Carnet de voyage

HEOLIAÑ EN MÉDITERRANÉE

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Aurélien David est un artiste qui entame en août 2016 depuis Le Havre un voyage photographique autour de la Méditerranée avec son voilier Heoliañ.
Août 2016
70 semaines
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Du 5 août au 13 novembre 2016 
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Publié le 13 juillet 2016
Livre à l’origine  de mes envies de voyage en mer.

À l'âge de quatre ans, mon père m'emmène dans un immense entrepôt rempli de bateaux alignés les uns au-dessus des autres, comme s'il agissait de la bibliothèque d'un géant et moi, d'un nain. Il m'en désigne un. Il est jaune et allait devenir son premier bateau, un jet 475 avec des voiles de régate. Chaque été, nous naviguions à la journée en Corse. Plus tard, ce n'est pas une passion, je préfére les filles sur la plage aux navigations familiales.

Un jour, à l'aube de mes vingt ans, je découvre sur une étagère dans la cave de mes parents, un livre. « La Longue Route », écrit par Bernard Moitessier, sorte de gourou des mers, navigateur célèbre qui y raconte son voyage autour du globe, en solitaire, sans toucher terre. Ce livre est pour moi un choc. J'y découvre que le voilier est un moyen de voyager autour du monde, de faire voyager son univers, autour du monde. Bateau-maison. Depuis ce jour, je rêve d'acheter un voilier, de vivre à bord et cela ne me quitte plus un instant, cela devient une fin en soi. J'ai habité à Amiens, à Lyon, à Paris, à Marseille, en appartement, en maison, avec toujours cette obsession.

Il y a eu le temps des croisières côtières en famille en Bretagne et dans e Sud puis en école de voile avec les Glénans. Jusqu'au jour où j'ai eu envie de goûter au large. Embarquement comme équipier sur un vieux gréement – un pilote côtier norvégien construit en ferro-ciment. Le voyage ? Gibraltar-Les Canaries, 8 jours et 7 nuits, à deux. Un petit parfum d'hauturier qui m'a donné envie de traverser l'Atlantique, ce que j'ai fait des Antilles jusqu'aux Açores (21 jours et 20 nuits) puis des Açores jusque Gibraltar (12 jours et 11 nuits).

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Façade des Docks Vauban en cours de réhabilitation, 2016. 

Septembre 2015. Je me rends au Crouesty, port situé à la sortie du Golfe du Morbihan, pour visiter un Flot 18. Je rencontre Christian et Noëlle, ses propriétaires, qui le vendent après vingt ans de navigation essentiellement en Bretagne Sud. Le voilier est à sec, ce qui me permet d'examiner l'état de la carène et de la quille. À peine l'ai-je vu que je sais que c'est avec lui que je veux commencer réellement ma vie de marin. C'est avec lui que je veux voyager.

À la fin du mois d’octobre 2015, je le convoie avec mon père en une dizaine de jours jusqu'au port Vauban, au Havre, où j'ai réservé une place. Ce convoyage se fait non sans craintes car c'est la première fois que je suis « capitaine » de mon propre voilier, voilier que je n'ai pas eu le temps d’apprivoiser, bien que Christian me fait l'amitié d'une prise en main durant un après-midi. Le lendemain, nous appareillons sans tarder avec mon père. Après cinq jours de navigation, nous sommes bloqués pendant trois jours à l'Aber Wrac'h et je perd confiance, ne voyant pas la météo s'améliorer depuis que nous avons déchiré le génois. Je vois s'approcher la fin du mois d’octobre et avec elle, la mauvaise saison. Naviguer en Manche avec les difficultés que cette mer représente me décourage et je dis à mon père « on est pas assez bon, ça ne va pas le faire ». David, un skipper professionnel basé à l'Aber Wrac'h, me bouscule à bon escient pour que nous finissions le convoyage « Mais vas-y là, vas-y avec ton père au Havre ! », il donne mon génois à réparer au chantier associatif du Père Jaouen qui nous le rendent dès le lendemain, réparé en un temps record. Après avoir passés le Raz Blanchard et le Cap de La Hague dans des conditions très sportives, il me semble que les dieux sont de notre côté, ils nous autorisent à rallier le Havre pour que je puisse préparer Heoliañ au voyage et réaliser mes rêves. Il faut lire les signes… Une semaine après, les conditions météo n'étaient plus propices au passage du Raz Blanchard et il faut le reconnaître, il aurait été au-dessus de mes capacités de finir le convoyage par voie maritime.

Nous arrivons le week-end du départ de la course de la Transat jacques Vabre. C'est la fête dans la ville. En m'amarrant au port Vauban, je sens une odeur particulière, comme une odeur de biscuit. C'est l'odeur du café grillé en cours de torréfaction, qui, au gré du vent, se promène dans la ville. Je passe l'hiver au Havre, fait connaissance de mes voisins de ponton dont beaucoup vivent sur leurs voiliers. Nous formons un village dans la ville. Une communauté flottante où chaque « salut ! » se transforme en palabre. Aussi, j'identifie mes envies, les couche sur papier, les met en forme, les partage. Je veux aller en Méditerranée pour photographier ses habitants et développer les images à l'aide de techniques de tirage photo insolites. Je commence le travail au Havre en photographiant mes amis, mes connaissances et développe leurs portraits non pas avec du pétrole, mais avec du café, en fonction de mon expérience de la ville et de son imaginaire, car Le Havre et le café, c'est une histoire qui remonte à sa création par le roi François 1er en 1517 pour besoins commerciaux de la bourgeoisie normande. On choisit d'appeler la cité : « Le Havre de Grâce ».

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Publié le 3 novembre 2016
Heoliañ amarré au port Vauban, au Havre, 2016. 

Heoliañ (du breton « exposer au soleil ») est un Flot 18 dessiné par Sylvestre Langevin et construit en acier par un soudeur professionnel en 1977. Petit voilier de voyage costaud et ayant fait ses preuves lors de voyages précédents, notamment autour de l'Atlantique, il mesure huit mètres et pèse trois tonnes et demi. Que veut dire dix-huit ? Dix-huit pieds ? Dix-huit mètres ? En fait, c'est un rapport mathématique appelé « jauge » établit par les organisateurs de courses de voiliers et rendue obligatoire auprès de leurs concepteurs. La plus connue pour le Flot 18, c'est le « Tour de France à la voile ».

Je voulais un voilier de la veine de ceux de la « Génération Moitessier », costaud et en métal. Heoliañ étant mon premier voilier, je le voulais suffisamment petit pour ne pas me laisser dépasser ses besoins et le cerner dans ses limites, c'est à dire avoir conscience de ce qu'il est capable de faire mais aussi de ne pas faire. Question place à bord, un petit voilier pour un solitaire ou pour deux, ça va. Question budget, il y a une règle simple : à chaque mètre de longueur de coque supplémentaire, le budget est multiplié par deux. Les emménagements sont réduits au minimum, du simple et du solide pour une fiabilité maximale, vitale en voyage où on doit la plupart compter uniquement sur soi-même, comme par exemple lorsqu'on navigue loin des côtes. Un dicton marin résume assez bien cela : « petit bateau, petits problèmes ». Entretien moins coûteux, réalisable soi même, pas trop long, histoire de faire autre chose aux escales que de bricoler.

