Ce carnet de voyage relate notre traversée du Jura du Nord au Sud et en raquettes. Martin, Marvin et Jérémy
Janvier 2020
10 jours
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Données sur l'étape du jour : 17,8km - 840m D+

Le tracé du jour
Le tracé du jour
L'ascension a travers bois pour le mont Mormont
L'ascension a travers bois pour le mont Mormont
La retenue d'eau entre les deux monts
La retenue d'eau entre les deux monts
Pause déjeuner
Pause déjeuner
Le refuge de la petite échelle
Le refuge de la petite échelle
Notre Yourte !
Notre Yourte !
Depuis la falaise tout en haut la haut
Depuis la falaise tout en haut la haut
GTJ - Jour 1 

C'est le début de l'aventure. Après une première soirée à Metabief gratifiée d'une morbiflette et d'une bouteille de vin du jura, nous entamons ce voyage le ventre plein, reposé et avec l'envie d'en découdre.

Il est environ 9h30 quand nous entamons notre marche pour la journée.

Dès le début, deux certitudes nous apparaissent rapidement. Premièrement, les raquettes pourraient ne jamais nous servir et deuxièmement le tracé gpx téléchargé avant le départ semble parfois très très approximatif.

Le début de cette journée commence par la plus grosse ascension du voyage. Environ 650m pour rallier le mont Mormont depuis le bas des pistes de Metabief. Les chemins indiqués par le tracé nous emmènent en pleine forêt et nous devons chercher une alternative plus accessible et balisée. Nous trouvons une voie qui nous fait grimper tout en haut avec une solide moyenne d'environ 20%. Heureusement que nous n'étions pas en raquettes, la tâche n'aurait pas été la même !

Arrivée en haut du mont, il est environ 11h30 et nous prenons un café salvateur. Nous sommes arrivés sur un versant enneigé et sur lequel quelques skieurs s'adonnent aux joies des sports d'hiver. Seulement 4 pistes sont ouvertes et le retour à la station se fait par télésiège depuis le haut du mont. Pas top top.

Nous redescendons le sommet de l'autre côté pour atteindre le mont-d'or en passant par un col complètement enneigé. Au milieu de ce dernier se trouve un lac qui fait office de retenue d'eau pour les canons de la station. La glace à l'air épaisse et nous nous aventurons à sa surface. Le risque est modéré. Le lac est grand et entièrement gelé. Aussi chaque pierre lancée dessus génère un son tout droit sorti d'un pistolet laser et se reproduit à chaque ricochet. De quoi nous amuser un certain temps.

Martin aussi tentera de faire fondre la glace sûrement pour tenter une pêche blanche, mais en vain.

Plus tard, nous arrivons au sommet du mont d'or. La vue du haut de la falaise y est magnifique. Complètement dégagée, on peut voir toutes les Alpes, le mont-Blanc la plaine de Genève ainsi qu'environ 80% de la Suisse.

Au sommet, nous bifurquons pour redescendre vers la vallée. La végétation change et nous ne voyons plus ou presque d'habitations et de villes en contrebas. Le chemin est dégagé : une immense prairie d'herbe d'alpage verte parsemée de neige et entourée de dense forêt de sapins.

Nous nous arrêtons pour déjeuner des sandwichs à la tome de Savoie et au jambon cru. Nous avions acheté la veille une tome entière et son destin ne fait peu de doute.

Dès les premières minutes de la reprise, une douleur au genou se manifeste chez Martin. Elle traînait là depuis quelque temps et les muscles froids après la pause déjeuner l'auront ravivée. Le reste du parcours de fera dans une certaine douleur. Tant qu'il ne doit pas plier le genou, on sera bon...

Le reste du parcours est moins vallonné, mais tout aussi somptueux. Des courbes douces, des forêts touffues et denses, de la neige glacée qui craque et rompt sous nos pas. Les raquettes ne seront d'aucune utilité aujourd'hui, mais au vu de la distance ce n'était peut-être pas plus mal.

Nous arrivons vers 15h30 au refuge. La petite échelle est à 500m de la Suissesse juste en face d'un mont appelée la dent de Vaulion. Nous sommes accueillis par Alban et un ami à lui qui lui apprend a faire du cor des Alpes. Un instrument traditionnel tout en bois et dont le son résonne dans tous les alpages avec une douceur presque mélancolique.

Nous prenons une bière bien méritée en même temps que nous jouons au tarot.

Plus tard, nous rejoignons notre yourte qui sera notre logis pour la nuit. Nous y faisons un feu dans le poële pour la préparer à la nuit qui s'annonce froide, profitons du soleil qui tombe derrière les monts Suisses puis remontons au chalet ou une fondue se prépare.

Il est prévu de la neige pour demain et le week-end. Nous avons hâte de pouvoir chausser les raquettes et tâter de la poudreuse fraîche !


Jérémy

2

Données sur l'étape du jour : 15,8km - 390m D+

Un réveil réchauffé
Un réveil réchauffé
La vue au réveil
La vue au réveil
Alternance de neige et terre sur la première partie du parcours
Alternance de neige et terre sur la première partie du parcours
Avec un trépied de baton
Avec un trépied de baton
Les chemins de traverses
Les chemins de traverses
La cabane des chasseurs
La cabane des chasseurs
Il commence a pleuvoir
Il commence a pleuvoir
Marvin avant la chute
Marvin avant la chute
Balade au bord du Doubs sous la pluie
Balade au bord du Doubs sous la pluie
VOUS LA VOYES L'IRONIE LA HEIN
VOUS LA VOYES L'IRONIE LA HEIN
Le tracé de l'étape

Avant de commencer mon récit sur ce deuxième jour de marche, je me dois de dire quelques mots sur notre soirée et nuit dans la yourte de la petite échelle.

Bien que le refuge soit autonome en électricité grâce à ses panneaux solaires, son utilisation reste contenue. Le repas se fait donc dans une salle au plafond bas, éclairé aux chandelles et chauffé à blanc par un poêle à bois absolument monstrueux. L'ambiance colle au cadre : simple, douce et chaleureuse.

Fondue au vieux comté, vin jurassien, tarte maison aux myrtilles et aux framboises et tisanes alpages, ce repas semble figé dans le temps. Il aurait bien pu durer tout le temps restant du voyage.

Avoir une bonne gestion du poêle dans une yourte est important. Vers 3h, crevant de chaud sous nos couvertures en laine, je décide de le recharger pour qu'il dure jusqu'au matin, mais coupe l'alimentation en air afin d'en réduire la voilure. Mauvais calcul la température chutera le reste de la nuit et le réveil fut (en tout cas pour ma part) ! Je le rallume le matin et l'ouvre afin de m’habiller face aux radiations directes.

Nous engloutissons le petit déjeuner et repartons vers 9h30 environ. Les nuages se parent de bordures orangées et de dessous violets. Le temps est bon même si de la pluie est annoncée vers 12h.

L'étape d'aujourd'hui est plus courte et nous décidons de rallier Mouthe (notre ville d'arrivée) avant le déjeuner. Les 11km prévus devraient être parcourus sans grandes difficultés.

La première partie du parcours est très similaire à celle de la veille. Partiellement enneigée et doucement vallonnée cette portion de la GTJ nous ramène a un point de bifurcation emprunté la veille. De là nous descendons sur un versant ou la neige sera complètement absente.

La seconde partie suit principalement une route encore empruntée par des voitures. Bien que nous n'ayons croisé qu'un garde de l'ONF, nous ne sommes pas enchantés à l'idée de parcourir les 8km restant de cette façon. Sûrement qu'avec de la neige cela n'aurait pas été choquant vous me direz..

Nous décidons alors de sortir du tracé balisé pour nous enfoncer dans la forêt en suivant des sentiers visiblement peu fréquentés. Ce fut un choix judicieux. Nous nous retrouvâmes au coeur d'une forêt d'immenses sapins poussant sur un tapis (triple épaisseur) de mousse et lichens. Les souches, rochers et branches mortes y sont tous recouverts de cette matière vivante et verte qui semble ramper et régner en maître en bas. Seuls les sapins parviennent à surnager dans cette mer et à se hisser vers un ciel de plus en plus gris et menaçant.

La pluie commence à tomber. Nous la remarquons à chaque traversée de clairière et l'oublions une fois dans les bois.

Nous faisons la découverte d'une cabane de chasseurs en plein milieu de la forêt. N'ayant visiblement pas été visitées depuis quelques années nous prenons tout de même quelques minutes pour lire les panneaux d'instruction et les règles de sécurité sur la chasse. On sait jamais.

