Carnet de voyage

Les Canaries, aller simple

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Aller simple pour Gran Canaria, et après, on verra...
Décembre 2017
4 semaines
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Cher lecteur, bienvenue dans mon carnet de voyage au départ des Canaries et à destination de ... je ne sais pas.

Plan A : réaliser une transatlantique à la voile. Après m'être assez bien organisée, j'avais trouvé un capitaine et son voilier grâce à internet. Rencontre avec le cap', visite du bateau, projection... et patatra, départ repoussé et me voilà une équipière motivée sans marin ni coque. Comme je ne compte pas traverser à la nage ou à la rame, me voilà partie pour faire un peu de tourisme. Enfin, je vais surtout arpenter les quais du port de Las Palmas pour trouver à m'embarquer et enfin larguer les amarres à destination de la Martinique.

PLAN B : si pas de bateau, je visiterai les îles. Enfin, tout est possible. Je peux aussi aller en Afrique, au Maroc, au Sénégal, au Cap-Vert, au Portugal...

Ohéééé du capitaiiine !
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Tu auras surement remarqué, c'est bientôt Noël ! Perso, moi, je vais fêter au soleil, à la Plage, ou en rando. Je ne serai pas toute seule, je serai avec des canariens, des suèdois, des allemands, des chiliens, des français, des espagnols... Mais le mieux, écoute : ton programme est déjà surbooké, le mien il est inconnu, et ça c'est vraiment excitant. En avant l'aventure !

PS : en avant l'aventure oui, mais sur un bateau s'il-vous-plaît... Capiiiitaiiiine ??

En attendant de trouver, voici le début de mon tour touristique.

Las Palmas, Puerto de las Nueves, Galdar.
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Imagines des plages de touristes immenses et bondées. Certaines villes ne sont construites que pour les vacanciers. C'est la Grande-Motte sur les 3/4 du pourtour de l'île. Les touristes se concentrent sur les plages, attirés par la chaleur du sable, les restos et le farniente. Il fait 20°C en journée, l'eau est à 19°C. Mais il y a tout de même de beaux paysages à visiter sur Gran Canaria. Et ça sera ma mission des prochains jours. M'éloigner de mon obsession pour la transat, des touristes et pour découvrir l'île plus sauvage.

Première étape, les dunes de sable de Maspalomas au sud de l'île.

Les dunes de sables de Maspalomas au couché du soleil. Souvenirs du Gobi (en pas pareil).

L'archipel des Canaries sont un ensemble d'îles volcaniques situées au large des côtes du Maroc. Gran Canaria est toute ronde et escarpée en son centre. Ses paysages du côté de Las Palmas, sont plutôt désertiques. Pourquoi ? Parce qu'il pleut rarement sur ces îles et que le vent souffle en permanence dans tes oreilles.

La Isleta et ses maisons troglodytiques, vue sur Las Palmas 

Las Palmas quant à elle est une grande ville multiculturelle avec beaucoup de touristes bien sûr, mais c'est la plus ancienne ville de l'île. Elle reste authentique. On parle espagnol ou canarien dans les rues !

Belle promenade au soleil  avant d'aller siester à la plage...
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Hé ! Dis lecteur, je suis en montagne là, je suis occupée...

Nan mais tu crois que je t'ai oublié, que l'idée de traverser l'Atlantique à la voile est en train de s'envoler ? Point du tout ! Et oui, j'ai enfin trouvé un gentil capitaine, assez fou me prendre comme équipière ! Je suis officiellement en route pour la Martinique. Départ le 8 ou 10 janvier, selon la météo. Ça me laisse du temps pour tout te raconter, et profiter encore de l'île.

Oui, je sais, tu veux tout savoir sur le marin fou qui veut de moi sur son rafiot. Il s'appelle Remy, il a 73 ans et du coup une grande expérience. Il a traversé plusieurs fois l'Atlantique, dont la première fois en course pour la première mini-transat en 1977. Pour info, cette course s'effectue en solitaire sur des petits voiliers de 6,50m. En 1977, tu faisais ta route avec le sextant et tu utilisais une lampe à pétrole la nuit. Du coup, j'ai confiance dans le bonhomme. Et puis nous serons 3 sur le bateau, l'autre équipier, Théo, arrivera le 8 janvier, 32 ans avec une bonne expérience de la voile... Je n'en sais pas plus... Surprise...

Je te parlerai du bateau quand je pourrai te montrer des photos de lui. En attendant patience. Je peux juste te dire que c'est un Romanée de 10m qui écume l'océan depuis 40 ans. Je peux aussi te dire, que je ne serai pas à bord pour beurrer la tartine (héhé), ça va être du costaud. Loiiiiiin est le confort du premier bateau trouvé. Tu crois que je commence à avoir les chocottes ? Pas trop, un peu. Enfin bon oui ça commence. Mais ca veut dire que j'ai un bon instinct de survie. Tant mieux. Tu ne traverses pas l'Atlantique comme tu traverses le Léman. Heureusement, comme Remy veut faire un détour par Lanzarote avant de partir, nous pourrons tester la fiabilité, compatibilité de ce microcosme flottant.

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En attendant la suite de mes aventures marines, voici un aperçu du centre de Gran Canaria, un super spot pour ceux qui aiment randonner. Je dois dire que les couchés de soleil sont pas mal...

Vue à 360° et sur El Teide de Tenerife. 
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Pour terminer sur ce rapide tour de l'île, voici le sud-ouest. Ce sont mes dernières balades touristiques. Dans quelques jours, retour sur le bateau de Remy où quelques travaux nous attendent. Ca y est, c'est bon, c'est sûr, je pars. Mon cerveau est prêt. Et je sais que toi, tu n'attends que ça ! Mais patience, ca va venir !


Je suis frite comme une shnitzel. Il fait 25 à 30°C, et on randonne (avec Michael, un allemand pardi !). Ce coin là de l'île est dépourvu de touristes, on rencontre enfin les locaux et quelques expat' italiens. Les fonds de vallée, les bords de l'océan et les pics sont sauvages, reposant et grandioses. Durant 3 jours, marches à pied et plages. A noter, si le vent vous amène dans le coin, faite l'effort d'aller faire la sieste sur la seule plage de l'île inaccessible en véhicule, Playa Gui-Gui. Après 3h de marche, vous débouchez sur ce un coin sans lois (sex, drogs and rock'n'roll) dans un paysage protégé.

Vallée de Tarsarte, Playa Gui-Gui et alentours.