J'ai donc rêvé d'un petit voilier en métal et en suis venu à découvrir sur la toile le Flot 18. Rêve d'écran transformé en une apparition, au hasard d'un chantier naval de Paimpol, alors que j'y faisais un stage avec une école de voile. Ce même voilier, je le revois plus tard, mais à l'eau cette fois-ci : aux Açores. Ce voilier appartient à un couple de jeunes moniteurs des Glénans en voyage, sur la route du retour vers l'Europe depuis les Antilles. Cela me rassure sur les qualités de ce modèle. Mais plus que tout, les photographies de leur blog de voyage où on voit leur Flot 18 au mouillage en Afrique, en paix, pendant qu'ils vont chasser avec un arc et des flèches ou qu'ils font la sieste sur du sable fin, à l'ombre d'un baobab, me confortent dans mon choix.

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Publié le 13 juillet 2016
Heoliañ est  grûté à la zone technique de l’Escaut , au Havre, 2016.

Juillet 2016. Heoliañ est grûté à la zone technique de l’Escaut où il va passer un mois au sec. Au programme, suppression des passes coques des toilettes et de l'échappement de l'ancien moteur inboard, avec l'aide de Dominique, soudeur professionnel chevronné, à la retraite depuis peu, qui soudait l'intérieur de cheminées des raffineries. Dominique est humble, passionné, généreux.

Après avoir démonté les passes coques, on se retrouve avec trois trous dans la coque de 10 cm de diamètre. Dominique intervient alors avec son arc à souder, son acier en bâtonnets et des plaques de métal pour boucher les orifices. Cela est malheureusement plus compliqué que prévu : l’acier utilisé dans la construction est du « corten », difficile à souder mais hyper résistant à la corrosion. Je ne vais pas m'en plaindre ! Si besoin la prochaine fois, je saurai qu'il est difficile de souder à l'arc dessus et qu'il vaut mieux utiliser un poste de soudure de type « TIG ».

Chantier d'Heoliañ  à la zone technique de l’Escaut, au Havre, 2016.

Un ami du temps de mon adolescence en Picardie, Hubert, vient ensuite me voir. Hubert est menuisier et fabricant de stands pour les salons d'exposition, ce qui le rend très polyvalent. Il dessine et fabrique en deux heures une petite bibliothèque sur mesure, dont la hauteur correspond à celle de mes livres-fétiches parus chez Arthaud dans la collection « mer ». Il s'attaque ensuite à la fabrication d'un lit double dans la pointe avant du bateau avec de grands coffres pour ranger le matériel. Le bateau est petit, mais le lit est géant en proportions : au niveau de la tête, il doit avoir deux mètres de large. Je n'aurai pas pu rêver mieux.

C'est au tour de Christian, l'ancien propriétaire du bateau, qui me propose son aide. Je mesure ma chance car il me semble que cette générosité est peu courante. Il paraît qu'il y a deux grands moments dans la vie d'un marin : le jour où il achète son bateau, le jour où il le vend. Pas pour Christian... Comme il le dit avec justesse, « on ne vend pas un bateau comme on vend des bœufs ». Alors il m'offre cet accompagnement, vécu mutuellement comme une transition et en ce qui me concerne, un peu comme un rite de passage… Deux fils spirituels de Moitessier se rencontrent, c'est le début d'une amitié, même avec trente ans d'écart car ils ont un imaginaire commun, ce qui peut produire dans le quotidien des situations insolites. Par exemple, si jamais vous tombez en panne de gaz le dimanche matin et que le réveil est difficile, vous souhaitez un bon café, mais cela n'est pas possible. Pas avec Christian. Une vieille cafetière italienne, une lampe à souder et roulez jeunesse !

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Avitaillement et amarrage au ponton visiteurs du port principal du Havre en attente d'une bonne météo pour le départ , 2016.

Lundi 1 août 2016, je fais l'avitaillement d'Heoliañ depuis la zone commerciale des Docks Vauban jusqu'au ponton, avec un caddie. Pittoresque. Les Docks sont historiquement dédiés au chargement/déchargement du café par les dockers sur les porte-conteneurs mais l'activité des dockers a été restructurée il y a quinze ans d'où la requalification des bâtiments en zone commerciale.

Mardi 2 août 2016. En attendant la fenêtre météo qui permettra de passer la pointe de Barfleur et les îles Anglo-normandes, Heoliãn est amarré au ponton visiteurs au port principal du Havre. Au Havre, le port de plaisance est composé de deux zones : la première est situé près des plages, tandis que le second, celui dans lequel j'ai hiverné, a été inauguré récemment (en 2013) et se situe en plein cœur de ville, entre les commerces et la gare.

Le Havre, est un véritable dédale de bassins. Il est parfois difficile de s'y retrouver. Il m'est arrivé un jour de retour de mes premières navigations dans les parages de chercher l'accès à l'écluse alors que je ne connaissais pas encore le plan de navigation dans le port... Depuis le bassin Vauban, il y a un pont tournant à emprunter puis une écluse pour rejoindre la mer. Un peu fastidieux...

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Publié le 12 août 2016


Sortie du chenal du Havre et  préparation  à Cherbourg des maquereaux pêchés en navigation, 2016.

Vendredi 5 août. Je pars du Havre vers vingt heures avec un ami, Tony, pour une navigation de vingt-quatre heures et de soixante-dix milles nautiques. Cette première étape se fait avec du vent face à nous, qui nous oblige à tirer un grand bord vers Ouistreham, situé à l'intérieur de la baie de Seine, puis à revenir le long des côtes de façon à arrondir au large la pointe de Barfleur au petit jour.

Première pêche de Tony : trois maquereaux de bonne taille à peine la ligne de traîne plongée dans l'eau. C'est impressionnant, en particulier pour moi qui ne sais pas encore pêcher. Tony me prédit pour la suite une pêche soutenue et continue. Je le trouve quand même un peu présomptueux. En attendant, le lendemain soir, nous fêtons notre arrivée au port de Cherbourg en dégustant nos poissons à la « havraise », c'est à dire sans accompagnement, juste un peu de sel, d'huile d'olive, du thym et une bouteille de vin. C'est la récompense d'une première navigation fatigante, car il faut se réadapter au rythme de la vie en mer, au point où au début d'une discussion avec un couple au bar de la capitainerie, on nous demande:

- « Vous avez pris quelque chose (sous-entendu des drogues) ?

- Oui ! On a pris la mer... »

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Passages des îles Anglo-Normandes et séchage au soleil de l'aber-Wrac'h, 2016. 

