Carnet de voyage

Vers les lumières de l'aube

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Dernière étape postée il y a 6 jours
Par PolNor
 avec 
OrorBoreale
L'expérience contemplative de la métamorphose d'un monde. Une lente itinérance, au plus près des peuples et des paysages, à la poursuite du soleil levant.
Du 6 août 2018 au 27 mai 2019
295 jours
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Publié le 21 juillet 2018

D'un ailleurs à l'autre, le voyageur transporte ses désirs, ses rêves et ses imaginaires. Notre voyage se nourrit de cette quête d'étonnement, de découverte et d'altérité. Pour mieux comprendre le monde, apprendre à relativiser et à trouver notre place au sein de la communauté des 7,5 milliards de femmes et d'hommes qui peuplent la planète. Une planète qui s’épuise sous l’effet de l’intensification et de l’accélération d'une certaine forme de modernité.

Nous avons voulu faire de notre voyage « vers les lumières de l’aube » une expérience de nomadisme à la fois sobre en carbone, et riche en découvertes et en rencontres. Le voyage en train, en autobus et en bateau s’impose donc comme une évidence pour inscrire notre itinérance dans cette perspective.

Les lumières de l’aube sont pleines de promesses. Promesse d’un nouveau jour qui commence, d’une nouvelle tranche de vie à savourer. Promesse des paysages, des saveurs et des cultures d’un extrême orient qui nous fascine. Enfin, promesse d’une parenthèse à deux, le temps qu’il faut pour apprécier l’immensité du monde, unis vers le monde.

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Nous rejoindrons St Pertersbourg après un détour par la Scandinavie et une étape en Estonie, puis entamerons la longue traversée de la Russie en Transsibérien, jusqu'au Lac Baïkal. Puis nous traverserons la Mongolie pour rejoindre le nord de la Chine. Dès lors, nous effectuerons plusieurs circonvolutions à travers l'Asie du sud-est, jusqu'à Singapour, à l'extrême sud de la péninsule malaisienne, ultime étape d'un voyage de 10 mois vers les lumières de l'aube.

l'itinéraire
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Publié le 18 août 2019

La Malaisie est probablement le pays le plus cosmopolite que nous aurons visité au cours de ce voyage vers les lumières de l'aube. Si la population malaise y est majoritaire, elle côtoie de nombreux citoyens d'origine indienne et chinoise établis depuis plusieurs générations. En explorant le pays plus en profondeur, nous irons à la rencontre des aborigènes Orang Asli qui vivent, depuis l'aube de l'humanité, au cœur de l'une des forêts primaires les plus vieilles de notre planète.

Mais pour l'heure, c'est l'histoire coloniale de la péninsule que nous allons découvrir en débarquant sur les îles malaisiennes de la mer d'Andaman, au terme de notre longue et lente navigation d'île en île depuis la baie de Phang Nga.

Une courte étape sur l'île de Langkawi nous confronte à une atmosphère de consommation touristique qui contraste violemment avec les ambiances délicieuses de bout du monde auxquelles nous nous étions habitués au cours de nos pérégrinations insulaires thaïlandaises. Quelques heures passées à regarder le va-et-vient des bateaux surmotorisés tractant des parachutes ascensionnels sur fond de couchers de soleil suffiront à nous convaincre de ne pas nous attarder ici et de poursuivre notre route vers des contrées disons... plus pittoresques.

Parachute ascentionnel sur l'île de Longkawi

Notre première véritable immersion dans la société malaisienne aura lieu lors de notre étape prolongée à Georges Town, sur l'île de Penang. Véritable caléidoscope culturel, Georges Town est un Melting pot chinois, Indien, Malais, Thaï, Birman, Sumatranais, auquel sont venus s'ajouter des commerçants en provenance de diverses contrées du Moyen-Orient. Sa position stratégique sur la route transcontinentale en fit un comptoir important à l'époque de la Compagnie anglaise des Indes orientales, fer de lance de l'empire britannique de l'époque.

Il reste aujourd'hui une ville au patrimoine architectural bien conservé dans laquelle il fait bon déambuler en soirée lorsque la chaleur équatoriale se fait moins étouffante.

Des brigades de démoustiqueurs armés jusqu'aux dents arpentent les rues et les venelles aux heures les plus stratégiques.

Georges Town nous rappelle le charme désuet que nous avons tant aimé à Hanoï avec ses maisons tubes si caractéristiques de l'habitat du Sud Est asiatique. Ici, les shophouses sont l'une des curiosités architecturales les plus emblématiques. Résultat de la cohabitation entre les autorités coloniales et des chinois poussés hors de Chine par les guerres et les famines, ce mode d'habitation est constitué de maisons mitoyennes comprenant une boutique au rez-de-chaussée et des logements surplombants aux étages. Les arcades ainsi formées par le surplomb offrent aux passants de longues galeries couvertes sous lesquelles il est bon de marcher à l'abri du soleil brûlant ou des averses tropicales. Très étroites, ces maisons offrent de vrais dédales intérieurs pouvant s'étirer sur une profondeur de quarante mètres. La cuisine est installée au rez de chaussée, dans une sorte de puits de lumière à ciel ouvert copieusement arrosé à la moindre averse. Nous sommes littéralement séduits par ces façades aux couleurs défraîchies, laissant parfois apparaître leurs dessous en briques roses, et par ces persiennes délabrées derrière lesquelles on devine les pales des ventilateurs et le voilage des moustiquaires.

Shophouses plus ou moins restaurées, plus ou moins délabrées 

Mais la plus prisée des curiosités de Georges Town réside dans sa collection de fresques réparties sur les vieux murs de la ville. Il s'agit d'un street art contemporain, mais il s'intègre tellement bien à la décrépitude des façades qu'on le perçoit presque comme un élément du patrimoine, un marqueur identitaire que l'on se plaît à explorer au détour d'une ruelle ou d'un passage secret, et avec lequel on se prend à jouer comme le feraient des enfants avec des trompe-l'œil.

Street art de Georges Town 

En poussant plus loin nos explorations, nous tombons sur le front de mer sur lequel sont installées les jetées claniques, sortes de village sur pilotis construits anarchiquement par des familles chinoises immigrées au XIXe siècle. Elles sont aujourd'hui encore habitées par les descendants des différents clans, laissant le voyageur déambuler sur leurs pontons moyennant la vente de quelques souvenirs ou raviolis chinois. En arrière-plan, le chassé croisé des vieux ferries centenaires que nous emprunterons dans quelques jours pour rejoindre Butterworth et poursuivre notre route en Malaisie continentale.

Clan jetties 

Nous ne pouvions pas quitter Georges Town sans rendre visite à la maison de Cheong Fatt Tze, petit bijou architectural soigneusement restauré après un siècle d'abandon. Construit selon les principes du Feng Shui, le manoir bleu indigo diffuse un charme tel qu'il fut le théâtre du tournage de plusieurs scènes du film Indochine. Ses murs et ses coursives sont encore imprégnés du raffinement et de l'esprit de félicité voulus par les grands maîtres chinois qui participèrent à son édification. En tendant bien l'oreille, on peut percevoir l'écho lointain de quelques répliques de Catherine Deneuve mêlées au chuintement des fontaines et des bassins intérieurs.

Cheong Fatt Tze mansion 
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Publié le 7 août 2019

Pour Lucie et Alex, le moment est venu de retourner à Bangkok afin de regagner la France et nous laisser poursuivre notre route vers le sud.

Après avoir parcouru des milliers de kilomètres sur les rails, les pistes, les routes, les fleuves et les rivières, c'est par la mer que nous allons continuer notre itinérance vagabonde, d'île en île, jusqu'à atteindre la Malaisie, prochaine et presque dernière contrée asiatique de notre route vers les lumières de l'aube.

Ko Lanta, Ko Muk, Ko Bulon, Ko Lipe, chaque nouvelle étape insulaire nous transporte de plus en plus loin du confort moderne et des vicissitudes contemporaines. Si les villages les plus touristiques possèdent une jetée contre laquelle peuvent accoster les ferries, certaines criques plus isolées ne s'atteignent qu'au prix d'un transfert à l'aide d'une petite embarcation traditionnelle, obligeant parfois le voyageur à quelques manœuvres plus ou moins acrobatiques pour embarquer ou débarquer de la coquille de noix vers le navire et vice versa.

