Via Podiensis 2: de l'Aubrac aux causses du Quercy

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Cette deuxième semaine sur le chemin de Compostelle nous emmène d'abord à Conques. Puis nous traverserons la séduisante campagne de l'Aveyron, la vallée du Lot avant d'attaquer les causses du Quercy.
Du 23 au 29 juillet 2021
7 jours
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Après une bonne nuit, je me réveille avec le soleil qui darde ses rayons par la fenêtre de ma chambre. Je prépare mon sac en essayant de ne rien oublier et je me rends à la salle à manger du gîte Saint-André (cf. l’étape précédente). Plusieurs joyeux touristes y sont déjà attablés et nous faisons le plein d’énergie en honorant l’excellent petit-déjeuner en libre-service.

Je quitte mes généreux hôtes peu avant 8h et descends d’un pas décidé vers le pont des pèlerins où certains campeurs sauvages commencent à se réveiller. Comme nous sommes en fond de vallée, pas de miracle : il faut maintenant remonter !

Le pont des pèlerins de Saint-Chély-d'Aubrac

Avancer ou bivouaquer, il faut choisir

Après environ 6km à longer une petite route encore déserte à ces heures, j’atteins L’Estrade où le GR65 continue en pleine forêt. Une grosse heure plus tard, l’arrivée au hameau de La Rozière marque presque la fin de la partie boisée.

Dans une côte assez raide, je dépasse facilement deux jeunes qui avancent écrasés par le poids d’un énorme sac à dos. C’est bien de vouloir camper sur le chemin, mais il faut accepter de marcher nettement plus lentement et surtout moins loin chaque jour. Personnellement, mon choix d’hébergement a été vite fait : ne supportant pas de porter plus que 10-12kg, il m’était simplement impossible d’opter pour le bivouac. Toutefois, en voyant peiner des dizaines de pèlerins depuis Le Puy-en-Velay, je me dis que j’ai pris la bonne décision. D’ailleurs, ceux que j’ai dépassés, je ne les ai plus jamais revus...

Une halte bienvenue à Saint-Côme-d’Olt

Après une douzaine de kilomètres de marche dans de bonnes conditions, il me faut accepter la canicule qui règne en rase campagne. Heureusement, le chemin descend en douceur vers Saint-Côme-d’Olt où j’entre vers 11h30.

La campagne Aveyronnaise peu après l'Estrade 

Finalement, je m’installe dans la très moderne halte pour pèlerins qui offre eau, ombre et un certain confort près du château. Peu de temps après, Alix (cf. la pause de midi à Aumont-Aubrac) et trois autres jeunes filles arrivent sur la place, mais elles préfèrent s’asseoir à une table à l’abri d’un arbre. Elles m’invitent à les rejoindre, mais j’opte pour la tranquillité, car ces seize premiers kilomètres m’ont rincé !

L'église Saint-Côme-et-Saint-Damien et son clocher tors

Des vitraux contemporains qui transcendent les lieux

Une fois reposé, je décide de visiter l’église Saint-Côme-et-Saint-Damien toute proche et, à peine entré, la lumière quasi mystique qui émane des vitraux multicolores se reflétant sur le Christ en croix me subjugue. Je reste un bon moment à remercier le Seigneur pour la chance qu’il me donne d’être là, à ses côtés, en pleine santé.

Des vitraux qui créent une atmosphère propice au recueillement 
 Saint-Côme-d'Olt bordée par le Lot

Après avoir traversé le pont qui enjambe le Lot, deux itinéraires s’offrent à moi : suivre en plein soleil le ruban de bitume (peu fréquenté puisqu’il est environ 13h) qui longe le fleuve jusqu’à Espalion, ou monter dans la forêt qui domine la route et attaquer la variante « montagne » du chemin.

Un chemin ardu, mais qui en vaut la peine

Plein de courage et détestant l’asphalte, je choisis la variante sportive. Et, je n’aurai pas à le regretter tant le sentier est bucolique et la vue au sommet impressionnante : la vallée du Lot s’offre à moi avec tout à gauche, perché sur un dyke basaltique à 535 mètres d'altitude, les ruines du château de Calmont d’Olt (IXe siècle !)


De gauche à droite, vue sur le château de Calmont d’Olt, Espalion et la vallée du Lot

Après m’être recueilli auprès de la statue de la Vierge de Vernus qui ouvre ses bras sur la vallée, je suis descendu vers Espalion.

Un bijou architectural aux portes d’Espalion

Or, au moment d’arriver dans la plaine, je tombe sur l’église Saint-Hilarian-Sainte-Foy de Perse (XIe s.) Je grimpe la colline et me retrouve devant sa superbe façade de grès rouge. À l’intérieur, j’admire ses plafonds peints de couleurs vives qui semblent d’origine tant elles s’intègrent bien au bâti.

