Carnet de voyage

Vers les lumières de l'aube

Par
41 étapes
284 commentaires
115 abonnés
Dernière étape postée il y a 15 jours
Par PolNor
 avec 
OrorBoreale
L'expérience contemplative de la métamorphose d'un monde. Une lente itinérance, au plus près des peuples et des paysages, à la poursuite du soleil levant.
Du 6 août 2018 au 27 mai 2019
295 jours
Partager ce carnet de voyage
21
juil
21
juil
Publié le 21 juillet 2018

D'un ailleurs à l'autre, le voyageur transporte ses désirs, ses rêves et ses imaginaires. Notre voyage se nourrit de cette quête d'étonnement, de découverte et d'altérité. Pour mieux comprendre le monde, apprendre à relativiser et à trouver notre place au sein de la communauté des 7,5 milliards de femmes et d'hommes qui peuplent la planète. Une planète qui s’épuise sous l’effet de l’intensification et de l’accélération d'une certaine forme de modernité.

Nous avons voulu faire de notre voyage « vers les lumières de l’aube » une expérience de nomadisme à la fois sobre en carbone, et riche en découvertes et en rencontres. Le voyage en train, en autobus et en bateau s’impose donc comme une évidence pour inscrire notre itinérance dans cette perspective.

Les lumières de l’aube sont pleines de promesses. Promesse d’un nouveau jour qui commence, d’une nouvelle tranche de vie à savourer. Promesse des paysages, des saveurs et des cultures d’un extrême orient qui nous fascine. Enfin, promesse d’une parenthèse à deux, le temps qu’il faut pour apprécier l’immensité du monde, unis vers le monde.

• • •

Nous rejoindrons St Pertersbourg après un détour par la Scandinavie et une étape en Estonie, puis entamerons la longue traversée de la Russie en Transsibérien, jusqu'au Lac Baïkal. Puis nous traverserons la Mongolie pour rejoindre le nord de la Chine. Dès lors, nous effectuerons plusieurs circonvolutions à travers l'Asie du sud-est, jusqu'à Singapour, à l'extrême sud de la péninsule malaisienne, ultime étape d'un voyage de 10 mois vers les lumières de l'aube.

l'itinéraire actialisé le 1er mars 2019 
26
mars
26
mars
Publié le 1er juillet 2019

En décidant de rejoindre la Thaïlande par le checkpoint Htee Kee - Ban Phunamron , nous n'imaginions pas qu'il allait falloir traverser une zone de montagne aux pistes boueuses et ravinées avant de gagner la frontière birmano-thaïlandaise. En croisant des poids lourds sur ces chemins du bout du monde, franchissant les rivières sur des ponts en bois, nous réalisons à quel point le curseur de la normalité peut varier radicalement d'une région à l'autre de la planète. Comment s'imaginer, alors que nous sommes ballotés par les secousses et les soubresauts de la piste défoncée, que dans quelques dizaines de kilomètres, de l'autre côté de la frontière, le ruban d'asphalte thaïlandais remplacera les ornières et la terre glaise birmanes ?

Sur la piste entre Dawei et la frontière birmano-t haïlandaise

Après les formalités d'immigration auxquelles nous sommes à présent accoutumés, nous nous arrêtons à Kanchanaburi, première étape de notre deuxième incursion en Thaïlande. La bourgade est arrosée par la rivière Kwaï, enjambée par son célèbre pont ferroviaire. Le pont sur la rivière Kwaï fut construit par les japonais en 1942. Plus exactement, les japonais qui occupaient alors la Thaïlande en 1942 et 1943, ont utilisé des milliers de civils et de prisonniers de guerre asiatiques et occidentaux pour construire cette voie ferrée afin de faciliter l'acheminement du matériel de guerre en Birmanie. La plupart de ces forçats sont morts au travail tant les conditions de labeur infligées étaient insoutenables. Une étape à Kanchanaburi permet au voyageur occidental de prendre davantage conscience de l'existence du versant asiatique de la deuxième guerre mondiale avec l'invasion de l'Asie par les japonais dès 1931.

Pont de la rivière Kwaï 

C'est donc par cette voie ferrée, autrefois surnommée "la voie de la mort", que nous poursuivrons notre voyage en direction de Bangkok où nous aurons le plaisir d'accueillir Lucie, l'une de nos deux filles chéries, et son compagnon Alex. Après l'expérience mémorable du pittoresque et chaotique train birman, c'est dans un wagon confortable que nous traversons paisiblement les plaines fertiles du centre du Royaume de Siam.

Train de Kanchanaburi  à Bangkok

Bangkok est l'une de ces mégalopoles asiatiques hyperactives, à la fois fascinantes et monstrueuses. Véritable Venise de l'Orient, ce qu'il reste de ses nombreux canaux, les Klongs, sert encore de voies de navigation pour les bateaux rapides qui embarquent et débarquent à la volée leurs passagers dans un chassé-croisé tonitruant.

Le Fleuve Chao Phraya constitue l'artère principale de Bangkok. Des centaines de bateaux publics, de bacs, de pirogues à longues queues, de remorqueurs et d'immenses attelages de péniches déferlent en tous sens, provoquant, aux heures de pointe de véritables trains de vagues croisées, éclaboussant les passagers. Le voyageur de passage s'habitue vite aux règles du jeu. Après avoir repéré votre embarcadère de départ et d'arrivée, il vous faut repérer le bateau arborant le drapeau dont la couleur correspond à la ligne empruntée. Dès que celui-ci s'accole à la jetée, il vous faut sauter à bord promptement et vous précipiter à l'intérieur du bateau. Si vous tardez à avancer, une contrôleuse vous poussera manu militari vers les places passagers pour vous faire dégager de la passerelle d'embarquement, mêlant ses éclats de voix aux coups de sifflet du préposé à l'arrimage du bateau.

A l'écart du tumulte, la maison de Jim Thompson est un havre de paix, de nature et de raffinement au cœur de la capitale thaïlandaise. Cet américain, ancien architecte, officier de l'armée, espion, marchand de soie et collectionneur d'antiquités a joué un rôle décisif dans la relance de la soie thaïlandaise dont la technique de fabrication traditionnelle était vouée au déclin face à la concurrence étrangère bon marché. Il entra dans la légende en disparaissant mystérieusement lors d'une promenade dans la jungle malaisienne en 1967 à l'âge de 61 ans.

Sa demeure est aujourd'hui un véritable trésor de beauté pour les amateurs de jardins tropicaux, d'architecture traditionnelle asiatique et de soierie d'art.


Sur la rive droite du fleuve Chao Phraya, le wat Arunratchawararam Ratcaworamahayihara, également nommé le temple de l'Aube, est un impressionnant temple bouddhiste en forme de stupa recouvert des débris de porcelaine laissés par les chinois et qui servaient de ballast aux bateaux venant de l'empire du milieu. Au soleil couchant, ses reflets nacrés constellés de la multitude d'empiècements colorés conférent une allure majestueuse à l'édifice.

C'est dans l'enceinte du grand palais, sur la rive opposée du fleuve, que l'on découvre les éléments d'architecture parmi les plus emblématiques de la Thaïlande. Toitures de tuiles vertes et oranges, ourlées de dentèles d'or étincelantes, façades monumentales incrustées de mosaïques resplendissantes, tout prête à vous faire oublier que vous évoluez ici dans un pays gouverné par la junte militaire qui, sous couvert de l'élection du 24 mars dernier, qui n'avait de démocratique que le nom, promulgue des lois répressives, dissout les principaux partis d'opposition et conserve la mainmise sur le Sénat de telle sorte qu'il peut contrecarrer ad vitam aeternam la volonté du peuple thaïlandais.

18
mars
18
mars
Publié le 17 juin 2019

Poursuivant notre route vers les lumières de l'aube, nous abordons à présent l'extrémité sud de la Birmanie, en direction de la Thaïlande et de la péninsule malaisienne.

Nous faisons étape à Moulmein, qui fut la première capitale de la Birmanie britannique. Rebaptisé Mawlamyine après la décolonisation, l'ancien port colonial continue de s'étirer paisiblement face aux iles du delta de la Salween, deuxième plus grand fleuve d'Asie du Sud-Est, après le Mékong, et descendu tout droit du plateau tibétain.

La ville est dominée par une longue crête, la Colline des Pagodes, qui offre une vue remarquable sur l'un de ces couchés de soleil, tous plus féériques les uns que les autres, qui se donnent à contempler en Asie du Sud-Est.

Une fois arpentées les pentes de la colline des pagodes, nous voici sur les crêtes, en présence d'une série exceptionnelle de pagodes et de monastères en bois reliés, pour certains, par de mystérieux escaliers ou passages couverts.

