Récit d'un voyage au Burkina Faso dans le cadre d'un jumelage - octobre 2011
Du 24 octobre au 6 novembre 2011
2 semaines
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Avant de toucher du doigt le réel, il fallait bien passer par là. Un univers feutré hors du temps, hors d’espace. Lignes architecturales épurées, moquette carmin à poil ras qui absorbe tous les bruits de pas, y compris ceux de femmes chaussées des talons aiguilles les plus pointus. Dans cette zone de « duty-free », où subitement tous les liquides peuvent à nouveau être achetés et introduits dans les carlingues volantes, on passe finalement son temps à tuer le temps. Une bouteille de vin pour Rose-Marie, le dernier « Marianne » pour lire à un moment improbable (et ce moment tombera d’ailleurs à pic), un expresso chez Lily qui coûte la peau des fesses, et une pièce de 2 € qui alimentera la machine d’accès à Internet pour 30 malheureuses minutes bien trop vite écoulées.

L’avion était à l’heure, pas d’inquiétude d’un hypothétique retard mécanique à l’allumage de l’Airbus qui devait nous conduire tout droit au pays de Kirikou. A 15h50 pétantes, nous voici prêts à embarquer, au milieu d’une foule bigarrée et joyeuse : des burkinabè qui rentrent chez eux, des touristes aventureux ayant choisi une destination peu habituelle et en tous cas absente des promotions des grands tour-opérateurs, des « nassara » impliqués dans des actions de coopération et quelques français expatriés. L’avion était plein. Encore 200 blancs déversés dans un peu plus de 5 heures sur le sol du pays des hommes intègres…

Tout avait bien démarré, ce lundi 24 octobre. Le chant du muezzin avait précédé de quelques minutes le son des cloches de la cathédrale toute proche. Ouagadougou s’éveillait. A 5 heures et demi du matin, il faisait déjà presque jour. La couleur du ciel augurait une chaleur écrasante dans la journée. Il faisait bien près de 37°C hier après-midi. Au même moment, très loin au nord, dans la plaine de l’Ain, le thermomètre flirtait déjà méchamment avec le zéro. Flirter avec un zéro, le comble de l’incongruité.

Petit-déjeuner frugal chez les sœurs missionnaires, avant de prendre l’interminable route pour Nouna. Les sœurs missionnaires des Lauriers, un groupe de dominicaines plutôt sympathiques et pas du tout austères, gèrent ce havre de paix en plein centre de Ouaga depuis les années 1960. A l’origine exclusivement réservé aux femmes, le Centre des Lauriers s’est ouvert aux hommes à l’époque de la grande Révolution sankarienne. C’est mon point de chute depuis plus de 10 ans. Dès notre arrivée samedi soir, j’avais tout de suite senti que quelque chose n’allait pas. L’image enregistrée ne collait plus avec celle enregistrée dans mon esprit au cours de mes séjours répétés. Les arbres, oui, il y avait un problème avec tous ces lauriers. Coupés, élagués, réduits à leur plus simple expression, sans concession aucune… Puis ce fut le sol. Ce sol en béton brut, légèrement teinté de latérite rouge, disparu ! A la place, des lignes de joints continues séparant un carrelage bleuté et brillant de facture moyenne. Les peintures refaites, et même des chambres équipées de climatiseurs. Cette impression douillette de se retrouver dans un cadre vieillot, suranné et anachronique s’est envolée avec nostalgie en quelques secondes, pour laisser immédiatement la place à une sensation floue de regrets peu rationnels.

C’est sans doute de constater la disparition de cette impressionnante toiture végétale, qui donnait à la cour des Lauriers une assurance de protection presque divine, qui provoqua en moi le plus d’amertume. Il n’était donc plus envisageable de s’asseoir n’importe où, de s’abandonner à la lecture d’un roman et de se griller savoureusement une Excellence. Non, le soleil tape, l’atmosphère est certes plus lumineuse, mais bien moins intimiste. Les arbres repousseront…

Notre arrivée à Ouaga samedi soir fut sinon parfaite. Décollage à l’heure à Charles-De-Gaulle, donc arrivée à l’heure à Ouaga. Entre temps, quelques images volées du haut de notre oiseau d’acier des îles Baléares et des massifs de Kabylie. Après, plus rien, la nuit empêchant de voir les dunes du Sahara. La réhabilitation de l’aéroport de Ouaga est presque terminée. Il y a à nouveau un tapis roulant pour la récupération des bagages, et je dénombre le 23ème tampon burkinabè dans mon passeport…

Nous avons fait connaissance avec Abdoulaye, gars sportif d’une cinquantaine d’années, Gourmantché discret et peu prolixe, mais accueillant et chaleureux comme tous les hommes intègres. Ce sera donc lui notre chauffeur, notre ange gardien durant cette semaine qui s’annonce riche. Roger, l’ami de ma première découverte du Burkina, est là aussi, comme à chaque voyage, fidèle et heureux. Et puis Augustin, notre chef de projet, bilingue français-allemand, mais surtout polyglotte, car maîtrisant parfaitement le mooré, le gourmantché et depuis peu aussi le dioula.

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Retour au 24 octobre. A 7 heures du matin, Abdoulaye était déjà là, prêt à partir. Les bagages sont rapidement chargés, le Mitsubishi pick-up semblant solide, même s’il a déjà dû voir du pays. Il manquait juste une bâche plastique pour bien protéger les bagages de la poussière. En effet, à compter de Koudougou, plus de bitume, mais une piste habillée de latérite rouge. Au marché de Gounghin, Abdoulaye trouve sans coup férir une belle bâche plastique noire. Tout est ficelé en moins de 10 minutes. Et c’est parti. Sortie interminable de Ouaga, même si fort heureusement, les travaux d’aménagement assez pharaoniques des échangeurs du tout nouveau périphérique imaginé par Blaise sont terminés, ou presque. Enfin, jamais n’est rien complètement terminé ici. On se situe toujours dans une marge d’approximation non négligeable, mais qui a finalement son charme, désuet… Le boulevard urbain 2 fois 2 voies s’arrête brutalement et déverse la circulation sur une bande de 150 mètres de piste en latérite, avant de retrouver le bitume de l’ancienne voie nationale reliant Ouaga à Bobo-Dioulasso. La barrière que constitue le péage routier signifie la sortie définitive de l’agglomération ouagalaise. Deux pièces de 100 F CFA en guise de tarif, et la route s’ouvre devant nous de façon rectiligne et monotone. Jusqu’à Koudougou, à 72 km de distance de la capitale, rien de bien difficile. La route est goudronnée, il n’y a encore que très peu de circulation. Les grandes lignes de bus ne quittent Ouaga que vers 9 heures, et nous sommes déjà, à cette heure, à Koudougou, 3ème ville du pays. Si tout va bien, nous serons à Dédougou à midi, et à Nouna vers 14 heures.

9h45. Mais voilà, tout ne va pas bien… Au bout de 25 km de piste, nous traversons le village de Tenado, région d’origine de Roger. Un joli marché coloré est installé. Quelques centaines de mètres après la sortie de Tenado, après avoir passé une méchante bosse, un bruit soudain surgit à l’arrière de la voiture. Nous pensons instinctivement à une crevaison. Les pneus n’ont pourtant rien, se portant comme des charmes. Abdoulaye reprend la voiture, mais visiblement, il y a un truc qui ne va pas. 50 mètres plus loin, Abdoulaye finit par comprendre la source du problème : à l’arrière de l’arbre à came, une goupille a sauté du croisillon attaché à l’essieu arrière. Impossible de rouler dans cet état jusqu’à Dédougou… Nous retournons donc à Tenado, dans l’espoir qu’un mécanicien magique, comme l’Afrique en compte tant, puisse faire l’impossible : rattacher ce foutu truc et faire en sorte que nous arrivions en milieu d’après-midi à Nouna.

10h. Nos espoirs seront vite douchés. Douchés par un soleil de plomb en premier lieu. Passer de l’habitacle climatisé au cagnard, c’est une transition assurée. Nous nous retrouvons donc aux premières loges de ce joli marché coloré, où les femmes, habillées dans des boubous plus beaux les uns que les autres, vendent du savon, de l’ail, des oignons et des aubergines locales. Douchés aussi par l’aveu d’impuissance du mécanicien qui indique en quelques mots qu’il n’est pas en mesure de réparer cette casse mécanique importante. Il bricole toutefois avec un fil de fer le croisillon, pour que nous puissions retourner à Koudougou. En attendant la réparation, Véro prend quelques photos, et nous faisons rapidement l’objet de tous les regards. Deux blancs dans un lieu aussi peu résidentiel pour touristes européens, c’est toujours une attraction publique.

10h15. Nous repartons à petite vitesse en direction de Koudougou. La clim sèche les perles de sueur de nos fronts délicatement rosés, et je commence à calculer bêtement dans ma tête : 45 minutes pour retourner à Koudougou, 1 heure de réparation. A midi, tout devrait être bouclé pour pouvoir repartir en direction de Nouna. Nous traversons le village de Koukouldi à vitesse d’âne bâté, encore une demi-heure pour arriver jusqu’à Koudougou… Et puis soudainement, un gros bruit sourd, et Abdoulaye perd l’usage de sa pédale d’accélérateur. La voiture a la bonne idée de tomber en panne sous un immense manguier, qui produit une ombre salvatrice. Il est 10 h 30. L’attache de l’arbre à came a cassé, il n’est même plus question de rejoindre la ville.

Nous disposons les triangles de sécurité, et Abdoulaye passe plusieurs coups de fil, où il semble s’égosiller en mooré. Il ne nous dit pas tout en prime abord. Nous nous installons donc comme nous pouvons, soit sur le bord de la route, au pied de l’arbre, dans la cabine ou encore sur le plateau arrière du pick-up, alternant sans cesse nos positions pour éviter de faire subir trop de dommages à nos postérieurs endoloris. Abdoulaye nous offre des arachides grillées, un rocher chocolaté sans doute fabriqué en Chine. Heureusement, nous avons suffisamment d’eau. Le soleil tape fort, il fait chaud, et il fait faim. Ou plutôt, la sensation de faim de l’occidental bien nourri donne quelques signaux désagréables faciles à décrypter. Les arachides feront l’affaire.

