Carnet de voyage

La Norvège, par l'express côtier

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Les fjords de Norvège sur l'express côtier Hurtigruten, à bord du Nordkapp, navire de la compagnie Hurtigruten.
Mai 2024
15 jours
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L’express côtier Nordkapp paraît tout aussi étonné que nous par la chaleur estivale qui règne sur la petite ville de Bergen, point de départ de notre voyage croisière. Les habitants de la ville sont sortis pour profiter pleinement du ciel uniformément bleu et des rayons d’un soleil si rare pour cette cité arrosée de pluie trois cent jours par an. Les pelouses des parcs et des squares sont envahies par des jeunes gens en maillot de bain. On bronze sur les balcons. Chemisettes, shorts, débardeurs, sont sortis prématurément des tiroirs. De larges sourires précèdent les promeneurs, s’ajoutant à la lumière pure reflétée comme en un miroir sur l’eau tranquille du bras de mer qui s’insinue dans la baie de Bergen. La musique s’installe aux terrasses, tout à coup plus bruyantes, plus joyeuses, plus méditerranéennes. Nous mesurons notre chance de nous trouver là.

Il est midi passé, nous disposons de cinq heures pour une balade dans les quartiers. Pour bénéficier d’un magnifique point de vue, nous prenons le funiculaire qui nous amène au sommet du mont Floyen. C’est le jour idéal pour cela, la vue porte au plus loin, sur la ville et sur la mer. Comme dans la chanson de Mireille, c’est le rendez-vous de tous les insectes, les oiseaux pour nous y donnent leurs fêtes… Les familles viennent y pique-niquer, les sportifs y transpirer, les amoureux s’y serrer, les chiens y gambader…

 Bergen vue du mont Fløyen

Pour la descente, nous empruntons un chemin de terre souple et agréable, qui nous libère aux premières rues faites de jolies maisons de bois, aux façades colorées, et bordées de petits jardins où coquelicots, roses, et marguerites se hissent sur leurs tiges comme pour nous regarder passer. De hauts rhododendrons, lourds de fleurs, encadrent le sentier, soufflant un doux parfum. C’est une journée estivale de côte d’azur.

 Les maisons de bois

Dévalant les rues abruptes qui dégringolent jusqu’au port, nous passons en revue de nombreuses maisons dressées en enfilade, minutieusement et joliment décorées, comme pour en éloigner les trolls.

Bergen a subi de nombreux incendies, mais à quand même conservé de vénérables quartiers parfaitement restaurer. Le plus célèbre est celui Bryggen, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. A l’arrière, on découvre de petites maisons entièrement de bois, peintes couleur rouge brique. C’est comme une petit village indépendant, où les maisons se pressent les unes contre les autres, semblant se soutenir mutuellement. On passe sous des passerelles de planches. On traverse des passages si étroits qu’il y est presque impossible de s’y croiser. C’est un labyrinthe de bois, d’où l’on jaillit pour se retrouver sur le large quai donnant sur la mer. Là, c’est une toute autre atmosphère, surtout en cette fin d’après-midi, et par cette température. Sur le son d’une musique saccadée, les habitants et touristes mélangés, profitent du soleil, une pinte de bière ou un verre de vin à la main. C’est sur ce quai que l’on peut admirer l’alignement des hautes maisons de bois qui font la notoriété du quartier. Hautes, imposantes, d’une élégance calculée, elles rivalisent de couleurs tour à tour osées, strictes ou humbles. Elles constituent la carte postale de la ville. Il est impossible de les ignorer, tant elles attirent l’œil avec leurs devantures aguichantes. S‘ajoutant à la clarté du jour, à l’atmosphère insouciante de la journée, le tableau est d’une incroyable douceur. Nous y faisons étape quelques minutes pour profiter de cet instant magique, qui nous paraît déterminant, presque une rampe de lancement pour notre voyage dans les fjords.

 Le quartier de Bryggen était le centre du commerce entre la Norvège septentrionale et l'étranger
 Les quai de Bryggen

Désaltérés, nous poussons la promenade jusqu’aux remparts de la forteresse Bergenhus Festning, au pied de laquelle montent les cris et les rires de la fête foraine. Le temps s’écoule.

Nous devons à présent rejoindre notre bateau, pour les préparatif de l’appareillage. Juste le temps de découvrir notre cabine, de recevoir les instructions de sécurité, de visiter les coursives et les différents ponts et, déjà, nous glissons dans l’estuaire, et regardons Bergen s’éloigner. La mer n’ose aucun remous, le soleil est encore haut. La côte défile en silence, la nature s’étire sur bâbord et tribord comme un encouragement rassurant à aller de l’avant vers ce bout du monde, ce cap nord, notre destination.

 L'express côtier Norkapp
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Hier soir, nous avons surpris le soleil à se cacher derrière la ligne d’horizon. Il était vingt trois heures. L’incendie de lumières était envoûtant.

Sur le petit matin, le ciel d’un bleu azur se reflétait sur l’eau endormie, amoureusement pourfendue par la proue de notre navire. Des langues de neiges s’accrochent aux pentes des sommets environnants. C’est spectaculaire. Aujourd’hui, nous faisons escale à Ålesund, petite ville de soixante dix mille habitants qui étire sa nonchalance, de son port de pêche jusqu’au sommet du mont Aksla.

 Ålesund

Une fois, à terre, c’est d’ailleurs là que nous rendons pour notre promenade matinale. Nous y accédons en passant par le parc ombragé qui abrite l’imposante statue de bronze de Rollon. Ce chef viking, qui pacifia à sa manière la Normandie et fonda la cour d’Angleterre, est né à Giske, l’une des îles d’Ålesund (la ville en compte sept). Quatre cent dix huit marches de pierre et de béton pour atteindre le sommet, après une ascension quelque peu sportive, mais bienfaisante.

Rollon et le mont Aksla 

De là-haut, la ville se découvre dans son allongement. Ålesund fût presque totalement détruite dans un gigantesque incendie en 1904, et entièrement reconstruite grâce à l’intervention de l’empereur d’Allemagne Guillaume II, qui y venait en villégiature, et qui finança les travaux. C’est pour cette raison qu’aujourd’hui, la ville est constituée de maisons à l’architecture dite de style art nouveau. Le jugensdstil (style végétal ornemental), typiquement germanique. Les constructions en bois étant devenues définitivement interdites, c’est le fer forgé, la brique et la pierre qui furent utilisés.

  Ålesund, vue du mont Aksla 
 Les maisons Art jugensdstil

Nous improvisons une balade à travers la ville, à la découverte des maisons les plus prestigieuses, nées de ce style art nouveau. Au gré de notre promenade, nous faisons halte au jugenstilsenteret. Au premier étage de l’ancienne pharmacie du Cygne, créée en 1904, et fermée en 2001, se visite un somptueux appartement du style art nouveau, présentant des collections de mobiliers, de vaisselles, ou d’argenterie d’une élégance rare. La pharmacie au rez de chaussée est devenue l’accueil de la maison, mais a conservé ce je ne sais quoi, qui plonge le visiteur dans une époque de délicieux raffinements.

