Tour de France, terre de pierres !

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Entre photos et poésie, je parcours les chantiers français de Monuments Historiques, et j'explore les plus anciennes manières de travailler ! Eglises romanes, églises gothiques, châteaux médiévaux😎
Septembre 2020
52 semaines
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Publié le 23 janvier 2021


Rebâtir mon église...

Non, cette phrase que Dieu adressa à Saint François n'est pas citée ici pour l'apanage d'un cours de théologie...

Mais pour vous donner un peu à goûter de mon arrivée dans cette majestueuse entreprise de Monuments Historiques, Asselin, active depuis plus de 60 ans en France, et fière d'avoir restauré des héritages de la France comme l'Hermione, la cathédrale de Beauvais, le château de Versailles...

Les vicissitudes d'un confinement qui n'en finissait pas et l'adrénaline grisante de vacances sans dépassement, quoique sources de gaîtés ponctuelles certaines, finissaient pas laisser en mon âme une nostalgie des sueurs et des tracas du quotidien. Notre corps d'homme, heureux de trouver quelque fois un doux repos après l'embauche, n'a finalement rien de pire à vivre que la débauche qui n'en finit pas, au risque même de venir frôler le sens second de ce mot.

Il était temps ! Temps de retrousser ses manches. Temps de donner ses muscles, son intelligences et son coeur au service d'une construction, construction d'une église, d'un château, d'une maison, je ne sais, mais au service d'une construction.

Saint Exupéry dans Citadelle nous dit:

"Il est bon que le temps qui s'écoule ne nous paraisse pas nous user ou nous perdre, mais nous accomplir. Il est bon que le temps soit une construction."

Alors ni une, ni deux, m’arrachant sans tarder aux endormissements ni voulus ni aimés de ce triste engrenage de moroses paresses, j’ai soudainement entendu un appel. Un appel spirituel, mais un appel bien réel, un appel qui sonne et me donne une bonne nouvelle sur mon doux téléphone.

« Bonjour, M. Bert? Entreprise Asselin au bout du fil. Nous avons bien reçu votre CV et nous souhaiterions vous rencontrer ».

Quels bons augures. Et avant même d’avoir un premier entretien, je me recueille le temps de m’abandonner au Seigneur, et Celui-ci me comble de douces paroles pour conforter mon choix audacieux: « je bénirai le travail que tu réaliseras par tes mains » me lance-t-il à peine ai-je ouvert ma Bible, tout juste deux heures après qu’Asselin m’a appelé.

Et au premier septembre, j’embarque tout curieux dans les bâtiments vieillis de l'entreprise Asselin, pas très loin d'Angers, dans la ville rurale de Thouars, et perdus au travers de quatre rues silencieuses et monotones. Ils ont surgi en surprise, les locaux chaleureux de cette bonne vieille entreprise, tout juste collée à la maison des Compagnons du Tour de France, entourée de longs hangars de menuiserie dont le bois fraîchement coupé crisse jusqu'à nos oreilles, embaume nos narines, et où les allers et retours s'animent entre les bureaux d'approvisionnement, les étalages de chênes, et le bruit agressif des dégauchisseuses infernales.

Dieu n'y va pas par quatre chemins. Ma première mission sera une église, une église de l’Essonne. Attaquer le poinçon et les arbalétriers d'une petite église de village, en y taillant tenons, embrèvements et mortaises, pour une charpente en perdition, refaite tout à neuf, voilà par quoi commencer le rêve de mes années d'enfance qui semble s'accomplir de manière si inattendue : devenir bâtisseur de cathédrales. Alors résonne joyeusement cette petite phrase du petit Prince dans les confins enhardis de ma mémoire de gosse espiègle et coquin:

"Fais de ta vie un rêve, et d'un rêve, une réalité".

Croquer le bois, taper dedans. Serrer la pince et puis cogner le flanc. Ne pas retenir son haleine. Couper sans trêve et le pin et le chêne.

