Carnet de voyage

Les Îles de l'Atlantique

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Des îles, des rencontres et des traversées...
Du 18 janvier 2023 au 11 mars 2024
419 jours
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Nos amis nous ont fait l'honneur de lire et commenter les précédents épisodes, et plusieurs de nous dire qu'ils les ont appréciés. Nous allons donc poursuivre l'insolente prétention de raconter et de publier la suite de notre récit de voyage. Quoique ! finalement, je les comprends nos amis. Parce qu'ils peuvent toujours survoler d'un oeil les photos, parcourir les vidéos en trois clics, zapper les incessantes digressions du rédacteur, tout ça en écoutant leur podcast préféré ou en sirotant leur apéro. L'existence même d'un blog permet d'éliminer le risque, à notre retour à Paris, d'une épouvantable soirée de projection photos, émaillée de l'insupportable récit des souvenirs des voyageurs. Je les comprends.

Le croirez-vous ? Ce blog nous sert également de mémoire de notre voyage. Nos mémoires ont vite fait de mélanger les paysages, intervertir les escales, brouiller les noms des rencontres. C'est aussi un distillat de l'essentiel des milliers de photos récoltées.

18 janvier 2023

Faisant suite au carnet qui racontait notre parcours de Roscoff à Cascais au Portugal, celui-ci envisage de présenter les étapes insulaires de notre vie nomade. Il démarre au moment où nous reprenons pied sur Tusitala à Cascais après un intermède continental et familial.

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Déjà douze jours que Tusitala se dandine au ponton de Cascais. Objet inanimé qu'on peine pourtant à laisser seul.

De retour d'une incursion utilitaire en Espagne, nous nous activons pour remettre Tusitala en état de navigation. Lorsque nous le fermons pour plusieurs jours, nous démontons tous les équipements extérieurs amovibles, afin de diminuer leur exposition inutile aux intempéries et aux éventuelles fausses manoeuvres des autres bateaux du port. Il y a aussi pléthore d'objets qui prennent des libertés aux escales et qu'il faut remettre à leur place, fixés, ficelés, coincés en filets, emballés, élastiqués pour rester immobiles et silencieux lorsque le bateau s'animera. Tout remettre en ordre de marche nécessite une journée de manipulations.

Survol du Tage à Lisbonne
Survol du Tage à Lisbonne
Appontage
Appontage
Les magnifiques sanitaires de Cascais
Les magnifiques sanitaires de Cascais

Avec Liliane, nous passons du temps à soigneusement analyser les prévisions météos. Vent, houle, pluie, une combinaison complexe de critères, jamais tous parfaitement favorables, qu'il s'agit de peser en termes de sécurité, de rapidité et de confort. Pour l'heure, à notre retour sur la côte portugaise, il ne fait pas un temps à mettre un remorqueur dehors, avec six à sept mètres de creux. Une fenêtre favorable se profile pour le 20 janvier, avec vent portant inférieur à vingt-cinq noeuds et houle inférieure à trois mètres. Au fil des mises à jour des modèles, la fenêtre se décale au 21, puis au 22. Nos familles suivent en temps réel nos atermoiements, avantage et piège de l'instantanéité des réseaux sociaux. Le créneau visé laisse entrevoir du vent portant pendant plusieurs jours. Une sorte de cadeau plein de tendresse après les mois à subir du vent frontal depuis notre départ.

On va attendre un peu...
On va attendre un peu...
Prévisions pour l'arrivée à Porto Santo
Prévisions pour l'arrivée à Porto Santo
Nettoyage de l'hydrogénérateur plein de sel
Nettoyage de l'hydrogénérateur plein de sel

(le lecteur pressé pourra sauter les deux prochains alinéas sans perte excessive de substance)

La traversée prévue de Cascais à Porto Santo, première île de l'archipel de Madère, devrait durer environ quatre jours. La présence de vent suffisant signifie que le moteur restera à l'arrêt pendant toute la traversée. Il devient donc nécessaire de mettre en place les dispositifs qui nous rendront autonomes en électricité pendant toute la traversée. Outre le panneau solaire, qui couvre environ la consommation intermittente du réfrigérateur lorsque la journée est ensoleillée, c'est l'hydrogénérateur Seatronic qui va générer suffisamment de courant électrique pour compenser toute la consommation, essentiellement celle du pilote électrique et des instruments de navigation & sécurité. Le reste, éclairage, PC, téléphones et appareils photos, est marginal. L'hydrogénérateur est un alternateur, muni d'une hélice que l'on plonge sous l'eau à l'arrière du bateau. Lorsque le bateau avance, le flux d'eau fait tourner l'hélice, qui génère du courant électrique, comme tout alternateur. Cette énergie est donc "prélevée" sur celle du navire. Le ralentissement est minuscule, insensible, car propulser un bateau de plusieurs tonnes nécessite une énergie autrement plus importante que celle produite par l'hydrogénérateur. On peut donc dire que cette énergie est d'origine éolienne, puisque c'est bien le vent qui génère l'énergie primaire propulsant le bateau. Quand on poursuit le raisonnement, on peut se dire que le vent est issu du contraste thermique entre zones froide et chaude lié au rayonnement reçu du soleil. Lequel soleil rayonne cette énergie à partir de la fusion de l'hydrogène. Ce qui veut finalement dire que tout notre bateau fonctionne à l'énergie nucléaire ! Plus prosaïquement, notre hydrogénérateur est bloqué par le sel des précédentes navigations. Décoinçage de l'axe au chasse-goupille ("Comment, vous n'avez pas un chasse-goupille dans votre bateau ?"), rinçage, nettoyage, enduction de graisse silicone... et réinstallation.

En complément, nous avons un régulateur d'allure. C'est un dispositif purement mécanique qui permet de conserver une allure constante par rapport au vent. Il peut jouer le même rôle que le pilote électrique, certes moins précis, mais avec une consommation absolument nulle, puisqu'il n'utilise que les forces du vent et de l'eau pour maintenir la barre du bateau. C'est un équipement dont le principe date des années cinquante, il a bercé l'imaginaire de tous les voileux de ma génération, nourri par les lectures des navigateurs de l'époque, essentiellement Bernard Moitessier, Robin Knox-Johnston, Eric Tabarly, Francis Chichester et les Damiens. Il fleure bon le romantisme de boomer post soixante-huitard : "on n'installe plus ce genre de chose" me disait avec un air condescendant le jeune commercial d'un salon nautique à qui je faisais remarquer que le minuscule tableau arrière de son bateau interdisait l'accueil de ce genre d'équipement. Paradoxalement, c'est l'écologisme politique contemporain qui redonne de la vigueur au choix conscientisé d'un régulateur d'allure, à faible empreinte décroissante, environmentally-friendly, low-tech, éco-responsable et durable, limite néo-luddiste, en tous points conforme au plan gouvernemental d'économie énergétique. Bref ! c'est un plaisir de voir cet appareil tenir le bateau sur sa route, barreur infatigable, silencieux et sobre. Pour rationaliser ce choix, Liliane et moi le considérons comme une redondance en cas de panne du pilote électrique, plutôt que d'emporter un vérin électrique ou un calculateur de rechange. C'est rassurant de savoir que nous avons un bonne disponibilité opérationnelle pour la fonction de pilotage, qu'il est hors de question d'assurer nous-mêmes à la barre sur un longue durée. Le nôtre est un modèle Cap Horn, conçu par Yves Gélinas.

Une part importante de la logistique concerne la nourriture. Il est capital en traversée de pouvoir se nourrir à moindre effort les premiers jours, quand la fatigue et le mal de mer se liguent pour inciter l'équipage à abandonner toute velléité de cuisine. Nous prévoyons donc avec soin des plats préparés à bord la veille du départ, disposés en boîtes hermétiques, si possible assez variés, caloriques et pas trop gras pour que la digestion soit facile (tout ce qui est digéré ne sera pas vomi). Au-delà de deux jours, il redevient plus facile de vivre à bord et de cuisiner quelque chose. Nous constatons à l'occasion de ce dernier supermarché continental à quel point il est difficile de se procurer ne serait-ce que des yaourts sans sucre, luxe de bourgeois néo-bobo. Dans la philosophie de l'acheteur Auchan de Cascais, si tu veux des yaourts sans sucre, c'est que tu es malade et donc il seront aussi à 0% et planqués dans un coin marginal du rayon laitage, une sorte d'achat honteux, comme les préservatifs dans les années soixante-dix. Nous avons depuis longtemps aussi renoncé au fromage non pasteurisé, comparable, en dehors de la France, à l'ingestion de Fugu.

En prévision d'une traversée plus longue que les précédentes, nous faisons aussi avancer le projet de rangement des panneaux de descente. C'est une sorte de mini scandale de notre époque moderne que le constructeur d'un bateau à plusieurs centaines de milliers d'euros (neuf sortie usine) ne prévoie aucune solution pratique pour fixer les deux panneaux de la descente lorsqu'on les enlève en navigation (dans le cas le plus général, la descente reste ouverte, à part s'il y a du très gros mauvais temps). Un peu comme si la porte d'entrée de votre appartement devait être rangée dans la chambre d'amis quand vous êtes chez vous. Ces deux panneaux de plexiglas encombrent donc l'intérieur et chaque propriétaire se débrouille à les caser tant bien que mal. Jusqu'à présent nous les posions sur les matelas de la cabine avant, inutilisée. Mais c'est quand même une solution désordonnée et impraticable si l'on naviguait avec plusieurs équipiers. Après de nombreuses réflexions et observation de la solution du bateau Noramax rencontré à Bénodet, nous choisissons de bricoler un système de fixation à base de pontets et d'élastiques. Avant de faire des trous dans une cloison, nous mesurons et re-mesurons soigneusement, faisons un maquettage, une présentation à blanc, etc. Une fois l'installation terminée évidemment on se dit "on aurait dû... plus haut... plus bas..." Néanmoins, c'est fait, nos panneaux ne traineront plus sur la couchette des invités. On avance. A l'arrache, mais on avance. Ça nous a quand même occupé une demi-journée.

Nous réactivons l'abonnement Iridium. Ce lien par satellite permet de maintenir un contact avec une personne amie restée à terre. Que la situation soit bonne ou mauvaise, il est très rassurant de savoir qu'une personne attentive surveille notre route et capte nos messages. C'est très rassurant aussi pour la famille de recevoir une mise à jour de situation. Nous rédigeons un message quotidien. La plupart du temps, il consiste en "TVB" ("Tout Va Bien") assorti d'une situation nautique succincte. Si ça allait très mal, de toutes façons on appellerait directement le CROSS ou le CCMM. Bref, encore un magnifique exemple de notre sublime et désespérante dépendance à la technologie. Qu'aurait donc pu écrire Homère si Ulysse avait eu une messagerie Iridium pour donner des "news" à Penelope ? Penelope aurait-elle attendu Ulysse si elle avait su dans quelles difficultés à forte probabilité létale il se trouvait ?

Nous nous efforçons aussi de tout assécher à l'intérieur et dans les coffres avant le départ. Les dernières semaines ont été très (très) pluvieuses au Portugal, les cloisons, les vêtements, la literie... tout poisse. C'est un élément de confort fondamental en mer de pouvoir aller dormir dans un duvet sec. Comme le vent portant est un flux de nord-est, il promet d'apporter avec lui un rafraîchissement notable, quoique sans commune mesure avec ce que vivent nos parents ou amis en France.

La vérification de nos "grab-gabs", que Liliane gère méticuleusement fait aussi partie de la préparation au départ. On installe aussi le "pinger" dans un seau à l'arrière, prêt à être jeté à l'eau en cas d'attaque d'orques, que la terminologie écolo-normée nomme "interactions", afin de ne pas stigmatiser les orques.

Les derniers jours sont encore ventés et pluvieux. Cela fait s'évanouir la possibilité de monter en tête de mât pour remplacer les godets de l'anémomètre. Nous partirons en l'état. Comme déjà dit, on peut naviguer sans connaître la vitesse du vent au noeud près.

Liliane et moi allons entamer avec confiance une traversée que nous n'avons jamais faite en équipage réduit. Les traversées de la Manche ou du Golfe de Gascogne étaient limitées à un peu plus de 24 heures, et menées en équipages plus étoffés. Je crois que nous nous sentons prêts.

Il nous reste juste le temps d'une courte balade sur les pontons, entre autres pour aller observer le gréement de deux bateaux de course que je lorgne depuis notre arrivée à Cascais. Il y a toujours de bonnes idées à glaner sur les bateaux des coureurs. Et aussi le temps d'un dernier restaurant, ce qui nous évite d'avoir à faire la vaisselle la veille du départ.

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Traversée de Cascais à Porto Santo

Publié le 1er février 2023

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L'océan, enfin ! Il est juste là de l'autre côté du brise-lame. Quatre-cent-soixante-seize milles nautiques d'eau à courir au portant sur la route directe jusqu'à Porto Santo.

Dimanche 22 janvier

Lever sans urgence ce dimanche matin, un peu fébriles quand même à l'idée de la traversée qui se concrétise. La mise à jour de la météo confirme les précédentes estimations. Quand on part pour quatre jours, on n'est pas à une heure près. Et d'ailleurs, nous en perdons une d'heure, à attendre que la pompe à gasoil soit libre, un énorme catamaran à moteur venant prendre incontinent pas moins de neuf cents litres. Lassés d'attendre qu'il dégage la place, nous transvasons un jerrican de notre réserve dans le réservoir principal et je vais à pied remplir mon bidon. Vingt litres, c'est assez ridicule, mais cela doit donner une mesure approximative cohérente, bien que peu scientifique, de nos coûts respectifs de fonctionnement.

Vent prévu au départ
Vent prévu au départ
Houle prévue au départ
Houle prévue au départ
Vent prévu à l'arrivée
Vent prévu à l'arrivée
Houle prévue à l'arrivée
Houle prévue à l'arrivée

A la sortie du port, voiles hissées, nous prenons la route calculée le matin au petit déjeuner, sur la base des derniers fichiers du vent prévu pour les prochains jours. Ces simulations ne sont "que" des calculs. Même s'il faut leur accorder une confiance prudente, ils présentent l'avantage de donner une indication intéressante sur la route optimale. Quelque effort que l'on fasse en mer, le bateau réel sera toujours moins performant que le bateau théorique. Tous les navigateurs de croisière qui utilisent ces outils savent que c'est une course perdue d'avance que de poursuivre le petit bateau bleu (ou vert ou rouge) sur l'écran du traceur. Il est toujours devant. Mais cela donne un objectif de bonne tenue de la route. Ne pas se relâcher. Pas trop. Les premiers temps où j'utilisais cet outil, il était gravement optimiste. C'est à dire que les temps calculés étaient inatteignables. En effet, nous voyageons avec un bateau très chargé (400 litres d'eau, 180 litres de gasoil, du matériel de sécurité et des provisions de long cours), au total pas loin d'une tonne de poids supplémentaire au poids de sortie usine. Cela impacte les courbes de vitesse du bateau, qui sont données pour un plan d'eau parfait. A force de corrections méticuleuses à la baisse, nous arrivons à disposer d'une simulation plus réaliste et crédible. Résultat à évaluer dans quatre jours.

Ponton d'accueil, en attente que le ponton carburant se libère
C'est parti
Premier déjeuner en mer
Frein de bôme à poste
Le panneau solaire est orienté pour maximiser le flux reçu

Le vent est léger au début, nous sommes encore abrités du flux de nord-est par les effets de la côte. Quelques heures plus tard vers le sud-est, nous touchons enfin le vent prévu ; et la houle qui va avec. Nous établissons les voiles pour une allure au grand-largue. Il faut dire que le vent se trouve pile dans l'axe de la route directe de Cascais à Porto Santo. Pour des raisons techniques, un bateau pile vent arrière va moins vite que s'il est légèrement décalé, disons de vingt à trente degrés de cette route. C'est le grand-largue. Le routage théorique, qui prend en compte cet effet, nous propose donc de décrire un grand "S" de part et d'autre de la route directe. Juste avant la première nuit, nous établissons un ris dans la grand-voile, en conservant le génois.

Dans l'après-midi, alors que je reprends la tension du hale-bas, j'entends un claquement, je vois à l'avant un petit objet noir qui tombe sur le pont. Je me harnache et je vais voir. C'est la poulie de renvoi du hale-bas qui s'est cassée. Le cordage est sorti du réa et a écarté la joue en plastique de la poulie, qui a fini par casser. Pire, le cordage est resté bloqué. Le hale-bas ne fonctionne plus du tout. Une minute de réflexion. On ne peut pas rester comme ça, surtout s'il fallait plus tard prendre un deuxième ris. Je ne vois pas d'autre solution que de "shunter" la poulie qui coince. Avec la pince coupante, que nous avons toujours sous la main dans la descente, je coupe la bosse du palan de part et d'autre de la poulie et ensuite, je raboute les deux bouts du palan. Sans sa poulie, il tire un peu de travers mais fait son office. Ça ira bien jusqu'à ce que je puisse réparer proprement.

Les heures s'égrènent. La lumière décline. Quelque magnifique que soit le coucher de soleil, l'arrivée de la nuit apporte toujours une légère anxiété. La Lune est à peine un mince croissant, et la mer sera très obscure. Nous nous préparons à la nuit, notamment en enfilant des vêtements chauds. C'est aussi le moment d'adapter toute l'ambiance lumineuse du bord : atténuation à 15% des rétroéclairages des instruments, basculement des applications de navigation en mode "nuit", atténuation des écrans des téléphones, utilisation des frontales en lumière rouge exclusivement, extinction des plafonniers. Et même ajout d'un bout de scotch sur deux diodes bleues de prises USB un peu trop lumineuses (il faudra mettre du vernis à ongle). Rien ne doit perturber la vision de nuit qui se détruit en une seconde avec une lumière blanche et met une vingtaine de minutes à se reconstituer. J'adorerais avoir un seul interrupteur "jour/nuit" qui bascule tous ces réglages. Et aussi trouver une lampe frontale qui fasse du vert au lieu du rouge, parce que le vert permet de continuer à voir beaucoup de nuances alors que le rouge écrase la luminance de toutes les couleurs. Va trouver le poussoir bleu de ton Bic quatre couleurs quand la lumière te les montre toutes monochromes identiques !

Poulie de renvoi du hale-bas de bôme
Ecce RM !


C'est la première fois depuis l'achat de notre bateau que nous prenons la pleine mesure de ses capacités et de son confort sur une période de plusieurs jours dans du vent soutenu. Se détacher de la côte, de la nécessité d'arriver avant la nuit, de la marée, de l'heure de fermeture du port, des cailloux à contourner, des bateaux de pêche à slalomer permet de se laisser complètement imprégner de la sensation de glisse. Nous le savions rapide (en tant que croiseur de voyage, rien à voir avec un bateau de course). Le Golfe de Gascogne ne nous avait pas offert de vent portant durable. Maintenant Tusitala nous étonne vraiment. Le vent s'est maintenu plutôt stable en direction, d'une force raisonnable (on avait tout fait pour sélectionner cette option météo, non ?), ce qui nous permet de descendre continuellement dans le vent, poussé également par la houle arrière et d'en profiter pendant les jours et nuits. Franchement, je trouve cette sensation fascinante. Regarder le long sillage mousser à l'arrière. De la plage avant, embrasser du regard tout le pont du bateau surfant comme un ski en poudreuse (pour ceux qui aiment). A l'intérieur, sentir les accélérations de la glisse lorsque le bateau descend le flan d'une vague et par les panneaux latéraux, voir enfler la vague d'étrave. Sur la carte électronique, voir s'allonger la petite trace en pointillés.

Lundi 23 janvier

Après cette première nuit à deux, le lever du jour est bienvenu. Le ciel est grand bleu d'un horizon à l'autre, le vent frais et soutenu.

Le contrôle des batteries montre que la consommation électrique du frigo, du pilote et des instruments a siphonné presque la moitié de la capacité (reste 55/52%), soit 100Ah sur les deux cents que nous avons au total. Nous descendons donc l'hydrogénérateur à l'eau, qui commence à ronronner et à produire 8A en moyenne. Un bonheur. Je mesure l'évolution de la charge des batteries et je retiens comme règle du pouce que pour une vitesse de l'ordre de 6 à 7 noeuds, il charge 3% de la capacité totale par heure de fonctionnement (tout en alimentant les consommateurs déjà cités).

Le ciel limpide est l'occasion, à la tombée du soir, de voir Vénus près du tout premier croissant de Lune faire la course pour aller se coucher à la poursuite du soleil ; puis la nuit, appuyé sur les filières arrières (1) voir scintiller le plancton dans les remous du bouchain et du safran ; et surtout surtout, laisser son regard flâner sur les constellations aux noms familiers, les planètes Jupiter et Mars au milieu de la nuit, grosses comme des gommettes, se délecter de la Voie Lactée, tellement lumineuse qu'on la dirait crémeuse et étalée au rouleau. Tiens c'est extraordinaire cette Petite Ourse si basse qu'elle touche l'horizon nord, et ce baudrier d'Orion si haut ! la théorie de la Terre plate en prend un sérieux coup. Tout ça est un peu la concrétisation du rêve d'ado, l'accomplissement de cet imaginaire hérité des lectures déjà citées. Cela ravive aussi avec une exaltation toute proustienne des souvenirs des nuits d'été en montagne, dans le Mercantour, avec mes amis lycéens niçois, où j'étais déjà en proie aux mêmes émerveillements face au ciel nocturne immense.

(1) par exemple, pour manœuvrer l'hydrogénérateur, soigneusement harnaché à une longe que nous laissons à demeure à l'arrière, jaune pour qu'on la voie même dans l'obscurité, gros mousqueton facile à clancher sur notre harnais.

A la poursuite d'un idéal vert
Réconfort du soir : un plat chaud

L'observation astronomique dure peu, il fait quand même froid, d'autant plus que le vent arrive par l'arrière et que le cockpit est donc exposé, sans abri possible sous la capote. Pas question de bailler aux étoiles filantes. Une fois fait mon tour d'horizon de surveillance, un coup d'oeil au ciel et je rentre me mettre au chaud quand je sens que le froid pénètre les polaires. Bon, c'est très relatif comme froid. Nous ne portons pas de ciré, comme c'est souvent le cas en Manche même en plein été. L'air est à 16°C et le vent souffle entre 15 et 22 noeuds. C'est aussi pour beaucoup grâce à cette rare possibilité offerte par ce bateau de surveiller la mer directement de l'intérieur, le séjour à l'extérieur peut être réduit à son minimum. On pourrait même rester en Croc's et grosses chaussettes mais je redoute de devoir sortir dans l'urgence et ce serait risqué d'avoir de mauvaises chaussures. La personne de quart se chausse donc de manière adéquate pour bondir éventuellement sur le pont (il paraît que cette habitude se perd sous les tropiques, nous verrons bien).

Le tour d'horizon est assez régulièrement bredouille. Pas un navire, pas un dauphin, pas un troquet. Rien ! Tout au plus l'AIS nous signale-t-il parfois un croisement lointain à plusieurs milles nautiques. Une fois passés les rails de commerce proches du Portugal, la mer est un vaste désert.

Ces deux premiers jours, la vitesse dépasse parfois nos envies. Quand une rafale nous pousse à 9 noeuds, qu'elle se conjugue à une vague qui attrape la coque de l'arrière, le bateau accélère au-delà de 10 noeuds, on sent que le pilote "mouline" beaucoup pour tenir la trajectoire. Il y parvient, mais nous découvrons que dans les mouvements extrêmes il grince. A cette vitesse, il apparaît plein de nouveaux bruits, l'emballement de l'hydrogénérateur, le sifflement de l'eau sous la coque, des craquements sur les diverses manœuvres lorsqu'elles se tendent, parfois le claquement d'une vague à plat-coque. Nous ne sommes pas (encore) habitués à ce régime furieux. Difficile d'aller dormir en redoutant un empannage intempestif, si le pilote venait à être débordé. Soucieux de ménager le matériel, nous réduisons la toile. En plus du ris déjà pris dans la grand-voile, nous rentrons le génois en début de nuit. C'est au moment de ce changement que je me rends compte que nous avançons presque aussi vite sous GV seule. Normal, à l'allure du grand-largue, la grand-voile masque presque entièrement le vent de la voile d'avant. Elle est donc inefficace, et elle bat constamment, se vidant et se gonflant brusquement, ce qui occasionne des claquements violents de son écoute et du chariot. Dans la journée, j'avais commencé par moufler avec un vieux reste d'amarre l'avaleur d'écoute qui cognait. Ça avait bien atténué le bruit. Mais quand nous nous retrouvons carrément sans voile d'avant, le silence est encore plus profond, on n'entend plus que le bruit du sillage. Amélioration bienvenue, surtout pour celui qui dort. Nous resterons sous grand-voile seule à un ris pendant les jours suivants. La bôme est bien tenue par le frein de bôme et elle reste donc fixe et silencieuse. Evidemment toutes ces manœuvres sont très tendues.

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Mardi 24 janvier

Au soleil levé, après les rituels chargements de fichiers météo par la connexion Iridium et petit-déjeuner avec Liliane, la manœuvre suivante consiste à empanner. Nous avons suffisamment fait d'ouest et nous allons maintenant descendre au sud, tout en conservant l'allure de grand-largue, mais sur l'autre bord (bâbord amure). Ce nouveau cap nous amène normalement en route directe vers Ilheu de Cima, le point visé pour préparer l'atterrissage, au-delà duquel il reste juste un petit mille pour rejoindre le mouillage de Porto Santo.

Improbable rencontre à trois au milieu du désert
Bienvenu lever de soleil
Vue de la banette, juste avant de fermer les yeux
C'est bientôt bon pour empanner vers le sud

Dans la nuit, le vent a baissé, on aurait pu techniquement renvoyer toute la toile. Mais le sommeil de celui qui est hors-quart est bien meilleur quand le bateau est un peu assagi. En général, nous évitons les manœuvres la nuit. Il y a toujours un "truc" qui foire et nécessite d'aller se promener à l'avant avec la frontale. Quelques heures plus tard, je suis de quart et je commence à larguer le ris pour remette la grand-voile haute. Il ne vient pas. Je vais en bout de bôme pour l'aider à passer, et là je constate que le cordage a perdu sa gaine sur un bon mètre. Il ne reste que l'âme, la gaine est toute boudinée plus loin. Cela ne diminue pas sa résistance en traction, mais il ne sera pas possible de le faire coulisser. Je retends donc le ris comme il était pour que la voile reprenne sa forme et son efficacité. Difficile de comprendre ce qui est arrivé à cette bosse de ris. Sans doute usée par un frottement excessif pendant plusieurs jours consécutifs. Cela corrobore la théorie du "un emm... par jour de navigation".

Nous avançons toujours, mais à cinq noeuds seulement, ce qui contraste terriblement avec les précédents jours. Bizarre cette impression de "perdre son temps" quand le bateau n'est pas à son maximum, et paradoxalement de souhaiter que le plaisir d'être en mer dure. Je gamberge... Il serait possible de larguer le ris en le démontant par l'autre bout, côté bôme, ce qui permettrait de renvoyer la toile. Mais ensuite, s'il fallait reprendre ce ris dans l'urgence, cela prendrait trop de temps de le regréer. Il paraît probable qu'à l'approche de la terre le vent se renforcera localement. Une autre solution serait d'inverser les deux bouts de la bosse en utilisant lui-même comme messager à l'intérieur de la bôme, mais ça prendra une bonne heure (si tout se passe bien) et ça ajoutera de la fatigue. Prudemment je décide de conserver le ris jusqu'à l'arrivée, et tant pis pour la vitesse un peu lente. Les bruits de la coque et du gréement sont bien moindre à l'intérieur. On devrait encore mieux dormir. Ah mais non. Parce que cette petite cuillère qui tinte dans la tasse et les bols qui glissent dans la cuvette et le bocal qui fait cloc-cloc dans l'équipet deviennent maintenant insupportables avec la houle et le roulis qu'elle induit. Une lavette micro-fibres au fond du bac à vaisselle, un calage adéquat des bols et du bocal, problèmes résolus. Un combat incessant...

Liliane a pris le rythme des quarts, de jour comme de nuit. Lorsque nous naviguions en club, nous prenions en général les quarts à deux. Maintenant, c'est simple, nous sommes deux au total... Donc pendant que l'un dort, l'autre est de quart. Assez inquiète au début, il était convenu que Liliane devait me réveiller au moindre doute, à la moindre inquiétude. A cette difficulté s'ajoutait parfois un peu de mal de mer et le froid, qui rendaient difficile la tenue d'un quart de plusieurs heures. Nous avons donc abandonné l'idée d'une durée fixe de quarts et adopté la méthode consistant à réveiller l'autre juste avant de n'en plus pouvoir. Et ça fonctionne. Au début les quarts de Liliane faisaient une heure et demi, et dans les derniers jours, plutôt deux heures, deux heures et demi et finalement trois heures. Royal ! Précisons que les quarts se poursuivent nuit et jour. Il y a deux moments où nous aimons être réveillés ensemble, c'est le matin juste après le lever de soleil pour prendre le petit déjeuner (pour autant que ce mot ait encore un sens dans un régime de quarts roulants) et le soir, juste après le coucher du soleil, où nous faisons de la grande cuisine, c'est à dire un plat chaud de raviolis ou de pâtes. A part ces deux moments, nous nous croisons à chaque relève de quart pour échanger les informations sur les évènements ou la situation courante. C'est assez rapide, parce que celui qui termine son quart est assez pressé d'aller dormir.

Pour celui qui reste de quart, c'est le début de l'alternance entre les tours d'horizon soigneux, au minimum chaque vingt minutes, la surveillance de la route et des cibles AIS éventuelles, et des activités plus personnelles, grignotages, lecture... En ce qui me concerne, j'ai (re)découvert toute la richesse de l'offre des podcasts, grâce à notre amie Séverine, elle-même autrice. J'en ai téléchargé une grande quantité avant de partir. Philo, histoire, littérature, sciences, ça prend peu de place sur le téléphone. Et je peux donc en écouter avec un écouteur (un seul, il faut garder une oreille disponible pour les alarmes et les bruits du bateau). C'est très pratique, on peut écouter assis à la table à carte, debout en train de se préparer un café chaud, et surtout dans le noir, qui permet de continuer à surveiller la mer à travers les panneaux transparents. Merveille que cette conception de l'habitable du RM1060, permettant de voir sur presque 360° à l'extérieur tout en restant au chaud.

Liliane a pris confiance dans l'AIS. Quand l'alarme sonne, pas de panique, le navire que nous allons croiser est encore loin. Il y a le temps pour l'identifier visuellement et voir sa route. Et vice-versa, quand on voit un navire par ses feux, on peut aller chercher sur la carte quelle est sa route.