Sous l'enchevêtrement des toitures, on découvre d'impressionnantes salles de prière abritant de nombreuses représentations de Bouddha, dont un magnifique Bouddha couché et un surprenant Bouddha en bambou tressé.

Point d'orgue du pèlerinage, la pagode Kyaik Than Lan se laisse découvrir à la faveur de son immense esplanade carrelée, qui entoure un imposant stupa doré, qui n'est pas sans nous rappeler celui du temple d'or de Yangon. Nous avons la chance de pouvoir y revenir un jour de weekend et de profiter de la présence de quelques familles venues de bon matin se livrer à toutes sortes de rituels dans une de ces ambiances joyeuses et bon-enfant qui nous font nous sentir à notre place malgré nos différences…

Temple hindou de Sri Shamuganathar Swami 
• • •
Pagode bouddhiste de Kyaik Than Lan 

...nos différences ! Nulle part en dehors de la Birmanie nous n'avons senti à ce point cette sympathie des habitants, empreinte de curiosité bienveillante et de désir d'entrer en relation. Pas un regard croisé sans qu'il n'appelle immédiatement un sourire généreux ou une salutation appuyée. Pour peu que quelques mots soient échangés, vous êtes immanquablement invité à vous prêter au jeu d'interminables séances de photo-souvenir. Tour à tour, on prend la pose tout contre vous, jusqu'à d'émouvantes expressions de tendresse sous le regard complice et jovial de toute la famille.

Puis nous voici de nouveau sur les rails du chemin de fer birman, pour un long, très long parcours en train jusqu'à Dawei, ultime étape vers le royaume de Siam. Il n'est que trois heures du matin lorsque le tuk-tuk nous dépose devant la pittoresque gare de Moulmein. Conformément à la procédure en vigueur, le guichetier nous délivre notre billet écrit à la main sur son carnet à souche et à duplicata carboné. Au beau milieu de la nuit, le quai est déjà animé par les voyageurs locaux qui, parmi des monticules de cartons de marchandises, s'apprêtent à embarquer dans le train le plus lent du pays : quinze heures de voyage pour trois cent vingt kilomètres. C'est aussi la voie la plus chaotique que nous aurons rencontrée.

Mais quel plaisir de voir le jour se lever par la fenêtre ouverte du wagon, et les lumières de l'aube inonder progressivement la campagne. Dans le clair-obscur du petit matin, les lueurs et les fumées des briqueteries artisanales nous rappellent que des gens n'ont pas attendu le jour pour travailler dans ces fournaises disséminées ici et là en plein milieu des rizières desséchées. Traverser les villages au lever du jour nous donne aussi l'occasion de voir défiler la vie quotidienne des villageois, ici des enfants sur le chemin de l'école, là de jeunes nones enveloppées dans la parure rose de leurs robes traditionnelles.

Plus loin, à l'approche du littoral, ce sont d'immenses marais salants qui occupent des ouvriers à racler et aplanir des bassins aux contours rectilignes, offrant au ciel bleuté autant de miroirs qui défilent à l'infini.

Comme à l'habitude, chaque arrêt dans la moindre petite gare est l'occasion de voir accourir ces petites marchandes, parfois fièrement vêtues, proposant quelques fruits ou encas à travers les fenêtres du train.

Puis nous voici arrêtés pour une escale pour le moins originale. Au milieu de nulle part, voici qu'il nous faut quitter notre train pour monter dans celui d'en face. La manœuvre qui semble habituelle ne surprend personne, chacun retrouvant sa place avec le même numéro de voiture dans la nouvelle rame.

Le train continuera ainsi, toute la journée, bringuebalant dans le vacarme des mécaniques qui s'entrechoquent, des portes qui claquent, et des branchages qui frottent les parois de la carrosserie.

Puis le jour décline, la fatigue se lit sur les visages et des paupières se ferment, tandis que les têtes se balancent dans tous les sens pour accompagner, dans une oscillation incorporée par l'habitude, le roulis et le tangage des voitures encore plus épuisées que leurs passagers.

Dawei est une paisible bourgade du sud de la Birmanie, à quelques kilomètres seulement d'un littoral aux plages désertes et préservées de la pression touristique qui sévit le plus souvent sur les côtes asiatiques. Ce havre de paix est menacé par le projet titanesque de construction par les thaïlandais d'un port en eaux profondes, financé par la Chine, encore plus grand que celui de Singapour. Imaginez un peu : Si le projet se réalise, ce ne sont pas moins de deux cent cinquante km2 qui seront confisqués aux communautés locales pour construire des installations portuaires, un chantier naval, une aciérie, une usine de pétrochimie, une usine d'engrais, une raffinerie et une centrale électrique à charbon. Le complexe sera relié à Bangkok pour ouvrir une gigantesque route commerciale vers l'Europe, évitant ainsi le détroit de Malacca, pour permettre à la Chine de déverser encore plus rapidement vers l'occident ses flux de marchandises. A terme, quelque vingt mille villageois issus de différents groupes ethniques seront forcés de quitter leurs terres. A moins que la rébellion Karen qui contrôle en partie la région ne parvienne à faire plier le pouvoir face à ce qui s'annonce d'ores et déjà comme un véritable désastre écologique et humain pour la région.

15
mars
15
mars
Publié le 6 juin 2019

Après l'expérience intense du voyage en train de nuit entre Bagan et Yangon, nous voici arrivés dans l'ancienne capital birmane, Rangoun, telle que la nommaient les anglais du temps de l'empire britannique. Capitale économique du pays, la plus grande ville de Birmanie nous surprend par la vie trépidante de ses rues et de ses boulevards, ses façades délabrées et le bruit ambiant qui nous font aimer encore davantage la Birmanie rurale et paisible à laquelle nous étions habitués depuis notre arrivée à Hpa An, notre première étape au Myanmar.

Gare  ferroviaire et centre ville de Yangon 

Mais la ville de Yangon recèle en son cœur un véritable joyau qui justifie à lui seul une étape pour le voyageur en quête d'étonnement sur la longue route des chefs d'œuvre de l'art religieux asiatique.

La pagode shwedagon est construite sur une colline au cœur de la ville. C'est à la fois la plus ancienne pagode de Birmanie et le lieu le plus sacré du pays.

Après avoir arpenté le long boulevard qui conduit à la pagode monumentale, vous franchissez l'une des quatre entrées du temple pour vous retrouvez au pied de l'immense stupa plaqué or de quatre vingt dix neuf mètres de haut, entouré d'une multitude de plus petits stupas et édifices qui scintillent sous le soleil. Marcher pieds nus sur l'esplanade circulaire en marbre, en se mélant aux nombreux fidèles parfois venus de très loin, procure une sensation toute particulière, une sorte d'imprégnation mystique et spirituelle.

Pagode Shwedagon 

Le soir venu, l'enveloppe dorée se met à briller d'un éclat majestueux sous l'effet des éclairages, tandis que les alcôves s'illuminent progressivement et que les flammes des bougies se mettent à danser tout autour du stupa central. Il règne alors une véritable harmonie emplie de bienveillance et de sérénité.

• • •

Retour sur la place Tian'anmen

Place Tian'anmen, 11 septembre 2018  

Il y a tout juste 30 ans, sous l'autorité de Deng Xiaoping, 200 000 soldats de l'Armée Populaire de Libération venus de toute la Chine, écrasaient le printemps de Pékin dans un effroyable bain de sang. On ne connaîtra jamais le nombre de victimes tant le carnage fut considérable. Selon certaines archives occidentales, jusqu'à 10 000 personnes, étudiants, intellectuels, ouvriers, manifestant pacifiquement pour la liberté et la démocratie, pourraient avoir été tuées sous les balles tirées à l'aveugle ou broyées sous les chars d'assaut.

Aujourd'hui, l'évènement fait encore l'objet d'une implacable censure dans les écoles, sur les médias et l'Internet chinois, de telle sorte que la plupart des jeunes chinois ignorent ce qui s'est passé à Pékin dans la nuit du 3 au 4 juin 1989 et durant toute la période de purge qui a suivi. Parler du 4 juin 1989 en Chine est interdit et peut conduire en prison.

Ce 11 septembre 2018, tandis que des dizaines de milliers de touristes chinois et étrangers convergeaient vers l'entrée de la cité interdite sous un ciel bleu azur, les fantômes du printemps de Pékin continuaient de hanter la place Tian'anmen, alors qu'un régime totalitaire continue de gouverner le pays en déployant le pire des systèmes de surveillance et de dictature numérique que des humains aient pu imaginer.