Martin ne se plaint pas de son genou. Il a pris l'habitude de marcher d'une façon idiote avec une jambe droite totalement raide projetée vers l'avant par un mouvement du bassin. Il est toujours le plus rapide en montée même s'il a un peu plus de difficulté en descente. Aussi il descend en marche arrière de façon à reproduire le même mouvement qu'en montée. Heureusement que nous ne croisons personne notre crédibilité pourrait en prendre un coup.

Encore en forme nous décidons de rallonger le parcours (d'environ 4km) pour rejoindre sommet des pistes de ski de Mouthe pour redescendre sur la ville ensuite. Nous empruntons donc un chemin tortueux qui nous amènera sur une piste de ski inutilisée. Les canons à neige tournent la nuit et forment des tas de neige qui pourront être travaillés par les chasse-neige plus tard dans la saison et garantir un enneigement tardif. Cette neige est parfois molle et agréable à fouler, parois traître et glissante. C'est ce que découvrit Marvin qui se fit surprendre par une plaque de glace et dévala la piste sur une dizaine de mètres. Ayant perdu un bâton dans l'opération je décide de lui ramener et me fais bien entendu surprendre à mon tour et dévale cette pente gelée mais surtout mouillée.

À ce moment-là la pluie commence à être forte. Du haut des pistes, nous voyons Mouthe et le Doubs faire ses lacets dans la plaine. Nous repérons facilement notre refuge et décidons de forcer le pas pour nous mettre rapidement au sec et au chaud.

La descente est sèche et courte. Nous nous retrouvons très rapidement en bas de la montagne dans la combe.

Pour rallier ce que nous pensons être le refuge, il faut traverser une grande étendue d'herbe balayée d'un vent fort et une pluie glaciale. En quelques secondes, l'ambiance change. Les voix se taisent, le rythme accélère et tout le monde serre les dents. Bien entendu, nous nous étions plantés de refuge et réalisons que le bon se trouvait en bas des pistes là où nous étions 15mn plus tôt. Plus tôt que de faire demi-tour, nous décidons que quitte à être mouillé, autant l'être une bonne fois pour toutes et poussons jusqu'à Mouthe où nous déjeunerons un repas chaud et ferons des provisions pour les jours suivants.

Mouthe est une ville tout à fait banale je dirais mais peut quand même se targuer de deux choses. Tout d'abord il s'agit de la ville la.plus froide de France avec un record à -37,5º. La température y descend presque tous les ans sous les -20º et il y gèle près d'un jour sur deux et deuxièmement c'est à Mouthe et plus précisément au pied de notre refuge que se trouve la source du Doubs. C'est d'ailleurs pour ça, j'imagine, qu'il se nomme "le refuge de la source". CQFD.

Rien à voir avec celui de la veille, on est ici dans un refuge plus moderne et confortable. Tant mieux, car demain presque 20km nous attendent et à l'heure où j'écris ces lignes la pluie se transforme en neige gentiment. Qui sait peut-être que demain le paysage sera tout blanc (j'en doute) ?

3

Données sur l'étape du jour : 17,23km - 791m D+

Le paysage se blanchit un peu
Le paysage se blanchit un peu

Cette journée fut mémorable.

Au fil des heures et de l'avancée dans la journée elle se fit de plus en plus magique.

Au petit matin, nous constatons que non, le paysage n'est pas blanc, mais toujours aussi terreux. Une légère couche blanche par endroits apparaît néanmoins, créée par les pluies verglaçantes de la veille. En portant nos regards vers le haut on aperçoit tout de même une délimitation blanche indiquant que de la neige, de la vraie, aurait pu tomber plus en altitude. Nous sommes à un peu moins de 1000m d'altitude et le profil de la journée est en montée continue pour culminer a 1300m environ.

La journée commence par un bref détour autour de la source du Doubs. Comme indiqué hier, il prend en effet racine au pied du refuge. Nous sommes assez surpris par l'apparence de la source : un trou béant dans la falaise d'où sort un cours d'eau cristallin et paisible. Comme si la montagne était une grosse bombonne d'eau dont on aurait percé le bas et qui se viderait d'un écoulement laminaire parfait.

À cette occasion, nous rencontrons Cyrille, photographe animalier à la recherche d'une espèce d'oiseau pêcheur. Nous apprenons en discutant rapidement avec lui que nous pourrions voir tout un tas d'animaux. Nous ne sommes pas trop surpris d'apprendre que la région abrite des renards, hermines, biches et autres sangliers. Nous le sommes un peu plus quand il évoque le lynx, le grand tétras, les cerfs et le loup.

Nous reprenons la route en gardant l'oeil bien ouvert.

Les cinq premiers kilomètres environ sont très plats. Nous longeons le Doubs en bas de la forêt domaniale du Noirmont. Dès que nous attaquons l'ascension, les premiers signes de neiges apparaissent. Tout d'abord, le sol est blanchi, givré, recouvert d'une couche de pluie gelée mêlée à de la neige très mouillée. Nous longeons une route qui serpente dans une petite gorge et débouche sur une vallée en pente douce bordée de part et d'autre d'impressionnantes forêts de sapins. À ce moment-là le paysage est presque blanc. L'herbe est recouverte de cette mixture gelée enneigée et les routes sont recouvertes de glace. L'enthousiasme monte d'un cran, il fait relativement froid, mais nous avons de l'élan.

La route redescend un peu jusqu'à bifurquer à gauche à Chaux neuve. Là, nous prenons d'assaut la montage et gagnons très rapidement en altitude. La neige est déjà plus visible, mais nous continuons de marcher sur des cailloux et de l'herbe gelée.

Dès lors que nous aurons atteint le haut de ce premier coup de cul, nous serons au-dessus de la limite pluie/neige. Nous ne la quitterons plus jusqu'à la fin de journée.

Le paysage est devenu blanc. Les arbres sont blancs chargés de neige gelée. Le chemin est recouvert d'une couche de poudreuse fraîche encore trop fine pour nécessiter l'utilisation des raquettes.

Ce qui change le plus c'est le silence. J'avais oublié à quel point tout devient plus silencieux quand la neige a recouvert ce qui nous entoure. Ce silence assourdissant nous fait taire à notre tour et nous force à profiter pleinement de ce moment.

Dès les premières traces de neige, nous avions commencé à voir des traces de pas d'animaux. Renard, lièvre, biche, mais aussi d'autres indéterminées. Nous nous plaisons à croire a l'impossible et y voyons des traces de loups ou de lynx. Cela dit peut-être… Bien que très observateurs, nous ne verrons pas l'ombre d'une queue de tétras ou d'écureuil.

Plus tard, et après avoir croisé un papy nonagénaire chasseur à la recherche de son chien nous arrivons au milieu d'une clairière particulièrement belle. Complètement dégagé sur la droite, un arbre immense trône en son milieu. Sur son côté droit une ruine dont il ne reste qu'un coin est envahie par des arbres sapin et boulots déjà bien grands. Cet arbre majestueux qui doit avoir des centaines d'années n'aura peut être même pas remarqué le passage de cette bâtisse à ses côtés.

Nous remarquons qu'ici la neige n'est pas uniquement constituée de celle de la veille. Une couche substantielle plus épaisse avait été recouverte par la neige fraîche de la veille. L'épaisseur cumulée des deux rendait en toute objectivité la progression difficile. Nous n'attendions que cela pour décider de sortir les raquettes. Enfin. Peut-être que nous l'aurions fait quoiqu'il arrive tellement nous en avions envie cela dit.

Dès lors, l'euphorie nous emporta. Seuls dans un décorum spectaculaire, emmitouflés dans un silence absolu et avec un soleil qui perce les nuages. Une banane se glisse dans nos sourires et ne le quittera plus jusqu'à notre arrivée.

Nous faisons une pause déjeuner dans un coin de poudreuse ensoleillé et dégagé. Des jeunes sapins à gauche forment une barrière verte et blanche naturelle et la vue sur le haut est plus dégagée. Nous mangeons d'immenses sandwichs de jambon et tome de Savoie en assez peu de temps. Il ne reste que la moitié de la tome et avons déjà eu engloutis 6 ou 7 tablettes de chocolat.

Une bataille de boules de neige éclate sans pour autant que l'un d'entre nous en sorte vainqueur.

Il nous reste alors environ 5km de marche pour rallier le refuge du prêt haut qui culmine à 1297m à travers la forêt et en longeant une zone de piste de ski de fond. Nous croiserons plusieurs autres randonneurs pour la première fois du séjour.