Nous poussons la promenade de l’autre côté du port pour atteindre le quartier des dernières maisons de bois, épargnées par l’incendie et conservées. Elles se mirent dans l’eau, regardent passer les bateaux, sereines, gardiennes d’un passé, d’une histoire, de leur histoire.

Le charme de Ålesund est attachant. Une certaine nostalgie s’y promène. L’odeur de la morue, les cris des pécheurs, les tavernes animées… tout cela s’est évanouit avec le temps, pourtant çà et là, on croit apercevoir, entendre, sentir…

Notre escale touche à sa fin. Dix heures passées à quai, notre navire s’impatiente de reprendre la mer pour nous conduire une petit peu plus haut.

Demain, c’est jour de fête nationale en Norvège, les drapeaux seront de sortie. Nous ferons étape quelques heures à Trondheim.

En attendant, il est bientôt vingt trois heures, le soleil défie l’apesanteur sur la fine ligne qui sépare la mer du ciel. Tout à coup, il perd l’équilibre et disparaît.

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Le dix sept mai, la Norvège fête, dans la liesse, la signature de sa constitution. Jour férié, c’est avant tout le jour des enfants. Dans toutes les villes, les écoliers défilent, arborant fièrement les couleurs et uniformes de leurs écoles, ou les tenues traditionnelles du pays. Le drapeau national flotte aux fenêtres et balcons, aux devantures des boutiques, sur les bus et voitures. Les badauds l’agitent frénétiquement au passage du défilé. Bien entendu, Trondheim n’échappe pas à la tradition. Dès notre arrivée en ville, nous découvrons une foule compacte, massée sur le parcours emprunté par les écoles, les harmonies, et les majorettes. Cette joyeuse ferveur est admirable de gaîté et de simplicité. Nous croisons de très nombreuses norvégiennes vêtues du costume national, le bunad, que l’on ne porte que pour de grandes occasions. Quelques hommes ont également revêtu l’habit, mais pour la majorité d’entre eux, c’est costume, cravate, chemise blanche et chaussures du dimanche. L’atmosphère est très familiale, dans un décor délicieusement bucolique. Toutes les générations sont là, et semblent y prendre plaisir. Cela sonne comme un rendez-vous amical et champêtre.

 Le 17 mai, c'est jour de fête nationale en Norvège

Nous parvenons à nous frayer un chemin jusqu’à la cathédrale de Trondheim, connue pour être la cathédrale la plus au nord. De style purement gothique, elle n’en est pas pour autant de cette époque, la cathédrale Nidaros Domkirken, déploie ses deux tours vertigineuses, et sa haute flèche visible de partout en ville. Sa façade accueille d’impressionnantes rangées de statues. Ses éléments les plus anciens datent du douzième siècle. Aujourd’hui, elle est le lieu de rassemblement et de départ du défilé.

La cathédrale 

A quelques rues de là, nous franchissons la rivière Nivelda, en empruntant le pont Gamle bribu. Pont en bois rouge datant du XVIIème siècle, et qui, à cette époque était la propriété des armateurs et des marchands. Il permet d’accéder directement a une bien jolie rue, où se pressent bars, boutiques vintage, et brocantes. Aujourd’hui, les terrasses sont envahies, croulant sous les drapeaux, les pintes de bière, et les saucisses chaudes. Juste en face le pont, nous découvrons une curiosité unique, un ascenseur à vélo (le sykkelheis). Il suffit d’engager le pied sur un petit support en restant sur le vélo, et se laisser monter. Cela permet d’accéder aisément, car la pente est raide, à la forteresse de Kristiansten, offerte par les suédois en 1681, après l’incendie de la ville. Cette dernière offre un panorama sur la ville, et un lieu de pique-nique prisé par jour de beau temps.

 Le pont de bois rouge

En redescendant, nous revenons sur le pont Gamle bribu, pour profiter de la belle vue sur les maisons du quartier de Kjopmannsgata. Autrefois, hangars commerciaux et artisanaux, elles ont été transformées en maisons d’habitation, posées sur pilotis, et se reflétant inlassablement dans les eaux de la rivière. Tour à tour jaunes, bleues, rouges, vertes, elles égayent le quarter de leurs couleurs, et attirent les photographes.

 Les maisons en bois sur pilotis

Nous disposions d’une escale de trois heures pour faire le tour de Trondheim. Nous prenons donc le chemin du retour pour retrouver notre bateau, laissant derrière nous les familles installées sur l’herbe, sur des bancs de bois, les chaises des bistrots. Les fenêtres sont ouvertes directement sur la rue. Des chants s’échappent des maisons, des conversations au ton étonnamment haut pour une ville norvégienne, de la musique, des rires. La joyeuse panoplie d’une journée de fête, sous un excentrique soleil qui agite ses rayons comme pour jouer avec le tissu des drapeaux déployés.

Notre bateau quitte le port de Trondheim. Lui aussi, à sa poupe, laisse flotter dans les airs un drapeau aux couleurs norvégienne, que le capitaine a installé au petit matin, lors d’une cérémonie traditionnelle de la marine. Entouré de ses officiers et sous-officiers, après avoir monté les couleurs et prononcé un petit discours, il a invité les passagers à chanter l’hymne national, avant d’entraîner tout ce petit monde dans une parade débridée.

Plus tard, nous passons près du phare Kjeungskjaer. Petite construction d’un rouge profond à la forme octogonale, dont la construction date de 1880, ce phare n’est plus habité depuis 1980, mais toujours en fonctionnement automatisé, et permet d’éclairer la route encombrée de Bjugnfjorden.

 Le phare de Kjeungskjaer

En fin de journée, le navire est entré dans une somptueuse crique, abritant un village de pêcheurs. Sur les quais, toute la population était présente pour agiter de petits drapeaux, et répondre aux bonjours des passagers.

La lumière du jour s’étiole peu à peu, les paysages côtiers défilent, les bateaux se croisent. Demain très tôt, nous franchirons le cercle polaire arctique...

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Il est presque huit heures du matin. Passagers, capitaine et équipage sont rassemblés sur le pont numéro sept, le dernier et plus haut du navire. Il fait frais, la visibilité est parfaite, le ciel encore bleu pour quelques heures.

La corne du bateau laisse échapper sa courte musique pour appeler à vivre l’instant. Nous franchissons le cercle arctique.

Point de passage du cercle polaire arctique 

Il existe une tradition sur le bateau, qui atteste du passage de ce fameux point géographique. Un très grand récipient est empli de glaçons. Tour à tour, les passagers prennent place sur un fauteuil placé devant le capitaine. Ce dernier, au moyen d’une louche, leur glisse des morceaux de glace dans le dos. La réaction est immédiate, semblable à une décharge électrique, d’autant plus que l’air est plutôt froid. Mais il faut en passer par là, pour obtenir le certificat de passage du cercle polaire arctique et le petit verre d'aquavit qui réchauffe. De plus, cela permet de bien débuter la journée. Une journée qui, petit à petit, s’enfonce dans la brume et la pluie. A tel point que nous ne pourrons débarquer à Bodo, pour visiter la ville. Nous en profitons pour prendre quelques heures de repos qui, au bout du compte, nous aurons fait le meilleur bien.