La vallée de Tasarte était autrefois le grenier de Gran Canaria, mais les temps ont changé. Et depuis 3 ans, la pluie ne se montre pas beaucoup. Alors qu'il devrait pleuvoir ce mois de janvier, les paysages sont tout desséchés... Mais ce n'est pas dans la nature du Canarien de s'inquiéter. "El cambio climatico ! " disent les accoudés au comptoir de l'unique bar du village. Heureusement, les sources souterraines des montagnes ne se tarissent jamais ici. Il y a toujours un petit filet d'eau pour faire les glaçons. Ouf, sauvés !

D'ailleurs lecteur, demain c'est apéro ! Prépare-toi un bon vin, demain, je te fais une visite guidée vidéo de ma nouvelle maison.

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Ca y est, j'y suis et j'y reste ! De retour à Las Palmas, je suis installée à bord du voilier de Remy, nous préparons activement le départ. Nettoyage et surtout faire de la place. Nous serons 3 sur le bateau et il nous faut des vivres pour 3 semaines minimum. De quoi occuper mes journées, pas le temps d'aller au musée.

Messieurs, mesdames, sortez un verre de vin, c'est le moment de visiter ma nouvelle maison !

Orialis, amarré au port de Las Palmas  
Visite guidée d'Orialis
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Je suis à la plage au couché du soleil. Un bateau remonte au vent. Bientôt, moi aussi je serai là, au milieu de l'océan, mais plus loin encore, là où on ne voit plus l'horizon et ce, dans toutes les directions.

Hmmm... Toi aussi lecteur, tu te demandes pourquoi je me lance dans des aventures pareilles ? Alors voilà un début de réponse pour toi :

Déja, tu sais déjà que j'ai un peu d'expérience de la voile avec popo, moman et sister lorsque j'étais petite. Donc ce n'est pas vraiment une découverte. Et ensuite, c'est probablement dans les gênes. C'est tout. Et puis maintenant que je suis mi-jeune /mi-vielle, j'ai en fait une grosse envie et un besoin de le faire.

L'intérêt est d'être seule à 3 sur le bateau, plus de 20 jours, et faire que tout ce passe bien. Je veux ressentir cette liberté, être loin de la maison, laisser tomber la routine de la ville et notre empressement permanent. La vie est simple ici, tenir la barre, tracer la route, cuisiner et manger, pêcher, regarder les étoiles et l'océan, les levers et couchers de soleil, dormir et recommencer le lendemain. Et avancer. Sans se retourner. Pas de mauvaises distractions, pas de communication, se sentir petit petit sur terre et encore plus petit petit dans l'univers. Ici, on peut s'égarer dans ses pensées. J'ai le temps, l'air, le son, l'odeur, le paysage et l'inspiration. Pour faire clair, le but n'est pas d'aller en Martinique voir le copain Mike, l'intérêt se trouve dans le chemin : vivre au fil du temps et de la voile avec 2 inconnus au milieu de l'océan.

Phrase du jour qui ma foi, fait son petit effet : Si tu ne vis pas comme tu penses, tu finiras par penser comme tu vis. Donc, larguez les amarres !!

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Remy n'en peut plus de nous. Déjà. Il rentre en France. En réalité, notre malheureux capitaine couve une maladie qui laisse sceptique les médecins consultés. Il se voit obligé de regagner la métropole pour se faire soigner ou rester mais de passer son temps dans les hôpitaux locaux.

Il laisse son bateau à Las Palmas et Théo et moi nous retrouvons orphelins. Pas de voilier, pas de capitaine, pas de transat. Bim ! Saperlipopette ! Pauvre Remy et pauvre équipage. Quelques jours de marinade, mais bonne nouvelle dans mon malheur, nous avons des voisins de ponton français qui seraient partant pour partager leur aventure avec moi ! Ouiiii ! Quels rebondissements ! J'espère ne pas porter la poisse et que mon départ sera possible. Enfin ! Du coup, nouveau bateau, nouvelles personnes, donc nouvelle vidéo, nouvelles présentations... Ce qui n'est pas plus mal, parce que j'ai dis plein de bêtises sur la précédente vidéo. Pis toi lecteur, tu n'as même relevé ! Sinon tu ne trouves pas que l'histoire se répète, hmm ? J'espère sincèrement qu'il y a une fin à ce voyage et que le Way Point est le piano de Mike, non loin de Fort-de-France. J'ai bon espoir pour Théo qui trouvera un capitaine grâce à son expérience de la voile et à ses nombreuses qualités (dont celle d'être magnanime et de m'avoir laissé cette place, et ça c'est très très gentil).

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Une grosse pensée pour mes ex-équipiers avec qui la traversée aurait été fantastique. Mais il est temps de s'installer sur Diboell. On se retrouve en Martinique ?

Rémy et Théo 

Et voici mes nouveaux capitaines et mon nouveau bateau ! Quelques jours de préparation et me voici embarquée sur Diboell, voilier en alu, ovni de 12 m ! Alain et Catherine étaient partis pour faire la transat à 2, puis finalement je me joins à eux. Il est moins fatiguant de partir à 3 pour une longue traversée. Plus d'équipiers, plus d'heures de de dodo (sauf pour le cap qui va stresser, héhé !). Il faut me faire de la place, mais le bateau est spacieux ! Quelques jours de préparation, des bricoles, les courses et nous sommes parés !

Diboell. 
Précision, organisation et rigueur pour les courses ! 

C'est l'heure de la visite guidée !!

Diboell a fait le plein.

Quelques chiffres :

Nous avons à bord : 31 bananes, 7 poivrons, 21 tablettes de chocolats, 21 paquets de biscuits, 21 tablettes de chocolats, 370 litres d'eau douce et 204 litres en bouteille et encore quelques coffres bien remplis de nourriture...

Nous allons naviguer de Gran Canaria à Mindelo au Cap-Vert, soit 960 000 milles à vol d'oiseau (1 mille = 1852 m). Avec une moyenne grosso modo de 5 noeuds (1 nœud = 1 mille/heure). Nous arriverons dans 9 jours approximativement.

1ère transat pour Alain et Catherine, mais ce voilier de 18 ans a déjà fait le tour du monde, 1,5 fois.

Un petit souvenir avant de partir, c'est la tradition ! 
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Une terrible nouvelle fait trembler toute la marina de Las Palmas. Les amarres grincent, les pare-battages s'entrechoquent, les bateaux gîtent, les écoutes s'emmêlent sur les ponts, les poissons fuient, les pavillons faseyent. Jeudi 18 janvier, Diboell largue les amarres ! Françou a enfin réussi à décoller !