Nos raquettes achetées sur Leboncoin peu de temps avant le départ sont très efficaces. Rien à voir avec les modèles des autres marcheurs que nous croisons. Elles sont équipées de gros crampons en dessous les vissant complètement à la pente. D'une manière générale, nous sommes bien équipés. Nous avions du acheter une bonne partie de celui-ci et nous sommes persuadés qu'il nous resservira rapidement tellement on prend note pied !

Nous arrivons vers 16h en haut du refuge dû près d’haut. La lumière est rasante sur le prêt (d'où le nom) bordant le bâtiment. Et nous nous arrêtons 10min à regarder le paysage avant de se décider à rentrer à l'intérieur. Nous y faisons la connaissance des deux gardiens qui nous accueillent chaleureusement et nous apprennent que nous serons seuls ce soir.

Ainsi se termine cette 3e journée de marche. Les jambes sont toujours très en formes (et par ailleurs Martin ne boîte plus), lé morale au top et nos soucis parisiens de plus en plus lointains. Signe qui ne trompe pas, nous sommes beaucoup plus attentifs à la nature et à ce qui nous entoure que lors deux premiers jours. Nous sommes moins tournés vers la destination que par le voyage et c'est vraiment pour le mieux.

Demain, une petite étape nous attend. Mais on va peut être corser un peu tout ça.


Jérémy

4

Données sur l'étape du jour : 11,3 km - 440m D+

Tracé de l'étape du jour

C'est dans un dortoir froid que nous nous réveillons. Nous avons tous les trois dormi dans nos sacs à viande, sous deux couvertures et.. complètement habillé. Chaussettes, jogging, polaire et pour certain bonnet. La température extérieure est proche des -10º et difficilement positive autour de nous. Nous préparons nos sacs en vitesse et descendons dans la partie basse de ce refuge et son unique pièce chauffée. Il y règne un doux 18º et nous sommes accueillis par un grand bol de café chauffé au poêle.

Les réveils piquent un peu, mais les nuits sont en fait très longues. Ce n'est pas que nous sommes fatigués, c'est d'ailleurs assez surprenant, non. Mais le froid, la nuit qui tombe vite, les dîners qui arrivent tôt et aussi peut-être la consistance des repas jurassiens (on est sur deux fondues consécutives et un mont d'or) nous poussent gentiment vers le sommeil.

Le petit déjeuner est englouti rapidement. Dehors le spectacle commence et nous sommes pressés d'y assister.

Nous avons environ 7km seulement jusqu'à notre prochaine étape à la Chapelle-des-Bois. La distance est faible et nous nous autorisons tous les détours possibles. C'est ainsi que nous nous lançons dans des sentiers non tracés mis à part par les animaux sauvages dont les traces sont très nombreuses.

La neige est plus profonde que la veille. Les arbres sont littéralement recouverts de neige et de glace. Certains troncs sont eux aussi recouverts d'une couche blanche si bien que les couleurs sont réduites au blanc de la neige, au bleu du ciel et à des touches de marrons par-ci par-là.

Marcher devant devient presque un luxe. Tacitement, les places changent et nous ouvrons à tour de rôle la marche. Nous nous étions rendu compte la veille qu'être à l'avant ne permettrait pas de voir plus d'animaux sauvages. Le bruit des raquettes nous trahit 50m à l'avance. C'est plutôt l'impression d'être seul au monde qui est renforcée lorsqu'on marche devant.

Nous croisons par intervalles de temps régulier des pistes de ski de fond et quelques skieurs. Nous les envions un peu de pouvoir glisser de manière élégante comme ils le font. Les raquettes ce n’est pas très esthétique. On a l'air gauche à devoir écarter un tantinet plus les jambes pour pouvoir déposer cette grande spatule et continuer sa marche. Ce qu'elle perd en grâce, la raquette le gagne en efficacité. À la moindre pente, les crochets mordent dans le revêtement et la toile nous porte au-dessus de la neige. Impossible de glisser en arrière. Chaque pas est tourné vers le haut vers l'avant avec un rendement parfait.

Durant cette partie du trajet, nous prendrons aussi des "routes" plus engagées à travers bois. Aucune trace, pas vraiment de chemin, des branches et rochers partout. Bref pas l'idéal pour avancer rapidement, mais un côté freeride qui nous plaît beaucoup. Le must c'est quand un chemin comme ceux-ci, semé d'embûches nous amènent dans une clairière dégagée ou un sous-bois enneigé avec le soleil qui perce à travers le feuillage. Bien entendu, nous avons privilégié l'aventure à la marche et agrémenté cette étape avec ce genre de chemin.

À l'approche d'une grange, à l'orée de la forêt et en remontant une pente herbeuse soufflée par le vent, nous croisons des traces impressionnantes. Nous décidons de croire en celle d'un Lynx, mais je vous laisserais juger par vous même (voir photo ci-dessus). Par ailleurs, il s'avère que les traces vues la veille était probablement celle d'un loup.. de la taille d'un gros chien, mais sans être accompagné de pas d'homme et marchant en ligne droite. Le gardien du refuge ne semble pas surpris. Il nous confirme que le loup est bien présent dans les alentours et qu'il voit lui même régulièrement des traces sur les pistes de ski de fond… De quoi bien remplir notre imagination à défaut d'en voir de nos propres yeux.

Après être descendu du mont dominé par notre refuge de la veille, nous surplombons la vallée dans laquelle en bas on distingue le clocher de la chapelles-des-bois.

Cette vallée se heurte au niveau du village à un mur. Une paroi verticale de sapin et de pierre surplombés d'une croix bien visible de partout. Nous l'avions repéré la veille, il s'agit du Risoux, une chaîne de sommets qui marque la délimitation entre la France et la Suisse et culminante à plus de 1300m.

Il tranche très nettement avec le reste de la topographie des alentours. Ici tout est rond et doux. Les montées peuvent être franches, mais il n'y a pas de cassure ou d'arêtes saillantes. Ce Risoux découpe le paysage d'un trait gris couleur de la pierre de sa falaise. Il prend des airs de petite muraille alpine et domine les doux pâturages en contrebas.

Nous avons bien entendu prévu de le gravir.

Nous avalons rapidement nos sandwichs au soleil et à l'abri du vent protégé par un stère de bois avant de déposer nos affaires au refuge. Ce sera en effet notre première marche sans sac. La chambre de notre dortoir fait face au Risoux. Tout de blanc et de pierre il nous fait face, nous appelle. Sa croix immense qui le surplombe semble nous mettre au défi d'y monter. C'est vrai qu'à regarder la face, difficile d'imaginer qu'un chemin permet d'y accéder. Un GR est bien présent sur la carte, nous nous lançons sans plus tarder à l'assaut.

La montée sera bien appuyée dès le début. Avec nos raquettes pro Xtrem Snow Trail de GV nous la grimpons sans aucune difficulté. Mais dès lors que nous pénétrons dans la dernière partie, elles ne nous seront us d'aucune utilité. Le chemin serpente et à flanc de montagne et se fait un chemin entre les parois de pierre visible d'un bas. Le chemin est étroit et parsemé de pierres et racines. Les raquettes sont trop grosses pour être pratique et ce que nous perdons en grippe nous le gagnons en agilité et assurance.

Nous sommes rapidement en haut. Le temps s'est couvert, mais la vue est spectaculaire. Ici, on peut voir tout le trajet réalisé dans la journée et une bonne partie de celui de demain. Il fait aussi beaucoup plus froid. D'un coup, le vent nous glace et nous nous empressons de retrouver la douceur du sous-bois.

Nous dévalons la descente dans la forêt, rechaussons les raquettes à la sortie du bois et courons (littéralement) la descente restante.

Derrière nous, le Risoux est vaincu. Ce fut presque trop facile. Loin de nous laisser un goût amer en bouche, nous sommes heureux de cette excursion et heureux de retrouver la chaleur du refuge.

Nous sommes surpris de constater à quel point le trajet est différent de jour en jour. Chaque étape est différente de la veille. Marvin nous fait remarquer que l'absence de neige des premiers jours nous aura permis de profiter de paysages différents. C'est vrai. La neige à une saveur toute particulière, car nous l'avons désiré attendu. Elle s'est laissé attendre et se montre maintenant sous son plus beau jour. Le Doubs et le Jura se découvrent a nous de la plus belle des manières. Avec la randonnée, nous prenons le temps. Nous nous familiarisons avec la géographie, les villes traversées, le nom des cours d'eau, des lacs et des montagnes aux alentours. Une traversée en voiture ou en hélicoptère ne nous aurait sûrement pas permis de devenir si familiers avec le massif.

5

Données sur l'étape du jour : 17.8km - 639m D+

Nous sommes réveillés par le bruit du vent qui cogne sur le refuge.