13
mars

C'est un véritable voyage à travers le temps que nous allons vivre dans le train de nuit entre Bagan et Yangon. Nous avions réservé deux couchettes en voiture "sleeping class" pour un voyage de 17 heures à 26-28 kilomètres/heure.

A peine commençons-nous à arpenter le quai en direction de la seule voiture couchette, que le contrôleur s'empresse de nous soulager de nos gros sacs à dos et de nous guider vers notre compartiment. Il s'agit en fait d'une cabine à part entière qui occupe toute la largeur du wagon et qui ne communique vers l'extérieur que par les deux portes latérales d'accès aux quais. Les toilettes sont attenantes à la cabine et il n'y a aucun passage vers les autres wagons. Prévu pour accueillir quatre passagers, nous ne serons finalement que tous les deux à partager ce huis clos pour toute la durée du trajet et probablement les deux seuls occidentaux pour tout le train. Notre hôte prend le plus grand soin à nous installer et nous expliquer dans le détail la manœuvre des banquettes-lits, le verrouillage des portes et nous donner quelques conseils pour notre sécurité. Puis, l'homme se présente en nous serrant longuement la main, exprimant tout son attachement à ce que notre voyage dans son train s'effectue dans les meilleures conditions de confort et de sécurité.

Quelques minutes plus tard, c'est un jeune stewart, élégamment habillé et maquillé à la pâte de thanaka décorée en forme de feuilles, qui vient à notre rencontre. Avec sa mine enjouée et dans un anglais incompréhensible, il prend notre commande pour notre repas du soir et pour notre petit déjeuner du lendemain, qu'il nous passera en vitesse par la fenêtre à la faveur d'un court arrêt en gare.

Durant toute la soirée de notre trajet, ce sont de véritables évocations de savane que nous voyons défiler, accoudés aux fenêtres ouvertes. Des étendues de sable à perte de vue, parsemées de cocotiers et de palmiers à sucre dans lesquels sont suspendus des sortes de chaudrons, et parcourues par des sentiers étroits dont on comprend qu'ils sont les seules voies de communication pour les gens qui vivent ici.

Ici, point de voitures, ni mêmes de motos. On aperçoit juste de temps à autres des habitants isolés, traversant ces étendues désertes, un panier sur la tête ou une palanche sur l'épaule.

Cà et là, sont installées quelques huttes en bambou couvertes de feuilles de palmier, ainsi que de grandes jarres en terre dont on suppose qu'elles sont la seule réserve d'eau pour ces habitations on ne peut plus rudimentaires. Aux abords des groupes de maisons, et malgré leur extrême pauvreté, des femmes et des enfants se tiennent debout au bord de la voie en saluant les voyageurs. Sur le visage de certains d'entre eux se lit l'espoir de voir des passagers leur lancer par la fenêtre quelques nourritures, friandises ou menue monnaie.

De temps en temps, le train ralentit en pleine campagne, puis roule au pas tandis que des hommes scrutent les rails à partir du bord de la voie, agitant un drapeau vert et faisant signe au conducteur qu'il peut avancer. Pour cette fois encore, ça passe !

Nous passerons toute la soirée accoudés aux fenêtres ouvertes, à contempler ce bout du monde qui défile au ralenti. Sensation de voyager hors du temps, comme un retour aux racines du voyage, celui des légendes vagabondes d'autrefois, d'avant l'aviation low-cost et le train à grande vitesse. Sentiment de vivre un moment d'exception, une capsule de temps rare, connectés au vrai monde, dans toute sa beauté mais aussi sa dureté.

Peu à peu, le soleil décline, plongeant progressivement la campagne dans l'obscurité. Pas un lampadaire ou une ampoule pour troubler l'instant magique de la nuit profonde qui s'installe. A cet instant, comment ne pas songer à notre privilège de voyageurs occidentaux, confortablement installés dans notre cabine à couchettes, tandis que dans les wagons de troisième classe, des passagers s'apprêtent à passer la nuit sur des banquettes en bois.

La nuit passe, rythmée par quelques arrêts en gare.

Puis les lumières de l'aube commencent à éclairer la plaine et déjà l'on aperçoit çà et là les silhouettes des paysans s'affairant dans les champs et les rizières. Le disque rose vif du soleil s'élève sur l'horizon embrumé, jouant à cache-cache avec les cocotiers et les bananiers.

Quand le train s'immobilise dans la gare d'un village ou d'une bourgade, le vacarme du roulement et le fracas des voitures cessent d'un coup, laissant place à un silence tout juste émaillé par le chant des coqs sur fond de gazouillis d'oiseaux. C'est le printemps, même sous les tropiques, la nature se réveille, la saison des pluies approche et les oiseaux font leur nid.

Le contraste entre le centre et le sud de la Birmanie est frappant. Aux étendues arides des cocoteraies à perte de vue succèdent les rizières verdoyantes et leurs canaux d'irrigation. Aux vaches maigres perdues dans la poussière succèdent cochons gras et buffles broutant l'herbe tendre les pieds dans l'eau.

Pas de doute, la présence et la maîtrise de l'eau sont une ressource capitale pour le développement et la prospérité des sociétés humaines.

Comment ne pas songer à la fragilité de ces femmes et de ces hommes face au changement climatique qui transforme en profondeur leurs conditions élémentaires d'existence. Jusqu'à quand ces régions du monde resteront elles habitables pour le vivant en général et pour les humains en particulier ?

Chaque arrêt en gare donne lieu à tout une agitation sur le quai. On débarque et on embarque au pas de course. On charge et on décharge les ballots de légumes. Et les marchandes se précipitent avec leur panier sur la tête. Elles savent qu'elles n'ont qu'une ou deux minutes pour vendre aux voyageurs quelques victuailles passées par la fenêtre.

En fin de matinée, la proximité d'Angon commence à se faire sentir. Plus on approche de l'ancienne capitale, plus la grande pauvreté péri-urbaine se donne à voir, juste sous nos fenêtres, symptomatique de cette tendance qu'ont les plus démunis à s'agglomérer au bord ses voies ferrées, comme si quelques résidus de richesse pouvaient ruisseler de part et d'autre de ces voies de communication avec le reste du monde.

A l'approche d'Angon et l'arrivée en gare 

Voici presque dix mois que nous avons entamé ce long voyage à travers l'Europe et l'Asie, de Nantes à Singapour. A l'heure où nous publions cette étape, nous venons de poser le pied en France, notre terre de résidence, celle de nos familles, de nos amis, de nos collègues de travail...

Si notre aventure vagabonde s'achève aujourd'hui, il nous reste encore des récits à écrire et des images à partager. Ce carnet de voyage ne se fermera donc que dans quelques semaines, le temps qu'il nous faudra pour terminer le récit de ce voyage vers les Lumières de l'aube.

Vos messages et commentaires sont toujours attendus avec la même impatience. Merci par avance pour les prochains...

12
mars
Lever de soleil sur la plaine de Bagan 

Il est à peine quatre heures du matin lorsque notre bus nous dépose à la gare routière de Bagan. Nos corps sont endoloris et nos esprits embrumés par un long trajet nocturne des plus inconfortables. Mais c'est l'heure idéale pour prendre un peu d'avance sur le lever du soleil et aller admirer les mythiques lumières de l'aube sur la plaine de Bagan et ses centaines de temples et stupas bouddhique dispersés sur plus de cinquante kilomètres carrés.

Comme chaque matin, la renaissance du jour commence par l'heure bleue qui voit se dessiner la ligne d'horizon dans le lointain, révélant les reliefs des montagnes environnantes. Puis commencent à se dessiner les silhouettes des édifices, autant de pointes et de bulbes érigés vers le ciel, plus ou moins entremêlés avec la végétation et sublimés par la brume de poussière qui imprime la profondeur de la scène.

Puis vient l'instant magique de l'apparition de l'astre derrière la crête empourprée des montagnes, un disque parfait qui se détache entre les monuments, vient inonder progressivement la plaine et vous faire découvrir la multitude de petits temples qui vous entourent et que vous n'aviez pas remarqués lors de votre arrivée nocturne sur les lieux.

C'est alors qu'apparait sur votre gauche l'escadrille des montgolfières, suspendues dans les airs et se laissant porter par la brise matinale, se détachant dans le ciel comme pour ajouter une perspective au panorama et souligner la profondeur de la scène.

Passage des montgolfières sur les temples de Bagan 

Puis vient l'heure dorée, celle qui vous réchauffe autant le corps que le cœur, par l'enveloppe flamboyante qu'elle répand autour de vous, soulignant toute la richesse des détails de ces édifices construits entre le IXème et le XIIIème siècle. Il est alors temps d'enfourcher un scooter électrique et de se perdre dans la savane, à la recherche des temples perdus ou à la rencontre de quelques fidèles en pleine méditation.