Nous pratiquons le principe de la "bannette chaude", c'est à dire une seule couchette gréée avec une toile de roulis. Lorsqu'arrive le moment d'aller dormir, éperdu de reconnaissance pour l'équipier du quart montant, c'est un grand bonheur de se glisser dans le duvet laissé chaud par lui. Se blottir et se sentir calé entre le toile de roulis et le dossier de la couchette est un grand réconfort. En position allongée, les mouvements du bateau paraissent bien plus doux. En général, on sombre très vite dans le sommeil.

(le lecteur pressé pourra sauter l'alinéa suivant)

Dans ce vent modéré subsistent des périodes de rafales. Pour des raisons de composition vectorielle entre la vitesse du bateau et celle du vent, cette augmentation de vitesse aboutit à modifier l'orientation apparente du vent, parfois de plus de dix degrés. Cela pourrait être négligé si notre allure n'était pas si près du vent arrière, avec le risque d'empannage intempestif. Un bon barreur humain adapterait son cap de façon à conserver la même orientation apparente du vent. Mais le pilote électrique est actuellement en mode "conservation du cap". C'est donc le moment où je me dis qu'il faut utiliser le mode "vent" du pilote, qui utilise l'information de la girouette pour faire comme le très bon barreur. Je n'ai jamais eu trop confiance dans cette élaboration logicielle complexe du pilotage électronique. Souvent je vois la girouette faire des bonds. Comment le calculateur du pilote va-t-il interpréter ces variations ? Bon, j'essaie. J'observe un moment le comportement du pilote, en surveillant ce qu'il fait pendant les sautes de vent. Apparemment il filtre bien les variations trop courtes d'information de la girouette et conserve une allure correcte dans les surventes. Après plusieurs minutes, la confiance vient un peu. Il faut encore un bon moment pour que j'ose le quitter des yeux. Pour ma tranquillité, j'ajoute quelques degrés de sécurité sur la consigne de maintien, à 150° sur bâbord. Deux heures plus tard, c'est le quart de Liliane. Je quitte donc mon quart en laissant le pilote en mode vent. Finalement, ce mode a l'air de vraiment bien fonctionner malgré la houle qui persiste à agiter tous les capteurs.

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Mercredi 25 janvier

A mon réveil, je constate que tout s'est bien passé pour le pilote laissé en mode vent. Le bateau a fait quelques ondulations sur la route puisqu'il a suivi les variations d'orientation du vent. Nous le conserverons dans ce mode jusqu'à l'approche de Ilheu de Cima.

Comme tous les matins, je charge les fichiers de vent prévu (GRIB) et je recalcule un routage pour l'arrivée. Le vent doit forcir un peu mais cela reste conforme aux précédentes prévisions. Les derniers calculs montrent obstinément que nous devrions arriver de nuit, surtout avec la journée un peu lente d'hier où nous sommes restés sous-toilés. Cela fait partie des aléas de la voile. Il est impossible de garantir une heure d'arrivée. Liliane et moi réfléchissons aux divers choix, après lecture attentive du Guide Nautique. Nous optons pour le mouillage à l'ancre à l'abri de la jetée. Nous prévoyons même qu'il pourrait y avoir plusieurs bateaux et qu'il faudra allumer le projecteur pour savoir où mouiller. Avant le coucher du soleil, je vais à l'avant préparer l'orin de l'ancre à la bonne longueur pour éviter de faire tout ça de nuit dans la précipitation.

Another Day in Paradise

L'arrivée devrait avoir lieu vers 3 heures du matin le lendemain. Nous nous organisons pour avoir chacun quelques heures de sommeil en prévision des manœuvres d'approche et de mouillage.

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Jeudi 26 janvier

En fin de nuit, le vent forcit comme prévu. Les dernières heures se font donc souvent à sept noeuds. Au passage on observe la carte marine qui montre que l'on navigue tout près de gigantesques montagnes sous-marines de trois mille mètres de hauteur par rapport à la plaine abyssale. Pas de risque de toucher les sommets, ils sont encore à plusieurs centaines de mètres sous l'eau. Ces sommets sont aussi le reflets de ce qu'on voit au-dessus de la mer. Et c'est Liliane qui flippe un grand coup au milieu de son quart en voyant les énormes "picos" noirs droit devant. Bien que nous soyons encore à plusieurs heures de route, leur masse se détache distinctement sur le fond des nuages éclairés d'en-dessous par les lampadaires de la ville, lesquels sont invisibles, cachés derrière ces sommets. Ça peut se lire sur la carte, mais rien d'évident. La raison qui nous dit que les paramètres sont corrects et que le bateau va passer juste à gauche du cap lutte contre la peur diffuse du noir et de ces blocs sombres d'apparence monstrueuse et agressive. Une arrivée de jour paraîtrait dérisoirement plus sereine.

Sommets sous-marins
Time-To-Go 1 heure 39 min, ça sent l'écurie

L'arrivée dans la baie se confirme sportive. Plus personne n'a envie de prendre des photos. Le vent moyen est encore monté aux abords du cap et les rafales font blanchir la mer. Après le passage du phare, la baie s'ouvre en grand et dévoile la rangée de lampadaires sur la plage de neuf kilomètres de long, il est temps d'empanner à nouveau pour faire route vers le rivage. Afin d'éviter un véritable empannage par ce vent un peu fort, nous procédons à un virement lof pour lof. C'est à dire qu'on fait faire au bateau un tour presque complet sur lui-même, en commençant par remonter vers le vent, puis on vire face au vent et on redescend sur l'autre amure. Très bien, ça avait marché au milieu de la traversée. Mais cette fois-ci ça échoue, on reste planté au vent de travers, cap vers le rocher à sept noeuds. Pas de panique, la raison dit bien que nous sommes à presque un mille du vilain caillou et qu'on a donc le temps de finir la manœuvre. Oui, mais la grosse masse noire, qui obstrue quand même un quart de notre horizon, parle à nos tripes plutôt qu'à notre raison. Les curieux pourront zoomer sur la trace de notre trajectoire à ce moment et voir qu'il faudra nous y reprendre à trois fois, incluant de remettre la trinquette pour mieux équilibrer la voilure et rendre le bateau mieux manœuvrant. Au deuxième échec nous préférons faire un bout de chemin pour nous éloigner de l'inquiétant pico. Une fois qu'une certaine sérénité est revenue dans l'équipage, la nouvelle route nous propulse vers la plage. Encore un moment d'incertitude pour identifier l'entrée du port. La carte dit bien qu'elle est à droite, bon sang. Il faut encore une bonne demi-minute pour convaincre l'esprit de pousser le regard bien à droite, tout près de cette masse noire que l'on toujours n'a pas très envie d'approcher. Les deux feux, rouge et vert de l'entrée sont bien là.

Le temps de mettre le moteur en marche, assez tôt pour vérifier qu'il veut bien, rentrer la trinquette, puis tomber la grand-voile. Il faut aussi pousser le moteur assez haut pour faire face aux rafales qui déboulent maintenant de l'entre-deux-picos et font dévier l'étrave. Un premier passage devant la zone de mouillage nous convainc que la mise à l'ancre est une mauvaise solution, la houle balaye toute la plage, pas aussi haute qu'en pleine mer évidemment, mais suffisamment pour rendre le mouillage invivable. D'ailleurs il n'y a aucun bateau, contrairement à d'autres périodes où cet endroit est très fréquenté. Avec Liliane, nous envisageons donc les diverses options pour entrer dans le port, bouées, quai d'accueil, pontons. Si l'intérieur est très plein, il doit y avoir peu de place pour manœuvrer et avec ces rafales on va éviter d'y traîner. On fait donc des allers-retours le long de la plage et de sa rangée de lampadaires pour installer les amarres, les pare-battages, tout ça des deux côtés puisqu'on ne sait pas comment on sera amarré. On y va. Entrée facile, petit tour vers le quai d'accueil. Ça se présente "compliqué". Il reste une place entre deux autres gros bateaux. Objectivement, il y aurait la longueur pour s'y mettre, mais il faudrait faire un créneau. Bof bof. Marche arrière. Inspection rapide des pontons. Pas de place. Re-marche arrière, heureusement le vent est pile dans l'axe. Décision rapide, on va prendre une bouée dans le port, comme au bon vieux temps de la Bretagne. Liliane n'aime pas. Un passage pour choisir la plus facile, avec examen de la profondeur. C'est bon, on y va. Liliane avec la gaffe à l'avant, moi à la barre. On approche, pas trop vite. Une rafale prend l'étrave et nous met en cinq secondes vent de travers. On recommence. Approche lente, pas de rafale. "Je l'ai", crie Liliane. Je fonce l'aider à l'avant. Une amarre, le noeud au taquet. Ouf, respirez.

Tranquillement ensuite, doublage de l'amarre, pavillon jaune (Q) dans les barres de flèches (*), extinction des feux et de la navigation, les dents, et au lit, dans la cabine double cette fois-ci. Il est trois heures du matin.

La traversée a duré trois jours et dix-sept heures. La mer et le vent ont été conformes aux prévisions et cléments pour nous. C'était une belle traversée, la première si longue à nous deux et la confirmation que ce bateau nous convient.

(*) ce pavillon permet de signaler que nous n'avons pas encore fait la "clearance" administrative.

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Encore le jeudi 26 janvier

Après quelques heures de sommeil dans notre cabine, nous prenons un petit déjeuner et nous gonflons l'annexe pour nous rendre à terre. Formalités administratives obligatoires. On ne plaisante pas avec ça. S'il y a bien une activité humaine que la mondialisation a réussie, c'est la propagation de l'Administration du pole nord au pole sud et sous toutes les longitudes. Pour mieux vivre ces moments obligatoires, il suffit de considérer que cela fait partie du voyage, voire de son exotisme. Ça se passe bien. Au-delà d'une semaine, on a intérêt à payer un mois pour la modique somme de 122€.

La marina fait libérer une place par un petit bateau qui peut tenir sur un ponton plus petit. Le maître du port vient même à pied nous montrer la place. "Muito obrigado". Retour au bateau en annexe, nous quittons la bouée et migrons vers cette place confortable au ponton.

Dans la marina de Porto Santo, Tusitala est entouré de bateaux occupés, ce qui nous change des derniers mois. Malgré nos dates non conventionnelles, nous ne sommes pas seuls sur la route. Un petit bateau est arrivé quelques heures après nous. La mer les a sans doute beaucoup plus malmenés que nous. Ils sont jeunes et confiants. Sur les quais, on voit l'animation des équipages (parfois constitués d'une seule personne). Dès les premières discussions du matin nous constatons qu'il y a une immense majorité de bateaux français, un voisin polonais, un belge, un allemand, un néerlandais.

Bouée du matin
Formalités accomplies, descente du pavillon Q
Loka procède à l'inspection de notre bateau. Ya pas d' lézard

Nous sommes entrés dans le monde des voyageurs. On en voit de toutes sortes. Ceux qui en sont à leur septième année de voyage, ceux qui ont définitivement adopté le bateau comme logement et la marina comme domicile fiscal, ceux comme nous, qui vont "descendre" (i.e. aux Canaries), ceux qui prévoient plusieurs mois de réparations au sec... C'est l'occasion aussi de "mesurer" à quel point diverge l'appréciation de la longueur de bateau nécessaire à ces navigations. Lors de séminaires et rencontres de plaisanciers en France nous étions placés dans la catégorie des petits bateaux, certains considérant que 45 ou 50 pieds (~15 mètres), voire un catamaran de ces tailles étaient requis pour leur projet, notre 35 pieds paraissait presque un engagement étrange. Ici, nous rencontrons des couples sur des huit mètres, voire un peu moins. Ils assument leur choix, essentiellement fait de contraintes budgétaires. Ils ont aussi traversé et on se doute que leur perception de la mer doit différer de la nôtre. Comme disent les Anglais "Go small, but go now".

L'indice majeur du voyage, c'est le mur intérieur de la digue couvert d'écussons peints par tous les bateaux de passage, vieille tradition tolérée par les habitants et les autorités locales.

Timeli, un autre RM, a laissé son écusson
Petite marina accueillante et peu chère
Porto Santo 

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Publié le 16 février 2023

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Tourisme à Porto Santo

Porto Santo est une île charmante. Loin de toute fureur touristique en cette saison, la vie s'y écoule paisiblement. C'est le bon endroit pour louer une voiture et visiter les environs. Une journée suffit amplement à faire le tour de l'île par "la" route. Elle serpente entre les picos et on retrouve la vue sur la mer à tout bout de virage. La végétation est rase, les arbres très rares et ajoutés par de patients jardiniers. De loin l'herbe paraît fluo et rappelle certaines couleurs de l'Islande. De près on voit qu'il s'agit de petites fleurs jaunes au milieu de l'herbe. Nous passons aussi une petite demi-heure sur le sentier pédestre qui mène au Pico do Castelo. De là-haut, la vue est admirable sur tous les côtés de l'île.

Ici aussi il y a des amateurs de belles voitures anciennes
Vue plongeante sur la marina de Porto Santo
Malgré la couleur, l'herbe fluo ne se fume pas !
La route fait le tour du Pico do Castelo
La prochaine étape, c'est par là !


Peinture rupestre

Il est de tradition pour chaque voilier de passage de laisser son empreinte sur le mole en béton de la jetée, long de plus d'une centaine de mètres. Chaque équipage invente son logo avec une créativité illimitée. Les talents (ou leur absence) s'y expriment librement. Nous passons deux bons jours à préparer notre oeuvre rupestre. Trouver la superrette qui vend les petits pots de peinture et les pinceaux, préparer un croquis, rechercher une place sur le mur en veillant à ne pas recouvrir un précédent écusson, tracer à l'échelle notre logo et découper un pochoir dans un carton récupéré dans la poubelle jaune, peindre le fond blanc après avoir vérifié les prévisions météo, laisser sécher, revenir terminer le logo et les écritures, admirer le résultat. Deux jours.

Un autre RM passé par ici
Et des bateaux connus !
Peinture du fond blanc
Confection du pochoir
Job done !

Vie de pontons

Trois autres jours passent étonnamment vite, entre petites réparations, discussions de pontons, apéro avec notre voisine Alice et son chat Loca del Mar, lessives, courses... La chasse à l'humidité nous occupe aussi. Ayant parfois négligé les recommandations de nos prédécesseurs, consistant à supprimer tout carton dès la sortie du supermarché et marquer les boîtes métalliques et sachets plastiques au feutre indélébile (et on nous l'avait bien dit). Nous découvrons certains paquets garnis de moisissures. La leçon pas chère aboutit à jeter quelques denrées.

Le vent dans le port est incessant. C'est bien pratique et économique pour faire sécher et déplisser la lessive.

Quelque chose a fondamentalement changé depuis notre arrivée : la température ambiante plus douce, notamment la nuit.

Vérification des stocks et chasse aux paquets humides
J'en veux mille comme ça.

Porto Santo est plaisant et la marina pas chère, au tarif mensuel de 122€, qu'il devient avantageux de souscrire au-delà de quatre jours. Il arrive néanmoins un moment où l'envie de reprendre la route nous démange à nouveau.


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32.741799,-16.712173

Madère, le grand jardin

Publié le 22 février 2023

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Traversée vers Madère

3 février 2023

Nous choisissons un jour de beau temps avec un vent d'est assez modéré. C'est l'occasion de tester à nouveau le spi asymétrique. Nous l'avions déjà envoyé dans les sorties préparatoires de Roscoff en septembre. Un jour de vent trop faible, il s'était accroché dans les barres de flèche qui lui avaient fait un accroc et nous l'avions fait rapiécer chez le voilier de Roscoff, tout en gainant soigneusement les extrémités des barres de flèche. Nous préparons le spi avant le départ du port pour simplifier la manœuvre.

Quitter la marina et les connaissances que nous y avons faites est un petit arrachement. Nous savons que dans quelques heures nous rencontrerons d'autres gens passionnés et passionnants, et aussi que sur ces routes de traversées il est fréquent de retrouver des navigateurs déjà croisés.

La journée est délicieuse, il fait déjà chaud, le vent est portant, la houle très faible. Le spi nous tire gentiment entre quatre et sept nœuds dans les légères surventes. Un bonheur tranquille. Les cumulus de beau temps ornent tout l'horizon. Je m'adonne pendant de longues minutes au luxe de les contempler sans contrainte. Le souvenir de l'horizon limité de la ligne 13 du métro refait brièvement surface. Dans le sillage s'amenuise Porto Santo et à la proue grandit Madère, bordée d'immenses falaises d'origine volcanique. Sur bâbord se dessinent les Ilhas Desertas, encore un sauvage amas de rochers qui seront sur notre route vers les Canaries. J'ai lu que le temps passé en mer nous sera décompté du Paradis, mais quand même, sans lésiner sur la dépense, je prends avec plaisir ces moments-là.

Le déroulement d'une journée parfaite est-il simplement communicable ? Peut-être suffit-il de noter "rien" sur son agenda, comme Louis XVI un certain 14 juillet.

La marina dans le sillage
Bye Bye Porto Santo
Jolis cumulus de beau temps
Seconde sortie pour les coussins de cockpit
On rentre le spi suffisamment tôt

A l'approche de Madère, après avoir prudemment rentré le spi, nous nous glissons entre Ilheu do Faro et Madère, passage étroit et vaguement inquiétant, bien que dénué de danger. L'eau est profonde, les deux parois sont espacées d'une centaine de mètres. Un passage court, comme chez Ikea, qui fait gagner un bon mille de route.

Approche de Quinta do Lorde

Le marinheiro de la Marina Quinta do Lorde nous accueille en venant prendre nos amarres sur le ponton, nous indique les principales "attractions" locales : la salle multimédia wifi, la buanderie, le bureau de la marina, les douches, la petite épicerie et le bar. Et c'est tout, car toute la cité autour de la marina, joliment architecturée de petites maisons aux couleurs et formes variées est en fait un village fantôme, suite aux difficultés financières de ses promoteurs. Parfaitement entretenue et éclairée dans l'espoir d'une reprise touristique, nous nous souvenons, d'un précédent voyage, qu'il était assez fascinant de s'y promener de jour comme de nuit et d'emprunter les multiples escaliers, passerelles, corridors, places publiques, tous absolument silencieux et vides. Maintenant des gardiens veillent jour et nuit et font respecter gentiment mais fermement l'interdiction d'accès à cette zone privée où les travaux de remise en état sont en cours.

Entrée de la marina Quita do Lorde

Nous avons maintenant conscience d'être loin de notre point de départ. D'ailleurs seule une dernière tête d'oignon de Roscoff fait la trapéziste avec sa queue de cheval au-dessus de la table du carré.

Ce soir, c'est apéro à bord de Tusitala avec nos voisins de ponton, Jérémy et Gaëlle. Après avoir entamé un tour du monde à la voile, ils sont arrivés à Madère. Séduits par cette île, ils sont installés depuis un an dans la marina sur leur bateau Sailing Kerguelen et ont mis en place une activité professionnelle nomade. Jérémy pratique régulièrement des trails athlétiques sur l'île. Leur expérience est une mine d'information.

Une étoile est née
Une pensée pour les amis lointains
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Réparations & améliorations

Les deux ruptures de poulies avaient été réparées provisoirement en mer. Las de ces poulies qui coûtent une fortune (dans les soixante euros pièce pour le modèle Lewmar, et encore plus pour le modèle Harken), je prépare leur remplacement par des anneaux lisses et un transfilage en Dyneema® (anneau lisse 20x14 en aluminium à trente euros et 1,20m de tresse Dyneema 3mm à un euro le mètre). Cette solution héritée de la course au large est à la fois moins chère, plus légère et plus durable. Elle occasionne un petit travail de matelotage que je trouve plaisant.

Petit matelotage en cours pour remplacer la poulie
Travaux d'aiguille
Anneau lisse et transfilage Dyneema

Au total deux poulies (ris n°1 et hale-bas) à remplacer. J'en profite pour améliorer le trajet du ris n°1 et intervertir les trajets entre ris n°1 et n°3 dans la bôme. L'axe de tire de ces ris le long du mât sera plus direct ce qui diminuera les frottements inutiles. Ce n'est qu'à l'usage en mer qu'on pouvait voir ces défauts.

Olivier, qui tient ici le magasin Sailing Madeira Performance, est aussi gréeur sur son chantier à Funchal. Il connaît bien les bateaux de course et se montre prodigue de conseils. Il énonce même les améliorations que nous pourrions faire, sans d'ailleurs pousser à la consommation. "La voile est un peu courte, il suffirait d'un petit lashing (*) au-dessus de l'émerillon pour améliorer l'angle de tire de la drisse". Régatier lui-même, passionné par les gréements, il pourra tout vous expliquer sur le réglage du hale-bas et du chariot de votre grand-voile pour soulager dans la brise, et retrouver de la puissance quand nécessaire.

(*) lashing : transfilage en Français

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Tourisme à Madère

7 & 8 février 2023

Sur notre demande, une agence dépose la voiture de location directement sur le quai de la marina. Deux jours afin de réaliser notre avitaillement et quelques balades sur des itinéraires remarquables préparés par Gaëlle et Jérémy.

Le réseau routier de Madère est un enchaînement fascinant de tunnels et de viaducs serpentant entre de vertigineuses parois abruptes couvertes de végétation luxuriante. Dès qu'on s'élève, la route traverse des forêts d'eucalyptus. Le côté nord de l'île est face aux vents dominants chargés d'humidité qui viennent se condenser abondamment sur les premiers versants rencontrés dans leur long trajet océanique. L'eau coule de partout et a été canalisée intelligemment depuis des siècles par un impressionnant réseau d'aqueducs, les levadas qui transportent par simple gravité l'eau du versant nord au versant sud, en suivant des courbes tortueuses à flancs de montagnes. En observant les vallées et les pentes, on se dit "voyons, par où est-ce que je pourrais bien faire passer un canal ?"

Après Funchal, notre première visite est à un magasin d'accastillage où nous cherchons du matériel nautique (rechange de fusibles 40A du pilote automatique, housse de protection du moteur hors-bord, nouvelles jumelles avec compas intégré), puis "bien sûr" Decathlon (lampe frontale tombée à l'eau à Porto Santo) et enfin Leroy Merlin (clé Allen de 4mm tombée à l'eau).

Ensuite seulement commence le vrai tourisme par une visite à la falaise du Cabo Girão, une des plus hautes du monde. Très peu de touristes, contre toute attente. C'est spectaculaire et vertigineux. Par hasard, la réplique de la Santa Maria, un des trois navires de Christophe Colomb passe en bas à ce moment. Ce navire est basé à Funchal et embarque des visiteurs pour un tour en mer.

Câmara de Lobos
En contre-bas, on trouve même quelques champs cultivés

Le lendemain, nous partons à l'ascension du Pico Ruivo (1862m), point culminant de l'île. Madère est le paradis des randonneurs. Et pour les moins sportifs, certains chemins sont tracés et aménagés afin de préserver la flore du piétinement des marcheurs. Dès le parking, le froid nous rappelle que nous sommes en montagne. L'ascension est d'un niveau très facile. Les nappes de brouillard parcourent les vallées et parfois masquent les autres versants. Fort heureusement du sommet nous pourrons apercevoir la mer au milieu de trouées de nuages. Un peu de pluie et un peu de neige pour souligner la beauté sauvage et donner une leçon de modestie aux touristes qui ont oublié leurs gants (nous !). Dans la descente, des jeunes entreprenants ont installé une buvette où la soupe de cresson chaude atteint la dimension du nectar des Dieux.

Ponta de São Lourenço, côté nord
Chemin de randonnée de luxe !

Après le Pico Ruivo, il reste un peu de temps pour tenter de voir la Levada dos Balcões, qui promet encore une vue à-pic vertigineuse. C'est là que la technologie montre ses limites. Par flemme, nous programmons la destination telle quelle sur Google Map. Nous suivons ses indications, y compris lorsque la douce voix synthétique nous propose de sortir de la route principale et de nous engager sur une piste assez large et un peu boueuse qui suit le fond d'une vallée. Quelques kilomètres de montée plus loin, nous croisons deux voitures. Tiens d'autres touristes ! Plus loin, au milieu de nulle part, Google annonce fièrement : "Vous avez atteint votre destination. Votre destination est sur votre gauche". A gauche, une falaise verticale montante. A droite, le fond de la rivière. Ah flûte ! Nous sommes bien à vingt mètres de notre destination sur la carte, mais à cinq cents mètres en dessous. Correction, nous reprenons la piste et le bonne route.

En bas du balcon
Agapanthes à gogo
Le long d'une Levada
En haut du balcon
En haut du balcon
Ilhas Desertas, vers le Sud

12 février 2023

Lors de l'apéro sur Tusitala, Jérémy et Gaëlle nous ont gentiment proposé de nous faire découvrir le marché agricole de Santo da Serra. C'est une expérience étonnante. Perché au bout d'un route très pentue (on monte parfois en première), le marché du dimanche concentre des cultivateurs qui viennent vendre leur production, modeste en quantité pour certains, et d'apparence artisanale. C'est l'occasion de découvrir des produits qui commencent à nous dérouter de nos habitudes continentales : anona (ou pomme-canelle), monstera deliciosa (ou ananas-banane), tamarilho (genre de tomate), pitanga (ou cerise du Brésil, ou cerise du Suriname ou cerise de Cayenne). Nous faisons une large provision de ces fruits et bien sûr de patates douces, petites bananes et fruits de maracujá à prix fort raisonnables.

Avant de quitter le marché, nous nous offrons une poncha, boisson locale à l'alcool de canne à sucre et fruits. Et sur le chemin du retour, un passage pique-nique au Pico do Facho, d'où la vue surplombe toute la pointe de l'île à l'est (São Lourenço). Nous y avons dégusté des bolos do caco, spécialité locale à base de pâte à pain et de patate douce.

Mercado Agrícola Do Santo Da Serra
Poncha avec Jérémy et Gaëlle
Vue du Pico do Facho
Ponta de São Lourenço, côté sud. Au fond, Porto Santo
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Et autres travaux...

13 février 2023

Au Portugal, je comptais commander plusieurs pièces de rechange pour les réceptionner à Madère. Echec ! Premièrement, des supports de vérins de capots : impossible de les commander en tant que particulier. Et les distributeurs habituels (AD, SVB, H2R, U-ship...) ont des modèles différents à leur catalogue qui obligeraient à percer d'autres trous, et l'accastilleur de Madère ne tient pas à commander chez un fournisseur qu'il ne connait pas... Deuxièmement, une cage de ridoir de bas-hauban que je voudrais avoir en rechange. Mon modèle n'est pas disponible sur place, le catalogue du fabricant du mât propose un modèle en filetage ISO et un autre en filetage impérial. Flûte ! comment savoir lequel est monté sur notre bateau. Enquête auprès de l'association des RM, auprès du chantier. Attente des infos. Il faudrait une jauge de filetage. Re-flûte, cet outil ne fait pas partie de notre trousse pourtant déjà bien garnie. Heureusement Olivier en a une qu'il nous prête gentiment.

En attendant, petit passage des inox extérieurs à la pâte Wichinox pour enlever les traces d'oxydation (qui ne sont pas réellement l'oxydation du métal lui-même, mais l'oxydation des dépots qui s'y sont collés.) Et Liliane nettoie les pare-battages qui ont déjà des traces noires. Il y a toujours de quoi occuper une journée sur un bateau... Et je m'attelle au démontage du vérin du pilote automatique pour essayer de comprendre l'origine des grincements entendus dans notre traversée de Cascais à Porte Santo. L'inspection en compagnie d'Olivier de Sailing Madeira montre qu'il est en bon état. Pas la moindre trace d'usure suspecte des pignons ou de la courroie. Après remontage, je relève soigneusement la configuration logicielle. Quelques paramètres me paraissent bizarres. A suivre...

L'absence de vent fort ce jour permet enfin de monter au mât pour remettre en place les godets neufs de l'anémomètre. Mais il apparaît vite que l'axe de rotation est grippé. L'injection d'huile aide à fluidifier le mouvement, mais ne suffit pas pour lui redonner toute sa sensibilité. Par cinq nœuds de vent aujourd'hui, il ne tourne tout simplement pas. Suspendu à mon baudrier, j'évalue les solutions. Tout démonter pour dégripper en profondeur ? oui, mais pas de garantie de meilleur résultat et risque de dégrader la fonction girouette qui fonctionne bien et me sera plus utile que l'anémomètre. Changer tout le module aérien ? Oui, mais toujours la même difficulté pour les délais de livraison, avec en plus le risque de casser autre chose (les connecteurs, les câbles...). Par défaut, je laisse les godets en place et ne touche pas à la girouette. Olivier (Sailing Madeira) me prête un outillage Raymarine pour voir si ce serait compatible au niveau connectique. C'est vite vu : le Raymarine a besoin d'un afficheur pour convertir les informations analogiques des capteurs en données numériques, alors que le Garmin sort directement des informations numériques du capteur aérien. Le lendemain, le vent se lève et les godets de l'anémomètre commencent à tourner. L'information est manifestement fausse, mais quand même, ça vit. Je repense au dicton de notre cher Président de la Section Voile, fruit d'une expérience concrète dans le développement de matériels pour la Marine et qu'il aime donner en Anglais : "If it ain't broken, don't fix it". (Si ce n'est pas cassé, ne le réparez pas.) Je me range à cette sagesse et j'entérine qu'on partira avec l'anémomètre dans cet état.

Nous avons la satisfaction de récolter nos premières graines germées faites en bateau, ce qui agrémente les plats. Ça fonctionne, grâce à la formation que nous ont dispensée Roland et Jaky, grands experts des graines germées, avant notre départ de Paris. L'objectif est d'enrichir notre alimentation de fibres végétales, de vitamines et de minéraux lorsque nous serons (bientôt ?) en traversée de longue durée.

Réducteur et embrayage (clutch) du vérin du pilote auto
Protection de la cage de ridoir contre le raguage (ou "ragage")
N'oubliez pas votre peigne (ou jauge) de filetage
Première récolte de graines germées à bord
Première sortie opérationnelle de la table de cockpit
Brouillard sur Caniçal
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Et après ?

15 février 2023

Mais quoi, mais quoi, déjà mi-février ! Les jours passent terriblement vite. "On n'a le temps de rien". Et la saison avance. Il est temps de songer à la suite de notre parcours. Depuis quelques jours, nous regardons quotidiennement les prévisions météo sur la route des Canaries. Nous faisons le décompte des dernières actions pour remettre le bateau en état de marche. Vérifier et sécher les fonds, recharcher les nombreux appareils électriques à batteries, acheter une recharge de gaz, vérifier le moteur, vérifier si toutes les cartes numériques sont à jour, préparer les repas de mer, ranger, ranger...

A propos de charge des appareils, pour les candidats au voyage, n'oubliez pas de prévoir tous les raccords permettant de faire face à la diversité des connecteurs en vigueur à bord : USB-A, mini-USB (il y en a encore), micro-USB, USB-C, Lightning, Magsafe, Jack DC 5.5*2.1, Jack DC 3.5*1.35. Tout ça en double exemplaire si possible, et avec les chargeurs 12V ou 220V correspondants.