Mardi 9 août. Une étape importante est à réaliser : cent cinquante milles nautiques non-stop, avec un passage du Raz Blanchard qui est un coin réputé difficile avec des courants très forts pouvant parfois atteindre dix nœuds de courant. Le raz se situe entre la pointe de La Hague et une des îles de l'archipel des Anglo-Normandes, Aurigny. Je me renseigne sur les meilleures conditions pour le passer. Au vu de la direction du vent, il faut que nous nous éloignions de la côte et que passions du côté d'Aurigny. Alors que je pensai avoir suffisamment de marge entre la côte et Heoliañ, nous nous retrouvons subitement dans des zones où des vagues hautes et désordonnées me font craindre de casser quelque chose. Nous avançons donc le plus vite possible vers le large, appuyés par le moteur, de façon à nous écarter rapidement de cette zone dangereuse. Tony se montre impeccable : pas de peur, pas de casse, ni morale, ni physique. Une heure après, la zone est éloignée. Nous pouvons remettre les voiles et éteindre le moteur avec un bord superbe au près, puis au travers, composant avec un vent de Nord-Ouest idéal pour rejoindre en ligne droite l'Aber Wrac'h en une vingtaine d'heures.

Si le départ de cette étape comporte ses difficultés, l'arrivée n'en est pas moins évidente : en arrivant dans le chenal, un grain nous tombe dessus réduisant considérablement la visibilité, au point de me demander si dans ces conditions, nous parviendrons gagner le port. Bien que nous utilisions le GPS pour nous situer, la fatigue, la bruine, les nombreux rochers, rendent l'approche difficile jusqu'à ce que le soleil réapparaisse pour nous offrir superbe coucher de soleil et suffisamment de lumière pour nous faufiler dans le chenal. Une fois les amarres solidement installées au port de l'Aber Wrac'h, une bonne douche et un restaurant nous réconfortent de ces trente heures de navigation composées de fatigue (le pilote automatique n'est pas encore installé) et d'humidité (un peu d'eau rentrait par le puits de chaîne et cela est exaspérant de devoir sécher les fonds pendant une navigation). Tout était mouillé : vêtements, draps, mousses des matelas et des coussins. Nous profitons de cette escale pour résoudre le problème en condamnant le puits de chaîne avec de la bâche et de la colle néoprène.

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Passage du Banc du Four, avant la Rade de Brest, 2016. 

Samedi 13 août. Nous quittons l'Aber Wrac'h à midi, le courant avec nous, de façon à passer le Chenal du Four à "l'étale", c'est à dire au moment où le courant est nul. Dans ces parages, impossible de naviguer face au courant. Lorsque le courant est contraire au vent, cela lève presque toujours dangereusement la mer, surtout lorsque l'un ou l'autre est fort. Je choisi un moment où le coefficient de marée est faible, ce qui correspond à des courants faibles et nous permet de passer le Chenal du Four tout en douceur. Au point que c'est au moteur que nous le passons. Le vent variable 2 Beaufort annoncé par les prévisions météo correspondent en fait à des brises thermiques, des brises locales sur lesquelles il est difficile de compter, tant elles sont liées à la physionomie de la côte, aux variations de relief, etc. Nous évitons Brest et sa gigantesque rade, car je sais que si nous nous y arrêtons, nous aurons envie d'y passer plusieurs jours, ce qui nous ferait perdre trop de temps sur la route à effectuer jusqu'à Bordeaux. J'ai de toute façon donné rendez-vous à Catherine, une amie d'enfance qui va passer plusieurs ours avec nous et qui nous attend à Audierne, à la sortie du Raz de Sein. Nous arrivons finalement au port de Camaret-sur-Mer en fin d'après-midi.

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Dimanche 14 août. Nous partons le matin en direction du Raz de Sein, à peine moins terrible de réputation que le Raz Blanchard. Chaque hiver, des journalistes vont à la Pointe du Raz pour y réaliser des images spectaculaires et faire peur au téléspectateur. Pour nous en revanche, dans nos conditions, le passage s'est fait comme pour le Chenal du Four, c'est à dire au moteur et l'esprit tranquille. La météo est clémente et nous avons pris soin de passer le raz vents et courants dans le même sens, car le danger est bien de rencontrer des brisants provoqués par le mouvement des vagues qui butteraient contre le courant. Dans ce cas, par forts coefficients de marée, ce peut être effectivement très dangereux.

Après avoir passé le Raz de Sein, nous marchons bon train à la voile vers Audierne, atteignable uniquement à la mi-marée avec notre tirant d'eau d'un mètre quarante. Nous arrivons dans le chenal que j'identifie mal et nous frottons la quille dans la sable : le ralentissement est immédiatement perceptible et j'augmente les gaz du moteur de façon à ne pas rester bloqué au milieu du chenal. Plus de peur que de mal. Cependant, cette arrivée est à prendre avec précaution pour un voilier avec une quille. Audierne se mérite, à en juger la faible fréquentation des touristes à voiles, en comparaison aux autres sites bretons. Nous retrouvons Catherine.

Phare de La Vieille au Raz de Sein, 2016.
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Publié le 19 août 2016
Port du Guilvinec, 2016. 

Mardi 16 août. Nous partons d'Audierne après avoir fait des courses au supermarché, avec, pour programme, le port de pêche du Guilvinec, l'archipel des Glénans se révélant en cours de route trop loin pour y arriver de jour et avec Catherine qui n'a jamais navigué, je souhaite le programme tranquille. Nous y faisons-là une rencontre avec un couple improbable : des voyageurs au long cours tombés amoureux de ce port "dans son jus" et qui se promènent, l'homme torse nu, avec un perroquet sur l'épaule, alors que la nuit est tombée un peu fraîche.

Mouillage de La Pie, Les Glénans, 2016. 

Mercredi 17 août. Nous prenons la direction de l'archipel des Glénans, archipel d'îles basses souvent décrites comme paradisiaques avec ses fonds clairs et sablonneux qui donnent à l'eau la couleur des Mers du Sud. Mais voilà, il pleut et le ciel et bouché. Bretagne fantasque. Nous allons tester au mouillage de la Pie le guindeau manuel récemment installé grâce à l'aide de Christian. Le test est positif. Alors que quatre Beaufort étaient prévus, soit environ vingt nœuds de vent, c'est plutôt vingt-cinq à trente nœuds qui ont soufflé durant la nuit, qui s'en est retrouvée écourtée. Surveillant régulièrement notre position à l'ancre et constatant celle-ci relativement stable (il faut choisir un point fixe comme un rocher et observer comment le bateau évolue), je me suis finalement assoupi avec pour berceuse, le son des gouttes de pluie sur le pont.

Vague de surf entre Les Glénans et Groix, 2016. 