Le soir venu, c'est vers la rivière Irrawaddy qu'il faut se tourner pour assister au crépuscule, avec une nouvelle heure dorée, suivie bientôt d'une nouvelle heure bleue. Quelques enfants gambadent à l'entrée d'un temple, rappelant au voyageur que Bagan n'est pas qu'un musée à ciel ouvert, mais avant tout un lieu habité, avec ses villages, ses enfants qui jouent, ses fidèles qui prient, et ses moines qui perpétuent la tradition bouddhiste et la spiritualité qui enveloppent la plaine de Bagan depuis des siècles.

Fin de journée et crépuscule sur la plaine de Bagan
9
mars
9
mars

Avec la plaine de Bagan et ses 2 800 temples et pagodes, le Lac Inlé et ses villages flottants figurent parmi les sites qui imprimaient la plus forte empreinte dans notre imaginaire de la Birmanie éternelle.

Mais avant de découvrir ce joyau si convoité par les voyageurs, nous ne pouvions pas ne pas nous arrêter un moment sur la dure réalité du quotidien de nombreux birmans. Ici, c'est un chantier de réfection d'une route qui a attiré notre attention. On y assiste à des scènes de travail d'un autre âge. Avec une séparation des tâches bien établie, malgré l'apparente désorganisation. De jeunes hommes fabriquent du goudron dans de vieux futs métalliques, puis les acheminent à l'épaule jusqu'au lieu d'épandage. Puis un autre garçon prend le relai pour étaler le liquide brulant et visqueux à l'aide d'un sceau perforé, sans aucune protection, aussi bien pour les mains que pour les voies respiratoires. En parallèle, des femmes, parfois très jeunes, brassent des tonnes de cailloux à la pelle et avec les mains afin de séparer le gros granulat du plus fin. Puis elles les transportent dans des bassines métalliques ou des simples pièces de tissus pour les jeter sur la voie, tandis qu'un autre homme s'applique à souffler sur les tas de pierres à l'aide d'un souffleur thermique, occasionnant un épais nuage de poussière au beau milieu du groupe de cantonnières. Bien entendu, la scène se déroule en plein milieu de journée et sous la chaleur accablante que l'on sait ou que l'on peut imaginer. On s'interpelle, on s'invective amicalement, on plaisante et on éclate de rire. Tout prête à croire que ces gens n'ont d'autre choix que la bonne humeur et la solidarité pour tenir à l'écart, le temps d'une journée de labeur, les agressions subies, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur de leurs corps.

Comment voyager l'esprit léger, quand on croise sur les routes des équipages entiers de ces forçats, hommes, femmes et enfants, entassés sur des plateformes de camions, acheminés vers ces bagnes des temps modernes, aussi bien dans leur propre pays que vers la Thaïlande, dont le niveau de développement lui permet d'exploiter une main d'œuvre dans des conditions de quasi esclavage. Comment voyager l'esprit léger en songeant qu'un tiers de la population birmane vit sous le seuil de pauvreté, et que la manne touristique ne profitera qu'à une infime minorité, enrichissant surtout les membres de la junte militaire qui ont la maimise sur l'essentiel des infrastructures touristiques de luxe ?

C'est à bicyclette que nous ferons notre première découverte de la région. La vie rurale domine ici, comme dans la majeure partie du pays, avec ses pittoresques villages traversés par de simples chemins de terre. On y emploie encore par endroits la charrette à bœufs.

La visite de la pagode de Shwe Inn Dein nous a replongés dans l'ambiance particulière des temples d'Angkor au Cambodge, et de ceux de Champassak au Laos. A l'écart des premiers stupas dorés et rutilants, nous vivons l'expérience d'une étrange déambulation au milieu d'une multitude de stupas du XVII et XVIIIème siècles, de toutes tailles, certains en parfait état de conservation ou de restauration, d'autres véritablement en ruine. Sensation de voyager à travers l'histoire, se laisser surprendre, au détour d'un vestige, par une statue au visage d'ange ou par une porte secrète. Le tout dans un camaïeu du blanc le plus pur jusqu'à l'ocre le plus flamboyant.

Pagode Shwe Inn Dein 

Puis il y eu cette visite insolite d'une pagode, au pas de course, entraînés par la main par deux gamines hilares, rencontrées là par hasard, toutes heureuses de nous faire découvrir leur aire de jeu.

Enfin, il y eu bien sûr la découverte du lac Inlé par l'intérieur, la visite des villages sur pilotis et des jardins flottants et, bien entendu, la rencontre attendue avec les emblématiques pêcheurs à la technique de progression si singulière, se prêtant au jeu du photographe figeant et capturant d'un déclic un geste transmis de génération en génération au sein de la minorité Inthas.

Occasion également de découvrir un artisanat local préservé, du filage et tissage de la soie, à partir des tiges de lotus, et de la fabrication à la main des pirogues en teck.

Malgré une météo orageuse, nous terminerons cette exploration du Lac Inlé sous l'une de ces lumières qui vous font croire en la magie, le temps d'un crépuscule. Une lumière qui souligne l'harmonie d'un milieu et le fragile équilibre entre la prospérité de ses habitants et la préservation de ses ressources naturelles, dès lors que la pression touristique et l'occidentalisation des modes de vie viennent le modifier en profondeur.

Lumière crupusculaire sur le lac Inlé 
6
mars

Sur les hauteurs de l'Etat Shan, à 1300 mètres d'altitude, Kalaw nous a offert une étape rafraichissante et décontractée sur notre route vers le lac Inlé. La ville est petite. La vie s'y organise principalement autour de son marché et de sa petite gare pittoresque. Le passé colonial est palpable. Certaines maisons évoquent les chalets en bois des stations de montagne européennes et des forêts de pins peuplent les crêtes et les versants nord, implantées par les anglais à la faveur d'un climat relativement frais pour cette latitude.

Les collines environnantes sont habitées par des tribus organisées en petites communautés rurales cultivant quelques modestes plantations de thé, d'orangers et de clémentiniers.

A l'occasion d'une randonnée à travers ces paysages bucoliques, nous traversons quelques villages habités par des familles appartenant à l'ethnie minoritaire Pa-O, d'ascendance tibéto-birmane. En cette saison, le sol est sec et les paysans en profitent pour pratiquer le brulis sur certaines parcelles, ce qui nous vaut d'évoluer parfois dans l'atmosphère brulante, enfumée et crépitante des flammes qui courent au bord du sentier, dévorant les brindilles et les broussailles.

Après avoir croisé quelques paysannes se livrant à la cueillette puis au séchage des feuilles de thé, nous sommes invités à boire un verre de thé dans l'une des petites maisons bleues perdues dans ces collines arides.

En fin de journée, nous évoluons en fond de vallon sur un terrain propice à l'irrigation et à la culture en terrasse des légumes que nous retrouverons sur les marchés locaux.

Sur les hauteurs de Kalaw 

Dans la région du lac Inlé, les marchés s'organisent d'une manière très particulière, se déplaçant de ville en ville selon un planning de cinq jours. Quatre villes par jour accueillent un marché sur une aire géographique de 300 kilomètres carrés. Nous avons la chance d'être à Kalaw un jour où s'y tient le grand marché de cinq jours. Une fois passée l'heure du défilé des moines, le soleil s'élève et chauffe la vallée. C'est alors que le marché bat son plein, permettant au voyageur nouvellement débarqué dans le pays de se familiariser avec les particularités et les coutumes alimentaires locales et de se faire une idée de la valeur des choses dans une nouvelle monnaie qu'il lui faut apprivoiser.

Le marché de cinq jours à Kalaw 

Nous aimons ces ambiances décontractées. C'est un moment privilégié pour croiser des regards, échanger des sourires et partager quelques mots. Ici, nous rencontrons des paysannes Pa-o, reconnaissables à leur foulard orange noué sur la tête, qui auront parfois fait un long trajet en bus local ou en train pour venir vendre le produit de leur travail.

La principale raison de notre étape à Kalaw réside dans sa petite gare provinciale adorable qui nous offre la possibilité de prendre le train pour rejoindre le Lac Inlé. Nous nous y rendons la veille de notre départ en vue d'acheter notre ticket pour Shwenyaung, la ville ferroviaire la plus proche du Lac. Le bureau du chef de gare est en soi une véritable pièce de musée du rail birman. Au milieu de la pièce, un petit bureau en bois, des cahiers, des registres, un carnet à souche et des tampons. Sous la pendule, un placard est accroché au mur et fermé à clé. On imagine qu'il doit contenir des objets importants pour le fonctionnement de la gare. Un peu plus loin, le drapeau vert servant à donner le signal du départ aux conducteurs de train.