Jérémy et Gaëlle ont bien tenté de nous convaincre de rester encore à Madère, sous prétexte de Carnaval à Funchal. Et il faut dire que le charme de cette île s'insère doucement dans l'esprit de ceux qui la parcourent. En retour, nous avons vilement tenté de les convaincre de naviguer avec nous jusqu'aux Canaries, jouant sur l'appel du large, corde sensible de tout voileux.

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Samedi 18 février 2023

Le départ est fixé à ce samedi, essentiellement sur la base du critère météo. Une mer assagie après les épisodes très ventés des derniers jours, un vent modéré et décroissant, encore sous l'influence de l'anticyclone des Açores, car les alizés sont encore loin. On ne vous avait pas tout dit. Une pluie abondante a persisté toute la dernière semaine à Quinta do Lorde, du fait que cette pointe de l'île est très étroite et condense les pluies venues du nord.

Tapas à base de notre récolte de graines germées
Préparation de la navigation

Les préparatifs sont plus sereins que les précédents, nous avons eu plusieurs jours pour y penser. Nous avons maintenant bien intégré en mémoire la check-list départ, affichée sur la cloison de la table à cartes ; chacun de nous en prend une partie en charge et "les choses se font". Nous choisissons de partir en fin d'après-midi pour essayer d'arriver de jour aux Canaries. Et cela nous permet de nous offrir une sieste avant le départ.

Jérémy et Gaëlle viennent nous saluer au bord du ponton. Marche arrière, marche avant. Un dernier au revoir, et chacun continue sa route.

Juste après la sortie du port et l'établissement des voiles sous un ris et génois, nous mettons le cap sur La Gomera.

Quinta do Lorde s'éloigne
Ponta de São Lourenço
Vous ne voyez rien ? Normal, il n'y a rien à voir

Pourquoi La Gomera ? Nous avions déjà eu l'occasion de passer à La Graciosa et à Lanzarotte lors d'un précédent voyage en bateau, et de visiter Fuerteventura en séjour touristique. Nous avons trouvé ces îles magnifiques, toutes différentes, mais y repasser nous motivait faiblement. De plus, les grandes marinas des Canaries, victimes de leur succès, exigent des réservations préalables. La Gomera est une petite île, épargnée par les promoteurs et les énormes flux de passagers ; sa forme ronde lui donne un aspect très sympathique d'Île au Trésor ; les guides lui attribuent un charme sauvage ; elle porte une part symbolique de l'histoire de Christophe Colomb qui en est parti pour découvrir les Amériques, et on aurait mauvaise grâce à négliger un tel symbole.

Certains grincheux argumenteront que, bien avant Christophe Colomb, les Vikings, les pêcheurs de morue portugais et bretons (un pêcheur ne dévoile jamais où il pêche), les Danois avaient pris pied sur ces terres. Je me range plutôt à l'avis que "dé-couvrir" consiste à enlever ce qui cache une information, à "dé-voiler", à révéler l'invention à la connaissance publique. On peut donc affirmer, tout en reconnaissant leurs capacités de navigateurs, que ces prédécesseurs ont plutôt couvert leur secret et qu'ils ne méritent pour cela aucune reconnaissance de l'Histoire.

Cap au sud, avec un vent légèrement sur bâbord arrière de la ligne directe. Après avoir joué un peu avec nos voiles en ciseau, nous faisons un contre-bord tribord amure pour nous éloigner du vent arrière. Deux bords de grand largue valent mieux qu'un seul au vent arrière. Par prudence, nous avons hissé directement avec un ris. Le vent est moyen et augmente à peine lorsque nous sortons du dévent de l'île (soit cent fois la hauteur, dit-on). Nous constatons vite que nous pourrions naviguer grand-voile haute ; manœuvre pour larguer ce ris et re-manœuvre pour empanner avant la nuit. On avance bien, mais pas à huit nœuds comme le prévoyait la simulation.

Je tente d'appliquer le réglage de grand-voile expliqué par Olivier. Contrairement à ce qu'on apprenait autrefois, où il fallait descendre le chariot sous le vent et étarquer le hale-bas pour faire une grand-voile très très plate quand le vent montait, Olivier explique que la tendance "moderne" est de laisser la voile haute, de monter le chariot au vent et laisser le hale-bas molli. Ainsi dans les surventes la bôme remonte et le haut de la grand-voile se vrille, ce qui résorbe la rafale. Si on a besoin de plus de puissance, il suffit de reprendre la tension du hale-bas pour aplatir le haut de la voile et augmenter la puissance. Ce réglage permet aux coureurs de retarder le moment de prendre un ris. Bref, l'exact contraire de tout ce que nous avions appris jadis. Je tente. Ça semble fonctionner. Ah oui, mais notre hale-bas grince lorsqu'il est détendu ; et l'écoute de grand-voile rague contre l'arceau de bimini, au risque de l'user. On oublie donc le réglage "coureur". Pour les RM-istes qui liraient ces lignes, pensez à avancer le bimini pour autoriser ce réglage.

Le temps brumeux enfouit trop vite les falaises de Madère dans le sillage. Sur notre gauche, on devine à peine les Ilhas Desertas, ce qui est dommage parce qu'elles sont habituellement spectaculaires. La brume nous "volera" tous les spectacles des deux jours, la vue de Madère et des îles au départ, les couchers et levers de soleil, les étoiles et la Voie Lactée, la vue de Tenerife et La Gomera à l'arrivée. Liliane résume la traversée sans ambages : "il n'y avait rien à voir". Ajoutons que durant deux jours nous n'avons croisé que deux bateaux, et de très loin. Les quarts se bornaient donc à surveiller un paysage marin vide. Un des deux navires n'ayant pas de signal AIS, mais seulement un feu blanc qu'on voyait par intermittence dans la houle, il nous a offert un peu d'exercice intellectuel pour le croisement dans la nuit ; l'occasion de revenir à la méthode traditionnelle : ressortir le compas de relèvement, mesurer le relèvement de la petite lumière blanche toutes les dix minutes et vérifier qu'il change lentement. Pas de route de collision. Arrivé de tribord, il disparaît complètement une heure plus tard sur notre bâbord.

Cette absence de paysage (et donc de matière multimédia) conduit assez naturellement à l'introspection, que je n'épargnerai pas aux lecteurs.

Tout d'abord, je m'étonne de la rapidité avec laquelle le temps passe, même quand on n'a "rien" à faire. Ecouter quelques podcasts enregistrés tout en surveillant la mer et hop ! c'est déjà la fin du quart. Heure assez théorique puisqu'il est convenu entre Liliane et moi que nous allons réveiller l'autre lorsque la nécessité s'en fait sentir. Souvent je retarde un peu ce moment pour rester encore dans le plaisir de la glisse et de la mer.

La liste des livres à lire sur ma liseuse ne cesse de s'allonger, ma lecture du kiosque de la revue Voiles&Voiliers est en retard de plusieurs mois. Comment arrivions-nous à caser des après-midis entières de lecture à l'adolescence, que nous n'arrivons plus à caser à la retraite ? Cela me rappelle une discussion irréconciliable avec mon copain de lycée Christian, qui considérait que la voile était un loisir où l'on s'ennuyait. Parlions-nous du même loisir ? Entre les temps passés aux manœuvres, à régler des problèmes inattendus, aux calculs de navigation, à la gestion des batteries, de l'eau, des repas et du sommeil, au téléchargement des fichiers météo et la vacation Iridium quotidienne avec nos contacts à terre, au doute qui pousse à vérifier plus souvent que de raison les paramètres de la route, il reste vraiment peu de temps pour vaquer aux loisirs.

Dimanche 19 février

Maintenant que nous avons confiance dans le mode vent du pilote, nous n'hésitons plus à lui confier la charge de conserver l'allure du grand largue. Après chaque repos, je constate que la trace de la route a bien ondulé en fonction de changements de vitesse et de direction du vent. En fin de matinée, après une assez forte averse, en quelques minutes le cap du bateau est plein ouest. Ah ! c'est le front d'une (petite) dépression qui vient de passer. Sans vigilance, on aurait évidemment fait fausse route un moment avant de s'apercevoir du changement. Je note qu'il sera sans doute utile d'ajouter une alarme sur le cap dans les plus longues traversées qui s'annoncent.

Dans la journée, un grain fait tomber des trombes d'eau ; la grand-voile en récolte abondamment, la conduit jusqu'au lazy-bag qui à son tour la canalise jusqu'en bout de bôme. De là, des seaux se déversent sur le banc du cockpit tribord. Liliane, en repos dans la cabine, reçoit deux gouttes. Deux gouttes, c'est peu, mais c'est une fuite. Dans la série "un emm... par jour", j'ajoute au Journal de Bord de refaire l'étanchéité des vis du pied tribord avant du bimini. Un seul pied ou les reprendre tous les quatre ? No ! Repeat after me : "If it ain't broken, don't fix it". En attendant, je choque un peu l'écoute de grand-voile pour que l'eau se déverse plus loin. Je n'ai enfilé que la veste de quart, je suis donc à moitié trempé. C'est le moment où la pluie s'arrête. Question intérieure : "Tu préfères être trempé ici ou au sec dans la ligne 13 ?"

Après le grain

La journée s'écoule au rythme des quarts. Le vent faiblit comme prévu et la mer est paisible.

20 février 2023

Le vent nous pousse à trois nœuds et demi. En préparation de l'arrivée, la lecture du guide nautique nous a appris toutes les richesses de La Gomera. Nous avions réservé pour trois jours par e-mail, et nous savons déjà avant d'arriver que nous aurons envie de rester davantage. Je pestais contre cette contrainte qui nous impose de réserver au risque d'être rejeté à l'entrée. La réservation tue la nonchalance de la plaisance. Nous nous serions bien laissé traîner à trois nœuds sur la mer plate et cela nous aurait fait arriver le lendemain. Mais la présence d'une date à tenir pour le port nous a incités à finir au moteur.

L'approche des Canaries génère un phénomène nouveau, dont l'explication un peu technique devrait parler aux navigateurs. Dès que le bateau se trouve à portée de radio VHF de la côte, il commence à capter les signaux des sémaphores, le poste sonne alors régulièrement, plusieurs fois par heure. Il me faut quelques occurrences pour comprendre. Le sémaphore de Tenerife commence par faire un appel de sécurité sur le canal 70 ASN (appel à tous les navires). Cela a pour effet de faire sonner le poste et afficher sur l'écran un message proposant de basculer sur le canal 16 (même si le poste y est déjà, comme ça ils sont sûrs qu'aucun poste ne restera par erreur à l'écoute sur un autre canal). Ensuite, sur le 16, la voix du sémaphore déballe à toute vitesse une longue liste de fréquences à écouter selon où l'on se situe. "Pour Tenerife, passez canal 65, pour La Gomera passez canal 01". Cette cérémonie louable pour la sécurité en mer se déroule une fois en Anglais, une fois en Espagnol. Après ces informations d'entropie nulle, si on bascule sur ledit canal, on obtient une véritable information, la météo ou l'état d'avancement des travaux de la digue du port de Los Cristianos, qui ne nous concernent pas vraiment. Impossible à contourner. Bien obligé d'écouter, car il peut aussi y avoir des informations importantes pour nous... Pas de chance quand ça tombe deux fois dans la même période de repos.

Comme je crains de ne pas comprendre du premier coup les infos reçues à la VHF, débitées très vite et avec divers accents locaux, j'enregistre l'audio avec mon téléphone et ensuite je peux repasser plusieurs fois le message, que je finis en général par comprendre. Après plusieurs semaines à baigner dans le vocabulaire portugais, que j'ai pourtant très mal su appréhender, c'est une nouvelle gymnastique que de repasser dans un référentiel espagnol. Plus facile dans ce sens quand même, pour moi qui ai appris cette langue avec d'excellents professeurs et ensuite parcouru l'Espagne quelques étés en camping-car avec les amis de nos vingt ans.

Le bateau aussi nous parle, sans d'ailleurs exiger de réponse. Et nos cerveaux restent, même en dormant, assez étrangement sensibles aux bruits inhabituels. Tour à tour le chuintement de l'eau sur la coque, le ronronnement de l'hydrogénérateur, la vibration du pataras textile, le grincement de la bôme nous annoncent que quelque chose a changé : la vitesse qui s'emballe ou au contraire s'encalmine, le réglage des voiles qui devient inapproprié, la houle qui a modifié sa force ou sa direction.

Un mot sur la forme physique en navigation. En bateau, les muscles sont rarement sollicités avec une haute intensité. A contrario, l'organisme effectue en permanence des micro-mouvements, chaque fois qu'il faut se plier pour aller chercher un objet dans un coffre, crapahuter sur le pont, manœuvrer ou tout simplement se tenir debout en compensant les mouvements du bateau. Du coup, le mal de dos caractéristique de nos vies sédentaires de bureau, qui irradiait en douleur cervicale a totalement disparu.

Longtemps à l'avance, nous scrutons l'horizon dans la direction de notre but. Déraisonnablement trop à l'avance, car il n'y a aucune chance de les voir à cinquante milles, mais bon, c'est l'occasion de sortir les jumelles neuves avec compas de relèvement intégré et de jouer avec. Le haut sommet du Teide à 3718 mètres sur Tenerife devrait se voir de loin. Que nenni ! au dessus de la brume basse, on ne voit que des nuages hauts.

Encore quelques heures et on commence à distinguer des masses noires floues qui se confirment. Etrange plaisir que de "découvrir" les îles à la place attendue. Pourtant l'artillerie technologique qui accompagne chaque bateau, fait de constellations satellitaires GPS, GLONASS, Beidou, Galileo et Iridium, de multiples antennes (en comptant celles des téléphones), de tablettes et de cartographie électronique, annulent l'incertitude de la navigation, ce qui pourrait réduire considérablement la joie de la découverte de l'île attendue. Et bien non, c'est peut-être moi qui ai gardé cet émerveillement infantile, mais je m'extasie à chaque fois : "ça marche, l'île est vraiment là". J'éprouve la même extase d'ailleurs à chaque fois qu'un avion décolle. Je connais pourtant quelques principes de l'aérodynamique, mais "incroyable, ça décolle !". Et encore mieux les principes du GPS, mais c'est fou ! on a trouvé La Gomera à la place prévue.

Un clic pour soi, deux mains pour le bateau
Dans cet amas de nuages, il y a les 3718 m du Teide
La Gomera à l'approche
La Gomera
La côte nord de La Gomera
San Sebastián de La Gomera

Arriver sur une île, c'est bien plus excitant que d'atterrir dans n'importe quel port du continent. Difficile de cerner pourquoi. Probablement une part de romantisme associé à nos anciennes lectures et aux rêves qu'elles ont suscités.

Cela me rappelle une histoire, qu'on voudra bien me pardonner de placer ici. Nous sommes en 1978. Michel est un fidèle ami de lycée, malheureusement disparu maintenant, avec lequel nous avons navigué de nombreuses heures à Nice en 420 puis sur son 470, désalé souvent ensemble, ignoré longtemps ce qu'étaient les prévisions météo marine. Cette année là, séparés par des études distantes, nous nous retrouvons à Nice en début d'été, et forts de nos vingt-et-un ans, nous décidons de louer un bateau et de partir en mer. Ne doutant pas de notre totale maîtrise de la navigation, nous choisissons d'aller en Corse. Quitter la terre des yeux sera une première pour nous deux, mais ce n'est pas susceptible de nous freiner. Nous persuadons même deux autres copains nommés aussi Michel, totalement novices en matière de voile et de navigation, de nous accompagner dans le périple. Nous voilà donc louant un Arpège (un bateau de conception magnifique, au passage). Les parents informés de notre projet ont bien tenté de nous orienter "Peut-être que ce serait suffisant de longer la côte vers les îles d'Hyères". Mais têtus nous sommes, à nous l'aventure du large. En quittant mon domicile, j'emporte au dernier moment mon radio-cassette, muni d'une seule cassette. Nous partons. Michel est chef de bord, je me charge de la navigation. La journée et la nuit se passent bien à la voile. Nous écoutons en boucle l'unique cassette "Say It Ain't So Joe" de Murray Head. Le lendemain, à mi-trajet, la Méditerranée nous la joue "pétole". Nous nous baignons dans la mer lisse comme un miroir. A un moment, l'un des quatre, resté à bord, repère une forme longue et noire qui approche du bateau et lance l'alerte. Je ne sais pas combien de temps il nous a fallu pour sortir de l'eau, mais je pense que c'est un record mondial de rapidité. C'était un paisible troupeau de globicéphales, dont nous ignorions même le nom avant d'ouvrir pour la première fois, scolaires que nous étions, le guide nautique de la Méditerranée. Plus personne n'envisageant de se baigner, nous repartons au moteur. A cette époque, le principal moyen de trouver la bonne route en haute mer était de tenir une estime soigneuse de notre route et de notre position, ce que nous faisions. Néanmoins, ce moyen pouvait être complété par un des très rares moyens de navigation électronique, bien avant l'arrivée du GPS (qui était en cours de conception aux USA). Et nous avions justement à bord le summum de la technologie disponible au grand public des années 70 : un récepteur gonio ! Muni d'écouteurs, le fier navigateur entreprend donc de trouver la direction du radiophare de Calvi. Pour cela, il faut faire tourner l'antenne lentement jusqu'à ce qu'on entende distinctement le code Morse de la station. Ensuite il faut chercher la direction du maximum et c'est donc la direction du radiophare, permettant de se repérer sur la carte. Après plusieurs minutes de tentatives vaines, je dois convenir que nous ne captons pas le signal radio. Michel et moi vérifions plusieurs fois notre estime, relisons notre journal de bord, le mode d'emploi de l'appareil, réestimons la distance à laquelle nous devrions entendre le phare. Nous essayons à nouveau. Pas de signal. Consternation. Le phare serait-il en panne ? Aurions-nous si largement dérivé de notre route que l'émetteur serait hors de portée ? Michel et moi passons toutes les hypothèses en revue, pendant que les deux autres amis, toujours aussi confiants, n'ont pas l'air de s'inquiéter. A un moment l'un d'eux demande naïvement : "est-ce que les piles de l'appareil sont bonnes ?" Bon sang ! des piles, vite ! Flute, aucune pile de rechange dans les tiroirs du bateau. Les regards convergent vers mon radio cassette. Nous sacrifions l'écoute de Murray Head et quelques instants plus tard, c'est formidable, le casque siffle fort et clair le code Morse attendu. Nous ne raterons pas la Corse ! Voilà, c'était l'histoire de deux futurs ingénieurs expérimentant les bénéfices de la pensée pragmatique.

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Quand nous entrons dans le bassin de la marina de San Sebastián de La Gomera, nous comprenons mieux pourquoi une réservation est nécessaire. Le port de plaisance est plein à craquer. Des bateaux partout ; pas des bateaux ventouses comme on en voit sur certaines de nos côtes, plutôt une majorité de bateaux "de voyage". A quoi reconnaît-on un bateau de voyage ? A un indescriptible fouillis sur le pont, un "tuning" extrême, des appendices fixés à l'arrière, des filets de fruits suspendus, des panneaux solaires, du "trop-fort-n'a-jamais-manqué", c'est à dire des manœuvres, des chaînes, des ancres, des balcons, des poulies et des manilles largement surdimensionnées pour la taille du bateau, et globalement l'impression que le bateau est toujours trop petit, quelle que soit sa taille, pour contenir les équipements que l'équipage a voulu emporter. Parfois aussi des choix techniques incompréhensibles mais auquel le propriétaire doit tenir dur comme fer. Et surtout, sur les poupes, des régulateurs d'allure omniprésents, de toutes marques, de tous âges, hors d'âge. Les pontons sont également rempli de monde, les équipages s'activent. Des outils sont éparpillés sur le ponton autour de certains bateaux, on entend des bruits de disqueuses, de scies, de râpes. Des conversations se mélangent, nombreuses en Allemand, et en Globish pour les autres. Les voyageurs sont de tous âges, groupes de copains, couples jeunes en année sabbatique ou en travail intermittent, retraités... Peu d'enfants sur les pontons en cette saison ; ceux en âge scolaire qui accompagnent des parents voyageurs sont déjà passés, car en général ils veulent boucler le tour de l'Atlantique en une saison scolaire et filent donc aux Antilles plus tôt en saison.

Chenal d'entrée San Sebastián de La Gomera
Canaries : La Palma, Tenerife, La Gomera, El Hierro
La Gomera

La marina de San Sebastián est en pleine ville, coincée entre collines et falaises. C'est un avantage considérable de pouvoir accéder à pied au centre, au marché, aux restaurants...

Et en ville, c'est l'effervescence du Carnaval. Nous y sommes pile ! Parades de rues, orchestres, danses sous le grand préau municipal où se rejoignent toutes les générations, déguisées de costumes créés probablement longtemps à l'avance avec soin et imagination.

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Carnaval à San Sebastián de La Gomera

Lundi 20 février 2023

Dès le soir de notre arrivée à San Sebastián de La Gomera, nous avons été plongés dans l'ambiance festive et populaire du carnaval.

Comme dans plusieurs autres carnavals du monde, il y a la soirée "blanche". Toute la population joue le jeu, habillée de blanc. Nombreux sont ceux (*) munis d'une boîte de talc pour en saupoudrer les passants. Dès le premier soir, la scène municipale couverte d'un préau est animée par un orchestre et cela durera ainsi pendant quatre jours, où nous aurons spectacle gratuit, musique et danse. Nous faisons le plein de merengue, y compris jusque très tard dans la nuit et jusqu'à l'intérieur du bateau.

Le spectacle est aussi dans la rue de jour, avec les parades de Carnaval. Une école de danse de La Gomera donne un spectacle. Moins sophistiqué et cossu que le carnaval de Nice ou de Venise, mais ce carnaval est animé par une bienveillante et joyeuse ferveur de toutes les générations.

(*) les jeunes lecteurs voudront bien indulger mon écriture de Boomer. Il faut lire : "celleux, muni·e·s". Je me suis appliqué, c'est un point médian (·), et point un paresseux point de ponctuation (.). Celui-là s'obtient sur MacOS avec les touches ⌥ alt + ⇧ maj + F , si l'agencement du clavier est français ou belge.

Jeudi 23 février 2023

La perspective de temps sec permet de lancer une grande lessive, incluant duvets et housses de couette. Nous prenons notre tour à la lavanderia de la marina, où les trois machines à laver tournent à plein régime, car cette marina voit un fréquent passage de bateaux de voyage ou de location. La session de lavage est peu chère (4,5€ au lieu de 8€ à Quinta do Lorde). Notre séchoir habituel utilise les dormants des bastaques, de longueur suffisante pour étendre deux lessives. Nous ajoutons une quinzaine de mètres d'étendage entre les haubans. Une rafale inopportune descendue de la vallée vient à bout des quatre pinces à linge et on doit récupérer un duvet dans le port. Pour les candidats au voyage, prévoyez une bonne centaine de pinces à linge.

Grande lessive
La Torre del Conde
Illustration de la distorsion du champ gravitationnel
Lucidité...
L'outil indispensable du voyage : le chariot à roulettes

En attendant la fin d'un programme de machine à laver, je picore dans la bibliothèque en libre-service qu'on trouve à peu près dans toutes les marinas. Ces bibliothèques sont constituées des livres que chaque équipage abandonne, souvent parce que cela encombre, des livres de toutes les langues des navigateurs de passage, ici beaucoup d'ouvrages en Allemand, diverses langues scandinaves que je ne sais pas différencier, en Anglais et un peu en Français. On peut se servir librement, emprunter ou emporter, peu importe. Je retrouve par hasard le n°200 de SAS La vengeance du Kremlin, que j'avais commencé en 2021 à Quinta do Lorde ; je l'avais laissé dans la salle de lecture sans le finir et quelqu'un d'autre s'en était emparé. Cette fois-ci, je l'embarque ! Est-ce le même ou carrément le même ? Voilà plusieurs décennies que je n'ai pas lu un SAS ; il prend donc la priorité à Proust et Flaubert que je m'étais pourtant promis de lire. Je n'ose pas écrire "relire", parce que le survol imposé de ces œuvres au Lycée fut vraiment superficiel.

Nous ajoutons aussi un filet suspendu sous la capote. Il commence à faire chaud dans la cabine.

L'ensoleillement des prochains jours est prometteur. Pas pour bronzer, mais pour tester notre capacité de charge solaire à son maximum. Nous exhumons donc de la soute le panneau solaire nomade (Seatronic), qui est un panneau triple dépliable, doté d'un long câble. A Roscoff, j'avais installé une prise de raccord dans un coin abrité du cockpit. Nous l'orientons ainsi que le panneau fixe sur mâtereau, bien perpendiculairement aux rayons du Soleil. Toute déviation par rapport à cet axe se paie d'une atténuation au cosinus de l'angle. Facile à calculer, pour 60° d'écart, on perd exactement la moitié de l'énergie gracieusement envoyée par notre réacteur atomique préféré. Evidemment les rayons solaires sont eux-même soumis à l'atténuation atmosphérique en début et fin de journée, ou lorsque l'atmosphère est encombrés de nuages. Je mesurerai ainsi jusqu'à 10A avec les deux panneaux cumulés. De plus l'observation sur deux jours montre une amélioration de la charge de la batterie, qui passe de 50% à 70%. La consommation du bateau au port est essentiellement celle du frigo, de l'éclairage et de la pompe à eau. Il est vrai que les ordinateurs sont branchés à part sur le secteur 220V du quai, et qu'il faudrait donc les ajouter pour que l'essai soit représentatif. Nous pensons pouvoir assurer que par cet éclairement solaire nous resterions autonomes au mouillage.

Ce jeudi soir, le défilé accompagne Carnaval au bûcher, contrairement à la tradition où c'est normalement le mercredi des Cendres. En l'occurrence il s'agit d'une sardine géante qui sera brûlée sur la plage. Le cortège figure dans le plus joyeux brouhaha à la fois des personnes en deuil de la Sardine, des pleureuses bruyantes et des personnages variés allant du militaire à l'évêque. On y croise aussi Darth Vador et nombre de petits Spidermans, un peu décalés. Toute la population a sorti ce qu'il avait dans ses armoires.

La Sardine, symbole de l'ancien, qu'il faut brûler

Le dernier jour de carnaval, nous avons droit à un concert d'une ancienne célébrité portoricaine. Effectivement toute l'assistance connaît et entonne les paroles de ses chansons.

Alignement Lune, Jupiter, Venus

Comme on pouvait le soupçonner, la mémoire de Colomb est à chaque coin de la ville. Du côté de Madère aussi il y a une opportunité touristique à saisir du passage de cet influenceur sur l'île.

La vie est facile à San Sebastián. Les courses de proximité se font à pied. Certains équipages utilisent des vélos électriques ou des trottinettes. Nous avons fait le choix de nous passer des ces appareils après considération de leur coût, leur poids, leur possible dégradation dans l'ambiance humide du bateau et le doute qu'on puisse toujours les recharger, notamment au mouillage. Nous avons donc sorti notre "killer" : le chariot à provision à roulettes pliant en alu.

Soldes !
Port propre, comme à peu près partout en Europe
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Circuit touristique

Mardi 28 février et mercredi 1er mars

Le manque de plages géantes de sable clair et la présence assez permanente de houle qui déferle peut expliquer l'absence de tourisme de masse sur cette île, même si on voit régulièrement arriver de gros bateaux de croisière. Ces visiteurs débarquent, font un petit tour et rembarquent dans la journée.

Les agences de location de voiture sont à la sortie du terminal du ferry, tout près de la marina. Nous réservons une Volkswagen Polo. Un accord entre le loueur et la marina nous permet d'avoir toutes les assurances incluses dans le prix de base.

Sur La Gomera, il y a peu de grandes routes, essentiellement nommées GoMera-1 et GoMera-2, et beaucoup de petites. Contrairement à Madère, il y a peu de viaducs et tunnels, les routes serpentent le long des pentes et on y circule plutôt lentement en moyenne. L'impression qui nous saute très vite aux yeux est la transition rapide entre systèmes végétaux très variés : un peu sec du côté sud-est, le passage d'un col nous offre une forêt de feuillus, et quelques kilomètres plus loin une sorte de forêt primaire dans laquelle nous prendrons un chemin de randonnée. De multiples miradores sont disposés le long de ces routes.

Le champion photogénique toutes catégories est bien sûr le Teide sur l'île Tenerife en face, qui nous accompagne longtemps et surgit dans le paysage au détour des virages. Côté nord, la brume persistante nous empêche de voir l'île de La Palma (à ne pas confondre avec Las Palmas de Gran Canaria). Côté sud-est, on devrait voir El Hierro juste dans la direction du départ vers les alizés.

Le Teide sur Tenerife
Raso de la Bruma
Raso de la Bruma 


Vers Valle Gran Rey




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Jeudi 2 mars

Depuis notre arrivée à San Sebastián il n'a pas plu. Après avoir complètement asséché le coffre de cockpit tribord, nous avons observé le fond tous les jours. Pas une goutte d'eau. Ouf ! la coque est donc bien étanche. Il reste à trouver par où s'infiltre le résidu d'eau salée que nous constatons à chaque fin de navigation. Premier suspect : l'échelle de secours qu'on avait "jajattée" à Muxia. Dans le milieu technique, la "jaja", c'est n'importe quelle colle ou mastic qui permet de boucher ou réparer facilement un défaut, d'où le verbe "jajatter". Un arrosage simple du tableau arrière au jet sous pression ne montre rien. Après installation de Sopalin dans le fond et arrosage à grand coups de seaux d'eau de mer, nous finissons par trouver que la fuite provient d'une des vis de fixation de l'hydrogénérateur. Le lendemain, après réflexion, nous décidons de reprendre complètement l'étanchéité. Soit démontage des quatre vis, des deux plaques de polymères isolants et de la contre-plaque en inox. Pour cela, Liliane accepte de s'enfermer dans le coffre avec la clé à cliquet, pendant que je tiens la clé Allen à l'extérieur. Après raclage et nettoyage des résidus de colle silicone, dégraissage de toutes les surfaces, trous et pièces métalliques, nous reprenons soigneusement l'encollage et revissons le tout. Tout cela nous occupe une bonne partie de la journée du vendredi, suivi de vingt-quatre heures de séchage, suivi d'un test au seau d'eau concluant.

Tout bon chef de projet pourra expliquer que pendant que la colle sèche, on lance d'autres tâches. C'est donc l'occasion de monter la canne à pêche pour la ligne de traîne et aussi d'apprendre à faire un bas de ligne avec les hameçons achetés à Saint-Pol de Léon juste avant de partir en octobre. Ces hameçons me paraissent énormes...