Nous prenons notre petit déjeuner dans salle commune habitée par une colonie de personnes âgées venues faire je ne sais quoi. Sûrement du ski de fond. Ou alors c'est une auberge de rencontre du troisième âge, je ne sais pas. En tout cas, on fait tache dans le paysage.

On s'équipe rapidement en mode "grand froid". On ferme toutes les ouvertures et passe la porte.

Le vent mord à pleine dent. La neige a complètement changé, elle est soufflée, sculptée et craquante. Par endroits abrités elle s'est amassée et présente en une couche très épaisse et légère.

Le soleil vient de se lever et le Risoux à l’Est plonge la vallée dans l'ombre. Notre itinéraire doit nous amener au pied de celui-ci pour le longer et enfin le passer plus au sud. Tant que nous ne serons pas dans son ascension, nous resterons donc dans le froid.

La traversée de la plaine est longue. La progression est rendue délicate par le vent qui nous ralentit fortement. On baisse la tête et on avance en espérant trouver abris plus loin dans la forêt. En montant un peu le vent redouble au niveau de la "madone". Là où justement nous nous arrêtons pour ranger les raquettes qui nous encombrent plus qu'autre chose. Le bruit du vent est assourdissant. Sous nos capuches et bonnets, on ne s'entend plus les uns les autres.

Peu de temps après, on passe une petite colline protectrice et trouvons un certain répit. Le chemin de poursuite en longeant le Risoux par le bas toujours à l'ombre.

Au moment de tourner à gauche et de commencer son ascension, on aperçoit deux lacs que nous avions repérés la veille.

Avant de continuer, il faut que vous sachiez que Marvin a une affection particulière pour l'eau gelée. Peu importe la nature de l'étendue d'eau, du moment qu'elle est gelée, il tentera de la traverser. Il est donc inenvisageable de rater une occasion pareille et nous redescendons le bas du mont pour aller y jeter un œil.

Entouré de tourbière, le lac des mortes (c'est son nom..) est complètement à l'ombre. La surface est complètement lisse et brillante. Bien que le vent ne souffle plus ici, aucune neige n'est présente à sa surface. Une atmosphère toute particulière se dégage et nous attire. Les premiers pas sont timides, mais nous prenons rapidement en assurance et en quelques minutes sommes à l'aise. Il doit faire 200m de long et le traversons sans crainte. L'ambiance est incroyable, et nous plonge dans un état euphorique. Nos ombres sont marquées de reflets bleutés très sombres auxquels les photos ne rendent pas honneur. Nous tenterons quelques coups de patin que Candeloro ne renierait pas.

30min plus tard environ nous reprenons notre chemin. Et abordons l'ascension du mont. Contrairement à la veille, nous décidons d'enlever tout de suite les raquettes (que nous avions remise). Sauf que contrairement à la veille nous n'aurions pas du car le sentier était large et bien déblayé et elles nous auraient assurés un grip précieux. La pente est en effet très très raide. On prend 400m d'altitude en l'espace de 15mn. Je marche à mon rythme loin derrière Martin la patte folle et Marvin qui cavale en tête à toute allure. Une fois en haut nous faisons un crochet pour aller sur le point de vue de la rochebernard d'où l’on voit toute la vallée qui commence seulement se gorger de soleil. Nous savons que la seule difficulté de la journée est derrière nous et qu'on peut maintenant se laisser aller.

La lumière perce enfin le feuillage des sapins et la neige est beaucoup plus épaisse qu'en bas. Une vraie partie de raquettes plaisir commence. 20min après environ, nous faisons la rencontre d'un policier départemental du Jura en ski de rando. Il fait partie d'une toute nouvelle section créée au début de l'année chargée de la nature et de la biodiversité. En somme, c'est un peu comme un garde champêtre avec un insigne et responsbale de plein de trucs en plus. Un peu distant au début il nous avertit sur l'interdiction de faire du hors-piste (pas notre genre) car le mont est une zone de biodiversité protégée. Rapidement il se laisse aller et nous discuterons bien 30mn avec lui. Il nous parle du loup et des attaques de troupeaux, de son travail et de la nature en général. Il confirme par ailleurs les traces de loup et lynx vu la veille et l'avant veille et demande leurs localisations précises.

Nous traversons la Risoux dans un cadre fantastique. Très boisé (nous ne traverserons qu'une seule clairière), le chemin à beau être tracé la neige est épaisse et immaculée partout où se pose notre regard. Le ciel est d'un bleu pur comme seule la montagne sait en faire.

Le chemin est un brin plus sauvage. Notre route sera barrée par 8 fois par un arbre mort couché. Nous devons alors en faire le tour, l'enjamber ou encore sauter par dessus avec un style de pur freestyler. Nous envisageons de monter une équipe redbull raquettes. Nos compétences se complétant parfaitement en freeride et freestyle, 'un partenariat semble évident et bénéfique pour nos deux organisations.

La descente du Risoux est tout aussi violente que l'a été sa montée. À la différence notable qu'elle s'effectue sur une face orientée sud nettement moins enneigée. Nous déchaussons les raquettes et les attachons à nos sacs pour la fin du trajet.

Nous sortons de la forêt à bois d'amont. Nous traversons ce village mort et sans intérêt particulier le plus rapidement possible. De la il nous reste 4km dans la plaine pour rallier notre refuge. Le sentier longe l'Orbe, rivière qui vide le lac des Rousses un peu plus au sud. C'est un sentier, un poil monotone, à travers la tourbière et ses herbes autres et sèches.

Le genou de Martin se réveille et nous forçons le rythme pour arriver au refuge rapidement et nous reposer un peu. Peu avant la fin, Marvin aperçoit deux biches au bord de la rivière qui déguerpissent derrière un bosquet de sapin et bouleaux en amont. Ni une ni deux nous nous lançons a leur poursuite en espérant les apercevoir de nouveau. Marvin et moi prenons chacun un côté du bosquet de façon à les acculer et les faire sortir dans la plaine. 100m plus loin, nous les apercevons à découvert. Nous les observons quelques minutes cachés derrière un jeune sapin puis décidons à avancer un peu plus. Repérées, les biches partiront à tire-d'aile à notre plus grand regret.

Nous reprenons la route et achevons les 18km de la journée rapidement.

Même si nous sommes plus fatigués que les jours précédents, nous nous reposons à peine et repartons illico pour les Rousses. Un suisse à l'accent très (trop ?) prononcé nous prend en stop et nous dépose en centre-ville.

Après avoir fait les courses pour le lendemain, nous ne tarderons pas à trouver un bar d'où je vous écris aujourd'hui. Déçus de ne pas avoir eu de fondue hier, nous allons donc nous rattraper ce soir.

Nous sommes officiellement à la moitié du parcours ! Le meilleur reste à venir selon notre policier skieur préféré.

Je retourne à ma bière. Demain : Suisse, monts à 1500m et refuge de l'électricien !

6

Données sur l'étape du jour : 17,8km - 855m D+

Je vais tout d'abord commencer par vous raconter la soirée d'hier. Après avoir expédié la fin du récit d'hier je retrouve mes copains pour profiter de quelques bières autour de l'habituelle partie de tarot journalière. On peut d'ailleurs plutôt parler d'un massacre. Marvin nous martyrise. Les bières seront locales ou pas, douce… ou pas. Et de fil en aiguille, nous nous retrouvons au restaurant pour notre troisième fondue en 5 jours.

Nous retournons au bar pour une bière salvatrice qui nous aidera à faire glisser le fromage fondu dans nos estomacs. Il est 22h40 et décidons de nous mettre en route pour rentrer. Les 5km de marche ne nous font absolument pas peur. Il ne fait pas si froid que ça et nous avons nos frontales. La route est déserte et très vite nous la quittons pour couper à travers golf, bois, tourbière puis.. lac.

Une fois avoir trouvé l'eau gelée notre progression est très largement facilitée. Plus aucun obstacle on peut se laisser glisser de l'autre côté. L'ambiance est mystique et nous profitons de ce moment à regarder les étoiles et les lumière des villes qui délimitent le bord du lac.

Des roseaux sont pris dans la glace et dépassent de seulement 10-15cm. Aussi quand nous les cognons avec nos pieds en marchant, ils se brisent et volent à la surface du lac projeté en avant. À chaque rebond, il fond un petit bruit clair presque liquide qui participe à l'ambiance tout à fait particulière.

Nous rentrons peu de temps après et nous endormons comme des pierres en moins d'une minute. Il est possible que l'un d'entre nous n'ai pas daigné enlever ses affaires pour tomber dans draps de Morphée.