Quelques heures de navigation plus tard, le ciel redevient aimable, taisant les fines gouttes, et s’ouvrant à une douce lumière. C’est l’heure à laquelle nous débarquons, afin de traverser les îles Lofoten. Nous retrouverons le bateau de l’autre côté.

Les Lofoten, archipel de plusieurs îles, plus ou moins grandes, est séparé du continent par le vestfjord, un impressionnant fjord. Ici, ça sent la morue jusque dans le cœur des frites… On la pêche depuis le XIème siècle, et encore aujourd’hui quelques pêcheurs en vivent, bien qu’ils soient de moins en moins nombreux. Stockfish, morue fraîche, ou torrfisk, morue séchée, elle est ici la reine. Au printemps, sur des claies de bois, elles sèchent au soleil, ouvertes en deux, et dégageant un lourd parfum.

 Les séchoirs à morues

Les Vikings s’installèrent sur les Lofoten, y trouvant, viande et poissons, et y devinrent agriculteurs et pêcheurs. De nombreux vestiges témoignent de leur passage. Mais les Lofoten, c’est aussi et avant tout, de magnifiques paysages. De larges cuvettes tapissées d’herbe grasse et verte, accueillent les premières pentes de montagnes abruptes auxquelles s’accrochent les dernières neiges, et d’étroits bras de mer qui viennent compléter ce tableau. Les élans ont conquis le territoire, leur chasse est autorisée pour réguler leur présence. Pourtant, dans les hautes brumes sortant des forêts, l’âme des marins pêcheurs de morue, plane, danse, au-dessus des têtes, telle une aurore boréale à la mélodie plaintive. Leurs corps ruisselants, leurs mains entaillées, dévorées par l’odeur tenace du poisson, leurs yeux délavés vides d’horizon, leurs dos meurtris, et ce courage, fait de sacrifices, construit dans des batailles marines, et ces absences interminables loin des leurs. A Storvagen, les toiles du peintre Kaare Espolin Johnson, expose ce sentiment invisible, cette chute à l’océan, ce combat insondable. Sombres, diffus, brumeux, ses portraits déposent des histoires d’hommes et de femmes, de vies sacrifiées, vécues au plus profond des entrailles de la mer.

Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les manger comme ils disaient… (Pêcheur d’Islande – P. Loti).

 Les îles Lofoten

Une statue de femme, bras tendu vers l’horizon, semble jouer le rôle de vigie à la sortie du petit port de Svolvaer, avertissant les marins du moindre danger. Les supplie-t-elle de rentrer au plus vite, ou bien de voguer, de fuir leurs souffrances, d’oublier cette terre sans se retourner, tremblante de ne pas les revoir ? Une mère de marin, une épouse… ?

Notre bateau reprend sa route. Devant nous, les superbes fjords s’ouvrent comme une mer rouge de bible. Nous devions emprunter le célèbre Trollfjord connu pour son extrême étroitesse, mais la météo incertaine ne permet pas au capitaine d’y engager le navire. Beau joueur, il laisse le bateau glisser en silence, jusqu’à l’étroite ouverture, nous permettant ainsi de profiter de cet incomparable spectacle. Il est minuit, il fait jour et clair.

Les magnifiques fjords 
Trollfjord 
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Oubliées les températures exubérantes et estivales de Bergen, ici, c’est le Nord. Le froid nous surprend, certainement mal habitués que nous sommes à une douceur de mer du sud.

Nous sommes à plus de trois cent kilomètres au-dessus du cercle arctique, et cela se ressent. Notre bateau avance tout en discrétion. Les passages en haute mer restent calmes. Hier, un groupe de marsouins a croisé notre route, nous laissant apercevoir leurs ailerons dorsaux. C’était un beau présage, comme un geste amical de bienvenue.

Après une délicate matinée de traversée, nous accostons dans le port de Tromsø, ville étudiante et industrielle de 75000 habitants.

Désireux de nous dégourdir les jambes, nous filons en direction de la cathédrale arctique Ishavskatedraken située de l’autre côté de la baie. Pour cela, nous empruntons le long pont de béton qui enjambe l’estuaire. De lourdes gouttes de pluie, mélange de neige et d’eau, nous griffent le visage. Ce qui ne semble pas perturber les habitants, vaquant à leurs activités en toute normalité. Effectivement, quelques minutes plus tard, la pluie cesse. La cathédrale est l’église, car il s’agit bien d’une église, située la plus au Nord. Elle n’a de cathédrale que le nom que l’on a bien voulu lui donner. Au niveau architectural, on pourrait presque la comparer à l’opéra de Sydney. De forme triangulaire, pointant vers le ciel, elle impose aux regards sa couleur blanc immaculé. Ce pourrait être un phare spirituel, un flèche donnant la direction du ciel ou le simple abri d’une croix démesurément haute.

 L'église dite cathédrale arctique Ishavskatedraken

Lui faisant face, au delà du bras de mer, la vrai cathédrale de la ville possède d’autres dimensions bien plus humbles. Située en centre ville, faisant face au port, elle est faite de bois, peinte d’un dégradé de marrons, et semble inviter à une prière mesurée.

 La cathédrale
 Dimanche de confirmation en costumes

Avant de l’atteindre, on découvre la statue d’un marin harponneur de baleine. Tromsø, à une époque aujourd’hui révolue, était la capitale de la chasse à la baleine. Étonnamment, à se balader dans les rues, on ressent encore cette atmosphère de départ pour la haute mer, dans ces bateaux impatients d’en découdre avec les éléments, à la poursuite des reines des mers.

Le marin pêcheur de baleine 

Les tavernes obscures, bondées de marins enflammés par le danger et la bière, ont fait place aux boutiques les plus diverses, ou à des cafés aux décors résolument nostalgiques de cette histoire maritime qui colle encore à la peau de la cité. L’ombre du légendaire capitaine Achab se faufile çà et là, fantôme entêté qui n’a de cesse que sa vengeance destructrice.

C’est tout un décor de western arctique qui défile au gré des maisons de bois de la rue Storgata, rue principale de la ville.

 Les maisons en bois 

Tromsø fût aussi le point de départ des premières grandes expéditions polaires. Pour preuve, le buste de Roald Admunsen, installé en centre ville, et les quelques œuvres de street art recouvrant les murs de maisons.

 Roald Admunsen, explorateur polaire

Ce petit air de bout du monde, procure à Tromso, un certain romantisme aventureux, un parfum de départ vers les confins, une amplitude désespérée. Indéniablement, on imagine ici la fin des chemins, et l’ouverture vers l’attirant, l’inconnu, l’ailleurs.