Découvrir sa plage secrète, sa baie abritée, sa cabane de Robinson, au détour d'un éperon rocheux ou d'une langue de sable blanc provoque toujours une certaine émotion. Sensation d'isolement, de réconciliation avec soi-même, de reconnexion à son énergie vitale, loin, très loin de la rumeur du Monde.

Prisonnier de votre aveuglant ruban de poudre d'ivoire, face à la platitude de la mer opaline, adossé à la barrière émeraude de la jungle impénétrable, il vous faut assumer votre désertion, votre exil volontaire, et accepter de n'avoir rien d'autre à faire que lire à l'ombre d'un cocotier, regarder s'effacer l'empreinte de vos pieds nus sur le sable, contempler les nuages qui se font et se défont dans le lointain, ou vous laisser tenter par un énième bain dans le miroir de jade.

Se mettre en quarantaine du Monde sur un archipel de rêve, c'est éprouver la délicieuse expérience de s'endormir au rythme des vagues qui viennent lécher le sable et les rochers à quelques mètres de votre bungalow. C'est se réveiller à la faveur du rayon de lumière blanche matinale qui traverse les voilages de votre tanière et qui fait scintiller de mille étoiles les flots d'argent comme une invitation à vos premières brasses matinales.

Se réconcilier avec soi-même, c'est aussi se réconcilier avec la Nature, prendre conscience du point auquel nous faisons partie du vivant, si merveilleusement organisé et pourtant si fragile. Contempler les papillons multicolores virevoltant de fleur en fleur, se laisser éblouir par l'éclat bleu vif d'un martin pêcheur, admirer l'agilité d'un varan escaladant un cocotier, se mettre en embuscade pour observer le Calao bicorne perché sur un palmier ou simplement admirer la couleur chatoyante des poissons clown et des poissons perroquet, jouant avec le balai des anémones ou se faufilant au milieu des coraux.

Se réconcilier avec la Nature, c'est aussi avoir pleinement conscience de la présence discrète de ces femmes, de ces hommes et de ces enfants qui habitent encore certaines de ces îles en perpétuant un mode de vie simple et en harmonie avec les éléments. Surnommé les "gitans de la mer", le peuple Chao Lay tente de perdurer malgré la pression du développement touristique qui l'a poussé à abandonner le nomadisme et à se retrancher au creux de quelques criques isolées, tentant d'exploiter avec des moyens techniques rudimentaires une ressource halieutique qui s'épuise à mesure que le développement touristique s'empare des rivages et des eaux cristallines de la mer d'Andaman. Prendre le temps d'entrer en relation avec eux vous permet d'approcher modestement, le temps d'une visite improvisée, la vie laborieuses de ces enfants, de ces femmes et de ces hommes de tous âges, s'affairant paisiblement et avec résignation aux tâches collectives qui permettent à leur communauté de survivre.

Voyager d'île en île, c'est contempler chaque soir un nouveau crépuscule, sans cesse différent. Tout commence en douceur. Tandis que les nuages et la brume du large se déclinent en parme et rose pale, la mer offre son dernier éclat bleu intense avant de céder à une lente métamorphose en vert anis et bleu pastel. C'est l'heure magique à laquelle les vagues cessent presque complètement leur va et vient, comme pour offrir au rivage ce reflet lisse qui accueillera quelques instants plus tard la sublime explosion d'or et de pourpre. Il faut dire qu'ici le soleil n'y va pas de mainmorte. C'est comme une apothéose avant que ne s'impose le bleu indigo de l'avant-nuit et ne s'éteigne, dans le lointain, une dernière lueur orangée. Tandis que s'allument les lampions du bar de la plage et se mettent à scintiller, de loin en loin, les feux rouges et verts des embarcations au mouillage, les habitants de la forêt se mettent à chuchoter leur symphonie lancinante, comme le prélude d'une soirée romantique sur la terrasse ou dans le hamac du bungalow.

Comment ne pas se laisser envahir par un sentiment de paix éternelle devant une telle beauté, une telle quiétude ? Un tel état de sérénité et de relaxation nous ferait presque oublier qu'il y a tout juste quinze ans une vague gigantesque balayait toute la région, provoquant la mort de 5 400 personnes et faisant plus de 2 800 disparus, détruisant les maisons, les bateaux et toutes les installations, et laissant les survivants dans le plus profond dénuement.

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Puisqu'il nous faut poursuivre notre route vers le sud, nous abandonnons le golfe de Thaïlande et ses archipels de rêve pour rejoindre, toujours en compagnie de Lucie et d'Alex, la baie d'Ao Nang, dans la province de Krabi, sur la côte ouest du Royaume de Thaïlande. C'est la mer d'Adaman qui s'offre alors à nos yeux contemplatifs, comme une porte imaginaire ouverte vers l'Océan Indien, pleine de promesses pour un prochain voyage vers le pays des mille et une nuits. Ici commence le détroit de Malacca, qui sépare la péninsule malaisienne de l'archipel indonésien. L'ile de Sumatra n'est d'ailleurs qu'à un peu plus de trois cents kilomètres vers le sud ouest, à cheval sur l'équateur, frontière imaginaire à partir de laquelle on bascule pour de bon vers l'autre hémisphère, celui du grand sud et des terres australes.

Avec ses faux-airs de baie d'Halong, le littoral de Krabi offre des panoramas époustouflants : des dizaines d'iles et ilots, en forme de pains de sucre, recouverts d'une jungle luxuriante vert émeraude plongeant à la verticale dans une mer bleue turquoise. Une excursion sur la plage de Railay, uniquement accessible par bateau, nous permet d'approcher ses superbes falaises de calcaire orangées, très prisées des grimpeurs de tous pays.

Délaissant la réputée mais surfréquentée île de Ko Phi Phi, rendue célèbre dans le monde entier par le film "La Plage" avec Léonardo Di Caprio comme interprète principal, nous décidons d'explorer l'île de Ko Hong et son lagon secret, sorte de petite mer intérieure cachée au beau milieu d'une île forteresse.

Pour découvrir ce cadre enchanteur, il vous faut affréter l'un de ces pittoresques petits bateaux à longue queue pour une traversée d'une quinzaine de kilomètres vers le centre de la baie de Phang Nga. Puis, au détour d'un éperon rocheux, vous apercevez l'entrée du lagon intérieur baigné par la lumière tropicale du milieu de journée. Votre boatman met alors son moteur au ralenti pour laisser glisser son embarcation en silence entre les deux falaises qui marquent l'entrée de ce petit coin de Paradis. Une fois passé le goulet rocheux, vous êtes littéralement plongés dans une ambiance de premier matin du Monde. Au fond du plan d'eau, prospère une mangrove d'un vert si lumineux qu'on se prend à imaginer que la nature a voulu cacher ici une parcelle de vie secrète, une sorte de sanctuaire pour ces oiseaux de Thaïlande qui ne meurent jamais d'après la légende.

Ile de Ko Hong 

L'arrière-pays se découvre à la faveur d'une excursion sur les routes et les chemins qui serpentent entre les pics karstiques, traversant d'interminables plantations d'hévéas, jusqu'à atteindre le parc national de Phanom Bencha, une quarantaine de kilomètres à l'intérieur des terres. Immersion dans la luxuriance et dans la symphonie de la forêt primaire, à l'écoute du moindre bruit qui pourrait évoquer la présence d'un tapir, d'un petit ours asiatique, ou même de l'un de ces léopards ou de l'une de ces panthères qui, paraît-il, peupleraient encore cette région. Puis, après avoir crapahuté de longues heures dans la chaleur moite, se rafraichir dans le courant paisible d'un ruisseau aux reflets mordorés.