Le chef de gare nous signifie gentiment que les billets ne peuvent pas être vendus à l'avance et que nous pourrons les obtenir le lendemain juste avant notre départ. Mais il nous assure que nous n'avons pas à nous inquiéter, il y aura des places disponibles. Soit, nous verrons donc cela demain.

Nous adorons l'ambiance des gares ferroviaires, surtout celles des petites bourgades de campagne, car on peut y observer toutes sortes d'activités qui font le quotidien de la vie locale, souvent paisible et nonchalante. Les quais sont occupés par des petits marchands proposant quelques nourritures simples et bon marché. Des voyageurs locaux attendent pendant des heures avec leurs valise ou leurs ballots de fruits ou de légumes. Sur les voies, des enfants jouent au ballon et au cerf volant. Quelques maisons sont même construites au bord de la voie. On y voit leurs habitants vaquer à leurs occupations. Amoureux du chemin de fer que nous sommes, nous profitons de cette belle occasion pour nous attarder sur les rails et faire quelques clichés-souvenirs dans ce décor insolite.

La gare de Kalaw 

Le jour du départ, nous obtenons notre ticket, minutieusement écrit à la main et dupliqué au papier carbone sur le carnet à souches. Puis, nous attendons patiemment que le tortillard apparaisse, rompant subitement l'ambiance paisible de la gare, avec sa motrice diesel ronronnante et ses wagons bringuebalants. Grimper dans la voiture nécessite une bonne détente pour se hisser à l'intérieur. Et nous voilà partis pour une nouvelle séquence d'immersion dans la vie locale et de découverte de nouvelles contrées. Le train birman n'est pas bien rapide, mais la vitesse est suffisante pour que nos corps soient chahutés de bout en bout du voyage. Ce qui n'empêche pas nos voisines de s'assoupir, dodelinant de la tête pour accompagner les mouvements de tangage et les soubresauts. Les portes extérieures et intérieures s'ouvrent et se referment sans arrêt dans un claquement épouvantable auquel on finit par s'habituer. Point de vitres aux fenêtres, elles ne résisteraient d'ailleurs pas longtemps à la rudesse du parcours, mais des rideaux de fer relevés, favorisant la ventilation naturelle.

Le trajet Kalaw - Inlé est une expérience ferroviaire extraordinaire. Le train serpente entre les collines, traversant ça et là quelque village reculé, offrant à voir autant à l'intérieur qu'à l'extérieur. A l'intérieur, ce sont des voyageurs locaux, chargés de bagages et de denrées. La plupart ont dû se lever très tôt. La fatigue est visible. A l'extérieur, ce sont les marchandes qui se précipitent, panier sur la tête, pour tenter de vendre par la fenêtre quelques collations maison pour quelques kyats. Elles doivent faire vite, car les trains sont rares et les arrêts bien courts.

Un petit garçon intrigué par notre présence nous dévisage timidement puis, la complicité s'installant au fil du voyage, finit par se prêter à un petit jeu de cache-cache photographique par les fenêtres du wagon.

Au fur et à mesure que l'on avance vers la fin du jour, la campagne s'anime des derniers travaux dans les champs. Les paysages continuent de défiler à la lueur du soleil déclinant. C'est l'heure à laquelle les familles commencent à se retrouver autour du foyer.

1
mars
1
mars
Publié le 8 avril 2019

Après avoir traversé les provinces du nord de la Thaïlande, nous empruntons l'un des rares postes frontières ouverts aux étrangers pour un passage en Birmanie par la voie terrestre. Nous voici donc sur le pont de l'Amitié qui enjambe la rivière Moei entre Mae Sot, côté thaïlandais, et Myawaddy, côté birman.

Nous apprécions particulièrement ces moments privilégiés qui consistent à franchir à pied les frontières. Nous vivons alors intensément cette impression de passer d'un monde à un autre. Tantôt c'est le passage d'un réseau de chemins chaotiques à des routes bitumées, tantôt, ce sont les petits engins de transport traditionnels, tuk-tuk, tricycles, side-cars, cyclo-porteurs, qui sont différents de part et d'autre de la frontière, parfois c'est la vétusté ou la modernité des moyens de transport qui nous surprennent.

Sur le no man's land qui sépare les deux chek points, nous croisons les premiers birmans de notre route vers les lumières de l'aube. Les femmes et les enfants arborent fièrement le Tanaka sur les joues, ce badigeon issu de l'arbre à tanaka, appliqué sous forme de grands ronds ou de figures artistiques. Les hommes portent le longyi, longue pièce de tissu nouée autour de la taille. Femmes et hommes mâchent les feuilles de bétel qui colorent lèvres et dents et jalonnent le sol de l'impact rouge de leurs crachats.

En jetant un coup d'œil sur la rivière, à droite du pont, on peut observer le manège d'un petit bateau qui fait traverser les personnes à quelques dizaines de mètres seulement du poste frontière. Ce sont ces petits trafics ordinaires qui font l'ambiance particulières de ces villes frontières.

Au milieu du pont, les véhicules se croisent en changeant de file pour passer de la conduite à gauche à la conduite à droite, et inversement. Car, bien qu'ancienne colonie anglaise, la Birmanie a adopté la conduite à droite depuis 1970, ce qui n'empêche pas l'écrasante majorité des voitures, bus et camions d'être équipés d'un volant à droite, donnant lieu à nombre de situations incongrues.

Passage de la frontière ThaIlande - Birmanie de Mae Sot /  Myawaddy

Nous voici donc à présent sur le sol de la République de l'Union du Myanmar, l'ex-Birmanie. Nous effectuons une première étape à Hpa An, première bourgade sur la route de Rangoun, l'ancienne capitale de la Birmanie jusqu'à ce que la junte militaire ne décide de la transférer à Naypyidaw en 2005.

C'est pour nous l'occasion de prendre contact avec un peuple dont on loue généralement la gentillesse, le sourire et la générosité. Il faut reconnaître que nous rencontrons ici des gens particulièrement attachants. Bien que souvent d'une grande pauvreté, les birmans sont très prompts à vous adresser un sourire généreux une fois passés les premiers instants de timidité, de réserve ou de pudeur qui les caractérisent.

Pour s'imprégner de l'esprit d'un lieu, rien de tel qu'une première exploration de bonne heure, aux premières lumières de l'aube, quand le décor de la ville se dessine à travers la brume et que les habitants se livrent à leurs premières occupations matinales. A Hpa An, la magie du matin se révèle sur le petit lac et sa passerelle alors que le soleil commence à apparaitre derrière la silhouette des arbres, se reflétant sur un plan d'eau aussi lisse qu'un miroir.

Hpa An au petit matin 

En fin de journée, c'est au bord du fleuve qu'il faut venir s'imprégner de la sérénité qui s'installe au fur et à mesure que le soleil décline et colore les berges de ses lueurs dorées. Ici on se lave en même temps qu'on lave son linge. Là on décharge des pirogues les marchandises qui prendront place sur les étales des marchés au petit matin suivant. Les couchés de soleil sur les fleuves d'Asie sont toujours un spectacle apaisant, comme la promesse du nouveau jour qui vient, perpétuant le cycle du déclin et de la renaissance.

Si la petite ville de Hpa An séduit le voyageur par son caractère pittoresque, ses environs ont de quoi combler les appétits de découverte pour quiconque prend le temps de sillonner la campagne à scooter, à travers les rizières et leurs canaux d'irrigation. La grotte de Saddan offre un spectacle époustouflant avec ses nombreuses salles et galeries peuplées de milliers de chauves-souris. La multitude de reliques et statues de Bouddha qu'elle contient contraste par leur éclat avec la matière brute des parois et des concrétions calcaires. Mais l'apothéose intervient au terme d'une longue déambulation, pieds nus sur le sol froid et humide. Vous débouchez alors sur un petit lac intérieur, baigné de lumière, sorte d'oasis de verdure tropicale, où vous attendent des barques de pêcheurs pour vous conduire, au milieu des rizières et à travers un tunnel naturel, jusqu'à votre point de départ.

A la magie mystique du lieu s'ajoute l'expérience d'une chaleur humaine d'une intensité encore jamais rencontrée depuis le début de notre voyage. Une démonstration de tendresse étonnante, comme l'expression d'un rempart, d'une protection contre la dureté du régime de dictature militaire qui s'est imposé à l'un des peuples les plus pauvres d'Asie durant trois longues décennies. Oui, définitivement, les peuples les plus pauvres ont une richesse humaine à partager qui nous surprend, nous émeut, nous transporte, nous transforme...