J'aurai la chance de travailler sans relâche toute la première semaine durant à découper seul les tenons mortaises des arbalétriers et poinçons de cette charpente d'église qui partira bientôt pour l'Essonne, et que mon collègue Valentin trace au crayon minutieusement pour m'éviter la moindre déroute à la taille.

La semaine suivante m'emmène au fin fond du Finistère antique, dans un petit village de quelques deux-mille âmes, pour travailler sur une charpente du XVIème siècle, dans une église gothique faite de granit d'âge qui nous accueille par son tympan de statues magnifiques, tristement saccagées par les guerres de religion qui n'ont pas épargnées le bout du Finistère, au son de cloches vieilles du XIIIème siècle. Mes collègues y sont à l'oeuvre depuis six mois déjà. Je gambade comme un écureuil d'arbre en arbre, entre ces chevrons de chêne tout neufs ou plus anciens, taillés, assemblés, sculptés même, et qui formeront bientôt comme un ciel de bois peint et une forêt sublime et architecturale au-dessus des fidèles dans ce coin de Bretagne profonde et pluvieuse. Christophe, qui est charpentier au sein d'Asselin depuis pas moins de 28 ans, m'initie aux bons réflexes à adopter pour prendre le chêne par les sentiments. Je travaille principalement sur la jointure de la charpente de la sacristie avec celle de la nef, en préparant un repos pour le faîtage et les pannes. Christophe, qui a travaillé 13 ans de sa vie sur la reconstitution du fameux bateau de l'Hermione, est un excellent maître, patient et bienveillant.

 Je gambade comme un écureuil entre ces chevrons de chêne taillés, assemblés et sculptés même...

Une longue route m'attend sur ce chemin de l'apprentissage, que j'ai commencé depuis fin 2019, et les vertus de patience, d'écoute et d'endurance mais aussi la passion et l'esprit d'équipe attendent de voir les preuves de mon courage et les signes qu'elles peuvent compter sur moi. Après la maison du pain, me voilà envoyé vers le château des vins. Gevrey Chambertin, grand cru de Bourgogne aux pieds d'un édifice du Haut Moyen Âge.

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Le soir tient encore sur un fil.

Le temps est chaud et taquin, et alors qu’à l’horizon, les hirondelles battent de l’aile et se chamaillent dans de grands tours joyeux, notre camion s’étale pensif sur les pavés de la rue du faubourg, sous le clin d’oeil d’un rouge soleil qui pointe. Nous rejoignons l’hôtel après une longue journée de travail sur le château de Gevrey-Chambertin, que les vignes à perte de vue bordent comme la mer caresse une roche imposante. Et alors que nos muscles tendus se sont assouplis en déposant le marteau et les pointes, nous nous arrêtons joyeusement, prêts à nous sustenter et à asperger généreusement nos gorges plus sèches que notre solivage millénaire, pourtant vidé sans l'ombre d'un doute, de toutes les goûtes de son tanin.

Les tailleurs de Pierre de Ducherpozat et Jacquet s'achernent à l'œuvre depuis plus de 2 ans déjà, et mes confrères d'Asselin depuis plus d'un an, pour redonner une seconde vie à ce bon château dont l'ancienneté est aussi prestigieuse qu'un Grand Cru de son doux vocable. Ce charmant édifice, qui fut construit entre le XI ème et le XIII ème siècle, était aux premiers jours une des propriété de la grande Abbaye de Cluny. Mais elle est désormais tombée dans les mains de la Chine éternelle. Malheur que nous essayons d'oublier en nous concentrant sur notre travail, qui ne demande pas de propriétaire pour être fait avec amour. Cet étonnant millionnaire chinois a le mérite d'entretenir cette tradition viticole en péril, et ma bonne espérance me susurre gentiment à l'oreille qu'au fond, il est peut-être, comme dans la parabole évangélique, ce serviteur du Maître du domaine, qui rendra la vigne à son fils, lorsque son heure sera venue.

Nous aurons donné de l’effort, sans philosopher, pour transporter des sacs de pierres mal venues à l’étage, acheminer les quelques bastaings de sapin nécessaires à échafauder la terrasse, déplacer les entraits imposants et les poteaux de vieux chêne marbrés de neuf et d'ancien bois sur l’allée de tomettes, poncer les chevrons à la saillie du toit et découper à l’angle juste une bonne vingtaine de coyaux pour adoucir la pente de la pluie.