Pour suivre Diboell et son équipage : https://www.marinetraffic.com/ . Et taper le numéro dans la barre de recherche : 227692380. Faites coucou !

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Départ en grandes pompes sur le quai Tout le monde est venu saluer notre départ. A bientôt les amis !

222°, c'est le cap pour notre 1ère étape, le Cap Vert, que nous atteindrons dans 7 à 9 jours. On commence fort avec 25 nœuds de moyenne et de la houle à 2-3 m. On monte la grand-voile avec 2 ris dès le départ. Le Cap' me demande de prendre la barre. C'est comme avec un volant de voiture, tu veux aller à droite, tu tournes la roue à droite ! Ben ouai, mais j'ai appris le contraire avec la barre franche... Après quelques minutes, je commence à m'habituer. Il faut apprendre à doser, anticiper les rafales ou les vagues si possibles. Je zig-zag pas mal, mais ce n'est pas si mauvais pour un départ musclé. La houle nous secoue. Catherine est malade, moi je suis brassée mais ca va. Le Cap' est à fond, normal. L'île s'éloigne petit à petit au couché du soleil. C'est parti mon kiki !

A 21h, c'est mon tour de quart. Le Cap'reste avec moi 30 min puis va se coucher dans le carré, me laissant seule avec le voilier, l'océan, le vent et le cap à tenir. 3 heures plus tard, je me couche fatiguée mais fière de moi. 10 min de pilote automatique sur 3 heures, bonne perf. Pourvu que ça dure ! Ce matin lever de soleil à la barre. Mais pas le temps de contempler, le vent est tombé, il faut manœuvrer. Les îles des Canaries et surtout Tenerife avec ses 3700 m d'altitude font office de pare-vent. Nous faisons la majorité des manœuvres ensemble, c'est la bonne école !

Une belle journée s'annonce, le soleil est au rendez-vous !

Départ de Las Palmas 
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Notre moteur. Il décide où nous allons et à quelle vitesse. Il faut tracer sa route en fonction de lui. S'il est bien établi, c'est facile, mais s'il tourne nous avons plus de manœuvres à faire. C'est le cas pendant ces 2 premiers jours. Pour descendre au Cap Vert, nous avons globalement un vent nord-est (qui va vers Sud-Ouest) qui nous pousse au popotin. L'allure du voilier (cap du bateau par rapport à la direction du vent) au grand largue (vent venant de la poupe sur le côté) est exigeante. Il faut se méfier des empannages sauvages (virements de bord incontrôlés). Le vent réel (dans le ciel) souffle à une moyenne de 20 noeuds (soit environ 35km/h) et monte parfois à 30 lors de rafales impromptues. Plus le vent est fort, plus il difficile à tenir la barre. Sous grand vent, on rétrécie la voilure (on prend des ris) afin de ne pas casser le mât ou de se retourner. Si le vent est calme, tu es plus tranquille et as le temps de profiter... Donc vous tu l'auras compris, le vent c'est ton Dieu, l'obsession du marin. Tu penses à lui et le surveilles en permanence. Tu dois être sensible à ses moindre variations. Il est aussi ton perpétuel compagnon. En permanence dans tes oreilles et dans ton esprit. Ouvre les oreilles et écoute !

Françou à la barre ! 

Je prends mon pieds à la barre. Soudain, perçant a ligne d'horizon, une dizaine de dauphins communs sautent par dessus la houle puis s'éloignent. 10 min plus tard, ils reviennent plus nombreux à l'étrave, jouent à la proue et nous accompagnent quelques minutes. Mignons petits dauphins, à croquer ! Des couchés de soleil comme celui-ci, j'en voudrais plein zvouplé !

Dauphins communs !
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Non mais franchement. Quelle idée saugrenue de partir en voilier aussi longtemps, au milieu de nulle-part. Tout est compliqué ici. Ta maison est petite, penchée et ballotée dans tous les sens en permanence. C'est la foire de Crête 24h/24h. Rien que pour faire du thé, c'est la mission. Ramper pour ouvrir le gaz, faire chauffer l'eau, bien coincer la bouilloire sur le gaz, surveiller, visser l'eau dans les thermos, sans se bruler, ouvrir le placard à thé, tout se prendre sur la poire, ne pas se casser la margoulette, refermer les thermos et les apporter aux équipiers sans passer par dessus bord en ayant remis au préalable son gilet et mousquetonné son harnais.

On doit économiser l'eau, l'électricité, la nourriture, pire que tout, les carrés de chocolat

Il faut se lever la nuit, plusieurs fois à des heures pas possible, et pas question de passer son tour sinon le cap' vous jette par dessus bord. Pas de douche, pas de tongue malgré le soleil. La mode ici est au gilet de sauvetage, on aura fait mieux pour bronzer !

Tu es coincée avec 2 personnes que tu ne connais à peine. Tu fais pipi debout dans une bouteille en essayant de pas en mettre partout. Sur le pont, tu te fais arroser par les vagues et les embruns, t'es tout poisseux tout le temps.

Même dormir est compliqué, malgré la fatigue. Le bateau gîte, tu roules dans un sens puis dans l'autre. Virement de bord, tout recaler pour ne pas que tout te retombe dessus. Je stresse parce que je dors avec les œufs ! Ne pas rouler sur les œufs ! Et faire en sorte que les œufs ne te roulent pas dessus ! Diable, je dors dans un tambour géant de machine à laver, écoutes !

Ma cabine-machine-à-laver !

Non mais franchement, tu trouves que ça fait rêver ?

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...ou l'art de transformer une idée à la con en expérience puissante. Si j'avais su j'aurais venu quand même.