Saddan Cave 

La pagode Kyauk Ka Lat est une autre curiosité des environs de Hpa An. Son rocher, trônant au milieu d'un lac, et défiant les lois de la gravité, est surmonté d'un stupa blanc offrant une scène absolument sublime sous le soleil matinal.

Kyauk Ka Lat Pagoda 

Enfin, comme point d'orgue d'une journée de scooter à travers la campagne de Hpa An, la visite du jardin de Lumbini, et de ses mille bouddhas identiques parfaitement alignés, avant de gravir le mont Zwegabin, clôture une journée intense en découvertes et en émotion.

Lumbini Garden et montée vers le Mont Zwegabin 
25
fév
Le Wat Rong Khun 

Après six mois de voyage à la poursuite des lumières de l'aube, nous avons le plaisir de retrouver Marie et Joël, un couple d'amis nantais avec qui nous partageons, depuis plusieurs années, la pratique de la randonnée en kayak de mer sur les côtes bretonnes. A la faveur d'une de leurs escales entre l'Australie et la France, nous voici réunis pour quelques jours d'exploration de la Thaïlande du nord.

La ville de Chiang Rai, et son emblématique temple blanc, sera notre première découverte. Le temple Wat Rong Khun est un lieu insolite dans le paysage architectural bouddhiste. Son créateur, le thaïlandais Chalermchai Kositpipat, utilise le blanc pour symboliser la pureté du bouddhisme et les miroirs pour évoquer l'illumination, cette flamme lumineuse qui éclaire le dharma, ultime objectif du chemin spirituel d'une pratique bouddhique rigoureuse. L'artiste consacre sa vie à la restauration et au développement de cet ensemble architectural unique, en hommage au roi Rama IX, mort en 2016, ainsi qu'à sa ville natale Chiang Rai. Le temple ne devrait être entièrement terminé qu'en 2070 et comprendra alors 9 bâtiments. On atteint le temple principal en empruntant un pont sur le lac, sous lequel des centaines de mains tendues évoquent celles et ceux qui n'ont pas su résister à la tentation, à la cupidité et au désir. Plus loin, le visiteur ou le pélerin accède à la porte du ciel, où deux créatures de la mythologie bouddhiste décident de son sort après la mort. Ainsi en va-t-il, selon les préceptes bouddhistes, du cycle de la renaissance, de la libération de la souffrance par le surpassement des tentations, de la cupidité et du désir.

Avec Marie et Joël, nous décidons de rejoindre Chiang Mai en prenant le temps de découvrir la Thaïlande du nord au rythme lent des transports locaux . Plutôt que d'utiliser le bus direct, nous emprunterons un itinéraire alternatif qui nous permettra d'effectuer plusieurs étapes dans les bourgades de Thaton, Fang et Chiang Dao, afin d'explorer plus en profondeur la région.

C'est par une remontée pittoresque, et parfois un peu sportive, de la rivière Kok, que nous débuterons ce périple de plusieurs jours, au cours desquels alterneront randonnées à pied, ballade à bicyclette, excursions en scooter et trajets en bus locaux.

Remontée de la rivière Kok en pirogue, entre Chiang Rai et Tha Ton,  avec changement d'embarcation à mi-parcours.
• • •
 Le magnifique temple de Tha Ton Chedi se contemple au soleil couchant au terme d'une longue ascension en forêt
• • •
Journée de vélo vers le parc national Doi Pha Hom Pok et rencontre impromptue avec des écoliers de retour au village après l'école
• • •
Une belle fin de journée aux portes de la petite ville de Chiang Dao. 
• • •

Le hasard fait que nous aurons la chance de voir coïncider notre arrivée à Chiang Mai avec la "Super Lune" de février, occasion unique d'assister au rituel de la pleine lune dans l'un des nombreux temples de la belle ville close de Chiang Mai.

Merci à Marie et Joël de nous avoir offert cette agréable parenthèse dans notre voyage au long cours. Comme le dit Alexandre Supertramp dans le magnifique et émouvant film "Into the wild", "le bonheur ne vaut d'être vécu que s'il est partagé".

8
fév
Cascades de Kuang Si, près de Luang Prabang 

Pour rejoindre Luang Prabang, dans le nord du Laos, il nous faut traverser une chaîne de montagne par une route vertigineuse, slalomer entre les camions de marchandise et respirer cette poussière qui fait dire aux laotiens qu'il n'y a que deux saisons au Laos : la saison de la boue et la saison de la poussière.

Ancienne capitale du royaume du million d'éléphants, Luang Prabang est réputée et appréciée pour ses très nombreux temples et monastères, ainsi que pour son architecture coloniale bien préservée.

C'est pour nous l'occasion de retrouver notre fleuve fétiche, le Mékong, dont nous suivons le cours depuis Chau Doc, au Vietnam, et que nous avions quitté à Vientiane, le laissant bifurquer vers l'ouest pour former une frontière naturelle avec la Thaïlande.

Rencontre de Saro sur le "night market" du Luang Prabang. Ce jeune indien a entrepris un long voyage à vélo, depuis l'Inde.

C'est justement au bord du Mékong que nous passerons notre première soirée. Sur les conseils de Violette, une jeune voyageuse française rencontrée chez Tao, nous franchissons la passerelle en bambou jetée sur la rivière Nam Khan, à sa confluence avec le Mékong, pour prendre position à la buvette de Mr Four, stratégiquement installée dans l'axe du coucher de soleil.

Mr Four nous accueille près de sa cabane avec son sourire édenté. Il parle français et a le même âge que nous. Puisque nous avons le même âge, nous sommes amis. Et puisque nous sommes amis, il nous invite à dîner chez lui, après la fermeture de sa buvette.

Il ne nous reste plus qu'à savourer ce nouveau crépuscule sur le Mékong, contemplant le ballet des bateaux sur le fleuve, frêles esquifs de pêcheurs au filet, ou longs slow boats de transport fluvial de personnes ou de marchandises.

Coucher de soleil sur le Mékong, à Luang Prabang 

Comme promis, Mr Four nous emmène dans sa modeste maison une fois la nuit tombée. Nous y ferons la connaissance de sa femme, de sa belle-fille et de sa petite-fille. Le repas est copieusement arrosé du fameux whisky Lao, que monsieur Four avale cul sec sous le regard en coin de son épouse. Puis vient l'heure des photos de famille que l'on sort précautionneusement de la vieille armoire. Nous montrons à notre tour, et avec beaucoup de fierté, les photos de nos deux filles. Lorsqu'un projet de mariage de notre fille ainée avec leur fils célibataire commence à voir le jour dans la tête de Mr Four, nous comprenons qu'il est temps de prendre congé avant qu'une promesse trop formelle ne nous soit extirpée.

Chez Mr Four 

Si la ville de Luang Prabang recèle d'innombrables trésors architecturaux, la campagne environnante n'est pas en reste avec ses montagnes et ses magnifiques cascades. Les cascades de Kuang Si sont sans conteste les plus belles avec leur multitude de vasques en concrétion calcaire dans lesquelles s'écoule une eau turquoise au milieu du vert émeraude d'une forêt luxuriante.

Les cascades de Kuang Si près de Luang Prabang

Centre de pratique bouddhiste de tout premier plan au Laos, Luang Prabang héberge de très nombreux moines dans ses multiples temples et monastères. A condition de se lever très tôt le matin, il est possible d'assister au Tak Bat, la quête matinale des offrandes aux moines, ceux-ci ne vivant que de l'aumône des fidèles. A la lueur des lampadaires, un long cordon couleur safran déambule selon un défilé parfaitement orchestré. Chaque dévot dépose une pincée de riz ou un biscuit dans le bol à aumônes de chaque moine en méditant sur le thème de la générosité, tandis que les moines méditent sur le thème de la pauvreté volontaire.

Le rituel matinal du Tak Bat à Luang Prabang 

Nous quittons Luang Prabang en début de matinée pour deux jours de remontée du Mékong en bateau jusqu'à la frontière thaïlandaise. La brume se lève rapidement pour laisser place à un ciel d'azur.

Point de villages, ni de pêcheurs sur les berges escarpées. C'est un nouveau visage que le Mékong dévoile ici : le domaine de la roche vive et de la végétation sauvage.

Le lit du fleuve est une alternance de plans d'eau tranquilles et de veines de courant qui serpentent entre les rochers affleurants. Nous supposons que le pilote connaît le fleuve et ses écueils comme sa poche. De temps en temps, à la faveur d'un élargissement de son lit, le Mékong nous offre à voir de belles plages désertes de sable blanc. Après l'intensité touristique de Luang Prabang, cette immersion soudaine dans une telle "sauvagerie" nous rappelle que nous traversons le quatrième pays le moins peuplé d'Asie.

