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Carnet de voyage

L'Île de Ré en 6 métiers

7 étapes
2 commentaires
Découverte de l'île de Ré à travers la rencontre de 6 métiers typiquement rétais
Août 2016
7 jours
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Voilà quelques années que j'ai l'occasion de me rendre régulièrement sur l'île de Ré. Reliée au continent depuis 1988 par le pont, l'île a connu un grand essor touristique du fait de ses nombreux atouts : on ne touche plus à la voiture pour ne se déplacer qu'en vélo, on profite de belles plages pour se baigner ou pêcher à marée basse, d'une magnifique réserve naturelle d'oiseaux, de petits villages et ports authentiques, et d'un passé militaire qui a laissé de belles fortifications.

L'église d'Ars, le phare des baleines, St Martin et ses venelles, autant de cartes postales de l'île !

Cette année pourtant, j'ai décidé de découvrir l'île différemment, en allant à la rencontre de plusieurs insulaires qui font vivre l'île. Vous les croisez souvent en vélo, mais vous êtes-vous déjà arrêté pour discuter et comprendre leur métier ?

Voici le récit de 6 métiers typiques qui vous feront découvrir l'île de Ré autrement 😀 Et pour les lecteurs attentifs, il y a même un 7ème métier bonus glissé dans ce récit !

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Notre première rencontre a lieu avec un pêcheur en écluse, Alain, par ailleurs secrétaire de l'Association de Défense des Écluses à Poissons de l'Île de Ré (ADEPIR). Nous nous retrouvons ainsi à Sainte-Marie de Ré, tôt le matin, à la Paillarde, parce que oui, les écluses ont un nom !

Vous les avez forcément vues sur l'île : les écluses forment des grands U avec des pierres imbriquées qui peuvent aller jusqu'à 8 mètres de large au fond. Le principe est simple : à marée haute, les poissons et crustacés se trouvent dans la zone de l'écluse, alors submergée. Alors que la marée redescend, ceux-ci se retrouvent piégés dans l'écluse. Il ne reste plus qu'à aller pêcher 😀

Écluse de la Paillarde, à Sainte-Marie de Ré : près de 500 mètres linéaire, et 2 hectares de surface !

Attention : ne montez jamais sur les pierres de l'écluses, et n'arrachez pas non plus d'huîtres qui s'y trouveraient. Les écluses sont très fragiles, il suffit d'une pierre ou quelques huîtres en moins (qui jouent un rôle de liant) pour que plusieurs mètres de mur soit emportés lors d'une marée à fort coefficient...

Située sur l'estran (cette zone entre la limite haute et basse des marées), les écluses regorgent de vies ! Au fur et à mesure que nous avançons vers le fond de l'écluse, Alain, notre guide, nous fait découvrir les coquillages, crustacés et autres algues que l'on peut trouver. De son propre aveu, il en découvre de nouvelles à chaque visite. Aujourd'hui, point de poisson lors de notre pêche, mais une superbe araignée débusquée par Alain au fond de l'écluse. Couverte d'algues, celle-ci sait bien se cacher sous l'eau, comme en témoigne la vidéo.

Ci-dessus : une araignée de mer, une patelle, une pholade, des algues aux couleurs gris vert, l'algue litophile et un petit crabe ...

Alors qu'on en comptait jusqu'à 140 au XVIIè siècle, il ne reste plus que 14 écluses sur l'île désormais. Techniquement, il s'agit de concessions accordées par l'état, de la même manière que les concessions ostréicoles. En dépit de la volonté de l'Europe d'interdire ces pêches, l'ADEPIR a pu obtenir l'autorisation de reconstruire certaines écluses abandonnées. En effet, celles-ci aident le naissain d'huîtres à se fixer. Et limite par ailleurs aussi l'érosion des côtes dont l'île souffre.

À force de ruisseler à chaque marée basse, l'eau creuse des sillons dans la banche

Pour en savoir plus et préparer votre visite, vous pouvez vous rendre sur ce site. Un grand merci à Alain pour ces explications, et à l'ADEPIR qui entretient ce patrimoine de l'île !