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Publié le 28 juillet 2019

Ancré dans le golfe de Thaïlande, l'archipel de Koh Samui laisse flotter jusqu'à Bangkok ses promesses de forêts luxuriantes, d'anses de sable blanc et de rochers de granite doucement arrondis par les flots. Pour le voyageur fatigué d'une longue itinérance, ou saturé de l'hyperactivité des mégalopoles asiatiques, les délices d'une parenthèse de détente et d'oisiveté deviennent un attracteur irrésistible, comme une récompense méritée, l'Eden à portée de main. C'est par le train de nuit que nous parcourrons les quelques quatre cents soixante kilomètres de rails qui s'étirent entre Bangkok et la province de Surat Thani. Une nouvelle expérience ferroviaire que nous allons partager avec Lucie et Alex, l'espace d'une nuit, en direction du Grand Sud, en direction du bout de la péninsule malaisienne que nous atteindrons dans deux mois, ultime étape de notre route vers les lumières de l'aube. L'arrivée matinale sur le ponton d'embarquement nous donne à gouter la douceur du matin revigorant. A la plénitude de la nuit succède l'éclat des reflets du soleil sur les eaux limpides et turquoises d'une mer dont le calme n'a d'égal que la nonchalance de l'équipage du ferry qui nous portera d'île en île jusqu'à celle de Ko Tao. Rien d'autre à faire durant la traversée que d'observer les nuages défiler tout en rêvant aux délices d'une nouvelle page du voyage en train de s'ouvrir.


Ile au trésor, ile mystérieuse, ile de Robinson Crusoé, notre imaginaire insulaire est nourri des récits d'aventure de notre enfance. Pourtant, s'il reste encore quelques parcelles de paradis préservées du tourisme de masse, il faut choisir minutieusement son morceau de bout du monde si l'on veut échapper à la pression touristique galopante, aux tonitruantes "full moon parties" et aux envahissantes infrastructures commerciales et hôtelières qui bétonnent inexorablement les rivages jusque dans les criques les plus reculées.

Ko Tao, "l'Ile de la Tortue", sera notre première étape. C'est la plus petite et la plus éloignée des îles de l'archipel de Ko Samui. Ses sentiers pentus qui serpentent dans la jungle, les quelques pas d'escalade vers des sommets chaotiques, ses eaux limpides et poissonneuses nous offriront les aventures aériennes et subaquatiques dont nous rêvions secrètement depuis plusieurs semaines.

La magie d'un archipel, c'est aussi celle de glisser paisiblement sur les flots, à la faveur d'un soleil couchant, à l'heure où la surface de l'eau se transforme en miroir, comme un écrin argenté sublimant la silhouette de la moindre embarcation, ilot ou rocher affleurant.

Nous rejoignons l'ile de Ko Pha Ngan pour une deuxième étape dans le Golfe de Thaïlande. Dormir dans une hutte au milieu des arbres au bord d'une plage, écouter le murmure des vagues transparentes léchant le sable d'or, oublier un temps les vicissitudes contemporaines du monde moderne, éprouver l'expérience d'être vraiment soi-même, tout vous procure ici le sentiment délicieux d'habiter un radeau immobile, au milieu de nulle part, en dehors du temps.

Et comme une apothéose, un cadeau de la nature, nager avec une tortue géante et écouter battre son propre cœur d'avoir croisé quelques instants le chemin paisible de cette beauté enchanteresse.

26
mars
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Publié le 1er juillet 2019

En décidant de rejoindre la Thaïlande par le checkpoint Htee Kee - Ban Phunamron , nous n'imaginions pas qu'il allait falloir traverser une zone de montagne aux pistes boueuses et ravinées avant de gagner la frontière birmano-thaïlandaise. En croisant des poids lourds sur ces chemins du bout du monde, franchissant les rivières sur des ponts en bois, nous réalisons à quel point le curseur de la normalité peut varier radicalement d'une région à l'autre de la planète. Comment s'imaginer, alors que nous sommes ballotés par les secousses et les soubresauts de la piste défoncée, que dans quelques dizaines de kilomètres, de l'autre côté de la frontière, le ruban d'asphalte thaïlandais remplacera les ornières et la terre glaise birmanes ?

Sur la piste entre Dawei et la frontière birmano-t haïlandaise

Après les formalités d'immigration auxquelles nous sommes à présent accoutumés, nous nous arrêtons à Kanchanaburi, première étape de notre deuxième incursion en Thaïlande. La bourgade est arrosée par la rivière Kwaï, enjambée par son célèbre pont ferroviaire. Le pont sur la rivière Kwaï fut construit par les japonais en 1942. Plus exactement, les japonais qui occupaient alors la Thaïlande en 1942 et 1943, ont utilisé des milliers de civils et de prisonniers de guerre asiatiques et occidentaux pour construire cette voie ferrée afin de faciliter l'acheminement du matériel de guerre en Birmanie. La plupart de ces forçats sont morts au travail tant les conditions de labeur infligées étaient insoutenables. Une étape à Kanchanaburi permet au voyageur occidental de prendre davantage conscience de l'existence du versant asiatique de la deuxième guerre mondiale marquée par l'invasion de l'Asie par les japonais dès 1931.

Pont de la rivière Kwaï 

C'est donc par cette voie ferrée, autrefois surnommée "la voie de la mort", que nous poursuivrons notre voyage en direction de Bangkok où nous aurons le plaisir d'accueillir Lucie, l'une de nos deux filles chéries, et son compagnon Alex. Après l'expérience mémorable du pittoresque et chaotique train birman, c'est dans un wagon confortable que nous traversons paisiblement les plaines fertiles du centre du Royaume de Siam.

Train de Kanchanaburi  à Bangkok

Bangkok est l'une de ces mégalopoles asiatiques hyperactives, à la fois fascinantes et monstrueuses. Véritable Venise de l'Orient, ce qu'il reste de ses nombreux canaux, les Klongs, sert encore de voies de navigation pour les bateaux rapides qui embarquent et débarquent à la volée leurs passagers dans un chassé-croisé tonitruant.

Le Fleuve Chao Phraya constitue l'artère principale de Bangkok. Des centaines de bateaux publics, de bacs, de pirogues à longues queues, de remorqueurs et d'immenses attelages de péniches déferlent en tous sens, provoquant, aux heures de pointe de véritables trains de vagues croisées, éclaboussant les passagers. Le voyageur de passage s'habitue vite aux règles du jeu. Après avoir repéré votre embarcadère de départ et d'arrivée, il vous faut repérer le bateau arborant le drapeau dont la couleur correspond à la ligne empruntée. Dès que celui-ci s'accole à la jetée, il vous faut sauter à bord promptement et vous précipiter à l'intérieur du bateau. Si vous tardez à avancer, une contrôleuse vous poussera manu militari vers les places passagers pour vous faire dégager de la passerelle d'embarquement, mêlant ses éclats de voix aux coups de sifflet du préposé à l'arrimage du bateau.

A l'écart du tumulte, la maison de Jim Thompson est un havre de paix, de nature et de raffinement au cœur de la capitale thaïlandaise. Cet américain, ancien architecte, officier de l'armée, espion, marchand de soie et collectionneur d'antiquités a joué un rôle décisif dans la relance de la soie thaïlandaise dont la technique de fabrication traditionnelle était vouée au déclin face à la concurrence étrangère bon marché. Il entra dans la légende en disparaissant mystérieusement lors d'une promenade dans la jungle malaisienne en 1967 à l'âge de 61 ans.

Sa demeure est aujourd'hui un véritable trésor de beauté pour les amateurs de jardins tropicaux, d'architecture traditionnelle asiatique et de soierie d'art.

Sur la rive droite du fleuve Chao Phraya, le wat Arunratchawararam Ratcaworamahayihara, également nommé le temple de l'Aube, est un impressionnant temple bouddhiste en forme de stupa recouvert des débris de porcelaine laissés par les chinois et qui servaient de ballast aux bateaux venant de l'empire du milieu. Au soleil couchant, ses reflets nacrés constellés de la multitude d'empiècements colorés conférent une allure majestueuse à l'édifice.

