Carnet de voyage

Aller-simple pour ailleurs

Dernière étape postée il y a 692 jours
Je suis reparti à Gaziantep, je ne sais pas trop ce qui m’attend après.
Mai 2022
7 jours
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Jour 1, Gaziantep.

Me revoici dans la vaillante Antep. Qui l’eu cru ? Pas moi en tout cas. Quelle étrange sensation que de retrouver une ville que je pensais ne plus jamais revoir. Rien n’a vraiment changé, les réfugiés syriens sont moins nombreux au bord de la route laissant vides leurs aplaties de cartons aplatis. Elles se font maltraiter par les roues des voitures, au gré du vent et des feux de circulation. Cette ville qui n’est pas accueillante avec ses pics, ses arêtes, ses pentes et son sable et sa terre. C’est une ville difficile à maîtriser Antep, elle est rude, à la manière du visage brute de ses hommes qui semblent avoir vécu mille vies.

Malgré ma carte SIM qui m’a lâché au début du voyage, mes retrouvailles avec la ville et avec mon amie ont été douces. Il faut dire que je me laisse porter par le courant et que c’est toujours un plaisir de suivre Merve à travers la ville d’autant plus que je n’ai pas à bredouiller quelques mots en turc. Langue que je ne maîtrise même pas dans ses bases, oui j’ai honte mais je vous emmerde.


J’ai pris un aller simple, j’ai réservé deux nuits ici. Je ne sais pas ce que je ferai dimanche. Rentrer à Istanbul et mettre fin à ce voyage, retourner en cours après des semaines d’échec scolaire de culpabilisation entre idées noires et crises d’angoisse, retrouver les gens de ma fac, et puis mon appart sale et dérangé. Ou bien continuer mon voyage vers de nouvelles contrées, vers le ailleurs en Turquie ou bien vers le large, à Chypre par exemple. Je ne sais pas. Ce que je sais c’est que je suis là, que le mini frigo qui était débranché est très bruyant mais tient au frais ma bouteille d’eau de la chaleur de ma chambre, que dehors le vent souffle et s’engouffre dans mes fenêtres faisant siffler l’air comme une présence.

J’ai l’impression de fuir en partant sans cesse d’Istanbul, la semaine dernière je suis allé à Bodrum, j’ai tenu un carnet aussi mais il est resté privé, pour moi, cathartique. J’ai cette impression de sans cesse fuir la vie qui m’attend là bas, on me dit que c’est plutôt un mouvement, une action de bouger presque résistante. Peut être, la narration est plus sympa. Mon frère me dira d’arrêter de faire le dark sasuke, mon père de retourner en cours.

On verra demain déjà ce qu’il en est de tout ça. Il est minuit passé, la journée a été longue, it’s time to sleep.


A plus, le zin

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Gaziantep, jour 2

La vie est plus belle parfois, elle s’envole dans une parenthèse de détails et de sourires, éphémères mais nécessaires. J’ai de plus en plus d’affection pour cette ville, perdue dans le désert Anatolien, habitée par deux millions d’âmes entre conservatisme turc et milliers de réfugiés syriens. C’est une triste ville mais tellement attachante, on la sent brisée, reconstruite à la hâte peut être, dans l’indécision, dans une forme d’inconscience aussi. Perchée à une quarantaine de kilomètres de la Syrie, on ne ressent toutefois pas de poids particulier, ici il n’y a pas la guerre, il n’y a pas de mort, il y a des gens qui vivent, qui survivent pour beaucoup aussi, mais il y a la vie de ceux qui résistent dans le ventre de la Turquie, loin des riches métropoles égéennes ou des puissantes Istanbul et Ankara. Il y a quelque chose d’organique sous la poussière de la vie, dans le regard des gens aussi, on est pareils eux et nous, les occidentaux, on est là, on cherche quelque chose à faire de nos dix doigts, de nos vies. La vie est étrangement rythmée, le soir, même le samedi, il n’y a pas grand monde dans les rues. Les gens restent chez eux, il n’y a pas beaucoup de « vrais » bars, de ceux où on va pour parler fort et se mettre une caisse. Il faut connaître cette ville qui semble à la fois si petite et si tentaculaire. C’est une drôle d’impression que de croire qu’on se reconnaît et finalement se rendre compte qu’on est jamais passé par là. Il y a quelque chose d’étrange dans cette histoire, de fascinant aussi.