Fondue #3
Le lac gelé des Rousses de nuit
Les petits Roseaux du lac

Le lendemain, nous nous levons sans même avoir besoin d'un réveil. Nos corps se sont faits à la routine, nos horloges se sont synchronisées. Sauf pour Marvin pour qui le réveil ne semble pas toujours être un phénomène ilénuctable.

Le tracé prévu par la GTJ longe le lac pour passer aux Rousses et débouché ensuite sur le premanon ou nous devons finir la journee. Environ 11km sans peu d'intérêt ni de dénivelé. Nous prévoyons donc tout à fait autre chose et Thierry le tenant du grenier des Rousses, nous aide avec beaucoup de gentillesse à planifier un itinéraire Suisse bien plus sympathique.

Dès les premiers mètres nous passerons dans le camp helvète et n'en sortirons qu'en toute fin de journée. Nous prévoyons l'ascension des monts Sala et Noirmont qui dominent les alentours (à l'exception du mont Dole) et promettent une vue magnifique. Le tout faisant près de 18km pour près de 900m de D+. Costaud.

La journée commence par une montée à travers champs pour rejoindre une route forestière plus haut. Nous sommes déjà en nage et enlevons les couches superflues tout de suite. De la le chemin serpentera dans la montagne pour nous amener dans une combe plus haut au pied des monts Pelé et Sala.

Ici, la neige est bien plus épaisse que tout ce que nous avions pu voir avant. Un bon 70cm recouvre le paysage d'une mollesse tendre. Toutes les formes apparaissent comme lissées. Comme si quelqu'un avait cherché à estomper chaque accro pour offrir à la vue douceur et rondeurs à outrance. Les souches d'arbres et rochers se transforment en d'immenses coussins blancs aux reflets bleutés et orangés. C'est d'ailleurs la réflexion que je me fais : la neige n'apparaît jamais réellement blanche. Lorsqu'elle est à l'ombre, elle est bleue et lorsque les rayons de soleil se posent dessus, elle se pare de nuances chaudes. C'est seulement dans les clairières que le bleu du ciel tranche nettement avec la neige la faisant apparaître aussi blanche que possible.

Nous marchons dans un rêve.

Si les jours précédents les raquettes étaient utiles, elles sont aujourd'hui indispensables. La progression est bien plus compliquée que les jours précédents. Chaque pas demande bien plus d'effort dans la poudreuse.

Nous arrivons rapidement au mont Sala ou l'ascension finale est courte et sèche. La vue est spectaculaire. Toutes les Alpes s'offrent à nous avec en son centre le patron, le père Protecteur qui veille sur le reste : le Mont-Blanc.

La chaîne alpine domine le lac Léman en bas qui est légèrement couvert par une couche nuageuse. Plus au sud on aperçoit Genève.

Le temps est beau, il n'y a pas de vent. Ces moments ont une saveur toute particulière et qu'il est bon de partager avec ses amis.

Nous redescendons le mont et nous remettons en route. 30min plus tard environ le chemin débouche sur une petite vallée dégagée et surplombée d'une ferme inhabitée. L'endroit est magnifique. Orienté plein sud, nous faisons face au Mormont. Même si le thermomètre indique 0º, il fait chaud et être torse nu n'est absolument pas dérangeant.

Nous garnissons nos sandwichs comme à l'accoutumé d'une bonne dose de fromage et de jambon (aux truffes). Un régal simple et gourmand.

Nous avons du mal à repartir. Le chemin nous fait contourner le "creux des ruses" par le Nord. Une espèce d'immense trou dans la montagne profond d'environ 50m. Une fois cette difficulté passée, nous nous retrouvons au pied du mont. Nous ne le savons pas encore mais il ne s'agit pas du "vrai" mont Mormont et que son ascension va être délicate. Le chemin va en effet longer la crête menant au sommet du nord vers le Sud. La neige est épaisse mais soufflée et donc dure. La pente est forte et nous progressons à la manière d'un alpiniste muni de crampons. On tape l'avant du pied qui mord la glace et se hisse pour aller chercher le suivant. Nos raquettes ont ça de bien. Elles sont munies d'impressionnant crampon sous la pointe permettant de monter et à l'arrière pour éviter de glisser en descente. Le pied pivote complètement à travers le tamis de la raquette.

Nous arrivons en haut en nage. Le visage brillant de sueur et le souffle coupé. Les mollets ont bien chauffé et la pause est plus que la bienvenue.

C'est après en être redescendu que nous nous rendons compte qu'il s'agissait du Noirmont des Français et pas du vrai Noirmont qui culmine lui à peine 20m plus hauts... Nous devons donc remonter une fois de plus un mont similaire, sans toute fois répartir du bas.

Ce que le vrai mont ne gagne pas vraiment en altitude il le gagne en point de vue. Mieux exposé il offre la même vu que le Sala a l’Est mais permet aussi de voir toute la partie française à l'ouest. De là on voit les Rousses, toute la vallée vers bois d'amont, le mont de la Dole et encore plus que je n'ai su reconnaître.

De là on accuse une certaine fatigue et nous mettons sur le chemin du retour. Nous avalons les 5km de descente restant à la vitesse de l'éclair (environ 6km/h) pour rejoindre La Cure et repasser la frontière.

Nous sommes un peu rincés ce soir. Nous réalisons que nous n'aurions pas fanfaronné autant hier soir si nous avions passé les jours précédents avec autant de neige en raquettes.

Le tracé pour demain est encore incertain. Il n'est pas prévu d'aller sur la Dole, mais bon on se dit qu'on irait quand même bien y faire un tour.


Prêt pour le depart
L'ascension à travers champs
Les coussins de neige
Depuis le Sala
Le mont blanc surplombant le Léman dans les nuages
L'utilité des raquettes
Le contournement du creux
L'ascension du faux Noirmont
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Données sur l'étape du jour : 15,34km - 901m D+

Tracé de l'étape

La nuit fut reposante. La 4e fondue ayant eu raison de nous, nous nous étions couchés assez tôt. Les 9h de sommeil nous permettent de reprendre les forces nécessaires a l'étape du jour.

Nous sommes rodés maintenant. Nous faisons nos sacs rapidement, nous assurons tout de suite du bon séchage des chaussures pendant la nuit, remplissons les gourdes et faisons chauffer l'eau pour le thermos qui nous fournira du thé ou café chaud pour les pauses.

Vers 10h, nous nous mettons en route. Nous avons abandonné le tracé de la GTJ pour aller grimper au sommet du mont de La Dole en Suisse qui culmine à près de 1700m.

Le début du tracé nous fait passer au pied du sautoir a ski ou la dernière épreuve des Jeux Olympiques de la jeunesse a lieu. Des jeunes de 15-18 ans s'élancent et parcours 70-80m dans les airs. Ils cherchent à voler le plus longtemps possible, à atteindre la marque rouge la plus basse dans la pente dans l'espoir de se hisser sur la plus haute marche du podium et de faire résonner l'hymne de son pays dans la vallée.

Nous regardons quelques sauteurs et sauteuses puis reprenons la route. Rapidement, nous atteignons le bas des pistes des Rousses et ses départs de télésiège. Le parcours va longer une piste verte dans un premier temps. Du bas le mont est très visible. Il n'est qu'à une heure et demie de marche environ, mais paraît tout de même assez loin. On doit tout d'abord passer un col pour ensuite faire son ascension par le côté nord à flanc de crête.

Le mont est surmonté d'une immense sphère blanche que l'on prend tout d'abord pour un observatoire astronomique. Il domine les alentours. C'est clairement le plus haut mont du coin et on a hâte d'être en haut déjà.

Ça grimpe bien dès le début. À découvert tout d'abord le chemin nous mène rapidement dans la forêt et le gradient fortement. Nous décidons de couper à travers la forêt pour s'affranchir des pistes. La neige est profonde et la pente est très forte. Nous peinons à nous hisser en haut de cette pente. Je n'avais pas enfilé mes guêtres dont l'élastique fatigue un peu (après 30 ans de bons et loyaux services), car je n'imaginais pas qu'on rencontrerait autant de neige. En mois de 5 min, j'ai de la neige dans les chaussures et elles resteront humides toute la journée. Un peu contrarié par cette situation je bougonne un poil dans ma barbe, mais ne peux en vouloir qu'à moi même.

D'ici, on voit le reste du chemin à parcourir. La voie est claire et dégagée, mais se révèle très pentue sur la fin. Chaque pas est une marche glissante sur laquelle il faut s'appliquer. La route est en devers et met nos chevilles a rude épreuve. Complètement gelée et soufflée la neige ne casse pas sous l'appui et contraint nos pieds a maintenir cette position délicate et un peu douloureuse.