Jeudi 18 août. Nous partons sous le soleil pour l'île de Groix, au vent arrière, qui nous permet un surf superbe et interminable. Le "surf", c'est lorsque le bateau reste en équilibre "en haut" des vagues, sur la crête, un peu comme en vélo. Heoliañ s'en donne à cœur joie et nous avalons la distance à grande vitesse. Cela est un réel plaisir après avoir été trempés par la pluie toute la nuit aux Glénans. Le lendemain, Catherine prend la navette pour Lorient et nous quitte comme prévu le matin. Pour ma part, je reste plusieurs jours à Groix de façon à photographier des Bretons avec pour idée de développer leurs portraits avec des algues. Nous sommes pendant le festival du film international insulaire et la vie sur l'île est fourmillante et d'humeur hippie. Tony repart dimanche en compagnie de Pierre qui nous a rejoint en camping-car depuis Le Havre le temps du week-end, s'impatientant qu'on lui conte nos aventures.

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Publié le 29 août 2016

Mardi 23 août. Mon nouvel équipier arrive à Groix. Antoine est un ami d'enfance d'école de violon que je n'ai pas vu depuis longtemps. Alors qu'il suivait le récit de voyage en ligne d'Heoliañ, il m'a contacté via Facebook avec un petit mot joliment écrit et évoquant ses propres envies de bateau. Je lui ai donc proposé de venir. Antoine m'a expliqué avoir découvert le violon à l'âge de quatre ans en allant à un festival dédié au violon qui a lieu chaque année en été à Royan. Il m'a dit : "c'est amusant d'arriver avec toi en voilier à Royan, parce que si je n'étais pas venu ici il y a plus de vingt ans, je n'aurais pas découvert le violon et je ne t'aurais pas rencontré en classe de violon". Ses paroles m'ont fait chaud au cœur. Nous ne nous sommes pas vu pendant des années et la complicité qui s'est révélée était inattendue.

Antoine, vieil ami et équipier entre Groix et Royan, 2016. 

Mercredi 24 août. Nous partons. Il fait beau, le vent est portant et nous autorise à essayer le spi asymétrique que m'a généreusement offert Laurent du port Vauban du Havre, alors qu'il souhaitait vendre son bateau pour en acheter un plus grand. Le spi est neuf. Nous assistons en fin de journée à un superbe coucher de soleil au-dessus de l'horizon puis progressivement s’installe un régime de brises thermiques qui nous amène du vent bienvenu, mais nous faisons tomber le spi de façon à naviguer en sécurité durant la nuit, car on ne sait jamais, un grain est si vite arrivé...

Nous avons bien fait : aux alentours de vingt-deux heures, des éclairs éclatent autour de nous. Nous avions pour projet initial de rallier Royan d'une traite directe de 160 milles nautiques mais je prends la décision de nous dérouter vers Port-Joinville sur l'île d'Yeu, ayant des difficultés à évaluer la distance des orages, que je ne souhaite en aucune façon vérifier. Nous mettons les gaz du moteur à fond et naviguons à près de 7 nœuds. J'ai pourtant pris la météo en croisant les sources, mais c'est le jeu de la mer. Nous arrivons finalement aux alentours d'une heure et demie, dans la nuit du jeudi, après quatorze heures de navigation. C'est ma première entrée de port nocturne en tant que skipper et j'espère la dernière, en raison de la concentration que cela demande et du stress que cela produit.

Naviguer la nuit est un plaisir, outre la fatigue que celle-ci provoque - on effectue ses quarts, c'est à dire que les membres de l'équipage assurent chacun leur tour la veille visuelle à trois cent soixante degrés afin d'éviter tous risques de collision (pas besoin de barrer grâce au pilote automatique) - à la condition de naviguer en eaux libres. Ainsi, la nuit, je navigue à environ dix milles nautiques de côtes, soit environ vingt kilomètres (un mille nautique mesure mille huit cent cinquante-deux mètres). La houle d'arrivée nous ayant un peu chahuté l'estomac, nous nous précipitons dans le premier bar venu pour y commander un rhum, dont les vertus médicamenteuses sont régulièrement reconnues des marins.

Etrave d'Heoliañ et ciel de haute mer.

Vendredi 26 août. Après nous être reposés jeudi, nous partons à midi de façon à entrer samedi dans l'estuaire de la Gironde à la pleine mer, car on ne lutte pas contre les courants dans ces parages, en témoigne le nombre d'épaves indiquées par la carte marine devant l'île d'Oléron. La journée nous fait alterner entre voiles et moteur car je souhaite conserver une vitesse moyenne constante de façon à être à l'heure au rendez-vous de la pleine mer : huit heures du matin au début du chenal de l'estuaire.

Nos quarts de deux heures se passent au mieux, nuit étoilée et lune rousse avec un passage dans la brume inattendu (et un peu inquiétant, on a toujours peur d'entrer en collision, même si sur la carte tout est clair). Antoine me confie ne pas s'être senti autant en paix avec lui-même que pendant son quart. Mission accomplie, la mer a fait son effet. Nous arrivons à midi le lendemain à Royan et Antoine part à contrecœur à Paris.

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Publié le 29 août 2016


Estuaire de la Gironde, 2016. 

Dimanche 28 août. Je pars seul de Royan pour rejoindre Pauillac, petite ville aux abords de la Gironde, où je souhaite mettre en attente Heoliañ pendant mon absence de trois semaines. La navigation est paisible, je lis, je mange, je regarde le paysage tout en méditant sur le fait que je suis en train de quitter l'Atlantique après avoir déjà quitté la Manche et que ce sera certainement d'un point de non-retour.

Il n'y a pas de danger particulier, il suffit de calculer le temps de navigation nécessaire pour arriver à destination et de se caler sur la pleine mer. Je croise un navire commercial de grande taille et pour la première fois, un capitaine au long cours me salue de sa plate-forme. L'élégance même. Je fais tout de même attention à son sillage et à sa vague. On est clairement dans un monde maritime à part. Celui de l'eau douce. Peut-être il y a-t-il davantage de trafic en semaine ? En fin d'après-midi, Heoliañ est amarré à Pauillac, le temps de préparer une exposition au Havre.

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Publié le 22 septembre 2016


Rives de la Garonne à Pauillac, 2016. 

Lundi 19 septembre. Je retourne en bus à Pauillac. Je suis rassuré car Heoliañ n'a subi aucun problème de vandalisme ni de chocs. Le personnel du port est gentil, compétent et Pauillac est une petite ville calme et tranquille. Il s’agit du dernier port où il est possible de démâter un voilier sur la Gironde, avant de passer les ponts à l'entrée de Bordeaux. Dans le port, le courant est fort et Heoliañ est régulièrement dans la vase, ce qui le rend tout à fait immobile et produit alors une drôle d'impression. Cela ne pose néanmoins aucun souci pour la quille car le fond est mou (c'est un mélange de boue et de vase), nous sommes sur les bords d'un fleuve où il y a des roseaux, c’est plutôt joli et cela me fait penser au fleuve Niger, de par la couleur de l'eau, où j'ai navigué en pirogue en 2008.