Le charme s'interrompt toutefois momentanément lorsque nous croisons les chantiers chinois titanesques d'édification des piles en béton qui recevront les tabliers des ponts autoroutiers ou ferroviaires. Ils permettront de lancer prochainement des trains à grande vitesse entre la Chine et la Thaïlande puis, un jour, jusqu'à Singapour, à l'extrémité sud de la péninsule malaisienne. Ce sont les "nouvelles routes de la soie" que la République populaire de Chine dessine ici, à travers jungles et montagnes, pour accélérer les flux de touristes et de marchandises vers le reste du Monde.

 Les nouvelles routes de la soie se dessinent au Laos comme ailleurs

Alors que nous sortons tout juste d'un long méandre qui nous met plein cap vers l'Ouest, une animation peu ordinaire attire l'attention des passagers. Des va-et-vient en courant, d'un bout à l'autre du bateau, des éclats de voix entre les membres de l'équipage… Puis l'information commence à circuler : il y a un trou dans la coque. Un rapide coup d'œil au compartiment moteur et le constat s'impose : notre navire prend l'eau. Après un premier échouage sur une plage déserte et une tentative de pompage, notre pilote décide de rejoindre la berge opposée qui, fort opportunément, est occupée par un village sur son flanc, tandis que quelques bateaux de transport de passagers, plus ou moins en état de naviguer, y sont amarrés. L'équipage discute et s'active, puis nous comprenons progressivement qu'il va nous falloir quitter le bateau percé pour embarquer dans l'un des slow boats que les dieux avaient fort judicieusement déposés ici, au milieu de nulle part, sur cette berge du Mékong, en pleine jungle du Laos du nord.

Et voici que l'on transfère les sièges et les bagages vers le deuxième navire venu s'accoler au premier. Au bout d'une demi-heure de manœuvre, nous voici entassés dans un bateau deux fois plus petit, parmi les piles d'œufs et les caisses d'oranges, priant les esprits du Mékong pour que la conjonction des rapides et de la surcharge ne vienne infléchir trop gravement l'équilibre du vaisseau, au moins jusqu'à Pak Beng, village étape sur notre route fluviale vers la Thaïlande. Inutile de chercher les brassières de sauvetage, il n'y en a pas.

Le soleil est désormais au zénith, baignant toute la vallée dans une lumière intense. Nous rangeons nos appareils photo dans leurs sacs étanches…

Durant la dernière heure de navigation avant d'arriver à Pak Beng, notre progression s'aligne sur l'axe du soleil déclinant, dont les rayons enveloppent les frondaisons d'un halo doré, soulignant les motifs des arbres, par contraste des feuillages et des contre-jours. Nous aimons ces ambiances de fin d'après-midi, quand la chaleur s'adoucit et que l'on peut se laisser caresser la peau par les rayons du soleil. Compte-tenu du temps perdu lors de l'avarie et du changement de bateau, la dernière demi-heure sera effectuée sous les étoiles. Nous sommes impressionnés par la dextérité du pilote qui parvient à éviter les ilots et les écueils dans la nuit noire.

Le lendemain, nous embarquons sur un nouveau bateau pour une deuxième journée de navigation vers la Thaïlande. Après la dissipation des brumes matinales, c'est une journée paisible qui s'annonce. Le rythme lent du bateau nous laisse le temps de vivre pleinement ces derniers moments au Laos, d'échanger quelques salutations et regards complices avec les locaux, habitants des villages déposés çà et là sur une plage ou sur un simple rocher, avec leurs bagages et leurs marchandises.

Puis nous réalisons bientôt que nous longeons déjà la Thaïlande, à bâbord, tandis que le Laos s'éloigne inexorablement, à tribord. Dans quelques heures, à la nuit tombante, nous foulerons le sol du Royaume de Siam.

30
janv
30
janv
Publié le 1er mars 2019
La rivière Nam Lik s'écoulant au pied de l'auberge de Tao 

Stanko nous prévient : si vous allez dormir chez Tao, vous aurez droit à un hébergement très rustique mais vous serez au bout du monde, au pied de montagnes couvertes de jungle, au bord d'une rivière magnifique dans laquelle il fait bon se baigner... Puis il nous remet un prospectus photocopié en noir et blanc sur lequel figure un schéma dessiné à la main. Il n'en fallait pas davantage pour nous convaincre !

Michele (Mikélé) est un expatrié italien établi au Laos. Avec Tao et ses deux jeunes adolescents, ils tiennent une auberge "unique et très spéciale" au village de Sisangvone, quelque part entre une piste poussiéreuse et une rivière aux reflets d'émeraude, entre Vang Vieng et Luang Prabang, au centre du Laos.

Mais pour se rendre chez Tao, il nous faut tout d'abord trouver un moyen de transport. Nous présentons au guichetier de la gare routière de Vang Vieng le bout de papier sur lequel figure le shéma pour se rendre à la "Tao Guesthouse". Un songtéo partira dans cette direction demain matin à 9h00. On viendra nous chercher à notre hôtel à 8h30. Marché conclu !

Nous voici donc arrivés à la gare routière comme prévu. Un songtéo est déjà avancé, prêt à embarquer des passagers locaux et leurs bagages. Un homme à qui il manque un œil, et qui semble être le conducteur, nous invite à monter dans l'engin, puis nous fait redescendre : il y a une erreur sur l'horaire. Notre songtéo devrait partir à 11h00. Ce premier véhicule finit par démarrer et quittera la gare routière avec l'homme borgne au volant.

On nous fait finalement monter dans notre camionnette vers midi. Le temps de charger d'autres passagers et leurs marchandises, nous partons vers 13h00 pour une épopée mémorable en direction de Sisangvone. Nous sommes serrés comme des sardines dès le départ, mais nous sommes alors loin d'imaginer que la camionnette s'arrêtera à chaque fois que des gens lui feront signe au bord de la route.

A chaque arrêt, le chauffeur commet l'exploit d'entasser des passagers supplémentaires à l'intérieur de la cage et les bagages sur le toit. Nous sommes bientôt le double de la capacité d'accueil du véhicule. Certains passagers se retrouvent debout à l'arrière, accrochés à l'extérieur du camion, nos sacs à dos coincés entre leurs jambes, tandis que d'autres sont assis au milieu, sur les bagages ou les ballots de marchandise.

La route est chaotique et poussiéreuse. Nous comprenons vite pourquoi le chauffeur avait distribué des masques avant le départ.

Lorsque nous arrivons finalement à l'auberge, des passagers se retrouvent à voyager sur le toit du songtéo. Nous sommes soulagés d'être enfin arrivés après 3 heures de trajet, mais ne pouvons nous empêcher d'avoir une pensée compatissante pour tous ces "locaux", habitants des petites villes et des villages du Laos, en songeant au quotidien que vivent ces femmes, ces enfants et ces hommes qui n'ont d'autre choix que le songtéo pour se déplacer sur les routes chaotiques du Laos rural.

L'auberge de Tao a en effet de quoi surprendre. Nous sommes tout d'abord accueillis dans la maison principale par Tao, la compagne lao de Michele, et propriétaire des lieux. Des jeunes voyageurs attablés ou allongés dans les hamacs nous saluent avec le sourire. Il semble régner ici une ambiance très amicale, décontractée, avec cette petite touche de bohême qui, soit vous met à l'aise tout de suite, soit vous fait comprendre que l'endroit n'est pas fait pour vous.

C'est dans cette grande pièce sur pilotis, au dessus des poules et des coqs, que s'organise la vie collective. Car ici, on vit, on mange, on cuisine avec la famille. Puis Michele nous conduit à notre bungalow, une petite maison en bois sur pilotis, avec vue sur le jardin et sur la rivière. Car c'est ce qui fait de cet endroit un petit coin de paradis. Un jardin en permaculture, qui nourrit toute la famille et les pensionnaires, que Michele est fier de nous faire visiter. Même le café et le tabac sont produits dans les jardins de Tao. Et une rivière d'un beau vert bleuté qui s'écoule entre les rochers et la végétation luxuriante, surplombée par une plateforme en bambou, et dans laquelle il fait bon se baigner dans le contre-courant. C'est ici que Kipe et ses amies viennent tous les jours faire la conversation avec les voyageurs. Elle ne connait que trois ou quatre mots d'anglais, mais ses rires malicieux et son petit air espiègle en font une communicante hors pair avec les étrangers.