Mes premiers jours de navigation hauturière me réconforte dans ce que je pensais de cette aventure. Et toi tu sais ce que je suis venue chercher. Mais je rajouterai à cela quelques détails important. D'abord la voile est un sport passionnant. C'est technique, physique, plutôt basé sur les sensations. Régler ses voiles, choisir son cap. Aller d'un point A à un point B dans les meilleures conditions et tracer la plus belle des routes. Bien sûr, nous sommes sur un voilier de plaisance, et dans plaisance, il y a le mot "plaisir". Si nous avons mordu à l'hameçon du grand large, c'est que nous y trouvons du plaisir. Naviguer sous les étoiles, tenir la barre dans la nuit en suivant la lune et en écoutant le bruit du bateau, de l'océan et du vent. La venue des dauphins qui nous accompagnent, et on est gâtés de ce côté là ! Les levers et couchers de soleil sont tous différents et hypnotisant. La sensation d'être perdue au milieu de rien. J'ai toujours aimé les déserts, ça tombe bien ! Vous savez les endroits vierges de toute présence humaine, présente ou passée. Et la vie à bord avec les petits plaisirs simples, les discussions, les jeux, apprendre à connaître l'autre. Avoir le temps de penser pendant ses quarts de nuit, d'apprécier chaque moment, la nature indomptable comme ciel.

Vive les quarts de début et fin de nuit !
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Dans ma cabine, à fond de cale, il y a un trésor de pirate. Une cargaison secrète pour le brigadier Mike Roch, caché en embuscade à Fort-de-France. Les amazones n'ont qu'à bien se tenir. Je défie l'océan et le vent, je suis un facteur-marin, matelot de première classe. Attention Mike, la rançon va être salée !

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Le temps ici, on en a, mais pas tant (aaargh le jeu de mot)Les journées passent très vite. Entre les manœuvres, les temps de quart (8h/jour), la cuisine, les repas, sans oublier bien sûr la sieste de l'après-midi. Après le repas, si le vent le permet, nous jouons à des jeux. Le perdant final paiera l'apéro au Cap-Vert. Comme tu t'en doutes, je joue la gagne. Et oui, ce ne sont pas les occupations qui manquent. Par exemple aujourd'hui, j'ai bidouillé la ligne de pêche en rajoutant un plomb et un appât. Résultat, j'ai pêché du papier Q et un gros sac plastique bleu. Le plus fun est que la ligne était du coup trop lourde et impossible à remonter sur le pont. Il a fallu tout tirer à la main avec l'aide du cap'. Pêche miraculeuse ! Il semble que les seuls poissons que l'on pêche sont ceux qui se suicident sur le pont : un calamar et des poissons volants... Pour l'instant, la pêche à la ligne est un échec, mais on se rassure en se disant que l'on va trop vite...

Passagers clandestins ! 

Après-midi de quart, vent régulier à 15 nœuds, alors je t'écris. Tu vois, on ne s'ennuie jamais. Je dirais même plus, nous procrastinons comme un art de vivre.

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Après quelques empannages pour passer entre les îles, ça y est, nous sommes arrivés ce matin au Cap-Vert ! Avec une moyenne de 6 nœuds, nous avons fait plus vite que prévu avec 6 jours et 15h de navigation. Avec 940 milles au compteur, nous avons seulement rajouté 70 milles de plus au tracé à vol d'oiseau.

Nous sommes maintenant amarrés à la marina de Mindelo, heureux de pouvoir se reposer et d'aller prendre une douche ! Cath et moi sommes à égalité aux jeux, Alain paie l'apéro !

Hissez les pavillons ! 

Quelques missions nous attendent avant de pouvoir reprendre notre route : les courses , laver le linge, laver le bateau... Il nous faut aussi réparer le pilote automatique. Le dernier jour, nous avons barré non stop, sans lui, dur dur !

L'arrivée à Mindelo, zig-zag entre les épaves. 
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Entre les petits travaux à faire, nous avons le temps de visiter la ville. Le Cap-Vert parait très beau, et aussi très pauvre. Nous sommes amarrés la marina qui est gardée, barricadée et je me sens comme une riche privilégiée. Les beaux bateaux des européens attisent les convoitises. Même le local à poubelle est sous clef. Nous nous faisons facilement abordés dans la rue. Malgré son aspect de jolie ville coloniale, nous sommes face à la pauvreté à chaque coin de rue, avec des mendiants, des vendeurs à la sauvette, des vendeuses de légumes sur les trottoirs. Des chiens errants partout qui font peine à voir. Tout le monde ici te recommande d'être très prudent même si on ne ressent pas vraiment l'insécurité.

La population est très métissée. Le Cap-Vert, anciennement colonie portugaise (jusqu'en 1975) reste très proche du Sénégal. C'est un véritable mixe qui se voit dans la culture, la cuisine, les traditions. Les gens sont extrêmement gentils. Très étonnant, ils parlent très bien les langues, que se soit le français, l'anglais ou l'espagnol et pas forcement dans les lieux touristiques. Et c'est chouette, parce que moi le portugais...

D'ailleurs, nous avons l'impression que les seuls touristes ici, ce sont les marins comme nous. Nous retrouvons beaucoup de bateaux français. La France est traditionnellement un pays de navigateurs.

Dans les rues de Mindelo.

Le marché au poisson est le passage obligatoire. Que de couleurs sur les étales, avec le poisson perroquet, le rouge tacheté bleu dont on arrive pas à trouver le nom, les p'tits jaunes, les murènes. Il y a aussi de gros thons, bonites, daurade coryphène. Le poisson ici est moins cher que la viande et les légumes qui sont à 80% importés du Portugal ou d'Afrique.

Que choisir ?

Cette escale nous permet de nous reposer et de refaire le plein. Le marché est un plaisir ! Et c'est là où on rencontre la population locale !

Marché aux fruits et légumes. 


Ca bosse aussi !

Demain, largage des amarres ! J'ai hâte ! On part pour 16 à 20 jours de navigation pour la transat' ! Enfin ! J'ai demandé 12 jours au cap' mais il refuse de relever le défi... Nous ferons la course à Hypérion, le bateau de Théo qui a pris de l'avance en coupant tout droit aux Antilles depuis Las Palmas. A bientôt !

Départ demain en début d'après-midi. Pour suivre en live (sauf en plein océan ) : https://www.marinetraffic.com/ . Et taper le numéro dans la barre de recherche : 227692380.

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Diboell est adepte des départs musclés. Vent de 25 nœuds entre les îles, une houle irrégulière à 3 m, la nuit va être longue ! Nous passons San Antao et subissons son dévent assez bordélique. Le vent tourne, la houle dans un sens, les vagues dans un autre. Cette première nuit sera sans sommeil. Impossible de dormir ballotés dans tous les sens. De nouveaux bruits font leur apparition, le contenu des coffres à l'avant joue les tintamarres. Le contenu des coffres valdingue dans le carré. Catherine se prend un poisson volant sur la figure, un citron pendant qu'elle dort. Et moi, je dors une main sur les œufs. Saperlipopette, j'espère que ça ne va pas être comme ça pendant 15 jours ! Le lendemain, tout le monde a la même tête, celle de ceux qui n'ont pas dormi ou peu. Ce sera sieste pour tous dès les hors quarts pour récupérer. L'excitation du départ à vite fait place à la fatigue. Il nous faudra 2 jours pour prendre le rythme de navigation.