Déplacer les entraits imposants et les poteaux de vieux chêne marbrés de neuf et d'ancien bois sur l’allée de tomettes

Les premiers plats sont servis, et tout en discutant de tout et de rien entre compagnons de métier, nous laissons une atmosphère de fierté mêlée de la fatigue du soir, venir chatouiller notre coeur qu’un doux blanc de Bourgogne a déjà embaumé d'une manière subtile et généreuse. Les journées sont rudes, les heures passent lentement, mais nos yeux sont vifs, notre corps docile reste en tenue de service tout le jour, et nos mains chaudes qui galopent de planche en poutre comme de petits félins, déposent à la fin de la journée une offrande d’agréable odeur aux pieds de Dame la nuit. Nous avons tout simplement travaillé. Tandis que nous nous abandonnons aux bras de Morphée, les pores de notre peau gardent le souvenir indélébiles de nos efforts, comme l'emprunte des rides sur le linceul des morts, comme l'odeur de l'amour sur la peau douce de celle qui fut aimée, ou comme les plaies ultimes sur le corps saint de Jésus crucifié.

Quelques temps de lecture redonnent à mon âme la joie inexprimable de la liberté. Ce bonheur de jouir quelque peu du temps comme un don de faire fructifier. Et plus ce temps est rare, plus il semble précieux, unique, gracieux. Nous nous endormons, chacun chez soi, dans le calme inviolable des soirées de campagnes obscures, où le hibou veille à notre place, comme pour nous assurer qu'un bon gestionnaire continue de guetter sur nous dans l'abandon du sommeil. Nous cessons un instant d’être travailleur pour se laisser travailler. Et les graines déposées le jour par le travail des mains, grandit la nuit dans le sommeil du coeur, alors que les anges parlent en silence à nos oreilles inconscientes et émerveillées.

La vie est belle ! Au petit matin, le travail n’attend pas et les immenses étendues de vignes parsemées çà-et-là de grappes violettes comme sur une robe à fleur, taquinent nos pupilles émerveillées, avant que nous frappions quelques premiers coups à l’ébauchoir sur un chêne neuf. Les murailles de pierre blanches, disposées par les maçons courageux, couronnent ce tableau de vieille France que domine un petit clocher aux tonalités monastiques. Il sonne joliment toutes les heures et demie. Comment ne pas faire un beau travail, dans ce décor si joyeux?

Nous ne sommes pas si mauvais en négoce, et nous n’avons pas tout perdu, en renonçant à une possible carrière de grand assureur dans les tours de La Défense.

 les immenses étendues de vignes parsemées çà-et-là de grappes violettes comme sur une robe à fleur, taquinent nos pupilles.
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Publié le 9 avril 2022

Ô longue et étonnante année au sein de l'entreprise Asselin...

Ecoulée entre les rudes semaines aux chantiers, éparpillés partout en France, et les Compagnons du devoir de Paris.

J'ai cru parfois m'essouffler, souvent m'enchanter, toujours progresser.

Brest, Dijon, Amiens, Limoges, Poitiers, les charpentes des siècles précédents m'ont, pourrait-on dire, initié à la France des quatre vents. J'y relevé deux églises romanes, dont les pierres brutes, la modestie de la taille, le charme rustique au coeur de l'ombre froide de moines silencieux ont conquis mon vieil esprit de routier scout. J'ai travaillé aussi les voutes de deux églises gothiques, dont les hauteurs divines, la finesse des piliers, la lumières des vitraux ont réjoui mon âme d'artiste refoulé.

J'ai enfin eu la chance de rebâtir, quelques 500 ou 800 ans après, les solivages aux planchers de châteaux forts de nos ancêtres bourguignon : Gevrey Chambertin, et Maulnes. Cette touche profane, quoique moins spirituelle qu'un clocher, ont plu à mon esprit de gosses toujours épris de capes et d'épée.