Mardi 20 septembre. J'ai rendez-vous avec le maître du port à huit heures pour démâter Heoliañ. J'ai préparé la veille au soir un croisillon en bois récupéré sur les quais de façon à poser le mât à l'arrière et à l'avant sur le bastingage avec une planche en bois.

Sur la Gironde dans la brume, de Pauillac à Bordeaux, 2016.

Mercredi 21 septembre. Je pars au petit jour, de façon à arriver à » l'étale » de la marée à Bordeaux, c'est à dire avant le moment où le courant va s'inverser (il y est alors moins fort) ? Cela me permet aussi d'éviter le "mascaret", une sorte de grosse vague qui arrive de l'embouchure d'un fleuve et qui s'y propage dans toute sa longueur. Apparemment, tout est bon. Le mât solidement attaché, l'heure de départ est bien choisie et j'ai écouté les conseils prodigués pare maître du port. Je suis seul sur le fleuve et j'aperçois le lever du soleil sur la rive gauche.

Puis cela se gâte : la brume apparaît. Ce qui devait être une promenade commence à devenir une navigation stressante où mes yeux sont dépendants du GPS. Je ne discerne pas les bouées du chenal qui sont sensées prévenir des dangers, autres rochers et bancs de sable sur lesquels des navigateurs se sont échoués dans le passé. Alors, confronté à cette situation inédite, je fais de mon mieux. Naviguer de nuit, pas de souci, à condition que ce soit au large, à l'écart de tous dangers. Mais lorsque je ne vois pas à trente mètres autour de moi, sur un fleuve dont les rives se rapprochent, cela est franchement dangereux. Je prend mon mal en patience et je suis les courbes du fleuve, les yeux rivés sur le GPS. Au bout d'un moment je m'y habitue et je considère presque la situation comme normale. C'est de toute façon trop tard, je suis engagé dans le fleuve, le courant est très fort, je navigue à gaz réduits à une vitesse oscillante entre huit et neuf nœuds : il m'est impossible de faire face au courant au moteur seul et il m'est donc impossible d’envisager un retour vers Pauillac.

L'habitude venant, arrive un son horrible : la sirène d'un bateau. Toutes les minutes, un son aigu et puissant parvient à mes oreilles. La panique me gagne très vite et je fonce à l'intérieur du bateau chercher la corne de brume dans la caisse où je stocke le matériel de sécurité mais je ne la trouve pas. Je retourne l’intérieur du bateau à toute allure mais je ne la trouve toujours pas. Je stresse encore davantage, m'imaginant percuter le bateau. Je ne sais pas s'il est gros ou petit. Je me rapproche le plus près possible de la rive gauche à côté de pontons de chargement et de déchargement pour des navires de marchandises, comprenant à ce moment-là que la Garonne peut compter du trafic. Alors que je surveille ma trajectoire pour éviter de cogner les installations, je tourne la tête sur la droite et aperçois le navire qui a émit les sons : un navire de cinquante mètres de long, étonné de ne pas avoir entendu le son de ses machines, probablement étouffé par la brume. Si je n'avais pas eu le réflexe de m'approcher le plus possible de la rive et de m'éloigner de l'axe de navigation (au milieu du fleuve), il me coupait en deux.. Je continue avec la même stratégie en espérant ne plus croiser d'autres navires. L'heure passant, je sais que le soleil devrait aider à lever la couche de brume et en approchant Bordeaux, c’est le cas, la chaleur de la ville et ses constructions prennent le dessus sur l'humidité de la terre.

Sur La Gironde, en arrivant dans l'agglomération bordelaise, industries et Pont d'Aquitaine, 2016. 
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Publié le 6 octobre 2016

Dimanche 25 septembre. J'ai passé la semaine à découvrir Bordeaux certains de ses habitants que j'ai photographié puis qui m'ont chaleureusement fait visité la ville. J'ai passé une semaine de robinsonnade en cœur de ville, où j'étais le seul bateau amarré au ponton. J'étais situé suffisamment en retrait pour être tranquille et cela à une encablure seulement du tramway. Je ne pense pas qu'il y ait de plus belle vue que la mienne et de meilleur compromis ici entre la nature et la ville. Il n'y a pas de sanitaires, pas de douches, je me lave par conséquent avec un seau d'eau, à même le ponton.

Christian va m'accompagner sur le Canal de la Garonne jusque Toulouse et arrive le soir même.

Passage d'un des nombreux ponts du Canal latéral à la Garonne avec Christian, 2016. 

Lundi 26 septembre. Nous partons à midi, lors de la basse mer de Bordeaux, de façon à avoir le puissant courant de la Garonne avec nous. Nous nous arrêtons au port de Bègles, situé à la sortie de Bordeaux, de façon à remplir les jerricans d'essence. À partir de maintenant, nous aurons besoin d'essence constamment, dans la mesure où le bateau, sans son mât, ne peut plus naviguer avec ses voiles. Du moins jusqu'à ce qu'il atteigne de nouveau la pleine eau à Sète. Nous naviguons tout l'après-midi jusque la première écluse du Canal de l'Entre-deux-mers (Canal de la Gironde + Canal du Midi) à Castets-en-Dorthe. À l'entrée du village, nous nous attendons à apercevoir une « énorme écluse », influencés par la lecture du récit de navigation d'un voilier ayant emprunté le canal il y a plusieurs années. Au bout d'une dizaine de minutes, je reçois un coup de téléphone : c'est l'éclusier, que j'avais prévenu dans l'après-midi de notre intention d’emprunter l'écluse de Castets en fin d'après-midi :

« - Vous ne prenez pas l'écluse ?

- Si, pourquoi ?

- Vous êtes passé devant ! »

Christian et moi avons chacun acquis auparavant de l'expérience avec d'autres écluses : pour Christian, en mer Baltique et pour moi, au Havre. L'écluse en question est ici si « énorme », que nous sommes passés à côté sans même l’apercevoir… Nous arrivons donc à Castets et ce sont les algues qui nous surprennent, elles sont si longues et si nombreuses qu'elles bloquent la quille du bateau ce qui le fait ralentir fortement. J'ai l'impression d'être en train de faucher des près ! Arrivés dans le port, nous lançons les amarres à une femme qui vit sur la péniche voisine. Elle écrit des spectacles de théâtre et de musique pour enfants. Nous l'invitons à prendre l'apéritif et mangeons ensemble un potiron.

Mardi 27 septembre. Voici notre première étape sur le fameux « Canal latéral à la Garonne », qui, à force d'en parler et d'y penser, devient quelque chose d'impressionnant. On commence aussi à découvrir nos premiers paysages champêtres qui sont conformes à ceux vus dans les guides. Il y a quelque chose qui relève de l’impressionnisme dans ces paysages.

Paysage champêtre du Canal latéral à la Garonne, 2016. 