Nous voici dans un lieu remarquable. Une piste de latérite, bordée de limiers et de manguiers centenaires, un champ de mil qui borde la piste, et de part et d’autre de la voie, des collines douces qui s’élèvent et qui font apparaître un aspect très minéral du paysage lorsqu’il n’est pas qu’horizontal. Nous sommes fin octobre, la saison des pluies, l’hivernage comme on dit ici, est terminée depuis fin septembre. La végétation est donc encore foisonnante et reflète des coloris de vert différents. Certes, la saison des pluies fut visiblement mauvaise, la pluviométrie décevante. Les récoltes vont être décevantes, à l’opposé de l’année précédente, où fin octobre, les orages violents éclataient encore ici et là. J’ai le temps de méditer, de m’imprégner de ces couleurs qui ont si parfaitement inspiré le drapeau du Burkina, le vert et le rouge.

11h. Le car pour Nouna nous passe devant. Un bus rutilant, de la nouvelle compagnie CSTR, qui a pris la place de la défunte Liza. Encore la nostalgie qui pointe. J’ai découvert cette drôle de compagnie de transport en février 2007. Des bus scolaires jaunes américains sur les pistes africaines du Burkina. La jonction des couleurs était totale, le bus prenant la place de l’étoile jaune au centre du drapeau du Burkina. Suite aux émeutes du printemps dernier, la compagnie a mis la clé sous la porte. Adieu l’anachronisme de ces bus américains, missionnés pour une seconde vie.

12h. Abdoulaye nous indique que la pièce à changer, c’est-à-dire un arbre à came en état de fonctionnement, à défaut d’être neuf, va être amené de Ouaga. Une heure trente d’attente supplémentaire. Je grille une cigarette de plus, je lis « Marianne », Véro immortalise la couverture du magazine dans ce lieu remarquable, au milieu de nulle part. Encore quelques arachides, et j’attaque une série noire, « Le chant du bouc » de Chantal Pelletier. Quelques SMS échangés avec Céline, qui me rappelle justement un dicton africain : « La patience est un chemin d’or ». En attendant, le chemin est écrasé sous un soleil de plomb, et l’alchimiste mécanicien se fait toujours attendre. Il fait chaud, très chaud, et nous nous protégeons comme nous pouvons. Un coup de flotte, puis on ferme précautionneusement les paupières au passage d’un gros semi-remorque de l’entreprise EMOBAF, qui gère le chantier du bitumage de cette piste quelques 60 km plus loin. Nous y sommes loin de ces 60 km, à ce rythme. Abdoulaye reste zen, mais appelle à deux ou trois reprises pour savoir où se trouvent les sauveurs…

13h45. Les voilà enfin. La Mercedes 190 se gare doucement sur le bas-côté, et les deux collègues d’Abdoulaye sont accueillis par une exclamation de ce dernier, que nous ne comprenons pas, mais qui ne fut pas particulièrement amicale. Il paraît que parfois, on se méprend sur le ton employé dans une autre langue. Là, je suis presque sûr de mon coup, les deux jeunes mécanos ont dû se prendre une réflexion pas sympa dans les dents… Ils sortent deux arbres à came de leur coffre, et je perçois tout de suite à cet instant que le Burkina est le pays roi du système D. Ce sont deux pièces embarquées au hasard, les gars pensant que l’une des deux allait coller… Et bien, aucun des deux arbres n’est compatible. Le premier s’adapte au niveau de l’attache finale, mais il est trop long, le second est de la bonne taille, mais l’attache ne correspond pas. Une blague à mourir de rire… Il est 14h, et nous sommes toujours au bord du chemin. Très vite, nos trois amis burkinabè prennent la décision de retourner à Koudougou, pour effectuer une adaptation de l’arbre à came dans un garage. Abdoulaye nous conseille de les accompagner, afin de profiter d’un maquis pour boire un coup. Une bière fraîche, nom de Dieu, quelle perspective mobilisatrice !

Une vraie casse mécanique !
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14h30. Nous voici en route pour Koudougou, nous éloignant encore un peu plus de notre destination finale. La Mercedes glisse avec une étonnante agilité sur la latérite. Il faudra que je dise un jour à Heiko, mon ami de toujours, ingénieur chez Mercedes, que ces voitures ont été conçues à l’insu des objectifs initiaux pour devenir immortelles sur les pistes d’Afrique. Increvables, résistantes et parfaitement à l’aise, on en voit de partout. La 190 fut longtemps un de mes rêves de gosse, avant que la ligne des Mercedes n’évolue trop dans la direction des chars d’assaut peu esthétiques, du moins, à mon goût. Vingt minutes plus tard, nous arrivons à Koudougou, ville dont le maire, un ami, a été suspendu pour avoir trempé dans un trafic d’influence… Roger s’est d’ailleurs permis de me charrier gentiment à ce sujet, me demandant comment j’allais pouvoir à l’avenir répondre aux invitations de mon ami Seydou Zagré. Il faudra tout de même que je l’appelle…

Les deux gars à la Mercedes nous déposent peu avant 15 heures au maquis « La bâche bleue », endroit charmant et stratégique pour observer la circulation sur l’axe principal qui dessert la ville. Nous voyons passer des 4x4 rutilants, des bus qui pourraient nous conduire à Dédougou en deux temps, trois mouvements, des passants, des ânes, chiens, chèvres, mais pas de cochons, des Mercedes, deux Dacia, ce qui provoque chez Véro un intense moment de bonheur satisfait.

Je commande une Beaufort, nouvelle marque de bière plus fine et plus douce que la traditionnelle So.B.Bra ou l’alternative Brakina. J’ai d’ailleurs appris que la Brakina est la bière des hommes, et la So.B.Bra celle des femmes. Pourtant, je préfère la seconde, et c’est ainsi qu’on m’a répliqué que les hommes qui boivent la So.B.Bra sont des hommes qui sont en réalité des femmes… Intéressant, ce qui n’a cependant entraîné aucune remise en cause de mon identité sexuelle. Une bière d’un litre et demi, sous cette chaleur accablante, est vite descendue, et nous restons finalement sagement assis sur des chaises recouvertes de skaï. Silencieusement, nous attendons, dégourdissant de temps en temps nos jambes et tentant de décoller le tissu plaqué par la transpiration sur l’arrière de nos cuisses. Le temps passe, nous observons avec inquiétude le garde de la banque d’en face qui montre ostensiblement à qui veut le voir qu’il possède un beau fusil de chasse… C’est une nouveauté dans le paysage. Une conséquence sans doute des émeutes et mutineries du mois de mars et d’avril de cette année et qui ont fait vaciller le pouvoir de Blaise Compaoré.

A notre droite, un vendeur s’escrime à refourguer à des clients potentiels des téléphones portables contrefaits. Des « chinoiseries » comme on dit ici. Les palabres durent bien une heure, et je n’arrive pas à déterminer si en fin de compte, le vendeur a fait chou blanc ou noir. Il est 16h lorsque le vendeur de portables s’en va chercher d’autres cibles. Je commence à faire un calcul de rétro-planning : à cette heure, le temps de retourner à la voiture, de remonter la pièce, cela signifie que nous aurons la fin du trajet à effectuer de nuit. Et rouler de nuit au Burkina, de surcroît sur une piste, c’est ce qui est le plus fortement déconseillé. La visibilité est très limitée, les animaux divaguent sur la chaussée, et le risque de croiser des poids lourds roulant sans éclairage est une réalité qui explique pourquoi le réseau routier du Burkina est l’un des plus meurtriers du monde… Nous avons la montre, mais nous ne maîtrisons plus le temps, et les gars ne sont toujours pas là. Les minutes s’égrènent, la luminosité commence à baisser. Au Burkina, la nuit tombe invariablement à 18h, été comme hiver, et de façon assez brutale, en quelques minutes.

16h30. Nous sommes passé au stade des hébétés à moitié réveillés. A 16h45, la Mercedes noire s’arrête enfin devant la bâche bleue. Ils sont désolés et nous expliquent ce qu’ils ont fait, et pourquoi cela a duré aussi longtemps. L’opération a consisté à couper le bout de l’arbre à came avec la bonne attache et de le souder sur l’arbre à came d’origine de la Mitsubishi, en lieu et place de l’attache cassée. Franchement, malgré l’attente interminable, les gars ont réussi en moins d’une journée à trouver une solution improbable, et en tous cas inimaginable en Europe. Une pièce de cet acabit qui casse chez nous, cela aurait signifié une immobilisation du véhicule pendant au moins une semaine, le temps d’attendre une pièce soumise à l’implacable gestion à flux tendu des stocks. Et en passant, le concessionnaire aurait peut-être même essayé de nous vendre une nouvelle voiture par-dessus le marché.

Quelle pièce conviendrait le mieux ?

A 17h10, nous retrouvons Abdoulaye endormi au bord de sa voiture. Le montage de la pièce réparée se fait en quelques instants, à peine le temps que je puisse fumer une dernière Excellence avant de reprendre la route. Nous y aurons passé plus de 7 heures. Il est 17h30 lorsque nous saluons et remercions chaleureusement les deux mécanos, qui reprennent la route de Ouaga, tandis que nous nous apprêtons à prendre la piste pour rejoindre Dédougou, puis Nouna. Dans une demi-heure, c’est la nuit…

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Jusqu’à Tenado, la luminosité était encore suffisamment importante, mais vers 17h50, l’expression « entre chien et loup » n’a jamais aussi bien porté son nom. Ciel et sol se confondaient, et la végétation en bordure de route perdait au fur et à mesure des minutes sa netteté. En quelques instants, ce fut la nuit. Les Burkinabè ont une acuité visuelle bien supérieure aux Européens, c’est un constat que j’ai pu faire depuis fort longtemps déjà. En pleine nuit, les gens se déplacent dans les villages à pied ou à bicyclette, sans lumière aucune. Certes, la connaissance au centimètre près des lieux joue pour beaucoup, mais tout de même. C’est ainsi que pendant près de 20 minutes, Abdoulaye ne conduit qu’avec les codes. Absolument insuffisant pour mes yeux, ce qui augmente indubitablement ma vigilance et quelques pointes d’inquiétudes. La piste n’est pas toujours complètement rectiligne, il y a aussi des tournants, quelques passages à gué en béton armé, qui invitent à réduire la vitesse. Avec un éclairage à minima, Abdoulaye ne voit ces passages à gué qu’au dernier moment.

