Carnet de voyage

Les Pouilles - Carnet de pas sages

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Una luna di miele in Puglia. Comme un goût de miel au reflet de Sud.
Septembre 2023
10 jours
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Publié le 4 octobre 2023

Una luna di miele in Puglia


Une lune de miel afin de danser un paso doble entre deux mers, deux étés, deux processions. Dans un pays de contes et légendes où de drôles de maisonnées de pierre comme des pions d’échiquier, piquètent la campagne.

C'est un pays d’une noble élégance où le temps, un soir, déposa un souffle d’éternité. A l'ombre d'un feuillage sombre, il posa son fardeau et s'endormit . Le vent chemine à travers les haies d’honneur des figuiers de Barbarie sans se piquer, sans se presser. A lui la majesté des oliviers aux reflets d’argent, la lenteur de leurs croissances, leurs troncs tordus et magnifiques.

C'est une Terre ivre de lumière, encore isolée, encore méconnue. Blancheur éclatante des villages perchés, mondes chaotiques du dédale des ruelles. Septembre est de miel, dans la fraicheur du soir, le silence est bienfaisant.

Un très vieil olivier - Cathédrale de Monopoli, toute de marbre vêtue 

Les semelles aux vents , le nez en l'air, nous arpentons les villes d’églises en chiese d’une insolente beauté. A chaque église, un nouvel émerveillement. Nous avons oublié leurs noms mais pas leurs couleurs, pas leur parfaite harmonie.

Paradis des Vespas et escaliers 

Dans ce Sud presque intact le linge sèche aux balcons comme des fanions colorés. Nous avons pris le temps de ne plus bouger, ou très doucement afin de ne pas bousculer la paresse des chats. Siroter des cafés leccese au lait d'amande aux terrasses. Et dans le clair obscur d'un début de soirée, écouter les quantiques s'échapper de la chapelle du village.

Chat du cimetière de Lecce - Tragédy, ange gardien du trullo

Un pays fait pour danser, entre l’Adriatique et la Mer Ionienne. Le talon aiguille de la botte éclabousse cette fine écaille de terre. Monde de marins, villages à flanc de falaises, frémissement d'un vertige bleu-vert.

 Polignano a Mare

Evidemment, se restaurer d'une cuisine les plus savoureuses du monde au goût de paradis. Les pasticciotto, ces fameux petits gâteaux de pates sablés garnis de crème sont la fierté de la région du Salento.

Pasticciotto et café -Burrata et beignets de figues confites
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Publié le 16 octobre 2023

SOLETO

Nous arrivons dans la lumière filtrée d'une fin d'après midi. Sur la route, des oliviers aux troncs noueux délivrent un message de passion mêlée de respect. Hélas, nous ne pouvons nous y arrêter. Nous avons déjà pris du retard depuis Bari. Et un accident sur l'autoroute stoppe la circulation presque une heure. Enfin nous arrivons, nos hôtes charmants ne parlent pas français, nous pas italien. Mais avec des bribes d'anglais et d'espagnol, nous arrivons à communiquer. Notre appartement est cosy, la terrasse toute à sa paresse, me rappelle des escapades à Essaouira. L'air du soir, les figuiers, le calme, le linge étendu sur les fils. "On dirait le Sud" comme le chantait Nino.

Le Salento est situé dans le Sud des Pouilles. Sa capitale Soleto, n'offre que peu d'intérêt sauf celui d'être un point central pour rayonner. Maisons cossues aux volets clos, frontons écaillés, Soleto révèle un passé prospère. Une ville aux parfums d’antan d'un romantisme suranné.

Un peu déboussolés, nous mettons au défi Google Maps de nous trouver une pizzeria proche. Toute la poésie de Google se débride dans les ruelles endormies. Il s’y promène encore quelques chats errants, aussi maigrelets que leurs ombres fugaces. Lassée de tourner en rond, nous mettons notre destin affamé entre les moustaches de quelques minets. Conclusion. Suivre les chats des rues est bien plus efficace que Google Maps. Voilà enfin nos premières pizzas.

On dirait le Sud 

Au matin, même si le ciel n'est pas azurément bleu, nous nous adaptions vite au tempo du Sud. Vivre sur la terrasse, prendre un café et ses pasticerria sur la place ombragée. Les mamas en tablier fleuris et cabas à la main, tiennent des conciliabules. Chacune nous indique la minuscule et très belle chapelle peinte Santo Stefano.

Sur la place ombragée, les papys assis en rang d'oignons refont le monde. Comme une image d'Epinal, un cliché bien réel que nous retrouverons tout au long du voyage.