Nous nous arrêtons pour la nuit vers vingt heures, contents mais fatigués, en lisière d'un bois, amarrés à un ponton d'attente. On trouve des pontons d'attente devant la plupart des écluses. Elles permettent d’attendre (comme son nom l'indique) lorsque l'écluse est déjà occupée par un autre bateau. Cela ne nous arrive pas pour le moment car nous ne rencontrons quasiment aucun bateau. On est loin du tohu-bohu d'été. Tant mieux.

Mercredi 28 septembre. Nous partons au petit matin de l'écluse Berry et le temps est à la brume. Cela me rappelle la navigation Pauillac-Bordeaux faite tout récemment, à la différence que cette fois-ci, je ne suis pas seul et que les bords du canal sont suffisamment proches pour en cerner les limites. La brume se lève dans l'après-midi et révèle un joli jeu d'ombres et de lumière. Nous approchons Tersac dans des zones calmes et campagnardes.

Heoliañ amarré à un ponton d'attente en escale le temps d'une nuit, 2016. 

Nous avons pour objectif de rallier Agen en fin d'après-midi afin de faire escale chez mon oncle et ma tante qui y ont emménagé il y a un an. Ils nous régalent avec leur piscine, de belles pièces de magret de canard et du vin local. Pour rejoindre le port d'Agen, nous avons emprunté le pont-canal d'Agen qui est un édifice classé aux monuments historiques et qui nous fait passer à dix mètres de hauteur au-dessus de la Garonne. C'est très impressionnant.

 La brume se lève dans l'après-midi et révèle un joli jeu d'ombres et de lumière, 2016.

Jeudi 29 septembre. À l'approche de Toulouse, Le paysage se réurbanise au fur et à mesure. Sur la rive droite, derrière des arbres on voit une centrale nucléaire. Nous longeons la voie ferrée et nous sommes obligés le soir ainsi que le suivant de dormir à côté de la ligne de train. En journée, on croise pas mal de voyageurs en vélo, ou des gens qui courent, marchent et qui nous disent bonjour, nous faisant signe de la main. Souvent les gens s'arrêtent et nous regardent écluser, intrigués, amusés, experts ou novices et nous photographient.

Paysage campagnard et centrale nucléaire en périphérie de Toulouse, 2016. 

Samedi 1 octobre. Nous arrivons par une zone artisanale et industrielle où des campements de sans-domiciles fixes sont installés sous tente, dans des camions ou des caravanes. C'est étrange mais ils ont l'air sympa. Ils nous disent bonjour et nous indiquent le chemin avec de grands gestes « c'est par là Toulouse, c'est par là ! » (il n'y a qu'un seul chemin possible). Après avoir passé plus de cinquante écluses en cinq jours, il n'en reste aujourd'hui plus que trois, dont la dernière qui est cette fois-ci vraiment imposante, en particulier à cause de la hauteur des parois le long desquelles on doit s'amarrer. Les portes sont très hautes et on ne voit absolument pas le paysage au-dessus de nous, ni où nous sommes réellement. On s'amarre difficilement dans cette grande écluse. Lorsque cela est fait, c'est en face d'une belle chute d'eau, mais ça n'est pas tout de même pas le Niagara. Lorsque le niveau de l'eau monte et que nous atteignons la surface avec vue sur la rue, c'est avec surprise qu'on se trouve être en face de la gare.

Je laisse Heoliañ tout seul pour deux semaines, au port de Ramonville, dans le sud de Toulouse, le temps de faire une exposition à Paris. Nous avons mis six jours avec Christian pour faire cette première partie du « Canal de l'Entre deux mers » et Heoliañ est à mi-chemin de la Mer Méditerranée. Je commence à sentir l'excitation me gagner à l'idée de bientôt naviguer en Méditerranée avec mon propre voilier. Un rêve est en train de se réaliser.

Ecluse de la Gare Matabiau à Toulouse, 2016. 
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Publié le 3 novembre 2016
En cours d'éclusage, 2016. 

Vendredi 14 octobre. Mon père me rejoint à Toulouse. Nous faisons le plein de courses en voiture grâce à Martine, une cousine de ma mère, car le port de Ramonville est situé en périphérie de la ville.

Samedi 15 octobre. Nous partons en direction de Port Lauragais. Après avoir passé l'écluse d'Encassan peu avant Port Lauragais, nous avons tout de même éclusé seize fois dans la première journée et c'est mon record. Je suis maintenant rompu aux manœuvres. Mon père fait quant à lui son apprentissage du canal et m'en fait payer les conséquences avec un nœud exotique réalisé par ses soins qui bloque l'amarre autour d’un axe sensé la faire coulisser verticalement en suivant le mouvement du bateau lorsqu'il monte dans l'écluse. Résultat : l'amarre reste coincée solidement deux mètres sous l'eau. Après un court moment de râle, je me met en caleçon et plonge dans l'écluse priant pour que personne ne nous nous voit et ne sonne l'alarme, puis je dégage l'amarre en apnée. Je prend la situation avec le sourire (mais pas tout de suite). En fin de journée, nous sommes fatigués et l’extinction des feux se fait tôt, vers vingt et une heure.

Paysages campagnards sur le Canal du Midi dans l'Aude, 2016. 

Dimanche 16 octobre. Nous partons le matin en direction du Seuil de Naurouze qui marque le point de passage entre les écluses qui « montent » et celles qui « descendent » et qu'à partir de maintenant les manœuvres devraient être plus faciles. Nous sommes dans l'Aude et nous apercevons peu à peu des montagnes, ce sont les Pyrénées où je ne suis encore jamais monté, bien qu'ayant observé il y a plusieurs années le prix de vente des bergeries avec pour idée d'y vivre. En l'absence d'idée d'y faire quelque chose de précis, j'ai abandonné la piste. La jeunesse… Mais qui sait, avec un bateau à Perpignan, peut-être qu'un jour...

L'Aude est aussi le pays du vent et je me souviens que mon beau-frère qui y avait passé son enfance m'en parlait comme du pays-des-gens-rendus-fous-par-le-vent. L'éclusier à qui je pose la question du vent, me le confirme : il y a beaucoup de vent. Néanmoins, je me garde de lui parler de la folie qu’apparemment le vent peut provoquer ici, car, seuls dans la campagne, on est totalement dépendants de ses réactions et cela m’ennuierait de finir dans la rubrique « fait divers » du journal local...

Anecdote : une sorte de tête de phoque émerge de l'eau et laisse imaginer la taille imposante du corps. Au départ, j'imagine cette sorte de loutre coincée dans l'écluse et j'ai envie de l'aider. Apparemment, ces jolies bestioles mordent et d'après mon père, cela s'infecte rapidement. Je suis dissuadé et un peu plus tard je suis rassuré par un éclusier qui m'apprend l'existence de passages pour les animaux au cas où ils se font aspirer par les écluses.