Quand on imagine que durant la saison des pluies, ces passages à gué sont inondés, que l’eau coule à flots, que la piste doit être un bourbier innommable, il est difficile de prendre la mesure du changement qui s’opère en quelques semaines. Tout à mes pensées sur le Burkina pluvieux, j’entends Abdoulaye se lamenter sur l’apparente température en vigueur en France au même moment. En effet, en Lorraine, selon Véro, il fait -2°C. Pour Abdoulaye, c’est inimaginable. Mais il enchaîne en expliquant qu’il a fait, il y a longtemps, en 1984, à l’époque de Sankara, un séjour à Moscou, au début de l’hiver. Il a alors pu voir la neige, découvrir ce phénomène climatique impensable au Burkina. Et puis il continue son récit. Et là, nos bras en tombent de stupéfaction. Son séjour à Moscou était transitoire. Le passage par la capitale de feu l’Union soviétique était un point de passage pour se rendre en Corée du Nord… Abdoulaye a passé 13 mois en Corée du Nord entre 1984 et 1985, dans le cadre d’accords de coopération entre le régime de Kim Il-Sung et celui de Thomas Sankara.

Nous voici en pleine nuit sur une piste africaine, avec un chauffeur chevronné, qui a séjourné en Corée du Nord, le pays le plus fermé du monde. Abdoulaye est resté près de Pyongyang avec d’autres compatriotes du Burkina pour apprendre l’Aïkido… Les autorités nord-coréennes leur avaient tout mis à disposition, sauf la possibilité d’entrer en contact avec d’autres groupes et avec la population locale. Un jour, il tombe sur un groupe de maliens, qui comme lui, suivent une formation. La tentative d’entrer en contact avec eux fut immédiatement contrecarrée de façon ferme et autoritaire par la soldatesque de Kim Il-Sung.

Nous poursuivons notre chemin. Vers 19 heures, nous atteignons la zone des travaux de réaménagement de la route, qui doit être goudronnée à terme. Cela fait 4 ans que j’entends parler de bitumage de la voie, mais les travaux ne sont pas rapides. Au Burkina, pendant qu’une route est en chantier, la circulation est déviée sur une piste parallèle pas toujours en bon état. Avec de nombreux tournants. Sans aucune signalisation particulière. Et avec des espèces de boudins de terre servant de ralentisseurs, posés sans aucune logique de façon très aléatoire. Ces boudins, de nuit, ne sont visibles qu’au dernier moment. Le véhicule fait à chaque fois que cela arrive de vrais sauts de cabris, ce qui nous entraîne à tester la solidité du plafonnier avec le haut de nos crânes. Option rallye nocturne avec obstacles invisibles. Un vrai thème pour un jeu vidéo à concevoir, que nous éprouvons en grandeur nature. Trois individus non attachés (les ceintures de sécurité sont au Burkina un objet décoratif de luxe), dans une frêle carlingue, roulant à tombeau ouvert en direction de la coquette, la belle Nouna. A deux reprises, avec une grande maîtrise de lui-même, Abdoulaye parvient même à négocier des virages secs, tout en répondant au téléphone portable. Le tronçon des travaux est interminable. Les engins de travaux que nous voyons défiler soit sur notre droite, soit sur notre gauche, en fonction de l’emplacement de la piste parallèle, travaillent en pleine nuit. Le ballet des camions, soulevant d’immenses volutes de poussière de sable rouge, est incessant. Quand nous croisons ces monstres, pendant quelques secondes, c’est une purée de poix. Mais Abdoulaye ne freine pas, il poursuit son rythme déterminé. A quand le prochain virage ? A quand le prochain contrebas nous invitant à une sortie de route ? Soudainement, les volutes de sable fin deviennent de plus en plus intenses. Visiblement, nous avons rejoint un véhicule plus lent qui chemine péniblement devant nous. Mais aucun feu arrière n’est perceptible. Il est impossible d’évaluer la distance qui nous sépare de l’engin. Abdoulaye réduit sa vitesse et s’approche avec précaution. L’arrivée d’un autre camion en sens inverse nous permet de mesurer brièvement l’écart qui nous sépare. 25 mètres environ. Il faut doubler, on ne peut pas rester derrière un truc pareil jusqu’à Dédougou. Abdoulaye déboîte à l’aveugle, débouchant dans le noir absolu. Il accélère, fait des appels de phares, fonce et se rabat. L’engin était un semi-remorque à plateau, de type de ceux qui transportent les pelleteuses.

19h45. Nous apercevons enfin le premier grand panneau de signalisation nous souhaitant la bienvenue à Dédougou. C’est fou comme l’on peut se raccrocher au message d’un simple panneau d’information. La pression tombe instantanément, même s’il reste un dernier tronçon difficile jusqu’à Nouna. L’étape difficile est derrière nous. Nous retrouvons l’ambiance des petits lampions des échoppes qui bordent de part et d’autre la route. A cette heure-ci, la population est encore dehors, les gens se retrouvent dans les maquis et boivent une sucrerie ou une bière. Le désert nocturne est avalé, retour à la civilisation. Abdoulaye s’arrête près de la gare routière. Il a besoin de prendre un café moussant local, un truc tord-boyaux qui pourrait même réveiller un mort. Histoire de tenir à niveau son exceptionnelle acuité. De l’arrière-boutique, nous entendons Mike Brant hurler « Laisse-moi t’aimer »… Il nous reste 45 minutes pour atteindre Nouna. Selon Augustin, la piste s’est fortement dégradée, et de nuit, ça promet une nouvelle décharge d’adrénaline.

Pour l’avoir fait à plusieurs reprises, je commence à connaître ces 55 km par cœur. Juste à la sortie de Dédougou, l’immense complexe de la SOFITEX, l’entreprise nationale d’exploitation du coton. Nous sommes ici dans l’une des principales régions de production. En février, c’est magique. Les fleurs de coton sont comme des flocons de neige et transforment les paysages. Des étendues de vagues blanches, bordées par des manguiers. Une combinaison de couleurs impensable pour ce pays, mais qui invite à la méditation et à la poésie [référence poésie René Char – neige]. Peu de temps après, nous abordons le « S » qui nous permet de traverser le Mouhoun, l’ex-Volta noire, le seul cours d’eau qui n’est jamais à sec au Burkina. De jour, on entre dans ce « S » avec la sensation curieuse de changer d’univers. La végétation devient tropicale, foisonnante, à tel point qu’on ne perçoit plus le ciel, tellement les arbres se gavent de l’eau succulente et poussent de façon démesurée. De nuit, la lumière des phares est reflétée sur les feuilles de certains arbres, et ce passage donne une impression particulièrement angoissante. L’arrivée sur le frêle pont renforce encore ce sentiment. Le bruit de claquement des plaques de tôle d’acier est démultiplié, et c’est avec soulagement que la voiture retrouve le sol ferme de la piste.

Abdoulaye a une méthode toute particulière pour aborder ces trous qui se sont formés de façon longitudinale tout au long de la piste, et qu’on appelle des escaliers. A l’instar des chauffeurs des vieux films en noir et blanc datant des années 1950, qui agitaient sans cesse leur volant de droite à gauche et de gauche à droite, Abdoulaye semble être en chasse. Il vire à droite puis brutalement à gauche, pour éviter de tomber de façon perpendiculaire sur ces trous, préférant une approche oblique, tout en maintenant une vitesse qui me paraît encore une fois bien trop élevée. Mais aurais-je été capable de conduire sur cette foutue piste ?

Compteur bloqué

Nous arrivons à Bourasso. Il ne manque plus que 20 km jusqu’à Nouna. Bourasso, c’est le village ennemi de Nouna. Du moins, c’est un village maudit et hanté pour les Markkas, l’ethnie majoritaire chez les Nounalais. Sans rentrer dans les détails, je me souviens d’un vieux qui me disait qu’un habitant de Nouna devait éviter à tout prix de s’arrêter ici. Il en dépendait de sa vie. Du coup, on finit par y croire, et au moment de traverser ce village, où plus rien ne bougeait, j’ai quand même vraiment croisé les doigts pour que l’arbre à came ne casse pas de nouveau. Plus loin, bien après la sortie de Bourasso, à un embranchement, on distingue à peine dans la nuit la case rudimentaire de l’ermite local. Tout le monde le connaît. Ce type vit ici, au bord de cette route, dans le dénuement le plus total depuis près de 20 ans. J’espère que nous ne l’avons pas réveillé…

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Koussiri. Le panneau d’entrée du village préféré de Rose-Marie nous annonce la délivrance. Il est 20h35. Koussiri fait partie de Nouna, le village constitue en lui-même le secteur 7 de la ville. Je n’ai jamais réussi à m’y retrouver avec les secteurs de Nouna, le plan en damier très strict et régulier n’aidant pas à distinguer les rues, qui se ressemblent toutes. Mais Koussiri, c’est à l’extérieur, c’est un beau village africain, avec ses concessions, ses greniers à mil, une petite église construite par les pères missionnaires, et non loin de là, une petite mosquée, modèle miniature de celle, majestueuse, que l’on peut admirer à Bobo-Dioulasso. C’est à Koussiri que toute l’histoire a d’ailleurs commencé.

Quelques instants plus tard, nous arrivons au grand rond-point d’entrée de ville de Nouna. A gauche, la grande rue qui traverse tout le centre pour déboucher sur la route de Toughin, et au-delà de Bobo-Diolulasso. A droite, la route de Djibasso, et ensuite de la frontière malienne. Le Mali est à 70 km. En face, tout droit, la rue qui mène à l’évêché et tout au fond, vers l’ancien aérodrome abandonné de Nouna.

