Par TO
Parti de Skogar situé sur la côte Sud, je suis parvenu à Hveravelir, au Nord, en un peu plus de 10 jours de marche. Avec de vrai morceaux d'aventure et de chondropathie dedans.
Du 19 au 29 juillet 2017
11 jours
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19
juil

L'itinéraire emprunté, la liste du matériel ainsi qu'une vidéo sont à retrouver à la fin du récit.

Le bus nous dépose, quelques randonneurs et moi, à Skógar, aux alentours de midi.

L’impressionnante chute d'eau de Skógafoss qui gronde non loin de là doit certainement justifier le grand nombre de voitures garées sur le parking d'un bled pareil, mais la vue des myriades de petites taches colorées, autant de touristes perdus dans le crachin, ne me donne pas envie d'approcher de la cascade outre mesure.

C'est un drôle de sentiment qui me prend lorsque j'ai finalement arrangé mon sac comme je le voulais puis équipé mes affaires de pluie. Je me retrouve complètement anonyme à suivre la foule qui monte observer Skógafoss du haut du promontoire, car le début de ma traversée emprunte ce même chemin. Je n'ai pas spécialement fantasmé mon départ - moment que l'on pourrait s'imaginer empreint de symbolisme épique - mais tout de même, cet envol manque un peu de panache.

Dans l'indifférence générale je me lance un «Bon bah plus qu'à y aller j'imagine» puis j'attaque le sentier qui remonte quelques heures durant la rivière Skógá et ses multiples chutes d'eau. J'évolue encore au cours de la première heure de marche parmi les promeneurs qui auront eu la bonne idée de s'éloigner de la masse pour aller découvrir les cascades nichées en amont de la rivière, toutes aussi belles et bien moins fréquentées que Skogafoss.

Deux des douze chutes incroyables de la rivière Skógá.

Je me familiarise avec mes vêtements de pluie. Quelques heures de marche dans ce crachin venteux m'auront suffit pour comprendre comment ajuster chaque couche en fonction du vent, de la température et de la force de la pluie sans se transformer en étuve ambulante ou à l'inverse, sans geler.

Bientôt je ne croise plus personne. Entre deux rafales la brume se dissipe parfois le temps d’apercevoir un bout des calottes d'Eyjafjallajökull et de Mýrdalsjökull entre les quelles le sentier se dirige, laissant derrière la Skógá et ses chutes.

Je cesse de suivre la rivière -à gauche- et remonte vers le col enneigé.

Avec l'altitude, le vent forci et la neige recouvre maintenant en grande partie le large col du Fimmvörðuháls . Ce qui était un crachin irlandais se transforme en rafales glacées et pluie modérée. j'aime ça. Ça paraît bête à dire mais je me rend compte que mon matériel fonctionne. Les chaussures de trail légères sont suffisamment chaudes malgré les pieds exposés à la neige et le vent. Le pantalon imperméable rempli parfaitement sa fonction, que dire de plus. La veste gore-tex pro trois couches avait intérêt à être étanche vu son prix et la casquette équipée sous la capuche m'assure le visage au sec grâce à la large visière.

De plus j'ai sorti une de mes armes secrète pour les mains : les gants néoprène. Oui des gants de plongée. Ayant eu la flemme d’acheter de chers et hypothétiquement étanches sur-gants, j'ai opté pour deux paires de gants. Une pour le froid sec et l'autre pour la pluie. Et, les ayant équipés depuis une heure déjà, ils se sont mouillés mais je garde les mains relativement au chaud. C'était pour le coup assez risqué comme pari puisque je n'avais eu aucun retours sur la pertinence d'un tel choix, je tenais le tuyaux des glaciéristes sans trop savoir si l'astuce fonctionnait aussi au bout d'une journée sous la tempête... Enfin bon, j'ai tout de même eu froid aux mains au bout d'une après midi à évoluer dans ce fort vent, mais j'ai néanmoins gardé toute la sensibilité au bout de mes doigts . Et surtout, j'ai pu garder ma deuxième paire de gant polaire bien sèche à l'abri. C'est donc loin d'être parfait mais c'est amplement suffisant pour une paire de gants à 15 balles chez Décathlon.

Le sentiment que me procure le fait d'évoluer confortablement dans cette joute climatique me fait pousser des ailes. Dans le brouillard, je double Móði et Magni, les deux cratères frères apparus au cours de la fameuse éruption de l'Eyjafjallajökull qui avait cloué au sol les centaines d'avions du trafic aérien européen en 2010. La neige recouvre les coulées de lave toutes récentes, permettant de couper à travers ces champs de roches noires sans tailler en morceaux ses belles chaussure neuves. Et ça c'est chouette.

Les cratères pris sous la neige au col.

J'attaque alors la redescente vers la vallée de Þórsmörk où je compte passer la nuit. Avec la perte d'altitude le vent se calme, tout comme la pluie, et je peux enfin apercevoir un des paysages les plus grandioses qu'il m'ait été donné de contempler. Au premier plan apparaît Morinsheidi, un plateau dont les flancs pris dans les brumes donne le sentiment d'évoluer en plein ciel. Au second plan... Godaland. Je vous laisse traduire.

Redescente vers Thorsmork. 

Ciel gris, roche noire, mousse verte, brume blanche.

Nez rouge.

À l'instant où j'ai posé mes yeux sur cet endroit, encore secoué par quelques rafales glacées récalcitrantes, mon esprit a formulé ces mots précis : «Ce pays. C'est n'importe quoi.» Je vous assure que ça ne manque pas de spontanéité.

Le plateau de Morinsheidi.
Godaland.
Quelques gorges abruptes plongent dans la vallée. 

Motivé par l'élan poétique précédent, je rattrape alors quelques randonneurs sur le plateau... Ha... la fin du monde n'a pas eu lieu ? Bon. En arrivant dans la vallée quelques bouleaux nains se sont fédérés en une sorte de bosquet vaguement étendu. Appelons ça une forêt. Pour être sympa.

La vallée de Þórsmörk.
Arrivée en fond de vallée. 

À peine arrivé en fond de vallée, je tombe sur un espace dégagé parmi les buiss.. les arbres. Appelons ça une clairière. Je suis debout depuis 36h. J'ai posé le pied en Islande le jour même à une heure du matin puis j'ai passé une étonnante nuit blanche à attendre le bus de sept heure qui m'a déposé à midi au départ de ma traversé.

Je ne suis pas fatigué. Il pleut toujours. À demain.

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20
juil

Des tentes ont rejoint la mienne durant la soirée. Rien ne bouge. Il ne pleut plus mais la brume s'accroche toujours aux relief déchirés de la vallée. Il est sept heure du matin et il est temps de partir.

L'itinéraire passe de l'autre côté de la vallée de Þórsmörk, au Nord Est, et pour rejoindre l'autre rive, une seule solution : traverser les bras de la rivière qui coule en son centre. La vallée étant un haut lieu de la randonnée en Islande, deux des trois bras principaux de la rivière glaciaire sont équipés de passerelles amovible. Mais pas le dernier.

La vallée et Mýrdalsjökull sous les nuages.

Voilà l'occasion de sortir mon arme secrète numéro deux ! Des chaussons néoprènes. Contrairement au bilan mitigé des gants, les chaussons sont parfaits. Ils adhèrent au cailloux grâce à leur revêtement, ils gardent les pieds au chaud dans une eau glaciale, ils ne pèsent rien, ne prennent pas de place et ne coûte pas grand chose. Et pour peu que vous traversiez un petit gué avec chance ils agiront comme des bottes en caoutchouc car l'eau ne sera pas suffisamment haute pour entrer via la cheville. Le seul aspect pénible que je leur ai trouvé, c'est qu'il ne sèchent jamais.

Les chaussons aux pieds, les chaussures accrochées à la ceinture ventrale, les chaussettes dans les chaussures, le collant remonté jusqu'au cuisses, un bâton dans chaque main et c'est parti pour le premier gué de la traversée. Haha. Facile.

Juché sur une passerelle amovible.

Je passe devant deux refuges, les randonneurs font leur sac. Je ne m'inquiète pas trop de l'optique de devoir marcher parmi tous ces gens, ils iront tous dans le sens contraire.