Diboell s'éloigne du Cap-Vert. 
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Je ne sais pas qui a installé ce projecteur, mais il est fantastique ! Il éclaire vraiment bien : nous voyons comme en plein jour. La pleine lune, plus dodue que le soleil, nous illumine le bateau et l'océan de sa belle couleur lait au miel. C'est un plaisir de naviguer sans frontale avec elle qui nous veille.

La nuit, la Lune. 
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Entre Las Palmas et le Cap Vert nous n'avons rien pêché (sauf du plastique rappelle-toi ). Certes, les poissons volants se ramassent à la pelle sur le pont au petit matin. Mais ces bestioles là on l'air d'être pleines d'arrêtes... Ce matin, la ligne de la canne à pêche a été déroulée. A 10h, le moulinet s'active. Un poisson a mordu ! Ni une ni deux, j'abandonne mes granolas au chocolat au lait de chez Super Dino, je mets les gants en kevlar et avec l'aide de Catherine, nous commençons à remonter la ligne. Ouhla, il tire, il est gros ! Quelques minutes plus tard, nous voyons un machin vert et jaune surfer à la surface. Bizarre pour un poisson... Merdouille, encore du plastique ? Sauf que ce plastique là a bien la forme d'un poisson... C'est un poisson brésilien ! Un thon jaune ! Hiiiii ! Hystérie générale chez les filles. On remonte encore la ligne. Le voilà à l'étrave du bateau. Le grappin est trop court. Le temps que je me replace, fichtre, il a réussit à filer, emportant avec lui nos protéines fraîches du jour. Tristesse et consternation et requiem de Mozart. Nous rêvions déjà de le cuisiner aux petits oignons... Heureusement, l'espoir revient assez vite : dans l'après-midi 2ème touche. Plus gros que le précédent, il se détachera avant que nous puissions le voir. C'est quand même bon signe, nous y arriverons !

A taaaaable ! Ah ben non. 
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Ce matin, réveil loin de la douceur avec le bateau qui gîte, grince et tape sur les vagues. A peine habillée, me voilà sur le pont pour aider le cap' à empanner encore (vive le vent arrière !). Nous décidons d'installer le tangon pour le génois et de mettre les voiles en ciseaux. Mission accomplie 30 minutes plus tard. Remy serait fier de nous ! D'ailleurs, que fait-il ? Toujours à Las Palmas, est-il rentré ? Et Théo, Nadine et Yves sur Hyperion ? Où sont-ils ? Surement pas loin de nous, mais où ?

La communication à l'extérieur ne me manque pas, mais partager avec Théo, matelot volontaire comme moi, cette même aventure en parallèle, ça m'aurait vraiment fait plaisir. J'aurais pu lui dire qu'il avait raison, que je ne suis pas trop un boulet. Nous vivons les même choses chacun sur notre voilier, les yeux rivés sur le même océan, écoutant le même vent. J'aurais bien aimé partager ça avec lui. J'aime beaucoup voyager seule, mais le partage reste très important pour moi.

Pas de communication facebookienne, mais la modernité a quand même conquis l'océan. Par iridium (internet par satellite méga cher en mer), nous avons envoyé notre position à Hyp, qui nous a répondu. C'est toujours un événement quotidien de découvrir leur position. Nous les avons pris en chasse !

Donc voilà, lecteur, mise à part avec Hypérion, la communication ne me manque pas, au contraire. Mais ne t'inquiète pas lecteur, je pense à toi aussi, tu vois, là je t'écris.

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Tartine a préparé le taboulé qui gonfle tranquillement. Catherine est partie à la sieste. A son réveil, l'équipage mangera.

Alors que Tartine monte le thé dans le cockpit pour le cap', soudain, le moulinet de la canne à pêche rentre en action ! Ni une ni deux, Tartine saute sur les gants en kevlar prévus à cette effet. "Il y a un poisson, il y a un poisson ! crie-t'elle. Catheriiiiiiiine !". Comme à son habitude, le moulinet ne mouline pas. Il leur faudra 10 minutes pour tout remonter. Ah, il y a un truc au bout ! Mais Tartine et Catherine restent prudentes. La dernière fois, le poisson leur a faussé compagnie au dernier moment...

"Aaaah ! Doux Jésus ! Un poisson, un gros ! s'exclame Tartine qui continue dans le cockpit.

" Il est à nous, s'écrit-il fier de lui !". Tartine prend le couteau, elle lui tranche la tête pour ne pas qu'il souffre trop longtemps. "Merci poisson et merci l'océan !"pense-t'elle. La poissonnière improvisée commence maintenant à découper l'animal. Bochat' serait fier de sa Tartine préférée. Il fait 90 cm de long avec peut-être un poids de 5kg, une femelle avec des œufs. Tartine les met de côté pour les goûter à table. Ce n'est pas aussi fin que les œufs de fera, mais c'est pas mal. Sur le pont, c 'est une véritable poissonnerie, il y a des écailles et du sang partout. Tartine lève les filets, jette le reste à l'eau et hop, file ensuite à la cuisine. Du citron, de l'ail et de l'huile d'olive. Difficile de faire plus frais. Tout est cuit, le frigo ne fonctionne pas. Après le repas, Tartine lave ses vêtements, ils sont tout sales et puants. Cath a lavé le pont, elle est au top ! Ouh, ça sent un peu le poisson ici !

Morale de l'histoire : Souviens-toi lecteur, le poisson, ce n'est pas un truc carré qu'on met dans la poêle. C'est un être vivant qui donne sa vie pour nous nourrir. Ça sent fort, ça frétille, même avec la tête coupée. La pêche, ce n'est pas du beurrage de tartine non plus, c'est du boulot, mais c'est gratifiant et surtout gouleyant à la fin.