Pourtant, pour certains, Tromsø restera une ville résolument moderne, diluant son passé dans son activité industrielle et sa jeunesse étudiante. La pièce a ses deux faces, à chacun ses rêves, sa réalité.

La fin de journée est proche, il est presque dix huit heures. Il nous faut à présent rejoindre la bateau qui patiente sagement dans la baie.

 Notre bateau nous attend

Nous partons franchement vers le Cap Nord que nous devrions atteindre demain.

La neige, soudaine et nouvelle compagne de voyage, fait son apparition. Nous entrons en plein mer, la brume tire son rideau blanc sur l’horizon.

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Publié le 22 mai 2024
 Le cap nord, vu du bateau

Pour rejoindre le Cap Nord, il n’existe que l’unique route ouverte en 1956, qui part du village de pêcheurs de Honningsvag, sur l’île de Mageyora. Notre autocar nous attend, pour nous mener jusqu’au bout du monde, jusqu’à la pointe la plus septentrionale du continent européen.

La route menant au cap nord 

De minuscules billes de glace, saupoudrées par un fort blizzard, viennent fouetter nos visages, le temps de monter dans le bus. Juste avant le débarquement, il faisait à peu près beau, maintenant nous sommes sous la menace de lourds et sombres nuages.

Nous traversons de sublimes paysages. Au loin, un large fjord pénètre les terres en vallon, entièrement recouvertes par la neige tombée au cours de la nuit, alors que devant nous, un ruisseau dévale joyeusement la colline. Il est le seul mouvement dans cette immensité immobile, pétrifiée par le froid. Un mélange de glace et de neige efface le bitume.

Soudain, le ciel se déchire, laissant apparaître une ouverture de ciel bleu, par laquelle les rayons du soleil tentent une intrusion. Aussitôt, c’est tout le décor qui change, la lumière s’intensifie, l’horizon se délivre de ses entraves. Nous suivons la route sinueuse, calquée aux courbes de cette terre des confins. Ici, l’homme n’a pas sa place. Il se l’ait faite. La nature l’étouffe de ses tentacules. Son combat est de s’en défaire. La lutte est permanente pour s’implanter, se nourrir, vivre.

Le peuple Sami, éleveur nomade, y a construit sa culture et ses traditions. Aux détours d’un virage, nous apercevons un de leurs troupeaux de rennes venu transhumer, se régalant du lichen printanier.

 Troupeau de rennes des éleveurs Samis

Me voici donc au Cap Nord, à l’extrême pointe du Finnmark, au bout du monde. Ici, où le monde finit, finit aussi ma curiosité. Je rentre comblé chez moi, écrit le religieux italien Negri, qui avait mis deux ans, pour rejoindre le cap nord à pied, en 1664. Il est vrai qu’ici, on ressent une impression de fin de voyage, de but atteint, d’extrémité absolue. L’imposant globe terrestre marquant le point du cap nord est le lieu de convergence de tous ceux qui veulent poser pour leur postérité. Avoir son portrait en haut des marches sous le cercle de fer, est l’ultime récompense, d’autant plus, que derrière, il n’y a rien, si ce n’est le pôle Nord à 2080 km, loin, là-bas, perdu dans les brumes.

Dans les nuages ou sous le soleil, le globe terrestre  attend les voyageurs

Le centre d’accueil creusé sur trois niveaux tourne les pages de l’histoire du site, sa découverte, sa conquête, ses visiteurs célèbres, son aménagement…

Des visiteurs célèbres : Louis Philippe et le roi du Siam (Thaïlande)  

A notre arrivée, c’était une mini tempête de glace, trente minutes après, un soleil bienfaiteur illumine le lieu, où se dresse depuis 1973, une magnifique statue de vierge et l’enfant, financée par des écoliers de Modène en Italie.

 La vierge et l'enfant

Nous rentrons au bateau. Les maisons colorées de Honningsvag dominent l’anse du port qui s’ouvre sur la mer de Barents, sur laquelle nous naviguons depuis quelques heures.

Nous quittons le village et son abri naturel, pour nous infiltrer entre les falaises de Finnkjerka, à l’entrée du Kjollefjord. Une œuvre de pierre monumentale, sculptée à trois mains, par le temps, le vent et la mer, dressant d’imprenables murailles aux couleurs d’ocres dégradés.

Tout au bout du passage, les eaux de haute mer se libèrent de l’emprise, une écume blanche griffe le sommet de vagues, le bateau danse d’un creux à l’autre. La mer de Barents prend les commandes.

La mer de Barents bien agitée... 
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La frontière entre la Russie et la Norvège est ici marquée par le cours du fleuve Paslikelv, qui se jette dans la mer à Kirkenes. Nous parvenons au bout du territoire norvégien, pays du peuple Sami. Comptant à peine 5000 habitants, la ville traîne sa désolation, comme une amertume, une déprime d’un espoir déçu. Et, étonnamment, c’est en cela que Kirkenes se révèle aux visiteurs.

 Kirkenes

Dans les eaux du port endormi, les bateaux accrochent leurs amarres, délicatement bercés par les bras de leur mer. La ville indolente, affiche la rudesse de l’hiver polaire, les cicatrices béantes laissées là par les assauts incessants du climat.

En cette fin de matinée, les rues sont quasi désertes. Une large avenue piétonne et commerçante traverse la cité de part en part. Quelques boutiques y proposent, sans aucune fioriture décorative, des marchandises de première nécessité, à travers de poussiéreuses vitrines encombrées. Pour compléter ce sombre tableau, une courte tempête de neige promène ses flocons glacés, sur notre parcours.

Dans un square surélevé, donnant vue sur le golfe, prône la statue d’un soldat soviétique, souvenir de la victoire russe, ici, sur les troupes allemandes, lors de la seconde guerre mondiale.

Nous déambulons dans la ville, y trouvons la traditionnelle église en bois, ainsi que les caractéristiques maisons colorées, seules touches de gaieté de la commune. Kirkenes repose sur le plateau de la balance géopolitique. L’influence russe y est indéniablement présente, comme si l’âme slave, venue des forêts de bouleaux environnantes, diffusait les volutes de sa poésie sombrement nostalgique.

L'église de Kirkenes
 Les maisons de bois colorées

Quitter Kirkenes, c’est presque l’abandonner à son sort. Notre bateau est arrivé à son terminus. A partir de là, il reprend la route vers le sud. Nous entamons la seconde partie de notre voyage maritime qui nous porte jusqu’à la petite ville portuaire de Vardø.

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 Arrivée au port de Vardø

Salem, Massachusetts, Etats-Unis, et Vardø, comté du Finnmark, Norvège, ont un point commun : La chasse aux sorcières. Ici, à Vardø, elles furent près d’une centaine à être accusées de sorcellerie, et toutes périrent sur le bûcher, au cours de l’année 1670. Le mémorial de Steilneset, érigé sur l’emplacement même de l’ancien bûcher aux sorcières, témoigne de cette période sombre.

A deux pas, la forteresse de Vardohus, où se tenaient les procès, est encore debout.