Me voilà aujourd'hui charpentier dans la Provence de mes Pères, à tailler tant des préaux, des terrasses et des mezzanines pour les habitants d'Aix et des environs que les toits d'abbayes vieilles comme le Mistral.

En arrivant au creux de la Sainte Baume, en m'épanchant sur la colline de Cotignac, en m'approchant du petit village pêcheur de Martigues où vivaient quelques uns des mes pères, je m'exclame à moi-même ce petit poème écrit à mon retour du pays nomade:

O village choyé de mon humble pays,

Terre de mes parents et de mes vieux amis,

Je t'ai vu, aperçu, là-bas dans la vallée,

Je t’ai vu, un instant, mon coeur a sursauté !


Es-tu là, toujours là, magnifique et paisible,

Encore assis, serein, confiant, invincible?

En cette mer de prés, tu nages bien tranquille,

Ballotté par les pins dans un vent volubile...


Celui qui te quittait autrefois pour les îles,

Le voici qui revient te demander asile.

Souviens toi, mon ami, nous nous étions quittés...


Il s’était embarqué pour des terres arides,

Vagabond, égaré, malheureux apatride!

Souviens toi, mon ami car nous avons pleuré...


Il t'attend sur ton seuil, comme un vieux cavalier,

Qui n'a pas fait le deuil de son premier baiser...

Souviens toi, mon ami, et viens me retrouver !

Installé dans les hauteurs de Aix, non loin du Lycée Cézanne, mon petit appartement du chemin de Beauregard porte bien son nom. On y siège sur les étendues de pins et de roches, d'est en ouest, apercevant presque au loin la Bonne Mère, et l'évaporation de la Méditerranée. Profitant du beau profil de la Sainte Victoire, nous mettons nos yeux dans la lunette de ceux de Cézanne.

Notre atelier aussi est un guet : depuis son emplacement royal, on domine tout Aix-en-Provence jusqu'à tutoyer les cloches de la cathédrales les yeux dans les yeux, pour préparer des charpentes à destination de toute la Provence.

 Charpenter en équipe !
 Enfin, les tables réalisées dans notre atelier en bois de cèdre et de douglas ! 

Mais voici que nous sommes envoyés bientôt en Corse, pour restaurer un monument historique haut en couleur...

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Sur la ligne de l'horizon, les eaux s'évaporent déjà d'une chaleur printanière. Les pierres brunes et grises de la Majore et de la Notre Dame de la garde, qui se fondent dans l'immensité des immeubles marseillais, ressortent avec netteté dans la lumière orange du crépuscule.

Les derniers passagers sont montés, tandis que tout ce monde moitié habitué moitié excité, s'anime sur le bord d'un Ferry aux allures de Titanique, entre les cabines, les cafés et les ponts.

Plus doux qu'à l'accoutumée, le chuchotement des vagues et les confidences du Mistral nous narrent un chapitre d'aventures qui s'annoncent belles.

Notre rocher flottant s'est engagé, il a quitté la côte, et au coeur de ce grand port bordé de larges gratte-ciels et de routes entremêlées, on aperçoit la Bonne Mère qui nous salue de sa robe d'or, afin de nous illuminer comme le plus puissant des phares marins. Au fil de l'eau qui s'agite au passage de notre monstre des mers, les lumières des immeubles et des lampadaires nous parviennent en touches impressionnistes, ainsi que les corniches escarpées et les étendues infinies de calanques, pour nous faire entrer dans un univers de mythes et de fantasmes. La Corse, en ce soir où Yvan Colonna a rejoint le Père, nous accueillera-t-elle avec les bras grands ouverts, nous, les gardiens du patrimoine?

La Bonne Mère nous salue et nous illumine comme le plus beau des phares marins 
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Nous laissons le bel adieu du soleil reposer notre esprit 

Le soleil s'est éteint sur l'horizon brûlant de Balagne.

Avec l'équipe, qui compte maintenant sept ouvriers, grâce au renfort des couvreurs, nous sommes tout de même un peu épuisés par l'acharnement de ce jour. Contre le vent, insatiable, contre le poids de ces pannes de chêne, contre ses noeuds têtus et tenaces, nous avons lutté 10 heures durant, avec plaisir mais acharnement, afin de couvrir la première bouchée de toit avant la nuit.