Vite passée cette journée avec Merve à parler dans les rues exiguës de la vieille ville, dans les cafés et puis dans les transports. On a marché à la race aussi. On a pas de thunes pour prendre le taxi, on est pauvres nous autres. Pour autant demain c’est déjà la fin. Je n’ai pas pris de retour, un aller simple pour Antep et puis deux nuit dans le Nil Hotel, glauque mais suffisant. Vint alors la question : et demain, ou serai-je ? Vais-je rentrer à Istanbul pour retrouver les cours et puis ma morne vie stambouliote que je tente de fuir depuis bien trois semaines, ou bien vais-je prolonger le voyage ? Partir à l’aventure depuis Gaziantep, vers l’inconnu, vers l’ailleurs. Oh et puis merde on a qu’un vie, fait chier je me casse, je continue un peu le périple. Je réponds à cet appel, celui du grand large. Demain je poserai mes valises à Chypre, Nicosie. Je ne sais pas trop comment ça va se passer parce que le pays est coupé en deux, entre la partie grecque dans l’UE et la partie turque, je dois passer la frontière et la zone tampon entre pour rejoindre mon Airbnb. On verra bien, mais je n’ai toujours pas de carte de SIM qui marche parce que le gouvernement a bloqué mon téléphone. Je deconne même pas. Après six moi, si on n’a pas enregistré son téléphone avec son passeport, ils shutdown le téléphone. Me demandez pas comment ça marche, tout ce que je sais c’est que demain dans la journée ça devrait de nouveau marcher, en tout cas j’espère.

Je ne sais pas si je suis très serein à l’idée de partir à Chypre demain mais je sais que je ne veux pas retourner à Istanbul pour le moment et que deux nuits à Nicosie ça va pas me tuer. Pour autant, sans téléphone qui marche, sans vraiment savoir comment aller de l’aéroport turc à l’appart grec, sans avoir préparé mon départ fait dans la précipitation sur une connexion très limitée, je ne me sens pas hyper confiant. Mais c’est aussi ça l’aventure, dépasser ses doutes et ses peurs. Si j’ai roulé ma bosse au Kurdistan turc, à la frontière syrienne et puis en Irak je peux bien aller à Chypre non ? Non ?

Allez let’s go to Cyprus putain.

Gaziantep était super, je reviendrai sûrement ici un jour. Il est temps d’aller ailleurs, d’ouvrir une nouvelle parenthèse, courte mais probablement unique.


A demain, le zin

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Gaziantep, jour 3, un peu avant midi.


J’attends, je suis dans ma chambre d’hôtel, assis au milieu de mes affaires et j’attends. J’attends que vienne l’heure de me lever de rendre les clés, j’attends qu’arrive le moment où je devrais marcher vers l’arrêt de bus pour l’aéroport. J’attends aussi que l’angoisse passe, que le bus, et puis l’avion, et puis le bus à nouveau, passent. J’attends ce soir pour pouvoir dire que je suis là bas, sur cette île pas si loin du Liban et de la Syrie encore une fois. C’est comme si je tournais autour de ce pays sans cesse, comme un fruit que je veux cueillir mais dont je sais son impossibilité. Je suis attiré par ces panneaux, par ces noms que je vois que j’ai tant de fois entendu, synonymes de mort, de guerre, de dévastation. J’ai longé sa frontière d’ouest en est, j’ai vu au loin ses villes, les barbelés et les miradors, j’ai vu le désert aussi comme un pays endormi.

Tout à l’heure je serai à Chypre, je traverserai la zone tampon et puis je serai dans l’UE. On en parle jamais mais cette ville aussi, Nicosie a été coupée en deux. Séparée en son centre entre grecs et turcs par des généraux zélés. Non la guerre n’apporte rien de bon et c’est bien le sentiment que j’ai en revenant à Gaziantep et puis en vivant en Turquie, c’est que la violence entre les peuples n’entraîne rien de bon à part la destruction et l’aculturation d’un territoire. Si le vivre ensemble est une utopie, les frontières sont encore plus perverses et ce que j’ai pu voir : les villes détruites, la peur dans les yeux des gens, les enfants jouant au milieu des ruines et des poubelles ; ne peut que me conforter dans cette execration de tout ce que représentent ces gravats à mes pieds.