La daurade !
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Dur dur de trouver le sommeil. Pourtant, il est tellement important ! Après mon quart de 3h la nuit, j'arrive vite à m'endormir. Ce qui me fait un peu plus de 5 heures de sommeil, plus ou moins profond. D'ailleurs avec Catherine, on est toute contente lorsqu'on lache la barre à l'autre en se disant "ouiiiii, 5 heures de sommeil, le pied ! " Le reste du temps, on somnole, on sieste. Celle de l'après-midi est vitale pour moi. Je tiens à mes heures de dodo ! Les heures de quart varient tout le temps afin que chacun ait le droit au lever et coucher de soleil. Du coup, il n'y a pas de rythme établi, mais on s'y habitue. Par ailleurs, nous avons changé 3 fois d'heure pendant cette traversée pour se caler à notre position terrestre. Il y a -4h en Martinique !

Pour ma part, quand je nsuis fatiguée, je deviens bête. La fatigue est l'ennemi du navigateur. Clairement, on réfléchit beaucoup moins bien. On se plante sur la chronologie des manœuvres, le nombre de tours d'écoute au winch (j'ai fais ça 2 fois en 5 minutes, plus jamais !), on trace une route en lacet ou on empanne sauvagement. Ce genre de d'erreur pénible qu'il faudrait éviter pour se faciliter la vie. Le corps est également mis à contribution. Le bateau étant en mouvement désordonné perpétuel, tu es gainés en permanence. Pas mal comme entrainement d'escalade, mais moins bien pour récupérer son énergie.

Ici on apprend à rester actif et efficace malgré le manque de sommeil, et c'est vraiment satisfaisant de voir qu'on y arrive très bien. De toute façon, tu es là, donc pas le choix !

Petites occupations.
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"Empannage dans 5 min !" me dit le capitaine alors qu'il me reste 20 minutes à dormir. Bon ben, quand il faut y aller, il faut y aller... Mission numéro 1, enfiler la tenue, sans se cogner partout. Perso, je collectionne les bleus. Monter dans le cockpit avec ta gueule enfarinée. On empanne ! Le cap' est le spécialiste de la manœuvre au réveil. Il reste à la barre, et c'est à moi de tirer comme une grosse patate sur l'enrouleur de génois qui coince, les pieds en opposition sur la paroi du bateau. Pour l'échauffement on repassera. Et après, zouuu direct à l'écoute bâbord, compter le nombre de tours au winch, tirer comme une patate, mettre la manivelle, mouliner comme une patate. Voilà. "Bonjour ! Quelle belle journée qui s'annonce ! Bonjour Cap' !"

La vue !
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Derrière nous le matin, à la pointe le soir. Si seulement nous pouvions lui mettre le grappin dessus, il nous tirerait jusqu'en Martinique en une seule journée.


Bonus : Chansons de survie en mer. A chanter (ou hurler selon le public) quand vous êtes à la barre et que Cath dort.

1 : Etoile des neiges. Lecteur, n'oublies pas d'où je viens, et j'ai embarqué sur un bateau breton.

2 : Les Allobroges. Il faut cultiver les gens de Bretagne avec nos classiques. Et comme notre Cap' était colonel dans l'armée de Terre, cela me parait extrêmement approprié.

3 : La Ninon. Par contre, je n'ai pas d'appli Bochat'-Gerdil sur mon téléphone, ce qui est emmerdant pour les paroles oubliées.

4 : Au 31 du mois d'août. Mes capitaines ne connaissent pas. Marins d'eau douce !

5 : Y a un sapin ! pour exprimer toute votre frustration lorsque le vent tombe et que vous vous faites c**** à la barre.

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Eh non lecteur, nous n'allons pas parler apéro dans ce chapitre. Ou alors si, mais avec que de l'eau. De l'eau salée, de l'eau douce, de l'eau dedans, dessous, dehors. Une vraie fiesta aquatique.

La trinquette est une voile que l'on sort en cas de mauvais temps, entends par là, lecteur, quand le vent souffle trop fort à partir de 50km/h. Et aujourd'hui, nous sommes bien contents de l'avoir.

Depuis hier après-midi, nous essuyons des grains. Et cette expression prend tout son sens maintenant que je l'ai vécu. Un grain est une grosse tempête qui arrive comme un boulet de canon. Tu es gentiment à la barre, vitesse de vent pépère à 15 nœuds et d'un coup, pluie et vent qui monte à 30 nœuds (60km/heure) ou plus. Je ferai pour ma part une pointe à 36 nœuds. Bien sûr, tu n'as pas vu arriver la bête, puisque tu navigues par vent arrière et elle aussi. En moins de 2 min, tu te retrouves cramponné à la barre. Le bateau lofe inexorablement, ta barre est au max, et tu vois ton aiguille de l'allure qui monte, qui monte ! A ce moment là, tu tiens ta barre comme tu tiens à la vie (*) et tu n'as plus qu'à espérer que ça passe vite. Le temps d'appeler tes coéquipiers pour qu'ils choquent le génois afin de permettre au bateau de retrouver son allure, il est déjà trop tard, le grain est passé. Ouf, rien de cassé.

C'est dans cette angoisse du grain que j'ai pris mes quarts cette nuit. Le 1er à 18h, le 2ème à 3h. Je mange à la barre. La nuit est noire, sans lune. Impossible de voir l'horizon, ni les voiles d'ailleurs. Alain et Cath descendent se coucher. Je leur dis de ne pas s'inquiéter, je vois les étoiles derrière nous. Sauf que 20 min plus tard, un grain nous tombe dessus. Diantre ! 35 nœuds en rafale. J'appelle à l'aide. Et là, magique, 2 petites fourmis travailleuses en pyjama sortent en vitesse du carré et bordent et choquent et tirent. La trinquette est hissée, le génois enroulé. Le réveil le plus rapide du monde est sur Diboell.

Lors de mon quart de 3h, je me sens comme dans Shinning. Tu sais, lecteur, le film avec Jack Nickolson quand l'enfant fait du vélo dans les couloirs de l’hôtel. Même effet. Vous savez que ça va arriver, mais quand ? A l'affut, je guette les nuages dans le gris et surveille la vitesse du vent. Seigneur, le vent faiblit. Ce n'est pas bon signe ça... Rebelotte, nouveau grain !

(*) Petite exagération de l'auteure dans le but non dissimulé d'émotionner le lecteur

Grains à l'horizon !
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Chanceux nous sommes d'avoir pu partager quelques miles avec les dauphins entre le Cap-Vert et Las Palmas. Mais depuis la transat', nous ne les avons pas revus, a priori, nous sommes trop loin des côtes. Donc en ce qui concerne les grosses bestioles, mis à part les poissons volants que j'essaie de sauver et les autres poissons que j'essaie de manger, nous n'avons rien vu. Furtivement un banc de thon (peut-être) sautant dans la houle et un ONNI (objet nageant non identifié).