Lili sort la crème solaire, un signe qui ne trompe pas !
Canne prête pour la transat (pas nous)

Yves, du bateau voisin Nana, passe nous voir, intéressé par notre hydrogénérateur Seatronic, dont il vient aussi de recevoir un exemplaire pour installer sur son superbe Delher 42. Yves, passionné de drones, tient le non moins superbe vlog Sailing Nana. Le soir, c'est apéro sur Nana avec Yves et Joëlle, où sont également invités Marc et Ded d'autres voisins sur Play. Le lendemain, Nana s'en va vers El Hierro où il est facile et peu cher de mettre au sec et nettoyer sa coque. En revanche, il faut y aller avec son matériel et sa peinture, il y a très peu d'infrastructure et de commerces.


Lundi 6 mars 2023

Apéro sur Play avec Marc et Ded ce lundi, suivi d'un apéro retour avec ces mêmes charmants voisins sur Tusitala le lendemain. Nous échangeons nos histoires de bonnes ou mauvaises fortunes de mer, de métiers et de vies. Play s'en va vers Mindelo au Cap Vert où ils prévoient de rester quelques jours avant de partir en transat. Marc caresse le vieux rêve d'arriver dans la Baie des Pirates à Tobago (ne pas confondre avec Tobago Cays, des Grenadines de Saint-Vincent, qu'il ne faut pas confondre avec les Grenadines de Granada). Nous leur souhaitons bonne traversée en ne doutant pas que nous nous croiserons à nouveau quelque part.

Départ de "Play"

Normalement les galères romaines font partie de l'Histoire de l'antiquité. Faux ! Elles sont maintenant nommés "assurances". Je gère donc la galère des assurances. Ce sont ces compagnies qui encadrent les limites de notre parcours : pas l'Afrique continentale (trop de pirogues agressives contre les coques occidentales supposément riches), pas les USA (trop de dangereux lawyers). On est amené à faire un puzzle entre elles pour arriver à voyager en étant assuré pour la valeur du bateau. Jongler entre les latitudes et longitudes des clauses de la zone CAPVERDE et CARMEX pour transater, bien comprendre que ceux qui assurent cette zone exigent qu'on en sorte au 31 mai (risque cyclonique). Rechercher une autre assurance qui pourrait raisonnablement nous assurer du côté de Trinidad à l'été 2023, où nous visons de mettre Tusitala au sec pour un petit chantier de vérifications et révisions. Pfff...


9 mars 2023

C'est le jour des lessives de vêtements et literies d'hiver. Exit la couette, après exposition au soleil, exit la housse de couette et les gros duvets 0°C après lavage en machine et séchage au vent.

Apéro avec Mathilde sur A Cappella (deux p, deux l), son vénérable Melody qui a quarante-quatre ans et fort belle allure.

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Encore quelques travaux

10-12 mars 2023

La température monte doucement : 23°C le jour et 18°C la nuit.

On serait d'humeur à ouvrir une bouteille de champagne après que le marinero toque au bateau ce matin pour nous annoncer la réception d'un colis. C'est un Colissimo envoyé par Yann de Pornic le 18 février, contenant une cage de ridoir de hauban, pour remplacer celui qui est un peu usé par le frottement de la filière (probablement 10 ans de frottement pour arriver à éroder un bon millimètre d'inox). Je croyais ce colis retenu par des douanes suspicieuses, mais non, trois semaines est le délai normal d'acheminement d'un colis. Je crois comprendre qu'à la transition vers l'Espagne, un bureau de poste de Toulouse ajoute une étiquette avec un numéro de suivi international. Dès lors, le numéro de suivi initial de Colissimo ne donne plus aucune info de progression, et le bureau de correos espagnol ne connaît pas le numéro initial français. Le colis est quelque part dans un univers informatique parallèle.

Je passe un moment à mesurer au pied à coulisse la position des haubans avant démontage (et bien oui, il faut emporter un pied à coulisse en bateau).

Un jour sans vent est idéal pour procéder au changement de la cage de ridoir tribord. Rien de bien technique. Etarquer fort le pataras, ce qui fait mollir les haubans (pour un gréement à barres de flèches poussant) ; desserrer les galhaubans progressivement et symétriquement de chaque côté et surtout éviter de laisser tomber des pièces ou des outils dans le port ; visser la nouvelle cage côté tribord ; ensuite retendre les deux galhaubans comme ils étaient dans mon relevé. Cela ne me dit pas si ce sont les "bonnes" tensions. Je suppose ce réglage inchangé depuis la sortie d'usine du bateau en 2013. En prévision de la transat, je suis curieux de savoir comment elles sont réglées. J'interroge les bateaux alentours pour savoir si quelqu'un aurait un tensiomètre. No ; Non ; Nein ; Nié ! Bon, j'appelle un gréeur indépendant, qui est connu sur les pontons. On l'a vu changer prestement un étai sur un bateau suisse voisin. Vite, réviser le lexique nautique en Anglais. C'est donc le gréeur Darrin Lee qui vient inspecter le mât, corrige un peu la rectitude et confirme que tout va bien sur les tensions.

Colis enfin arrivé de Pornic !
Au boulot
Usure de la cage de ridoir par un câble de filière
Cage neuve de ridoir installée
Darrin Lee meticulous inspection
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La isla tranquila

Nos journées se passent entre farniente et tracas administratifs de la gestion à distance des affaires personnelles. Un Notaire qui prend une semaine pour nous octroyer un rendez-vous téléphonique. Un courtier d'assurance qui promet une offre rapide, mais ne rappelle pas. Un autre assureur qui nous demande pléthore de justificatifs pour finalement nous dire que notre projet est hors de sa zone de chalandise (pourquoi ne l'a-t-il pas dit dès le premier mail ?). Une amende modique récoltée en mai 2022 avec ma 205, acheminée à une ancienne adresse, qui a enflé comme la grenouille et menace maintenant rien moins que la saisie de mes biens si je ne paie pas immédiatement (curieusement cette deuxième lettre a trouvé la bonne adresse). Nous remercions bien Sylvie de collecter notre courrier et de nous alerter dès la moindre lettre à logo tricolore. Conseil aux apprentis voyageurs : liquidez un maximum de biens matériels avant de partir en voyage. Ils pèguent, comme on dit dans le sud.

Bateaux de voyage
Avec Joëlle, Yves, Mathilde et Dominique

Parfois des accès de colère ou de blues face à tous ces freins, mais de quoi se plaindrait-on ? Rappelle-toi de la ligne 13 du métro. Finalement la vie est si douce ici.

Maintenant qu'il commence à faire chaud, Liliane relance la fabrication de yaourts maison, pour agrémenter nos menus pendant la transat.

29°C. Liliane relance la prod. des yaourts
Navires de croisière géants
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Décision

Face aux retards successifs qui nous rapprochent tranquillement du mois d'avril, Liliane et moi considérons les options. Il reste possible de traverser vers les Caraïbes en avril et nous trouver en sécurité avant la saison cyclonique. Le temps de nous reposer à l'arrivée, ce sera fin avril. Descendre vers Trinidad dans le courant du mois de mai, sans flâneries aux Antilles. Avec difficulté pour y recevoir famille ou amis et partager quelques moments de bien-être tropical. La saison des pluies approchera, avec son lot de grains pluvieux. Les contraintes familiales seront encore plus difficiles à gérer avec le décalage horaire. Bref, cela signifie qu'il faudra encore courir après le temps.

L'autre option serait de rester dans le bassin Atlantique proche de l'Europe et explorer plus largement ces Îles de l'Atlantique. D'ailleurs, c'est ainsi que nous avons nommé ce carnet de voyage. Le printemps constitue la meilleure période pour remonter un peu vers le nord et visiter les Açores. Je pourrais mieux stabiliser la situation de mon père dans le sud de la France en restant à distance raisonnable. Et nous pourrions flâner entre ces nouvelles destinations qui s'ouvrent à nous. Les inconvénients de cette option sont essentiellement la frustration de voir les circonstances nous refuser l'étape rêvée, juste avant le départ et aussi l'incertitude sur le fait que l'an prochain sera plus favorable. Tempus fugit.

La 20 mars, nous prenons la décision de rester côté Europe jusqu'à la prochaine saison favorable, qui se présentera à nouveau fin novembre. Différer de huit mois la traversée est un gros changement de projet. Plusieurs nuits de mauvais sommeil pour aboutir à cette décision. Une bonne décision est une décision prise, ai-je appris dans mes cours de chef de projet. Nous étions au plan F (environ) du projet précédent. Nous voici au plan A du nouveau projet.

Quelques points positifs en corollaire de cette décision : je n'ai pas encore acheté le pack de cartes marines pour les Caraïbes ; et le courtier ne m'a toujours pas envoyé sa proposition pour l'assurance transat et je suis donc libre de tout engagement ; il y a des chemins de randonnée aux alentours de Sans Sebastián ; un équipage Allemand croisé à Madère nous a assuré que son escale de cœur aux Canaries est l'île de La Palma (à ne pas confondre avec Las Palmas de Tenerife).

Nous nous mettons au travail. Il y a plein de choses à approfondir pour le nouveau programme : examen des statistiques météo des prochains mois, examen des distances nautiques, routages d'évaluation, téléchargement des cartes de détail pour les Açores, lecture des sites relatifs aux ports et aux îles que nous ne connaissons pas encore, réflexions sur les aéroports reliant le continent, réflexion sur l'endroit où nous mettrons Tusitala en chantier de révision annuelle...

27 mars 2023

Cinq semaines. CINQ SEMAINES que nous sommes dans le paradis ouaté de San Sebastián de La Gomera. Les discussions de pontons et d'apéros avec les équipages alentours confirment les programmes aussi précis que le nôtre : remonter aux Açores ; bientôt ; sortir le bateau au sec pour l'entretien annuel ; quelque part ; retourner voir la famille ; au bon moment ; redescendre aux Canaries ; sans doute. Nous échangeons les tuyaux : les marinas pas chères et sympas ; les trop bruyantes ; les chantiers.

Nous commençons à préparer le bateau pour une courte navigation vers une île voisine qui fera l'objet d'une autre étape.

Parmi les préparatifs figure le Grab Bag (lien vers la description du contenu), susceptible de permanents réajustements.

Et nous nous laissons embarquer pour un dernier apéro, juste la veille du départ, sur Black Bush le superbe Dufour 40.5 de Marc & Isabelle.

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La Palma, la Isla Bonita

Publié le 2 mai 2023

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Navigation de La Gomera à La Palma

28 mars 2023

Visiter la mer, c'est une question de discipline (euh... mais pas que). Nous nous levons tôt pour parcourir les cinquante-et-un milles de San Sebastián de La Gomera à Santa Cruz de La Palma. Tabarly disait que naviguer c'est accepter les contraintes que l'on a choisies et que c'est un privilège.

La Palma est une île des Canaries située au nord-ouest de La Gomera et de tout l'archipel. Dans notre nouveau programme, c'est une étape intéressante pour préparer la remontée vers les Açores.

Aujourd'hui, la météo est favorable, c'est à dire un sympathique vent de quinze nœuds de nord-nord-est, qui devrait nous permettre une remontée vers La Palma sur un seul bord de près. On sait bien que dans le canal entre Tenerife et La Gomera, il sera pile face à la route et sans doute renforcé. Ce dernier point est absent des prévisions météo, dont la maille est de vingt-cinq kilomètres, mais c'est un fait connu et accepté qu'on peut trouver vingt-cinq nœuds, voire plus, dans le canal quand il y a quinze nœuds de vent synoptique.

Comme toujours, nous mettons le moteur à chauffer quinze minutes avant le départ, pendant qu'il reste les derniers préparatifs (pipi, crème solaire, gilets, amarres passées en double...). Nous démarrons, au sens propre de "enlever les amarres". Notre voisine Mathilde pointe le nez dans son cockpit pour nous dire au revoir et, personne n'en doute, à bientôt. Dans le port, le vent est faible, la manœuvre aisée. En chemin vers la sortie, nous voyons Serge, ami des Nana's, venir nous saluer au bout du dernier ponton. Tout ça fait chaud au cœur.

Le ciel est lumineux dans le jour levant. Le temps de hisser la grand-voile et mettre en route au moteur vers le nord et voici le soleil qui émerge derrière Tenerife. Encore dans le dévent de La Gomera, le vent est très faible. A deux milles devant, on voit la mer frisotter et blanchir. Effectivement, à cent mètres près, le vent passe de cinq à vingt-deux nœuds et, comme prévu, pile face à la route. Nous sortons la trinquette et partons au près. Le bateau avance bien. Un long bord vers Tenerife nous fait croiser une navette qui court à trente nœuds vers le nord en soulevant des gerbes d'écume. Personnellement, je trouve ça beau. Mes goûts esthétiques pour les bateaux de commerce, y compris les porte-conteneurs, les cargos, les méthaniers, les minéraliers... peuvent surprendre. J'assume une attirance technophile pour les avions et les bateaux de tous types.

Mein Schiff encore endormi
Île de Tenerife dans le levant
L'annonce d'une belle journée
Faro de la Punta de San Cristóbal (encore lui...)
Bye bye La Gomera, nous reviendrons probablement

A vue d'œil, nous nous situerions bien à mi-chemin entre les deux îles, mais la carte infirme cette impression. A peine un tiers. Pourtant nous sommes déjà dans le dévent de Tenerife. Virement de bord, mais bizarrement le vent tombe : retour au moteur. Du vent : on remet la trinquette. Pétole : moteur. Il faudra arriver bien au nord de La Gomera pour "toucher" (comme une bonne paie) enfin le vent prévu. Avec dix-huit nœuds, c'est parfait. Grand-voile haute et génois nous tirent exactement dans la bonne direction, au près serré. Tribord amure, pourvu que ça dure. Et ça dure effectivement jusqu'à l'arrivée, sur un même bord, d'autant que nous mettons à profit toute adonnante pour gagner quelques degrés plus au nord de la route, "au cas où" le vent refuserait plus tard. Malgré les tergiversations voile-moteur du matin, c'est une très belle journée de voile qui nous a été offerte. Avec ce vent, la mer est peu agitée.

Nous nous offrons même quelques petits quarts de sommeil chacun et un déjeuner debout dans le carré. En milieu de journée il y fait très chaud, mais pas question d'ouvrir les panneaux d'aération, même les latéraux, quand nous sommes au près. Des claquements aléatoires sur la coque nous rappellent que même de petites vagues peuvent faire de grandes gerbes.

La journée se passe à ce bonheur tranquille de voir Tusitala progresser par rapport aux îles alentours. Il arrive un moment où nous en discernons quatre dans la brume : La Gomera dans le sillage, La Palma qui s'approche devant, El Hierro à l'arrière du travers bâbord et Tenerife à l'arrière du travers tribord. Epoustouflant paysage qui donne une texture incroyable au temps y passé. D'ailleurs, il m'arrive de penser que je suis immobile et que c'est le paysage qui recule.

Un bord de près vers La Palma

A l'approche de Santa Cruz de La Palma, nous voyons converger deux autres voiliers, d'abord sur l'AIS, puis visuellement. Deux autres ferries nous croisent. Malgré leur vitesse et leur taille impressionnantes, aucune inquiétude. Ils sont pilotés par des équipages particulièrement compétents et les croisements se font à bonne distance.

Manœuvres de préparation des amarres
Sante Cruz de La Palma

A deux milles nautiques du port, il faut d'abord appeler le Centro de Control de Tráfico sur le canal 06. C'est la règle. Chaque bateau le fait et ils répondent à chaque fois, mais on sent une certaine lassitude. Je pense que la règle est établie pour les bateaux de commerce et que les voiliers de croisière leur génèrent une multitude d'appel. "–Yes, you can proceed. Call the marina on channel nine. –OK, channel nine ; zero-nine, for the marina. ¡Muchas gracias! Tusitala out". Dans l'approche finale, les deux autres voiliers sont prêts avant nous. L'un était au moteur, l'autre avait déjà affalé directement au large et installé ses pare-battages. Avec Liliane, nous avons une approche plus classique. Faire durer le plus possible à la voile, mettre le moteur à chauffer, rentrer le génois, mettre bout-au-vent, affaler la grand-voile, reprendre le route et installer pare-battages et amarres dans l'avant-port, à l'abri de la houle, quitte à faire quelques allers-retours. Lorsque nous ne connaissons pas d'avance le côté de l'amarrage, nous installons trois amarres de chaque côté (une pointe avant, une garde et une pointe arrière), prêtes à servir. Cela prend un peu de temps.

L'entrée de la marina est située au fond du port de commerce et possède une énorme porte coulissante pour protéger l'intérieur de la houle résiduelle. Les instructions disent de traverser bien perpendiculairement l'entrée du port de commerce jusqu'aux bouées rouges, puis de rester bien à gauche pour éviter toute gêne aux navires de commerce. Nous voici donc en file avec les deux autres voiliers, qui appellent chacun leur tour le canal 09. Le ponton d'accueil est évidemment trop petit pour trois bateaux. Nous attendons dehors. Pas longtemps. Le Bureau du port nous rappelle et autorise l'entrée. Nous passons lentement entre les deux impressionnants montants métalliques de la porte, dotée de deux feux verts et un feu blanc. Le marinero nous fait signe et nous aide à amarrer au ponton d'accueil, nous tend un formulaire et nous indique qu'il faut se presser parce que le bureau ferme dans dix-minutes. Formulaire complet, avec numéros de passeports de l'équipage, dates de naissance, adresse (à Paris, à quoi ça peut bien leur servir ?), adresse mail, numéros de portable. Je bondis au bureau avec tous les papiers, assurance, passeports, formulaire. "¿ –Primera vez aqui ? - Sí, Señor." Le Capitaine nous fournit deux cartes de douche et nous indique une place de port tout près de l'entrée, face au ponton d'accueil. Je tente bien de demander une autre place, plus près des douches et plus loin des ferries, mais il m'explique que les autres places, plus grandes, sont très chères, parce qu'on paie la surface de l'emplacement, pas celle du bateau. Le bureau ferme derrière moi. Le marinero nous aide encore à l'amarrage. Pas mal de ressac dans le bassin. Toutes les amarres grincent.

Dans le port de commerce
La porte coulissante de l'entrée de la marina

L'accès Internet par Wifi est inclus dans le prix de la nuitée, mais le débit laisse à désirer. A part éventuellement pour récolter ses mails, la plupart des usages multimédia nécessitent d'utiliser nos forfaits mobiles. Pour nos opérateurs (Orange et Free) il n'y a pas de frais supplémentaires, mais celui de Free limite la quantité de data incluses dans le forfait. Le fait que le Wifi des marinas est d'un débit cacochymique semble une généralité dans l'ensemble du voyage au long cours. J'imagine, peut-être à tort, que le déploiement de la fibre, que beaucoup critiquent en France, est encore moins développé par ici.

Une heure plus tard, à la tombée de la nuit, les portes du bassin se ferment et l'eau se calme un peu. La nuit est bruyante. Sur les quais voisins, des camions en attente de transit par le prochain ferry laissent tourner en permanence leurs compresseurs frigorifiques.

29 mars 2023

L'arrivée du jour confirme qu'il fait très chaud et nous installons même le taud supplémentaire à l'avant pour réduire la chaleur intérieure du bateau.

Installation du taud sur la plage avant

Nos craintes se confirment. Depuis le lever du jour, cinq ou six bateaux de location partent et manœuvrent entre Tusitala et le ponton d'accueil. Pas de fausses manœuvres ce jour-là, mais cela ne nous dit rien de bon pour laisser le bateau lorsque nous irons visiter l'île. Le passage de ces bateaux nous génère une attention constante. Ces bateaux de location sont immenses. Quarante-cinq, cinquante pieds (quinze mètres), c'est devenu courant maintenant. Un équipage de dix personnes, ça optimise le prix perçu.

Puisqu'ils partent, il doit y avoir des places libres. Je cours au Bureau de la Marina et effectivement on peut négocier une meilleure place. Le Capitaine est même particulièrement attentif à bien nous placer. Cela confirme l'impression générale de l'excellent accueil dans Les Canaries, pour autant qu'on respecte leur requête de réserver à l'avance. Les avis des navigateurs sont partagés sur ce sujet.

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¡ Qué bonita Santa Cruz de La Palma !

Il est très agréable de déambuler dans la ville de Santa Cruz de La Palma. Les rues du centre sont très favorables aux piétons, les façades en bel état de propreté et de décoration. De plus, c'est l'approche de la Semaine sainte, pour laquelle les habitants ont déployé des tentures bordeaux aux fenêtres.

La ville est réputée pour la conservation de ses anciens balcons en bois aux façades.

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Tourisme à La Palma

31 mars 2023

Les voitures de location sont disponibles au terminal du ferry, tout proche. Vraiment très proche... Deux jours permettent de faire un tour complet de l'île par les routes principales et sans trop s'attarder aux multiples lieux qui auraient mérité une visite approfondie.

Les reliefs volcaniques donnent à la côte un aspect très austère.

Nous tentons bien d'aborder les plages de l'île, mais nous avons quelques difficultés, car la dénivelée entre la route principale et la mer est souvent importante, l'accès aux plages nécessite d'emprunter des routes étroites et sinueuses, heureusement fort bien entretenues, puis de crapahuter en descente encore une ou plusieurs centaines de mètres. Bref, pas de difficulté technique, mais on n'improvise pas une baignade au milieu d'un parcours touristique, il faudra choisir.

Descente vers Puerto de Televera
Descente vers Puerto de Televera
Autre tentative d'accès à une plage officielle

En partant vers le sud, la route croise la coulée de lave récente (éruption du volcan officiellement terminée le 25 décembre 2021). L'ancienne route est ensevelie et une piste provisoire permet l'accès aux habitants. Beaucoup de maisons sont détruites ou rendues inaccessibles par la coulée de lave solidifiée.

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Nous passons faire un tour au port de Tazacorte sur le côte est. La marina est plutôt bien protégée, semble confortable et calme. Un peu trop calme peut-être : le village permettant de faire les courses et partir en excursion est à au moins vingt minutes de marche du port.

Nous voulions faire le tour de l'île pour revenir à Santa Cruz et par chance nous nous sommes perdus, ce qui nous a permis de découvrir les immenses bananeraies. La route circule en ligne droite pendant des kilomètres entre de longs et hauts murs de parpaings, à l'intérieur desquels se trouvent les bananiers, à divers stades de pousse. Personnellement, je trouve ça fascinant.

1er avril 2023

La principale attraction naturelle de l'île est quand même la caldeira que l'on atteint en passant par Roques de los Muchachos. Sur la crête de la caldeira se trouvent aussi les observatoires astronomiques qui constituent le centre européen de l'hémisphère nord, celui du sud étant au Chili. Et notamment le magnifique MAGIC II, dont les paraboles jumelles observent les sursauts de rayons gamma, signe d'évènements cataclysmiques, telles que la fusion de deux étoiles ou trous noirs.

Le chemin piétonnier vers le bord de la caldeira est aménagé et très facile d'accès.

Belle route et miradores
Telescope MAGIC II
Contemplation géologique
Au bord de la caldeira, on vous dit !
Non, non, ce n'est pas dangereux, il y a un chemin en-dessous
La caldeira

L'île est parcourue de nombreux chemins de randonnée, entre montagnes pelées et forêts luxuriantes.

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Semaine sainte et nuits agitées

La ville de Santa Cruz et cette chaleur déjà estivale rendent nos journées agréables. Le magasin d'accastillage local ne permet pas de trouver un pare-battage identique à celui qui est abimé. Après le carnaval à La gomera, c'est ici la Semaine sainte qui anime les rues d'une ferveur religieuse que nous connaissons partiellement en France, par exemple lors du Catenacciu de Sartène.

Le centre ville de Santa Cruz de La Palma est plein de charme et agréable à vivre.

Sur les pontons, nous commençons à faire connaissance avec Gaëtan & Véronique de Loreleï déjà entrevu à La Gomera et dont le safran a été croqué par des orques. Il y a aussi Paul & Christelle avec leurs enfants sur Merzadenn, ainsi que Olivier & Julia sur Metis, un Bavaria plein d'astuces et de beaux matelotages. Il est clair qu'aucun de ces équipages ne souhaite s'attarder dans cette marina, pourtant si proche de la ville et nous n'aurons pas le temps d'approfondir les contacts avec ces voyageurs.

Les ferries arrivent à flux réguliers et celui qui décharge et recharge sa cargaison de semi-remorques vers quatre heures du matin tout en diffusant par hauts-parleurs les messages à destination des passagers rend nos nuits un peu pénibles. Malgré la porte métallique, un résidu de houle entre dans la marina et bouscule en permanence les pontons. Des amis parisiens envisagent de venir nous voir et nous préfèrerions visiter avec eux une île que nous ne connaissons pas encore. Ces diverses raisons nous poussent à envisager un départ vers Tenerife.

Où est Tusitala ?

Je file négocier une ristourne de la semaine écourtée déjà payée à la marina. Le Capitaine de la marina doit demander par mail à son chef, qui gère le réseau des marinas privées Calero Marinas. Le lendemain, la réponse arrive : "- El jefe dijo que no podemos devolver el dinero". Ils ne peuvent pas nous restituer la partie des montants payés à la semaine, pour des raisons de comptabilité. Nous apprenons bien la leçon, il vaut mieux toujours payer en partant.

Nous préparons le bateau pour un départ, en nous remémorant que le plus beau voyage, c'est celui qu'on n'a pas encore fait (aphorisme attribué à Loïck Peyron).


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[Islas Canarias] Tenerife

Publié le 21 mai 2023

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Traversée de Santa Cruz à Santa Cruz

6 avril 2023

La simulation de route indique une traversée de vingt-deux heures entre Santa Cruz de La Palma et Santa Cruz de Tenerife. Nous choisissons de partir en milieu de journée le jeudi, ce qui nous permettrait d'arriver de jour à la marina que nous avons réservée par email, avec une réponse de Lola en excellent Français s'il vous plaît.

Le vent souffle en rafales aux abords de La Palma, par l'effet d'accélération dû à la côte bordée de hautes falaises. La manœuvre de départ peut être classée dans la vaste catégorie "foireuse", et Liliane y perd un gant ainsi qu'un morceau de peau en protégeant la coque. Nous partons sous un ris et trinquette. Nous avons un certain plaisir à quitter cette marina agitée, malgré la charme de l'île. Dans l'avant-port, alors que nous sommes en pleine manœuvre de rangement des amarres et des pare-battages, les pilotes du port nous poursuivent avec de grands gestes pour nous demander de bien rester sur le bord du chenal. ¡Si! claro, entendido. Juste après la sortie, deux énormes navettes l'une sortant, l'autre entrant, nous donnent une furieuse envie de nous retrouver enfin au large.

Dès que possible, nous sortons la trousse de soins et nous soignons la coupure de la main à l'aide de Steri Strip, qui ne tiendront pas bien longtemps au pli du pouce.

Chenal de sortie de Santa Cruz de La Palma
La mer, enfin !

Après quelques heures, le vent devient celui prévu, aux alentours de quinze noeuds. Nous larguons un ris, puis sortons le génois. Pourvu que ça dure. Ça ne dure pas, il baisse et continue de baisser toute la nuit, jusqu'à nous laisser tomber au petit matin.

Bye Bya La Palma
Rétro-éclairage des instruments en mode "nuit"

La nuit de veille le long de la côte nord de Tenerife impose une vigilance accrue. Les lumières de la côte pourraient dissimuler des feux de route de navires, bien plus qu'en haute mer où la moindre lumière attire immédiatement l'attention. Le seul voilier que nous croisons n'a pas d'AIS.

Passage de quart à Liliane

L'approche de Tenerife par le nord fait défiler, comme sur les autres îles, des falaises qui plongent à la verticale dans la mer. Pas étonnant qu'on ne trouve aucun mouillage.

7 avril 2023

Quelques heures de moteur dans la nuit jusqu'au phare de la Punta de Anaga, puis un souffle revient et nous ressortons les voiles. Pas longtemps, parce nous passons assez vite dans le dévent du Roque Bermejo en début de matinée et l'approche finale se fait au moteur.

Approche de Tenerife au petit matin
Vue sur Roque Bermejo


Plusieurs magnifiques cargos sont à l'ancre face aux longs brise-lames de Santa Cruz, notamment un méthanier, dont l'équipage flâne sur les diverses passerelles du château. Après les appels VHF rituels au Port Control, puis à la marina, les marineros nous accueillent avec bienveillance au ponton. Ce fut une traversée facile.

Pantalán 4


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Santa Cruz de Tenerife

En ville, les manifestations de la Semaine sainte sont en pleine effervescence.

Nous prenons vite nos marques dans cette belle marina. Le personnel est fort accueillant et parle un excellent Français. Heureusement, il reste possible de pratiquer Espagnol en ville et Anglais avec les voisins de pontons. Sauf que beaucoup de voisins parlent aussi Français. A côté de Tusitala, nous faisons connaissance avec Valéry et Stéphanie sur Oriyo. Leur histoire est pleine de sel et de charme. Encore un superbe blog à explorer. Valéry est un des anciens propriétaires du célèbre Canquin.

Nous apprécions d'avoir changé le nom de notre bateau, car l'ancien, "Horatio", aurait pu être mal perçu dans cette île où l'Amiral Nelson a perdu son bras droit en tentant de l'envahir.

Marina Santa Cruz, et plus loin, le terminal des ferries

Plus prosaïquement, la session de machine à laver est à 5€, lessive incluse.

Le marché de la ville est accessible à pied et très fourni en commerces de bouche. Bien que l'essentiel de la production vienne d'Espagne et que les marchés en France nous aient habitué à trouver de bons produits issus de ce pays, il nous sera encore difficile de trouver des tomates ayant du goût. Les jambons et fromages ibériques y sont très bien représentés. Une boutique du marché propose des fromages français à prix raisonnables, mais il s'agit de fromages au lait pasteurisé.

La rencontre avec Markus & Natascha du bateau Mon Amie, que nous avions déjà croisés à La Gomera, nous donne l'occasion de mieux connaître ce charmant couple de Suisses en voyage sabatique et de profiter ensemble d'un repas partagé.

Avec Markus et Natascha sur Mon Amie
Délicate attention, à l'occasion de Pâques

C'est un grand plaisir de flâner dans les rues animées de Santa Cruz de Tenerife. C'est la capitale administrative de l'une des deux provinces de la Communauté autonomes espagnole des Canaries et il y a donc une activité plus importante que dans les autres villes visitées jusqu'à lors.

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Visites de l'île avec nos amis

14 avril 2023

Hervé et Maryvonne nous rejoignent en avion.

Liliane avec Hervé & Maryvonne

Dès le lendemain, après un tour au marché, nous faisons une visite à la ville historique de La Laguna.

Helados #1

L'île de Tenerife est pleine de lieux passionnants à visiter, notamment sous forme de parc régionaux.