 La forteresse de Vardo

Le mémorial des sorcières est l’œuvre commune de l’artiste Louise Bourgeois, dont il est la dernière œuvre majeure, et de l’architecte Peter Zumthor.

Le premier bâtiment tout en longueur, construit en bois de charpente soutenant un cocon de tissu, a été réalisé par Zumthor. Il est constitué d’une longue et étroite passerelle de bois, percée de quatre vingt onze fenêtres représentant les personnes exécutées, toutes accompagnées d’un texte placardé au mur. Une unique ampoule éclaire chaque ouverture, évoquant les lampes des petites maisons sans rideaux de la région.

 Mémorial des sorcières de l’architecte Peter Zumthor

L’autre bâtiment est l’œuvre de Louise Bourgeois. De forme carrée, elle est faite de fer et de dix sept panneaux de verre. En son centre est posée une chaise de métal, traversée par des flammes ardentes, qui se reflètent dans sept miroirs ovales, placés autour du siège de feu, et sensés représenter les juges. Pour l’écrivaine Donna Wheeler, Cette flamme est démunie d’une qualité de rédemption, illuminant uniquement sa propre image destructrice.

 Mémorial des sorcières de Louise Bourgeois

Le lieu fait face à la mer, uniformément plat, tournant le dos au village. L’image parfaite d’un village désireux de ne pas vouloir se retourner sur son passé. Pourtant, là encore quelque chose se passe pour celui qui s’avance avec curiosité dans les réminiscences, dans les sombres profondeurs de l’âme humaine, ses ignorances, ses contradictions, ses intolérances. Le site semble endormi. Il semble pour autant prêt à un réveil soudain, à sa propre métamorphose, dans l’esprit de ceux qui, soulagés, s’en retournent, convaincus que les derniers bûchers ne sont que tas de cendres.

Au début d’une nuit éclairée, notre bateau reçoit les coups de fouet de la mer de Barents. Il est aspiré puis rejeté, tiré puis poussé, écarté puis balancé, de longues heures durant. La salle à manger est désertée. La plupart des passagers sont restés en cabine, désireux d’éviter les tangages. Non, ce n’est pas la faute des sorcières. Il n’y a plus personne à brûler.

 Nuit mouvementée sur la mer de Barents
 Les couleurs changent, la mer de Barents s'apaise peu à peu

En début de matinée, tout est fini. La navire glisse sur un miroir d’eau. Le soleil se reflète sur une mer, en pleines épousailles avec le bleu du ciel.

Le lendemain matin sous le ciel bleu et une mer d'huile 
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Il est presque une heure du matin lorsque nous quittons la belle église en bois de Tromsø. Il fait plein jour. Nous avions débarqué ici en début de soirée. Un air étonnamment doux nous avait accompagné jusque sur le parvis de l’église, où nous allions assister à un concert de minuit. Au programme, musiques traditionnelles nordiques pour voix, flûte, piano et harmonium. Une expérience étonnante et agréable, en cette nuit polaire transformée en jour.

Eglise de Tromso à minuit 

La journée avait parfaitement commencé, sous un amical soleil venu chasser énergiquement, les affres d’une nuit trampoline, qui avait eu raison de nos estomacs.

Nous vivons un jour de transition, dans notre redescente vers le sud.

L’express côtier joue son rôle avec des escales successives et de courtes durées dans des villes et villages, permettant aux norvégiens de rejoindre famille, travail ou lieu de villégiature. Mehamn, Kjollefjord, Honningsvag, Havoysund, Oksfjord, Skjevoy sont desservies pour de courtes escales, laissant juste le temps à chacun de monter ou descendre. L’omnibus des côtes norvégiennes en pleine action. Il est plaisant d’observer cette activité de viens et venus. Les retrouvailles sur le quai, les embrassades de départ, les mains tendues pour un dernier au revoir, quelques larmes peut-être, des sourires certainement. Tout un tas de petites histoires qui se déroulent sous nos yeux. De la passerelle, poste d’observation presque invisible, nous pouvons imaginer mille scénarios, en suivant les attitudes, les gestes, les mimiques de tous ces personnages, se mouvant dans leur quotidien. Des émotions humaines construites sur le départ et l’arrivée, la séparation et le retour, l’espoir et la déception, et qui s’évanouissent à nos regards dans le sillage bouillonnant laissé par notre navire, comme une traîne de robe de mariée.


Aux alentours de midi, nous avions fait étape à Hammerfest. Voici un petit port de pêche protégée par des collines arrondies, sans arbres, tachetées des dernière traces de neige. Il fait doux. Il fait même chaud. Nous profitons de l’escale de trois heures pour nous dégourdir les jambes, et partir à la découverte du village. La promenade sera courte. Hammerfest se résume à une longue promenade en forme de croissant de lune bordant la baie, avec, essaimées, de rares maisons de bois colorées.

 Quelques vues d'Hammerfest

Son unique point d’intérêt touristique est la colonne du méridien, installée sur une petite colline, afin de commémorer les grands travaux entrepris par la Russie, la Suède et la Norvège, dans les années 1816-1852. Ce monument marque le point de mesure le plus septentrional de l’arc géodésique de Struve, une chaîne de repères de triangulation permettant d’établir la forme et la taille exacte de la terre.

Hammerfest porte depuis longtemps, le titre de ville la plus septentrionale du monde. Sa position, 70° 39’ 48‘’ de latitude nord, la fait correspondre à celle de la Sibérie septentrionale. Heureusement, ici, le Gulf Stream joue son rôle, et minimise les températures négatives hivernales.

 L'arc géodésique de Struve

Mais ce midi, de surprenants invités déambulent dans les rues de la ville, se moquant ouvertement des questions de méridiens. Quelques rennes broutent sur le bord de la route, dans les jardins, et n’hésitent pas à traverser la chaussée, au nez des automobilistes qui ne semblent aucunement surpris par cette invasion amicale.

Il est temps de rejoindre le bateau pour avancer notre chemin.

La mer est d’un magnifique bleu, d’une tranquillité bienfaitrice, et le soleil libère une franche et chaude clarté. Autour de nous, c’est un défilé de somptueux paysages, les falaises se jettent dans l’eau, leurs pentes caillouteuses retiennent, avec difficulté, un fragile tapis de neige, qui çà et là, se transforme en de délicieuses cascades chantantes. Nous traversons des décors dignes de contes ou sagas nordiques. Tout n’est qu’enchantement. Le silence fait entendre sa présence. Il est l’élément invisible et majeur du tableau, à peine troubler par les cris d’oiseaux, ou le ronronnement respectueux du moteur de notre bateau.

Pour conclure cette nouvelle journée, nous pourrions dire que la nuit tombait avec douceur, sauf, que de nuit, il n’y en a pas. Et il n’y en aura pas avant longtemps. Au pays des sorcières, des sagas, des trolls et des vikings, tout à coup, tout devient naturel.