Dans l'eau la nuit, nous voyons aussi pleins de petits étoiles : le plancton ! Ils sont comme des milliers de lucioles aquatiques. C'est beau !

Dans le ciel, plein d'oiseaux, incroyable ! Même à 2000 km des côtes au milieu de l'océan. Ils rasent la surface de l'eau pour attraper les poissons volants effrayés par la coque de Diboell. Je peux vous citer les goëlands argentés, les sternes, les cormorans, mais je n'ai pas d'appli Geraci pour les autres espèces...

A la surface de l'eau, des quantités d'algues astronomiques. L'eau est à 26 degrés. D'après les expérimentés, ces algues sont invasives, et il y en a de plus en plus !

Sinon, aucun Homo sapiens à l'horizon. 1 seul bateau croisé en 15 jours.

Les algues. 
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Ce matin, lever de soleil à la barre avec un bateau qui lofe et un grain qui s'annonce, pilepoil pour la prise de quart du cap'. Petit cadeau du matelot !

Enfin nous remontons vers les Antilles. A nous les îles ! Nous sommes rapides. Si tout va bien, nous arrivons dans 3 jours. Après 10 jours d'allure au grand largue, nous voilà maintenant au largue. C'est-à-dire que le vent est plus de travers qu'auparavant, mais toujours à l'arrière. La grand-voile est hissée à nouveau. Et c'est reparti , choquer, border, prendre des ris, des tours, équilibrer le tout...pour tout affaler quelques heures plus tard. L'océan nous gratifie d'un vent forcissant et d'une belle houle, et nous avoisinons des grains menaçant. Retour au génois par prudence.

Hypérion est parti pour passer la ligne d'arrivée avant nous. Ils vont tout droit au travers des grains. Notre capitaine, lui, se gratte la tête pour les éviter. Nous pouvons recevoir la météo à 3 ou 4 jours, ce qui nous permet de choisir la route la plus calme. Nous zig-zaguons donc entre les zones de mauvais temps, mais subissons tout de même une belle houle à 3- 4m sous un vent à 20-25 nœuds de moyenne. Evitons d'en rajouter... La fatigue est générale. Nous n'utilisons pratiquement pas le pilote automatique que le cap' veut soulager. Pas le temps de beurrer les tartines!


On se marre à la barre. 
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Sur un bateau, au milieu de l'océan, sans horizon terrestre, tu peux avoir le mal de mer, peur du vide... Il paraît qu'en cas de problème, un bateau peut venir te secourir en moins de 8h dans l'Atlantique nord. En théorie... Mais nous sommes seuls au monde. Pas de bateau, rien au radar...

Ici, tu peux aussi avoir peur des grains et de la tempête. Mais j'ai confiance. Le bateau est solide, les cap' sont sérieux. Avec de la prudence, il n'y a pas de raison d'abîmer ou de casser quoi que se soit. C'est sûr, les coups de vent sont très impressionnants. Mais moi je me régale quand ca souffle. Les éléments se déchaînent, et moi je subis en souriant. Tant que l'on est concentré et que l'on suit les règles, pas de problème. A bord, nous avons justement tout une batterie de règles de sécurité qui nous sécurise physiquement et psychologiquement. Par exemple, j'apprécie le fait d'être attachée avec une longe à la ligne de vie. C'est comme en voiture, avec l'habitude on ne se voit plus de ne pas attacher la ceinture. Ainsi, je suis toujours entière et confiante. Je compte quelques beaux bleus, mais rien de méchant. Alors, on touche du bois, et on reste prudent !

Des arcs en ciel en veux-tu en voilà ! 
La houle quotidienne. 
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Qui pensait qu'on ne mange pas bien sur un voilier en navigation ? Eh bien non, ca dépend tout simplement de qui fait les courses. Et si en plus d'avoir des équipiers qui aiment bien manger, vous avez de bons cuisiniers, et bien vous êtes heureux tous les jours. Les capitaines ont fais du pain. Un délice. Avec le fromage des Canaries emballé sous vide, le jambon cru espagnol, les spécialités 74 ne me manquent pas. Nous avons préparé du cake, des pancakes, même un gâteau. Nos fruits et légumes tiennent bons malgré quelques pertes. Nos bananes achetées vertes commencent à murir, ca y est nous pouvons les manger ! Avec les pommes qui tiennent aussi très bien, ce sont les derniers survivants frais. Après ça, il nous reste les boites et les pâtes. Le résistant ultime, c'est un chou vert que nous faisons voyager depuis les Canaries. Il nous survivra, il est fort !

La nuit, le capitaine se fait attaquer par les granolas au chocolat au lait. Scènes violentes de boullotage de biscuits qui ne laissent que des cadavres au petit matin.

Concernant la pêche, nous l'avons laissé un peu de côté, nous ne remontons que des algues et de la frustration, sans parler des lignes cassées.

La nourriture est un sujet de conversation très sérieux entre Catherine et moi. Nous sommes les capitaines de la casserole. Rien ne saura résister à notre gourmandise et ce ne sont pas les vagues qui nous empêcherons de cuisiner. Et ça tombe bien, nous venons de pêcher notre deuxième dorade. Un peu plus petite que la première (75 cm) elle n'en est pas moins excellente avec sa petite sauce Mojo verte des Canaries.

Cuisine et gourmandises.
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A J-2 de l'arrivée, ca y est, je commence à faire le bilan à chaud de cette traversée. Avant tout l'expérience physique est passionnante. La transat sur un monocoque à 3 est très fatigante (surtout quand le pilote demande du repos). Du coup, c'est fascinant de voir son corps s'adapter à la gîte, au manque de sommeil. Le corps travaille dur. Pour preuve, j'ai du perdre tout mon gras apéro anté-départ.

Concernant la navigation, on m'avait prévenue que ce serait calme niveau manœuvres. Effectivement, on a hissé la grande voile une seule fois en 15 jours. On a toilé le bateau à l'espagnol, tout au génois pour plus de prudence et de tranquillité. Je maîtrise maintenant les empannages. Mais du côté des virements de bord, et bien lecteur, il y en a aucun à mon actif !

Je ne pensais pas que l'Atlantique me secouerait autant. Nous n'avons eu aucun moment de calme. Mais cela nous a permis aussi d'avancer plus vite.