Un jour peut être j’irai en Syrie, en attendant je me rends dans un autre pays meurtri, il y a de cela quelques décennies comme Kiev aujourd’hui, Sarajevo ou Diyarbakır hier. La mémoire prend une place plus importante dans mes voyages depuis que je suis en Turquie, comme le besoin de voir pour le croire, d’entendre ceux qui l’ont vécu, de se recueillir sur les lieux des grandes catastrophes de l’homme moderne. Je ne pensais pas aller à Nicosie un jour comme je ne pensais pas revenir à Gaziantep, je ne sais pas où demain m’emmènera, dans un pays plus apaisé, moins traumatisé ou bien en ferai-je ma vie de ces mots que l’on crie parce qu’on ne peut les murmurer, de ces terres que l’on salit pour que plus personne ne puisse les aimer.

Je pensais aller en Iran en mai et puis finalement non, peut être le mois prochain, peut être une autre année. Il y a quelque chose de vertigineux dans le fait de savoir que la fin de cette année approche, dans 1 gros mois je partirai, je rentrerai pour la France. Il me reste un mois et pourtant tant de choses encore à faire, tant de lieux à voir, tant d’histoires à écouter.

Le soleil est brûlant sur le bitume d’Antep, j’aurai à peine 2 heures pour partir de la ville et décoller, j’espère que j’aurai le temps, les bus il y en a pas beaucoup pour l’aéroport et ce serait bête de rater son avion. Je n’ai pas pris de retour depuis Nicosie encore, je n’en ai pas pris parce qu’on ne sait jamais.


À plus tard, le zin

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Jour 3, Nicosie, soir.


Ainsi s’achève cette longue journée animée par l’angoisse et une forme d’errance. Une errance parce que je semblais déambuler sans but ou plutôt sans envie. Comme si ma motivation à découvrir cette ville s’était étiolée au fur et à mesure que le voyage se concrétisait. Un peu d’amertume aussi, étant donné la prix du taxi aussi cher que le billet, le retard de l’avion, l’attente dans les embouteillages pour traverser la zone démilitarisée, je me suis retrouvé ce soir excédé, usé même par le voyage. Est-ce le voyage de trop ? Est-ce trop pour moi ? Avec mes kilos en trop, mes médicaments et ma condition physique déplorable, couplés à mon instabilité de ces dernières semaines. Peut être pas, on verra demain, à tête reposée mais ce soir je n’avais plus de jus, la carlingue ne redémarra pas. J’ai fait quelques centaines de mètres pour arriver au restaurant et me délecter d’un excellent repas aux accents gréco-romains. Et puis ensuite je vais dormir, pour simplement un peu de repos qui ne fera pas de mal. L’appartement malgré le confort du lit est vraiment pas top, il est bruyant, mal équipé et la promiscuité avec la voisine et son gosse n’est pas le truc le plus agréable du monde. Je suis en périphérie, je ne suis pas assez fortuné pour aller dans le centre de Nicosie, je me suis installé dans un bâtiment aux allures de HLM où les murs sont fins et les appartements communiquent pas des sortes de sas assez étranges j’espère que personne ne vit avec moi dans cet appartement comme j’ai pu le voir dans des vidéos sur YouTube. Le bâtiment en lui même est aussi assez inquiétant en réalité, le petit hall est ouvert de part en part faisant qu’il y a toujours un fort courant d’air dans la cage d’escaliers. Les fenêtres de longs couloirs obscurs s’ouvrent sur la nuit noire et le parking avec son plafond bas s’étend sur tout le rez-de-chaussée du bâtiment, celui-ci tenant étrangement sur des piliers. De ce que j’ai vu Chypre ne ressemble pas vraiment à la Turquie, je dirais que ça a plus l’air d’être une plaine italienne qu’une carte postale anatolienne. Il y a beaucoup de champs et puis la mer, le paysage me rappelle la Grèce mais aussi quelque chose qui gait penser au sud de l’Italie. Demain dans la ville je m’imprègnerai bien mieux de l’atmosphère de la ville et de son style. Il y a beaucoup de musées à visiter et de coins à voir, ça va être dense parce que je n’ai finalement qu’une journée et je ne veux pas m’éterniser mardi ici. J’ai aussi besoin de retrouver Istanbul et surtout de me reposer. Peut être même de réfléchir à ma vie, c’est comme si ce que je fuyais me rattrapait. Ce n’est pas agréable. Mais c’est la fatigue, demain j’irai tranquillement et puis on verra bien pour le retour, on va pas se prendre la tête pour si peu.


Bisous, le zin