Nous y sommes, chez Rose-Marie. Le Touba, c’est un autre havre de paix. Le paradis des bougainvilliers en fleurs, des roses trémières, des cactus géants. Une statue monumentale nous accueille, elle paraît presque inquiétante sous le halo des phares. Les traits sévères de cette statue markka sont renforcés par la nuit. Nous arrivons alors qu’une coupure d’électricité a plongé la ville dans le noir absolu. Seuls quelques endroits restent éclairés, grâce à des groupes électrogènes, qui rugissent comme autant de camions jetés sur les pistes. Une fois passé le portail délicatement sculpté avec des caïmans et autres reptiles, la table dressée pour le dîner nous accueille à bras ouverts. Après une diète méridienne aux arachides, nous sommes ravis à l’idée de manger quelques petites choses préparées par Rose-Marie. J’ai le secret espoir de pouvoir déguster sa fameuse salade de crudités, et mon vœu sera exaucé. C’est un des rares endroits où l’on peut manger des crudités les yeux fermés. A l’aide d’une savoureuse So.B.Bra, nous dégustons ensuite une soupe grasse au poulet absolument succulente…

Rose-Marie est fatiguée. Problèmes cardiaques, fracture du poignet, la récente saison des pluies fut pour elle un calvaire. Mais depuis quelques semaines, elle a retrouvé sa bonhomie légendaire. Une femme d’exception, cette Rose-Marie. A l’âge de 20 ans, avec un diplôme d’infirmière en poche, elle quitte son Allemagne natale pour faire de la coopération. Elle atterrit dans un premier temps dans le sud tunisien, où elle ne restera pas longtemps. Puis ce sera le Tchad, et enfin, en 1975, elle s’installe à Nouna, d’où elle n’a pas bougé depuis. Elle participe à la construction de l’hôpital provincial, et plus particulièrement au bloc opératoire. Lorsqu’elle en parle, l’émotion la submerge. En 1984, au moment de la révolution, elle fera même quelques jours de prison. C’est une période où elle fut la seule européenne à vouloir rester coûte que coûte au Burkina. Tous les autres « toubabou », les blancs, ont quitté le pays. Femme opiniâtre et têtue, elle reste. Des anecdotes, elle en a des centaines à raconter. Quand elle commence, c’est parti pour des histoires invraisemblables, mais tellement typiques d’ici. Lorsque l’âge de la retraite sonne, elle décide une fois encore de rester à Nouna. Elle ouvre le « Touba », une auberge chaleureuse, qui deviendra au fil du temps le point de ralliement de tous les coopérants du coin. En 1998, elle achète le terrain en face du Touba, limitrophe de la gare routière, pour construire le « Touba 2 ». Ce terrain de caillasse sera transformé en petit paradis verdoyant en quelques années seulement. Elle se démène pour son village préféré, Koussiri, avec un projet merveilleux et vertueux. Elle tape à toutes les portes pour trouver de l’argent. Et c’est à travers le soutien de Thorsten que Mühlheim finira par participer au financement de ce projet, entraînant derrière la ville de Saint-Priest. Les prémices de l’engagement de Saint-Priest sont posées. Ce double engagement du nord débouchera sur un projet bien plus vaste, celui qui permettra la réfection d’une centaine de forages dans toute la province de la Kossi. Femme de projets, elle se lance sans cesse dans de nouvelles actions, malgré une santé fragile. Elle fume comme un pompier, des cigarettes brunes sans filtres qu’elle fait acheter au Mali, mais peu importe, elle fait bouger les lignes. Aujourd’hui, elle s’est lancée dans la récupération des innombrables sachets en plastique qui polluent les paysages du Burkina. Une usine de recyclage à Ouaga permet de transformer tous ces sachets en matériau de construction. Des briques en plastique noir, mais aussi des meubles. Et puis, elle s’occupe d’une horde d’enfants qu’elle a parrainés. Ces enfants sont soutenus financièrement par Rose-Marie, et elle veille au grain, afin que les cursus scolaires aillent le plus loin possible.

Au printemps, elle a été décorée de l’équivalent allemand de la légion d’honneur, par l’ambassadeur d’Allemagne. Elle en est fière, même si tout ce « tralala » (un de ses mots préférés) l’agace beaucoup. Elle aurait pu être naturalisée burkinabè, mais elle aurait dû renoncer à sa retraite d’infirmière allemande. Elle est donc restée citoyenne allemande…

Le Touba à Nouna, et Rose-Marie en pleine action.
6

Mardi 25 octobre. Le programme de la semaine démarre. Bien reposé d’une nuit salvatrice, je suis conscient du boulot qui nous attend. Il faut faire le point sur l’avancée des travaux, rencontrer tous les interlocuteurs institutionnels, se présenter à nouveau, car les mutations des fonctionnaires sont souvent rapides et d’une année sur l’autre, les têtes sont nouvelles. C’en est ainsi pour le préfet. Le précédent, resté à peine un an et demi, et déjà reparti dans d’autres contrées. A la mairie, les collaborateurs de Mme le Maire sont toujours les mêmes, mais en l’absence de Mariame Fofana, le temps est suspendu. Nous rencontrons Mami, le 1er adjoint, qui n’était même pas au courant de notre arrivée. Le secrétaire général est décédé brutalement au début du mois de septembre, et aucune délégation ne permet à cette mairie de fonctionner lorsque le maire est absent. Et Mariame est souvent à droite et à gauche, mais rarement à Nouna. Nous touchons du doigt l’une de ces réalités africaines, avec lesquelles il faut bien composer…

Nous rendons visite également au directeur provincial de l’hydraulique et à celui de l’enseignement de base et de l’alphabétisation. La structuration administrative et bureaucratique est impressionnante au Burkina. Chaque ministère est représenté par une direction provinciale dans les chefs-lieux de province et une direction régionale dans les capitales régionales. Le territoire est remarquablement bien maillé. Mais dans les bureaux, c’est souvent le dénuement. Si les symboles du pouvoir sont toujours bien présents (drapeau, devise nationale, et l’incontournable portrait de Blaise Compaoré), les outils de travail sont réduits à leur plus simple expression. Chez le conseiller agricole du directeur provincial de l’hydraulique, de l’agriculture et des ressources halieutiques ( !), un dictionnaire hors-d’âge, dont les pages n’ont qu’une envie, celle de se faire la malle, trône sur le bureau, à côté de 3 ou 4 chemises cartonnées très poussiéreuses. Le conseiller nous reçoit aimablement, comme toujours, mais semble contraint de prendre des notes sur une feuille de papier, la seule dont il dispose visiblement, qui contient déjà des notes écrites au crayon de papier. Qu’à cela ne tienne, il écrit par-dessus ! Le résultat semble illisible, mais les burkinabè ont de la ressource. A défaut de moyens, ils ont la capacité constamment à trouver des solutions inattendues. C’est le pays du système D, et ça fonctionne souvent très bien.

Chez le conseiller culturel du DPEBA, le bureau est mieux équipé et organisé. Des chemises cartonnées, il y en a des dizaines. Un collègue du conseiller s’affaire devant une vieille machine à écrire, hors d’âge. Dans le couloir qui mène au bureau, un pneu et une jante sont posés là, et y resteront encore un bout de temps, sans doute. Je divague, et je me mets à penser à l’histoire de la voiture qui a, en son temps, chaussé ce pneu. Quelles pistes parcourues, quelles histoires vécues sur les sièges défoncés ? Mais voici le retour aux réalités : le DPEBA a droit à un bureau climatisé avec un ordinateur. Le sens de la hiérarchie a encore du bon…

Nous terminons notre matinée par la découverte du CELPAC, un centre culturel vigoureusement animé par Dicko, qui malgré un manque criant de moyens et le non-respect par la mairie de ses engagements, continue à tenter à offrir un lieu de ressources documentaires à la population, et notamment aux scolaires. C’est dans la salle du CELPAC que fut d’ailleurs signée en février 2009 la convention tripartite de coopération décentralisée. Etaient présents Mariame Fofana, maire de Nouna, Martine David, maire de Saint-Priest et Bernd Müller, maire de Mühlheim-am-Main. Et derrière l’estrade, peinte sur le mur, la phrase suivante : « Sachez chasser les sachets » !

A midi, nous découvrons le nouveau maquis de Noélie. Contrainte de quitter le Panama, le maquis qui se situait juste en face du Touba, Noélie en a fait construire un tout nouveau très sympa derrière l’évêché, non loin du caillou sauvage. Mais le cadre est encore tout neuf, la végétation bien loin d’apporter l’ombre nécessaire pour supporter le soleil méridien. Ecrasé par la chaleur, le lieu est pourtant un point de ralliement incontournable. Noélie est sans aucun doute l’une des meilleures cuisinières de Nouna. C’est dans cette torpeur africaine que nous attaquons une So.B.Bra fraîche et un délicieux riz gras au soumbala. Le soumbala, une spécialité toute africaine. Fruit de l’arbre du néré, le soumbala est conditionné en petites boulettes noires pas très ragoûtantes et surtout très malodorantes. Mais une fois intégrés dans la sauce d’un riz gras, le soumbala relève délicatement la saveur du plat. Nous voici requinqués pour l’après-midi.

Nous continuons la tournée des partenaires institutionnels. Le préfet est nouveau, mais il est absent. Selon son secrétaire, il est allé chercher ses bagages dans la localité où il était précédemment en poste. Le Haut-commissaire, en poste depuis le début 2010, est également absent. Mais nous le verrons peut-être à la fin de la semaine. A chaque visite, les mêmes impressions. Des secrétaires, souvent masculins, affairés entre des piles de papier, veillant à ne rien perdre, car le ventilateur soulage certes la sensation de chaleur, mais il constitue un ennemi imparable pour les feuilles de papier, qui risquent de virevolter à tout instant.