En effet, je m'engage sur une classique (le mot est faible tellement ce sentier est fréquenté) du trek islandais qui se parcours habituellement en sens inverse (du fait de la dénivellation négative). Le Laugavegur. Partant de Landmannalaugar plus au Nord Est, il atteint Þórsmörk en 54 km de "sentier-carte-postale" à travers le Fjallabak. C'est un peu le GR 20 Islandais, en terme de réputation s'entend. Il est bien évidement beaucoup plus court et bien plus facile. Ce qui explique la bonne centaine de personne que je vais croiser en sens contraire aujourd'hui...

Je marche seul ou presque les trois heures suivantes. En quittant la vallée de Þórsmörk par le versant opposé, on quitte également ses petites forêts de bouleau qui bientôt ne sont plus que buissons éparses puis disparaissent complètement pour laisser la place au sable brun puis noir, aux rochers et à la mousse. Je passe un deuxième gué sans encombre puis je me laisse guider par le sentier. Quelques moutons vagabondent ça et là. Ils ne me lâcheront plus. Où que vous soyez en Islande tournez la tête. Ces deux ou trois tâches blanches là bas ce sont des moutons. Oui même au sommet de ce volcan. Oui même dans ce désert de roches volcanique. Oui même sur ce glacier. Enfin non peut être pas sur ce glacier. Vous m'avez compris.

En s'éloignant de la vallée.
Mes compagnons de voyage et Tindfjallajökull au second plan.

Il ne pleut pas ce matin mais il vente. Fort. Très fort. De face. J'avance peu dans le sable et ce dernier se fait une joie de venir se loger sous mes molaires. Aux alentours de midi, au milieu des paysages tantôt apocalyptique tantôt génésiaque mais toujours fantastiques, je me rend compte de la véritable échelle de ma carte aux 1 : 100 000. (l'échelle est quatre fois plus grande qu'une carte IGN classique aux 1 : 25 000). Ces lieux sont immenses. Je me pensais à un endroit, j'en suis éloigné en réalité de plus de 10 km. Je commence à comprendre qu'il va m'être difficile d'atteindre le but (pourtant raisonnable !) de la journée : le Lac d'Álftavatn.


La lange glaciaire d'Entujokull se détache en fond. 

Sur les coups de quatorze heures me voilà arrivé à la montagne d'Hattafell au moment même où la pluie se met à tomber. Je continue sans broncher. Le vent de face forci, gonflé par la pluie. La vache ça envoie. J'ai froid, je me fait plier en deux par le vent. J'attaque la traversée de l'immense plaine glaciaire Mælifellssandur, déterminé à écourter cette situation et pour ce faire une seule solution : avancer jusqu'à de plus accueillantes contrées. Le couple de randonneurs que je suivais depuis une demi heure décide d'une autre solution : Malmenés par les éléments, ils font demi tour en direction du refuge après avoir tenté de s'abriter en vain. Du périple, ce fut la météo la plus éprouvante.

Traversée de Mælifellssandur, vaste plaine glaciaires de sable noir, sous un vent à décorner un bœuf.

Le vent se calme enfin après ce qui m'a semblé être une éternité et je parcours les derniers kilomètres restants en direction d'Álftavatn sous une pluie légère.

La montagne Stórasúla et la mousse fluorescente si particulière à l'Islande. 

Au détours du quatrième gué de la journée j'aperçois enfin le lac, son refuge et la douzaine de tente plantée à côté. Boarf. Très peu pour moi. Je décide de m'éloigner de quelques centaines de mètres du sentier afin de bivouaquer sur la rive d'un ruisseau. L'idée était bonne et l'occasion trop belle pour les moucherons des Highlands de venir me dire bonjour. Je crois bien que j'ai préféré me faire violenter par la météo que de me faire harceler par ces stupides créatures qui prennent un malin plaisir à venir visiter les orifices de votre visage.

Il est dix-neuf heures et je suis fatigué. Il pleut toujours. À demain.

21
juil

Je me lève tard ce matin car, à la vue du ciel toujours couvert, j'ai la flemme. Il est déjà huit heure lorsque je repars et les quelques randonneurs à effectuer le Laugavegur dans le même sens que moi sont déjà partis lorsque je parviens au refuge. Je les vois cheminer au loin, montant peu à peu dans l'épaisse couche de nuage toujours présente comme une chape de plomb sur nos têtes. Le jeu du matin consiste donc à les rattraper un à un. À ce jeu butor je prend goût, tant et si bien que je fini par mettre les pieds dans un torrent, pensant pouvoir traverser au sec sans avoir à mettre mes chaussons néoprènes glacés, pour avoir à gagner du temps.

Les montagnes du Jökultungur, au lever.

Malgré les deux piscines que je traîne à chaque pied et le temps couvert, il fait étonnamment bon car le vent n'est pas encore de la partie. Je me surprend donc à marcher en T-shirt un petit moment, ma bonne allure et le dénivelé positif me permettant de rester chaud.

La vue sur le lac est quelque peu bouchée, c'est bien dommage car il s'agit de l'un des points de vue emblématique du Fjallabak.

Le sentier s'élève dans les nuages et prend pied sur le complexe volcanique et glaciaire entourant le refuge d'Hrafntinnusker. La zone est complètement perdue dans le brouillard, exposée à un fort vent, et presque entièrement enneigée. Quelques fumerolles et sources d'eau chaude ponctuent le site de couleurs et de bruits étonnants. Du tout se dégage une ambiance folle lorsque le brouillard laisse entrevoir le temps d'une poignée de seconde l'ampleur des lieux. Cependant, bien que j'ai pu rattraper les marcheurs cheminant dans le même sens que moi, c'est une véritable procession en sens inverse qui s'instaure. Je déteste ça.

L'eau bouillante ruisselle et forme de nombreux tunnels à travers les névés.
Les montagnes du Kaldaklofsfjöll sur ma droite.

Je parviens alors au refuge d'Hrafntinnusker, perché sur un flanc de volcan, entouré de neige et d'obsidienne aussi noire que brillante. C'est ici que je dois quitter le Laugavegur qui m'emmène trop à l'Est. Pour atteindre la moitié Nord du pays il me faut emprunter l'unique pont sur la rivière glaciaire Þjórsá et ce pont se situe bien plus à l'Ouest que ce vers où mon cheminement actuel m’emmène. Exit le Laugavegur et ses caravanes de touristes. À partir de maintenant je ne suivrais plus aucun chemins établis, je vais tout faire à la carte et à la boussole, adaptant ma progression en fonction de la topographie qui se découvre devant moi.

Je laisse donc tout ce beau monde se piétiner les uns les autres et j’infléchis mon itinéraire Nord Ouest toute ! Je n'ai pas la moindre idée de ce qui m'attend à part des descriptions ponctuelles grappillées sur le net. Aussi j'ai dans l'idée de prendre un bain dans des sources d'eau chaude que ma carte au 1 : 250 000 indique un peu plus loin mais dont je ne sais rien. J'ai toujours les pieds trempés et maintenant frigorifiés à cause du vent et de la neige et n'ayant pas pris de douche depuis 4 jours, je rêve de ce bain.

C'est avec cet objectif en tête que j'attaque la redescente du volcan. Je suis dans ce qu'on appelle un jour blanc. Le brouillard et la neige au sol se confondent pour ne former qu'une seule et unique masse blanchâtre. Par chance, peu de temps avant que je quitte le sentier, un véhicule 4x4 de ravitaillement est venu de par la direction générale dans la quelle je vais. Je n'ai même pas à sortir la boussole ni le GPS et je me laisse guider par les traces de roues dans la neige pour sortir du plafond nuageux.

Merci les traces de roues. 
Le Sléttahraun, ancienne coulée de lave, une fois redescendu du volcan.

J'aperçois enfin, dans le plus austère des décors, les panaches de vapeurs s'échappant de ce que j'espère être les sources d'eau chaude. Je vous laisse imaginer ma terrible déception lorsque je comprend que la carte indique les zones géothermique et les « hot pot » indifféremment par le même pictogramme. Il y a bien de l'eau chaude ici mais elle ruisselle sur un sol boueux. Impossible de prendre un quelconque bain ici. Je prend donc sur moi et je continue vers le Nord Ouest.

La vapeur déstructure les névés d'une manière chaotique ajoutant à l'ambiance cataclysmique du lieu. 