Fortifiés par nos coups, nous laissons le bel adieu du soleil reposer notre esprit en se fondant dans l'horizon, comme nous nous fondrons bientôt dans notre lit... alors que nous dégustons un apéro corsé sur la terrasse du monastère. Les rires se succèdent, et les blagues franchement pas très fines, plus sympathiques que vilaines, ne cessent d'émerger de nos bouches enjouées d'ouvriers ivres de leur travail. Les efforts fournis pour assembler les entraits aux poinçons et aux arbalétriers, pour ratisser les gravats, pointer les voliges et dérouler les pare-pluie, s'oublient dans le vent frais du soir et la bonne humeur de cette équipe aux aguets.

Après une ou deux bières, nous repassons en revue deux trois bricoles à revoir impérativement pour le lendemain, et quelques avis sur notre levage qui s'annonce quelque peu périlleux . Le vent est puissant. Quelques 70 km/h en rafales. Pour acheminer la 5ème ferme dans la suite du toit, Vincent devra manier la grue comme un joaillier soude un fil d'or, au risque de faire claquer un vitrail ou vaciller une cheminée.

Le travail de charpentier est un remède spirituel.

C'est comme si, depuis deux semaines déjà, nous marchions sur une crête très fine entre le néant de la mollesse et l'abîme de la dureté. Non, tandis-que nous tenons nos corps et nos sens éveillés et attentifs à chaque tâche, tandis que nous encaissons les coups du soleil autant que l'âpreté des poussières et le poids des gravats, c'est comme si Dieu lui-même et ses anges transformaient ce travail abrutissant en chanson d'agréable odeur. Les frères qui nous servent les repas du soir, les soeurs qui nous chouchoutent sans scrupule au chantier et nous concoctent d'abondants déjeuners, les cloches qui sonnent chaque heure le rythme des angelus et des offices, sont les ombres pâles - mais ô combien douces ! de la sollicitude de Dieu à notre égard. Tout ce chantier n'est autre qu'un long apprentissage de la persévérance entre la paresse et l'activisme, entre la précipitation et la lenteur, pour se tourner vers une action plus contemplative...

Oui, nous savons faire des maisons, mais nous attendons de Dieu qu'Il lui donne son âme. Nous pouvons donner un toit aux Soeurs, mais ce sont elles qui donnent à ces murs toute leur portée, leur efficacité et leur saveur. Nous, artisans, savons faire du pain, mais seul Dieu peut en faire le corps puissant de son Fils, afin de nourrir notre corps et notre âme.

5 mois m'attendent à arpenter les toits de la Corse sur cet édifice du XVIIème, en contemplant toujours les simagrées de la mer en furie et les troupeaux de brebis tranquilles, surveillées par des bergers espiègles. 5 mois à tomber amoureux de ces dômes de pinèdes assaisonnés d'oliviers secs, et dont les roches rougeâtres sont servis comme en crumble sur la Méditerranée, alors que les milans dominent les airs. Je pourrai mirer sans cesse le ciel marin qui mijote sous le soleil d'orient comme un confit de caramel, et apaiser mon corps qui sue entre dix chevrons et deux pignons, et cela n'a pas de prix.

 Nous pouvons donner un toit aux Soeurs, mais ce sont elles qui donnent à ces murs toute leur portée, leur efficacité, leur saveur

Après l'effort, te voici, doux réconfort. Tu viens apaiser notre corps, notre esprit las et tu refais nos forces, sur l'île de Napoléon. J'y ai déjà quelque peu profité, les samedis et les dimanches, des splendeurs du rivage et les étendues de la création, à commencer par la citadelle de Calvi, où une petite ambrée est bienvenue entre deux ruelles escarpées, et les ruines de la Revellata où grâce à quelques heures de marche, vous vous transportez aux portes du Ciel.

Et si vous veniez me rendre une petite visite pour partager quelque peu de toutes ces merveilleuses saveurs ? Le couvent de Corbara vous accueillera sans doute sans problème...