Une fois en haut, nous faisons face à une dernière difficulté avant de pouvoir longer la crête menant au sommet. Un escarpement rocheux sur la crête nous sépare en effet de la phase finale. Marvin et moi déchaussons pour grimper sans trop de soucis. Martin lui y va en raquettes. Je ne sais pas trop comment il trouve l'espace suffisant pour poser ses grands patins, mais parvient au sommet avant nous. D'ici la Dole est à portée de main au bout du chemin longeant la crête.

Le vent est plus fort ici et nous ne nous arrêtons pas avant d'être au point culminant.

En haut, et comme vous pouvez vous l'imaginer, la vue est incroyable. Une table d'orientation nous permet de localiser les massifs et on se prend compte qu'on peut voir une bonne partie des Alpes. On aperçoit même le lac du Bourget du côté de Grenoble, le lac d'Annecy, tous les contreforts des Alpes Côté suisse, Genève, le lac Léman et bien sûr au milieu le mont Blanc.

Chose curieuse lorsqu'on est en bas ou proche du mont Blanc, il est difficile de le reconnaître. Tous les monts paraissent a peu près de la même taille lorsqu'on est proche. D'ici le doute n'est pas permis. Il est vraiment plus haut que tous le reste. C'est le patron.

Nous nous abritons derrière la station du sommet pour prendre le thé au soleil et redescendons par le flanc sud.

Ce que l'on prenait pour un observatoire au sommet est en réalité un radôme, une immense sphère blanche en fibre de verre imperméabilisée renfermant un radar surveillant de trafic aérien suisse. Sa forme le protège ainsi du climat hostile en haut du mont.

En parlant de climat, on peut dire qu'on est verni. Pas un seul nuage depuis le début sauf le deuxième jour en arrivant à Mouthe, et encore ils annonceront les 20cm de neige fraîche ayant fait notre bonheur tout le reste de la semaine. On ne pouvait pas rêver mieux. De paroles de locaux, c'est très rare. On imagine mal faire nos randonnées dans le brouillard, le vent, la pluie ou la neige. Pour nous, la GTJ rime avec beau temps.

La descente est un vrai plaisir. Le sentier qui longe la crête plonge dans une forêt pour très rapidement déboucher dans une grande vallée parsemée de petite colline elle-même agrémentée de bosquets de sapin ou de bouleaux. Le balisage est peu visible, mais on connaît la direction globale à prendre. Du coup, tous les chemins sont possibles et chacun y va à son rythme et fait son itinéraire.

Nous nous retrouvons plus bas avant de remonter légèrement dans la forêt. On décide de s'arrêter manger au soleil sous quelques arbres qui ont les pieds au sec. On prend bien 45min de pause à profiter pleinement du moment. Si certaines pausent, midi se sont déroulées dans le silence et la contemplation, nous bavardons beaucoup aujourd'hui.

Nous nous essayerons aussi un peu à la gymnastique en tentant chacun notre tour au salto arrière. Sans succès bien sûr, sauf si l'objectif était le ridicule auquel cas on n’est franchement pas mauvais.

Nous reprenons la route. Il reste environ un tiers du parcours.

On arrive rapidement sur un parking permettant aux badauds de se garder pour faire l'ascension du mont d'où nous sommes descendus. On coupe à travers une forêt qui surplombe un cours d'eau en contrebas. On suit un goulet qui vient alimenter une plus grande vallée ou serpente la rivière en question. La neige est épaisse et forme encore une fois des coussins qui recouvrent les rochers autour du cours d'eau presque gelé. Un vrai bonheur, aucune trace. On se sent privilégié et seul au monde.

Le tracé remonte très très sec à flanc de la forêt du massacre sur laquelle est accroché notre refuge de l'autre côté. La face est exposée au sud et la neige change. Elle est beaucoup plus lourde et mouillée. Cela ne facilite pas l'ascension. Je remarque que les brindilles posées sur la neige se sont enfoncées de 5 bons centimètres. Leurs seuls poids à suffit à creuser ces mini crevasses. Imaginez le poids d'un homme, notre portance est très limitée.

Lorsque la neige fond comme ça, elle crée des sillons, des rigoles dans lesquels la neige s'écoule lentement vers le bas. Irrémédiablement attirer pas le bas les sillons se rejoignent pour en creuser de plus larges qui eux-mêmes se déversent dans d'autres. C'est rigolo d'imaginer ce circuit d'eau invisible en surface dont la présence est seulement trahie par l'apparence ridée qu'il donne à la neige. C'est comme si elle vieillissait en fondant. La neige fraîche c'est comme une peau de bébé toute douce, légère et brillante. Là, on est sur peau fripée et ridée qui disparaîtra bientôt.

Arrivée en haut de la forêt notre chemin est barré. La zone est interdite à tout promeneur pour protéger le biotope. Nous devons donc faire demi tour pour récupérer plus loin le tracé de la GTJ. Un détour d'un kilomètre qui nous fera prendre un GR temporaire qui empiète sur une piste de ski de fond. Cette portion ne sera pas très fun, mais on rattrapera rapidement un chemin plus adapté.

La dernière portion serpente dans les bois à la façon d'une piste de luge ou de bobsleigh. La trace découpe la neige épaisse en un ruban de la largeur de nos raquettes. Le pas est rapide, nous avons hâte d'arriver.

Le refuge est super. C'est une grande bâtisse toute en bas. Constituée d'une unique pièce haute de plafond avec une mezzanine où se trouve le dortoir. Au centre de la pièce du bas trône une immense cheminée en pierre surmontée d'une hotte en métal débouchant 4m plus haut dans le plafond.

Nous prenons une bière au soleil dehors avant de rentrer nous changer et mettre nos affaires à sécher. La soirée s'annonce plaisante. Nous lisons, jouons et buvons du vin chaud. Le tout bercé par une petite musique house distillée par notre hôte avec qui le courant passe déjà plutôt bien.

Je me mets pour ma part à la rédaction de cet article. J'ai pris mon habitude et s'il est toujours difficile de me lancer je le retrouve immédiatement plongé dedans et l'écris d'une traite. Je me rends compte par ailleurs que leur taille augmentée de jour en jour. Je pense que je suis de plus en plus à l'aise avec l'exercice qui mettait jusque là complètement inconnu. Je me prends presque à aimer ça.

Demain, on retrouve la GTJ, la vraie !


Le sautoir des JO de la jeunesse
L'ascension du col en devers
Sur la crête. Le Mont Blanc derrière
Un peu de grimpette pour accéder à la fin
Le radome de la Dole
Panorama bar
Seul au monde, choisir sa trace
Bloqué. Go go nature tmtc
Le refuge de la Frasse
8

Données sur l'étape du jour : 13km - 367m D+

Nous voilà repartis sur la GTJ. Ça rime, c'était fait exprès.

Le tracé d'aujourd'hui ne présente pas de difficulté particulière, mais nous ne regardons pas d'autres itinéraires de substitutions comme nous avions pu le faire les jours précédents. Il n'y a pas de points d'attentions à aller chercher aux alentours et sommes contents de la petite étape qui se présente.

Environ 13km de chemin avec un petit 400m de dénivelé.

Avant de partir, j'avais téléchargé le tracé gpx complet et l'avais découpé de façon à avoir les parcours enregistrés dans ma montre. Nous ne risquerions pas de nous perdre, le chemin est bien balisé, mais c'est intéressant de savoir la distance parcourue ou restante ainsi que le dénivelé restant. Le tracé change un peu d'année en année et ça nous permet aussi de garder une idée de la direction à tenir si nous décidons de partir hors piste. C'est d'ailleurs comme ça qu'on s'est rendu compte que nous faisons environ 3km/jours en plus qu'escompté originalement (à force de détours..).

Il est 9h30 quand nous quittons le superbe refuge de la Frasse. Je vous le recommande fortement, c'est un vrai bonheur. Tenu par la même famille depuis qu'il ne sert plus uniquement de refuge aux bûcherons du coin, on s'y sent chez soi. On s'imagine très bien y rester plusieurs jours pour profiter des longues soirées hivernales auprès de l'immense cheminée centrale à refaire le monde avec les autres randonneurs. Autour d'un café au lait ou d'un génépi d'ailleurs.

Nous traversons la forêt du massacre jusqu'à déboucher jusqu'à une vallée découverte. Nous apprendrons plus tard que la forêt était originalement appelée "Forêt de la Frasse", mais fut renommée au XVI suite à une bataille entre l'armée de Savoie et 600 mercenaires italiens engagés par le roi François 1er pour venir en aide à Genève assiégée. Visiblement, les Italiens en ont pris pour leur grade.