C'est dans l'enceinte du grand palais, sur la rive opposée du fleuve, que l'on découvre les éléments d'architecture parmi les plus emblématiques de la Thaïlande. Toitures de tuiles vertes et oranges, ourlées de dentèles d'or étincelantes, façades monumentales incrustées de mosaïques resplendissantes, tout prête à vous faire oublier que vous évoluez ici dans un pays gouverné par la junte militaire qui, sous couvert de l'élection du 24 mars dernier, qui n'avait de démocratique que le nom, promulgue des lois répressives, dissout les principaux partis d'opposition et conserve la mainmise sur le Sénat de telle sorte qu'il peut contrecarrer ad vitam aeternam la volonté du peuple thaïlandais.

18
mars
18
mars
Publié le 17 juin 2019

Poursuivant notre route vers les lumières de l'aube, nous abordons à présent l'extrémité sud de la Birmanie, en direction de la Thaïlande et de la péninsule malaisienne.

Nous faisons étape à Moulmein, qui fut la première capitale de la Birmanie britannique. Rebaptisé Mawlamyine après la décolonisation, l'ancien port colonial continue de s'étirer paisiblement face aux iles du delta de la Salween, deuxième plus grand fleuve d'Asie du Sud-Est, après le Mékong, et descendu tout droit du plateau tibétain.

La ville est dominée par une longue crête, la Colline des Pagodes, qui offre une vue remarquable sur l'un de ces couchés de soleil, tous plus féériques les uns que les autres, qui se donnent à contempler en Asie du Sud-Est.

Une fois arpentées les pentes de la colline des pagodes, nous voici sur les crêtes, en présence d'une série exceptionnelle de pagodes et de monastères en bois reliés, pour certains, par de mystérieux escaliers ou passages couverts.

Sous l'enchevêtrement des toitures, on découvre d'impressionnantes salles de prière abritant de nombreuses représentations de Bouddha, dont un magnifique Bouddha couché et un surprenant Bouddha en bambou tressé.

Point d'orgue du pèlerinage, la pagode Kyaik Than Lan se laisse découvrir à la faveur de son immense esplanade carrelée, qui entoure un imposant stupa doré, qui n'est pas sans nous rappeler celui du temple d'or de Yangon. Nous avons la chance de pouvoir y revenir un jour de weekend et de profiter de la présence de quelques familles venues de bon matin se livrer à toutes sortes de rituels dans une de ces ambiances joyeuses et bon-enfant qui nous font nous sentir à notre place malgré nos différences…

Temple hindou de Sri Shamuganathar Swami 
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Pagode bouddhiste de Kyaik Than Lan 

...nos différences ! Nulle part en dehors de la Birmanie nous n'avons senti à ce point cette sympathie des habitants, empreinte de curiosité bienveillante et de désir d'entrer en relation. Pas un regard croisé sans qu'il n'appelle immédiatement un sourire généreux ou une salutation appuyée. Pour peu que quelques mots soient échangés, vous êtes immanquablement invité à vous prêter au jeu d'interminables séances de photo-souvenir. Tour à tour, on prend la pose tout contre vous, jusqu'à d'émouvantes expressions de tendresse sous le regard complice et jovial de toute la famille.

Puis nous voici de nouveau sur les rails du chemin de fer birman, pour un long, très long parcours en train jusqu'à Dawei, ultime étape vers le royaume de Siam. Il n'est que trois heures du matin lorsque le tuk-tuk nous dépose devant la pittoresque gare de Moulmein. Conformément à la procédure en vigueur, le guichetier nous délivre notre billet écrit à la main sur son carnet à souche et à duplicata carboné. Au beau milieu de la nuit, le quai est déjà animé par les voyageurs locaux qui, parmi des monticules de cartons de marchandises, s'apprêtent à embarquer dans le train le plus lent du pays : quinze heures de voyage pour trois cent vingt kilomètres. C'est aussi la voie la plus chaotique que nous aurons rencontrée.

Mais quel plaisir de voir le jour se lever par la fenêtre ouverte du wagon, et les lumières de l'aube inonder progressivement la campagne. Dans le clair-obscur du petit matin, les lueurs et les fumées des briqueteries artisanales nous rappellent que des gens n'ont pas attendu le jour pour travailler dans ces fournaises disséminées ici et là en plein milieu des rizières desséchées. Traverser les villages au lever du jour nous donne aussi l'occasion de voir défiler la vie quotidienne des villageois, ici des enfants sur le chemin de l'école, là de jeunes nones enveloppées dans la parure rose de leurs robes traditionnelles.

Plus loin, à l'approche du littoral, ce sont d'immenses marais salants qui occupent des ouvriers à racler et aplanir des bassins aux contours rectilignes, offrant au ciel bleuté autant de miroirs qui défilent à l'infini.

Comme à l'habitude, chaque arrêt dans la moindre petite gare est l'occasion de voir accourir ces petites marchandes, parfois fièrement vêtues, proposant quelques fruits ou encas à travers les fenêtres du train.

Puis nous voici arrêtés pour une escale pour le moins originale. Au milieu de nulle part, voici qu'il nous faut quitter notre train pour monter dans celui d'en face. La manœuvre qui semble habituelle ne surprend personne, chacun retrouvant sa place avec le même numéro de voiture dans la nouvelle rame.

Le train continuera ainsi, toute la journée, bringuebalant dans le vacarme des mécaniques qui s'entrechoquent, des portes qui claquent, et des branchages qui frottent les parois de la carrosserie.

Puis le jour décline, la fatigue se lit sur les visages et des paupières se ferment, tandis que les têtes se balancent dans tous les sens pour accompagner, dans une oscillation incorporée par l'habitude, le roulis et le tangage des voitures encore plus épuisées que leurs passagers.

Dawei est une paisible bourgade du sud de la Birmanie, à quelques kilomètres seulement d'un littoral aux plages désertes et préservées de la pression touristique qui sévit le plus souvent sur les côtes asiatiques. Ce havre de paix est menacé par le projet titanesque de construction par les thaïlandais d'un port en eaux profondes, financé par la Chine, encore plus grand que celui de Singapour. Imaginez un peu : Si le projet se réalise, ce ne sont pas moins de deux cent cinquante km2 qui seront confisqués aux communautés locales pour construire des installations portuaires, un chantier naval, une aciérie, une usine de pétrochimie, une usine d'engrais, une raffinerie et une centrale électrique à charbon. Le complexe sera relié à Bangkok pour ouvrir une gigantesque route commerciale vers l'Europe, évitant ainsi le détroit de Malacca, pour permettre à la Chine de déverser encore plus rapidement vers l'occident ses flux de marchandises. A terme, quelque vingt mille villageois issus de différents groupes ethniques seront forcés de quitter leurs terres. A moins que la rébellion Karen qui contrôle en partie la région ne parvienne à faire plier le pouvoir face à ce qui s'annonce d'ores et déjà comme un véritable désastre écologique et humain pour la région.

15
mars
15
mars
Publié le 6 juin 2019

Après l'expérience intense du voyage en train de nuit entre Bagan et Yangon, nous voici arrivés dans l'ancienne capital birmane, Rangoun, telle que la nommaient les anglais du temps de l'empire britannique. Capitale économique du pays, la plus grande ville de Birmanie nous surprend par la vie trépidante de ses rues et de ses boulevards, ses façades délabrées et le bruit ambiant qui nous font aimer encore davantage la Birmanie rurale et paisible à laquelle nous étions habitués depuis notre arrivée à Hpa An, notre première étape au Myanmar.

Gare  ferroviaire et centre ville de Yangon 

Mais la ville de Yangon recèle en son cœur un véritable joyau qui justifie à lui seul une étape pour le voyageur en quête d'étonnement sur la longue route des chefs d'œuvre de l'art religieux asiatique.

La pagode shwedagon est construite sur une colline au cœur de la ville. C'est à la fois la plus ancienne pagode de Birmanie et le lieu le plus sacré du pays.