Nous croisons la route d'Elio. Coiffeur ténor aux cheveux d'argent, il créa des ciseaux magiques, qui en plus de couper, ce qui est la moindre des choses, affinent et façonnent les cheveux sans les vider. Wouah. Chapeau Maestro !

Et Toujours sous la bénédiction du Padre Pio. Son sanctuaire est à quelques 400 kilomètres au nord, à Pietrelcina. Un peu juste pour cette étape. A peine arrivés que déjà se profile un prochain séjour !

Il règne comme comme un air du Far West oublié. Des mazets envahis d'épines. Des routes filant droit sur le lendemain. Diego n'y prête que peu d'attention, toute sa concentration focalisée sur la conduite rock'n'roll à l'italienne. J'avoue humblement avoir fermé les yeux et prié la Santa Madre quelques fois. Les italiens ignorent simplement le code la route, les lignes blanches, stop ou autres panneaux ne sont que des décorations de principe.

Un air de Far West spaghetti 
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Publié le 13 septembre 2023

A la croisée des chemins 

Comme un géant aux pieds d’argile, la Basilicate s’abime doucement. Elle est la cheville oubliée de la botte, la malléole. Au sud des Pouilles, au nord de la Calabre, à l'est de la Campanie. Nous sommes venus, attirés comme des phalènes aux réverbères pour ces ravins d’argile, ces badlands, - terra cattiva -. Dans ces mauvaises terres aux faux airs de Far West spaghettis, les villages perchés dansent dangereusement aux rythmes des calenchi, les falaises d’argile, et des voyageurs aux pas sages. Routes solitaires des cités oubliées d'un monde en furie, à l'image de navires échoués aux sommets des collines. Nous avons rencontrés le Sud des romans, des vieux films, des fantasmes. Cité fantôme, villages endormis, ville de grottes. Et toujours au détour d'un chemin, la beauté baroque d'une église. Madone et saints aux visages dévastés. Magnifique. Tragique. C'est un beau pays, qui mérite plus qu'un détour. L'envie d'y revenir s'inscrit dans chaque mot..

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Nous arrivons peu avant midi à Pisticci. Braves touristes de bonne foi, nous tournons pour trouver une place dans le dédale des ruelles. Diego cherche un disque bleu pour le stationnement, ce sera un bout de papier bleu griffonné avec l’heure d’arrivée. 12 heures carillonnent les cloches de l'église. L'heure de déjeuner, de s'arrêter, de vider les rue de ses habitants. Les rideaux de fer des commerçants se baissent dans un dernier bruit métallique.


Un cafetier nous apporte une bière. Je demande une cupa de vino blanca. Il n’a que du Martini. Va pour un capuccino. Chacun rentre chez lui, la cité se vide avant avoir fini bière et capuccino. Nous laissons Pisticci à sa sieste. Quelques passants nous salue d'un "Hello".


Un peu de fraicheur et sérénité au cœur de l'Église Mère des Saints Pietro et Paolo.

Peu importe nos convictions religieuses, les églises nous invitent à la contemplation. Une beauté infinie se dégage de ces pierres ancestrales. La patience des artisans, la foi du peuple, les prières. Ces églises belles comme un dimanche de procession, ouvertes à qui veut bien y entrer, s'assoir et de poser un instant. Nous en visitons des dizaines, et à chaque porche franchi, à chaque pas, nait un nouvel émerveillement.

Seuls sur la route. L'horizon offre en partage ses figues de Barbarie. Le ciel infiniment bleu, le vent chaud et sec. Les ravines formées d'argile et de sable, de saisons sèches et pluies violentes sculptent le paysage de larmes douces d'argent. Au sommet des collines, les villages blancs nous renvoient l'illusion de sommets enneigés.


CRACO 


Fantasme des villes fantômes, nous avons quelques ruines hantées -ou pas- en mémoire. Beaucoup dans l'ouest des USA. La plus merveilleuse se situe aux portes de la Vallée de la Mort en Californie. Mais qui oserait comparer l’Italie millénaire au pitchounet centenaire de la ruée vers l’or et de ses quelques baraquements de bois ?

La route des ravins d’argile contourne les villages isolés. Chaque hameau nous transporte dans une histoire, un autre temps. Lorsque le temps remonte au 6eme siècle avant JC, nous arrivons à Craco. Au détour d’un virage, la cité nous observe comme elle le faisait déjà au moyen âge. Je distingue une ville de pierre aux contours imprécis. Comme un dessin d’enfant dans le ciel. Un nouveau virage et les contours efflanqués se précisent. Superbe bastion médiéval sorti droit de l’enfer. Fenêtres borgnes, portes murées, palazzi dévastés. Craco fut une forteresse en d'autres siècles, un centre stratégique militaire. Ville phare de l’Italie du Sud.