Retour à la mairie. Un autre groupe de blancs est sur le perron. C’est toujours curieux de tomber sur des compatriotes occidentaux dans un lieu aussi reculé du Burkina. Car à Nouna, il faut vraiment y venir volontairement. Sensation de solidarité avec des semblables, mais aussi impression de concurrence et interrogation sur le sens de l’investissement de cet autre groupe. C’est notre incapacité à créer des synergies qui est finalement la plus flagrante. Par ailleurs, ce groupe nous réserve un accueil glacial, qui sera confirmé à deux autres moments de la semaine. Ils n’ont pas envie d’engager la conversation avec nous, ne nous disent pas ce qu’ils font et s’en vont sans nous dire au revoir. Des blancs dans toute leur splendeur… Mami, le 1er adjoint nous reçoit à nouveau, et soudainement, Mariame, le maire, débarque. Embrassades, sourires et vœux de bonne santé. Mais nous en restons là. Pas le temps de discuter sérieusement de notre affaire. Je pense que Mariame, au fond, ne s’intéresse pas au projet.

Augustin arrive en fin d’après-midi par le bus. L’équipe de choc est au complet.

Le maquis "La Paillotte" 
7

Une nouvelle matinée démarre. Fraîcheur agréable entre 6h et 7h du matin, nous prenons avec délectation un petit-déjeuner préparé avec soin par Hélène. La confiture d’ananas me projette indubitablement dans mon enfance avec cette expression enfantine qui fonctionne chez moi comme un réflexe pavlovien : « Ananas, Deine Hose ist nass ». Il y a de la pastèque fraîche, des bananes au goût incomparable. Mais il y a aussi un pot de Nutella, dont le contenu se réduit curieusement comme peau de chagrin au cours de la semaine. Etonnant… Pâté, le 2ème adjoint, éleveur de son état, a fait déposer du lait frais pour nous. Hélène l’a fait bouillir, et il est en effet succulent. Augustin nous retrouve, et nous prenons le temps de palabrer, avant d’attaquer notre matinée. Le chant des tourterelles et le bruit de course des lézards et geckos accompagne ce temps matinal agréable. A 8h30, le soleil commence à taper, la chaleur surgit, et les geckos se cachent.

Abdoulaye nous rejoint, et nous sommes fins prêts pour rendre une visite de courtoisie à Séraphin Simboro, responsable de la cartographie au centre de recherche en santé. Les informations que Séraphin nous livre sur les grandes tendances sanitaires sont terribles. Le VIH continue à se propager, même si le rythme est ralenti. Environ 4% de la population est infectée, mais dans certains secteurs, ce taux peut atteindre presque 15%. Les cabarets, lieux où est vendu le Dolo, la bière de mil, sont les principaux vecteurs de propagation. Le Dolo désinhibe, et aucune précaution n’est prise par les individus qui entament à la sortie des cabarets des relations sexuelles. Le poids culturel fait que la prise de conscience est difficile.

Et il y a pire. Le lévirat est une réalité au Burkina Faso. Le lévirat est un type particulier de mariage, souvent combiné à la polygamie, où le frère d'un défunt épouse la veuve de son frère, afin de poursuivre la lignée de son frère. Les enfants issus de ce remariage ont le même statut que les enfants du premier mari. Et voici un exemple : un homme décède. Il est polygame. Son jeune frère, ouvrier agricole saisonnier en Côte-d’Ivoire, rentre précipitamment, attiré par la promesse du lévirat. Il ne le sait pas, mais il s’est infecté par le VIH lors de son séjour sur une plantation de cacao. Il rentre, et récupère les 4 épouses de son frère aîné. Le mariage est célébré, et en l’espace de 4 jours, ses 4 épouses sont infectées… L’une des 4 épouses a une relation avec un autre homme polygame de son village, ce dernier ayant 5 épouses. 15 jours après le retour du jeune frère, 10 personnes supplémentaires ont contracté le VIH. Dans un pays où l’accès aux trithérapies est difficile. Dans un pays où de nombreux maris, par crainte et par ignorance, interdisent à leur femme de faire un test de dépistage. Séraphin est contraint de procéder parfois à des dépistages en toute discrétion. Une femme séropositive peut garder cette information pour elle, et se verra obligée d’aller nuitamment chercher ses médicaments auprès de Séraphin, risquant de faire croire à son époux qu’elle a une relation avec ce médecin…

Il n’y a pas que le VIH. Il y a aussi l’excision. Le phénomène est toujours aussi présent. Si en ville, cette mutilation est de moins en moins pratiquée, car illégale, il n’en est pas de même au village. Les familles profitent d’ailleurs souvent d’un séjour programmé au village, en brousse, pour faire pratiquer cette mutilation, qui est bien ancrée dans les pratiques socio-culturelles de cette région du Burkina. Et les affiches de sensibilisation n’y changent pas grand ‘chose. La place de la femme n’est pas simple en Afrique… Si en l’espace de 10 ans, la téléphonie mobile a envahie le Burkina, au point d’être omniprésente comme chez nous, les mentalités ont plus de mal à évoluer. VIH, Excision, machisme, une combinaison bien redoutable sur la voie du progrès.

Après un couscous au Fonio chez Noélie, nous consacrons l’après-midi à nous laisser couler sur la rivière du temps. Le farniente n’existe pas ici, bien au contraire, on se laisse transporter au gré des minutes qui s’égrènent. Après le repas, le soleil tape fort, il fait chaud, il doit faire pas loin de 38°C. On écoute délicatement les irrégulières brises de vent, qui apportent durant quelques secondes une vague impression de fraîcheur. On écoute les jappements au loin d’un chien qui se promène. On écoute le bruit de la ville. Il y a le ferblantier qui tape, il est au bout de la rue, ses seaux sont magnifiques. Un camion passe, des cris, les gens s’interpellent. Quelques notes de musique parviennent soudainement à nos oreilles. Floby, Mario, les tubes burkinabè colorés donnent à notre vision le complément sonore qui manquait. Plus tard dans l’après-midi, la chaleur commence à reculer. A compter de 16 heures, c’est très agréable. Un tour chez Augustin, son petit bureau pas très bien équipé par la mairie, mais où il a le grand privilège de posséder l’un des très rares accès Internet de la ville, grâce à une clé 3G qui fonctionne !

Vers 17h30, on arrive au moment de la journée que je préfère. Le soleil rougeoie, immense, et donne une couleur orangée en quelques instants au ciel, dont la luminosité baisse rapidement. Ce n’est pas entre chien et loup, mais entre chien et hyène. Il fait bon, les bruits sont démultipliés, les rires des enfants omniprésents. C’est un moment où la sérénité est au comble de son expression. Ce moment ne dure toutefois que trop peu de temps, une demi-heure à peine. Vers 18h, à toute période de l’année, en saison sèche comme pendant l’hivernage, le soleil se couche. C’est la proximité de l’équateur qui explique cette régularité et l’absence de variations importantes que nous connaissons en Europe. Je me souviens d’ailleurs de la surprise de Roger, lorsqu’il découvrit à l’été 2005 la France, et le fait que le soleil ne se couchait qu’après 21 heures…

Comme d’habitude, un dîner joyeux et détendu chez Noélie. Demain, ce sera une grande journée. Nous avons prévu d’aller découvrir le grand marché de Djibasso. Et le soir, ce sera la fête au Makossa. Mais demain est un autre jour. Je m’endors une fois encore avec les images et les couleurs qui virevoltent. Mon sommeil est de plomb.

8

Avec Véro, nous entamons notre matinée par une intense séance de travail. L’objectif est de boucler une note d’information sur l’évolution du projet, et cette note doit arriver dans les différents services de la mairie de Saint-Priest au plus tard en fin de matinée. Nous avons encore 2 heures de décalage, en moins, et à 9h30, tout doit être bouclé. J’adore cette impression de décalage. Travailler selon nos critères très normés, alors que les geckos s’amusent autour de nous et que des effluves de senteurs indescriptibles mais si typiques d’ici affleurent, quel étonnement. La note sera prête à l’heure dite. Rose-Marie fait une brève apparition, demandant pourquoi nous ne sommes pas encore partis. Abdoulaye arrive. La journée peut véritablement commencer.

Eric, le « protocole » du maire de Nouna (nous dirions « directeur de cabinet ») se joint à nous, car il veut nous présenter son village, Konnankoïra, qui se situe à 15 km environ, et fait toujours partie de la commune de Nouna. Au Burkina, réussir à faire venir des « toubabou » chez soi est toujours une grande fierté. Eric est fier de nous conduire à Konnankoïra, et nous sommes heureux de partager ce moment avec lui. A peine arrivés, nous allons visiter une école. Pourtant, c’est jeudi. Et le jeudi, les écoles sont habituellement fermées. Mais tout a été préparé pour notre arrivée. L’hymne national a été écrit sur le tableau noir, et nous avons droit à un accueil chaleureux. Les élèves saluent les adultes en croisant leurs bras et en s’inclinant légèrement en avant. 40 élèves qui font ce geste de façon synchronisé, et l’émotion me gagne. Véronique et Augustin se présentent, puis c’est à mon tour. Ma gorge se serre, je suis intimidé devant ces élèves attentifs et concentrés. Nous parlons de la France et de la réalité de nos propres écoles. A la grande surprise de l’instituteur, Véronique égrène les pays et régions d’origine de ses élèves à Saint-Priest. J’ai pris une craie et j’inscris au fur et à mesure les noms des pays énoncés. A la fin, il y en a près d’une douzaine.