Je traverse d'anciennes coulées de lave grisâtres me rappelant un lieu fort mal fréquenté et, une foi la patrouille d'Orcs passée, je franchi le large gué de la Markarfljót afin de remonter sur Reykjadalir, le versant opposé. Un véhicule 4x4 passe à côté de moi et le conducteur, m'imaginant sans doute perdu dans le brouillard, ralentit puis me fait un signe de main avec l'air de dire « tout va bien ? ». T'inquiète poto, je kiffe.

Le Möldör (version nordique du Mordor).
Le gué, avant de remonter vers le point culminant qui m'offrira enfin une vue sur la suite. 

J’atteins un point culminant qui me permet enfin de voir où je me dirige. Il me faut m'engager dans un vallon s'orientant au Nord Ouest et suivre la rivière Dalakvisl qui y coule jusqu'à la plaine distante de quelques kilomètres. Ce que je fait. La rivière se termine sur une belle cascade et je m'éloigne alors de son lit pour aller toujours plus à l'Ouest.

Au Nord Ouest toute ! En suivant le fond de vallon. 
La cascade de la Dalaksvil. 

En sautant du bord d'un ruisseau à un autre je discerne tout à coup une belle empreinte de pas fraîche dans la mousse, juste à côté de l'endroit où j'ai franchi l'obstacle. Étant loin de tout chemins, la chose, aussi prosaïque soit elle, me laisse songeur l'espace d'un instant. Instant suffisamment long pour que je remarque que le petit ruisseau franchi forme une belle bassine d'un gros mètre cube, le volume parfait pour prendre un bain...

Prendre un bain. J'en rêvais encore il y a quelques heures et je m'étais résigné à passer une nouvelle nuit dans ma crasse. Il est tôt mais l'idée de pouvoir dormir lavé me cloue sur place. J'hésite une minute durant puis je cède.

je plante la tente aussitôt puis je me jette nu comme un ver dans la bassine absolument glaciale. Le savon ne veut pas partir correctement avec cette eau douce, je suis contraint d'y replonger à deux reprise. Je n’emmène jamais de serviette et chaque vêtement que j'ai enlevé doit pouvoir être remis sec. Une seule solution pour moi : attendre de sécher en plein vent. Heureusement avec un vent pareil ce fut relativement court.

Le bivouac et ma baignoire 5 étoiles à droite. 

Une foi rhabillé et les tremblements calmés, un bout de ciel bleu apparaît au dessus de ma tente. Du ciel bleu ! Ça me paraît tellement incroyable que je cours prendre une photo. Un peu au dessus du bivouac j'aperçois une cascade que je n'avais pas remarquée en m’arrêtant, je monte donc la voir le soir. Il s'agit de Rauðfoss.

La cascade rouge dont le cours supérieur, entièrement teinté d'ocre, prend sa source dans une grande marmite rouge...

Finalement je ne regrette pas de m'être arrêté si tôt.

22
juil

J'ai bien dormi cette nuit malgré le vent. Il est encore tôt lorsque je commence à marcher car j'ai été motivé par une vision bienheureuse. Le ciel gris se déchire en long lambeaux brumeux, laissant apercevoir de temps à autre un bout d'azur.

L'environnement dans le quel j'évolue ce matin est bien différent des jours précédents. 

J'ai pour objectif aujourd'hui de passer le pont de la Þjórsá qui me permettra de cheminer à nouveau plein Nord. Je reprend mon avancée vers le Nord Ouest en longeant une piste qui, selon ma carte, se situe 3 à 4 kilomètres plus au Nord. Le paysage se transforme, il s'étire et s'allonge, il s'adoucit. Une végétation herbacée recouvre parfois par endroit le sol, en plus de l'habituelle mousse. Les distances semblent elles aussi s'allonger. Traversant une sorte de plateau surplombant la plaine par la quelle la piste passe, je louvoie entre les points topographiques qui peinent à se montrer remarquables. Tout est arrondi et lointain, mes points de repères évidents étant distants de 10 à 20 kilomètres.

Dur Dur de s'orienter uniquement à la carte par ici. 

Au bout de quelques heures de navigation dans ces espaces déconcertants j'estime que je me suis assez rapproché de la route pour pouvoir la rejoindre en bifurquant très exactement ici... Bingo la voilà un peu plus bas. Il me faudra passer au delà pour continuer toujours plus au Nord Ouest mais pour le moment je vais pouvoir brancher le pilote automatique et la suivre sur une demi douzaine de kilomètres. La plaine dans laquelle j'avance à présent a un véritable goût de désert, les coups de soleil en moins. Cependant l'astre solaire perce suffisamment pour que gants, bonnet et veste viennent prendre congé au fond du sac.

Parvenu dans la plaine, on discerne la piste sur la photo de gauche. 
En regardant vers l'Est. 

Des bus, j'en croise deux. Des 4x4, une bonne douzaine. Des motos.. ? Ha oui, cinq. Tout ce beau monde roule plutôt vite sur ces pistes cabossées et poussiéreuses mais la fréquentation confirme qu'il s'agit d'un axe important... en effet c'est la route qui mène à Landmannalaugar, le départ du fameux trek Laugavegur mais aussi les sources d'eau chaude sauvages les plus connues du pays. Une mère de famille s'arrête même dans son 4x4 de location pour me demander si c'est bien la bonne route pour accéder à Landmannalaugar... Elle n'imagine pas un instant que je puisse venir d'ailleurs, bien évidement pensez y deux secondes : si je me trouve sur cette route, dans ce sens, alors c'est forcément que je viens de Landmannalaugar, non ? et donc que je viens de me bouffer 40 bornes de piste poussiéreuse et ennuyante. Elle me demande même si c'était bien... sans même que je lui dise quoi que ce soit. Oui tu es sur la bonne route, bonne journée.

Bon la piste me gave, je coupe. Il me fallait attendre de dépasser les massif montagneux de Valahnúkar et Valafell qui me barraient la route au Nord et je les avaient presque contournés entièrement mais je décide tout de même de couper par les quelques relief restants. Après une remonté un poil à l'aveugle et sur un coup de tête (l'accès avait une bonne tête), je débouche sur un petit col m'offrant enfin une vue sur la suite. Il me faut traverser un plateau de sable noir, remonter un dernier relief puis redescendre dans l'immense plaine de la Þjórsá où le pont doit se trouver.

Le plateau de sable noir et le dernier relief à passer, au fond, avant d'arriver dans la plaine de la Þjórsá. 

Ce regain de motivation me fait descendre du col en courant comme un dératé dans le sable. Je prend pied sur le plateau de sable qui m'évoque un cratère lunaire. Comme le veut la coutume en Islande, tout est toujours plus loin que l'on ne le crois. Je met 40 minutes venteuses à traverser ce qui me semblait faire 500 mètres de long, et c'est certainement pas les mecs de la mission Apollo qui seront venus m'aider avec leur rover. Merci les gars.

Deux kilomètres de sable venté... argh. 

Ce sable m'a fatigué. J'attaque la petite remonté finale qui me permettra de basculer définitivement dans la plaine de la Þjórsá. Mais l'érosion des relief islandais creuse des ravins qui naissent et disparaissent en 50 mètres, évoluer là dedans est pénible. De plus une douleur naissante au genou gauche apparaît. Elle va et vient et je ne m'en soucie pas trop. Après deux coups classiques du tu crois-être-arrivé-au-col-mais-en-fait-ce-dernier-est-100-mètres-plus-haut, j’atteins enfin le bout, la Þjórsá se devine au loin et le pont doit être quelque part tout là bas. Impossible de voir quoi que ce soit à cette distance. Je n'ai pas allumé une seule fois mon GPS en quatre jours de marche et j'ai envie de faire tenir ce petit record perso le plus longtemps possible. Je décide donc d'un point arbitraire au loin, dont je sais qu'il me sera toujours visible une fois redescendu de mon promontoire, et je décide d'avancer dans sa direction en une grande ligne droite. Selon mes estimations cartographiques, le pont se trouvera alors aux alentours une fois parvenu là bas.

La remonté vers le col est rendu ardue par tous ces ravins.
Je surplombe enfin  la plaine depuis le col.

Mais à présent il faut redescendre. Pas là trop raide. Ha non falaise... Humm falaise encore... Ici ! Ici ça passe. Le genou me fait mal à la descente, je ne me sens pas en grande forme, surtout que je n'ai pas bu plus d'un demi litre depuis quelques heures.

Enfin en bas ! Je souffle un grand coup et pose mes fesses 20 bonnes minutes, le temps d'avaler deux barres chocolatées et de me bercer de douces illusions quand au sort de mon genou.