L'église Saint-Hilarian-Sainte-Foy de Perse (XIe s.) 
Intérieur de l'église 

Mais, il est déjà passé 15h et j’ai envie de prendre une bonne douche au gîte pour me rafraîchir un peu. Je rejoins la promenade qui borde le Lot (appelé Olt en Aveyron) et soudain apparaissent entre les saules l'ancien palais de justice (1572) et le Pont Vieux (XIe s.) Je traverse ensuite ce dernier et admire la rangée des anciennes maisons des tanneurs qui me font face.

L'ancien palais de justice (1572) d'Espalion 
En amont du Pont Vieux (XIe s.) le Lot est propice à la baignade

Je dormirai ce soir à la halte Saint-Jacques sur la rive droite, hors les murs. Il est tenu par Florian Fabre lui-même ex-pèlerin dont vous pouvez découvrir ici le portrait vidéo esquissé par le Renard vagabond.

La halte Saint-Jacques d'Espalion sous l’œil bienveillant du Renard vagabond, un pèlerin et vidéaste belge 

Quelques brasses dans le Lot, en pleine ville !

Le maître des lieux m’installe au 1er étage dans une chambre avec un balcon donnant sur une cour tranquille. Elle est équipée d’un WC-douche que je partagerai avec Niels, un retraité danois qui pète le feu et Pierre, un Breton d’une vingtaine d’années et qui aimerait faire carrière dans la marine à Lorient. Il m’explique qu’il s’apprête à aller se baigner dans le Lot à quelques encablures d’ici.

Le temps de me changer et nous nous retrouvons sur une pelouse dominant une plage de galets où nous ont précédés Juliette, la Lyonnaise rencontrée quelques jours plutôt après Saugues et Alix, la Parisienne qui ne cesse de m’étonner par sa maturité malgré ses vingt ans et des poussières. Elles sont accompagnées d’un jeune de leur âge, fort sympathique, mais dont j’ai oublié le prénom. J’espère qu’il ne m’en voudra pas s’il lit ce blog un jour.

Je me suis baigné derrière la petite île de galets au milieu de l'image 

Suivi d’Alix, je me trempe sans attendre dans l’eau fraîche et peu profonde et je nage quelques centaines de mètres à contre-courant ce qui m’épuise assez vite. Pensez, après une telle journée !

Un centre-ville assez quelconque

De retour au gîte, je fais la connaissance de Niels et celui-ci me demande si je désire l’accompagner en ville pour boire une bière fraîche. J’accepte volontiers, mais d’abord une bonne douche et des habits propres.

L'ancien palais de justice (1572) et le Pont Vieux (XIe s.) 

Nous retraversons sur le vieux pont et flânons dans les rues de cette bourgade un peu endormie de 5000 habitants. Apparemment, il y a peu de commerces intéressants et pas vraiment de place centrale où l’on aurait envie de prendre un verre. Les venelles sont ici plutôt étroites et les squares encombrés de voitures. Finalement, nous nous installons sur la terrasse d’un marchand de glaces.

Pour les saveurs du terroir, il faudra repasser...

Vers 18h30 nous rentrons au gîte où le stagiaire de Florian prépare une grande salade verte et des spaghettis à la tomate. Après les lasagnes à Saint-Alban-sur-Limagnole, voilà que je me retrouve à nouveau plus près de l’Italie que du Sud-Ouest tant vanté pour sa gastronomie. On est loin des farçous, tripoux, roquefort et autre foie gras de canard typiques de l’Aveyron.

Si je me permets cette légère pique, c’est parce que c’est une constante depuis que je suis sur la voie du Puy : à moins que ma mémoire ne me trahisse, je n’ai jamais eu l’occasion de manger un plat régional caractéristique au cours des huit derniers jours. C’est quand même un peu dommage... Après, il est vrai qu’en payant la demi-pension entre 35 et 45 euros, vous ne pouvez pas non plus vous attendre à de la haute gastronomie. Mais, malgré cela, un petit clin d’œil au terroir ne devrait pas être insurmontable, non ?

En amont du Pont Vieux 

Rencontre avec une famille attachante

Pour nous animer un peu dans la cuisine où nous venons de manger, nous commandons deux tournées de bières et sympathisons avec une famille d’Aveyronnais. Le père, la cinquantaine et sa fille unique, une mignonne de vingt-cinq environ, ont décidé de traverser leur département à pied, comme des pèlerins de Compostelle ordinaires. Chaque soir, la maman/épouse les rejoint pour dîner avec eux et le chien attachant qui ne les quitte jamais.