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Lors de notre passage aller, nous avions traversé les îlesLofoten. Pour notre retour vers le sud, nous découvrons les îlesVesteralen.

C’est à partir de Harstad,que nous entamons notre périple, après avoir découvert sa belle église en bois, bâtie sur le site même de la toute première église catholique édifiée en Norvège.

 Eglise en bois de Harstad

A quelques mètres de là, les hasards de l’histoire firent que, au cours de la seconde guerre mondiale, les nazis installèrent un camp de prisonniers russes soumis à des conditions extrêmes et inhumaines. Quelques photographies en noir et blanc, une stèle découpant l’étoile rouge sur fonds de monts enneigés, et les restes de piliers de miradors, sont les témoins de cet épisode sanglant.

Stèle  en mémoire du camp de prisonniers russes pendant la seconde guerre mondiale

L’archipel des îles Vesteralen, situé au nord des îles Lofoten, se différencie de ses voisines par la formes arrondie de ses montagnes, et son terroir résolument tourné vers l’agriculture et l’élevage.

Aux détours d’un virage, le paysage a des accents helvétiques, si l’on oublie les interminables fjords qui s’étirent sans fin, en serpentant langoureusement au pied des champs et des prairies. Les terres sont recouvertes d’une herbe grasse et verte. Les fraises font la fierté de la région. Des fraises, que les habitants de l’île décrivent comme les meilleures du monde. Pour cela, le petit fruit rouge, bien qu’il ne bénéficie pas d’une chaleur provençale, a pour lui un ensoleillement doucereux qui se prolonge jusqu’au mois de septembre, période de cueillette. Il en ressort une fraise généreusement et naturellement sucrée, au goût délicieux.

La traversée de l’île par autocar et ferry prendra presque trois heures, au cours desquelles nous pourrons apprécier des paysages de cartes postales, baignés d’un soleil magnifique.

 Les iles Vestaralen

Nous retrouvons le bateau à Sortland, à l’autre bout de l’île. En passant la porte du navire, nous ne savions pas encore qu’une belle surprise nous attendait.

Ce n’est qu’au tout dernier instant, que l’annonce est faite de notre passage par le Trollfjord.

A l’aller, le capitaine n’avait pas eu l’autorisation de risquer le bateau dans l’étroit chenal du fjord. Cette fois-ci, il a reçu l’aval officiel pour le premier passage autorisé de la saison. C’est une magnifique nouvelle, qui nous fait oublier la déception de l’aller.

L'embouchure du Trollfjord 

Bien campés sur nos positions à l’avant du pont cinq, nous attendons avec excitation l’apparition du géant de pierre. Le bateau ralenti sa course. Il n’avance plus, il glisse. Il s’approche dans un silence quasi religieux. Il vire de tribord, afin de faire face à l’entrée du goulot. Le chant d’une large cascade se fait entendre, telle celui des charmeuses sirènes d’Ulysse. Son eau, blanchâtre, s’écroule avec fracas le long des parois, avant de se mélanger, en une harmonieuse communion, à celle, limpide de la mer. Tout à coup, il nous fait face. En une mer rouge biblique inversée, les hauts murs de pierre semblent s’écarter, au fur et à mesure de notre lente progression. On pourrait presque les toucher. On distingue les plus infimes rides du visage des murailles, tout à coup semblables à des dents de tenailles, ou celles d’un étau. Le spectacle est époustouflant, magique. Ici, l’œuvre des dieux se fait sentir, et le lieu ne peut qu’engendrer légendes et superstitions. Tor, Odin ou Siegfried ont unis leur pouvoir pour parvenir à un tel chef d’œuvre, à un tel envoûtement. On ose à peine lever les yeux. L’équilibre des sens est précaire. Nous sommes en présence d’une création naturelle qui ne demande pas le respect, elle l’impose. Les chevaliers teutoniques, les vikings conquérants, les cavaliers destructeurs ont dû courber l’échine et poser genoux à terre, devant ces maîtres de la nature, ces géants arrogants. Juste là, encerclés de ces parois menaçantes, il n’est question que de puissance, d’invincibilité, et d’éternité.

Passage dans le Trollfjord 

Parvenu au fond du cirque de pierre, notre navire tourne sur lui-même, présentant son chemin de retour vers le bout du passage, comme un accord tacite et silencieux. Car, en fin de compte, l’autorisation de passer ne serait-elle pas divine, plutôt qu’inscrite sur un formulaire codifié. Seule la magie du lieu donne la réponse. Une réponse que chacun est libre d’interpréter. Nous sommes en pays nordique. Et, en ce lieu, où la voûte céleste fait danser ses écharpes de soie verte en guirlandes boréales, nul n’est tenu à ne pas croire que l’invisible dirige le traîneau de rennes.

L’eau tranquille nous porte hors des serres de pierre. Des aigles pêcheurs saluent notre route, témoins ailés de notre rencontre avec l’indicible beauté. Nous nous éloignons, sentant sa présence, son souffle dans notre dos.

Ce soir, nous faisons étape à Svolvaer, ville active et animée, siège de l’impressionnant musée de l’histoire des bateaux Hurtigruten. Le bâtiment, construit sur le port, représente une bouteille géante, protégeant un véritable et vénérable navire de la compagnie.

Nous faisons quelques pas dans la ville, passant par une jolie place centrale jouxtant les eaux, et croisons le chemin de différentes œuvres contemporaines.

 Svolvaer

La journée a été riche en émotions. Nous retournons au bateau y chercher un repos bien mérité.

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En route vers le deuxième passage par le cercle polaire arctique 

Le chemin du retour passe par le cercle arctique que nous franchissons en début de matinée.

Globe qui symbolise le passage du cercle polaire arctique 

Comme à l’aller, une cérémonie est organisée par l’équipage pour marquer ce deuxième passage de la ligne géographique. Le capitaine distribue, à qui veut bien s’y risquer, une généreuse cuillerée d’huile de foie de morue, qui ne semble pas être au goût de tout le monde. S’en suit, une coupe de Prosecco pour faciliter la digestion du breuvage, que l’on dit porteur de nombreuses vertus.

 L'huile de foie de morue, c'est pas bon...

Notre descente se poursuit en toute sérénité, bénéficiant d’une mer des plus tranquilles, et d’une météo estivale voire méridionale. Les côtes Norvégiennes défilent, arborant désormais les couleurs de dégradés de verts d’une nature en pleine mutation. La neige libère les sommets, les forêts se réveillent, dressent la tête, les volets des maisons s’ouvrent, il règne une enivrante quiétude.

De petits pontons de bois pénètrent l’eau du fjord, s’avançant précautionneusement au dessus des vaguelettes. On imagine les familles réunies sous le soleil, assises dans l’herbe, couvertures et pique-nique, les jambes pendantes, orteils effleurant l’eau, gouttant avec gourmandises à ces journées uniques. La berge est un continuel tableau impressionniste qui s’expose dans une galerie naturelle sous nos regards admiratifs. Un fragile voilier se laisse porter par le courant, sa voile est roulée, l’eau lui dicte son chemin, il se laisse porter. Des vallons verdoyants glissent des collines. Au mât, planté dans le jardin des maisons de vacances, le drapeau rouge et bleu annonce son message : Nous sommes à la maison. Ce morceau de tissu flottant dans la douce brise, est une tradition marine. Les pêcheurs revenus de leur périple, l’attachaient au mât de leur maison, pour prévenir le voisinage de leur retour sur terre.