Nous retournons au cœur du village, où les vieux nous invitent à partager l’eau de l’étranger. Il commence à faire chaud, et c’est l’attraction de la matinée. Je suis déjà venu à Konnankoïra, il y a 3 ans avec mon frère. Nous étions installés quasiment au même endroit, à palabrer avec les vieux. La caisse de Brakina arrive, et toutes les bouteilles sont décapsulées avec ferveur. Il y en a pour une sacrée somme de boissons. Ils n’ont rien, mais ils nous offrent pourtant le peu disponible. Et puis un grand garçon avec les oreilles décollées arrive discrètement, tenant maladroitement un poulet dans sa main droite. J’imagine déjà la suite. Le présent suprême, un don incomparable de la population pour nous deux, petits occidentaux repus. Le chef nous remet avec beaucoup de solennité le coq, tenant en dioula des paroles remplies de sagesse. L’émotion nous gagne à nouveau. Etre à la hauteur de tant de confiance, de tant de dignité…

Le coq va donc faire le trajet avec nous à Djibasso. Ce sera d’ailleurs son dernier voyage… Dans la voiture, Augustin se lâche et nous raconte sa blague de la biche et de la gueule tapée :

« C’est le lion et la hyène qui vont chasser ensemble. Ils ramènent une biche et une gueule tapée (un gros lézard). Le lion, plein de générosité, alors que le choix lui revient en sa qualité de roi des animaux, propose à l’hyène de choisir : »

Le lion : « Chère hyène, je te laisse choisir. Si tu veux la gueule tapée, tu prends la gueule tapée. Et si tu veux la biche, tu prends la gueule tapée. »

« Quel est donc ton choix ? »

L’hyène : « Après mûre réflexion, je vais prendre la gueule tapée ».

Le lion : « Ah, c’est un très bon choix, merci beaucoup. »

Abdoulaye, Eric et Augustin sont écroulés de rire. Et Augustin répète inlassablement « Si tu veux la gueule tapée, tu prends la gueule tapée. Et si tu veux la biche, tu prends la gueule tapée. »… J’en pleure de rire. Dehors, une borne kilométrique. Nous sommes à 22 km de la frontière du Mali. Djibasso nous ouvre ses bras.

Nous arrivons au centre de Djibasso. L’un des marchés les plus importants du Burkina. Je suis frappé par le nombre de personnes présentes. C’est un foisonnement, une fourmilière. Des couleurs, des bruits, du mouvement, où que l’on tourne les yeux, c’est impressionnant. Cela me rappelle le marché de Markoye, près de la frontière avec le Niger, où j’étais en octobre 2008, toujours avec mon frère, Charles, mon initiateur et Christophe, mon premier compagnon de voyage au Burkina en 2001. Abdoulaye gare sa voiture à l’ombre, et nous voici partis pour nous engouffrer dans les étroits passages du marché. Musique rumba congolaise, messages d’un imam enregistré et diffusé en continu, interpellations joyeuses, hennissements des chevaux du Mali, pleurs d’un enfant. Et nos yeux en prennent plein la figure : des échoppes où l’on vend des tissus chatoyants, d’autres où l’on peut trouver des pièces détachées, puis toute la partie des aliments : les piments, les citrons verts, la fleur de sel, la pâte d’arachide, les ignames et les tomates, mais aussi le soumbala, le poisson séché, les oignons rouges et les beignets. Une plongée féerique dans un univers incomparable. Et contrairement à Ouaga, les gens sont accueillants, souriants et curieux, voire amusés de voir déambuler deux blancs. Je trouve une magnifique tenue de princesse africaine pour Margot. Et j’achète un sachet de piments…

A midi, nous nous replions dans un maquis qui n’a malheureusement rien à manger. Jour de marché, pourtant… Abdoulaye fait part de sa mauvaise humeur, et décide de partir à la recherche d’un boucher. Il revient 20 minutes plus tard avec de la chèvre grillée. Trempée dans le pili-pili local, poudre de piments, c’est un festin. Un ange passe, personne ne parle, et nous nous régalons avec cette viande juteuse et goûteuse, que nous mangeons directement avec nos doigts. Un chat maigrelet s’aventure sous mes pieds, il a dû reconnaître la générosité zoophile des blancs (afin d’être bien précis, le terme « animalophile » n’existe pas… CQFD). Je lui file quelques morceaux que je viens de bien attaquer, mais qui restent des morceaux de choix pour un félin. Le chat se régale, il n’a pas dû manger autant depuis fort longtemps. Le repas se termine. Le temps de griller savoureusement une Excellence et de terminer la Brakina, chaude, malheureusement.

Quitter Djibasso. Pas encore. Nous repartons faire un tour, un sacré tour en fait, puisque nous découvrons d’autres secteurs du marché, tous plus beaux et excitants les uns que les autres. Je reste assez stupéfait devant l’échoppe d’une femme à la peau plus claire que les autres, et qui sert avec des gestes d’une grâce indescriptible des portions de riz et de sauce au gombo dans des sachets en plastique noir. Elle a le visage impassible, mais elle est concentrée sur la gestion de son stock, tout en vérifiant la cuisson de sa marmite bien cabossée. Ce qui est fabuleux, c’est de s’attacher en un instant à tous ces objets singuliers. Cette marmite cabossée, j’en suis sûr, pourrait raconter des histoires improbables et pourtant vraies. Et en faisant un effort, on peut entendre le faible écho des murmures. En quelques secondes, une petite histoire m’est parvenue aux oreilles, subrepticement. Je suis comblé.

A 15 heures, nous décidons finalement de rebrousser chemin. Retour à Nouna. Ce soir, c’est Makossa. Et ça, c’est unique. J’attends ça comme un camé attend sa drogue. Le Makossa. Le Dolo. L’ambiance au soleil couchant. Mais avant, 65 km de piste difficile. Le coq est mal en point. Abdoulaye le prend à l’intérieur du véhicule, mais arrivés à Nouna, c’est un logo « coq sportif » en 3 dimensions que nous sortons de la voiture, bien rigide…

Marché de Djibasso - Remise officielle du cadeau des habitants de Konnankoïra  
9

Quelques minutes de repos, et nous partons pour le cabaret Makossa. J’ai passé commande à Issa quelques jours auparavant, histoire que son groupe, Djigui Faso, puisse se produire. Il faut penser à commander suffisamment de dolo pour contenter le quartier, et du coup, je n’ai pas lésiné. Un seau de 5 litres devrait faire l’affaire. Hélène nous accompagne, et nous embarquons Abdoulaye et Augustin dans notre aventure.

L’année dernière, en octobre, j’y étais déjà avec Véro et Augustin. En février, j’avais passé une soirée mémorable avec Thorsten. Une soirée au Makossa, c’est le temps fort incontournable d’un séjour. Nous arrivons devant le Makossa, une simple petite plaque incrustée dans le banko indique que nous sommes au bon endroit. Assis devant le Makossa, je reconnais le secrétaire du préfet, qui me salue chaleureusement. Nous entrons. Ce n’est pas comme lorsqu’on entre dans une cour d’une concession. Au Makossa, il y a une sorte de préau, très sombre, puis on débouche sur une grande cour parsemée de marmites installées et scellées dans la terre, où le dolo est préparé et cuit. Issa et ses camarades du Djigui Faso sont déjà installés. Deux magnifiques balafons, des djembés, un doum-doum, un n’goni et le merveilleux lounga, un tam-tam d’aisselle, sont prêts pour nous enchanter. Seule surprise, le groupe bizarre de blancs de l’autre jour est présent. Il y a deux autres français qui sont également assis sur les bancs installés contre le bois de chauffage. Résultat, il y a plus de blancs que de noirs au Makossa. J’avoue que ça me contrarie quelque peu. Mais pas pour longtemps. Les blancs bizarres quitteront peu après le cabaret, confirmant par leur attitude leur caractère incompatible avec le Burkina.

La vieille, patronne du cabaret, veille au grain au fond de la cour, lorsque le seau de dolo est amené auprès de Véro. Le dolo… Une boisson indescriptible et inexistante chez nous. Pas de circuit d’importation, aucune production industrielle pour ce breuvage traditionnel, issu de la fermentation du mil et du sorgho rouge. C’est pour cette raison qu’on l’appelle la bière de mil, même si le qualificatif est assez erroné. Car un bon dolo exhale des arômes de cidre et de miel, mêlés à des notes d’amertume légère, tout en chiffrant à près de 15° d’alcool. L’une des filles du cabaret nous distribue les calebasses, les supports à calebasse et les couvercles. Et le seau est là. Quelques mouches s’y sont noyées, mais un peu de protéines dans le dolo, ça ne fait pas de mal. Je me fais remplir ma première calebasse, et j’attaque goulument après avoir éjecté de l’index un papillon de nuit victime de son ivresse. Quel délice ! J’enchaîne avec une Excellence, au grand dam de Véro, qui me fait des yeux tout noirs et un air d’une sévérité sans pareille. Et me voici dans l’ambiance. Sur le mur d’en face, un simple néon s’allume et illumine l’ensemble de la cour de latérite battue. Issa a démarré avec ses condisciples, et la rythmique s’installe. Un musicien ouvre le bal avec une petite marionnette qu’il fait danser avec une habileté incroyable. Puis les danseuses arrivent. La grâce et la poésie se déchaînent. Les corps des deux danseuses se déhanchent, effectuant des gestes d’une souplesse phénoménale et d’une sensualité toute africaine. Un plaisir pour les yeux, une sensation unique de fierté d’être là, à ce moment, et de partager cet instant avec les quelques happy few…

Soudainement, coupure d’électricité. Enfin, ça ne provoque aucun émoi. Issa et ses camarades poursuivent comme si de rien n’était. L’absence de lumière ne fait que renforcer, en réalité, cette atmosphère intimiste qui permet de faire monter l’ambiance. Issa lance alors le premier morceau-hommage, à l’attention de Véronique. Sa voix particulière transcende les autres musiciens et fonctionne comme une invitation à se mettre debout et à danser avec les autres. Vers la fin du morceau, nous nous lançons. Quelques pas de danse, pour s’échauffer et se mettre dans le rythme. C’est à mon tour d’avoir droit à un morceau dédié. Je me lance, j’enlève mes sandales et je décide de danser pieds nus sur la terre battue. La poussière qui se soulève à chaque pas, les odeurs de beurre de karité mélangées à la sueur, le rythme du djembé qui pousse à accélérer les pas, la frénésie des balafons et la mélodie du lounga me font tomber définitivement dans un état différent, à défaut d’être second. Moi qui n’aime pas danser en Europe, ici, à Nouna, je me lâche. Véro fait de même. Et nous voici entraînés près de 30 minutes de suite à tourner sur cette poussière rouge. Mais en fait, nous sommes sur un coussin rythmé, qui porte nos pas et qui nous fait mouvoir…

La 2ème calebasse est vidée, puis la 3ème. Augustin, nous quitte, fatigué par le début d’une crise de paludisme. Hélène s’amuse et Abdoulaye fume ses Hamilton sans toucher au dolo. Je repars danser, je m’éclate. Je commence à sentir des picotements au pied droit. A tous les coups, une ampoule. Plus tard, en rentrant, je constaterai en effet l’ampleur de l’ampoule ! Je termine ma 4ème calebasse de la soirée, lorsque le groupe d’Issa fait un morceau très mélodieux et enchanté pour l’un des français présents. Il s’agit d’un ancien coopérant qui fut en poste à Nouna, et qui est aujourd’hui prof au lycée français de Niamey, ce lycée que j’avais sollicité il y a deux ans en arrière et que je n’ai pas obtenu.