Dans le vent chaud de septembre, je regarde ses murs lépreux, prêts à dégringoler de leur colline d’argile, comme un vulgaire château de sable. Silhouette effrayante d’un passé glorieux. Puissance et décadence. Glissements de terrain, malaria, peste, et ce sublime bleu des cieux célestes des églises, qui a la particularité d'éloigner les moustiques, est juste plombé d'arsenic. En 1963, les derniers habitants fuient, ou sont délocalisés. Craco, la ville forteresse, la sublime sombre dans l'oubli. Pillée, elle est aujourd'hui inscrite par l’ONG « Fond mondial pour les Monuments » à la liste des sites en péril et à sauver. Que deviendra-t-elle ?

Ma première sensation fut une émotion brute, presque palpable. Cette cité si ancienne ne peut être anéantie. La storia gravée dans les murs, les tombes. Je ne visite pas le village - payant avec un guide et un casque – seulement un détour sur le coté. la storia raconte que le corps momifié de San Vincezo repose dans la Chiesa Madre San Nicola. Trois immenses croix de bois sont plantées là. Est-ce l’ultime décor de la Passion du Christ de Mel Gibson ou de Qantum of Salace ?

Une bande d’étourneaux s’envole en un seul battement d’ailes. L’imagination s’emballe. le mystique des lieux, l’atmosphère si étrange.

Presque 15 heures, le soleil cuit la terre de ses rayons. Je réintègre mon siècle et mon mari tout neuf. A ses côtés un minuscule minet de gris vêtu tente par mille facéties de se faire adopter. Je ne parie pas cher de sa peau.

ALIANO 

Pour Carlo Levi, l’auteur emblématique du roman « Le Christ s’est arrêté à Eboli ». Ainsi parlaient les paysans de Gabliano. Carlo Levi qui fut en résidence forcée de 1935 à 1936 raconte le quotidien sordide de ses habitants. Eboli, 300 km au nord, marque cette frontière imaginaire de la civilisation et du sud misérable.

Bientôt 17h, le village se réveille doucement de sa léthargie. Les hommes en rang d’oignons sur les bancs, palabrent en nous regardant passer. Dans les ruelles, des femmes vêtues de noir posent comme modèles de photos argentiques. Nous passons par la chiesa. Fraiche et silencieuse. Si le Christ s’est arrêté à Eboli, le temps s’arrête à Aliano.

Le cimetière est une jolie enclave, ombragée et apaisante. La tombe de Carlo Levi est simple une dalle face aux oliviers, à la plaine. Dessus, des cailloux dédicacés, une fleur prête à s’envoler, petits mots déposés. Simplicité et respect.

Ultime étape sur notre route, le soleil s’enfuit vers l’ouest. Nous délaissons le village de Tursi au profit de la très belle église romane Santa Maria d'Anglona. Le paysage prends des allures de Badlands du Dakota du Sud, le cammino serpente et grimpe je ne sais où. Encore un bon plan de Google Maps.

Je voudrais m’arrêter à chaque virage pour photographier cette terre à nue, ces coulures de glaise comme un gâteau pas cuit. Des couleurs d’or et de cendre. Je me dis que je prendrai des photos au retour. Que nenni.

Un petit air des Badlands au Sud Dakota

Bien au-dessus du monde le monastère. Un immense parking à nettoyer, nous arrivons après la fête. Que reste-t-il ? Un point de vue sublime. A mes pieds un ravin s'endort, au loin des cultures. Dans la Chiesa, trois jeunes sœurs vêtues de blanc et bleu marial récitent une prière.

Je sors sur la pointe des pieds. Sur le coffre de la Jeep, Diego étudie la carte Michelin. Il est déjà tard, Hélas, le cammino si merveilleux de la montée restera souvenir. Une autre route, droite et sans nul ravin fragile nous ramènera dans notre trullo.


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Publié le 7 novembre 2023

Dans les méandres du temps

La Basilicate, la belle du Sud aux villages blancs perchés révèle une beauté sauvage, âpre et fragile. Il suffit parfois de gratter la boue pour que de l'ombre surgisse la lumière. Et de cette lumière, l'image de notre plus profonde humanité. Une mémoire ancestrale résonne, tonne à l'approche Ma Terra, - devrais l'écrire ainsi ? - Une ville qui murmure a nos âmes blessées un secret d'éternité.