Après avoir arpenté le long boulevard qui conduit à la pagode monumentale, vous franchissez l'une des quatre entrées du temple pour vous retrouvez au pied de l'immense stupa plaqué or de quatre vingt dix neuf mètres de haut, entouré d'une multitude de plus petits stupas et édifices qui scintillent sous le soleil. Marcher pieds nus sur l'esplanade circulaire en marbre, en se mélant aux nombreux fidèles parfois venus de très loin, procure une sensation toute particulière, une sorte d'imprégnation mystique et spirituelle.

Pagode Shwedagon 

Le soir venu, l'enveloppe dorée se met à briller d'un éclat majestueux sous l'effet des éclairages, tandis que les alcôves s'illuminent progressivement et que les flammes des bougies se mettent à danser tout autour du stupa central. Il règne alors une véritable harmonie emplie de bienveillance et de sérénité.

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Retour sur la place Tian'anmen

Place Tian'anmen, 11 septembre 2018  

Il y a tout juste 30 ans, sous l'autorité de Deng Xiaoping, 200 000 soldats de l'Armée Populaire de Libération venus de toute la Chine, écrasaient le printemps de Pékin dans un effroyable bain de sang. On ne connaîtra jamais le nombre de victimes tant le carnage fut considérable. Selon certaines archives occidentales, jusqu'à 10 000 personnes, étudiants, intellectuels, ouvriers, manifestant pacifiquement pour la liberté et la démocratie, pourraient avoir été tuées sous les balles tirées à l'aveugle ou broyées sous les chars d'assaut.

Aujourd'hui, l'évènement fait encore l'objet d'une implacable censure dans les écoles, sur les médias et l'Internet chinois, de telle sorte que la plupart des jeunes chinois ignorent ce qui s'est passé à Pékin dans la nuit du 3 au 4 juin 1989 et durant toute la période de purge qui a suivi. Parler du 4 juin 1989 en Chine est interdit et peut conduire en prison.

Ce 11 septembre 2018, tandis que des dizaines de milliers de touristes chinois et étrangers convergeaient vers l'entrée de la cité interdite sous un ciel bleu azur, les fantômes du printemps de Pékin continuaient de hanter la place Tian'anmen, alors qu'un régime totalitaire continue de gouverner le pays en déployant le pire des systèmes de surveillance et de dictature numérique que des humains aient pu imaginer.

13
mars

C'est un véritable voyage à travers le temps que nous allons vivre dans le train de nuit entre Bagan et Yangon. Nous avions réservé deux couchettes en voiture "sleeping class" pour un voyage de 17 heures à 26-28 kilomètres/heure.

A peine commençons-nous à arpenter le quai en direction de la seule voiture couchette, que le contrôleur s'empresse de nous soulager de nos gros sacs à dos et de nous guider vers notre compartiment. Il s'agit en fait d'une cabine à part entière qui occupe toute la largeur du wagon et qui ne communique vers l'extérieur que par les deux portes latérales d'accès aux quais. Les toilettes sont attenantes à la cabine et il n'y a aucun passage vers les autres wagons. Prévu pour accueillir quatre passagers, nous ne serons finalement que tous les deux à partager ce huis clos pour toute la durée du trajet et probablement les deux seuls occidentaux pour tout le train. Notre hôte prend le plus grand soin à nous installer et nous expliquer dans le détail la manœuvre des banquettes-lits, le verrouillage des portes et nous donner quelques conseils pour notre sécurité. Puis, l'homme se présente en nous serrant longuement la main, exprimant tout son attachement à ce que notre voyage dans son train s'effectue dans les meilleures conditions de confort et de sécurité.

Quelques minutes plus tard, c'est un jeune stewart, élégamment habillé et maquillé à la pâte de thanaka décorée en forme de feuilles, qui vient à notre rencontre. Avec sa mine enjouée et dans un anglais incompréhensible, il prend notre commande pour notre repas du soir et pour notre petit déjeuner du lendemain, qu'il nous passera en vitesse par la fenêtre à la faveur d'un court arrêt en gare.

Durant toute la soirée de notre trajet, ce sont de véritables évocations de savane que nous voyons défiler, accoudés aux fenêtres ouvertes. Des étendues de sable à perte de vue, parsemées de cocotiers et de palmiers à sucre dans lesquels sont suspendus des sortes de chaudrons, et parcourues par des sentiers étroits dont on comprend qu'ils sont les seules voies de communication pour les gens qui vivent ici.

Ici, point de voitures, ni mêmes de motos. On aperçoit juste de temps à autres des habitants isolés, traversant ces étendues désertes, un panier sur la tête ou une palanche sur l'épaule.

Cà et là, sont installées quelques huttes en bambou couvertes de feuilles de palmier, ainsi que de grandes jarres en terre dont on suppose qu'elles sont la seule réserve d'eau pour ces habitations on ne peut plus rudimentaires. Aux abords des groupes de maisons, et malgré leur extrême pauvreté, des femmes et des enfants se tiennent debout au bord de la voie en saluant les voyageurs. Sur le visage de certains d'entre eux se lit l'espoir de voir des passagers leur lancer par la fenêtre quelques nourritures, friandises ou menue monnaie.

De temps en temps, le train ralentit en pleine campagne, puis roule au pas tandis que des hommes scrutent les rails à partir du bord de la voie, agitant un drapeau vert et faisant signe au conducteur qu'il peut avancer. Pour cette fois encore, ça passe !

Nous passerons toute la soirée accoudés aux fenêtres ouvertes, à contempler ce bout du monde qui défile au ralenti. Sensation de voyager hors du temps, comme un retour aux racines du voyage, celui des légendes vagabondes d'autrefois, d'avant l'aviation low-cost et le train à grande vitesse. Sentiment de vivre un moment d'exception, une capsule de temps rare, connectés au vrai monde, dans toute sa beauté mais aussi sa dureté.

Peu à peu, le soleil décline, plongeant progressivement la campagne dans l'obscurité. Pas un lampadaire ou une ampoule pour troubler l'instant magique de la nuit profonde qui s'installe. A cet instant, comment ne pas songer à notre privilège de voyageurs occidentaux, confortablement installés dans notre cabine à couchettes, tandis que dans les wagons de troisième classe, des passagers s'apprêtent à passer la nuit sur des banquettes en bois.

La nuit passe, rythmée par quelques arrêts en gare.

Puis les lumières de l'aube commencent à éclairer la plaine et déjà l'on aperçoit çà et là les silhouettes des paysans s'affairant dans les champs et les rizières. Le disque rose vif du soleil s'élève sur l'horizon embrumé, jouant à cache-cache avec les cocotiers et les bananiers.

Quand le train s'immobilise dans la gare d'un village ou d'une bourgade, le vacarme du roulement et le fracas des voitures cessent d'un coup, laissant place à un silence tout juste émaillé par le chant des coqs sur fond de gazouillis d'oiseaux. C'est le printemps, même sous les tropiques, la nature se réveille, la saison des pluies approche et les oiseaux font leur nid.

Le contraste entre le centre et le sud de la Birmanie est frappant. Aux étendues arides des cocoteraies à perte de vue succèdent les rizières verdoyantes et leurs canaux d'irrigation. Aux vaches maigres perdues dans la poussière succèdent cochons gras et buffles broutant l'herbe tendre les pieds dans l'eau.

Pas de doute, la présence et la maîtrise de l'eau sont une ressource capitale pour le développement et la prospérité des sociétés humaines.

Comment ne pas songer à la fragilité de ces femmes et de ces hommes face au changement climatique qui transforme en profondeur leurs conditions élémentaires d'existence. Jusqu'à quand ces régions du monde resteront elles habitables pour le vivant en général et pour les humains en particulier ?

Chaque arrêt en gare donne lieu à tout une agitation sur le quai. On débarque et on embarque au pas de course. On charge et on décharge les ballots de légumes. Et les marchandes se précipitent avec leur panier sur la tête. Elles savent qu'elles n'ont qu'une ou deux minutes pour vendre aux voyageurs quelques victuailles passées par la fenêtre.