A bon entendeur !

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Au jour du départ, toute l'équipe, émue, dit au-revoir aux soeurs qui nous ont tant chouchoutés, 5 mois durant... 

5 mois se sont écoulés...

Ils sont passés, ardus et doux, épuisants et reposants, ces longs mois de travail acharné dans la Corse profonde.

Ils sont passés à travailler comme des boeufs tout en planant comme des milans...

Concentrés sur la ligne, déconcentrés par l'horizon, structurés par les plans, détendus par les surprises de la mer et des vents, nous nous sommes donnés à l'oeuvre de notre restauration et abandonnés aux chefs d'oeuvre de la Création.

Concentrés sur la ligne, déconcentrés par l'horizon, structurés par les plans, détendus par les surprises de la mer et des vents! 

Ces cinq mois furent magnifiques. Ils ont construit notre équipe, sa fierté, ils nous ont accomplis et consolidés dans notre capacité à construire, à s'unir, à élever et rebâtir cette cathédrale ...(même si ce n'était "qu'un couvent !).

Le plus dur ne fut pas le plus complexe. Le plus dur au contraire, fut d'exécuter des tâches simples, répétitives, par la chaleur et le bruit, quand notre intelligence, elle, préfèrerait réaliser des ouvrages compliqués, des problèmes profonds, au calme, à l'écart.

Le plus dur fut peut-être en fait de tenir l'esprit attentif à la grue qui tourne, à la scie qui suinte, au marteau qui tape et tape toujours...

La magnifique et ô combien rude exigence du métier d'artisan est finalement pour les esprits abstraits comme le mien, de garder l'intelligence attentive à un seul mouvement lent, d'une pierre à une truelle, et d'une poutre à un clou, quand les plus hardies de nos idées fusent au rythme d'un jazz américain et évoluent d'instinct en instinct comme deux Ferrari dans une course de Formule 1.

 Le plus dur est d'exécuter des tâches simples, quand notre intelligence préfèrerait réaliser des ouvrages compliqués.

Il a été pour moi à la fois exigeant, mais aussi un véritable éducateur de tempérament.

Matthew Crawford, le professeur de philosophie de l'Université de Chicago devenu mécanicien, nous parle dans Contact (2020), de notre sur-sollicitation quotidienne comme citadins :

"Nous vivons souvent ce genre d'expérience comme une crise de la maîtrise de soi : nous ne sommes tout simplement plus capables d'orienter notre attention dans le sens où nous le souhaiterions"

"Notre environnement technologique (...) engendre un besoin de stimulation toujours croissant. Quant au contenu de cette stimulation, il devient pratiquement indifférent. Notre infinie capacité de distraction semble indiquer que la question de savoir ce qui mérite vraiment notre attention - ce qui en vaut la peine - nous laisse insensible.

...

Or, il est clair que ces sollicitations ne sont pas aléatoires : c'est la dynamique du marché qui vient combler l'absence d'autorité culturelle et joue un rôle croissant dans la formation de notre point de vue sur le monde.

L'objectif assigné par l'ouvrage, lui, contraint mon attention. Pendant tout ce long chantier, il a obligé ma personne entière à s'orienter vers un seul objectif, qui n'a rien d'aléatoire ! Ainsi le travail manuel est un éducateur : il m'a donné le tutoriel parfait pour reprendre autorité sur mon attention.

Construire un toit. Droit. Solide. Beau. En équipe. En un temps record.

1200 m2 de toitures. Charpentes et couverture.

Entièrement refaites à neuf !

Ces 5 mois nous ont accomplis et consolidés dans notre capacité à construire, à lever, à élever et rebâtir cette cathédrale !

Ouf ! C'était dur à avaler...

On l'a fait.

Voyez comme il est bon de voir le résultat de son travail. De comprendre qu'on a oeuvré pour une chose toute simple : un couvent tout entier peut revivre et oeuvrer, à l'abri de la pluie et du vent. Tout simplement.

Rien de plus... me direz vous !

Rien de moins !