Me voilà enfin dans la plaine ! Sur ma gauche, des moutons curieux.

Me voilà dans la plaine, il y a bien 6 kilomètres entre le pont et moi. Le terrain, au début proche d'une prairie, se transforme rapidement en un milieu entièrement minéral. Je reconnais les morceaux de rochers caractéristiques d'une ancienne coulée de lave. C'est à présent un petit désert de sable gris et mon genou me fait vraiment mal. J'ai grande peine à avancer, je boite, et je suis maintenant contraint de m'affaler dans le sable toute les 20 minutes pour espérer récupérer de la grande fatigue qui s'est installé en moi. Pour parler crûment, j'en chie.

Spoiler : Une fois revenu en France l'IRM confirmera que je souffre de chondropathie rotulienne avec présence d'ulcérations cartilagineuses de grade 2 [...] avec petit œdème sous chrondral adjacent et [...] de méniscose dégénérative débutante [...].

Tout un programme.

Le pont n’apparaît toujours pas, le paysage ne défile plus. J'ai l’affreux sentiment de faire du sur place dans ce sable. Je fixe toujours ce point au loin qui ne semble jamais se rapprocher. Mais où est ce fichu pont ?!

Où je vais / d'où je viens.

Deux heures sont passées depuis que je suis descendu dans la plaine depuis mon point d'observation et j'aperçois enfin le pont. Je met toute l'énergie qu'il me reste pour l'atteindre et le traverser en m’efforçant de ne rien laisser paraître de l'état pitoyable dans lequel je me trouve aux automobilistes le franchissant. Encore quelques dizaines de mètres. Aller.

Sur le pont du plus grand fleuve d'Islande, la Þjórsá, je regarde en arrière l'Hekla.

Parvenu au bout, sur le bord de la route asphalté, je m'effondre.

Je vais rester là, peut être une demi heure, le cerveau en ébullition, le moral en chute libre, cherchant activement la réponse aux questions suivante :

Est t'il bien raisonnable de continuer dans un tel état un périple devant durer une semaine encore à travers une île subarctique à moitié déserte sachant que la prochaine étape m’emmène dans le centre des Highlands, la partie la plus isolée de la traversée.

La réponse est non.

Suis-je raisonnable ?

Non plus.

Que faire si je m'échappe en arrêtant la première voiture qui passe ?

… Pas la moindre idée.

Est-ce que je peux marcher avec cette douleur au genou ?

... Oui.

On continue.

Ok. à partir de maintenant il me faut reprendre plein Nord avec un très léger axe d'Est.

Il n'y a plus de repères topographiques évidents dans cette direction. Je sors donc la boussole pour la première fois du voyage. Avec le cap donné par la boussole il suffit ensuite de sélectionner un point à l'horizon étant situé sur l'axe voulu, une vague tache de couleur ou une bosse un peu plus haute que les autres faisant parfaitement l'affaire, puis d'y parvenir et de répéter l'opération jusqu'à éventuellement tomber sur un repère géographique (un lac, une rivière, une piste, une montagne apparue au loin) permettant de se situer sur la carte.

Le terrain, depuis la plaine de la Þjórsá, reprend de l'altitude sur plusieurs dizaines de kilomètres, pour parvenir au centre des Highlands. Je m'engage donc sur une longue remontée dans un milieu, vaste, aplatit et pour le moment herbeux. De véritables prairies à vrai dire, et les moutons ne s'y trompent pas.

Il est seulement trois heures de l'après midi mais, passant à côté d'un emplacement de bivouac idéal, je décide de m'arrêter, de toute manière je n'en peux plus. Je n'ai plus envie de me poser de questions sur le bien fondé de mon entreprise. Si la douleur au genou est trop forte demain matin je ferai demi tour.

Le bivouac contraint. 

Je laisse à demain tous ces problèmes et j'arrête les frais pour aujourd'hui.

23
juil

Il fait presque beau. He bah.

...

Le mal de genou va revenir, je le sais.

...

Une demi heure de marche va suffire pour me remettre dans la situation d'hier. Impossible d'utiliser le genou pour envoyer la jambe gauche vers l'avant. C'est donc la hanche qui me permet alors d’amener, en canard, le pied devant en tant que simple appui, tandis que la jambe droite fait tout le travail pour me propulser. C'est bancal, pas vraiment fluide, mais ça fonctionne.

J'oublie peu à peu ce genou et je m'enfonce toujours plus loin vers le centre du pays. Le paysage se fait de plus en plus vaste et de plus en plus vide. Et ma tête en fait de même. Il n'y a plus personne, plus rien. Pas même une piste sur un rayon de 30 kilomètres. Seul l'Hekla, jeune volcan islandais à la cime enneigée, se détache de l'horizon au Sud.

l'Hekla, derrière moi. 
Devant moi / Derrière moi.  

Un renard.

Cette forme grise qui vient de s'enfuir devant moi, ça ne pouvait être qu'un renard polaire.

Décidément l'Islande... Ce que j'ai pris au loin pour un ruisseau est en réalité une belle rivière chantante. Et l'on s'en rend compte 50 mètres avant d'arriver dessus. Premier et unique gué de la journée mais surtout premier repère topographique permettant de se situer sur la carte ! Voyons voir où je suis... Hé pas si mal en quelques heures seulement.

La magnifique rivière d'eau claire Innri-Ásakvísl pour donner une idée de l'échelle le rocher en plein milieu m'arrive aux épaules

L'absence de vue portant au delà d'une poignée de kilomètres associé au vide total des espaces se révèle étonnement oppressant.

...

Le terrain monte toujours et encore et commence à perdre son manteau de verdure. Bientôt je me retrouve dans un environnement exclusivement minéral, une sorte de plateau allongé en une immense ligne de crête orienté Nord-Est dont on ne pourrait voir les versants mais dont on devine l'axe et la croupe. Je me laisse guider.

Où suis-je ? impossible de le savoir juste à la carte. Et la vue ne porte qu'à 2 ou 3 kilomètres...

Une vue ! Une vue enfin ! Au détour d'un bombement légèrement plus haut que les précédents j'aperçois à l'horizon une immense étendue de glace sur ma droite. J'ai en visuel la partie Nord de la plus grosse calotte glaciaire d'Islande, (et la troisième plus grande du monde) le Vatnajökull. Et à gauche ! Regardez ce qui se dévoile à gauche ! encore une étendue glacée sur l'horizon ! Il s'agit cette fois du Langjökull, deuxième plus grande calotte de l'île...

Le Vatnajökull à l'horizon et Öræfi, une région lacustre, au second plan.
Devant moi apparaît les cimes de Kerlingarfjöll et juste derrière, la calotte glaciaire Hofsjökull.

Quelques dizaines de minutes plus tard, les cimes du massif volcanique Kerlingarfjöll apparaissent à leurs tour. Kerlingarfjöll, les montagnes aux sorcières, c'est mon but depuis que j'ai passé le pont de la Þjórsá. C'est un endroit empreint de mystère que je souhaitais ardemment visiter...

Haha ! J'exulte. Cela faisait des heures et des heures que j'avançais la tête aussi vide que l'environnement dans lequel j'évolue, le Doute planqué dans un recoin de la conscience et le Moral en vadrouille. mais voilà que l'un viens de se faire déloger par l'autre. Enfin je comprend où je suis sur ma carte, enfin je comprend que je viens de parcourir une distance étonnamment grande pour ma condition, enfin je suis sûr de la direction dans laquelle je m'aventure.

Plus j'avance plus l'Islande se découvre. Glaciers et lacs, vallées et rivières, montagnes distantes...

Sur ma gauche, le Langjökull.
La rivière Stóra-Laxá, à l'Ouest, que je longe, et un lac sans nom à l'Est.

Pris au piège d'un horizon désespérément vide, je n'avais que des pierres à fixer d'un regard vacant. Voilà qu'à présent mes yeux se posent sur l'immensité de cette terre de glace. Ça fait du bien.

Une musique mélancolique m'aide à tirer cette larme qui ne voulait plus venir.

Sur la plus haute des bosses du plateau sur le quel je chemine, je croise une antenne GPS solidement ancrée au sol. L'île toute entière est sous haute surveillance via un réseau d'antennes similaires, enregistrant les déplacements du sol de l’Islande qui s'élève par ailleurs de plusieurs dizaines de millimètres par an du fait de la déglaciation rapide.