Nous ne sortirons pas de cette vallée jusqu'à la fin de l'étape.

La route est belle et le soleil chauffe déjà. Il fait environ 4º et nous avons enlevé toutes les couches. Je suis ainsi en tee-shirt manche courte. Nous marchons bon train au milieu de cet univers blanc maintenant familier. Nous montons et descendons les petites collines qui jalonnent le paysage. Nous parlons peu et marchons vite. Nous savons qu'à ce rythme nous atteindrons rapidement un village très proche de notre destination finale pour le déjeuner environ 3h plus tard.

On croise bon nombre de skieurs de fond à chaque fois que notre tracé nous amène près d'une piste. En pleine coupe du monde de biathlon, j'avoue les envier un peu. Qui n'a jamais envisagé de se mettre au tennis après avoir regardé Roland Garros ? Et bien moi c'est pareil, ça me chauffe bien. Je me vois déjà troquer les raquettes pour une paire de skis de fond le temps d'une journée.

Le soleil fait briller la neige molle. La réverbération est importante et chauffe notre peau. Au loin, des nuages apparaissent et viendront ternir un peu les paysages plus tard dans la matinée.

Comme prévu, nous arrivons vers 12h30 à Lajoux. Après un passage a l'Office du tourisme, nous prenons la direction du bar/bistrot "le chariot" pour un Jura Cola en terrasse. On se croirait dans un restaurant d'altitude sauf que les prix des consommations sont ceux d'un troquet à Sucy-en-Brie. On est tellement bien qu'on y reste pour le déjeuner. Purée de pommes de terre et petites saucisses locales. Le premier repas sans fromage depuis 8 jours !

Après un café nous repartons pour combler les 2km restants. Avalé en 20min nous voici déjà au refuge Nature Tret les Crets. Accueillis par Bernard que nous coupons dans son visionnage de l'épreuve individuelle de biathlon, on découvre encore une fois un super endroit. Ici tout paraît simple. Un poêle, des chambres propres et confortables et surtout.. un sauna !

Le temps qu'il se mette en chauffe et nous nous y enfermons avec Martin. 20min à suer tout le gras du fromage englouti et à discuter du voyage. On ressent maintenant le bienfait mental plus que physique de l'aventure. Même si nous savons que nous nous ferons rattraper très rapidement par nos vies professionnelles respectives, elles nous semblent, là, lointaines. Depuis quelques jours nous parlons des prochaines aventures à faire tous les trois et marquons quelques croix sur un calendrier mental. C'est comme ci on voulait déjà repartir. Comme si on en avait maintenant besoin, que l'aventure ne devait pas s'arrêter là. Car autrement que le voyage et la découverte de paysages différents c'est vraiment l'aventure qui compte le plus. C'est d'ailleurs pourquoi j'avais décidé instinctivement de faire cette randonnée originellement suite a un article dans le magazine "Les others" qui prône cette philosophie et avait classé la GTJ comme l'une des dix plus belles randonnées de France. J'espère que cette motivation ne baissera pas avec le temps et que j'aurai d'autres choses à vous raconter cette année.

Demain on a le choix entre 15km vers notre dernier refuge avec un petit dénivelé sympa ou... bien plus extrême : 30km et les deux plus hauts sommets du massif. On verra on verra.


Notre terrain de jeu de la journée
Marcher oui. Mais avec style.
Bien s'hydrater avant un sauna
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Données sur l'étape du jour : 16km - 592m D+

Ça sent la fin.

On sait qu'aujourd'hui le refuge de ce soir sera le dernier. Que ce sera le dernier repas "surprise" où notre hôte trouvera un moyen de nous surprendre encore dans l'utilisation du fromage. Que nous nous retrouverons tous les trois dans la chambre pour un temps calme et jouer au tarot. C'est sûrement après avoir fait mentalement le tour de cette pensée ce matin qu'inconsciemment je me fais rattraper par les tracas du quotidien. Le mur du lundi se précise et il faut freiner pour ne pas le percuter à pleine vitesse.

Nous quittons Bernard avec qui nous aurons beaucoup discuté la veille et le matin même. Un bonheur de refuge. J'aurai bien emporté un pot ou deux de sa confiture de poire, ou de son pain cuit au four traditionnel. Bernard c'est un bout de pays. Ancré dans le paysage il rayonne par sa bonhomie et sa gentillesse. Je n'imagine pas que quelqu'un puisse en vouloir ou ne pas aimer Bernard. Bernard c'est l'archétype du chic type.

La neige a quitté les arbres depuis quelques jours, mais elle reste présente partout en surface. Mouillée, gelée, fraîche ou soufflée tout dépend maintenant de l'exposition de l'abri au vent ou a l'altitude dans une moindre mesure. Nous aurions sûrement pu faire cette étape à pieds, mais nos raquettes apportent du grip et ne nous gênent pas. En revanche, cela nous évite de devoir les porter sur le sac. Le choix est vite fait.

Nous marchons bien. Le chemin monte tout d'abord sur une espèce de plateaux pour replonger ensuite à travers une forêt de Fresnes dans une plus grande vallée.

Chacun est dans ses pensées. À quoi peuvent bien penser les autres ? J'espère qu'ils ne sont pas comme moi pris dans leurs tracas parisiens comme aspirés dans des sables mouvants. J'essaye en vain de me changer les idées en me concentrant sur les petits détails qui m'entourent, mais en vain. Les formes que prennent les collines blanches comme des vagues d'écume, le gris du ciel venu voiler le soleil et lisser les reliefs ainsi que les longs fils de fumées des cheminées prisonnières entre deux couches d'airs, incapables de s'élever et de sortir du vallon ne parviendront pas à me faire sortir de cette torpeur.

On sort, nous, du vallon en montant une côte qui débouche dans un vallon plus à l’Ouest. Là en longeant le versant nord, je me stoppe net. J'aperçois au loin un groupe de grands animaux qui se détachent sur le blanc de la neige.

J'interpelle mes camarades et commencent les discussions sur la nature des animaux. Connaissant un peu la faune locale, il ne peut s'agir que d'ongulés (cerfs, chevreuil, chamois, sanglier..) ou de loups. La présence de ce dernier dans le secteur ayant été confirmée par Bernard la veille ce n'est pas complètement improbable. La chance aurait peut-être enfin tourné !

Nous nous mettons en marche pour nous rapprocher rapidement. On oublie le tracé de la GTJ et file droit sur les animaux. Nous sommes rapidement bloqués par une vallée béante profonde de 20m. Impossible de passer on doit la contourner. On garde les yeux rivés sur le groupe d'animaux qui nous a visiblement remarqués. À mesure qu'on approche, on reconnaît de plus en plus l'animal. De fourrure sombre marquée d'une tache blanche sur la tête et l'arrière-train, c'est sans aucun doute un chamois. Le groupe de 6 individus remonte vers l'orée de la forêt jusqu'à disparaître presque complètement.

Nous reprenions notre route quand je remarquais que l'un d'eux nous observait encore. Sûrement attendait-il qu'on s'éloigne suffisamment pour faire sortir le reste du groupe de nouveau.

Enchantés par cette rencontre animale, nous reprenons la route avec des idées neuves et fraîches quand tout d'un coup surgissent de nulle part deux attelages de chiens de traîneaux. Ils glissent sur la neige entourée du vacarme d'une meute à pleine vitesse. Moment improbable, comme suspendu dans le temps. Trop d'animaux en si peu de temps, on n’était pas habitués.

Plus tard, nous nous arrêtons à l'auberge guinguette pour manger. La bâtisse est entourée d'oies, poules et autres dindons qui semblent évoluer en totale liberté. C'est à se demander s'il y a vraiment des renards et loups dans le coin.

Nous quittons l'enchaînement de vallées et vallons dans lesquels nous étions depuis ce matin. Nous grimpons sur le long d'une crête qui nous hisse et nous offre une vue spectaculaire sur les vallées du haut Jura. Sur la gauche à l'est surgit une impressionnante chaîne montagneuse aux allures presque alpines. Dénuée de végétation, sa crête s'élève au-dessus du Jura par une série de parois verticales et domine son monde. Il s'agit des trois plus hauts monts du Jura. Ils se font suite, reliée par ce fil de terre et de roche.

En face, au sud, un mont pyramidal dont j'ai oublié le nom. Taillé comme un toblerone il tranche avec ses voisins de l'autre côté de la vallée par une végétation touffue et dense presque jusqu’au sommet.