Avec délicatesse, le bras de mer nous porte jusqu’à Bronnoysund, ville de cinq mille habitants, construite sur trois îles, à l’ombre du Torghatten, la montagne trouée. Une curiosité géologique à deux origines. L’une, scientifique, l’autre, légendaire.

La première explication, pragmatique, dénuée de toute liberté imaginaire, vient du fait, que la montagne était, dans une période bien lointaine, immergée dans les eaux. Le niveau de la mer était élevé de plus de cent mètres. Un point de fragilité de la parois aurait permis à l’eau de percer un tunnel, sous l’effet de son ressac permanent.

Mais n’oublions pas que nous nous trouvons en pays scandinave, et, qu’ici la réalité ne peut être aussi ennuyeuse. La légende dit, que le trou aurait été fait par le troll Hestamannen, alors qu’il poursuivait l’amour de la belle Lekamoya. Prenant conscience qu’il ne pourrait pas l’obtenir, il décocha une flèche pour la tuer, mais le roi des trolls de Somna, jeta son chapeau pour dévier la trajectoire et sauver la belle. Le chapeau se retourna avec un trou en son centre. On serait tenter de croire la version légendaire, tant les traditions de contes oraux sont profondément installées dans le quotidien des peuples du nord.

Une superbe randonnée permet d’accéder au Torghatten. Une longue montée de marches d’escalier en pierre, puis en fer, fait suite à un petit chemin tortueux. On parvient au centre du trou, d’une longueur de cent soixante mètres, et d’une hauteur pouvant atteindre les trente mètres, que l’on traverse pour admirer l’autre versant, et le magnifique paysage qui s’étend devant nous, à perte de vue.

Torghatten, la montage trouée
 Montée vers la montagne trouée
 La vue depuis Torghatten
 L'impressionnante percée dans la montagne
La vue depuis l'autre versant de Torghatten 
 La campagne environnante

Aujourd'hui, le capitaine et son équipages ont organisé une cérémonie de fin de croisière ; tous les passagers ont été conviés à les rejoindre sur le pont.

 Le capitaine et son équipage sur le pont pour la cérémonie de fin de croisière

Cette journée est faite de légendes. Vers midi, nous sommes passés devant le massif des sept sœurs. Sept montagnes, rassemblées, dont la plus haute culmine à 1072 mètres. Elles seraient la représentation de sept filles de Suliskongen, poursuivies par les avances maritales de Vagekallen. Un matin, dans leur course pour échapper aux trolls, elles furent pétrifiées par la lumière du soleil et transformées en pierre.

 Montagnes des 7 sœurs 

Ainsi transportés de récits en récits, nous parvenons à Rorvik, avant de filer vers Trondheim, qui sera l’escale du prochain petit matin et l'occasion de passer à proximité de l'île aux moines.

Le soleil descend mais la nuit n'arrive jamais tout à fait en cette saison
 L'île aux moines au petit matin
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Publié le 30 mai 2024

Le bateau s’avance vers son ultime escale. Nous traversons des paysages empreints d’une beauté magique, aimantant le regard. Le voyage touche à sa fin. Les passagers s’accrochent aux bastingages, déjà nostalgiques des images offertes par le pays des fjords. Un kaléidoscope de souvenirs se bouscule dans leur mémoire. Fjords, cap nord, soleil de minuit, îles, cascades, la guirlande est riche, et encore, si scintillante.

Appuyés à la rambarde, ils profitent encore un peu. D’autant que tous les ingrédients se mélangent. Le soleil inonde le pont du bateau. La mer s’offre avec délicatesse, sous un ciel nappé d’un incroyable bleu azur. Pas un souffle de vent, juste une légère brise pour nous faire sentir vivant. Ce pourrait être le paradis blanc. Des rochers s’avancent vers nous, des falaises viennent au plus près, ajoutant le gris de la roche et le vert pur des prairies, à la palette arc en ciel ouverte en éventail sur l’horizon.

Hier soir, déjà, l’explosion de couleurs était sublime. Avant de disparaître, pour réapparaître comme soulevé d’un trampoline, le soleil, de son large pinceau, avait couvert le ciel d’un voile rouge, rose et fuchsia, jouant de ce mélange à la manière d’un impressionniste inspiré par la grâce. Un feu d’artifice, un incendie arctique, flamboyant.

La corne de brume déchire le silence, à cinq reprises. C’est ainsi que notre bateau s’annonce, quelques instants avant de jeter l’ancre dans les différents ports de nos escales. Il n’est pas rare, surtout dans les petits villages, de voir la population amassée sur le quai, pour assister au départ et à l’arrivée du navire. C’est un peu comme la visite d’un ami, d’un parent. L’express côtier s’invite dans le quotidien des insulaires. Une chorégraphie bien huilée se met en place. Les cordages se tendent, les chaînes, énormes, s’attachent aux plots. La scène est en place, le rideau se lève, les personnages vont pouvoir apparaître. Le spectacle est toujours différent vu du quai. Les passagers rejoignent la terre, traînant leurs accents, pressés par le temps, s’éparpillant dans les rues. Les marchandises sont déposées, ou avalées par les soutes. Le bateau apporte ou emporte. Un balai incessant, où tout le monde connaît et joue parfaitement son rôle. Les habitants ne manquent rien de la représentation, souriant, échangeant entre eux, commentant les prestations de chacun. Et si le soleil vient à se joindre à eux, alors là, vraiment, l’instant devient une attraction toute gourmande, qui présage d’une belle journée.

Nous venons de jeter l’ancre dans la jolie petite ville de Kristiansund, baignée d’une lumière de plein été. L’escale y sera courte. Juste le temps d’arpenter le quai, en une promenade devant les maisons de bois, et les parterres de tulipes. La statue de la marchande de morue et du jeune marin encadrent un ponton, où une petite boutique le traditionnel fish and chips.

 Kristiansund
 La pêcheuse de morue et le jeune marin

Quelques heures plus tard, la corne de brume se fait à nouveau entendre, pour l’entrée dans le port de Bergen, la ville où tout avait commencé.

Nous débarquons, en suivant scrupuleusement les consignes du capitaine, venu nous saluer à la passerelle du départ. Un petit mot pour chacun, une poignée de main accompagnée d’un sourire.

Le capitaine et son second sur la passerelle pour saluer les passagers 

Nous quittons le navire et retrouvons la terre après douze jours en mer.