En parvenant à un lac niché sur le plateau, je dérange une belle troupe d'oies sauvages qui fuie en direction de l'eau. Je ne savais pas qu'il y avait des oies dans les hautes terres Islandaises, la rencontre est insolite.

Et ça fait un sacré boucan. 

Le plateau longe à présent une large vallée sur ma gauche au fond de la quelle la Stóra-Laxá coule. Selon ma carte une piste suit la rivière. En continuant vers le Nord Est, je vais amorcer la descente progressive du plateau en direction du fond de vallée pour venir éventuellement rejoindre la piste parallèle.

La Stóra-Laxá et sa vallée, vers laquelle je m'infléchis progressivement.

Je m'arrête, las, vers dix-sept heures dans la vallée.

Bivouac venté, pour changer. 

C'est mon premier jour de marche sans croiser ou apercevoir une seule personne. Cet endroit est un véritable désert.

24
juil

Le temps s'est couvert ce matin. Mon genou ne va pas mieux et dans un soucis d'avancer sans trop d'encombre je décide de rejoindre cette fameuse piste qui chemine un temps dans la direction voulue. Je fini par la trouver et je m'engage alors pour deux heures de marche qui, je l'espère, vont me faire passer en mode pilote automatique pour récupérer de la fatigue accumulée hier.

Une fois redescendu de l'immense ligne de crête d'hier, on replonge dans le désert à la vue bouchée. 
C'est grand. Et Vide. Très vide... La Stóra-Laxá à gauche et le lac de Grænavatn à droite.

Les moucherons des Highlands sont de retour et c'est un véritable enfer. Des nuées entières me harcèlent de toute part, se logeant dans mes oreilles, ma bouche, mes yeux, j'en hurle de colère tellement c'est insupportable.

La rage ne mène nul part, je m’organise dans la lutte. Mon tour de cou me sert de voile intégral, mes bâtons chassent l'air devant moi, je me pince les lèvres et j'use de mon sang froid.

Bon dieu cette piste c'est méga chiant. Tant pis je coupe. Kerlingarfjöll se rapproche, je vise Klakkur, un volcan à la cime acérée marquant l'entrée du massif par le Sud.

Les montagnes se rapprochent. 

Les heures passent, les mouches me suivent. Je ne vois rien à cause du voile. J'ai mal.

Tout est loin, tout est allongé, tout se ressemble... je me surprend à trouver cet endroit laid... je veux partir de là.

je passe entre les montagnes Litli-Leppir et Oraefaskyggnir. 

Klakkur est devant moi, je vise à présent la petite bicoque à sa base, qui se trouve être un refuge non gardé selon la carte. Je lance toute l'énergie qui me reste pour traverser la dernière plaine qui me sépare de l'entrée de Kerlingarfjöll. Je crois faire du sur place tellement ça me prend des plombes.

Klakkur, centre droit, n'est plus qu'à 6 kilomètres. 

Lorsque je m'imagine enfin arrivé, un phénomène que j'ai déjà rencontré auparavant se manifeste une fois de plus lorsqu'on l'attend le moins : Une rivière coulant au fond d'un large ravin apparaît subitement alors qu'on pensait le terrain continu. J’appelle ça une rivière-surprise.

Rivière-surprise donc. 100 mètres avant de parvenir à la cabane; c'est une blague. Les versants de cette dernière sont bien raides et presque entièrement enneigés.

La rivière-surprise en question.

Un quart d'heure plus tard me voilà au refuge. Fermé. Personne.

Putain... J'ai besoin d'une pause.

La cabane au pied de Klakkur. 

Je me mange un plat déshydraté puis je reste affalé à même le sol, un peu abrité du vent par la bicoque, une heure durant.

Les mouches sont parties, je devrais en faire de même. La traversée du désert est bientôt terminée, je vais mieux.

Ma carte indique l'existence d'un sentier qui part du refuge, longe klakkur par l'Est puis s'engage dans le massif de Kerlingarfjöll pour parvenir en son cœur et enfin en ressortir par le Nord, de l'autre côté. Voilà mon plan. Je cherche un temps ce sentier puis je fini par comprendre qu'il n'existe pas au sol mais qu'il s'agit simplement d'un itinéraire décrit par ma carte. Qu'à cela ne tienne ça me va tout aussi bien.

Étonnement, la montée m'est plus facile que ce foutu plat. Je retrouve une aisance liée à un terrain que je connais bien : la montagne.

Le versant Nord de Klakkur et le versant Sud de Svarthyrna.
Je parviens petit à petit au cœur du massif. 

Le massif est ponctué de pointes volcaniques proéminentes ça et là et pris dans un large manteau de neige, qui semble par endroit fort épais. La plupart des névés ici sont permanents et bien qu'on ne puisse pas tous les qualifier de glacier, leur cœur est fait de glace et leur surface est souvent zébrée de quelques crevasses.

Au bout d'un vaste plateau enneigé je reconnais les montagnes croisées au détour d'une recherche google : le cœur du massif et Snækollur, son point culminant.

Snækollur, au centre. 

De belles éclaircies viennent compléter le tableau.

Cet endroit est magnifique. Tout autours de moi des phénomènes para volcaniques colorent l'air et le sol de leur panache de vapeur et leur minéraux chatoyants, ça fume bouillonne, ruisselle, crache et éclabousse dans tous les coins.

Ruisseaux d'eau chaude / boue bouillante / fumerolles 

Le sol aux nuances de brun mordoré prend tout son éclat une fois mis en perspective avec le blanc de la neige et le noir des traînées d'obsidienne.

Snöt, tout  à gauche, pris depuis le névé (glacier ?) Botnajökull. 

Je veux aller là haut. Je m'étais résolu à ne pas monter au sommet ce matin constatant avec lucidité que mon genoux couplé à ma fatigue me l'interdisaient, bien que l'idée de parvenir au sommet du massif s'était ancrée en moi au cours de mes recherches plusieurs semaines auparavant.

Il est bientôt seize heures. Il me reste huit heures de lumière... C'est largement plus qu'il n'en faut pour prendre un peu de hauteur et redescendre à temps. Aller j'y vais.

Si je m'en tient à mon mantra montagnard « Tant que tu peux redescendre ce que tu as monté alors monte » Il n'y a pas de raison que je me fourre dans une mauvaise situation.

La carte fait état d'un itinéraire par là, et bien allons voir ça ! Évidement il n'y a pas de chemin ou alors il est pris sous toute cette neige, encore une fois ça ne pose pas de problèmes, au contraire, devoir lire le terrain pour progresser est un plaisir.

Je commence à prendre un peu de hauteur, ma vue à l'Est avec le Vatnajökull à l'horizon.

Je prend rapidement de la hauteur puis je me retrouve sur un vaste versant enneigé. La neige est suffisamment molle pour que mes chaussures de trail, pas rigide pour un sou, puissent accrocher à la pente. Le versant se redresse de plus en plus, des plaques de neige un peu plus dures que les autres me font redouter une chute... Est-ce que je pourrais arrêter une chute sur cette pente ? Non. Est-ce que la chute est dangereuse ? Putain oui, qu'est-ce que je fout, ce passage est un cul de sac sans crampons ni piolet, demi tour.

Et pourtant je n'ai pas envie de faire demi tour... La solution à mon problème serait de pouvoir trouver un accès non enneigé, aussi raide soit il, le danger de glissade mortelle serait écarté. Humm.. je traverse une centaine de mètres à gauche pour rejoindre un éboulis. Ça doit pouvoir passer par là, aller on tente.

J'ai quelque chose comme 150 mètres de dénivelé à faire pour parvenir au sommet. Je comprend vite que ça ne va pas être une partie de plaisir. À quatre pattes dans des éboulis de roche volcanique les plus instables que j'aie jamais vu, je m'acharne à essayer de prendre un peu de hauteur... Pas une seule fichue pierre ne veut rester en place et chaque pas me fait revenir au niveau du précédent. C'est exténuant, que je suis con des fois.

J'envisage de redescendre, je ne suis même plus sûr qu'il soit possible de progresser dans ces sables mouvants verticaux. Non c'est trop con j'y suis presque. Le seul moyen de gagner de la hauteur efficacement c'est d’enchaîner trois à quatre pas à quatre patte de façon dynamique, pour se sortir du flot de pierre qui me bouffe les pieds, de reprendre ma respiration ainsi que mes appuis du mieux que je puisse puis de me jeter en avant pour répéter l'opération.