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Notre seconde visite a lieu chez un saunier. Si le nom ne vous dit rien, vous connaissez sûrement son exploitation : il s'agit des marais salants de l'île de Ré où nombreux sont les touristes à circuler en vélo ! L'Écomusée de Loix présente l'histoire et les usages du sel, et organise des visites régulières des marais, où nous nous sommes rendus pour découvrir ce métier.

Si l'île de Ré a compté jusqu'à 1500 hectares de marais quand le sel était encore utilisé pour la conservation des aliments, on compte désormais 450ha exploités par une centaine de sauniers, pour une production de 2500 tonnes. Les marais sont organisés en cascade. On alimente le premier nommé vasais (où la vase se dépose) avec les marées de coefficient 70 au minimum, puis les suivants (métière, tables courantes et muants) avec des systèmes de vannes, jusqu'aux aires saunantes où le sel est récolté.

Le saviez-vous ? La fleur de sel s'obtient par cristallisation du sel à la surface, sans contact avec l'argile au fond du marais. Cela nécessite quinze jours de soleil consécutifs, et de ce fait, la fleur de sel ne représente que 2% de la production totale. D'où son prix 😀

Deux outils traditionnels, le simoussi et le souveron, permettent aux sauniers de récolter le sel de façon traditionnelle, entre juin et septembre. La suite des opérations est-elle plus industrielle comme nous le verrons à la coopérative. Bien souvent les sauniers ont une autre activité en parallèle (maraîcher ou vigneron) car la vente de sel seule ne suffit pas à vivre.

La récolte du sel dans l'aire saunante, à l'aide du simoussi et du souveron

La coopérative des sauniers

Les sauniers de l'île de Ré sont réunis dans une coopérative à Ars-en-Ré, qui se visite aussi. En réunissant deux tiers des récoltants de l'île, elle a permis au sel de l'île de Ré de rentrer dans la grande distribution et s'exporter à l'international.

Le travail de la coopérative s'organise autour de trois activités principales, une fois le sel récolté : le tamisage, le séchage (pour les moulins à sel) et éventuellement le broyage (pour le sel fin). En fait, le sel ne subit aucune transformation ou ajout entre sa sortie du marais et son conditionnement. Différents emballages sont préparés à la fin, des gros bacs pour la restauration industrielle au petit sel fin de table. Une partie du sel est aussi emballé sous marque distributeur de quelques grandes surfaces. Eh oui, c'est exactement le même !

Avec une vingtaine de salariés, les sauniers de l'île de Ré innovent aussi. Ils ont commercialisé il y a quelques années un nouveau format de gros sel en pastille, très simple à utiliser : 1 pastille pour 1 litre. C'est simple, on ne risque pas de trop saler les pâtes 😀

Les visites sont possibles à l'Écomusée à Loix (visite du marais) ou à la coopérative à Ars-en-Ré (site de production), et sont tout à fait adaptées pour les enfants.

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Ils ne sont que deux sur l'île, ce qui rend leur savoir-faire d'autant plus unique ! Nous voici au chantier naval Carènes, à Ars-en-Ré, spécialisé dans la construction et la restauration de bateaux en bois. Un métier rare, car de fait peu de bateaux de plaisance sont entièrement en bois, souvent tout au plus le pont l'est...

Le chantier Carènes géré par Mathieu. Au centre, un moule de bateau en bois qui a servi lors de la dernière construction

Construire un bateau en bois, c'est avant tout un projet de passionnés. La personnalisation est totale, depuis les plans initiaux jusqu'à l'aménagement final, et il faut être capable de se projeter sur le résultat. Au total, une construction représente 12 à 18 mois de travail pour 2 ouvriers. Forcément, le budget s'en ressent, digne d'une belle voiture de luxe. Mais à ce prix, vous avez des sensations uniques à la différence d'un bateau "en plastique", et aussi la distinction d'avoir un des seuls bateaux en bois du port !