16 avril 2023 - Journée au parc Anaga

La route du nord de Tenerife vers le parc Anaga passe par la charmante plage des Teresitas pour ensuite monter en lacets. La brume mobile et persistante en altitude nous masque souvent les sommets. Le paysage reste d'une surprenante variété à chaque détour de la route. Le bain de milieu de journée est bienvenu grâce aux piscines aménagées.

Café (mauvais) à la Playa de Las Teresitas
San Andrés


17 avril 2023 - Parque Nacional del Teide

La route TF21, qui traverse toute l'île par les crêtes et aboutit au Parque del Teide est une délectation. Aux miradores, la vue est souvent limitée par la brume tenace depuis plusieurs jours, mais avec l'altitude nous nous retrouvons vite au-dessus des nuages, en même temps que la végétation cède le pas à un paysage totalement rocailleux de lave. Le Teide enfin se dégage et il mérite bien sa réputation touristique et légendaire. Ensuite, on peut parcourir les étendues de lave solidifiée en grand désordre, parcourues de sentiers, hérités d'anciens chemins muletiers et fort bien balisés.

Le Teide, enfin !

La montée au sommet du Teide doit être planifiée longtemps à l'avance et réservée sur un site web dédié, éventuellement via un guide de montagne pour écourter les files d'attente. On peut aussi monter de nuit, auquel cas il n'y a pas de contrainte, mais il faut évidemment être équipé pour bivouacquer au-dessus de 3000 mètres. Il existe un téléphérique qui permet de monter aux deux-tiers, mais lui aussi doit être réservé, et sur Internet uniquement. La montée à pied est possible à hauteur du téléphérique sans réservation, mais cette randonnée en plein soleil doit être préparée soigneusement. Bref, nous n'avons préparé aucune de ces possibilités et nous ferons donc le tour par la route, qui offre déjà de quoi réjouir l'esprit et remplir nos mémoires (je parle de celles de nos appareils photos).

Tout ça donne chaud. Nous nous souvenons que l'île est entourée d'eau fraîche (+18°C) et nous choisissons la Playa de San Juan pour une baignade de fin d'après-midi.

Playa de San Juan

18 avril 2023 - Sortie en mer

La météo est parfaite pour une sortie en mer. C'est aussi l'occasion d'essayer le régulateur d'allures sans la contrainte d'une grande traversée.

Comme partout dans les îles Canaries, les vents sont très variables en fonction du relief. Les variations d'intensité du vent provoquent des variations de sa direction apparente. Le régulateur d'allure corrige donc sans cesse le cap du bateau, ce qui est son rôle. Le temps d'arriver à trouver un réglage correct et nous voilà presque arrivés à notre objectif de mi-journée : la Playa de Antequera. Entourée de rochers escarpés, la plage est assez réduite et le mouillage impressionnant. De plus, le vent turbulent tourne en permanence et nous fait parfois approcher de la falaise. Nous devrons nous y reprendre à trois fois pour trouver une place rassurante. Il faut juste résister à l'envie d'être trop près du bord. On mouille bien par huit mètres d'eau.

A repêcher la bouée d'orin
Zone de mouillage a Playa de Antequera

A l'heure de la sieste, l'alarme de mouillage retentit (j'utilise SailFreeGPS sur mon téléphone pour la sieste, de façon à ne pas réveiller tout le monde). On a dépassé le cercle des 25 mètres. Je l'élargis à 50 mètres. Quelques minutes plus tard, encore l'alarme. Je ne comprends plus. Le bateau n'a pas l'air de faire de telles embardées. J'observe un moment la trace. Incroyable : on voit des excursions de plus de 250 mètres en quelques secondes, et retour dans le cercle. Ça ne correspond manifestement pas aux mouvements réels du bateau. Cette expérience reste un mystère pour moi. Dysfonctionnement de l'application ? Réflexions parasites du signal GPS sur les parois des falaises ? Distorsion de l'espace-temps ?

Étrange évitement au mouillage à la plage de Antequera
"C'est Léonard de Vinci qui était spécialiste des dégradés de gris" (MVH)
Retour à Santa Cruz de Tenerife
Préparation du départ de Mon Amie, destination Méditerranée

Le retour à la marina au moteur, où le vent manque un peu, est l'occasion de tester la transvasement de bidon de gasoil dans le réservoir. Depuis Cascais, nous n'avons plus fait le plein et nous arrivons au bout du réservoir principal. Le moteur a quelques ratés. Nous transvasons donc un des trois bidons de vingt litres, en le siphonnant à l'aide du tuyau spécial, doté d'une bille anti-retour. Il suffit d'agiter l'extrémité dans le bidon pour que le siphon s'amorce. C'est une première pour nous en mer et ça fonctionne très bien. Bon, il faut dire que la mer était clémente...

19 avril - Parque rural Teno

Sur la route du parc du Teno, on traverse la charmante ville de La Orotava ayant préservé et entretenu des maisons et palais aux poutres, portes et fenêtres de bois. Les Anglais sont tout de même parvenus à laisser une empreinte culturelle tenace : la fenêtre à guillotine, probablement la plus mauvaise solution de fenêtre jamais inventée.

La discussion portait sur la taille des poissons rouges

L'ambiance est plus campagnarde dans ce parc d'altitude et néanmoins visuellement proche de la mer. Le paysage étonnant du barranco de Masca est l'occasion de profiter de sa vue spectaculaire tout en pique-niquant, après avoir patienté longuement pour trouver une place sur le parking sous-dimensionné, dans le flanc escarpé de la colline, ce qui limite de fait le nombre de touristes simultanés.

La barranco de Masca
Au fond, vue sur La Gomera

Ce jour-là, nous tentons vainement de nous baigner aux célèbres piscines naturelles (c'est à dire alimentées à l'eau de mer) de Garachico sur la côte nord-ouest. Elles sont fermées en basse saison et interdites d'accès. La chaleur de la journée nous invite donc à terminer par une baignade à la magnifique plage de Las Teresitas au retour de notre périple. Elle est un peu loin de la marina et nécessite un moyen de locomotion, autobus, vélo, automobile...

Le lendemain, c'est le jour du départ pour nos amis. Ces journées en leur compagnie sont hélas bien vite passées.

Bye bye Maryvonne et Hervé
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Pffuit ! Encore deux semaines qui passent...

Nous n'osons pas expliquer à nos enfants et amis encore en activité que nous n'avons le temps de rien...

Le remplissage du gasoil à la Marina Santa Cruz est on ne peut plus pratique. Sur réservation, une camionnette-citerne vient sur place dérouler un long tuyau et apporter le pistolet à carburant directement au ponton.

Il y a aussi deux jours consacrés à la peinture rupestre rituelle du blason Tusitala sur le quai de la marina, où il devient difficile de trouver un espace libre.

Chercher le logo Tusitala

Pourtant nous optimisons nos journées, notamment celle où nous enchaînons avec une voiture de location Leroy Merlin (clé à pipe percée de 10 et 13, gants pour Lili), Ikea (sur-matelas et oreiller ergonomiques), Decathlon (palmes pour Lili), Carrefour (courses de denrées non périssables) puis baignade à la plage de Las Teresitas au coucher du soleil.

Test méticuleux du sur-matelas
Parking Decathlon avec vue sur la mer. Mieux ?

La remontée des températures nous invite à peaufiner l'installation du bimini complet avec ses auvents latéraux. Un aperçu de ce qui nous attendrait aux Antilles. Depuis Roscoff, c'est la première fois que cela devient vraiment utile. Un bonheur ! Tout comme la baignade sur la magnifique plage de Las Teresitas.


Hommage Hollandais au célèbre mathématicien
Tout au fond, le Teide !
Ecce balineator
Fin de la plage, début des falaises au nord-est
Encore une représentation masculine incitant à l'objectification de son corps

Fin avril et début mai 2023

Les journées et les soirées sont particulièrement douces en ville et les terrasses accueillantes.

La cour intérieure de l'Office du Tourisme à Santa Cruz de Tenerife
Fin de la plage, début des falaises du nord-est
Un budget différent...
En noble compagnie
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Fête de la Croix

Santa Cruz de Tenerife nous réserve encore une surprise. Après le carnaval à La Gomera, les célébrations de la Semaine sainte à Santa Cruz de La Palma puis à Santa Cruz de Tenerife, voici la fête de la Croix, avec défilés, tambours, danses traditionnelles, repas collectif de la ville entière en costumes traditionnels et feux d'artifice. Le grand jeu !

Swing ?
La Vraie Croix
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Il est temps de bouger

Depuis plusieurs jours, nous observons quotidiennement l'évolution des prévisions météorologiques. Un flux de nord-nord-est est bienvenu pour monter aux Açores. Au programme, du beau temps, une remontée au près, mais sur un seul bord et une mer raisonnable.

Il commence à être temps de remettre le bateau en ordre de navigation, après ces semaines de marina, où les objets ont une tendance spontanée à sortir des coffres et s'épandre.

Vent modéré de NNE prévu
Gran Canaria, comme posée sur la jetée...
Expansion spontanée des objets...

Cette navigation d’une durée de cinq à six jours va nous permettre de nous confronter à l’exercice des graines germées de A à Z. De la production à nos assiettes ! Liliane a rédigé un article complet sur le sujet, en mettant l'accent sur l'adaptation aux conditions de navigation.

Rendez-vous bientôt aux Açores !

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Publié le 17 juin 2023

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Traversée de Santa Cruz (de Tenerife) à Vila do Porto (Santa Maria)

Après mûre réflexion nous avons décidé de partir le vendredi 5 mai. Les prévisions météo pour un départ la veille nous promettaient vraiment trop peu de vent au milieu de la traversée, avec quasiment deux jours complets de calme plat au moteur. En cette saison, un vent plus ou moins du nord est inévitable et croiser la zone très calme de l'anticyclone des Açores également. Pour un départ ce vendredi, la situation paraît plus favorable, la simulation indique une remontée au près certes, mais sur un seul bord (i.e. sans tirer des bords pour remonter dans le vent) et environ vingt heures au moteur. Nous visons d'atterrir à Vila do Porto sur Santa Maria, la première île des Açores qui se présente sur la route. Pour un total de cinq jours et une quinzaine d'heures. Il faudra juste soigner l'allure du près pour ne pas "perdre" sous le vent.

La veille du départ, Damien & Claudie nous invitent à une collation sur leur catamaran Myrtille. Un catamaran de neuf mètres, à l'allure robuste et marine, bourré d'astuces et d'aménagements intelligents. On n'en fait plus comme ça.

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5 mai 2023

Départ détendu peu avant onze heures. Damien & Claudie viennent nous aider à larguer les amarres et nous nous saluons en quittant la marina. Bons vents à vous.

Arrière lente...
Avant lente...

Nous commençons par longer la côte est de Tenerife au moteur face au vent, aidé par la grand-voile. Le Teide a bien voulu se montrer ce matin, un plaisir rare depuis notre arrivée à Tenerife. C'est au débouché de la pointe nord-est que nous pouvons abattre et partir complètement à la voile. L'allure du près serré nous fait longer la côte nord et passer juste au vent des îles Roque de Fuera. Le passage de ces deux îles proches de la côte donne très envie de passer entre les deux. Mais la carte indique un rocher affleurant juste derrière, sans aucun repère terrestre. Faute de connaissance préalable du coin, il faudrait une confiance aveugle en son GPS. On reste donc au vent et on s'applique à ne pas "gaspiller du cap". Après être passé au vent, on voit clairement ce caillou sur lequel la houle vient briser.

Good Bye Tenerife


Un dernier message avant de perdre le réseau...
Passage devant la Playa de Las Teresitas
Confortable poste d'observation de la route

Ensuite, cette allure nous fait longer la côté nord de Tenerife vers l'ouest. Pas moyen de faire plus de nord. L'espace d'un moment, je me demande même si nous allons pouvoir passer au vent de La Palma sans devoir tirer un autre bord. Pas glop ! Mais ayons confiance dans les prévisions remarquablement précises de notre époque. Effectivement au fil des heures de la nuit, le vent adonne et notre route s'infléchit vers le nord.

Roque de Fuera et Roque de Dentro
Le caillou affleurant (Baja de la Palometa)
Good Bye Teide

La nuit au près se confirme pénible, comme toujours. Heureusement, la mer est peu agitée. Néanmoins, quelques semaines à terre nous ont fait perdre notre amarinage. Le mal de mer me gagne. Heureusement le partage des quarts avec Liliane permet un sommeil bienfaisant. Le bateau à fond plat tape un peu dans les vagues. De grandes claques sonores réveillent en sursaut celui qui se repose. A chaque fois, on pourrait croire qu'un hublot a été défoncé ou que la coque est disloquée. Mais non, tout va bien. Et le dormeur se rendort. Des paquets de mer occasionnels déferlent sur la plage avant, et recouvrent le roof, c'est même assez joli sur le plexiglas, puis l'eau ruisselle vers l'arrière le long du pavois sous le vent. Nous apprécions que le cockpit reste à l'abri de ces écoulements.

Dernière vue sur le Teide
Mieux que la vue de la ligne 13...

Nous pouvons prendre notre quart en restant au sec et en sortant seulement pour faire notre tour d'horizon périodique. Le gilet est disponible à portée de main s'il est besoin d'aller manoeuvrer, mais de pouvoir l'enlever à l'intérieur est un allègement appréciable sur les épaules et la nuque.

La mer est vide, aussi bien à la surveillance visuelle qu'à l'AIS.

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6 mai 2023

Au petit matin, nous passons sans peine au large de La Palma, direction nord-ouest. La couverture nuageuse est assez dense, malgré le régime anticyclonique. Elle nous vole le lever du soleil et une partie de l'électricité solaire attendue. C'est donc le moment de mettre en œuvre l'hydrogénérateur.

Penché à l'arrière au-dessus de la filière, à genoux (et attaché par mon harnais, bien sûr), un coup de roulis me fait glisser et mon nez frotte sur le câble métallique de la filière. Je n'y prête pas attention, mais de retour dans le carré, Liliane voit du sang. C'est donc la deuxième sortie opérationnelle de la trousse de premier secours (espérons ne jamais sortir les deux autres trousses). Juste une éraflure, mais c'est fou de constater à quel point on est vulnérable. Liliane panse mon nez.

Nez pansé

A onze heures, Liliane me réveille pendant son quart. Constat : le sac à spi qui était attaché à la filière à l'avant a disparu ! Nous calculons rapidement : Liliane fait un tour d'horizon toutes les vingt minutes au moins, l'absence du spi lui a sauté aux yeux. Il ne doit pas être plus loin que vingt minutes de route à six ou sept nœuds. Il est probable qu'il a coulé. Mais vu le prix de l'objet, ça vaut quand même le coup de tenter de le retrouver. Et puis cela réduira les regrets du type "on aurait pu, on aurait dû...".

Spi absent, deux sangles intactes
Suivre la trace de l'aller. Dur dur...

Nous faisons demi-tour et prenons au portant la route inverse de l'aller. Je m'aperçois vite, qu'il est extrêmement difficile de faire route exactement sur la trace enregistrée. Du moins si on recherche une certaine précision. La route oscille autour de la trace à moins de cent mètres, mais c'est déjà beaucoup pour trouver un hypothétique sac flottant noir qui serait à ras de l'eau. Le clapot et la houle nous laissent peu d'espoir malgré nos deux paires d'yeux scrutant la mer des deux côtés. Au bout d'une heure à sept nœuds, nous estimons avoir largement dépassé la position supposée de chute à l'eau. Nous repartons au près en essayant à nouveau de suivre la trace et avec le même soin de recherche. Au passage nous imaginons à quel point il serait difficile de trouver une personne dans ces conditions, ce que les stages de sécurité nous ont déjà maintes fois expliqué. Il arrive un moment où nous repassons la position de notre demi-tour. Avec un peu de regrets et beaucoup de colère intérieure contre moi-même, je décide que nous poursuivons notre route. Inutile de tenter un deuxième aller-retour.

La perte est probablement survenue au moment d'une vague plus forte, ou par l'accumulation de paquets de mer qui ont fait glisser le sac à spi hors des deux sangles, puis ont brisé les trois crochets en plastique. Il aurait fallu mieux l'attacher. J'aurais dû aussi laisser le point d'amure fixé à sa bosse, ou un brin de Dyneema au pied d'un chandelier, ou fixer le sac à une filière à l'arrière plutôt qu'à l'avant. Les crochets de sac sont faits pour tenir le sac vide à la filière lorsque le spi est hissé, pas pour retenir toute la voile. La leçon est chère et amère. Passons à autre chose si vous le voulez bien.

A l'approche de la nuit, nous aimons partager un repas chaud, avant que l'un de nous deux parte dormir. Des gnocchis par exemple. Ce soir, le bateau tape dans la houle de face. Je suis fatigué par la journée de contrariétés diverses. Et bien, croyez mon expérience, les gnocchis, c'est pâteux et pénible à vomir.

Vue de Liliane à la table à carte
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7 mai 2023

Après le petit déjeuner, comme tous les jours, je recueille les fichiers météo par la liaison Iridium et prépare un mail de situation pour nos amis référents sécurité à terre. C'est plutôt satisfaisant. La bulle de vent nul se déplace vers le nord sur l'avant de notre route, nous y entrerons donc plus tard que calculé initialement, ce qui nous permettra de rester à la voile plus longtemps que prévu, même si la vitesse du bateau sera un peu moindre qu'au moteur. Finalement, pourquoi se presser lorsqu'on est bien en mer ?

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8 mai 2023

L'atmosphère est plus tiède, le vent plus faible que les jours précédents. Nous approchons de la bulle de calme anticyclonique.

Le routage du jour avec les nouveaux fichiers de vents prévoit une arrivée le 11 mai au lever du jour, ce qui nous plaît bien.

Les mouvements modérés du bateau permettent de meilleurs repas. Liliane nous prépare de fantastiques œufs sur le plat. C'est peut-être un détail pour vous, mais pour nous ça veut dire beaucoup. Je sais, je sais, il y a des navigateurs qui peuvent cuisiner un bœuf bourguignon dans la bafrougne, mais nous n'avons pas (encore ?) ce niveau.

Le reste de la journée se passe aux quarts de veille et aux activités personnelles, podcasts, lecture, repos.

En fin de journée les batteries sont rechargées à 99%. Je relève donc l'hydrogénérateur. Toute la journée, il a ronronné, ronflé ou rugi. Pour l'équipage, ce bruit familier donne au passage une notion analogique (i.e. non numérique) de la vitesse du bateau. Quand il rugit, le bateau file huit nœuds, quand il cavite, c'est qu'on surfe à neuf nœuds...

La mer est belle et le vent faiblit encore.

Liliane prend son quart avant la nuit
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9 mai 2023

Dans la nuit, nous avons croisé trois navires commerciaux, une foule soudaine après ces derniers jours de désert.

Le ciel est limpide. C'est plein d'étoiles ici ! Le sillage est fluorescent de plancton.

Vers quatre heures, lors d'un changement de quart, Liliane pousse un cri strident. Ses doigts se sont fait prendre dans la porte des toilettes. La porte a échappé de son loquet bloque-porte et s'est refermée sur ses doigts, heureusement pas côté charnières. Ce loquet est pratique au port parce qu'on peut le bloquer d'une simple pression et le débloquer d'une simple traction. Mais lorsque le bateau gite et tape dans la houle, le poids de la porte suffit à échapper et la porte claque alors violemment (idem pour celle, symétrique, de la cabine). Nous avions exceptionnellement détaché la porte, alors qu'elle reste d'habitude attachée par un bout lorsque nous sommes au près. Vite, la poche de froid ! Apparemment pas de cassure, mais une douleur fulgurante et intense (qui persiste encore légèrement à la date de publication de ces lignes). Auto-prescription du médecin de bord : antalgiques, anti-inflammatoires et dispense de tour de vaisselle.

Au lever du jour, la routine reprend : délectation silencieuse du lever de soleil, hydrogénérateur en place, fichiers météo, petit déjeuner en commun, vacation Iridium avec la terre, contemplation de la mer. Les doigts de Liliane fonctionnent. Douloureux et bleus mais entiers. Pour la suite, j'attache ensemble les poignées des portes de la salle d'eau et de la soute. Cela leur impose de rester ouvertes.

En faisant un tour sur le pont, je trouve une petite goupille. Très fine, moins de un millimètre de diamètre et un centimètre de long. Mais d'où ça peut bien venir ? C'est toujours inquiétant de trouver une pièce perdue sur le pont. L'inspection visuelle du gréement aux jumelles ne donne aucune indication. Ah si ! tout en haut, la girouette, pas celle qui donne une valeur numérique aux instruments, mais celle qui sert de témoin visuel pour régler ses voiles, a perdu un de ses deux témoins réfléchissants. Pas grave. Pour la changer ou la réparer, il faudra que je monte au mât voir le système et le diamètre de l'axe de fixation . On fera ça quand on sera aux travaux d'entretien annuel. Bientôt.

Quelques oiseaux marins, mais très peu. Dans l'après-midi, nous croisons une grosse bouée flottante, type bouée d'amarrage. Nous la perdons rapidement de vue. Elle ne représente pas un gros danger pour la navigation, mais à tout hasard, j'envoie un message de sécurité au CROSS Gris-nez. Plus tard, il me répondra que le message a été transmis aux autorités locales.

Lever de soleil
Grosse bouée flottante
Sterna hirundo

L'allure du près devient moins chaotique et cela permet d'envisager une douche sereine. A l'arrière, soigneusement harnaché et avec le minimum de matériel pour éviter toute perte. Une douche en plein air est vraiment un plaisir. Nous utilisons une douche solaire Décathlon que nous avions remplie à l'avance et attachée sur le rebord du tableau arrière. L'eau a un peu chauffé. Je me lance, Liliane observe avec une certaine circonspection le cycle de savonnage et rinçage, visant à minimiser la consommation d'eau. Total, shampooing inclus : cinq litres, ce qui est déjà un luxe. C'est juste pour l'exercice, parce que nous avons une large quantité d'eau douce pour cette courte traversée, mais il est important de nous entraîner pour une prochaine transat, qui est toujours dans le projet. Il est même prévu dans ce cas que le savonnage et le premier rinçage se feront à l'eau de mer, et nous disposons du savon et du shampooing adaptés à l'eau salée. Dans ce cas, la consommation d'eau douce devrait tomber à 1 litre.

En fin d'après-midi, l'hydrogénérateur s'arrête spontanément de ronronner. L'indicateur des batteries indique 99%. Le BMS des batteries les a donc déconnectées, ce que voyant, le régulateur de l'hydrogénérateur s'est désactivé. Son hélice tourne, mais il ne produit plus de courant (l'alternateur n'est plus excité, sa FEM est nulle). Cela confirme si besoin était que cet appareil est parfait pour garantir l'autonomie électrique en navigation.

Le repas chaud du soir est encore l'occasion d'un moment de douceur. La cocotte-minute est l'outil indispensable de la simplification, tant en préparation qu'en vaisselle.

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10 mai 2023

Pendant le quart de Liliane en début de nuit, une lumière blanche apparaît devant sur l'horizon. Puis disparaît, réapparaît... Difficile à interpréter ; le navire doit être vraiment à l'horizon visuel ; masqué de manière intermittente par la houle. Elle ne défile ni à droite, ni à gauche. Nous l'observons de longues minutes et formulons des hypothèses : soit c'est un navire de commerce, avec ses deux feux superposés au loin et il nous arrive de face ; soit c'est un voilier et il fait route dans la même direction que nous. Rien sur l'AIS. Soit il est hors de portée (plus de dix milles nautiques), soit il n'en a pas ou il l'a éteint. Cela semble confirmer l'hypothèse du voilier, parce qu'un navire de commerce aurait un AIS de classe A, de portée supérieure. Ça dure... Comme il ne se passe rien de nouveau, nous le laissons sous observation et continuons nos quarts.

Dans la nuit, le vent tombe vraiment. Pendant mon quart, on avance encore à la voile à trois nœuds et demi sous génois et grand-voile haute. Sur la mer plate, c'est doux et silencieux. Vers quatre heures, la vitesse du bateau descend à deux nœuds ; les voiles ballotent d'un bord sur l'autre ; de guerre lasse, nous allumons le moteur à petite vitesse. La route est maintenant assez déterministe. Nous sommes à peu près certains d'arriver plus tôt que prévu, en pleine nuit. Nous aurions voulu l'éviter mais il est impossible de maîtriser exactement la vitesse en voilier sur cinq jours. Nous envisageons de ralentir encore pour arriver au lever du jour, mais ça n'a rien d'amusant de traîner au moteur et on consommera davantage de carburant. Donc nous continuons.

Le feu blanc est encore devant nous ; il est maintenant présent en permanence. Vers cinq heures, son identifiant AIS apparaît sur les instruments. C'est bien un voilier (Sy Bruce), il fait la même route que nous, et nous faisons à peine un nœud de plus que lui. Il faudra bien encore six heures pour qu'on le double. Six heures à le surveiller comme le lait sur le feu, évidemment. Lui aussi doit trouver pénible d'avoir cet écho qui le poursuit depuis cette nuit.

La journée entière se passe au moteur à petite vitesse sur la mer lisse et plate. Le soleil et la chaleur nous font ressortir les coussins de cockpit, où il fait bon lire et contempler. C'est aussi le moment que choisit Liliane pour prendre sa douche en plein air, à l'aide d'un bidon d'eau de 5 litres qu'elle juge plus pratique que la douche à pompe. Bon, chacun sa méthode... De mon côté, je teste pour cette deuxième douche un autre outil : le pulvérisateur de jardin (Leroy Merlin), qui permet un mouillage et un rinçage encore plus économiques en eau. Il faut dire que les conditions nautiques du moment sont particulièrement faciles pour ces essais.

Nous avons mesuré les températures : douche Decathlon : 25,7°C ; douche en bidon stocké dans le coffre du cockpit : 28,5°C.

Lecture dans le cockpit

Cette platitude permet de distinguer de nombreuses Physalis à la surface. Cette espèce bien plus dangereuse que les méduses en cas de contact n'est pas un animal, mais une colonie de plusieurs animaux spécialisés et coopérant entre eux. Les longs filaments capturent les petits poissons et les empoisonnent, d'autres les digèrent, une poche replie de CO2 sert de flotteur et de voile ce qui maximise les déplacements. Il y a des voiles tribord et des voiles bâbord, sans doute un processus évolutif de l'espèce, qui minimise (statistiquement) la létalité des tempêtes qui les échouent. Lili les nomme des raviolis, mais elle sont généralement nommées galères portugaises (galère au sens du navire, c'est à dire une caravelle portugaise, dont les trois mâts et les voiles d'avant donne une allure de demi-lune à la voilure).

Caravelle (azulejo)
Physalia Physalis

On croise plusieurs navires de commerce. On sent que l'archipel des Açores approche.

Le journal de bord indique méticuleusement : pâtes au chorizo & parmesan, yaourt, pomme. C'est à dire un festin de princes !

La nuit promet d'être courte et mouvementée avec l'arrivée au port de Vila do Porto sur l'île de Santa Maria. Nous nous organisons pour avoir quelques heures de sommeil avant de devoir rester tous deux éveillés pour les manœuvres de port.

A la recherche du rayon vert
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11 mai 2023

Sur la tablette, on voit trois cibles AIS qui semblent converger vers la même destination que nous à Vila do Porto. Cette impression se confirme au fil des heures. Flûte ! Ils vont prendre toutes les places...

Le Guide indique que l'entrée du bassin de la marina est étroit et le déconseille de nuit pour une première entrée. Vu. Mais il est cinq heures et demi et la perspective d'attendre le lever du jour encore deux heures à l'extérieur dans la houle sans vent ne nous réjouit guère. Nous tentons l'entrée. De nuit, l'abord est assez inquiétant parce que l'entrée du port n'est balisée que sur la jetée à bâbord et l'autre coté une colline sombre se devine dans le noir. Le Guide nautique n'aide pas : "Attention aux blocs de béton qui dépassent de la jetée". Finalement, c'est facile. Pour la suite, l'entrée du bassin de la marina est déclaré "très étroit ; deux bateaux ne peuvent pas s'y croiser". Mais bon, à six heures du matin, il n'y a pas foule. Un pêcheur quand même qui sort son petit canote. Nous prenons un soin extrême dans l'avant-port à la préparation des pare-battages, des amarres, de la torche. Les appels VHF à la marina restent sans réponse. En plein milieu de l'entrée, une petite bouée verte nous invite à serrer la jetée sombre et haute, bien plus que nous ne l'aurions fait spontanément. Partons du principe que ces indications sont là pour nous aider. Nous nous appliquons. Liliane éclaire le chenal. Ça passe (largement en fait...). Dans le bassin, je me remémore le mail du bureau de la marina qui disait littéralement : "We don’t make reservations in this marina, but we have enough place free for you to come." Mais quand nous entrons dans le bassin, on n'en voit cure, des places. Comme soupçonné plus tôt dans la nuit, plusieurs bateaux que nous suivions à l'AIS ont vu le même créneau météo que nous et sont arrivés quelques heures avant nous. En fouinant un peu, une place est libre entre un catway et un beau Grand Soleil. Nous nous y glissons en essayant de rester aussi silencieux que possible et éteignons le moteur dès la manœuvre terminée. Nous rangeons sommairement les voiles ; les dents, et au lit pour une heure de sommeil sur un matelas enfin horizontal.

Six heures et dix
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Au réveil du réveille-matin, nous savons que nous avons du travail pour la journée. Formalités d'accueil, inspection du bateau, nettoyage du bateau, lessives, courses. La marina a l'air paisible et souriante. Nous sommes assez contents de notre remontée, malgré les vicissitudes relatées.

Vila do Porto sur Santa Maria (Açores)
Gros travaux sur la jetée de la marina
Un beau bord de près

Nous croisons rapidement d'autres Français sur les pontons, en particulier ceux qui sont arrivés la même nuit que nous de divers horizons. Nous apprenons que les cibles AIS vues dans la nuit venaient tous trois de Porto Santo.

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Santa Maria est un des points de convergence des équipages aux Açores. Certains reviennent de leur tour de l'Atlantique, d'autres du "petit tour", c'est à dire limité aux archipels de Madère, Canaries, Cap Vert, Açores. Beaucoup de Français, Allemands, Belges. Inévitablement, les langues structurent les groupes. L'ambiance fort conviviale des pontons nous embarque très vite et le restaurant de la marina est l'occasion d'échanges enthousiastes et enrichissants. On y parle bateau, voyage, vie à bord, météo, étapes paradisiaques, travaux, astuces, chantiers, galères, mal de mer... Des enfants courent joyeusement sur les pontons d'un bateau à l'autre et échangent jeux et BD. Pour plusieurs, c'est la période du retour vers le continent, en vue de la reprise professionnelle et scolaire. La caractéristique des quelques équipages de retraités est qu'ils ont un programme très très flou...