En fin de matinée, la proximité d'Angon commence à se faire sentir. Plus on approche de l'ancienne capitale, plus la grande pauvreté péri-urbaine se donne à voir, juste sous nos fenêtres, symptomatique de cette tendance qu'ont les plus démunis à s'agglomérer au bord des voies ferrées, comme si quelques résidus de richesse pouvaient ruisseler de part et d'autre de ces voies de communication avec le reste du monde.

A l'approche d'Angon et l'arrivée en gare 

Voici presque dix mois que nous avons entamé ce long voyage à travers l'Europe et l'Asie, de Nantes à Singapour. A l'heure où nous publions cette étape, nous venons de poser le pied en France, notre terre de résidence, celle de nos familles, de nos amis, de nos collègues de travail...

Si notre aventure vagabonde s'achève aujourd'hui, il nous reste encore des récits à écrire et des images à partager. Ce carnet de voyage ne se fermera donc que dans quelques semaines, le temps qu'il nous faudra pour terminer le récit de ce voyage vers les Lumières de l'aube.

Vos messages et commentaires sont toujours attendus avec la même impatience. Merci par avance pour les prochains...

12
mars
Lever de soleil sur la plaine de Bagan 

Il est à peine quatre heures du matin lorsque notre bus nous dépose à la gare routière de Bagan. Nos corps sont endoloris et nos esprits embrumés par un long trajet nocturne des plus inconfortables. Mais c'est l'heure idéale pour prendre un peu d'avance sur le lever du soleil et aller admirer les mythiques lumières de l'aube sur la plaine de Bagan et ses centaines de temples et stupas bouddhique dispersés sur plus de cinquante kilomètres carrés.

Comme chaque matin, la renaissance du jour commence par l'heure bleue qui voit se dessiner la ligne d'horizon dans le lointain, révélant les reliefs des montagnes environnantes. Puis commencent à se dessiner les silhouettes des édifices, autant de pointes et de bulbes érigés vers le ciel, plus ou moins entremêlés avec la végétation et sublimés par la brume de poussière qui imprime la profondeur de la scène.

Puis vient l'instant magique de l'apparition de l'astre derrière la crête empourprée des montagnes, un disque parfait qui se détache entre les monuments, vient inonder progressivement la plaine et vous faire découvrir la multitude de petits temples qui vous entourent et que vous n'aviez pas remarqués lors de votre arrivée nocturne sur les lieux.

C'est alors qu'apparait sur votre gauche l'escadrille des montgolfières, suspendues dans les airs et se laissant porter par la brise matinale, se détachant dans le ciel comme pour ajouter une perspective au panorama et souligner la profondeur de la scène.

Passage des montgolfières sur les temples de Bagan 

Puis vient l'heure dorée, celle qui vous réchauffe autant le corps que le cœur, par l'enveloppe flamboyante qu'elle répand autour de vous, soulignant toute la richesse des détails de ces édifices construits entre le IXème et le XIIIème siècle. Il est alors temps d'enfourcher un scooter électrique et de se perdre dans la savane, à la recherche des temples perdus ou à la rencontre de quelques fidèles en pleine méditation.

Le soir venu, c'est vers la rivière Irrawaddy qu'il faut se tourner pour assister au crépuscule, avec une nouvelle heure dorée, suivie bientôt d'une nouvelle heure bleue. Quelques enfants gambadent à l'entrée d'un temple, rappelant au voyageur que Bagan n'est pas qu'un musée à ciel ouvert, mais avant tout un lieu habité, avec ses villages, ses enfants qui jouent, ses fidèles qui prient, et ses moines qui perpétuent la tradition bouddhiste et la spiritualité qui enveloppent la plaine de Bagan depuis des siècles.

Fin de journée et crépuscule sur la plaine de Bagan
9
mars
9
mars

Avec la plaine de Bagan et ses 2 800 temples et pagodes, le Lac Inlé et ses villages flottants figurent parmi les sites qui imprimaient la plus forte empreinte dans notre imaginaire de la Birmanie éternelle.

Mais avant de découvrir ce joyau si convoité par les voyageurs, nous ne pouvions pas ne pas nous arrêter un moment sur la dure réalité du quotidien de nombreux birmans. Ici, c'est un chantier de réfection d'une route qui a attiré notre attention. On y assiste à des scènes de travail d'un autre âge. Avec une séparation des tâches bien établie, malgré l'apparente désorganisation. De jeunes hommes fabriquent du goudron dans de vieux futs métalliques, puis les acheminent à l'épaule jusqu'au lieu d'épandage. Puis un autre garçon prend le relai pour étaler le liquide brulant et visqueux à l'aide d'un sceau perforé, sans aucune protection, aussi bien pour les mains que pour les voies respiratoires. En parallèle, des femmes, parfois très jeunes, brassent des tonnes de cailloux à la pelle et avec les mains afin de séparer le gros granulat du plus fin. Puis elles les transportent dans des bassines métalliques ou des simples pièces de tissus pour les jeter sur la voie, tandis qu'un autre homme s'applique à souffler sur les tas de pierres à l'aide d'un souffleur thermique, occasionnant un épais nuage de poussière au beau milieu du groupe de cantonnières. Bien entendu, la scène se déroule en plein milieu de journée et sous la chaleur accablante que l'on sait ou que l'on peut imaginer. On s'interpelle, on s'invective amicalement, on plaisante et on éclate de rire. Tout prête à croire que ces gens n'ont d'autre choix que la bonne humeur et la solidarité pour tenir à l'écart, le temps d'une journée de labeur, les agressions subies, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur de leurs corps.

Comment voyager l'esprit léger, quand on croise sur les routes des équipages entiers de ces forçats, hommes, femmes et enfants, entassés sur des plateformes de camions, acheminés vers ces bagnes des temps modernes, aussi bien dans leur propre pays que vers la Thaïlande, dont le niveau de développement lui permet d'exploiter une main d'œuvre dans des conditions de quasi esclavage. Comment voyager l'esprit léger en songeant qu'un tiers de la population birmane vit sous le seuil de pauvreté, et que la manne touristique ne profitera qu'à une infime minorité, enrichissant surtout les membres de la junte militaire qui ont la maimise sur l'essentiel des infrastructures touristiques de luxe ?

C'est à bicyclette que nous ferons notre première découverte de la région. La vie rurale domine ici, comme dans la majeure partie du pays, avec ses pittoresques villages traversés par de simples chemins de terre. On y emploie encore par endroits la charrette à bœufs.

La visite de la pagode de Shwe Inn Dein nous a replongés dans l'ambiance particulière des temples d'Angkor au Cambodge, et de ceux de Champassak au Laos. A l'écart des premiers stupas dorés et rutilants, nous vivons l'expérience d'une étrange déambulation au milieu d'une multitude de stupas du XVII et XVIIIème siècles, de toutes tailles, certains en parfait état de conservation ou de restauration, d'autres véritablement en ruine. Sensation de voyager à travers l'histoire, se laisser surprendre, au détour d'un vestige, par une statue au visage d'ange ou par une porte secrète. Le tout dans un camaïeu du blanc le plus pur jusqu'à l'ocre le plus flamboyant.

Pagode Shwe Inn Dein 

Puis il y eu cette visite insolite d'une pagode, au pas de course, entraînés par la main par deux gamines hilares, rencontrées là par hasard, toutes heureuses de nous faire découvrir leur aire de jeu.

Enfin, il y eu bien sûr la découverte du lac Inlé par l'intérieur, la visite des villages sur pilotis et des jardins flottants et, bien entendu, la rencontre attendue avec les emblématiques pêcheurs à la technique de progression si singulière, se prêtant au jeu du photographe figeant et capturant d'un déclic un geste transmis de génération en génération au sein de la minorité Inthas.

Occasion également de découvrir un artisanat local préservé, du filage et tissage de la soie, à partir des tiges de lotus, et de la fabrication à la main des pirogues en teck.

Malgré une météo orageuse, nous terminerons cette exploration du Lac Inlé sous l'une de ces lumières qui vous font croire en la magie, le temps d'un crépuscule. Une lumière qui souligne l'harmonie d'un milieu et le fragile équilibre entre la prospérité de ses habitants et la préservation de ses ressources naturelles, dès lors que la pression touristique et l'occidentalisation des modes de vie viennent le modifier en profondeur.