Il est 22 heures. Il est tard pour le Burkina. Issa annonce son dernier morceau et baisse enfin le rideau. Trempé de sueur, je sors heureux de cette belle soirée, de ces moments magiques, pour rentrer au Touba. Avec Véro, nous y rencontrons un petit crapaud fort sympathique, qui accepte de gentiment poser pour la postérité. Je m’en vais m’endormir immédiatement, après avoir tout de même nettoyé et pansé l’immense ampoule du pied droit.

Grenouille du Makossa 
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Je me lève en pleine forme, ce vendredi matin. Décidément, le dolo me réussit. Augustin va encore s’exclamer en me disant que je suis un guerrier, même si ce qualificatif m’étonne quelque peu. Enfin, ici, au Burkina, c’est plutôt un compliment, surtout lorsqu’il est adressé à un blanc de blanc. Je retrouve Véro pour le petit-déjeuner, et je pars sur mon délire d consommation de fourmis l’été dernier dans les Landes, après l’initiation de Jean-Pierre. Véro s’esclaffe et n’en crois bien sûr pas un mot. Et là, subrepticement, une fourmi noire me nargue et se promène près de mon assiette. Ni une, ni deux, j’attrape la fourmi, et comme me l’a appris Jean-Pierre, je la tiens par la tête, et je croque l’abdomen. Un délicat goût citronné envahit mon palais. Il faut par contre éviter de croquer la tête, car tout l’acide formique est concentré à l’avant de la petite bestiole. Véro est estomaquée et tombe presque de sa chaise. Je me marre !

Après cet épisode formique, retour sur la formidable soirée au Makossa. Ou plutôt retour sur ma gigantesque ampoule au pied droit. Déjà l’année dernière, c’était mon pied droit qui avait dégusté. C’est peut-être aussi ça, être militant de gauche ! Véro me passe en tous cas un produit miracle pour les ampoules qui reconstitue la peau, un super-pansement actif. Deux jours plus tard, je constaterai en effet la réussite totale de ce produit pharmaceutique révolutionnaire. Ne voulant cependant pas faire de pub pour une multinationale, le nom de ce produit sera tu dans ce récit.

Matinée calme. Un tour chez Cissé, l’artiste créateur de panneaux d’affichage et d’objets de décoration. Véro a commandé plusieurs planches, et même si elles ne sont pas terminées, le résultat intermédiaire est déjà impressionnant. Le logo de la ville de Saint-Priest est particulièrement bien réussi. J’imagine déjà les panneaux d’entrée de ville avec les logos de Saint-Priest et de Mühlheim, lorsque nous reviendrons en février prochain. Derrière son atelier à ciel ouvert, Cissé a garé sa Sandero. Mais ici, point de Dacia. Renault vend ses véhicules directement sous sa marque et ne s’encombre pas de passer la pilule par le biais de la marque roumaine. C’est plus simple, et en même temps, je me dis que cette voiture ferait un tabac en France. Une vraie pièce « collector », une Renault Sandero !!! Nous bavardons encore quelques instants. D’une petite chaîne Hi-Fi, on peut entendre les morceaux de l’album « Outlandos d'Amour » de The Police, 1978. La voix de Sting qui entame le refrain de « So lonely », ici à Nouna, donne la certitude d’un anachronisme total, mais tellement agréable.

Chez Cissé

Nous quittons Cissé, que nous devons revoir dimanche pour récupérer les commandes de Véro. Nous passons au lycée, afin de prendre un premier contact. Le proviseur n’est pas là, mais le censeur nous reçoit avec chaleur et emphase. Très actif dans le domaine de l’eau potable et de l’assainissement, je n’ai que trop peu développé les relations avec les acteurs de l’éducation. Mais comme Noureddine, l’adjoint à l’éducation, va venir en février, il était logique de se signaler auprès du lycée provincial de Nouna. Au bout de 20 minutes de discussions, un professeur d’Histoire-Géographie particulièrement jovial se joint à nous, et engage la conversation. Echange de cartes et de « contacts », la relation est établie !

Nous quittons le lycée pour rejoindre la « Paillotte » de Noélie. Au menu, un excellent foutou, un plat à base d’igname écrasée. C’est super chez Noélie, mais il fait vraiment trop chaud. Le décor est encore trop minéral, trop neuf, il manque de l’ombre. Nous rentrons assez vite au Touba, et compte tenu d’un programme très allégé au cours de l’après-midi, nous nous accordons tous un vrai temps de repos. Augustin en a de toute façon besoin, il a un petit palu. Je m’endors assez vite, un vrai sommeil de plomb. Avec la chaleur, je me réveille une heure plus tard en nage, et ce malgré le ventilateur, qui n’apporte qu’une trop faible brise.

Véro va visiter un centre d’hébergement pour lycéens orphelins, et je repasse à la mairie et au bureau d’Augustin, histoire de me reconnecter quelques instants à la grande toile, qui finit par apparaître bien superflue au bout de quelques jours de sevrage africain.

Demain sera un autre jour, une matinée consacrée à une cérémonie politique et l’occasion de faire un saut à Dédougou…

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Sauter dans des trous à 70 km à l’heure ou comment tester la solidité de sa colonne vertébrale… C’est en jouant à saute-mouton que nous débutons au petit matin notre journée du samedi. La piste entre Nouna et Dédougou est affreuse. Nous nous étions rendus compte à l’aller de l’état pitoyable de la piste, mais il faisait nuit. Il manquait la lecture visuelle de la piste. Et depuis lundi soir, nous n’avions pas repris cette direction. Là, de bon matin, voir l’étendue du désastre nous permet de comprendre les lamentations de la population de Nouna, qui redoute tant le trajet jusqu’à Dédougou. Nous nous rendons à la cérémonie d’investiture de Maxime Koné, nouveau président du Conseil régional de la Boucle du Mouhoun. J’adore ce nom, « boucle du Mouhoun »… Et « Conseil régional des boucles du Rhône », ça sonnerait pas mal, non ? Le Mouhoun, fleuve assez majestueux pour ce petit pays qu’est le Burkina, n’est autre que l’ancienne Volta noire. L’un des très rares cours d’eau qui n’est jamais à sec. Lorsqu’on vient de Nouna pour aller à Dédougou, on arrive sur le Mouhoun par un grand « S », on s’enfonce dans une forêt quasi-tropicale, et on débouche sur un minuscule pont à voie unique, où tout croisement avec un autre véhicule est impossible. Le premier arrivé, le premier à passer…

Nous faisons le trajet avec Noélie, notre cuisinière unique et préférée. Elle tenait absolument à être présente à cette cérémonie. Au départ, Augustin devait venir avec nous, et il n’y avait donc pas assez de place dans le 4x4 conduit par Abdoulaye. J’avais négocié avec Mariam, le maire de Nouna, et elle était d’accord pour faire le trajet avec Noélie. Mais c’est Noélie qui fit la tropnche. « Pas confiance, Mme le Maire va me poser un lapin… ». Et puis Augustin voulut se reposer après son palu. Donc Noélie put récupérer la place laissée libre, à sa grande satisfaction. Nous apprendrons plus tard que le lapin a failli bien être posé…

Le nom de la région est donc bien choisi. Car le Mouhoun s’amuse à dessiner dans toute la région un tracé particulièrement tortueux. Des boucles, il y en a en effet des centaines. Arrivés à Dédougou, nous retrouvons le goudron. Une affiche nous guide vers le nouveau siège du Conseil régional, qui se trouve légèrement à l’extérieur, sur la route de Bobo. Nous finissons par trouver. Des chaises, des fauteuils et même des canapés dépareillés sont posés à même la terre battue, protégés par une immense bâche qui va sûrement nous protéger du soleil dans quelques heures. A 8h30, il fait encore frais, et rien ne bouge pour l’instant. Nous sommes presque les premiers. Une longue matinée d’attente et d’inaction physique personnelle débute. Au fur et à mesure des quarts d’heure qui s’égrènent, des personnalités arrivent. Le protocole arrive également avec 3 jeunes filles avec des T-shirts aux couleurs de Telecel, l’une des 4 marques de téléphonie mobile du pays. Les filles sont là pour coller les étiquettes avec du gros scotch à peine invisible sur les chaises, les fauteuils et les canapés, sur ordre du protocole, un grand gars très sec, qui hoche à peine la tête pour donner ses consignes.

Et puis nous croisons Daouda, conseiller municipal de Nouna et correspondant local du journal Sidwaya. Il est déjà là, et heureux de nous voir. Les personnalités continuent à arriver. Sous la bâche, ça se remplit. Avec Véro et Noélie, nous décidons de nous installer aux quelques bonnes places qui restent. Les troupes de danse commencent à s’échauffer. Les musiciens s’installent. Soudainement, un bus hors d’âge arrive. C’est la délégation de Nouna. Et un véritable ballet incroyable se déroule sous nos yeux : une troupe joyeuse sort du bus, mais le flot ne s’arrête pas. Mais combien étaient-ils dans ce bus ? Le groupe des chasseurs-danseurs de Nouna, des femmes en boubou, le conseil municipal, ça ne s’interrompt pas. Véro déclenche un méchant fou-rire au vu de cette centaine de personnes à descendre tranquillement du véhicule.