Le 5 août 2022

Adieu, la Corse! Tu as construit notre corps et conquis notre coeur. Tu tiens maintenant notre mémoire... 

(Photo prise de notre logement du mois d'août, à Monticello)

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Non, non, je vous promets, quoique bercé par les dialogues d'ouvriers de campagne, je n'ai pas pris de carte au parti communiste !

Sensible à la critique sociale du travail à la chaîne, partisan d'un retour aux sources par un artisanat réalisé de la conception jusqu'à la réalisation finale, j'aurais pu vous laisser croire que je versais dans le marxisme, l'appel à la révolte, le syndicalisme de masse...

Non, rassurez vous, je n'ai pas de drapeau rouge encore sur les cases de mon camion !

Seulement, je marchais avec un marteau et une faucille, car je restaurais depuis septembre jusqu'à décembre le château de la Faucille, à Segré en Anjou !

Magnifique édifice du XVIIème siècle, il ressemble fort à Moulinsart, mais possède aussi des vestiges du XIVème siècle. On s'y promène volontiers, entre deux heures de sueurs, à travers son jardin à la française, son pigeonnier vieux comme l'Oudon (rivière qui traverse le domaine), son petit moulin en ruines et les belles bovines qui broutent le temps présent.

Regardez, vous pouvez en mirer les couleurs avant d'en goûter la saveur des mots !

Les charpentiers oeuvraient déjà à ressusciter le toit du château, depuis 1 an et demie avant mon arrivée.

Victoire remarquable : la restauration du pigeonnier médiéval. Cette charpente en chêne demande une maîtrise de trait croche* de la dextérité d'un Michel Ange, avec cette enrayure** qui retient la pointe du toit comme un cierge son abat-jour en soirée de procession.

Trait croche : maîtrise des plans d'une charpente sur lignes courbes. C'est la discipline la plus ardue de toute la charpente traditionnelle.

-> NB: le trait de charpente a été inscrit au patrimoine mondial immatériel de l'UNESCO.

Enrayure : plateforme de fortification (contreventement), au sein d'une structure circulaire. (D'où le rayon => enrayure). Ici : la plateforme circulaire composée de croix.

Pour lever un tel chef d'oeuvre dans les air, pour déposer ce cône de plusieurs tonnes sur des murs si mince, notre grutier-charpentier, a dû travailler avec la minutie d'un marqueteur.

La charpente du pigeonnier remise à neuf 

Alors que le vent gelé de la fin d'après-midi nous secoue encore les oreilles, nous tenons debout sur ces échafaudages à 6 étages, dominant le jardin ensoleillé.

Concentrés et attentifs nous nous efforçons à tenir chaque chevron sur la ligne des cordeaux.

A côté de nous, en compagnons de labeurs, les deux couvreurs d'Herriot tutoient les ardoises comme des mineurs frottent un charbon, à l'aide de leurs marteaux aux allures de piolet. Ils alignent un rythme quasiment imbattable, cassant la matière, frappant les clous dans les voliges, et laissant résonner quelques échos feutrés lorsqu’ils déposent leurs outils et déambulent sur le toit.

 Nous nous tenons debout sur ces échafaudages à 6 étages, dominant le jardin ensoleillé

Pour nous, c'est au chevet de la dernière aile du château que nous nous sommes mis à genoux.

Mon chef, Bertrand, charpentier depuis 44 ans à Perrault, avait déjà bien soulagé ce plancher de solivage* si étrange, que les années ont largement fait gondoler. Fait le plus étonnant, ce plancher a la bouille d'un pan de bois classique ! Mais un pan de bois, ou un colombage, est habituellement vertical, il compose un mur de maison ! Jamais un plancher.

Ici, vous le voyez tenir l'horizon comme on peut tenir ses abdominaux dans un exercice interminable de renforcement. La conséquence est évidente, après 4 siècles de gainage : son dos s'est courbé, et souffre de rhumatismes!

Solivage: Ensemble des poutres qui soutienne un plancher en bois.

La charpente a vécu.