Lundi 17 octobre. Nous partons vers Carcassonne et arrivons peu à peu dans le Sud. Les éclusiers savent eux aussi prendre la vie du bon côté. Après être entrés dans une écluse dont la porte aval était ouverte, personne n’apparaît. Je descends du bateau pour me diriger vers le maison de l'éclusier et l’aperçois, sur son bureau, dans un sommeil profond. Et je réveille mon premier éclusier…

Ancien moulin sur la Canal du Midi, 2016. 

Le midi, arrivés à une autre écluse, son éclusier prend sa pause déjeuner vingt minutes avant l'heure mais alors que je m'approche trop d'un ancien moulin sur la rive gauche, la quille touche un corps dur. Je lui demande de l'aide mais il semble décidément avoir d’autres préoccupations dans la vie. Je parviens néanmoins à dégager Heoliañ, non sans communiquer au ciel mes pensées à son égard. Nous nous amarrons sur la rive opposée où il semble y avoir davantage d'eau et nous mangeons, patientant une heure et demi, attendant qu'il daigne nous ouvrir (c'est la pause réglementaire, comme la vie est dure!). Treize heures quarante. Une péniche de l'autre côté de l'écluse sonne son klaxon, je vais voir s'il y a de l'activité dans la maison de l'éclusier et tape à la porte. Et je réveille mon deuxième éclusier…

Nous arrivons le soir à Carcassonne, où le port ne fait pas de différence de tarification entre les bateaux de moins de seize mètres et ceux de plus de seize mètres. En bon prince, mon père règle la note, mais ne s'attend cependant pas à devoir verser pareille somme, pour un si petit bateau, hors saison touristique. Le soir nous nous promenons dans la cité médiévale, un impressionnant centre d'attraction, où je sens bien que nous sommes plus proches du château de Cendrillon que du patrimoine classé à l'Unesco. Cela ne me pose cependant pas de problème. Je suis heureux comme tout le monde de visiter la cité et nous mangeons un très bon cassoulet accompagné d'une bouteille de vin rouge des environs, dans un bon restaurant.

Mardi 18 octobre. Nous naviguons toujours dans l'Aude, en direction de Homps et faisons escale à l'écluse de Puichéric, où ma grande-tante Mireille nous accueille chez elle. Mireille est pied-noir et elle nous prépare un somptueux tajine. Nous sommes en Méditerranée et le repas se finit en notes sucrées avec des pâtisseries du Maghreb. Dans notre imaginaire, nous ne sommes pas tout à fait en Méditerranée car nous ne voyons pas la mer. Cela modifie notre perception qui pour le moment est majoritairement composée de paysages champêtres et parfois, de platanes.

Platanes en bordure de canal, 2016. 

Les platanes sont la marque de fabrique du Canal du Midi. Actuellement, un certain nombre d'entre eux ont été abattu des suites d'une maladie. J'imagine qu'en été, cela doit-être appréciable de recevoir l'ombre d'un platane sur son bateau. Mais à notre saison, honnêtement, cela ne nous manque pas. Nous nous délectons du moindre rayon de soleil et de l'horizon. Certaines rives sont cependant le théâtre de chantiers d'élagage moins poétiques. En fait, on ne sait pas vraiment pourquoi ces platanes ont été plantés. Pour faire de l'ombre ? Pour maintenir les berges ? On m'a expliqué récemment que c'était à l’origine pour fabriquer des allumettes… Certains les défendent, peut-être marqués par l’inscription au patrimoine de l'Unesco du canal à la fin des années quatre-vingt-dix. Je trouve amusant qu'aujourd'hui les platanes soient marqués par un mouvement de patrimonialisation alors même qu'à leur plantation originelle, il s'agissait essentiellement de créer une opportunité économique.

Puis avec l'apparition des pins, le paysage se méditerréanise franchement à mes yeux (je les attendais tellement). J’aime beaucoup les pins, ils me rappellent mon enfance en Corse, leur vue m’apaise et leur odeur plus encore...

Apparition des pins dans le paysage du canal, 2016. 

Mercredi 19 octobre. Nous voyons des chevaux dans des marais. Nous ne sommes pourtant pas en Camargue. Nous passons les trois dernières écluses du canal, un Luna Park fantomatique et apparaissent les premières collines de Sète ainsi qu'au loin, l'avant-pays des Cévennes. Nous passons la nuit à Marseillan, non sans avoir consommé un pastis sensé symboliser notre arrivée en Méditerranée (liée à l'apparition sous nos yeux de la Mer Méditerranée), bien qu'il fasse nuit et frais en terrasse.

Arrivée dans le Languedoc-Roussillon, 2016. 
Marais et chevaux avant Marseillan, 2016. 
Zone artisanale avant Marseillan, 2016.

Jeudi 20 octobre. Nous gagnons Sète en traversant l'étang de Thau en deux heures, avec du vent de face. Qu'il est bon de retrouver de la profondeur sous la quille ! Nous nous amarrons dans un petit port en face de la gare de Sète, après avoir testés la hauteur des ponts du canal principal de Sète, au point d'avoir été obligés à faire machine arrière pour éviter de frotter le dessous d'un petit pont de pierre…

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Publié le 2 décembre 2016

Je passe trois semaines à Sète. Je prends mon temps. J’atterris. Heoliañ est démâté mais je ne suis pas pressé de repasser en mode navigateur. L'heure est à la photographie. J'ai contacté par l'intermédiaire de mon ami Antoine un photographe sétois qui m'a mis en relation avec la Maison de l'Image Documentaire de Sète dont la réputation est solide grâce à leur festival de photographie « Images Singulières ». Je signe une convention avec eux afin d'occuper leurs anciens locaux situés dans une école en réhabilitation. C'est inespéré. Pendant ce temps de résidence artistique qui s'est faite de façon tout à fait spontanée, je photographie quelques Sétois(es), réalise des tirages des Bretons et des Bordelais rencontrés durant mon voyage puis effectue des tests de photosensibilité du pastis.

Vendredi 4 novembre. Je remâte Heoliañ avec les agents du port. J'ai l'impression de peu à peu regagner ma vie de marin. Je reprends l'habitude de surveiller la météo de façon à guetter entre deux coups de mistral la fenêtre qui me permettra de quitter Sète. Mais au fond de moi, quelque chose me retient, je ne suis plus sûr d'aller tout de suite en Espagne. Mon ami Marseillais Paul-Emmanuel me rend visite fin octobre et me demande « pourquoi tu ne viens pas à Marseille ? » Marseille est une ville que je connais très bien pour y avoir vécu et travaillé pendant deux ans. Est-cela qui me retenait à Sète ? Voilà que tout s’éclaire : il faut que j'aille à Marseille, j'y ai toujours rêvé d'avoir un voilier. Une fenêtre se dessine le week-end des 12 et 13 novembre. Je propose à Luc, un autre ami Marseillais, de m'accompagner de Sète jusque Marseille.

En navigation vers Marseille, Luc regarde les voiles d'Heoliañ, 2016.