Dès le lendemain de notre arrivée, Michele nous propose de participer à une excursion dans la jungle, en compagnie d'un ami guide local au nom imprononçable. L'homme connaît la forêt comme sa poche. Puisque nous avons le même âge, il déclare rapidement que nous sommes donc des amis proches. C'est ainsi que les relations humaines se construisent ici. Nous progresserons les trois quarts du temps dans le lit des rivières, en ne les quittant que pour traverser une parcelle de forêt jusqu'à la prochaine rivière. Ici, le maniement de la machette fait partie des compétences de base. Hommes, femmes et enfants emploient cet outil pour toutes sortes de travaux, que ce soit pour se frayer un passage en forêt, pour couper un tronçon de bambou ou pour récolter un régime de banane. De temps à autre, nous croiserons des couples d'habitants venus relever des pièges ou cueillir quelques plantes sauvages.

Puis nous parvenons à notre destination finale. Une cascade secrète au bout d'un ruisseau, dans son écrin de lianes, de bambous, de bananiers sauvages et de palmiers.


Puis il nous faudra finalement quitter l'auberge de Tao après quelques jours de ressourcement et d'immersion dans ce que Michele appelle le "Real Laos", au plus près de la vie quotidienne et des coutumes locales. En quittant la famille qui nous a hébergés et avec qui nous avons partagé le quotidien, nous éprouvons à nouveau cette émotion du départ, celle que nous avions connue en quittant l'auberge des rizières de Lonji, en Chine, et plus récemment à l'auberge de Tad Lo au bout du plateau des Bolovens.

Avant de partir, nous rendrons visite à ces villageois qui traversent une passerelle acrobatique enjambant la rivière. Le soir venu, ils reviennent de la cueillette des longues herbes au panache délicat qui servent à confectionner les balais utilisés partout en Asie. Des gens simples, joyeux et besogneux, et toujours ces sourires amicaux...

25
janv
25
janv

Après une pause de quelques jours à Vientiane, la capitale du Laos, nous poursuivons notre progression vers le nord du Pays pour une escale à Vang Vieng.

Installée sur les rives de la rivière Nam Song, cette bourgade est située au milieu de magnifiques montagnes karstiques. En nous promenant à pied et en scooter, nous explorons la campagne environnante, à travers les rizières en culture ou en jachère, les villages animés, les pistes poussiéreuses, les forêts de bambous et les plantations d'hévéas.

C'est par une belle fin d'après-midi ensoleillée que nous découvrons la plus belle perspective sur les paysages de Vang Vieng, à la faveur d'un vol en ballon au dessus de la plaine dorée encerclée par les impressionnantes silhouettes des montagnes. Une fois atteinte l'altitude de croisière, les bruleurs à gaz se taisent pour laisser place au silence. Vous flottez alors littéralement dans les airs, contemplant l'immensité du monde à partir de votre minuscule nacelle en rotin. Et vous vous prenez à rêver d'un autre monde, un monde où l'on voyagerait en montgolfière ou en ballon dirigeable, en rase-motte au dessus des forêts et des rizières, des fleuves et des montagnes, dans un silence tout juste entrecoupé par le son des bruleurs et la douce chaleur des flammes, entre les lumières de l'aube et les lueurs du crépuscule.

 Vol en ballon au dessus de Vang Vieng

En voyageant à travers le paisible Laos, en traversant ses fabuleux paysages et en se réchauffant le cœur des sourires et des "Sabaidee !" de ses habitants, on en oublierait presque à quel point ce peuple reste meurtri par les 2,5 millions de tonnes de bombes déversées sur son territoire, entre 1964 et 1973, durant la guerre secrète menée par la CIA en Indochine. La piste d'atterrissage abandonnée de Vang Vieng témoigne encore de cette époque récente où décollaient et atterrissaient les B52 d'Air America chargés, dans le plus grand secret, de couper les voies de ravitaillement des combattants nords-vietnamiens. 30% des munitions larguées continuellement pendant 9 ans, soit 80 millions de bombes, n'auraient pas explosé. Ces bombes à fragmentation, grosses comme des balles de tennis, sont enterrées plus ou moins profondément ou simplement restées à la surface des champs. Le simple fait pour un enfant de marcher dessus, pour un paysan de travailler la terre ou pour une femme de faire du feu pour cuisiner suffit à provoquer leur explosion et engendrer les pires mutilations.

L'ONG COPE informe le public sur l'histoire des munitions non explosées au Laos et les conséquences sur la vie quotidienne dans le pays, sur la manière de travailler des démineurs, hommes ou femmes, majoritairement de simples habitants sous-équipés, et sur son travail pour améliorer la qualité de vie des personnes mutilées.

70 000 personnes ont été tuées par l'explosion tardive des bombes américaines du Laos. Et cela devrait continuer encore longtemps. En prendre pleinement conscience est une autre manière de prendre de la hauteur quand on voyage au Laos.

9
janv
9
janv

Nous poursuivons notre exploration du sud du Laos par une échappée en scooter de quatre jours sur le plateau des Bolovens. Vaste région de montagnes, de forêts primaires et de plantations de café, habitée par plusieurs minorités ethniques animistes, les Bolovens restent, comme la plupart des régions du sud du Laos, préservés des flux touristiques de masse.

Un premier arrêt nous permet de rencontrer Mr Vieng sur sa plantation de café, en pleine opération de torréfaction dans son modeste atelier artisanal. Nous dégustons un thé vert local avant de visiter la plantation quand une averse tropicale s'abat soudainement sur le plateau, transformant instantanément la poussière du sol en boue rouge et collante. Tandis que nous aidons Mr Vieng à mettre ses séchoirs à l'abri, des jeunes filles profitent de l'aubaine pour se doucher toutes habillées sous l'eau chaude qui dévale de la toiture. Ici, en saison sèche, la survenue d'une averse est vécue comme un bienfait auquel nous ne sommes pas habitués...

A la faveur d'une accalmie, nous reprenons la route afin d'arriver à notre Guesthouse avant la nuit. Les nuages orageux et les averses lointaines se dessinent sur fond de soleil couchant pour nous offrir un crépuscule mémorable, sur la savane des bolovens.

Sur la route de Tad Lo 

Nous voici installés au village de Tad Lo, à proximité des cascades du même nom, idéalement situé pour visiter la forêt primaire aux arbres géants, ses temples secrets, et assister au bain des éléphants, le soir, au soleil couchant.

Nous sommes hébergés par une famille du village avec qui nous partagerons le quotidien durant ces quatre jours d'escapade hors du temps, entre séances de cuisine, dîners avec la famille et partage d'expériences avec les autres voyageurs venus se perdre ici.

Tad Lo 

Nous rendrons visite à Mr Hook pour une découverte particulièrement enrichissante de son village, de ses plantations de café et de la nature environnante. Nous sommes ici chez les Katus, en terre animiste. Mr Hook nous met en garde sur les règles d'usage à connaitre pour ne pas contrevenir aux croyances profondément ancrées chez les habitants du village, notamment sur l'interdiction de photographier les adultes, sous peine de "voler leur âme". Nous sommes ici en présence d'une communauté dont la vie en société se trouve régie par un double système de loi, la loi officielle de l'Etat Lao, et la loi imposée par la religion animiste. Tout le monde fume la pipe à eau dès l'âge de 3 ans. Si quelqu'un se blesse ou tombe malade, on consultera tour à tour le gourou, le shaman et le médium. Si aucune de ces médecines traditionnelles ou de ces incatations n'améliore la santé du malade, cela signifie que ce dernier n'a plus qu'à attendre la mort car on ne recoure pas, chez les Katus, à la médecine officielle. Les villageois ne connaissent pas la langue officielle du Laos, mais uniquement le dialecte de l'ethnie Katu. Polygamie, sorcellerie, magie noire, sacrifices, mariages d'enfants sont ici toujours pratiquées, même si certains jeunes gens tentent une ouverture vers la modernité. C'est notamment le cas de Mr Hook qui, bien que neveu du shaman du village, exerce son métier de guide et propose un accueil aux voyageurs dans sa maison, sous la surveillance et le regard méfiant, du reste de sa communauté.

Tout au long de notre promenade, Mr Hook nous montrera les techniques de culture du café, nous fera découvrir les plantes médicinales et leurs usages, les techniques de chasse ancestrales, nous fera goûter les fourmis rouges, et nous livrera nombre d'informations sur les modes de vie, les coutumes et les croyances de sa communauté.

En quittant ce village, nous sommes émus par les conditions de vie des membres de la communauté et par l'histoire de Mr Hook, ce jeune homme qui a eu le courage de fuir sa famille pour étudier et s'ouvrir au monde, au prix de sa mise au banc par toute sa communauté. Car, au delà de l'archaïsme apparent de leur culture, se sont des gens affables que nous avons rencontrés chez Mr Hook, des femmes et des enfants curieux de notre apparence physique différente et prêts à entrer en relation avec nous, malgré tout ce qui pouvait nous séparer.