Au bout d'une heure je parviens bon gré mal gré à me sortir de ce guêpier et je me hisse sur le sommet. Bon. il s'avère que ce n'est pas le bon sommet mais qu'importe. Celui que je visais n'est que quelques mètres plus élevé. Et de toute manière je n'irais pas plus loin.

La vue est absolument dingue, je ne regrette pas un seul instant les efforts déployés pour atteindre la cime. Au cours de ma monté un immense ciel bleu s'est installé au dessus du massif et le vent ne souffle pas bien fort. Je n'ai pas froid grâce à mes bon vêtements. Toute les conditions sont réunies pour me faire savourer cet instant magique, perché au centre de l'Islande.

Au sommet du Fannborg, la vue à l'Ouest 
Au sommet du Fannborg, la vue à l'Est. 

L'heure tourne et il est à présent temps de redescendre de mon petit nua.. volcan.

Je redescend par un autre versant moins raide, dans les éboulis. Les 300 premiers mètres sont avalés en une poignée de secondes, puis le pierrier se fait plus stable, il n'est plus possible de surfer dessus. Ma douleur au genou me rattrape Arg, je suis contraint de descendre les 200 derniers mètres à l'envers car dans les fortes pentes il m'est impossible d'allonger la jambe gauche suffisamment loin pour progresser.

Pour bivouaquer ce soir, j'aimerais parvenir à un plateau au Nord que j'ai aperçu plus tôt du haut de mon point d'observation. Je sillonne alors à travers un véritable dédale de ravines perdues dans les vapeurs des fumerolles et parfois obstruées par un névé glacé, vers ce que j’espère être la bonne direction.

Se balader la dedans est surréaliste. 
le versant Nord de la petite montagne Dalakollur et son névé glacé le Langafönn 
Tout au Nord du massif, quelques ruisseaux on été équipés de passerelles. 

Malgré la fatigue et la douleur qui m'a rattrapé, je parviens enfin, au moyen de gros efforts, sur le plateau. Une fois ma tente planté, la colline qui surplombe mon bivouac sur ma droite s'avère trop tentante pour que je n'aille pas y faire un tour. J'assiste alors, à presque vingt-trois heures, à mon premier coucher de soleil islandais sur les immensités qui m'attendent pour les jours à venir.

Il est 23h, je regarde droit vers le Nord ce qu'il me reste à traverser avant d'atteindre l'Océan. 
Quelques vues depuis Hveradalahnukur.

Quelle journée de dingue. Rien que pour l'après midi que je viens de vivre, toute la traversé aura valu le coup qu'importe les nombreux moments pénibles qui ont aussi fait partie du périple.

25
juil

J'attaque la journée par la descente du plateau sur le quel j'ai dormi, en direction de la plaine et du petit camp de backpackers d'Ásgarður. Les interminables heures de crapahute d'hier ont eu raison de mon genou, la douleur est très présente dès le matin alors qu'il me fallait marcher une demi heure à une heure avant de sentir quoi que ce soit les jours précédents. De plus une nouveauté fait son apparition : mon tendon d'Achille droit devient périodiquement très douloureux lui aussi si je n'économise pas son utilisation. J'ai touché le gros lot. J'occupe la première heure de marche de la journée à rechercher une nouvelle façon de boiter efficace pour atténuer mes maux. Je fini par trouver une démarche adapté bien qu'un poil burlesque. Néanmoins il m'est impossible de descendre des pentes raides sans serrer la mâchoire de douleur. La solution : Tout descendre à reculons. T'ain. Décidément j'ai l'air malin.

Aujourd'hui je vise droit entre les deux petites montagnes du fond à gauche. 

Arrivé à Ásgarður, chouette camp de base pour explorer le massif de Kerlingarfjöll (quoi qu'un brin bondé) je profite du confort d'un robinet et d'un miroir pour remplir ma bouteille d'eau et redécouvrir mon visage.

Ásgarður, trop de monde pour moi, je ne fais que passer. 

La solution la plus rapide pour parvenir à ma prochaine destination consiste à suivre la piste qui vient du Nord Ouest sur environ 5 kilomètres. Je m'engage donc sur cette voie sous un soleil éclatant. Je déteste les pistes islandaises. Après ce qui m'a semblé être une nouvelle éternité de poussière et de bruit de moteurs je parviens enfin à hauteur du croisement où je peux repartir en hors sentier.

Le Hofsjökull et l'une des nombreuses rivières glaciaires qui en partent. 

Le plan, à présent, est simplissime : tracer ma route à vue à travers les paysages redevenus immenses et vides à l'exception d'une montagne, Kjalfell, vers la quelle je me dirige, et des calottes glaciaires du Langjökull à l'Ouest et du Hofsjökull à l'Est.

Paysages du matin. 

Je vais traîner ma carcasse rouillée à travers de vastes champs de mousse, d'herbe et de sable, ponctués de sournois cours d'eaux et de vils étangs, véritables oasis pour les centaines d'oiseaux de toutes espèces y trouvant gîtes et couvert, mais fourbes pièges pour le randonneur éreinté.

Une deuxième éternité plus tard, je parviens à la lisière du désert de Kjalhraun. Le terrain change complètement en l'espace de 500 mètres. Ici Le minéral a repris le dessus et pour cause, Kjalhraun est en réalité un volcan, dont le cône est si large et son sommet Strýtur, si peu élevé par rapport à sa base qu'il apparaît pratiquement plat lorsqu'on prend pied dessus. Le terrain prend alors des couleurs brunes aux teintes tantôt claire, tantôt brûlées. Par endroit le rocher s'écartèle, rompt et se soulève en d'énormes cloques minérales, autant de déchirures semblant avoir été figées au moment où la lave bouillonnait encore sur les flancs du volcan. Au sol gît de larges éclats de pierres volcaniques terriblement abrasives parmi le sable, et certaines ont été assemblées en une ligne de cairn qui parcours le volcan du Sud vers le Nord. Ma voie royale.

Le Kjalhraun, gigantesque coulée de lave.

La vision halluciné d'un panneau routier (?!) planté à l'entrée de ce décors vient renforcer fortement le sentiment écrasant de se trouver à l'aube d'une apocalypse.

Par delà les pentes du volcan des séracs sont suspendus à de raides langues glaciaires. De petites fleurs s'accrochent au roc, un mouton hagard passe, le soleil cogne.

J'en chie.

Les séracs du Hrútfellsjökull et le désert de Kjalhraun.

Au bout de la troisième éternité de la journée ponctuée de désespérantes pauses requises pour ramener la douleur à un seuil tolérable (et trois éternité ça commence à faire beaucoup) je me laisse finalement couler au fond d'un bain chaud à la lueur du soleil couchant.

Oui cher lecteur j'ai perçu ta confusion. Quelques explications s'imposent. Au bout de ce désert se trouve une des plus étonnantes zone géothermique qu'il est possible de visiter en Islande : Hveravellir. Ces grands filous d'islandais en on fait la plus petite zone protégée du pays, de par son intérêt géothermique, bien sûr, mais également écologique et même historique. Ils y ont construit un refuge au bout d'une piste, une ravissante aire de camping et un bassin récoltant l'eau chaude venue de la vingtaine de solfatares, trous bouillonnants, fumerolles et autres phénomènes incluant un bruit de glouglou, de l'eau bien trop chaude pour y tremper les orteils et une ou deux couleurs criardes.

Me voilà donc, en compagnie d'une dizaine de touristes empourprés, à barboter dans ce bassin qui, tout compte fait, s'avère être tiède.

Le bain chaud se situe à gauche de la cabane. Et l'eau de ce ruisseau est à 30 degré. 

J'en profite par ailleurs pour reconsidérer fortement mes choix de vie.

Tout d'abord, je n'ai pas envie de payer pour planter ma tente ici. Cela fait une semaine que je dors très bien sans que mon portefeuille se voit délesté de quelques milliers d'ISK chaque soir.

Ensuite, bordel de merde, j'ai bien cru que j'allais passer la nuit dans ce désert tellement j'en ai bavé pour parcourir le moindre mètre. Je ne peux plus marcher et ce n'est pas une façon de parler. Impossible de faire un pas sans grimacer de douleur.