Sur le plateau calcaire des Murge, dans le canyon du fleuve Gravina, la ville surgit comme une onde de choc. De ses couleurs blanches et grises, elle se coule dans la ravine, dans le ciel. Comme sortie de cette terre d'argile, façonnée par des milliers d'années de pluies et de civilisations. Des passages secrets, une tour de Babel inversée. Des escaliers mènent sur une terrasse ou un mur écroulé. Des venelles sans issues aux détours des églises. Des escaliers, encore et encore. Une ville minérale d'une beauté à l'état brut.

Diego l’a inscrite dans les visites et moi je me laisse mollement guidée sans savoir où je vais, ce que je vais découvrir. C’est parfois mieux ainsi. Il nous faut dépasser la laideur des barres d’immeubles, tristes vestiges des années 1950. Passer dans les ruelles désertées de midi, aux volets clos et linges claquant aux fenêtres. Au mitan de la journée, la ville se calfeutre, se replie sur elle comme une boule chat en mode hiver.

Dans un brouhaha discret et ouaté nous arrivons aux portes de la ville fouillie. C'est un tour de passe- passe, une parfaite illusion, je ne sais si Matera est sur une butte ou dans une ravine. D'un promontoire nous embrassons du regard la cité troglodyte creusée dans un dédale d’ombres et de pierre. Au loin, les sassi, les grottes dans lesquelles vivaient encore la population dans les années 1950. Dans son très beau roman "Le Christ s'est arrêté à Eboli" Carlo Levi raconte sa visite en 1935. Des grottes, des habitations entassées les unes sur les autres, des échelles en guise d'escaliers. Ni eau courante, ni électricité. Et la pauvreté indicible des familles vivant dans une même et unique pièce en compagnie de leurs chèvres, cochons et poules. Des marmailles d'enfants dénutris encore ignorant la belle destinée de Matera . Les uniques portes ouvertes sur la noirceur des habitations, et certaines sans ouverture, ne possèdent qu'un seul passage dans la paroi supérieure. Ce fut la honte de l'Italie, la pauvreté du Sud étalée au grand jour. Alors il fut décidé de construire les barres abjectes mais pourvues d'eau courante et d'électricité et ainsi reloger les habitants. Délocalisés, dépossédés de leurs traditions, les materani balaient peu à peu les scories de la cité éternelle pour la réinvestir dans années 1970.

Nous avons le temps de déambuler, de déjeuner, de nous perdre dans un dédale de venelles. Je crois que nous sommes venus nous y perdre, sans le savoir. L'espace semble être soumis aux règles sacrées des vieilles pierres. Spiritualité des lieux sacrés, la ville demeure silencieuse. Je reste magnétisée par cette ville ivre de lumière, folle de vivre à nouveau après tant d'années de misère et d'abandon. Elle est bien plus que beauté. La rumeur du vent raconte que Matera est une des plus anciennes villes du monde, dans le sillage de Jéricho, Alep ou Damas. Qu'est ce qu'un après-midi ? Une poussière d'éternité. Nous n'avons rien visité, ni sassi, ni églises rupestres. Promeneurs égarés d'un belvédère à la terrasse d'un café, simplement propulsés dans cet hallucinant labyrinthe.

Que pensent les personnes nées ici dans l'extrême pauvreté, de voir tous ces touristes habillés de blancs et belles couleurs arpenter les rues pavées en se régalant de délices glacés ? De leurs sassi transformés en hébergements atypiques ? Certains de ces hommes et femmes vivent encore et témoignent d'un passé à vif.

Figues et linges sèchent au soleil tandis que le vin patiente gentiment

Comme beaucoup d'enfants, je creusais la terre pour en voir le centre. Traverser les flammes de l'enfer et ressortir en Chine. Mais je crois que le centre la Terre est simplement ici.

En 1993, Matera fut inscrite au Patrimoine Mondial de l'Unesco, en 2019, capitale européenne de la culture. Pourtant la même année des torrents de boue ocre dévalent les rues à la vitesse de chevaux au galop. Mais la presse se focalise sur Venise, à nouveau les pieds dans l'eau. L'histoire se répète inlassablement, le Sud semble encore oublié.

Dans le labyrinthe de pierre

Nous quittons à regrets la ville de pierres et de grottes. Sur la route des carrières coupées à blanc. Des murs de cubes empilés, découpés parfaitement, patientent. Le soleil s'efface gentiment.

Septembre est de miel et "Mourir peut attendre" …dit James Bond en 2019.

Matera offre un décor hors normes pour le cinéma. Beaucoup de films ont été tourné ici, les plus connus sont "La Passion du Christ " de Mel Gibson en 2002 et « L’Évangile selon Matthieu » de Pier Paolo Pasolini en 1964.

Ivre de lumière