Marina Villa do Porto (Santa Maria)

Une bonne journée est nécessaire au nettoyage complet du bateau, intérieur et extérieur. De plus, les cinq jours de près avec des vagues de face laissent penser que de l'eau a abondamment ruisselé dans la baille à mouillage (ce qui est un fonctionnement normal, cette eau s'évacue par de petits orifices latéraux). Mais pour une raison difficile à comprendre, le concepteur du RM1060 a cru bon de mettre une trappe de visite au fond, juste sous le mouillage (40 mètres de chaîne de 10mm + 40 mètres de gros câblot de 22 mm). Cette trappe en plastique n'est évidemment pas parfaitement étanche malgré les joints. De l'eau suinte en-dessous, dans la crash box. Outre que la crash box se remplit progressivement d'eau salée, elle communique par une autre trappe de visite avec l'intérieur du coffre bâbord de la cabine avant. L'eau perfuse lentement dans le coffre situé sous la couchette avant, que nous laissons vide depuis que nous l'avons découvert avant le départ de Roscoff. Il n'y a donc pas de dégâts, mais nous retirons un demi-seau d'eau au total. Puis rinçons tout à l'eau douce et laissons bien sécher. Ensuite, il faut refaire le joint avec du ruban silicone. - Comment disiez-vous ? Naviguer, c'est aller d'un port à l'autre pour faire des travaux. - Oui, c'est ça !

La marina de Vila do Porto est sans doute une des meilleures des Açores. Nous y prenons assez vite goût. Un bus permet d'aller faire les courses à la ville toute proche. Le restaurant du port, aux horaires assez stricts (pas de mousse au chocolat pour Liliane, trop tard !) nous tend les bras.

Carte routière de Santa Maria
Marina Vila do Porto, Santa Maria, Açores


Point d'Anglois à l'horizon
En attendant le bus...
"que pode ser mais ?" (bovin açoréen, pour une publicité imaginaire)
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Tourisme à Santa Maria

16 mai 2023

Santa Maria porte plusieurs noms : l'île du Soleil (parce que c'est la plus au sud de l'Archipel des Açores), l'île Jaune (parce qu'elle est moins boisée que les autres), l'île Oubliée (parce que les tours operators ne l'incluent pas dans les voyages standards). Pour moi, elle évoquerait aussi Sark, dans les îles Anglo-Normandes, par son côté de prairie hors-du-monde et champêtre, garnie de vaches en liberté encadrée par des murets de pierres volcaniques. Elle est parcourue de nombreux sentiers de randonnées, parfaitement balisés.

Le loueur automobile est à l'aéroport, mais il propose assez spontanément de venir nous chercher à la marina. Dont acte.

L'île est petite et une heure suffit à la traverser en voiture. Les routes, même secondaires sont en excellent état. Chaque virage est une occasion de s'arrêter pour contempler un paysage de mer ou de collines. Nous croulons vite sous la quantité de photos. Nous savons qu'elles sont de qualité photographique assez quelconque, mais elles évoquent toutes pour nous des moments plaisants, y compris en absence de soleil.

Notre surprise est qu'il y a très peu d'infrastructures hôtelières. Un seul restaurant ouvert en cette saison en dehors de Vila do Porto. Plusieurs ont porte ouverte mais sont en travaux et ne reçoivent pas le public. Dans tous les villages du littoral, les maisons joliment colorées ont les volets clos et les bars sont en cours de travaux ou fermés. La haute saison commence en juin, nous explique un américain de Boston qui vient passer systématiquement ses loisirs ici. Cette rencontre évoque l'histoire des Açores, très liée à celle des Etat-Unis et qui a favorisé les allers-retours des habitants vers "les Amériques".

Principales migrations açoriennes historiques et contemporaines

Les routes bien plus verdoyantes qu'aux Canaries. On sent que l'atmosphère y est plus humide.

Sans surprise en revanche, Cristobal est passé là avant nous et il est célébré ici comme aux Canaries. Un autre hommage est celui fait à Galilée, puisque Santa Maria héberge une des stations de l'ESA qui participe au contrôle des satellites Galileo (ce n'est pas celle sur la photo ci-dessous).

Cristobal
Consentement bovin


Farolim Ponta de Norte
Antenne de contrôle de satellite

17 mai 2023

Le ciel se couvre. Contrairement aux Canaries, la situation météorologique évolue rapidement aux Açores. Il suffit que l'anticyclone bouge un petit peu et le temps local bascule vite du grand beau au grand gris.

La vigne est cultivée à ras du sol, dans de minuscules parcelles entourées de murets de pierre, pour limiter l'effet du vent permanent. Cela rappelle certaines îles grecques.

Pieds de vigne
"Je t'assure, elle est bonne"

Du bord de mer vers le centre de l'île, la végétation offre une variété de paysages, pas aussi divers que dans les îles très montagneuses comme Madère ou La Palma, mais tout de même de majestueuses étendues de cryptomerias.

Le point le plus haut est le Pico Alto, à 450 mètres. Notre tentative d'embrasser de son sommet la totalité de l'île du regard circulaire s'est soldée par un spectacle de brume et de nuages épais. Il faudra peut-être revenir ! Heureusement de belles antennes de Faisceau Hertziens datant d'avant l'époque des satellites et des fibres optiques viennent égayer le paysage.

Du haut du Pico Alto
Forêt de cryptomerias

Nous terminons la journée à Ribeira do Maloás où un sentier aménagé nous conduit en descente à une cascade coulant sur un lit de basaltes. Cette formation provient d'une coulée de lave ayant rencontré la mer. Comme partout, le chemin est accessible à tous les niveaux de marcheurs.

Ribeira do Maloás

Le chauffeur de l'agence de location qui m'a ramené à la marina, et à qui je faisais remarquer que leur île fait peu de publicité pour attirer les touristes, m'enjoint avec humour de ne pas divulguer l'emplacement de leur île afin qu'elle reste plutôt solitaire. Je ne vous dirai donc pas où la trouver sur la carte, comme au bon vieux temps où les cartes marines des Portugais, les Portulans, étaient des secrets d'Etat ! D'ailleurs, les lignes de ferries qui reliaient Santa Maria aux autres îles de l'archipel des Açores ont été supprimées. Le seul lien restant pour les habitants est la liaison aérienne.

Seul lien entre les habitants de Santa Maria et le reste de l'archipel
Un Super Arlequin, avec deux personnes à bord venues de France

Nous avons décidé de partir vendredi 19 pour continuer de visiter l'archipel des Açores. Trois autres bateaux prendront le départ le même jour vers São Miguel. La veille se passe en préparatifs du bateau et formalités : restitution des multiples clés physiques pour WC, buanderie, douches et surtout le Registro de Saída de Embarcação qui est le sésame pour l'entrée dans le port suivant. Sentant proche la séparation avec certains des équipages avec lesquels nous avons sympathisé, nous organisons informellement un dernier apéritif partagé au bar du Clubo Náutico. Nous renouons avec la pluie que nous n'avions plus connu pendant tout notre séjour aux Canaries. L'apéritif permet d'échanger sur les programmes des autres navigateurs.

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Publié le 1er juillet 2023

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Traversée de Santa Maria à São Miguel

19 mai 2023

Au petit matin on sent une certaine fébrilité sur les pontons. Pas moins de six équipages s'affairent à la préparation de leur départ, ayant ciblé ce même créneau pour une arrivée à São Miguel en fin d'après-midi. Sachant que la météo prévoit une route tribord amure, nous n'avons rempli que les réservoirs à eau de tribord, ce qui devrait permettre de garder plus de toile au près et améliorer la vitesse du bateau. Dès la sortie du port, chacun établit ses voiles dans l'ordre de sortie. Le froid, tout à fait relatif par rapport à l'Europe continentale, nous amène à ressortir nos vestes de quart.

Au petit matin, peu de mammifères
Vila do Porto
Départ groupé
Santa Maria vers l'ouest, deux caps à passer avant de faire du nord
Adeus ! Santa Maria

Toute la journée, nous suivons les autres navires visuellement ou à l'AIS et nous restons dans l'ordre de départ, avec la satisfaction de faire jeu égal avec les 40 pieds voisins. On sait que le RM n'est pas un bateau de près ; avec ses deux quilles et son large bau, il "pousse de l'eau". C'est sûr, confirmerait Kant, le RM naviguerait mieux s'il n'y avait pas d'eau !

La mer est assez désagréable, croisement de houle courte et des vagues du vent de nord-est avec rafales, le ciel couvert toute la journée. Le bateau marche fort. Il faut dire qu'aucun des autres bateaux n'a envie de réduire la toile au risque de se faire doubler, sauf à l'approche de São Miguel où on se fait cueillir par des rafales à vingt-cinq nœuds. Malgré cette belle navigation, cela laisse un souvenir mitigé : mer chaotique, un peu froid, mal de mer...

Un dernier message en s'éloignant de Santa Maria
Inévitable envie de régater avec les autres
Approche de Ponta Delgada
Marina ouest - entrée à côté du trimaran

A l'arrivée, les équipages connus à Santa Maria viennent nous aider à l'amarrage. Bien que nous soyons entrés aux Açores depuis Santa Maria, le passage administratif à São Miguel est très complet et très professionnel : marina, douanes, puis police des frontières.

Les rues de Ponta Delgada sont animées et plusieurs restaurants nous tendent les bras.

Ponta Delgada
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Court séjour à São Miguel

20 mai 2023

Dans la marina de Ponta Delgada sur São Miguel, on aperçoit du beau monde : le Rustler 36 Noah's Jest appartenant au navigateur canadien Edward Walentynowicz, prêt pour la prochaine Golden Globe Race (abandon en 2022).

Bien que cette marina offre toutes les commodités, les pontons sont en permanence remuants. En effet, le facétieux concepteur du brise-lame intérieur a choisi de mettre des blocs de béton troués. Le ressac passe donc à travers la construction. Chaque fois qu'il peut, le port de commerce range un cargo le long de ce quai, de façon à barrer la houle entrante (*). Et un bateau militaire contribue aussi à cette protection. Néanmoins, les amarres tiraillent les taquets assez rudement. Nous achetons un amortisseur d'amarre plus gros que les deux existants à bord.

(*) mais comme le cargo n'absorbe pas l'énergie de la houle, parce qu'on ne voit pas très bien ce qu'il pourrait en faire pour la dissiper, à part peut-être faire chauffer ses amarres, elle rebondit sur sa coque et repart en direction du brise-lame extérieur où elle rebondit à nouveau vers la marina. La seule manière de supprimer la houle est de la faire se disperser dans des jetées de rocs ou de tétrapodes en béton. Les tentatives de transformer cette énergie en électricité sont restées au niveau des prototypes, auxquels le milieu marin mène la vie dure.

Noah's Jest (Rustler 36)
Au moins il amortit la houle entrante

Nous avons déjà eu l'occasion, il y a quelques années, de passer dix jours à São Miguel ; nous préférons écourter l'étape et aller visiter d'autres îles. Quelques menus travaux notamment sur une couture du lazy bag dont un gousset s'effiloche depuis un moment et laisse sortir le jonc raidisseur. Il faut dire que cette toile est d'origine (2013). La couture à la main prend une bonne paire d'heures ; le résultat donne satisfaction pour faire durer l'équipement.

Gousset à réparer
Couture haute
"C'est du bon boulot mais c'est très moche" (Lili)

Quelques courses alimentaires et nous repartons vers l'ouest.

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De São Miguel à Terceira

23 mai 2023

Le départ de São Miguel se fait avec un vent faible, masqué par l'île. Nous sommes très lents dans la matinée. Après une tentative héroïque au vent arrière dans cinq nœuds de vent, nous mettons au moteur pendant une bonne heure. Finalement, au débouché ouest de l'île, le vent arrive. C'est l'occasion d'essayer à nouveau le régulateur d'allure (faisant suite à la sortie de test à Tenerife le 18 avril). Après quelques réglages techniques, il conduit le bateau de manière acceptable, en zigzagant un peu.

Départ de la marina de Ponta Delgada
São Miguel s'éloigne dans le sillage

Pour les curieux, il est important de comprendre que le régulateur d'allure, comme tout asservissement de position (position angulaire pour le coup), va fonctionner autour d'une valeur moyenne et dans les limites de sa plage de fonctionnement. Si on veut qu'il puisse faire face aux changements de condition de vent, il faut impérativement régler la barre pour que sa position neutre (quand la pale aérienne est alignée avec le vent) soit une position stable de route. Si le bateau est ardent, il faut donc un léger écart de barre permanent (pour le faire abattre), que l'on appellerait "trim" dans le cadre d'un asservissement. C'est également ce que fait de manière inconsciente un barreur humain et qui d'ailleurs peut finir par le fatiguer si la barre est dure. Sur Tusitala, la barre est légère et ce trim s'obtient simplement en augmentant la tension de la drosse au vent par rapport à celle sous le vent. Ensuite, il faut observer un moment comment se comporte l'aérien. Si tout est bien réglé, l'aérien doit s'incliner parfois d'un côté, parfois de l'autre, c'est à dire provoquer des corrections tantôt à l'abattée, tantôt à l'auloffée.

Certains l'appellent "Raymond"

Dans les heures qui suivent, pendant mon quart, je conserve le régulateur d'allure. Le vent forcit et même dans les rafales, il fait un bon boulot. C'est un grand plaisir de le voir opérer tranquillement, sans rien consommer et en silence (parfois le pilote électrique se plaint...). J'ai tourné plusieurs gigaoctets de vidéo tellement je trouve ça beau (une vidéo et un article spécifiques sur ce sujet sont en préparation).

Il n'y a que pour prendre un ris que j'ai préféré remettre le pilote électrique, mais s'il avait fallu continuer sous régulateur, je pense que ça aurait pu fonctionner. Pendant la nuit aussi, nous remettons le pilote électrique. Dans les limites de cet essai, cela valide que le régulateur d'allure est opérationnel et qu'il peut efficacement venir en secours, et pourquoi pas en principal, du pilote électrique.

Nous sommes encore à plusieurs dizaines de milles de toute côte. J'entends "cui-cui". Nouvelle alarme de la tablette, ou nouveau grincement du bateau ?. Un moment plus tard, un oiseau fait irruption dans la cabine, un tour rapide au fond et ressort aussi vite. Ça ressemblait à un passereau. Je l'entends encore appeler. Je me glisse avec une caméra dans la descente, il s'envole, tourne autour du bateau, d'abord de loin, puis se rapproche et se repose, dans les deux sens du terme.

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Terceira

24 mai 2023

Nous arrivons à Terceira de nuit. A l'approche de l'entrée des brise-lames, tous les feux semblent écrasés sur un même plan : un feu rouge, un feu vert, une cardinale sud et un feu directionnel rouge-blanc-vert. La bouée clignotante sud, qui n'est pas dans le guide nautique (mais elle est sur la carte Navionics), balise l'entrée, parce que le bout de la jetée s'est effondré et des blocs de pierre sont donc affleurants côté nord de l'entrée. De jour, ce serait tout à fait anodin, mais la nuit rend tout plus inquiétant.

Une fois passée cette entrée, la baie est large et bien abritée derrière ses brise-lames. Cela nous permet de faire les manœuvres de préparation du mouillage sur un plan d'eau calme. Nous n'essaierons pas d'entrer dans la marina, qui est toute petite. L'ancre descend vite et nous mouillons par six mètres sur fond de sable, en face d'une grande plage. Facile, malgré l'orin que nous laissons sur l'ancre pour le cas où le fond serait encombré d'obstructions ou de vieilles chaînes. Hop ! au lit.

Mouillage à Praia da Vitória

Terceira porte ce nom car elle est la troisième île des Açores qui ait été découverte.

Après le petit déjeuner, nous gonflons l'annexe et filons à la Capitainerie. Il est assez général que les Capitaineries refusent les réservations par mail ou par téléphone, mais trouvent une place disponible une fois que nous sommes sur place. Après un petit tour en ville, nous migrons Tusitala au ponton. L'entrée de la marina passe très près de la plage, l'entrée s'ensable constamment et les services publics draguent le sable à la pelleteuse en préparation de la saison estivale. On espère que les employés en charge de ce travail de Sisyphe en ont adopté la vision heureuse de Camus face à l'inéluctable retour du sable apporté par les courants.

Praia da Vitória a de jolies rues pavées bordées de façades peintes de diverses couleurs.

Mouillage à Praia da Vitória
La digue effondrée et sa cardinale Sud
Rua de Jesus, Praia da Vitória
Rare fois où on déplace le bateau avec l'annexe suspendue
Vue sur le port de Praia da Vitória
Tout se passe dans la Rua de Jesus
Sisyphe à la pelleteuse
Jeu : où est Tusitala ?

26 mai 2023

Deux jours de tourisme en voiture de location sont un peu courts pour voir toutes les richesses de cette île. Il suffit de se laisser conduire le long des petites routes tortueuses. Certains terrains sont, pour des raisons historiques autant que géopolitiques, utilisés par les militaires américains, on y voit de beaux champs d'antennes de communications à longue distance.

Magnifiques antennes grandes ondes

Un passage à Angra do Heroísmo nous conforte dans notre choix de la marina de Praia da Vitória. Cette marina est très occupée et les pontons visiteurs, installés juste en face de l'ouverture des brise-lames sont très agités malgré la faible houle extérieure. La cité est très jolie et dispose d'un centre historique riche ; il est facile de comprendre pourquoi autant de bateaux veulent y séjourner. "Un peu de couleur !", s'exclame Liliane.

En terres portugaises, c'est Vasco de Gama, Magellan et Henri le Navigateur qui sont à l'honneur dans l'espace public et les musées (Christophe Colomb ayant œuvré au titre de la couronne d'Espagne). Nos modestes et faciles navigations doivent une énorme part à ces géants sur les épaules desquels nous progressons.

Vasco de Gama, un des géants de la navigation
Marina Angra do Heroísmo
Heureux d'aller à l'école !

27 mai 2023

Dans les collines, le soleil alterne avec des périodes de nuages et brouillard. La piste serpente entre les forêts de cryptomerias à l'intérieur desquelles règne une grande obscurité.

Fougères géantes
Dans les cryptomerias

La côte nord reçoit une houle de deux mètres environ à ce moment. Les piscines naturelles sont aménagées intelligemment et il se trouve toujours quelque bassin calme au milieu des chaos de laves. Néanmoins, elles peinent à nous attirer en absence de soleil.

Côté intérieur de la piscine naturelle
Hortensias
Arums
Volubilis

Dans toutes ces îles, il est surprenant de constater à quel point sont rares les restaurants pour accueillir les visiteurs. Volonté politique délibérée de minimiser le flot touristique ? Toujours est-il que nous cherchons vainement des restaurants ouverts en suivant les avis Google. Heureusement il se trouve une brasserie attenante à un club de sport local, où les gens des environs et spécialement ceux qui travaillent viennent se restaurer. C'est haut en couleur et en niveau sonore.

Bar-restaurant local

A Algar do Carvão, l'aménagement d'une grotte pour les visites nous permet de descendre à 90 mètres sous terre. Cette formation volcanique provient de bulles de gaz ayant solidifié leur plafond à l'intérieur d'une coulée de lave. Spectaculaire ! Cela achève de me convaincre que la spéléologie n'était pas faire pour moi.

Algar do Carvão
Lac souterrain

29 et 30 mai 2023

Nous commençons à nous préoccuper de trouver une marina calme pour y laisser le bateau quelques semaines en vue de retourner en France rendre visite à nos familles. La Capitainerie de Praia da Vitória nous répond en substance "n'y pensez même pas ; tous les bateaux stationnés au sec sur le terre-plein vont retourner à l'eau pour faire place aux animations d'été sur le port". Celle d'Angra, que nous avions interrogée lors de notre visite en voiture, nous avait aussi enlevé nos illusions en expliquant que "de nombreuses courses d'été ont besoin de places aux pontons et on ne peut pas réserver". Nous allons donc continuer notre route vers l'ouest.

Bientôt le départ...

Petite marina, très animée
Rangement en cours
Dernière baignade à Terceira ("Je t'assure, elle est bonne")
Du SABLE !

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Publié le 5 août 2023

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Navigation de Terceira à São Jorge

30 mai 2023

Pour un court trajet d'environ une vingtaine d'heures, il est assez pertinent de régler notre départ de Praia da Vitória dans l'après-midi, de sorte à arriver à destination en plein jour. Avant le départ, nous nous offrons une dernière baignade sur la belle plage de Praia da Vitória.

A la sortie de la marina, nous avons le plaisir d'approcher La Perla 4 qui est au mouillage. Nous faisons le tour de leur bateau pour échanger de joyeuses et sincères salutations. C'est aussi l'occasion rare de photographier mutuellement nos bateaux. Ensuite nous établissons rapidement la grand-voile à l'abri des deux brises-lames et nous filons vers la sortie pour prendre la route d'abord vers le sud, puis vers l'ouest. Les contours de Praia da Vitória s'estompent vite dans la lumière déclinante et la légère brume.

En route vers la sortie
Ilhéus das Cabras

Au large de la côte sud, émergeant à plus d'un mille et demi, il y a un îlot non balisé (Ilhéu dos Fradinhos). Il ne comporte aucune balise, juste couvert par le secteur rouge du phare de Ponta das Contendas. Comme la nuit tombe, nous le laissons largement à tribord. Dans la pénombre, je me raconte des histoires de navigateurs portugais du XVème siècle se refilant les tuyaux nautiques sur l'approche de l'île, à l'époque où il n'y avait ni GPS, ni cartes hydrographiques officielles : "Capitão, il faut faire route en arrivant par le sud. La nuit, la silhouette de l'Ilhéu das Cabras se détache à l'horizon. Vous ne pouvez pas vous tromper, il a l'allure d'une motte de beurre qui a reçu un coup de sabre. Conservez bien un relèvement de ses falaises plus grand que de nord-ouest et continuez jusqu'à voir la Ponta das Contendas dans votre nord-est. Alors là, si Dieu veut, le danger sera paré. Prenez garde à ne point parler trop ouvertement de cela, car les agents de Gênes rodent sur les quais et épient nos conversations."

De nos jours, ça fonctionne aussi un peu comme ça à l'apéro entre voisins de ponton. Nous nous refilons des infos sur l'intérêt des mouillages ("Est-il rouleur ?" "C'est du sable au fond ?"), sur l'accueil des marinas ("Combien coûte la machine à laver ?" "On peut faire la clearance d'entrée ?" "Quelqu'un répond à la VHF la nuit ?" "Il y a de l'eau chaude dans les douches ?" "Tu reprends un ti-punch ?").

31 mai 2023

La nuit se passe calmement et le lever du jour dans le large chenal entre São Jorge et Pico est grandiose et impressionnant. En quelques dizaines de minutes, nous passons de la nuit à la lumière. Les reliefs des îles sont entourés de nuages, le mont Pico de l'île de Pico est complètement couvert. J'ai pris une route qui nous laisse pas mal de marge sous le vent des hautes falaises de São Jorge, mais cela n'empêche pas le vent de se montrer très facétieux, passant du calme plat à une courte et soudaine rafale à vingt nœuds en l'espace de quelques centaines de mètres. Pire, il arrive par deux fois que les rabattants descendus en rouleau de la falaise nous fassent subitement passer de tribord à bâbord amure, génois à contre. Faut rester vigilant dans le cockpit, prêts à intervenir aux écoutes. De courtes averses alternent avec de petits arcs-en-ciels. Nous expérimentons ce matin-là toute la combinatoire : lumière intense et vent, lumière tamisée et calme plat, arc-en-ciel et rafales...

Sous le vent de São Jorge au lever du jour


Mieux qu'un ciel bleu-bête
Pico à demi
Calme plat et arc-en-ciel #1 (discret)
Calme plat et arc-en-ciel #2
Arc-en-ciel #3 et brise
Arc-en-ciel #4
Arc-en-ciel #5
Courtes rafales

Après dix-huit heures de navigation, nous parvenons en matinée dans la petite baie de Velas. A l'approche du brise-lame, j'appelle la Capitainerie à la VHF. Pas de place pour l'instant, mais des bateaux doivent partir dans la matinée et il faut rappeler plus tard. Nous jetons donc l'ancre dans ce mouillage tranquille au pied des falaises. Effectivement, lorsque nous rappelons, la Capitainerie nous invite à entrer dans la marina. Le plan des pontons montrait bien qu'il y avait peu de place, et cela se confirme dès l'entrée. Le dernier virage nous amène de justesse à l'emplacement où le Capitaine nous faisait signe et il nous aide à l'amarrage en nous félicitant pour la manœuvre (pour être honnête, j'ajoute qu'il félicite avec bonhomie chaque équipage qui vient au ponton, quelle que soit l'élégance de l'arrivée).

Velas vue du mouillage
Voisins de mouillage

Comme dans chaque île visitée, les premiers jours se passent à repérer les commerces et autres facilités en arpentant les rues. Bien que ce soit le chef-lieu de l'île de São Jorge, Velas est une petite ville et le supermarché est moyennement approvisionné. Quelques petites épiceries permettent de compléter le marché. La halle aux poissons est surtout destinée à expédier les pêches locales (d'énormes poulpes, entre autres) vers le Portugal continental. La quête du yaourt nature va reprendre.

Au loin, le Pico
Impressionnante infrastructure de tri pour une petite île

Un jour nous recevons la visite impromptue de Philippe (Bateau L'Air du Temps) qui a connu Mahina et son équipage lors de leur tour de l'Atlantique en 2022 et qui est de passage à Velas sur sa route de retour en France. Small World !

Vela - la zone de mouillage au pied des falaises
Velas petit port très actif
Velas - piscines naturelles aménagées
Marina de Velas, au chausse-pieds
Au chausse-pied et au pied des falaises

La marina de Velas est aux pieds des falaises, qui la protègent de potentiels forts vents de l'ouest à l'est par le nord. Nous apprenons vite que ces falaises sont, précisément à cette époque, le lieu de nidification des puffins cendrés. Nous les avions croisés par centaines posés sur l'eau en approchant de Velas. Ces puffins pondent un seul oeuf par couple, le couvent et le nourrissent jusqu'à ce que le poussin soit en âge de voler. Ils l'abandonnent alors soudainement et, faute de nourriture, celui-ci maigrit jusqu'à atteindre le poids optimal quand il se décide à voler. En attendant, une autre caractéristique de cette espèce est de commencer son activité à la tombée de la nuit et de virevolter en criant jusqu'au lever du jour. Nous sommes aux premières loges. Leur cris ressemblent terriblement à des gémissements d'enfants. On peut trouver ça effrayant ou ridicule, c'est selon. Heureusement, leurs déjections ne sont pas à la hauteur de leur ramage. Au bout de quelques jours, nos cerveaux ont intégré ce bruit de fond et nous arrivons à dormir au milieu de ce vacarme.

Les cris des puffins cendrés la nuit aux pieds des falaises de Velas, São Jorge, Açores, Portugal 
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Visite de Pico

2 juin 2023

Sur l'île de Pico, située à peine à dix milles de São Jorge, la ville de Madalena est un des deux ports d'accueil des ferries. Il est possible de mouiller dans la baie pour deux ou trois bateaux, mais nous n'aimons pas la perspective de laisser le bateau à l'ancre dans cette petite baie assez étroite et ouverte aux vents et à la houle de nord-ouest, potentiellement forte en cas de dépression. Nous décidons donc d'aller visiter Pico en ferry, en laissant le bateau à Velas. Notre entraînement aux anciens horaires SNCF, avec leurs multiples exceptions, renvois et longues listes de gares desservies aide bien à comprendre les horaires des ferries qui desservent en noria les cinq îles du groupe central des Açores (São Jorge, Pico, Faial, Graciosa, Terceira). De Velas, c'est bien pratique d'aller à Pico, on peut partir le matin et revenir le soir même. Nous y réservons donc un logement par Airbnb pour deux nuits, une voiture de location et prenons deux places de ferry.

Madalena
Atlântico Line - Linha Verde - Horários
Atlântico Line - Linha Verde
Appartement BnB sur Pico, (inutilement) grand et central
Mouillage étroit et ouvert au nord-ouest

Après la belle traversée du spectaculaire chenal entre les îles, nous nous élançons sur les routes de l'île. Une des caractéristiques des paysages sur Pico est la couleur et les formes tourmentées des laves solidifiées. Je me prends à imaginer l'avancée de ces coulées un jour liquides, puis pâteuses et finalement figées dans une posture chaotique. Une gigantesque chorégraphie photogravée en 3D par un sculpteur.

Nous roulons sur la route du Pico jusqu'au parking d'où part la randonnée de l'ascension du sommet, qui constitue la plus haute montagne du Portugal. Pour y accéder, la route passe par la plus longue ligne droite de l'archipel, soit dix-neuf kilomètres rectilignes au milieu des champs.

Rien à droite
Impressionnant 19 km de ligne droite
Rien à gauche

Nous n'avons pas prévu de matériel de randonnée, ni réservé le passage qui est extrêmement contrôlé et modéré. Normalement il faut s'inscrire à l'avance. Il est aussi possible de tenter sa chance pour une place disponible mais cela suppose d'attendre le créneau opportun. Je pense qu'il faut venir exprès sur l'île pour faire l'ascension dans les meilleures conditions, et si possible avec du matériel pour bivouaquer au sommet, voir le coucher et le lever du soleil.

Fan club
Faial, comme suspendu
Vue sur Faial à l'ouest
Petite zone de mouillage dans l'avant-port de Madalena

3 juin 2023

La journée commence par un pequeno almoço au bar de la place centrale de Madalena.

Ensuite notre journée de visite démarre, comme souvent, par un tour tranquille par la route, en empruntant les traverses selon notre humeur. Nous faisons assez souvent confiance à notre orientation approximative plutôt qu'à Google Map ; il est plaisant de déambuler et de se perdre (un peu) sachant que sur une île, on est toujours près de la route principale. Toute l'île est un enchaînement de somptueux paysages, avec la photogénique omniprésence du Mont Pico. Que sa silhouette se dégage d'un ciel bleu et domine majestueusement tout le panorama ou qu'il soit complètement gainé d'une épaisse couche de nuages, on SAIT qu'il est là et il sert intuitivement de repère d'orientation. Il y a très peu de circulation sur les routes.

(nous sommes partagés sur l'intérêt de cette photo...)

La mini-marina de Lajes do Pico est difficilement praticable. L'entrée est très tortueuse entre les cailloux et la place très réduite. On imagine mal arriver dans ce port à l'improviste. En ce moment, de gros travaux visent à renforcer le brise-lame, comme déjà vu sur Santa Maria et comme entendu raconté sur Graciosa. Il semble que les tempêtes d'hiver mettent les ouvrages à rude épreuve.

Lajes do Pico - chenal
Lajes do Pico - danger
Pourquoi choisir ?