Lumière crupusculaire sur le lac Inlé 
6
mars

Sur les hauteurs de l'Etat Shan, à 1300 mètres d'altitude, Kalaw nous a offert une étape rafraichissante et décontractée sur notre route vers le lac Inlé. La ville est petite. La vie s'y organise principalement autour de son marché et de sa petite gare pittoresque. Le passé colonial est palpable. Certaines maisons évoquent les chalets en bois des stations de montagne européennes et des forêts de pins peuplent les crêtes et les versants nord, implantées par les anglais à la faveur d'un climat relativement frais pour cette latitude.

Les collines environnantes sont habitées par des tribus organisées en petites communautés rurales cultivant quelques modestes plantations de thé, d'orangers et de clémentiniers.

A l'occasion d'une randonnée à travers ces paysages bucoliques, nous traversons quelques villages habités par des familles appartenant à l'ethnie minoritaire Pa-O, d'ascendance tibéto-birmane. En cette saison, le sol est sec et les paysans en profitent pour pratiquer le brulis sur certaines parcelles, ce qui nous vaut d'évoluer parfois dans l'atmosphère brulante, enfumée et crépitante des flammes qui courent au bord du sentier, dévorant les brindilles et les broussailles.

Après avoir croisé quelques paysannes se livrant à la cueillette puis au séchage des feuilles de thé, nous sommes invités à boire un verre de thé dans l'une des petites maisons bleues perdues dans ces collines arides.

En fin de journée, nous évoluons en fond de vallon sur un terrain propice à l'irrigation et à la culture en terrasse des légumes que nous retrouverons sur les marchés locaux.

Sur les hauteurs de Kalaw 

Dans la région du lac Inlé, les marchés s'organisent d'une manière très particulière, se déplaçant de ville en ville selon un planning de cinq jours. Quatre villes par jour accueillent un marché sur une aire géographique de 300 kilomètres carrés. Nous avons la chance d'être à Kalaw un jour où s'y tient le grand marché de cinq jours. Une fois passée l'heure du défilé des moines, le soleil s'élève et chauffe la vallée. C'est alors que le marché bat son plein, permettant au voyageur nouvellement débarqué dans le pays de se familiariser avec les particularités et les coutumes alimentaires locales et de se faire une idée de la valeur des choses dans une nouvelle monnaie qu'il lui faut apprivoiser.

Le marché de cinq jours à Kalaw 

Nous aimons ces ambiances décontractées. C'est un moment privilégié pour croiser des regards, échanger des sourires et partager quelques mots. Ici, nous rencontrons des paysannes Pa-o, reconnaissables à leur foulard orange noué sur la tête, qui auront parfois fait un long trajet en bus local ou en train pour venir vendre le produit de leur travail.

La principale raison de notre étape à Kalaw réside dans sa petite gare provinciale adorable qui nous offre la possibilité de prendre le train pour rejoindre le Lac Inlé. Nous nous y rendons la veille de notre départ en vue d'acheter notre ticket pour Shwenyaung, la ville ferroviaire la plus proche du Lac. Le bureau du chef de gare est en soi une véritable pièce de musée du rail birman. Au milieu de la pièce, un petit bureau en bois, des cahiers, des registres, un carnet à souche et des tampons. Sous la pendule, un placard est accroché au mur et fermé à clé. On imagine qu'il doit contenir des objets importants pour le fonctionnement de la gare. Un peu plus loin, le drapeau vert servant à donner le signal du départ aux conducteurs de train.

Le chef de gare nous signifie gentiment que les billets ne peuvent pas être vendus à l'avance et que nous pourrons les obtenir le lendemain juste avant notre départ. Mais il nous assure que nous n'avons pas à nous inquiéter, il y aura des places disponibles. Soit, nous verrons donc cela demain.

Nous adorons l'ambiance des gares ferroviaires, surtout celles des petites bourgades de campagne, car on peut y observer toutes sortes d'activités qui font le quotidien de la vie locale, souvent paisible et nonchalante. Les quais sont occupés par des petits marchands proposant quelques nourritures simples et bon marché. Des voyageurs locaux attendent pendant des heures avec leurs valise ou leurs ballots de fruits ou de légumes. Sur les voies, des enfants jouent au ballon et au cerf volant. Quelques maisons sont même construites au bord de la voie. On y voit leurs habitants vaquer à leurs occupations. Amoureux du chemin de fer que nous sommes, nous profitons de cette belle occasion pour nous attarder sur les rails et faire quelques clichés-souvenirs dans ce décor insolite.

La gare de Kalaw 

Le jour du départ, nous obtenons notre ticket, minutieusement écrit à la main et dupliqué au papier carbone sur le carnet à souches. Puis, nous attendons patiemment que le tortillard apparaisse, rompant subitement l'ambiance paisible de la gare, avec sa motrice diesel ronronnante et ses wagons bringuebalants. Grimper dans la voiture nécessite une bonne détente pour se hisser à l'intérieur. Et nous voilà partis pour une nouvelle séquence d'immersion dans la vie locale et de découverte de nouvelles contrées. Le train birman n'est pas bien rapide, mais la vitesse est suffisante pour que nos corps soient chahutés de bout en bout du voyage. Ce qui n'empêche pas nos voisines de s'assoupir, dodelinant de la tête pour accompagner les mouvements de tangage et les soubresauts. Les portes extérieures et intérieures s'ouvrent et se referment sans arrêt dans un claquement épouvantable auquel on finit par s'habituer. Point de vitres aux fenêtres, elles ne résisteraient d'ailleurs pas longtemps à la rudesse du parcours, mais des rideaux de fer relevés, favorisant la ventilation naturelle.

Le trajet Kalaw - Inlé est une expérience ferroviaire extraordinaire. Le train serpente entre les collines, traversant ça et là quelque village reculé, offrant à voir autant à l'intérieur qu'à l'extérieur. A l'intérieur, ce sont des voyageurs locaux, chargés de bagages et de denrées. La plupart ont dû se lever très tôt. La fatigue est visible. A l'extérieur, ce sont les marchandes qui se précipitent, panier sur la tête, pour tenter de vendre par la fenêtre quelques collations maison pour quelques kyats. Elles doivent faire vite, car les trains sont rares et les arrêts bien courts.

Un petit garçon intrigué par notre présence nous dévisage timidement puis, la complicité s'installant au fil du voyage, finit par se prêter à un petit jeu de cache-cache photographique par les fenêtres du wagon.

Au fur et à mesure que l'on avance vers la fin du jour, la campagne s'anime des derniers travaux dans les champs. Les paysages continuent de défiler à la lueur du soleil déclinant. C'est l'heure à laquelle les familles commencent à se retrouver autour du foyer.

1
mars
1
mars
Publié le 8 avril 2019

Après avoir traversé les provinces du nord de la Thaïlande, nous empruntons l'un des rares postes frontières ouverts aux étrangers pour un passage en Birmanie par la voie terrestre. Nous voici donc sur le pont de l'Amitié qui enjambe la rivière Moei entre Mae Sot, côté thaïlandais, et Myawaddy, côté birman.

Nous apprécions particulièrement ces moments privilégiés qui consistent à franchir à pied les frontières. Nous vivons alors intensément cette impression de passer d'un monde à un autre. Tantôt c'est le passage d'un réseau de chemins chaotiques à des routes bitumées, tantôt, ce sont les petits engins de transport traditionnels, tuk-tuk, tricycles, side-cars, cyclo-porteurs, qui sont différents de part et d'autre de la frontière, parfois c'est la vétusté ou la modernité des moyens de transport qui nous surprennent.

Sur le no man's land qui sépare les deux chek points, nous croisons les premiers birmans de notre route vers les lumières de l'aube. Les femmes et les enfants arborent fièrement le Tanaka sur les joues, ce badigeon issu de l'arbre à tanaka, appliqué sous forme de grands ronds ou de figures artistiques. Les hommes portent le longyi, longue pièce de tissu nouée autour de la taille. Femmes et hommes mâchent les feuilles de bétel qui colorent lèvres et dents et jalonnent le sol de l'impact rouge de leurs crachats.