Exemple d'une construction de bateau en bois par le chantier Carènes

Le chantier naval Carènes travaille aussi beaucoup en restauration et entretien des bateaux, certaines nécessitant jusqu'à 3 ou 4 mois de travail, comme cet ancien bateau de pêche (on voit encore l'emplacement du mât), devenu bateau de plaisance, qui retrouve la mer le jour de notre visite.

Le saviez-vous ? Les bateaux en bois ne sont jamais totalement étanche lors de la mise à l'eau. Le bois gonfle, alors et se cale parfaitement pour finir l'étanchéité. Il reste alors plus qu'à écoper dans la cale !

"Les copains d'abord" , ancien bateau de pêche en bois, désormais bateau de plaisance. Pour les sorties entre amis !

Le chantier naval Carènes se trouve rue du pont Machet dans la zone artisanale d'Ars-en-Ré.

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La présence des vignes sur l'île de Ré remonte à celle des moines cisterciens de l'abbaye des Châteliers au XIIè. Aujourd'hui, les 600 hectares de vignes, surtout sur la moitié Est de l'île, font partie du vignoble des Charentes, connu pour le cognac et le pineau. La coopérative viticole, qui rassemble 130 vignerons, nous ouvre ses portes pour une visite des chais situés au Bois-Plage.

Les chais de la coopérative des Vignerons de l'Île de Ré

Contrairement aux pratiques courantes du cognac et pineau, la coopérative a fait le choix de n'assembler que des raisins récoltés de l'île ce qui permet d'avoir une idée précise de l'identité de ce terroir. Les vins sont vieillis 12 à 18 mois pour produire à la fois des vins de table en IGP (Indication Géographique Protégée) ainsi que des vins de meilleure gamme avec un vieillissement en fût de chêne.

Le saviez-vous ? Les fûts de chêne où le cognac a vieilli servent ensuite pour le vieillissement du calvados. De même, ceux qui ont servi pour le vin rouge sont revendus en Écosse pour le whisky.

Julie, notre guide, nous explique que la coopérative s'engage de plus en plus vers une agriculture raisonnée, respectueuse du territoire, sans traitement préventif, ou alors à base de solutions écologiques. La consécration de ce travail est la sortie pour la première fois d'un vin rosé labellisé Agriculture Biologique, joliment nommé l'Azuré. L'objectif étant bien sur de développer d'autres gammes de vins en bio.

Pour ceux qui veulent aller directement à l'essentiel, vous pouvez bien sûr faire une dégustation au caveau de la coopérative et repartir avec quelques caisses 😀 On retrouve aussi ces vins dans toutes les commerces de l'île. Le vin blanc se mariera bien avec les moules et palourdes, tandis que le rouge accompagnera parfaitement un melon charentais par exemple !

Présentation des vins au caveau de dégustation de la coopérative
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Quand elles ne sont pas occupées par les marais et les vignes, les terres agricoles de l'île de Ré le sont par les maraîchers. Après avoir visité deux coopératives, nous avons rencontré, un peu par hasard, Frédéric, un maraicher qui a quitté la coopérative pour lancer sa propre marque de pomme de terre et privilégier le goût au rendement. Et devinez comment elle s'appelle ? La Rebelle !

Avec 25 hectares de terre, Frédéric produit presque 400 tonnes de pomme de terres, ainsi qu'un peu de maraîchage, et ce depuis plus de 20 ans. Ce qui lui plait dans ce métier ? L'évolution commerciale depuis quelques années qui lui permet de vendre en direct, et d'avoir un vrai contact client.

Le saviez-vous ? La Rochelle eut un temps pour signature : "La Rochelle, belle et rebelle".

Le plus dur en revanche, ce sont les aléas climatiques bien sûr, et la nécessité de toujours investir pour aller plus loin. Récemment, Frédéric s'est équipé d'une machine moderne qui assure non seulement le calibrage, mais aussi le tri qualitatif. La pomme de terre tombe d'une trentaine de centimètres, est photographiée sous tous les angles pour écarter celles aux formes bizarres et trous noirs. Les rebelles refusées iront ensuite à la banque alimentaire !