Comme les jours étirés et complexes d'un homme d'âge mûr, elle affronte tempêtes, fuites d'eau prolongées et bestioles nombreuses.

Sans oublier que les restaurations plus ou moins réussies, la maltraitent à la manière des charlatans. Notre toit semble nous compter une histoire inattendue : chaque poutre, chaque entrait et chaque assemblage souffre d'écarts et de traumatismes plus ou moins graves, et c'est en médecins que nous l'abordons prudemment. Parfois, c'est de l'ostéopathie qu'il nous faut réaliser, parfois, de l'acupuncture. Ici, de la chirurgie!

En effet, exemple de main de maître, mon chef d'équipe a réalisé une enture* à même l'emplacement, sans extraction. Accroupi, suspendu, c'est la tête en bas qu'il a du actionner son infernale scie circulaire, laissant les jets de copeaux neiger sur ses cheveux comme par vent d'hiver. Son pied de biche aidant, le marteau en épingle, il a dû ouvrir une brêche dans ce bois moisi, l'extraire, le raboter, le remplacer, l'enduire de résine, raboter à nouveau le tout, et lui offrir alors une greffe de bois comme quand on sauve un grand brûlé.

Pour ma part, ma principale activité fut la réalisation des lucarnes en sapin, puis de coyaux** en chênes. Ces coyaux participent au charme du toit, tout en adoucissant la pente de la pluie.

Enture : découpe au coeur du bois en vue d'une greffe.

Coyaux : Petite pièce de charpente en bas de toiture, destinée à casser la pente du toit.

Les lucarnes, et les coyaux.

Ailleurs, nous nous engageons aussi en chiropracteurs.

Notre beaux château vieux de 400 ans, a perdu un usage normal de ses hanches. Par les aléas et le poids des épreuves, les os se sont détachés et peinent à s'articuler. Il nous faudra tirer et tirer sans trop pousser vers le ciel cet entrait* déboîté de sa mortaise, pour venir attacher le tout avec une prothèse en métal.

Entrait: poutre horizontale et maîtresse.

Mortaise : partie femelle de l'assemblage traditionnel (la partie mâle étant le "tenon").

Voici la belle prothèse que vos médecins préférés ont posés entre le poinçon et l'entrait, à l'aide d'un treuil lié au faîtage. 

Nous nous débrouillons pour que le toit soit entièrement plane (le latis), de sorte que les couvreurs n'ont plus à se soucier de rien, si ce n'est poser les voliges et les ardoises sans heurts sur la surface. Et ils déposent alors les ardoises sur le toit plat comme on étale des ricochets sur le lac d'Annecy un soir de temps calme.

Vous voyez bien les planches de chêne posés çà et là sur les chevrons pour redonner son plat à la pente.

 Une princesse bretonne passe même me visiter sur les lieux (mon épouse), c'est vous dire la réputation du château dans l'Ouest!

A quelques moments, pour remettre en place des échafaudages quelques peu désaxés, nous prenons des airs de montagnards sur un précipice. Impressionnés certes, maîtres de nous, plus que jamais, c'est l'occasion de surmonter nos peurs.

Concentration est Prudence donnent plus de garantie que douze baudriers.

Je vous laisse enfin admirer le travail fabuleux des couvreurs, qui ne lésinent pas en efficacité.

Leur oeuvre? Un talent de joaillerie. Sur les lucarnes et les noues*, le résultat me laisse admiratif.

Noue : canal formé par la rencontre de deux pentes convergentes d'un toit.

La famille du propriétaire (Famille de Boberil) possède ce trésor depuis quatre siècles.

Grâce à M. de Boberil, heureux descendant, grâce aux architectes et aux artisans, le château a obtenu le grand prix régional des Vieilles Maisons Françaises.

Il nous enverra bientôt travailler sur la fameux Manoir du Boberil, plus ancien manoir habitable sur le territoire français : XIIIème siècle !

Merci de m'avoir suivi ! N'hésitez pas à me transmettre vos commentaires, conseils, ou questions techniques si tel ou tel aspect de notre drôle de médecine vous interroge et vous donne des idées pour chez vous! Qui sait !