Par ailleurs, le voyage n'est pas du tout monotone. Le paysage reste sensiblement le même, mais il y a tellement de variations que l'on ne se lasse jamais. Et il y a toujours de quoi s'occuper. J'ai à peine lu 200 pages de mon livre. Il y a de l'action, des discussions, du sport, de la méditation, de la contemplation, de la lecture de carte, de l'apprentissage... Aussi, le sentiment de plénitude en mer sur les 4000 km de traversée est grandiose. De là à repartir demain ? Laisse-moi 3 jours de repos et oui, sans hésitation. On va où ? Cette fois-ci, je ferai dans le bon sens. D'abord la navigation puis ensuite le tourisme. J'aurais aimé partir plus tôt pour avoir l'esprit tranquille vis-à-vis du musée.

Au fait, toi aussi lecteur, tu peux te lancer dans une aventure comme la mienne, fais-le, c'est ultra-enrichissant ! Pis je suis à ta disposition pour les infos.

Dans le mot plaisance, il y a plaisir ! 
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Dernier jour de navigation ! Nous avons été gâtés par les grains cette nuit. Du coup, nous avons hissé la trinquette, réduisant notre vitesse à 4 nœuds. Ahiii! Frustration. Nous aurions pu arriver dans la journée directement au port si ces mini-tempêtes n'étaient pas si imprévisibles. Mais quel régal la navigation dans une mer formée qui secoue et qui mouille. Tu te sens petit petit au milieu de ce grand espace immensément sauvage. Et tu penses juste à dire merci aux éléments qui te laissent passer.

Vers 22h nous apercevons la lumière des villes qui percent la nuit noire. Vers minuit, nous distinguons les phares et les illuminations des villes. C'est décidé, nous irons au mouillage juste à l'entrée du Marin. Aaaah Jesus-Marie-Joseph, Théo est déjà là avec Hypérion et nous ratons le carnaval ! Petite consolation, nous dormirons moins secoués cette nuit.

Le lendemain matin, réveil à 6h30, pas le temps de s'habiller que le cap' a déjà mis en route le moteur. Au moteur, nous passons les bouées du port en admirant la côte antillaise pour la première fois. Je l'ai fais !

Le Marin, Martinique ! Pieds à terre ! 
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Départ le 30 janvier à 17 h TU (temps universel).

Arrivée le 15 février à 4 h TU. Soit 15 jours et 11 heures de navigation

Distance théorique : 2083 milles soit 3700 km

Distance réellement parcourue : 2218 milles soit 4100 km

Vitesse moyenne sur la distance parcourue : 6 nœuds soit 11km/heure

Nombre d’heures moteur au total : 4 heures. Super bilan carbone !

100 % des journées avec des vents de force 4 à force 6 sauf lors du dévent de Santo au départ du Cap Vert. Plus forte rafale : 38 nœuds

Litres d’eau consommés : 199 soit 4,2 litres par jour et par personne hors eau de boisson pure

Pêche : deux dorades coryphènes et 6 hameçons perdus

Kilos perdus : beaucoup

Hématomes, ecchymoses : beaucoup

Notre route.
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Toi aussi lecteur tu peux te lancer dans une aventure du type bateau-stop. Fais-le, c'est ultra enrichissant ! Il existe des sites internet pour te connecter aux capitaines potentiels. Pour ma part, j'ai utilisé bourse-aux-equipiers.com qui fonctionne très bien. Mais avant de te lancer, voici quelques conseils :

1. Fais au moins quelques jours de navigation avant de t'embarquer pour une longue traversée, histoire de savoir si ça te plairait et si tu as le mal de mer !

2. Connais-toi. Je veux dire, savoir si tu pourras dormir, supporter le manque de confort, de sommeil ou la promiscuité avec des inconnus et ces 4 éléments combinés. Être également facile à vivre, souple et savoir s'adapter à tout.

3. Être en forme physique, histoire de ne pas devenir un légume au bout de 3 jours. Être manuel et pas trop con (ça aide pour comprendre keskifofer).

4. Avoir quelques sous. Le bateau-stop n'est jamais gratuit. Tu dois participer à la caisse de bord. En général, tu paieras au moins 10 € par jour (si tu as de la chance), et ce tarif peut monter jusqu'à 35 € (du vol !).

5. Tu as très envie de partir, mais ne part pas avec n'importe qui sur n'importe quoi ! Pose plein de questions sur la sécurité, les manœuvres, l'expérience des personnes. Il y a des propriétaires de bateau qui n'ont jamais appris à naviguer, comme il y a des bateaux-poubelle qui n'iront jamais loin...

6. Il faut que tu aies du temps. Même si des dates ont été posées, on ne sait jamais quand on part ni quand on arrive... Le capitaine ou le bateau peuvent tomber malade ou la météo ne permet pas le départ...

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Mon aventure a été un peu fofolle comme dirait Colombine... Rends-toi compte, plus de 4000 km parcourus en voilier, donc avec une vitesse de 11km/heure. Faut être un peu con quand même. Mais c'est tellement bon ! Mes impressions à froid maintenant que je suis rentrée, je dirais que du plaisir, de la satisfaction et du bonheur. Puis à cette transatlantique qui a "un petit goût de reviens-y", ce rajoute une destination magique en Martinique en extrême bonne compagnie. Je ne m'étendrais pas sur la visite de l'île. Avec ce carnet je voulais surtout te parler de mon expérience de la traversée. Mais en tout cas, elle est à visiter. Aucun ennui possible, plein de chose à voir, à voir, à faire, à goûter. Je te laisse quand même avec quelques photos pour te réchauffer.

La Martinique, c'est magique. 

Pour terminer ce long carnet de voyage, je tiens à remercier chaleureusement mes capitaines, Remy tout d'abord qui n'a pas eu de chance et surtout Alain et Catherine qui m'ont fait confiance et qui ont été de parfaits capitaines. Merci Mike, je reviens quand tu veux ! Merci Nadine et Yves, les capitaines les plus good-rhum-maker du monde.

Et lecteur ! Je te remercie de m'avoir suivi. Un très gros merci à ceux qui ont pris la peine de commenter, ça fait chaud au cœur.

J'espère avoir été la plus honnête possible sur mon aventure. J'espère également t'avoir fait un peu rêver, pas forcement de transat' et de voile, mais au moins de t'avoir donné l'envie de sortir de chez toi et d'aller voir le monde à pieds, à cheval en bicyclette, en velociraptor, comme tu veux en fait ! Crois-moi, tu ne seras pas déçu !

A bientôt les amis !

France


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