En jetant un coup d'œil sur la rivière, à droite du pont, on peut observer le manège d'un petit bateau qui fait traverser les personnes à quelques dizaines de mètres seulement du poste frontière. Ce sont ces petits trafics ordinaires qui font l'ambiance particulières de ces villes frontières.

Au milieu du pont, les véhicules se croisent en changeant de file pour passer de la conduite à gauche à la conduite à droite, et inversement. Car, bien qu'ancienne colonie anglaise, la Birmanie a adopté la conduite à droite depuis 1970, ce qui n'empêche pas l'écrasante majorité des voitures, bus et camions d'être équipés d'un volant à droite, donnant lieu à nombre de situations incongrues.

Passage de la frontière ThaIlande - Birmanie de Mae Sot /  Myawaddy

Nous voici donc à présent sur le sol de la République de l'Union du Myanmar, l'ex-Birmanie. Nous effectuons une première étape à Hpa An, première bourgade sur la route de Rangoun, l'ancienne capitale de la Birmanie jusqu'à ce que la junte militaire ne décide de la transférer à Naypyidaw en 2005.

C'est pour nous l'occasion de prendre contact avec un peuple dont on loue généralement la gentillesse, le sourire et la générosité. Il faut reconnaître que nous rencontrons ici des gens particulièrement attachants. Bien que souvent d'une grande pauvreté, les birmans sont très prompts à vous adresser un sourire généreux une fois passés les premiers instants de timidité, de réserve ou de pudeur qui les caractérisent.

Pour s'imprégner de l'esprit d'un lieu, rien de tel qu'une première exploration de bonne heure, aux premières lumières de l'aube, quand le décor de la ville se dessine à travers la brume et que les habitants se livrent à leurs premières occupations matinales. A Hpa An, la magie du matin se révèle sur le petit lac et sa passerelle alors que le soleil commence à apparaitre derrière la silhouette des arbres, se reflétant sur un plan d'eau aussi lisse qu'un miroir.

Hpa An au petit matin 

En fin de journée, c'est au bord du fleuve qu'il faut venir s'imprégner de la sérénité qui s'installe au fur et à mesure que le soleil décline et colore les berges de ses lueurs dorées. Ici on se lave en même temps qu'on lave son linge. Là on décharge des pirogues les marchandises qui prendront place sur les étales des marchés au petit matin suivant. Les couchés de soleil sur les fleuves d'Asie sont toujours un spectacle apaisant, comme la promesse du nouveau jour qui vient, perpétuant le cycle du déclin et de la renaissance.

Si la petite ville de Hpa An séduit le voyageur par son caractère pittoresque, ses environs ont de quoi combler les appétits de découverte pour quiconque prend le temps de sillonner la campagne à scooter, à travers les rizières et leurs canaux d'irrigation. La grotte de Saddan offre un spectacle époustouflant avec ses nombreuses salles et galeries peuplées de milliers de chauves-souris. La multitude de reliques et statues de Bouddha qu'elle contient contraste par leur éclat avec la matière brute des parois et des concrétions calcaires. Mais l'apothéose intervient au terme d'une longue déambulation, pieds nus sur le sol froid et humide. Vous débouchez alors sur un petit lac intérieur, baigné de lumière, sorte d'oasis de verdure tropicale, où vous attendent des barques de pêcheurs pour vous conduire, au milieu des rizières et à travers un tunnel naturel, jusqu'à votre point de départ.

A la magie mystique du lieu s'ajoute l'expérience d'une chaleur humaine d'une intensité encore jamais rencontrée depuis le début de notre voyage. Une démonstration de tendresse étonnante, comme l'expression d'un rempart, d'une protection contre la dureté du régime de dictature militaire qui s'est imposé à l'un des peuples les plus pauvres d'Asie durant trois longues décennies. Oui, définitivement, les peuples les plus pauvres ont une richesse humaine à partager qui nous surprend, nous émeut, nous transporte, nous transforme...

Saddan Cave 

La pagode Kyauk Ka Lat est une autre curiosité des environs de Hpa An. Son rocher, trônant au milieu d'un lac, et défiant les lois de la gravité, est surmonté d'un stupa blanc offrant une scène absolument sublime sous le soleil matinal.

Kyauk Ka Lat Pagoda 

Enfin, comme point d'orgue d'une journée de scooter à travers la campagne de Hpa An, la visite du jardin de Lumbini, et de ses mille bouddhas identiques parfaitement alignés, avant de gravir le mont Zwegabin, clôture une journée intense en découvertes et en émotion.

Lumbini Garden et montée vers le Mont Zwegabin 
25
fév
Le Wat Rong Khun 

Après six mois de voyage à la poursuite des lumières de l'aube, nous avons le plaisir de retrouver Marie et Joël, un couple d'amis nantais avec qui nous partageons, depuis plusieurs années, la pratique de la randonnée en kayak de mer sur les côtes bretonnes. A la faveur d'une de leurs escales entre l'Australie et la France, nous voici réunis pour quelques jours d'exploration de la Thaïlande du nord.

La ville de Chiang Rai, et son emblématique temple blanc, sera notre première découverte. Le temple Wat Rong Khun est un lieu insolite dans le paysage architectural bouddhiste. Son créateur, le thaïlandais Chalermchai Kositpipat, utilise le blanc pour symboliser la pureté du bouddhisme et les miroirs pour évoquer l'illumination, cette flamme lumineuse qui éclaire le dharma, ultime objectif du chemin spirituel d'une pratique bouddhique rigoureuse. L'artiste consacre sa vie à la restauration et au développement de cet ensemble architectural unique, en hommage au roi Rama IX, mort en 2016, ainsi qu'à sa ville natale Chiang Rai. Le temple ne devrait être entièrement terminé qu'en 2070 et comprendra alors 9 bâtiments. On atteint le temple principal en empruntant un pont sur le lac, sous lequel des centaines de mains tendues évoquent celles et ceux qui n'ont pas su résister à la tentation, à la cupidité et au désir. Plus loin, le visiteur ou le pélerin accède à la porte du ciel, où deux créatures de la mythologie bouddhiste décident de son sort après la mort. Ainsi en va-t-il, selon les préceptes bouddhistes, du cycle de la renaissance, de la libération de la souffrance par le surpassement des tentations, de la cupidité et du désir.

Avec Marie et Joël, nous décidons de rejoindre Chiang Mai en prenant le temps de découvrir la Thaïlande du nord au rythme lent des transports locaux . Plutôt que d'utiliser le bus direct, nous emprunterons un itinéraire alternatif qui nous permettra d'effectuer plusieurs étapes dans les bourgades de Thaton, Fang et Chiang Dao, afin d'explorer plus en profondeur la région.

C'est par une remontée pittoresque, et parfois un peu sportive, de la rivière Kok, que nous débuterons ce périple de plusieurs jours, au cours desquels alterneront randonnées à pied, ballade à bicyclette, excursions en scooter et trajets en bus locaux.

Remontée de la rivière Kok en pirogue, entre Chiang Rai et Tha Ton,  avec changement d'embarcation à mi-parcours.
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 Le magnifique temple de Tha Ton Chedi se contemple au soleil couchant au terme d'une longue ascension en forêt
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Journée de vélo vers le parc national Doi Pha Hom Pok et rencontre impromptue avec des écoliers de retour au village après l'école
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Une belle fin de journée aux portes de la petite ville de Chiang Dao. 
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Le hasard fait que nous aurons la chance de voir coïncider notre arrivée à Chiang Mai avec la "Super Lune" de février, occasion unique d'assister au rituel de la pleine lune dans l'un des nombreux temples de la belle ville close de Chiang Mai.

Merci à Marie et Joël de nous avoir offert cette agréable parenthèse dans notre voyage au long cours. Comme le dit Alexandre Supertramp dans le magnifique et émouvant film "Into the wild", "le bonheur ne vaut d'être vécu que s'il est partagé".