Culturellement, Pico nous fait le coup de la baleine : whale-watching, sculptures de pêches à la baleine, musées sur la pêche à la baleine...

Un bain de fin de journée est toujours apprécié.

Toujours aussi bonne
Coucher de soleil sur Faial
Piscines aménagées sur Pico


4 juin 2023

Aujourd'hui nous avons planifié la visite de la Gruta das Torres. C'est un des plus grands tubes laviques d'Europe. Nous l'avons réservé la veille, car le nombre de visiteurs quotidiens est limité. Sur le chemin, nous prenons un auto-stoppeur. Il s'avère être un authentique explorateur belge, qui se promène par le monde avec une petite figurine en plastique (d'un auteur de BD belge connu) et la met en scène dans les photos de ses voyages, façon Amélie Poulain.

Après une courte video de présentation de la formation géologique, la guide nous invite à nous munir d'un casque, d'une lampe torche et de la suivre dans le tunnel de lave. Il est beaucoup moins aménagé que la grotte de Terceira : aucun éclairage fixe à l'intérieur, aucun escalier au-delà de l'entrée. La guide explique fort bien la manière dont le tunnel s'est formé et nous montre diverses particularités, notamment des stalactites et des stalagmites qui n'en sont pas. Il faut imaginer une rivière de lave très liquide dans un vallon, dont la surface à l'air libre refroidit et durcit progressivement par le dessus, formant une voute solide (d'où le tunnel) pendant que la rivière continue de couler dedans et de se vider vers la mer ; et plus tard le plafond qui "goutte" encore de lave pâteuse. Puis des coulées liquides ultérieures qui viennent déposer une nouvelle couche de pâte feuilletée au fond du tunnel. Fascinant !

Au plus profond de la zone autorisée aux visiteurs, la guide nous propose d'éteindre tous nos lampes et de faire silence, en prenant soin de préciser qu'en cas de trouble, chacun peut rallumer. Tout le monde joue le jeu et ces quelques minutes de noir et de silence absolus sont une expérience intérieure étonnante.

Dans un recoin du tunnel, on nous montre un dépôt de bouteilles de vin. C'est une expérience scientifique sur le vieillissement du vin à température très constante. J'ai bien demandé à participer à l'expérience, mais ma contribution n'a pas été acceptée.

Expérience scientifique en cours
En compagnie de Louis-Philippe Loncke

La suite de notre route consiste à parcourir la crête de l'île, garnie d'un chapelet de lacs d'origine volcanique, eux-mêmes garnis de vaches. Les paysages champêtres s'enchaînent, avec vue sur la mer alternativement côté nord et sud. La vitesse moyenne chute considérablement, principalement à cause de la multitude de photos que nous sommes enclins à prendre. Ces photos iront occuper les tera-octets de disques-mémoire dont nos enfants hériteront et qu'ils seront bien en peine de regarder et a fortiori de trier. D'où le retour de certains aux photos argentiques 😉.

A l'ouest, l'île de Faial
Vue vers São Jorge
Vue vers São Jorge

La tournée s'achève à Madalena où nous restituons le véhicule et reprenons le ferry pour Velas.

Départ de Madalena
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Séjour à Velas et visite de São Jorge, l'île des fajãs

Le port de Velas est très mouvementé en ce début juin. C'est la saison du retour de nombreux voiliers des Caraïbes et ils arrivent majoritairement à Horta sur Faial. La Capitainerie de Horta est débordée et envoie l'excédent de bateaux sur São Jorge, où Jose tente de les recevoir au mieux. Outre le mouillage qui est assez encombré, les bateaux au quai se retrouvent à couple, parfois en troisième position.

Les créneaux météos favorables à la navigation sont propices à quelques changements simultanés de voisins, ceux partant vers la France remplacés par ceux arrivant de l'Ouest, ou ceux qui, comme nous se baladent. Nous nous trouvons à côté de Boomerang, un Fabulo 36 immatriculé à Saint-Malo, tout comme Tusitala. Ils s'en vont terminer leur boucle atlantique pour la rentrée scolaire prochaine.

Plus tard arrivent successivement trois Pogo (un 36, un 30 et un 10.50). L'un d'eux s'appelle Boomerang 2 ! Ce sont justement les anciens propriétaires de Boomerang de la semaine précédente. La discussion s'engage, et il apparaît vite qu'ils connaissent Daniel, l'ancien propriétaire de Tusitala, que nous avons acheté aussi à Saint-Malo. Cet exemple montre comment se tisse la subtile toile d'araignée des connaissances entre équipages voyageurs. Ces liens sont ténus, éphémères et mouvants, mais ce réseau informel est intensément maillé.

Notre voisin Boomerang 2
Départ de Exeo
Mouillage bien rempli en cette saison

8 juin 2023

Bien contents d'avoir pu mettre Tusitala au ponton et y rester, nous entreprenons de visiter maintenant São Jorge. La location auto à Velas coûte 77€ par jour. Cher ! Le tarif sans assurance ni suppression de franchise est à peu près le même qu'à Pico avec ces avantages y inclus.

Au passage, j'ai découvert l'application mobile OsmAnd qui offre de meilleures cartes que Google Map et la possibilité de télécharger localement les cartes sur son téléphone afin de s'orienter lorsqu'il n'y a pas de réseau mobile. Cela nous permet de suivre notre route comme sur une carte routière en évitant le routage pénible de type Google Map, qui ne favorise pas l'impromptu.

L'île est étroite comme une lame, avec un relief de plateau bordé de falaises vertigineuses. De ces falaises ont coulé des laves qui se sont parfois épanchées dans la mer et solidifiées en plate-formes spatulées qu'on appelle des fajãs. Ces fajãs ont progressivement été utilisées par les habitants pour construire et cultiver. Les routes ou les sentiers de randonnées permettent de s'y rendre.

Pas le bon jour pour sortir son bateau de l'eau
Navigation entre São Jorge et Pico
Catamaran connu à Roscoff
La marina et la ville de Velas
Pico, indémodable
Nous
Installations abandonnées à la pointe ouest de São Jorge
Liliane ne veut plus sortir

10 juin 2023

Après une journée de travaux divers, dont la plongée sous la coque pour nettoyer la roue du speedomètre, nous louons à nouveau un véhicule pour une deuxième journée de visite de São Jorge.

"Bouge pas, je reviens de suite"

Nous en profitons pour monter au Pico da Esperança, point culminant de l'île à 1053 mètres. Il y a du vent et des nappes de nuages en déplacement rapide qui nous laissent par moments entrevoir les mer. C'est magnifique et de mon point de vue "plus beau qu'un ciel bleu-bête". Mais un jour clair, on doit pouvoir voir d'ici toutes les autres îles du groupe central (Terceira, Pico, São Jorge, Graciosa, Faial). Faudra revenir...

Sur la route du nord de l'île, où nous apprécions les magnifiques falaises et le piste caillouteuse isolée de tout, nous apercevons Graciosa, une autre île du groupe central. C'est une première pour nous qu'elle ait bien voulu se montrer au milieu de la brume.

Graciosa
Graciosa aussi !
Côte nord, côté ouest

Préparation de notre intermède estival en France

Du 11 au 27 juin 2023

Nous avons depuis longtemps identifié que juillet serait propice à un retour en France, ce qui nous permettrait de rendre visite à nos enfants et petits-enfants, autant qu'à mes parents, dont j'aurai à prendre soin.

La dernière semaine est très occupée à mettre le bateau en conditions de départ, prévenir la Capitainerie, négocier sa surveillance par une personne locale bienveillante ; rentrer tout ce qui peut être stocké à l'intérieur ; rincer, sécher, plier et ranger l'annexe ; tripler l'amarrage ; puis préparer soigneusement le minimum de bagages, en faisant aussi un tri des vêtements excédentaires ; prendre quelques rendez-vous médicaux de contrôle, généraliste, dentiste ; préparer des commandes en ligne de matériels qu'on a du mal à faire expédier dans les îles et qu'il vaut donc mieux récupérer à Paris pour les rapporter en bagages soute...

Et puisqu'il nous reste un peu de temps avant le départ, nous le mettons à profit pour aller illustrer le mole de notre logo peint. Le mur montre que les talents et temps investis dans ces logos sont très divers.

Depuis plusieurs jours un transpalette s'affaire sur le quai. Il dispose des blocs de béton pour isoler une partie du parking. Un jour, j'interroge le Capitaine : c'est pour le show musical de vendredi. Quoi ? mais la scène est tournée vers l'eau du port. Effectivement un bateau à deux mâts autoportés en carbone est amarré devant. Je reconnais la goélette Lady Flow, qu'on avait vue il y a longtemps sur Voiles & Voiliers. Sa propriétaire y a installé un dispositif permettant de hausser un piano à partir de la cabine arrière au travers du pont. L'équipe de Pianocean donne des spectacles dans les ports qui les accueillent et financent un spectacle pour créer de l'animation. Nous avons donc l'occasion d'écouter un spectacle nocturne musical et poétique. Il y a beaucoup de spectateurs de la ville et des environs.

Le Lady Flow


Le lecteur pressé pourra sauter le gros paragraphe suivant. Son entropie est proche de zéro, mais je prends un plaisir cathartique à raconter tout ça.

Ces derniers jours à Velas sont flippants. Nous avons réservé un vol par l'agence en ligne eDreams. Le trajet est réservé pour un bond de São Jorge à Terceira, puis Porto, puis Orly. Apparemment tout s'est bien passé jusqu'au moment où un premier mail nous invite à téléphoner, à cause d'un changement d'horaires de la compagnie aérienne. On sort alors du territoire "web-processus-automatique-standard" pour entrer dans la zone du traitement des exceptions. On sent venir la galère. Le numéro indiqué nous raccroche immédiatement et systématiquement au nez. En fouillant le site Facebook de eDreams, je tente le chatbot. Il ne sait traiter (évidemment) que le cas standard. Mais j'y trouve un autre numéro, planqué dans une réponse du bot. Ce nouveau serveur vocal tente par de nombreux menus de nous dissuader de demander un opérateur, y compris en nous parlant un peu portugais. Au bout de plusieurs dizaines de minutes, une opératrice prend l'appel et confirme qu'il faut changer nos horaires. Elle promet un nouveau plan de vol pour le lendemain. Le lendemain et le jour d'après, il n'y a aucun mail ("évidemment" pense-t-on très fort). Nouvel appel, nouveau combat avec le serveur vocal (je connais maintenant ses faiblesses, et je sais quelles réponses permettent de couper au plus court et d'obtenir un humain). Nouvel interlocuteur, qui nous confirme aussi le problème et nous propose très vite un plan de vol, qu'il transmet par mail séance tenante. Ah oui, mais on arrive à Lisbonne et on doit repartir de Porto quelques heures plus tard, ça ne va pas marcher. Il demande à ce qu'on rappelle le sur-lendemain, parce que la back-office est fermé le week-end. Nouvel appel le lundi matin à l'ouverture. Une nouvelle interlocutrice, dotée d'un accent épouvantable (en Anglais), nous informe alors que son collègue n'aurait jamais dû nous envoyer le précédent mail, que effectivement nos billets ne sont pas bons. Elle nous met en attente pour consulter le back-office. Finalement, elle nous annonce qu'elle ne peut rien pour nous. "Comment ça rien ? - Oui, le mieux est d'aller au comptoir de la compagnie SATA." Heureusement, il y a un bureau SATA dans Velas. Cela fait plusieurs jours que ça nous démangeait d'aller les voir. Nous y allons et expliquons. Le personnel parle un excellent Anglais, ce qui rend les choses plus faciles. Très vite, l'hôtesse ouvre des yeux ronds et commence à parler en Portugais à son chef en lui montrant son écran. Lui aussi il a l'air bien embêté. Ça sent le "compliqué". Sous la dictée du chef, elle tape de longues commandes (ce sont encore des commandes script sur le système AMADEUS, qui ressemblent à "SO TP C LISMAD" comme dans cet exemple). Nous sommes derrière les écrans, mais nous comprenons bien que leurs tentatives échouent. Ça escalade : l'hôtesse appelle au téléphone, rediscute avec son chef. Puis elle nous regarde avec l'air d'un officier qui vient annoncer à la famille le décès d'un soldat sur le front. "J'ai trouvé une solution (pause). - Oui ? - Alors voilà (pause). - Oui ? - Départ à l'heure prévue mardi matin ; à Terceira, votre vol pour Porto (pause) décolle à 21h40". Intérieurement, c'est presque un soulagement ; sept heures d'attente, ce n'est pas un drame, on va déjeuner, lire... Mais, j'attends la suite ; je me souviens que c'était une stratégie de communication de chef de projet de commencer par annoncer un retard des travaux de neuf mois, pour finir par le réduire à - seulement - six mois. La dame continue : "vous arrivez à Porto à minuit-cinq (gloups, aéroport fermé ?) et vous repartez, (pause) à six heures cinq." Je sens Liliane tressaillir à côté de moi. Nous tentons d'argumenter, de défendre que le tout premier plan de vol était bien. Rien à faire, c'est la seule solution. Finalement nous acceptons. Cela fera vingt-quatre heures de voyage. "Okay, let's go this way, obrigado !". Nous rentrons semi-contents au bateau avec nos numéros de réservations et un moment plus tard, nous entreprenons de nous enregistrer en ligne avec nos bagages. Il semble que nous ne sommes pas assis côte-à-côte sur le vol Porto-Paris. Puisque le système propose de changer de place, je coche la place à coté de Liliane, qui est affichée libre. Et hop ! le système décoche ma place initiale et me demande illico 65 euros pour changer de place. Je clique sur "Annuler". Il annule, mais je n'ai plus aucune place et pour en retrouver une, le système réclame toujours le paiement de ses 65 euros. Restons calmes (pas vraiment). Je retourne à l'agence SATA. Notre interlocutrice me reconnaît. Elle ouvre son système et voit bien le problème. Ah oui, mais c'est sur le vol TAP, c'est un "sharing partner", je ne peux rien pour vous, je n'ai pas l'accès à l'enregistrement, il faudra voir directement au comptoir TAP à Terceira, ça tombe bien, vous avez trois heures d'attente."

27 juin 2023

Jour du départ de notre long retour à Paris en aéroplane. Nous arrivons très fatigués le lendemain, mais nous récupèrerons vite.

Dame, que Paris est beau ! Et les femmes ... [censuré par Liliane]. Et le marché alléchant avec ses fruits juteux, son Comté de 24 mois et son Camembert fermier. Et le pain au levain croustillant et goûteux. Et les cafés nombreux et joyeux. Et les salles de cinémas pléthoriques. Plaisir que de retrouver le son et l'air poisseux du métro. Bonheur de retrouver nos familles.

Retour aux Açores prévu début août pour de nouvelles navigations.

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Intermède parisien, tourangeau, porniçais et niçois

L'enthousiasme des retrouvailles de nos familles et nos amis fait chaud au cœur. C'est une des difficultés du voyage que de gérer cet éloignement et d'en accepter les frustrations.

A l'aéroport de Nice, un retard important nous vaut l'obtention d'un bon d'échange pour aller acheter une collation. Arrivé à la caisse de la petite brasserie, je présente mon bon et je dis "– J'ai un voucher" que je prononce vuʃe comme il se doit en Français. Le caissier se moque de ma prononciation avec son pote serveur et reprend "– Oui un vo-oucheure" en exagérant un accent supposément américain. J'explique donc à ce freluquet que, premièrement voucher est un mot d'origine française, ce dont je suis persuadé qu'il n'a cure, mais qu'il aura au moins entendu une fois dans sa vie et que deuxièmement en Anglais cela se prononce vaʊtʃɝ et pas vouʃɝr. Peut-être en restera-t-il quelque chose.

Mon père m'offre un stage campagnard "haie piquante, élagage de prunier, mise en sac et débarras de déchets verts à la déchèterie", qui achève de me convaincre que j'ai bien fait de choisir l'option "mer". Je sais que mon ami René soigne avec bonheur ses oliviers, mais pour moi, s'il existe une bonne raison de naviguer à la retraite, ce serait que cela nous évite toute tentation de jardinage. En osant paraphraser le célèbre dicton britannique, je dirais : "A sail a day takes the garden away".

Le court séjour à domicile a été l'occasion de passer quelques commandes par Internet, essentiellement pour le bateau. Entre autres, la petite enceinte Bose était tombée en panne. Elle permet de nous alerter en Bluetooth dans le cockpit quand une alarme issue de la cartographie sonne à la table à carte. Remboursée rubis sur l'ongle par Amazon, nous en avons commandé une autre, identique, ce qui ne cesse d'interroger sur le cycle de vie fou de ces produits. D'autres articles, tels que émerillon d'ancre, nous sont parvenus à l'extrême limite de notre séjour à Paris.

Quelques tracas administratifs nous occupent aussi une bonne partie du temps. Il est curieux de constater que les ennuis arrivent toujours sous forme de courrier papier. C'est précisément ceux que la pourtant efficace Administration de recouvrement des amendes aurait intérêt à traiter par voie électronique. Même le fisc a compris. Mais non ! on a beau cliquer partout pour recevoir tout sous forme électronique et désactiver partout le courrier papier, les poursuites liées aux amendes routières nous chassent dans la boîte à lettres. Heureusement, notre amie Sylvie, vigile de notre boîte à lettres m'a alerté et j'ai pu procéder au paiement. Mais j'ai quand même tenté de demander l'annulation de la majoration. Par imprimé papier, oui, posté des Canaries, oui, je ne doute de rien. Il se trouve que le document n'est pas arrivé dans les temps ; qu'il a donné lieu à la poursuite des poursuites ; que la grenouille s'est enflée sous la forme d'un huissier qui menace rien moins que la saisie des tous mes biens. Bon, il y a un moment où il vaut mieux payer que de discuter, avec le sentiment d'injustice quand même.

Lors de notre passage à Paris, j'ai tourné et retourné l'idée de rapporter aux Açores le code D sur emmagasineur que j'avais stocké à la cave l'an dernier, en remplacement du spi perdu. Le code D est une voile en tissu léger, moins creuse qu'un spinaker, mais plus grande et un peu plus creuse qu'un génois. Elle s'installe et se met à poste en un tournemain en la déroulant, et se rentre aussi facilement en l'enroulant. Je l'ai remonté dans le salon, nettoyé, compacté, ficelé, pesé et mesuré. Rien à faire, il ne rentre pas dans le gabarit de transport des bagages en soute de SATA. De plus, il y a trois avions pour retourner à São Jorge, avec un risque élevé de perte des bagages. Finalement nous avons renoncé.

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São Jorge - le retour du jeudi

4 août 2023

C'est autant une difficulté intérieure de quitter la France et nos relations que dans l'autre sens lorsqu'il faut s'arracher à notre bateau. Et dans les deux sens, c'est aussi un moment agréable que d'arriver. Il faut dire que São Jorge sait y faire pour séduire.

A l'arrivée à São Jorge, nous sommes derniers et penauds face au tapis vide de bagages. La procédure a l'air très rodée dans l'aéroport, les formulaires nous sont fournis en un clin d'oeil. Le personnel a l'air de savoir exactement où sont nos bagages, car ils nous assurent qu'ils seront livrés dès le lendemain. Nous sommes quand même bien contents que notre code D n'en fasse pas partie. Nous voilà détenteurs d'un droit de dépenser cinquante euros chacun pour des affaires d'urgence (il ne s'agit pas d'un voucher 😉). Nous partons donc flamber en ville l'équivalent d'une nouvelle brosse à dent chacun, un tee-shirt et une robe (non, la répartition budgétaire n'a pas été équigenrée).

Finalement, le lendemain un taxi apporte nos bagages à la marina, sales mais intacts.

Pour faire rembourser les cent euros, ce n'est pas si simple : il faut rapporter en personne à l'aéroport les tickets justificatifs, le formulaire renseigné et le RIB imprimé sur du papier ; le temps de chercher une boutique qui imprime ; puis sans voiture, nous explorons avec l'aide d'Internet l'offre de bus intercités. Pas si simple : l'arrêt de bus est difficile à trouver et ne comporte aucune indication de ligne de bus ; ceux qui prennent le bus savent bien où il passe ; l'Office du Tourisme est notre ami. Une fois trouvé, je le photographie, cet arrêt de bus à côté du Charlie bar et je le documente sur Google Map (412 vues au jour de cette publication). Ces démarches prennent bien deux jours. A l'aéroport, bien reçus par le personnel SATA, il nous assure que le remboursement suivra. [je vais vous le divulgâcher : fin septembre 2023, le remboursement est reçu !].

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Encore quelques menus travaux...

Dès l'approche des pontons, de loin, on voit que l'antenne en tête de mât a une allure bizarre. Effectivement, de plus près je la vois inclinée et ballottante. Je dois donc monter au mât.

Pico teint
F... antenne collée au Sika
Au loin, Faial, notre prochaine destination

Une fois arrivé en haut avec mon dispositif d'ascension, je constate qu'un des supports est collé avec du Sika, les quatre rivets ont dû casser et l'employé qui est monté au mât n'a pas eu envie de remonter avec une riveteuse. Je trouve ça très cavalier, mais je recule aussi devant l'idée de monter faire ce travail assis dans le harnais. C'est vite épuisant. J'intervertis donc l'antenne VHF avec celle de la radio FM, donc le support est bien fixé, et heureusement du même diamètre. Je nettoie et recolle au Sika le support qui est maintenant devenu celui de l'antenne FM. Nous avons prévu de mettre le bateau en chantier bientôt à Madère et la réparation tiendra bien jusque là-bas. Mais je fulmine un peu qu'un chantier professionnel (je ne sais pas de quand ça date) ait pu planquer l'absence de rivets sous de la colle...

J'enchaîne les menus travaux avec l'installation de l'émerillon tout neuf sur la chaîne principale et déplacer celui acheté à Pico sur le mouillage secondaire. Je regarde bien le mode d'emploi et je suis heureux de constater que le constructeur confirme ce que j'avais déjà entendu et admis rationnellement : l'émerillon est fait pour encaisser les efforts dans le sens longitudinal. Or quand le vent et le courant font tourner un bateau au mouillage, avant que l'ancre ne s'aligne dans la nouvelle direction, il y a bien un moment où la chaîne titre "de travers". Et d'ailleurs l'ancre peut très bien rester coincée dans la position initiale et ne jamais vouloir s'aligner. Alors si c'est l'émerillon qui encaisse cette traction latéralement sur ses deux pattes, elles pourraient casser. Contrairement à ce qu'on observe sur des dizaines de bateaux en passant sur les pontons, il faut donc bien ajouter une grosse manille Omega sur le jas de l'ancre, ce qui ajoute un degré de liberté et permet une orientation permanente de l'émerillon dans l'axe de la chaîne. Je suis assez content de cette adéquation entre une sorte d'évidence mécanique et le mode d'emploi du fabricant. D'autant plus que Liliane et moi envisageons de rester au mouillage dans notre prochaine escale à Horta. J'installe tout ça sans oublier la colle frein-filet. Le tube de Loctite bleue est finie, je cours donc en acheter chez le quincailler local. Il n'a que de la verte, la "medium", qui ne se décolle pas à la main. Il faudra la chaufferette pour défaire les vis, mais , je préfère galérer au prochain démontage que de risquer de perdre l'ancre au mouillage. Au fil du temps on s'aperçoit que les vis ont toutes tendance à se dévisser, même sur un voilier, probablement à cause des heures de vibration du moteur.


Bientôt le départ
Aux pieds de la falaise accueillante et sûre

Pendant notre absence, Metis, un bateau que nous avions connu brièvement à La Palma s'est glissé dans la marina. Cela nous procure naturellement quelques agréables soirées-apéro d'échanges avec Olivier & Julia, encore des gens "extra-ordinaires" au sens tout à fait littéral. A l'occasion d'une visite sous l'eau, Olivier en profite gentiment pour venir inspecter notre coque. Il confirme ce que je savais déjà, le joint "bavette" du sail drive est assez décollé. A ajouter à la liste des futurs travaux. Et c'est à leur tour de partir vers d'autres horizons ; nous sommes certains que nous allons nous revoir.

Départ de Olivier & Julia sur Metis
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Courte traversée vers Faial

11 août 2023

Après les courses et préparations habituelles du bateau pour une navigation, nous payons les deux mois et demi passés à Velas. Une somme quand même, mais moindre qu'une location de vacances. Le matin du départ, nous allons saluer et remercier chaleureusement Jose, dont la présence et l'assistance bienveillante et permanente sur les pontons dépasse largement les services attendus d'une marina. C'est émouvant de dire au revoir à ce brave type. Il nous souhaite "bon vent" et je le crois sincère.

En cette saison aux Açores, nous sommes sous l'anticyclone éponyme. Exactement au milieu, où le vent est quasiment nul depuis plusieurs jours. Les prévisions laissent penser qu'un épisode de vent d'ouest arrivera la semaine prochaine et nous voudrions en bénéficier pour le suite du voyage. On aurait pu attendre le vent à Velas et partir directement vers Madère ; mais venir jusqu'ici, dans les îles centrales de l'archipel des Açores, sans faire escale à Horta sur l'île de Faial, ce n'est décidément pas possible. A juste vingt-et-un milles nautiques de Velas, Horta est l'escale un peu mythique de tous les navigateurs ; étape de repos souvent bienvenue de la plupart des transats de retour des Caraïbes. Nous traversons au moteur vers Faial, en partie pour la satisfaction un peu dérisoire de cocher "Horta, fait".

Colonie de puffins cendrés au repos
Bye bye Velas !

Rien sur l'eau, à part les puffins qui se reposent de leur nuit bruyante et agitée. Nous ne comprenons pas comment les multiples organismes "whale watching everyday", qui embarquent de pleins pneumatiques de touristes arrivent à trouver les baleines. Certes, ils sont assistés de guetteurs munis de grosses jumelles, en haut des falaises. Mais quand même, pourquoi les baleines ne sont-elles pas sur notre route ?

Approche de Horta
Dans le port de Horta

Nous avons décidé de mouiller dans l'avant-port de Horta, ayant entendu depuis des semaines que la marina était pleine et refusait les bateaux. Juste pendant la manœuvre d'ancre, nous sommes croisés par deux embarcations remplies de gens en maillot de bain. Elles les débarquent à la cale de l'autre côté du bassin du port, tous en rang. Notre chance de tomber pile au milieu d'une compétition de natation. Et à peine notre chaîne dévidée, une corne donne le signal départ. Une foule impressionnante de nageurs empressés, heureusement d'intention pacifique, fonce vers nous, se sépare en deux troupeaux passant devant ou derrière notre bateau. Les tout premiers sont de vrais athlètes et viennent pour gagner la compétition ; nous encourageons les derniers, ces amateurs dilettantes qui donnent leur dernier souffle dans l'épreuve ; le tout dernier candidat nage même avec une bouée, sous la surveillance bienveillante du semi-rigide de sécurité.

Nous avions appris que notre arrivée coïncide avec la Semana do Mar, festive et joyeuse. Nous sommes dans les derniers jours des épreuves.

Après avoir gonflé l'annexe, nous laissons Tusitala à l'ancre sur fond de Pico, et c'est avec une certaine émotion que nous nous dirigeons vers les pontons de la célèbre cité.

Mouillage Horta

Nous tentons bien d'aller boire un verre chez Peter, dès le soir de notre arrivée. Ce bar, tenu par le petit-fils du fondateur, est aussi réputé que l'escale. Tout navigateur se fait un devoir d'y venir consommer. En fait, il est rempli de touristes plus que de navigateurs. Notre première tentative se solde par un renoncement. Un peu déçus, nous consommons à l'Oceanic Café, plein de charme cosy.

Oceanic cafe

12 août 2023

L'accueil administratif est très formel : document de sortie de l'escale précédente, pièces d'identité de l'équipage et du navire, d'abord au bureau de la marina, puis à la police maritime et aux douanes, heureusement tous situés dans le même bâtiment.

Le montant de la nuitée au ponton est 12,30€ hors taxes, comme à Velas. Auquel s'ajoutent les taxes, en particulier l'IVA à 16% (Imposto sobre o Valor Acrescentado), où chacun aura reconnu la TVA, géniale invention française dont le mécanisme de parfaite horlogerie a garanti un succès et un déploiement planétaires. Après trois minutes de discussion, le responsable de la marina nous propose de venir au ponton, il a de la place. Mais nous décidons de rester au mouillage, ce qui fait tomber le prix de moitié. Comme il y a du ressac dans la baie, nous sommes finalement bien mieux à nous dandiner au bout de la chaîne que d'entendre constamment les pare-battages raguer sur le quai et couiner les amarres. De plus, les douches chaudes sont payantes unitairement (1,63€ TTC), ce qui ne laisse pas de me réjouir chaque fois que je prends une douche froide dans le cockpit à la nuit tombée ; j'ai l'impression de gagner de l'argent. J'aime l'écologie de récompense.

Il a plu ce matin ; nous avons perfectionné notre système de seau et bassine pour collecter l'eau de pluie, qui nous sert pour divers rinçages dans le cockpit, en particuliers nos pieds quand nous revenons d'un tour en annexe, dont le fond fuit un peu et où nous pataugeons dans l'eau salée. Ça marche un peu, mais il faut reconnaître que ce n'est pas avec la quantité récoltée qu'on pourrait survivre...

Horta, escale mythique et même un peu mystique puisque certains navigateurs superstitieux croient qu'y passer sans laisser son logo sur un mur porterait malheur. Il y a donc des centaines de peintures, dont certaines très ornées et soignées. En arpentant les quais, nous y retrouvons quelques écussons de bateaux déjà croisés, Akol Tov, Le Majouli, Mahina et au passage, le légendaire Pen Duick II.

Les célèbres quais de Horta
Mahina : émouvant de retrouver sa trace
Mythique, on vous dit !

Aujourd'hui les épreuves de la Semana do Mar sont les régates de pirogues baleinières à voile aurique traditionnelles, d'une folle élégance. Puis les mêmes équipages prennent le départ de courses d'avirons dans les mêmes embarcations baleinières démâtées.

De retour à l'annexe, nous remplissons des bidons d'eau pour compléter le réservoir du bateau, car nous avons l'intention de repartir directement du mouillage. Cela rappelle à Liliane l'époque de son enfance où elle devait chercher l'eau à la source de Cressay en région parisienne.

Après une seconde vaine tentative chez Peter, nous nous attablons au U-Bar, qui jouxte un magasin U-Ship. Comme je vais moi-même chercher les consommations au comptoir, la conversation s'engage avec le barman, qui se trouve être le co-fondateur de ce lieu, originaire de Lorient, où il a pratiqué la préparation de bateaux de course au large ; il connaît bien le milieu. Attablés à la petite terrasse face au port et au magnifique paysage de mer, nous sirotons notre Pico-bière (facile...).