Ô capitaine ! Mon capitaine ! Notre terrible odyssée est terminée, le navire a rongé chaque filet, nous avons gagné notre gageure le port est proche, j’entends les carillons et la clameur de la foule pendant que mes yeux suivent la quille solide, le vaisseau farouche et intrépide. (Walt Whitman)

La fin de journée, nous la passons, à nous perdre dans les rues de Bergen. Il fait un temps magnifique, pour une ville habituée à de franches et incessantes ondées. Les habitants s’en étonnent, n’ayant pas vu une goutte de pluie depuis quinze jours. Ils n’auront pas beaucoup à attendre. Le lendemain, après un petit déjeuner au bord de l’eau, le soleil tire sa révérence, remplacé par un sombre ciel, qui déverse, avec délectation semble-t-il, de lourdes gouttes. L’après-midi sera bretonne. Pluie qui s’arrête, pluie qui reprend. Un cache-cache auquel les norvégiens paraissent ne pas se soucier. Sous l’averse, on fait son jogging, on fait du vélo, du shopping, on promène… Nous préférons rentrer nous mettre à l’abri, non sans avoir au préalable, déguster un savoureux fish and chips, arrosé d’un bière légère du cru.

Le quartier de Bryggen et ses belles maisons de bois colorées 
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Publié le 31 mai 2024

Bergen demeure une ville pleine de surprises. Il reste toujours quelque chose à voir, à découvrir.

Aujourd’hui, après avoir pris le tram, nous avons rejoint Troldhaugen, la villa qu’avait fait construire le musicien et compositeur norvégien Edvard Grieg. Pour les néophytes musicaux, ce nom peut ne pas évoquer grand-chose. Pourtant, à l’écoute de certaines créations de Grieg, on se remémore des musiques devenues célèbres dans le monde entier. L’œuvre de Grieg fait la fierté des norvégiens, et plus encore des habitants de Bergen.

 Edvard Grieg
La maison était malheureusement en rénovation extérieure 

La maison, assez humble, est édifiée sur un doux promontoire dominant la mer entouré d’un jardin, où dominent d’énormes rhododendrons en fleurs. Comme veut la tradition, elle est faite de bois. La couleur vert pastel de la façade rappelle l’humilité des lieux, idéalement fait pour la création et l’inspiration artistique. A regarder les paysages qui l’entourent, on se dit qu’il n’y manquait que la musique, pour en extraire une œuvre intemporelle. Grieg affirmait que toutes ses musiques étaient faites pour son épouse Nina, qu’elle seule les avait inspirées.

 Les pièces de la maison conservée à l'identique
Le paysage autour de la propriété 

Il nous faut près de trois heures pour faire le tour de la propriété. Nous découvrons la cabane près de l’eau, où Grieg aimait à se retirer pour composer, la surprenante salle de concert avec sa large baie s’éclairant sur la cabane et le lac, les chemins étroits balayant la propriété, où le couple Grieg faisait promenade. Tranquillité et sérénité émergent de cet endroit voué à la musique et à la nature.

 La cabane ou Grieg composait ses musiques face à une magnifique baie

Les cendres du compositeur et celles de son épouse y reposent, dans un petit caveau creusé à même le roc d‘une paroi dominant l’eau reposante du lac. Troldhaugen exprime un délicat romantisme à travers les images jaunies d’une histoire d’artistes, de famille, d’amour.

 Tombeau de Nina et Edvard Grieg sur leur propriété face à la mer

Le tram nous ramène dans le centre de la ville. Nous montons sur les hauteurs découvrir le quartier de Nordnes. Au-dessus de nos têtes, d’inquiétants nuages noirs semblent se rassembler pour un violent assaut. Parvenus sur la colline, des sublimes maisons de bois, de toutes formes et de toutes couleurs apparaissent. Des ruelles étroites semblent s’enfuir pour rejoindre le port. Là encore, de magnifiques maisons aux devantures fleuries, drapeaux claquant au vent, se soutiennent dans la pente. Une ambiance british succède à une architecture hollandaise, et parfois, on y trouve des airs de Montmartre.

Quartier de Nordnes 
 Les maisons du quartier de Nordnes

Une découverte très agréable, une savoureuse promenade. Mais, bien vite, alors que nous parvenons à l’extrémité de la presqu’île, les nuages nous rappellent à leur bon souvenir, et laissent échapper une violente averse. Nous nous réfugions dans le hall d‘une pension pour personnes âgées, bien à l’abri.

Une demi-heure plus tard, nous pouvons reprendre notre visite. Nous nous dirigeons vers les quartiers modernes de Mohlenpris et Gyldenpris, de chaque côté du fjord, en passant par un agréable parc. De hauts immeubles colorés, de larges esplanades, une marina où sont amarrés de nombreux bateaux de différentes tailles, une jeunesse branchée, des joggeurs... on y trouve tous les éléments qui font les lieux modernes de la deuxième ville du pays.

Les quartiers modernes de Bergen 

En revenant vers le centre, après être passé par le petit lac Lille Lungegardsvann, c’est presque en nous égarant que nous tombons sur le quartier de Nygardshoyden. Un véritable havre de paix. Outre les maisons de bois traditionnelles, on a l’impression d’entrer dans un hameau au sein même de la ville. Chaises et tables devant les portes, diverses décorations dans les minuscules jardins, une mamie assise sur le trottoir jouant avec sa petite fille, tout amène ici à une tranquillité presque campagnarde, champêtre.

Le quartier de Nygardshoyden 

La journée déroule ses ultimes instants avec une délicatesse ouatée. Plus bas, aux détours d’une place animée, un bar à l’accent espagnol nous propose sangria et patatas bravas. Pas d’hésitation.

Sur le chemin du retour, nous repassons par le petit lac et son kiosque à musique de style mauresque et découvrons encore des superbes monuments.

Le petit lac Lille Lungegardsvann et les beaux bâtiments qui l'entourent
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Le lendemain, en fin de matinée, nous quittons Bergen par le train qui nous amène jusqu’à Oslo.

 En attendant le train Bergen Oslo

La ligne est réputée pour être l’une des plus belle. Pendant sept heures, confortablement installés derrière une large fenêtre, nous voyons défiler des paysages à couper le souffle, changeant du tout au tout au fur et à mesure de notre course vers l’avant. Les fjords de l’arrière-pays viennent mourir au pied de montagnes abruptes, ou d’une plage d’un village aux maisons rouges. Des rivières en colère se frottent à d’étroites gorges de pierre, tailladant la prairie. Plus loin, la neige résiste. Elle s’étale, encore bien épaisse, devant les lacs gelés où la débâcle s’annonce. Lorsque nous redescendons (la ligne passe au plus haut à 1200 mètres d’altitude), c’est un paysage d’alpage qui apparaît avec les troupeaux.

 Le train parcours des paysages variés et éblouissants

Partis exactement à l’heure prévue (11h49), notre train entre en gare d’Oslo à exactement 19h05. Pas une minute d’avance, pas une de retard, l’exactitude norvégienne-suisse.

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Notre petit séjour à Oslo est raconté dans le carnet de voyage intitulé Oslo, après les fjords de l'ouest.