Enfin, l'objectif final de ma traversé, Akureyri, me semble maintenant bien lointain. Montagnes, fjords, brouillard, neige, gros dénivelés et grandes distances m’attendent là bas.

L'eau tiédasse aide à la réflexion, j'en suis sûr, puisque je parviens à cet ensemble de décisions assez rapidement, épargnant ainsi à cette famille hollandaise mes bougonnements aquatiques.

Petit 1 :

Je n'irais pas à Akureyri. Néanmoins, je veux tout de même finir cette traversé. Je vais donc tirer au plus court, plein Nord, vers la route circulaire n°1 pour achever le plus rapidement possible mon périple.

Tant pis pour les fjords.

Petit 2 :

Je vais consacrer la journée de demain à une activité insensée : le repos.

T'façon je peux plus marcher.

Petit 3 :

Je vais donc dormir ici non seulement ce soir mais aussi demain. Et payer.

Et quitte à payer autant aller se prendre une douche (chaude, elle) et deux monster toast hors de prix au jambon et au fromage au refuge.

RHAAA la meilleure décision de la journée. Avec une sauce au yaourt et aux herbes puré.

Je fais même un peu de tourisme autours des phénomènes géothermiques, accompagné de la lumière du soleil couchant, avant d'aller m'endormir pour ce que j’espère être une nuit réparatrice.

Le bruit fait partie intégrante de la magie de ces phénomènes : Le souffleur en bas à gauche est assourdissant. 
26
juil

Bon bon bon. Il fait grand beau, c'est un bon début.

Alors comment on fait déjà pour se reposer ? Humm je crois me rappeler que bien bouffer fait partie du processus.

Aller hop une part de crumble aux pommes avec son supplément chantilly.

Ensuite... que faire ? C'est terrible, je ne supporte pas l'inaction.

Je fais un faux départ en début de journée. J'ai cru pouvoir reprendre la marche mais dès que je m'éloigne un peu du site les douleurs me rappellent à l'ordre.

Je reviens penaud, et j'essaie alors de faire une sieste. Le soleil frappe fort, je recherche l'ombre et le vent, quelle ironie.

Le soir arrive peu à peu, je ne supporte plus de rester immobile à ne rien faire, je pars alors sur le sentier touristique aménagé autours du site.

Le sentier chemine à travers les lieux de vie d'un hors la loi Islandais qui vécu proscris au 18° siècle dans les Hautes Terres islandaises en compagnie de sa femme. Hveravellir était leur camp de base et les nombreuses sources d'eau chaude ainsi qu'une grotte et qu'un promontoire constituaient leurs abris. Ils cuisinaient et survivaient à l'hiver uniquement grâce aux vapeurs sortant de terre. Chapeau bas. Leur grotte n'est pas plus grande qu'un terrier de blaireau, l'hiver les températures passent parfois de plusieurs dizaines de degré dans les négatif et surtout, bouffer du mouton bouillis pendant 20 ans s'apparente à un exploit.

Autours de Hveravelir. 

Tout ceci me redonne une petite pêche. Je ne veux pas payer une deuxième nuit ici, je met donc les voiles vers vingt heures en direction du Nord, sur ma nouvelle route dont je ne sais pas grand chose.

Vers 21h, une caravane de cents chevaux me dépasse, le Kjalhraun est visible en second plan, Kerlingarfjöll à l'horizon.

Hveravellir étant situé à la lisière Nord du volcan, le terrain retrouve son herbe et sa monotonie tout en perdant en complexité.

À vingt-deux heures, voilà ma tente planté face à une immensité qui surpasse toutes celles que j'ai eu à affronter jusqu'alors.

Devant moi Guðlaugstungur, le véritable nom du Grand Rien, Réserve de zones humides où moutons et oiseaux s'ébattent joyeusement.


Une montagne caractéristique à l'horizon, Mælifellshnjúkur, le seul point de repère permettant de m'orienter dans la bonne direction (le Nord) se trouve à … petit coup d’œil sur ma carte ... 60 kilomètres. L'Océan est à 100 bornes. Ha la vache.

Donc au minimum 60 kilomètres de plat, et de ... humm, de ... enfin de pas grand chose si ce n'est beaucoup de rien et un peu d'herbe.

Dans le premier tiers de ce que j'ai par la suite baptisé le Grand Rien, deux rivières glaciaires importantes coulent du Sud Est au Nord Ouest, je vais devoir les traverser pour pouvoir continuer dans cette direction.

Je ne l'ai pas explicité précédemment mais j'ai beaucoup hésité à me lancer dans la grande ligne droite plein Nord du fait de ces deux rivières dont je ne sais rien si ce n'est leurs présence, il est parfaitement possible qu'au moins une si ce n'est les deux soient infranchissables.

J'ai eu l'idée de plusieurs routes différentes et ce n'est qu'il y a une poignée d'heures que j'ai décidé de tenter le coup de poker en choisissant cette route après une journée entière de doutes et de réflexion.

Je me couche avec l'appréhension de ce cerbère qui m'attend.

27
juil

Je suis parti très tôt ce matin dans l'idée de parvenir aux rivières glaciaires avant que les rayons du soleil n'aient pu en gonfler les flots.

Je passe un premier gué insignifiant, symbolisant l'entrée dans le Grand Rien.

Le Grand Rien est effectivement plat, vide et herbeux mais j'ai omis une chose hier en l'étudiant de loin.

Le Grand Rien est aqueux. (Et ornithologique aussi).

Du Vide à 360°. ça fait tout drôle, surtout lorsque la moitié de ce vide fait sploutch à chaque fois que l'on marche dessus. 

Le Grand Rien n'est pas tout à fait un marais mais pas tout à fait une plaine non plus. Il est rarement sec mais l'eau n'arrive jamais plus haut que la cheville. Il est certes plat mais les herbes hautes forment parfois des mottes infranchissables pour mon pauvre genou.

Le Grand Rien est complexe. J' apprend à le connaître. Lui et moi nous nous sommes jaugé au cours de cette interminable journée et, dans une crainte mêlé de respect réciproque, lui comme moi avons décidés de nous laisser tranquille l'un l'autre. Il m'a laissé traversé et je n'y ai pas foutu le feu après un énième pas finissant au fond d'une mare de boue vaseuse.

Une rivière. Elle est grosse mais pas infranchissable. Est-ce la première des deux rivières glaciaires ? Ma carte indiquait la présence de plusieurs cours d'eaux à traverser avant de parvenir à la première des deux rivières mais je n'ai vu que des ruisseaux miteux jusqu'alors.

La Blanda, dont les eaux proviennent directement du glacier Hofsjokull. 

Ai-je déjà atteint la Blanda, défi n°1 du jour, ou est-ce seulement une des rivières annexes que ma carte indique ? Impossible de savoir, il n'y a pas un seul repères topographique pour m'en assurer. Je décide de mettre fin à mon petit record perso de non utilisation du GPS pour en avoir le cœur sûr.

C'est la Blanda.

Ça passe, j'en suis certain. L'eau est opaque, grise et glacée, le courant fort, la profondeur par endroit semble atteindre le mètre au vu des vagues à la surface. La largeur ne dépasse pas les 20 mètres.

Ok, je repère la meilleure diagonale pour traverser, je m’équipe des traditionnels chaussons néoprènes, je place tous mes vêtements et mes objets qui craignent au fond de mes sacs étanches, j'enlève le short mais pas le collant - il séchera rapidement – j'enfile les dragonnes des bâtons et je ne me laisse pas une seule seconde d'hésitation pour sauter à pieds joints dans l'eau depuis la berge escarpée. L'eau m'arrive aux cuisses, ça pousse mais pas suffisamment pour me faire peur.

On y va.

Pas après pas je progresse sans encombre jusqu'à arriver à l’extérieur d'un méandre. L'eau y sera plus profonde et le courant plus fort, je le sais. Soudain mon pied se dérobe de 30 bons centimètres. J'ai de l'eau jusqu'à la taille ! Ça commence à pousser vraiment fort... quatre pas de plus et je me hisse sur la berge opposée.

Ha ! Facile ! Le petit rush d'adrénaline me fait continuer sans même prendre le temps de renfiler mes chaussures. Je garde l'élan et l'équipement pour aller franchir la deuxième rivière. Bientôt je l'aperçois, elle est beaucoup plus large. Une centaine de mètre à traverser mais divisé en quatre bras. Elle s'avère aussi beaucoup moins profonde. Une formalité. Je suis presque déçu.