La fête commence enfin. Le groupe des chasseurs-danseurs passe, puis tire des salves de coups de fusils en l’air. La troupe de danse traditionnelle arrive ensuite, c’est remarquable. Puis un groupe de musique joue cette musique joyeuse, inspirée de rumba congolaise, pour chanter les louanges de Dieu… Une petite vieille s’avance sur la terre battue et commence à se trémousser sur le rythme de la musique. Le public est enchanté. Il faut le voir pour le croire. Elle doit avoir dans les 70 ans, et elle danse comme une forcenée. La tradition locale est respectée, puisque plusieurs personnes s’avancent vers elle pour lui glisser des billets de banque dans les poches. Eugène Zawa, un chanteur local, prend la suite. A peine a-t-il commencé, que Mariame Fofana, le maire de Nouna, se lève, s’avance vers Zawa, lui attache le poignet avec un petit foulard et le promène devant toute l’assistance complètement hilare et heureuse de l’effet. Nous voici en plein cœur de cette chose curieuse que l’on nomme les « parentés-plaisanteries », un code social implicite autorisant chaque membre d’une ethnie à se moquer et ridiculiser en public une autre ethnie qui lui est associé de façon hiérarchique. Mariame est Markka, Eugène Zawa est Bwaba. Et les Bwabas sont les esclaves des Markkas. Mariame ne fait donc que promener son esclave devant tout le monde, pour le relâcher à la fin et lui signifier qu’elle lui a rendu sa liberté. Ce système très codifié est à première vue incompréhensible pour nous occidentaux. Mais il est nécessaire et a permis une cohabitation pacifique entre 60 ethnies dans ce pays.

Troupe de danse

Vers 10h30, tout s’arrête. Un rappeur local venait pourtant à peine de commencer son morceau. Il ne le finira jamais. En effet, Toussaint-Abel Coulibaly, Ministre délégué aux collectivités territoriales, arrive en grande pompe et sirènes hurlantes. Dans quelque pays que ce soit, lorsqu’un ministre se déplace, ça fait un sacré raffut. La cérémonie très protocolaire peut commencer. Daouda Konaté, notre ami de Nouna, anime la cérémonie et prononce le discours d’accueil, quelque peu curieux lorsqu’on considère ses références parfois divines et fatalistes. Mais le ton sait aussi être irrévérencieux, chose impossible chez nous dans pareille circonstance. Puis le ministre prend la parole. Et enfin Maxime Koné. Son discours est remarquable. Lucide et combatif, réaliste et ambitieux, humble et mobilisateur. Véro l’enregistre en direct. J’oubliais, entre chaque prise de parole, un traducteur en dioula vient refaire toutes les prises de parole. Les sonorités étonnantes du dioula s’égrènent alors durant de longues minutes, provoquant ici ou là quelques rires francs.

La cérémonie s’achève. Maxime Koné l’a annoncé : c’est du développement tous azimuts qu’il s’agit pour cette région. Et dans ce cadre, une salle de spectacle de 850 places va être construite à Dédougou, en pleine ville. Tout le monde saute dans sa voiture ou sur sa mobylette pour se rendre au secteur 6, là où Maxime Koné et le ministre Coulibaly vont poser la première pierre de l’édifice. Le soleil tape fort, il est déjà midi. Le fait de bouger a déclenché une belle suée, il va falloir que j’auto-régule à nouveau mon organisme pour sécher… A l’issue de cette première pierre, qui visiblement a été posée de façon aléatoire et sautera dès que les travaux vont commencer, nous nous retrouvons tous à la résidence du gouverneur pour la petite sauterie d’après cérémonie. Les officiels s’enferment dans la vaste baraque, et les autres restent dehors, et dégustent les nombreux plats préparés sous un hangar en tôle. Scènes surréalistes…

1ère pierre de la future salle de spectacle de Dédougou par le ministre Coulibaly (à droite) et Maxime Koné (à gauche).

Nous quittons Dédougou vers 14h. De retour à Nouna vers 15h, c’est la case repos. En fin d’après-midi, nous accueillons Gilles, l’ingénieur dépêché par l’association Aquassistance, qui effectue pour Saint-Priest de l’assistance à maîtrise d’ouvrage. Il est arrivé hier soir à Ouaga en direct de Bordeaux, et a sauté ce matin dans un autre véhicule affrêté pour rejoindre illico presto Nouna. Ancien coopérant en Côte-d’Ivoire, il n’a pas remis les pieds en Afrique depuis 20 ans, mais il connaît bien ! Vers 17h, une heure avant le coucher du soleil, nous rejoignons un ami de Daouda, qui connaît bien l’histoire de la ville et notamment tous les problèmes d’écoulement des eaux de pluie. Il connaît sans doute très bien le secteur, mais il se montre très vite comme quelqu’un de lourdaud, demandant à plusieurs reprises très explicitement d’épouser Véronique, car désireux d’expérimenter une épouse blanche… Véro semble ravie… Nous terminons la journée à sillonner en 4x4 les rues de Nouna, et je découvre le sud de la ville et des quartiers où je ne m’étais jamais rendu. A 18 heures, retour chez l’intégriste lourdaud pour un thé à la menthe réussi.

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C’est le grand jour. Le dernier, certes, à Nouna, mais c’est le grand jour. C’est dimanche. Et c’est le jour du conseil municipal. Finalement, tout est possible au Burkina. Convoquer un conseil municipal extraordinaire pour acter un avenant d’exécution à la convention de coopération décentralisée tripartite signée en 2009… Le Conseil a été convoqué pour 10 heures, pour tenir compte de la sortie de la messe. A Lyon, il y a le quart d’heure lyonnais. A Nouna, il y a l’heure entière des palabres. Nous ne commencerons pas avant 11 heures. De toute façon, Madame le maire n’est pas à l’heure. Alors nous discutons joyeusement avec les uns et les autres sur la terrasse de la mairie. La salle du conseil municipal est installée et prête à entendre d’autres palabres, essentiellement en dioula d’ailleurs.

Vers 11 heures, tout le monde s’installe. Mariame est habillée avec un boubou jaune citron. Elle arrive en retard, mais avec cette tenue, impossible de se faire toute petite. Nous nous installons à la tribune. Je suis complètement à droite, à côté de Mami Boubacar Traoré, le 1er adjoint. Il ne se séparera pas, tout au long de la séance, d’un petit pot en verre, dans lequel ont été posées quelques pierres, et à travers desquelles une petite plante verte a réussi à frayer son chemin. La plante verte du conseil municipal. Et le 1er adjoint en est le gardien attentif et presque jaloux.

Le conseil municipal de Nouna

Mariame débute par un appel nominatif des 134 conseillers municipaux. C’est long. Il y en a finalement que 78 qui sont présents, mais le quorum est atteint. Quasiment toute la séance se tient en dioula. Nous ne comprenons bien, mais les conseillers municipaux nous regardent avec amitié et gratitude. Les sonorités très chantantes du dioula rythment près d’une heure et demie de séance. A la fin, l’avenant d’exécution est voté par acclamations. Le projet peut continuer. Il y a beaucoup d’émotion dans la salle, de part et d’autre. Ce sont des moments inoubliables. Ceux d’un temps de rencontre entre gens si différents, si riches de cette différence, et si prompts à tendre la main à l’autre pour faire un bout de chemin ensemble. Je remets le présent officiel de la ville de Saint-Priest à Mariame : trois très belles photos plastifiées du château de Saint-Priest, qui pourront orner les murs de la mairie de Nouna. Nos destins sont définitivement croisés. Tant de boulot depuis 2007 pour ancrer les liens d’amitié entre deux villes, l’une au nord, l’autre au sud.

Le maire, Mariame Fofana, ses deux adjoints et les toubabous...

Mais la promesse de cette amitié qui se construit ne connaîtra pas, ce dimanche 30 octobre, de suite institutionnelle. Mariame est déconcertante. Toute heureuse d’être venue présenter ce projet au conseil municipal, elle en repart aussitôt pour nous laisser plantés là, sans autre forme de procès. Il n’y aura d’ailleurs pas d’au revoir officiel, pas de festivités comme pourtant les Africains sont capables d’en faire. Petite délégation en octobre, elle sera bien plus importante en février, et nous verrons bien alors à ce moment comment Mariame va gérer le protocole. Je crois qu’elle a mis une croix sur cette mairie. Impopulaire, car jamais présente à la mairie, toujours en vadrouille entre Ouagadougou et Bobo, avec parfois un détour par New York, Mariame n’a peut-être pas su prendre la mesure du défi que représentait la gestion d’une commune de 78 000 habitants.

Nous nous retrouvons chez Noélie pour casser la croûte. Et nous avons de notre côté organisé un repas avec tous ceux que nous avons croisé et travaillé durant cette semaine très riche. Ce soir, chez Noélie, repas de fête !

Le soir venu, les invités sont tous présents. Seul Séraphin Simboro, chercheur au centre de recherche en santé à Nouna, nous rejoindra bien plus tard, à cause de travaux à terminer impérativement dans le domaine de la lutte contre le paludisme. La soirée est détendue, agréable et joyeuse. Noélie s’est encore surpassée. Aloco, ragout d’igname, grillades, c’est un régal. La nuit étoilée au-dessus de nos têtes nous invite à prolonger ces moments si importants, mais les Burkinabè ne sont pas des couche-tard. Il est dimanche soir, demain, une nouvelle semaine commence. Vers 22 heures, nous nous saluons tous chaleureusement. Retour dans nos cases respectives. Issa, Victor, Daouda et Eric nous ont promis d’être présents pour notre départ demain matin à 7h30. Dernière nuit à Nouna. Bonne nuit, les étoiles !

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A 7 heures, tout le monde est là pour nous entourer. Comme promis, Victor, Issa, Daouda et Eric sont présents, avec Damien et Augustin. Nous terminons notre petit-déjeuner. Gilles est moins pressé, il reste encore jusqu’à mercredi, pour terminer tout le travail des relevés à effectuer sur le terrain.

Retour à Ouaga, et le soir, avion pour Paris...