Samedi 12 novembre. Nous partons vers neuf heures du matin, non sans quelques appréhensions, car cela fait plusieurs semaines que je n'ai pas navigué en mer et encore jamais en Mer Méditerranée avec Heoliañ. Je décide d'un plan de navigation en deux journées avec une escale aux Saintes-Marie-de-la-Mer au lieu d'effectuer la navigation de soixante-quinze milles nautiques d'une seule traite. C'est la technique du « saut de puce ». D'après les fichiers météo, c'est une véritable soufflerie à l'entrée du Golfe de Fos-sur-mer le soir, restes du passage du mistral qui agit sur le secteur depuis plusieurs jours. En in de compte, le vent souffle si doux que j'appuie les voiles au moteur de façon à établir notre vitesse moyenne aux alentours de cinq nœuds.

En fin d'après-midi, nous découvrons cette drôle de ville touristique et plate (d'un point de vue géographique, mais pas d'un point de vue culturel) avec ses plages de sable fin magnifiques, où jouent de concert le culte de la croix et celui de la santiag. Il y a aussi des arènes avec des spectacles de tauromachie… On sent que l'Espagne n'est pas très loin, Arles et les Gipsy Kings non plus.

Heoliañ amarré aux Saintes-Marie-de-la-Mer, 2016.

Dimanche 13 novembre. Nous quittons le port à 7h45, toujours appuyés du moteur. À 10h15, nous rangeons sur bâbord la bouée cardinale Sud « Faraman ». Nous allons traverser le Golfe de Fos-sur-mer, célèbre pour son industrie pétrochimique. Petit à petit, je sens une forme d'excitation intérieure me gagner, prenant la forme d'une contemplation ou bien d'une rêverie, alors qu'Heoliañ s'approche de la Côte Bleue et de la Rade de Marseille. Je suis en train de vivre mon rêve. Une voix intérieure me murmure des mots. Marseille avec mon propre voilier… Je suis parti du Havre… J'arrive à Marseille… Je coupe le moteur et nous continuons à la voile seule. Nous visons et approchons les îles du Frioul. Que de souvenirs aux îles du Frioul…

Luc est ébloui par le soleil et regarde l'horizon à l'approche de la Rade de Marseille, 2016. 

Nous arrivons finalement dans l'avant-port de Marseille avant le Fort Saint-Jean, rangeons les voiles et là ! Montée de stress ! Le moteur ne démarre pas ! Catastrophe. Je n'ai pas de place au Vieux Port, je n'y ai contacté personne et je ne veux surtout pas arriver non-manoeuvrant ou remorqué par un autre bateau, sans quoi il me serait difficile de jouer sur la carte du photographe-navigateur arrivant du Havre et ayant des projets artistiques à Marseille, qui me permettrait peut-être de trouver une place au port pour l'hiver, car les places y sont très demandées... Le ralenti du moteur ne fonctionne plus mais en poussant les gaz à fond, il ne s'étouffe pas. Je coupe les gaz après avoir repéré un ponton sur lequel venir mourir brutalement. Mais ça passe. Immédiatement un employé de la marina privée vient me voir et m'explique que je ne peux pas rester ici, qu'il faut que je libère la place. Ce que je ne peux évidemment pas faire. À force de discussion, il se montre compréhensif.

Lundi 14 novembre. Je cherche la panne et finit par la trouver : le filtre à essence contenait des impuretés. Je vais ensuite visiter la capitainerie de la partie publique du Vieux Port afin de repérer s'il y a une place pour Heoliañ. Je palabre avec l'équipe qui se montre finalement très accueillante et par chance, le chef du bureau est breton et connaît Le Havre, d'où je suis parti, y ayant lui aussi vécu à bord d'un voilier. J'obtiens finalement une place au ponton visiteurs qui est situé en face du Fort Saint Nicolas où se situe le Mucem, le Musée des Civilisations Méditerranéennes, soit à l'entrée d'un des plus beaux ports que je connaisse.

Amarré au Vieux-port à Marseille, je  grimpe dans le mât pour regarder le pont d'Heoliañ et le Mucem, 2016.

Cette vie à Marseille, c'est du luxe. Je m'offre régulièrement le plaisir de promenades dans la rade, seul ou accompagné d'amis. La ville est splendide, surtout vue de la mer. Il y a des hôtels luxueux non loin de ma place de port, où mon loyer doit être pouvoir y être dépensé en une nuit seulement, avec une vue que j’imagine à peine plus belle que la mienne. Le Frioul est à une heure de navigation à peine, en fonction de la force et de la direction du vent. Le Frioul est un peu ma résidence secondaire et la Rade de Marseille, mon jardin. Marseille… Comment est né mon amour pour cette ville ?

Le Vallon des Auffes à Marseille vu depuis Heoliañ, 2016.

J'ai vécu à Paris pour y étudier la photographie et y explorer différents milieux professionnels dans la filière. Je ne m'y suis jamais vraiment senti à ma place. Un hiver, alors que j'avais compté trois semaines depuis la dernière apparition du soleil, j'ai craqué. Il fallait que j'aille quelque part dans le sud de la France pour y retrouver de la lumière, ne serait-ce que le temps d'un week-end. Un vendredi soir, j'ai regardé la carte météo de la France et y ai pointé le pictogramme «soleil» à Marseille. Le lendemain en début d'après-midi, j'y étais après trois heures de train.

Calanques de Marseiieveyre, 2016. 

Marseille… Les souvenirs font surface, Marseille, ville d'innombrables passages familiaux afin d'y gagner la Corse où j'y allais tous les étés… Marseille, ville que n'avais finalement jamais vue autrement que depuis la mer, en ferry. Ce trajet Paris-Marseille devient petit à petit une habitude. Régulièrement, quand cela ne va plus, j'y pars plusieurs jours, loin de la grisaille parisienne, dans l'auberge de jeunesse située à la Pointe Rouge. J'y fais des photos, des promenades dans les calanques, au Vallon des Auffes, au Vieux Port. Je me souviens de cette scène un peu triste où alors que je devais prendre le métro pour la gare Saint Charles et retourner à Paris, d'avoir versé des larmes devant un coucher de soleil accompagné de musique de rue péruvienne…

Entrée dans le Vieux Port et vue sur le Mucem, 2016. 

En juillet 2011, je fais un séjour dans le sud-ouest de l'Angleterre. Il pleut tous les jours et c'en est trop pour moi, je décide d'écourter mon séjour et de vivre à Marseille. Je consulte des offres de colocation et prend les transports routiers et ferroviaires pour les visiter, sans prendre la peine de m'arrêter en chemin. Cornouailles-Marseille en direct. J'y vis finalement deux ans, y trouve rapidement un amour, un travail et des amis. Puis un autre projet professionnel me ramène vers le Nord, en région parisienne, avec toujours ce rêve de m'acheter un voilier, de vivre à bord et de voyager avec, mais à cette époque, je manquais de maturité pour trouver les ressources nécessaires pour le réaliser à Marseille.

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