Svartakvísl, la seconde rivière glaciaire. Et son bras le plus important.

Une fois de l'autre côté je sais que plus aucun obstacles ne se dressent entre moi et la côte Nord de l'Islande. Le coup de poker a payé.

Traverser des marais et franchir des rivières glaciaires est finalement plus amusant qu'il n'y paraît.

La magie de l’ellipse me transporte en fin d'après midi où j'ai finalement rallié une piste après avoir suivi un troisième cours d'eau pour lequel je connaissais l'existence d'un pont tandis que de gigantesques nuages noirs arrivaient du Sud, venant masquer le soleil.

De temps en temps, des îlots un peu plus hauts de 1 ou 2 mètres permettent aux pieds de reposer sur autre chose que de la flotte.

La piste trace droit vers le Nord. Vendu. Je me fout de mon talon d’achille et de mon genou et j'enquille les bornes, j'ai rien de mieux à faire de toute manière.

Une chanson à base de bornes à enquiller et de marais à traverser naît d’ailleurs dans ma tête. Ainsi qu'un rap sur un alcoolique le jour de l'an. Me demandez pas pourquoi. Les mystères de la solitude.

Je remonte l'immense lac de Blöndulón. Un fermier m'offre un chocolat après m'avoir doublé dans un sens puis dans l'autre avec son 4x4. Je pose ma tente beaucoup plus proche des montagnes de l'horizon d'hier que je ne l'aurais imaginé.

Le grand rien se termine, le plateau s'apprête à plonger vers l'Océan.

J'ai marché 45 kilomètres aujourd'hui. Avancer sans se poser de questions était le seul moyen de se sortir de ces espaces vides avant que la douleur ne m'empêche de parvenir au bout.

28
juil

Je suis parvenu au bout des Hautes Terres islandaises. L'immense plateau central redescend progressivement en direction de l'Atlantique Nord et seules quelques montagnes côtières viennent s'élever une dernière fois vers le ciel avant de laisser mourir leurs flancs dans l'Océan.

J'aimerais bien passer par ces montagnes avant de terminer. Pour une dernière petite envolée. Ou ne serait-ce que pour avoir une vue sur les reliefs par les quels j'aurais du passer, à l'Est.

Redescente des Highlands 

Le ciel est définitivement redevenu gris et de large nuages viennent s'échouer sur les cimes du massif que je vise.

Je chemine un temps en plateau avant de me décider à rejoindre le fond de vallée à droite qui pourrait me conduire à un pont permettant de passer sur l'autre versant puis d'attaquer la remonté sur ces fameuses petites montagnes.

La vallée de la Fossá dans laquelle je m'engage.

Très mauvaise idée. Je fini par m'enfermer dans la vallée, envahie de buissons - des buissons ! - et de très hautes touffes de plantes herbacées me rendant la progression à la limite de l'impossible. C'est au fond d'une vallée côtière toute pourrie que j'aurais rencontré le terrain le plus difficile de la traversé, et ce uniquement à cause de la présence de plantes. Je n'avance pas. Mon genou est très douloureux, mon tendon d'achille me laisse échapper de petits cris peu virils de temps en temps.

Ça ne va pas du tout mais alors pas du tout. Il pleuviote. Je fini par m'extraire de cette jungle détrempé pour arriver sur un genre de groupement de fermes miteuses. Personne.

Fossar, personne... 


Une grosse pause s'impose. Je me fait un plat déshydraté à côté d'un cabanon en tôle. Une averse. Le mur du cabanon pourrait m'abriter du vent si je me met de ce côté ci. Une fenêtre. L’intérieur est aménagé. Une porte, je rentre... C'est un refuge ! Pour les éleveurs du coin sans doute. Tout en finissant mon repas à l’abri, une grande lassitude s’empare de moi. Et si je dormais là ? Il y a bien quelques banquettes pour y poser un matelas...

La banquette sur la quelle j'ai dormi. Ne vous fiez pas aux apparences, c'est miteux. 

Je passe donc une deuxième moitié de journée au fond de ce vallon moisi, à l’intérieur d'un cabanon un poil crasseux, à attendre que la journée de demain veuille bien arriver.

Le vent décolle le toit mal rivé par endroit, créant un boucan d'enfer. Les trois gouttes qui tombent résonnent comme autant de coup de marteaux sur la tôle. Ha putain. Ambiance.

Aller, je tire le rideau sur la pire journée que j'aurais passée en Islande, je n'ai malheureusement pas grand chose de plus à raconter.

Et arrêtez donc de sourire bande de sadiques.

29
juil

Il fait moche. Ok il ne pleut pas mais les gros nuages gris qui viennent s'écraser sur le versant de la vallée au dessus de ma cabane viennent mettre un terme à mon espoir de pouvoir me faire une dernière belle journée de montagne en Islande. Pas d'aventure pour la fin, avec ce vent glacial et ce brouillard, il n'est pas question de faire un tour en montagne. Prenant la vie avec philosophie, j'accepte mon sort et je décide d'emprunter une piste qui me conduira à une plus grosse piste, qui me conduira à une route menant à Varmahlíð. Avec l'altitude, le vent forci et le brouillard s'épaissit. La piste parvient sur un plateau à la base des sommets puis s'engage dans un défilé étroit, obstrué par la brume, lui donnant des air de porte vers quelques mondes oubliés dont on aimerait qu'ils le restent.

En direction des montagnes avant de redescendre dans la vallée de Sellækur.

Bien emmitouflé dans mes vêtements chauds, je chante. Cette journée n'est pas bien intéressante mais c'est la dernière du périple. Au souffle du vent je répond par une chanson vantant l'aventurier rampeur des marais, chevaucheur de volcan, franchiseur de rivière et troubadour de la brume.

Je fini par redescendre du plafond nuageux et quitter les montagnes. Après le dernier gué de la traversé je m'engage sur une belle piste menant droit à la côte, longeant ainsi le massif que je viens de traverser.

La piste menant à l'Océan, à droite. 

En parvenant sur cette route j'ai aperçu à droite, dans un champs, un drôle d'attroupement. Des dizaines de camionnettes stationnées là parmi les quelles quelques personnes s'affairent. Étrange.

Continuant ma route en direction de l'Océan que je discerne à présent à l'horizon, je m'écarte du bord pour prendre une photo.

PUTAIN ! Mais MERDE !

Une voiture basse équipée d'un gyrophare orange vient de jaillir par dessus une cassure de pente à une vitesse folle, et après un court instant passé les roues en l'air, elle mord la piste à nouveau, dérape et repart de plus belle en vrombissant.

Je ne l'ai pas vue venir ni entendue arriver du fait de la cassure de pente et il est fort à parier que cet espèce d'immense malade ne m'a pas vu non plus avant le dernier moment.

Est ce que je viens de frôler une mort certaine ? Si j'étais resté sur le côté de la piste ce fou me heurtait de plein fouet... qu'est ce que c'est que ce putain de délire, je ne viens pas de traverser l'Islande pour me faire tuer par un chauffard !

Je viens de comprendre. Je suis sur le tracé d'un rallye. L'attroupement de camions, les gens au bord de cette route sans intérêt et moi qui débarque de ma montagne sans qu'on ait pu m'avertir évidement...

La voiture qui m'a frôlé faisait partie de l'organisation. Un peu plus tard j'ai vu défiler à la station essence du coin une douzaine de voitures de course faisant hurler leurs moteurs. Connards.

Varmahlíð.

Je quitte cette piste principale très rapidement puis je m'engage sur la toute dernière ligne droite. 15 kilomètres de poussière. 15 bornes de douleurs aiguës et de désespérantes pauses pour les calmer. Je ne laisse rien paraître de ma peine aux fermiers parcourant la piste en 4x4. Heure après heure je me rapproche. Hors de question de faire du stop. Je peux – je dois – y arriver.

De l'asphalte.

Encore 500 mètres...

Plus que 100.

Et puis plus qu'un pas.

Encore un pas de plus et ce sera fini de ce périple.

J'ai décidé que ma traversé prendrait fin au moment où je mettrais le pied sur la route n°1, celle qui fait le tour de l'île. Je la longe maintenant depuis une dizaine de mètre et je n'ai toujours pas franchi la ligne blanche délimitant son bord droit.

Il est temps de mettre un terme à tout ça.

Je fais un pas de côté.

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L'itinéraire approximatif emprunté. 
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