Cette marina a tenu à conserver des employés pour gérer l'accès aux douches, plutôt que d'installer un digicode ou un système de badges. C'est louable, cela crée des emplois. Mais les horaires des gardiens sont compliqués, avec trois coupures quotidiennes et un changement selon la période de l'année, précisément autour de la mi-août. Avec une touchante naïveté, nous venons nous doucher à l'heure théorique d'ouverture ! C'est seulement trente minutes plus tard que le gardien, souriant et empressé, se pointe pour nous permettre accéder aux locaux. Dans les îles, la notion d'heure a un côté impressionniste que nous avions un peu oubliée.

Pico ou bateau, c'est beau !

13 août 2023

Arrivés tôt au Peter Café Sport, nous pouvons enfin nous attabler en ce lieu culte. Les murs sont ornés de nombreux pavillons des bateaux connus et moins connus dont les équipages sont venus boire un verre à l'arrivée de leur traversée. Les serveurs sont d'une efficacité redoutable. Pas question de laisser attendre un client, il en va de la rotation des tables. Néanmoins, nous prenons le temps de savourer l'ambiance.

Les navigateurs savent tout ce qu'on lui doit

Ensuite, nous amorçons la balade à pieds sur la crête de Monte da Guia, par le chemin qui surplombe la double caldeira. Du sommet, la vue vers l'ouest donne sur... l'océan. Ça fait une sensation tripale de se dire que dans cette direction, l'océan est vide pendant plus de trois-mille-trois-cents kilomètres (jusqu'aux Bermudes). Comme un grand vide sous les pieds, mais horizontal. Enfin, vous voyez ce que je veux dire. Il y a un sommet couvert d'antennes, essentiellement de téléphonie mobile, de services radio VHF et probablement de service public de sécurité. Je sais que c'est discutable, mais je trouve ça beau une antenne, pleine de coûteuse ingénierie, silencieuse et serviable.

Puis la descente côté plage nous permet une baignade à la plage de Porto Pim. C'est la deuxième baignade pour Liliane. Comme partout dans ces régions, une douche est disponible sur chaque plage. Puis retour pour un pot chez Peter avant de rentrer au bateau, satisfaits de notre journée de balade.


14 août 2023

C'est jour de courses pour la préparation de notre prochaine traversée. La ville comporte beaucoup d'églises, dont les dépendances de certaines abritent apparemment des administrations. On comprend les autorités ecclésiastiques, soucieuses que la distance à parcourir ne fût jamais un frein à l'assiduité au culte. Pour les temples du XXème siècle, ceux de la consommation, la réflexion a sans doute supposé que tous les fidèles utilisent une automobile. C'est parfois le cas des navigateurs, qui embarquent divers moyens électriques, trottinettes ou vélos, mais pas nous. Et pas de voiture cette fois-ci. Alors sous la chaleur torride, nous partons à pied avec nos sacs à provisions.

Sur les trois bouteilles de Campingaz modèle 907 du bord, deux sont déjà vides et la dernière est en cours d'utilisation. Nous n'avons par pu acheter de recharge jusqu'à aujourd'hui, ce modèle ne se fait pas aux Açores. Sauf ici à Horta, où sans doute le patron du U-ship local a compris le créneau marketing représenté par les nombreux bateaux français de passage. Nous en faisons remplir un exemplaire le jour même au U-ship. Remplir, c'est à dire qu'on dépose la bouteille vide le matin avec le nom du bateau écrit au feutre sur la bouteille et qu'il va faire transvaser du gaz à la station service à partir d'un réservoir plus grand de butane. Nous la récupérons pleine en fin d'après-midi. Tout ça à base d'allers-retours en annexe entre le bateau et le quai du port. Opportune coïncidence, la bouteille en service se termine le soir même pendant la cuisson ! nous sommes passés à deux doigts de la vraie panne, éventuellement en mer.

15 août 2023

Le créneau météo se confirme. C'est notre dernier jour à Horta. Les prévisions annoncent du vent d'ouest, pas très fort, mais portant. Il y aura bien une grosse journée de moteur pour traverser le cœur de l'anticyclone, où règne une totale pétole (j'aime la sonorité des ces deux mots joints).

Nous passons à la Capitainerie pour les formalités de sortie des Açores et payer le mouillage, surpris que tous les bureaux de la marina soient ouverts un 15 août, ce que nous avons vérifié hier. Une des questions rituelles des agents de la Police Maritime est : "Est-ce que l'équipage est le même ?". Bien sûr cette escale est fréquemment mise à profit par les chefs de bord pour changer les équipages, avec des transitions faciles en avion vers le continent Européen ou les Amériques. Mais lorsqu'elle s'adresse au couple que nous sommes, j'ai toujours l'impression que l'agent nous demande si nous prévoyons bien de continuer le périple "ensemble". La réponse est "oui" (ouf !).

Un peu à l'arrache le dernier jour, nous sacrifions au rituel quasi-religieux de peindre le logo du navire sur le mole ou les quais du port. Cette accumulation de peintures fait maintenant l'objet d'études iconographiques sérieuses, tant elle signe l'appartenance à un groupe (les navigateurs) et un mythe (arriver à Horta par la mer). Le plus difficile est de trouver un espace raisonnablement libre de peinture antérieure. Il n'y en a tout simplement pas, si on exclut évidemment les murs blancs du local à poubelles ; non que l'espace des poubelles soit frappé d'indignité, mais plutôt parce qu'il sera repeint dès la fin de saison. Comme les autres navigateurs, nous avons à cœur de laisser une empreinte un peu durable, contrairement à celle en carbone qu'il nous est vivement conseillé de décroître. A défaut d'espace vierge, nous devrons comme les autres choisir de recouvrir une vieille peinture suffisamment dégradée pour qu'il soit acceptable de la faire disparaître. Cet effet de palimpseste fait aussi partie du phénomène sociologique. Après ce "travail", nous nous offrons un nouveau pot chez Peter, où il est possible (parfois) d'avoir du jus d'orange pressé. Autant le noter, avant qu'un de nos abonnés nous le fasse remarquer, nous avons aimé et sommes passés plusieurs fois dans ce lieu, où nous avons apprécié la cuisine autant que le bar.

Peinture du fond blanc
En célèbre compagnie (Banik)

Pendant que le fond blanc sèche, nous partons en balade sur la crête de Monte Queimado, en pleine chaleur de midi pour bien estimer la teneur de ce nom. Le sentier nous offre de magnifiques vues sur la marina d'un côté, et la plage de l'autre. Comme tous les navigateurs que nous connaissons, nous n'avons de cesse de revenir à la vue de notre bateau comme un chien à sa gamelle et de le photographier sous tous les angles. Cela apporte aussi un sentiment de réassurance sur le mouillage, la tenue, les voisins, le rayon d'évitage, la houle...

Oui, bonne réponse. Le Pico !

La descente se fait de l'autre côté de la colline et nous profitons d'une baignade à la plage de Porto Pim. C'est la troisième baignade pour Liliane, qui finit par convenir qu'elle est bien agréable.

Au bout de la plage se trouve précisément un traiteur qui propose des boissons, des sandwiches et des quiches. Tenu par de jeunes entreprenants, il fait le plein quotidiennement. Et leurs quiches au thon, au poulet ou aux légumes sont excellentes.

Nous achevons in extremis le logo peint. Liliane improvise un pinceau à l'aide d'une brindille, le pinceau fin étant resté à bord. Cela lui rappelle le bon temps du système D à l'Éducation Nationale. Il nous faut une patience toute bouddhique pour conserver notre calme lorsqu'à plusieurs reprises un enfant veut venir patouiller nos peintures avec son chien sous le regard admirateur de ses parents. Il n'est pas gâté le pauvre : sa mère ne trouve rien de mieux que de lui montrer comment (il ne faut pas) mettre ses doigts sur la peinture fraîche.

Le résultat de notre quatrième fresque murale nous plaît bien.

Outil improvisé

Une dernière bière chez Peter dans la lumière déclinante et nous terminons la journée par un chargement additionnel de jerricans d'eau. La provision est très largement dimensionnée pour que nous n'ayons aucune retenue à prendre des douches en mer si l'envie nous prend.

La soirée est calme. Nous nous sentons prêts et demain se dessine un départ tranquille : pas de marée, pas de renverse de courant. Nous devons juste prendre le vent lorsqu'il va se lever afin de ne pas "gaspiller" le portant.


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Publié le 28 octobre 2023

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Traversée de Horta à Madère

16 août 2023 (J1)

Mercredi, c'est le jour du départ. Les simulations nous indiquent cinq jours de navigation, dont un peu plus de vingt-quatre heures de moteur pour traverser la zone de calmes plats de l'anticyclone des Açores qui, en cette saison, trône précisément entre les Açores et Madère. Il faut bien passer au travers. Nous sommes tranquilles, nous avons pour plus de soixante heures de moteur en gasoil (soit le réservoir principal de 130 litres, plus trois bidons de vingt litres, moins les heures déjà faites depuis Velas à raison de 2,8 litres à l'heure à 1800 tour/minute).

Le vent medium semble au rendez-vous. Après les préparatifs de dernière minute, notamment ceux relatifs à la sécurité, Liliane remonte l'ancre au guindeau. Soulagement, l'ancre sort sans difficulté. Je craignais que le fond du port soit encombré de vieilles chaînes oubliées et de diverses obstructions qui auraient pu la bloquer, comme cette possibilité est évoquée dans le guide. Lors de notre arrivée, je n'avais pas voulu mettre l'orin, car la manœuvre est déjà assez compliquée avec tous les autres bateaux proches. Si elle s'était bloquée, j'aurais pu plonger la décoincer assez facilement dans six mètres d'eau, mais la perspective de perdre plusieurs heures ne m'aurait pas enchanté. Jeu gagnant donc. En voyant émerger l'ancre pleine de sable compact, Liliane énonce "elle n'était pas près de déraper".

Nous sommes aussi content que le défaut constaté il y a quelques jours, ne gêne pas le fonctionnement. Liliane m'avait indiqué de la limaille de métal sur le pont autour du guindeau lorsque nous avions descendu l'ancre. C'est le doigt du cliquet anti-retour qui était revenu en position fermée pendant la remontée de l'ancre et a donc "gratté" les dents de la couronne du barbotin. Pourtant, je l'avais graissé à Roscoff, ce doigt. Sa vis de fixation était tordue, bon signe, elle a fait fusible. Du travail d'entretien en perspective. Finalement à quoi sert ce doigt, puisque nous reprenons systématiquement les efforts de la chaîne par une amarre au mouillage ?

La montée de la grand-voile se fait facilement dans l'avant-port et nous nous éloignons du brise-lame à la voile dans la petite brise portante. C'est toujours un petit déchirement de quitter un endroit qui nous tenait sous son charme, mais être à nouveau en mer est une douce excitation de l'aventure des jours à venir.

La nonchalance prend fin quand je me rends compte qu'il va falloir bien serrer le vent pour passer la pointe ouest extrême de Pico. Le vent du sud-ouest se sépare en deux flux lorsqu'il arrive sur l'île et celui du nord devient de plus en plus facial pour nous. On s'applique et c'est de justesse qu'on passe à quelques encablures de la Ponto do Calhau sans avoir besoin de pousser au moteur, tout à l'ouest de Pico. Ensuite, la côte s'infléchit vers l'est, et l'océan ouvert est devant nous. Ce n'est pas gagné pour autant, parce que le vent redevient portant, mais beaucoup plus faible que le vent prévu par la météo. C'est un phénomène courant semble-t-il que même au vent des îles montagneuses, le relief "vole" le vent. Les collines font remonter les flux d'air et à leur base près de la côte, il n'y a plus un souffle. Il nous faut gagner au moteur quelques milles au large pour retrouver le vent prévu et le bateau s'anime alors.

La mer, enfin !
Serrer le vent
On passe la Ponto do Calhau

C'est dans cette phase qu'un troupeau de dauphins vient jouer autour du bateau.

Une longue journée à courir toute la côte sud de Pico au grand largue.

Dans le jour déclinant, nous apercevons vers l'arrière au loin des sauts de baleines joueuses. Comme dans les documentaires animaliers, on les voit sortir de l'eau et on devine de grands splashes. Après le stress des orques entretenu par les réseaux sociaux, on est finalement assez content de rester à bonne distance, même si on sait que ce sont des espèces distinctes. Bon, nous avons aussi en mémoire l'histoire du voilier Zamour, qui a failli couler en 2021 après l'attaque (oui, c'est le mot !) de paisibles globicéphales.

Au soir Pico s'éloigne dans le sillage.

Un dernier Pico pour la route

Dans la nuit noire de la lune nouvelle, Tusitala trace son sillage de six nœuds entre le plancton luminescent et la Voie Lactée. Les deux sont impossibles à photographier, il faudra nous croire sur parole.

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17 août 2023 (J2)

Après un nuit sereine, dans la matinée nous sommes à l'approche de São Miguel, que nous passerons d'un peu trop loin pour l'apercevoir. Même entre les îles majeures de ce groupe des Açores, pourtant relativement proches l'une de l'autre puisqu'on les qualifie d'archipel, la mer est immensément vide. Le constat de cette viduité m'évoque à chaque fois une autre immensité, celle du vide de l'espace interstellaire et encore plus intergalactique, dont même le ressassement intérieur de ces distances permet très difficilement de les appréhender intuitivement.

Le bateau avance bien au portant toute la journée, avec le vent conforme aux prévisions aux alentours de 12 à 15 nœuds. Sauf pendant deux longues heures dans la matinée, où il faiblit sérieusement. Comme la direction reste la même, je me dis que ça doit être momentané. Heureusement, le vent revient ensuite et ça repart à la bonne vitesse. Peu de manœuvres. En fin d'après-midi, le vent forcit, avec des rafales ; nous passons sous trinquette, ce qui sera de toutes façons plus confortable pour la nuit.

En soirée, nous nous trouvons dans le nord de Santa Maria, qu'on ne voit pas. Plus exactement nos yeux ne la perçoivent pas en lumière visible, mais nos téléphones affirment sa présence sous forme d'une modeste barre de signal. L'occasion de charger les derniers fichiers de vent, refaire un simulation Weather 4D et envoyer un dernier message à nos correspondants à terre, Philippe et Yann, avant la disparition du signal. A ce moment, notre course est presque conforme aux prévisions et je commets l'imprudence de leur confirmer la date d'arrivée pour dans trois jours. En effet, pour cette traversée relativement courte, j'ai choisi de ne pas réactiver le forfait Iridium, tout simplement pour économiser deux cents euros (quand même...). La nuit tombe et nous apercevons un phare ainsi que les faibles lueurs de la côte de Santa Maria avant qu'elle s'éloigne dans le sillage.

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18 août 2023 (J3)

La nuit est encore très noire, la Voie Lactée peinte au rouleau. Le vent est encore monté, le front de la dépression est en train de passer. Vers deux heures, je prends un deuxième ris. La présence du bimini rend la manœuvre pénible. D'abord on voit mal l'effet de ce qu'on fait aux winches, il faut passer la tête dehors pour vérifier comment ça coulisse en bout de bôme ; et puis le ris fait remonter la bôme (normal), alors la balancine devient molle et en profite pour aller faire un tour sur l'avant de la deuxième barre de flèche et y rester coincée, impossible de la convaincre de revenir ; alors je la défais simplement du bout de la bôme et je l'arrime au balcon arrière, content d'avoir mateloté une manille textile. Lorsqu'il fera jour, j'irai la sortir de la barre de flèche. Potentiellement c'est grave et c'est la deuxième fois que ça arrive. Si on empannait violemment avec la balancine coincée derrière la barre de flèche, ça pourrait la faire plier et tomber le mât. Je décide que d'enlever la balancine devra faire partie de la manœuvre de départ.

Les premières lueurs du jour viennent éteindre Orion à bâbord. Le vent est un peu retombé.

En fin de matinée, en moins d'un quart d'heure, le vent bascule au nord. Pas une bascule de noroît comme dans le cours des Glénans, non, plein nord. Nous empannons dans un vent mollissant.

Les batteries sont à 50%. Nous mettons l'hydrogénérateur à l'eau ; son ronronnement nous est maintenant familier.

Puis, la zone de calme arrive. C'est elle qui nous tombe dessus, plus que nous qui y entrons. La vitesse s'effondre. Nous mettons au moteur.

Les coussins ressortent dans le cockpit et je me pose beaucoup de questions sur la position de la bulle anticyclonique, qu'on était censé toucher plus tard. La situation isobarique aurait-elle tant changé que ça ? Faute de liaison Iridium, je n'aurai pas la réponse.

 Frise

En fin de journée, le vent revient, un petit dix nœuds ; nous ressortons toute la voilure disponible, ce qui nous permet de déguster les tortellini-ricotta-épinard tranquillement, dans le relatif silence du glissement de la coque à quatre nœuds et demi.

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19 août 2023 (J4)

Et ainsi toute la nuit, émaillée de quelques grains.

À faible vitesse, l'hydrogénérateur produit très peu. Je profite de ce moment très calme pour remettre en service le régulateur d'allure. Aux Açores, j'avais concocté une petite amélioration de la fixation des drosses du régulateur, et ça fonctionne plutôt bien. C'est un moment de plaisir. Et le régulateur Cap Horn marche bien ; plusieurs heures.

En service
L'aérien dépasse, de justesse
Drosse du régulateur d'allure

Pendant quelques minutes, je coupe précautionneusement le pilote, puis tous les instruments du bord, histoire de voir s'afficher une consommation totalement nulle sur le contrôleur de batteries. Dans cet intervalle, Tusitala n'a plus aucune existence électrique ou électro-magnétique (à part le frigo, d'accord, je l'ai laissé en marche). Il reste le compas magnétique. Un moment jouissif, une expérience "affiérante" ("proudful" me vient à l'esprit), dans la recherche bien modeste, de ce minimum nécessaire décrit par Moitessier, l'inspirateur de notre adolescence. Ensuite, je me résous à rallumer les instruments, sauf le pilote. La raison raisonnable c'est pour être au moins visible des autres à l'AIS. Parce que pour la route, on n'a pas vraiment besoin d'un point GPS toutes les secondes.

Depuis le départ de Horta, nous avons laissé le bimini en navigation, en prévision des jours de chaleur qui se profilent et aussi parce qu'il faut bien se faire un idée de comment tout ça va fonctionner sous le soleil accablant des tropiques. Je constate que la pale aérienne du régulateur dépasse un peu au-dessus du bimini. Pas beaucoup, pas autant que j'aurais voulu, mais quand même suffisamment pour quelle reçoive le vent correctement s'il fallait faire du près avec cette gite. Il faudra confirmer ce point positif lorsque le bateau gitera davantage.

Pendant que j'y suis, je capture sons et images dans la perspective de réaliser une vidéo explicative de l'installation et la mise en œuvre de ce modèle de régulateur d'allure sur les RM1060. Cette vidéo viendra compléter un article existant. Ça prend un temps fou ; un coup c'est le son, je bafouille, le vent bruisse ; un coup c'est l'image, mauvais cadrage, ou plein de gestes parasites. Pas facile d'expliquer clairement.

Ensuite, je poursuis les expérimentations. Je considérais que l'hydrogénérateur et le régulateur d'allure s'excluaient mutuellement, en raison du risque de chocs entre les pales à l'arrière du tableau. En utilisant le brin en Dyneema pour brider l'excursion de l'hydrogénérateur vers bâbord, ce risque disparaît. Et nous pourrons utiliser les deux fonctions simultanément. Dans les limites de mouvements du bateau ce jour-ci, je retiens que ça fonctionne.

Le régulateur d'allure nous conduit ainsi jusqu'à la tombée de la nuit. Le signe du succès, c'est qu'on finit par oublier que c'est lui qui tient la barre pendant que nous vaquons à nos occupations, lesquelles incluent évidemment de surveiller la route. Il est de tradition de donner un nom de baptême à son régulateur ; nous n'avons pas encore trouvé de nom plaisant ("Raymond" est déjà pris – "Raymond barre").

Ce soir, nous testons les lyophilisés achetés au Vieux Campeur. Je trouve ça très bon.

Lyophilisés
Chasse aux bruits parasites du gréement

Alors que nous nous apprêtons à commencer les quarts de nuit, coup de théâtre : le vent passe au sud-est. Parmi les trois-cent-soixante directions possibles, il a choisi pile celle qui est face à notre route, pile de face. Et il est très faible, cinq nœuds environ. Pas besoin de faire une grosse simulation informatique pour savoir qu'on ne va pas arriver à tirer des bords dans ce vent cacochymique pour nous rapprocher efficacement du but. Nous mettons au moteur et revenons sous pilote électrique.


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20 août 2023 (J5)

Au lever du jour, après une nuit au moteur, les batteries sont à 99%. Heureusement le vent se lève du sud. Retour sous voiles, au près serré tribord amure. Bizarre ! Le vent attendu à l'approche de Madère serait plutôt du nord-est. Trois heures plus tard, nous déchantons, c'est pétole et le moteur reprend du service. Il semble que c'était seulement un effet thermique dû à l'apparition du soleil. Apparement nous sommes bien dans la bulle de calme, qui semble bien plus étendue que prévu.

D'accord, c'est flou
Malchance

Calculs d'autonomie. Calculs et re-calculs. Si on doit continuer au moteur jusqu'à Madère, toute la réserve de gasoil n'y suffira pas. Pas le choix, il faut profiter de tout souffle de vent pour avancer à la voile. Nous abaissons nos exigences en matière de minimum vitesse ; trois nœuds et demi, trois nœuds, deux et demi ; on ferme les yeux quand on voit un peu moins de deux... En supposant que la réalité sera conforme aux GRIBs chargés à Santa Maria, on devrait toucher le vent d'est puis de nord-est au milieu de la nuit prochaine.

En fin d'après-midi, je transfère deux des trois bidons de gasoil dans le réservoir principal. Dans le cas où on serait vraiment à cours, le dernier bidon sera réservé pour la toute dernière approche du port. Je rumine de ne pas avoir mis une hélice tripale en remplacement de celle qui était corrodée l'an dernier. Cela aurait amélioré le rendement...

Shower time

Mon moral oscille au gré des couvertures nuageuses, alternance entre grisailles poisseuses et ciels grands-bleus griffés de long cirrus. Je prédis l'arrivée du vent avec une espérance de réussite proche du loto. Toute plate depuis hier, la mer commence à clapoter. J'y vois un signe de présence du vent, plus loin, avec une foi apostolique.

Remplis d'espérance, nous faisons sacrifice d'un demi-chorizo dans les gnocchis du soir.

Jamais deux fois la même lumière

21 août 2023 (J6)

Le journal de bord de la nuit fait état de plusieurs tentatives de poursuivre à la voile se soldant par plusieurs échecs, lorsque la vitesse est tellement faible que le pilote ne parvient même pas à conserver le cap. De plus, il y a un peu de houle qui suffit à faire battre douloureusement les voiles vides de vent. Il reste 150 milles avant Madère et notre autonomie gasoil restante, soit un demi réservoir et un bidon de 20 litres, ne permet pas de les couvrir au moteur. Cette expérience permet de toucher du doigt les limites. Un voilier doit vraiment naviguer à la voile.

Ce n'est qu'au matin que ça veut bien tenir. Le vent vient enfin de l'est puis progressivement du nord-est. Nous passons du prés serré bâbord amure au bon plein. Cela fait chaud au cœur.

 Puffin cendré

Le principal souci n'est pas de naviguer lentement, ni de passer plus de temps en mer. C'est de penser que nos familles pourraient s'inquiéter de l'absence de nouvelles. Normalement, nos deux correspondants à terre savent bien à quoi s'en tenir à propos des aléas de l'élément liquide, et ils resteront sereins encore un moment avant de s'alarmer.

A mon tour d'aller dormir
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22 août 2023 (J7)

L'allure se maintient ainsi toute la nuit, avec une vitesse modeste mais satisfaisante d'environ quatre à cinq nœuds.

Dans la nuit une adonnante d'au moins trente degrés est fort bienvenue pour me permettre de faire plus d'est. Cela sécurise la route en montant un peu plus dans le vent que strictement nécessaire en route directe, ce serait trop bête de nous retrouver sur la côte nord de Madère avec un vent qui refuserait.

Vers deux heures, on commence à distinguer et reconnaître le feu de Ponta do Pargo, qui est sur la côte ouest de Madère. On entend aussi des conversations indistinctes sur la VHF 16, sans doute des pêcheurs.

Au petit matin, nous constatons que nos téléphones sont passés à l'heure UT+1, heure portugaise de Madère. C'est le signe objectif d'une fin de traversée.

Le vent retombe. Le gasoil disponible s'avère suffisant pour les cinq ou six heures qui restent à courir et nous terminerons au moteur dans une houle un peu désagréable, d'autant plus que pour ménager les voiles, je préfère les ferler complètement, ça fait trop mal au ventre de les entendre claquer.

L'approche de Madère en fin de matinée laisse deviner les hautes falaises au milieu d'une atmosphère brumeuse.

Nous retraversons la trouée entre les immenses falaises de la magnifique Ponta de São Lourenço, un raccourci de quelques milles vers la marina de Quinta do Lorde, notre destination. C'est pendant l'approche finale de Madère que je reçois le mail de confirmation qu'une place est disponible.

Raccourci
Tendue

En fin d'après-midi, nous sommes amarrés au ponton de Quinta do Lorde, qui nous est maintenant familière ; c'est notre troisième passage dans cette agréable marina, une fois en 2021 avec Mahina et deux fois cette année avec Tusitala.

La première gorgée...
 La synthèse de la traversée  / The outline of the crossing
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Préparation des travaux à Quinta do Lorde

Le lendemain de notre arrivée à Quinta do Lorde, nous retrouvons Olivier de Sailing Madeira Performance. Avec sa tranquillité habituelle, il nous confirme que l'accueil du chantier est prêt pour la semaine prochaine, le temps que nous préparions notre hébergement. En effet, le bateau sera mis au sec, nous pourrons y travailler dessus mais pas y séjourner.

Comme le mât va être descendu au chantier, nous commençons par dégréer les voiles. Pour cela nous guettons le jour où le vent est modéré. Grand-voile : facile ; trinquette : très facile. Nous en profitons pour examiner toutes les coutures et bandes de protection UV dans le hangar de la Marina où Joana a bien voulu nous autoriser à les déplier. Bien plus pratique que sur un ponton. Nous notons soigneusement les quelques points qui semblent usés. Le lendemain, génois : ah tiens, ça ne veut pas descendre ! l'émerillon se bloque aux deux-tiers, puis il ne veut plus ni monter, ni descendre. Evidemment, le temps passe et le vent de fin de journée remonte. Je saucissonne tant bien que mal le génois autour de l'étai. Je soupçonne que ce sont les vis des tubes de l'enrouleur qui se sont dévissées. Il est un peu tard pour monter au mât, on verra demain. Je fulmine, parce que ces vis ont déjà bloqué la montée de l'émerillon au moment d'installer les voiles en octobre 2022. Nous avions pourtant demandé une inspection complète au gréeur à Roscoff. Il nous avait rédigé un rapport, mais quand on lui a montré que ça bloquait, il a avoué qu'il n'était pas monté à l'avant (!). Il est alors monté rapidement corriger le problème en revissant les vis fautives. Oui, mais il n'a alors pas pris le temps de mettre du frein-filet. Donc au bout de presque un an, elles sont ressorties subrepticement, sous l'action des vibrations, en particulier au moteur. C'est grave, parce qu'affaler le génois peut être une manœuvre de dernier recours en mer, si l'enrouleur fait défaut. Avec ces vis qui bloquent la descente, nous aurions été dans une situation bien embarrassante et potentiellement dangereuse en cas de fort vent en traversée. Damien, notre charmant voisin de ponton, de son RM1050 Vitruve voit nos déconvenues. Il vient nous dire que dès demain, il peut monter au mât. Il est jeune et dynamique et j'avoue que ça m'arrange bien, j'en ai ma claque des montées au mât avec les récents problèmes d'anémomètre et d'antennes radio.

Somptueux Bolo do caco de Madère
Jour de lessives
Patates douces des Açores
Inspection
Repérage des accrocs
Pliage
Solidarité : notre voisin Daniel

Le lendemain Damien, ponctuel, escalade rapidement jusqu'à l'émerillon et débloque la situation. Cela nous permet enfin de descendre le génois, de l'inspecter et de le ranger.

Génois coincé, ferlage provisoire
Pas glorieux
Solidarité : notre voisin Damien

Comme l'anémomètre ne donne plus aucune information, je ne vais pas tenter de le réparer encore une fois. J'envisage de le changer. Olivier me prête à nouveau le kit NKE pour tenter de le connecter à notre bus NMEA. Le matériel NKE fonctionne en NMEA0183. Pour s'interfacer avec notre bus NMEA2000, d'un standard différent, j'essaie avec un convertisseur Actisense. Cette fois-ci, je vais jusqu'à brancher les appareils pour les voir s'animer. Je décortique manuels et circuits. Ça devient vite le bintz à bord, avec des fils volants partout. Mais non, ça ne marche pas comme ça ; le boîtier d'adaptation de la girouette NKE incorpore les infos NMEA0183 directement au bus de son réseau Topline et n'y donne pas accès, alors que le convertisseur Actisense a besoin d'une entrée NMEA0183. Pour convertir en NMEA2000, il faudrait utiliser un autre boîtier d'interface, vendu par NKE, qui se charge de récupérer les infos du bus Topline et de les convertir. Comble de l'ironie, le boîtier d'adaptation NKE dispose d'une entrée libre pour le cas où on voudrait incorporer un équipement non-NKE à son système Topline ; c'est la méthode Apple : tout fonctionne parfaitement tant qu'on reste dans son éco-système. Le somme totale pack aérien, boîtier d'adaptation et boîtier de conversion ferait une somme rondelette ; ça ferait encore plusieurs boîtiers à visser dans les cloisons ; et je n'aime pas me sentir poussé à l'achat par un fabricant. Je ne critique pas sa solution ; elle fonctionne très bien et le monde de la course l'utilise avec bonheur. Mais la migration à partir de notre solution Garmin serait vraiment coûteuse et compliquée. Il faudra trouver une autre solution que NKE.

Boîtier d'adaptation NKE
Installation d'essais
Le bintz

Nous ne manquons pas de mettre à profit quelques soirées disponibles pour des apéritifs avec Damien, Fannie et leur fils Ananda, ainsi qu'avec Daniel & Carole du voilier québécois Vendredi.

Marina Quinta do Lorde

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Une décennie !

Nous avons acheté Tusitala d'occasion en 2021. Il a maintenant dix ans et c'est comme pour les dents, des vérifications approfondies sont nécessaires : gréement, anti-fouling, anodes, révision moteurs in-board et hors-bord, réparation des éclats de peinture sur la coque, révision des voiles, révision du guindeau, détartrage des tuyauteries... La liste s'allonge rapidement. Au début, il nous semble que nous avons plein de temps. Nous aur