même de bonheur à vélo, que je pense déjà à la possibilité de retourner une troisième fois dans ce pays, car j'ai déjà repéré une multitude d'autres chemins qui semblent encore plus secrets.