Enfin sur la droite, à l'est, des chaînes de monts aux reliefs plus doux séparées par des vallées que l'on imagine seulement. Elles tracent des formes géométriques en dents de scie dont les couleurs unies s'estompent à mesure qu'elles s'éloignent de nous.

Le tracé nous fera redescendre dans une combe occupée par une ruine que les arbres semblent habiter puis passer dans un vallon. Nous le remontons en pente douce jusqu'à atteindre un col duquel nous apercevons notre refuge en contrebas.

Le refuge du Bernois est magnifique. Nous sommes toujours surpris de découvrir des endroits de plus en plus chouettes. Tout en bois, il a la particularité d'être décoré avec beaucoup d'objets africains sûrement collectés au fil de voyages et de cadres photographiques. Des tapis orientaux jonchent le sol devant le poêle à bois et un piano droit vient compléter ce dessin surprenant et charmant.

Nous abordons cette dernière soirée avec sérénité. Toutes les bonnes choses ont un fin.

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Le refuge du Berbois
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Données sur l'étape du jour : 14,9km - 525m D+

Tracé de l'étape

Pour notre dernier réveil, on prend notre temps. Nous sommes les derniers à descendre dans la salle commune. La tenante, Laurence, s'inquiétera d'ailleurs de nous voir traîner ainsi, que "l'heure tourne" et qu’on devrait peut-être y aller si on ne voulait pas arriver de nuit à Giron.

Nous avons passé la soirée avec un groupe d'habitués venu faire du ski de fond et un couple de Suisse venu profiter du week-end dans la neige. On s'entend très bien avec. Philippe, un membre du groupe de jeunes retraités skieurs nous rejoindra d'ailleurs pour une partie de belote endiablée.

Nous traînons les pieds pour quitter l'endroit. Peut-être parce que nous y sommes bien. Peut-être parce que nous sommes fatigués ou tout simplement peut être que nous étirons inconsciemment ce dernier matin en refuge.

Nous déciderons plus tard de ne pas suivre le tracé prévu par la GTJ, mais d'aller grimper en haut du mont Chalam situé un peu plus au Sud. C'est celui que je décrivais hier comme le "Mont Toblerone". Philippe nous en avait vanté la vue en haut et comme nous ne sommes pas fatigués, la question ne se pose pas vraiment.

Nous commençons par suivre un chemin pédestre qui nous amène sur une piste de ski de fond. Nous réalisons que nous ne sommes pas sur le bon chemin et décidons de couper à travers bois pour rejoindre un chemin repéré un peu plus haut. On file droit et avalons deux belles pentes coup sur coup pour atteindre un chemin forestier qui longe une crête qui s'élance sur le Chalam.

On discute beaucoup. On imagine une soirée de restitution de la GTJ pour nos potes à notre retour. Les blagues fusent, des souvenirs se créent et le trajet passe en un rien de temps.

Le sentier disparaît dès lors que la crête se fond dans une forêt plus épaisse qui s'apparente en fait comme les contreforts du mont. On redescend un vallon pour traverser une rivière recouverte de gros coussins de neige.

Ici, il n'y a plus de chemin, plus aucune trace. On voit où est le mont et on décide de partir à son ascension à travers la forêt. La pente est forte. C'est étrange, le mont a vraiment la forme d'un gros triangle qui se découvre sur les 20 derniers mètres du sommet.

Notre progression est lente, mais nous arrivons facilement en bas du dernier mur d'ascension. L'accès au sommet se présente comme une bande neigeuse d'environ 40m qui monte en ligne droite jusqu'au sommet. Orientée au nord et entourée à droite et à gauche par deux bosquets de sapins, la toute fin est complètement découverte, permettant de voir à n'importe quel moment le but final.

La pente est vraiment forte, proche des 60º. La neige est assez épaisse et chaque pas demande beaucoup d'efforts. Je ne sais pas s'il est plus simple de marcher dans les pas de quelqu'un d'autre ou dans la fraîche. Nos corps s'allongent sur la paroi, nos genoux se plantent dans la neige et nos mains aussi parfois. Cette utilisation dépasse très largement le cadre prévu d'utilisation des raquettes. Elles ont beau être méga perfectionné, ce ne sont pas des chaussures d'alpinisme.

Arrivé mi-parcours environ, l'effroi me traverse à l'idée que nous faisons sûrement une bêtise. Je fais part de mes inquiétudes au groupe et Marvin réalise aussi que ce n'est pas safe. On connaît tous les deux plutôt bien les facteurs d'avalanche.

Avec le recule, c'est à ce moment-là précis qu'on ait dû arrêter l'ascension. On aurait dû redescendre les 20m parcourus et trouver une autre voie plus loin. Mais nous continuons à avancer.

J'indique à Martin un peu plus haut de ne pas tirer tout droit vers le mont, mais de rejoindre au plus vite le bosquet de sapin sur la droite. Marvin rejoindra celui sur la gauche et je ne tarderai pas à rejoindre Martin rapidement.

À ce moment, on est en sécurité. Sous les quelques arbres, la neige est fine et gelée. Il nous reste 10-14m à parcourir à découvert dans la pente pour vaincre ce putain de Toblerone à la con.

Nous ne sommes plus sur une très grande plaque de neige comme nous l'aurions été si nous étions restés au milieu de voie, mais je sais que le risque est là. Martin est passé. J'y vais à mon tour et me concentre sur les appuis. Je ne vois plus Marvin d'ici, mais j'imagine qu'il est dans la même posture.

C'est vraiment ce genre de moment où on peut se retrouver complètement paralysé, où notre esprit pourrait nous interdire d'avancer. Pour autant, il faut aller de l'avant, il est trop tard pour faire demi-tour et personnes ne pourra nous aider maintenant.

J'arrive en haut et vole rejoindre Martin qui vient de récupérer Marvin. Tout le monde est là. On se congratule un peu et s'assoit sur le banc. Les regards sont entendus et même si on commence à parler de ce qui vient de se passer, on n' a pas encore analysé le truc. Ce n'est que 15mn plus tard sur le chemin de la redescente que je m'arrête pour faire le point. Je m'en veux de ne pas avoir fait arrêter la cordée dès lors que j'ai réalisé la situation. Plus tard dans les arbres on avait déjà passé le point de non-retour, mais à ce moment on aurait dû rebrousser chemin. Cette aventure sans gravité me servira de leçon et je suis en colère contre moi-même.

J'ai longtemps hésité avant d'écrire ce passage dans ce carnet de récit et de le raconter tel quel sans rien cacher. Je pense qu'il est important pour moi de le coucher sur le papier, mais aussi de garder une trace qui pourra se rappeler à nous et servira de témoignages lorsqu'on viendra dédramatiser la situation.

Nous retrouvons un chemin qui nous amènera plus bas dans la vallée qui mène à Giron. Peu de temps après la neige disparaît et la forêt reprend ses droits. On retrouve les mêmes paysages qu'au tout début de la randonnée. La boucle se boucle sans qu'on s'y soit attendu, comme si c'était entendu.

Les reliefs sont plus escarpés à mesure qu'on progresse. Les vallées et vallons que nous traversions sans peine deviennent profonds et larges et des falaises font leurs apparitions leurs flancs.

Notre chemin est de moins en moins praticable. Cela fait visiblement plusieurs années qu'il n'a pas été entretenu, car des arbres l'ont colonisé créant ainsi une haie de branches et de troncs. Nos sacs à dos, affublés des raquettes nous gênent trop ici . Il est plus facile d'avancer en contrebas sous les grands sapins dont les épines recouvrent le sol d'une couche épaisse empêchant la pousse d'arbres nouveaux.

Nous retrouverons plus tard la GTJ que nous avions court-circuitée. Le chemin serpente dans la forêt, nous offre quelques bandes neigeuses et quelques points de vue sur les grandes vallées déneigées de l'Ain qui apparaît devant nous.

Nous terminons les 5km restants en une bonne heure seulement.

Nous arrivons à Giron par la route. Les petites pancartes indiquant le parcours s'arrêtent en son centre devant une auberge dans laquelle nous irons prendre une bière ou deux salvatrices.

Nous refaisons le parcours, parlons des prochaines randonnées ensemble, des choses qui nous ont marquées, qu'on retiendra et qu'on emmènera avec nous.

Ce voyage marque un bon nombre de premières pour nous. Ce n'est pas la fin, mais le début d'une aventure ou d'une envie d'aventures. Nous sommes certains que bien d'autres premières suivront.



Les gros coussins de neige
La dernière partie de l'ascension du Toblerone
Le repos après la montée
La forêt dense et sauvage
Fin du périple