Le circuit de la pomme de terre, depuis la benne du tracteur jusqu'à l'emballage

Soucieux d'innover, Frédéric aide aussi de nouvelles initiatives agricoles, et nous propose de rencontrer Hélène et Tanguy, qui se lancent dans la culture des algues. Et il connait bien leur vertu, puisque il y a peu encore elles étaient épandues sur les champs de pomme de terre comme engrais.

La boutique de Frédéric, appelée Chez Tagada, se trouve 59 route de la Mouillebarde à la sortie d'Ars en Ré, le long de la piste cyclable qui mène au phare des baleines.

Un nouveau métier : algoculteur

L'algoculture, c'est donc la culture des algues qui se trouvent sur les banches de l'estran. Protégée car faisant partie du biotope, Hélène et Tanguy ont obtenu l'autorisation d'expérimenter cette culture de l'algue après un an et demi d'étude.

Hélène et Tanguy, et leurs produits à base d'algues, disponibles dans une épicerie à Ars-en-Ré.

Il faut savoir que l'algue est plus riche que le plus nutritif de nos légumes (le brocoli !) et ne nécessite pour autant pas d'arrosage ni d'engrais. Il y a donc un vrai enjeu pour créer une alimentation efficace et respectueuse de l'environnement. C'est ce qui donne du sens au travail de ces deux algoculteurs qui ont complètement changé de carrière pour ce projet.

Une fois récoltées, les algues sont desséchées, là aussi grâce à un procédé naturel, sous serre, à l'aide de pierres très calorifiques. Et la bonne surprise, c'est qu'elles perdent alors ce goût maritime et gagnent alors des arômes de fruits rouges ! Qui sait, face à l'augmentation de la population mondiale, dans 20 ans peut-être ne mangera-t-on plus que des algues et des insectes ! 😀

Hélène et Tanguy sont joignables par email : algorythme.re at gmail point com

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Notre dernière rencontre, et non des moindres pour les gourmands, a lieu chez un ostréiculteur, l'Huitrière de Ré. Deux fois par semaine les propriétaires, Brigitte et Tony, organisent des visites de la ferme. C'est une des meilleures visites que nous ayons faite, tant Tony présente avec brio et humour l'histoire de l'ostréiculture en France et son métier aujourd'hui, en réussissant à captiver tant les adultes que les enfants !

Cette ferme est d'autant plus atypique qu'elle se situe à l'endroit le plus étroit de l'île, appelé le Martray, qui donne facilement accès à la côte sud ou aux marais de la côte nord. Ancien commandant et marin, Tony a transformé cette ancienne coopérative en ferme découverte qui écoule près de 70% de sa production en direct, grâce notamment à l'accueil de groupes hors saison, et en circuit court dans la région.

Les différentes étapes de production, jusqu'à la dégustation 😀

Le métier n'en reste pas moins difficile. Le travail en culture sur l'estran, qui ne laisse guère plus d'une heure trente à marée basse pour récolter environ 1 tonne par personne, est pour le moins physique et stressant ! Une vidéo montre même à quoi ressemblait le métier en 1907 : il n'a en fait guère changé, seules les opérations de manutentions et transports ont évolué.

Le saviez-vous ? L'heure exacte de la marée basse est connue longtemps à l'avance, à la minute près. En revanche, la vitesse à laquelle la marée remonte est totalement imprévisible. Là réside toute l'expérience de l'ostréiculteur, pour ne pas se retrouver avec un tracteur noyé en mer !

Ce qui plait à Tony dans ce métier, c'est de se heurter aux contraintes de la nature, qui peut être tout aussi généreuse que dure. Ce qui force à être inventif et à tout le temps se battre.

Depuis quelques années, c'est un nouveau virus qui menace les huîtres françaises. Mais après avoir écouté l'histoire des producteurs français, on se dit qu'ils parviendront à surmonter cette difficulté. Avec 120 000 tonnes consommées par an en France, pour seulement 8 000 produites (avant le virus), nul doute que le secteur a de l'avenir !

L'Huitrière de Ré est accessible long de la départementale D735 qui traverse l'île, entre La Passe et Ars en Ré.