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Vers 8h00 je quitte le gîte et longe la rive gauche du Lot après avoir traversé le Pont-Vieux. J’arrive dans un quartier résidentiel des années 1980 où une dame de presque 80 ans m’apostrophe :

« Cher Monsieur, je vends des parts de tarte que j’ai faites moi-même, en aimeriez-vous une ? » Sur le moment, je suis un peu interloqué, mais j’accepte de voir ce qu’elle a à me proposer. Elle défait alors les linges qui protègent sa marchandise et me montre deux gâteaux qui ont belle allure ! « Je vous prendrai bien un morceau de celui-ci », lui dis-je. Elle paraît visiblement soulagée et m’explique qu’elle n’a qu’une modeste retraite pour vivre et qu’elle a l’habitude d’offrir ses produits aux pèlerins de passage.

Espalion (Aveyron), la rive droite du Lot vue depuis le Pont-Vieux 

Au moment, où je lui présente de bonne grâce un billet de 10 euros pour solde de tout compte, elle refuse catégoriquement : « Ah non, Monsieur. C’est beaucoup trop, je ne peux pas accepter. » Et elle me rend cinq euros que je suis obligé de reprendre. Quel beau hasard. Je garde neuf mois plus tard un souvenir lumineux de ma rencontre avec cette courageuse rentière.

Une charmante petite chapelle romane

Trente minutes plus tard, j’arrive en vue de Saint-Pierre de Bessuéjouls. Construite en grès rose au XIIe siècle en pur style roman, cet édifice fut remanié au XVIe. Or, comme le précise Wikipédia, « La particularité de l'église est de disposer d'une chapelle haute, située au premier étage du clocher. On accède à cette chapelle « aérienne » par une petite porte et un escalier cachés au fond de la nef. »

Saint-Pierre de Bessuéjouls, construite au XIIe siècle en grès rose

Oui, d’accord. Le problème, c’est que je ne m’en suis pas douté une seconde ! Je n’ai donc pas pu visiter cette chapelle suspendue. Tant pis, j’ai malgré tout beaucoup aimé me recueillir quelques instants face au retable (du XVIIe ou XVIIIe siècle) représentant Saint-Pierre et Saint-Paul au pied du crucifix.

Retable (XVIIe ou XVIIIe) représentant Saint-Pierre et Saint-Paul au pied du crucifix, par Krzysztof Golik, CC BY-SA 4.0 sur Wiki.

Courage, Estaing n’est plus très loin !

Après être passé devant une auberge de charme sise dans un bâtiment historique, le GR 65 pénètre dans une forêt de chênes et se met à monter brusquement. On parvient ensuite sur un plateau occupé par des champs de seigle que fend un chemin en terre battue. La grisaille de cette matinée du 24 juillet 2021 ne permet pas d’y apprécier la vue. Je commence à y être habitué. Mais, ne nous plaignons pas, cette météo bougonne est idéale pour randonner !

L'église gothique Sainte-Madeleine de Trédou (XVe siècle, restaurée au XXe) 

A 9h50, j’arrive à l’église gothique Sainte-Madeleine de Trédou (XVe siècle, restaurée au XXe), perdue au milieu de la plaine qui borde le Lot. Après avoir rempli ma gourde à l’extérieur, je décide de visiter cette bâtisse un peu austère au premier abord, mais à l’intérieur intéressant.

Verrières, son château et sa chapelle médiévaux ainsi que le Pont des Pèlerins classé au patrimoine mondial de l’UNESCO 

Mon chemin continue vers le hameau de Verrières avec son château et sa chapelle médiévaux ainsi que son Pont des Pèlerins classé au patrimoine de l’UNESCO. Au moment de rejoindre la route qui longe le Lot, j’aperçois avec émotion la forteresse d’Estaing que j’ai tant de foi admirée sur les vidéos consacrées à la voie du Puy : murs de schiste et toit en ardoise de schiste.

Le bonheur d’une bonne compagnie

Enfin, j’y suis ! Je traverse le pont et me dirige directement vers la première épicerie venue pour m’approvisionner. Devant un choix limité de produits et les prix demandés, je comprends sur le tard qu’il s’agit d’un piège à touriste. Tant pis, je n’ai pas le courage de chercher plus loin, car j’ai besoin d’un café. Après tout, il est déjà onze heures et je n’ai rien avalé depuis ce matin tôt.

Je rejoins la terrasse où sont installés mes amis pèlerins aveyronnais rencontrés hier à Espalion ainsi que quatre Allemands qui les lèvres pleines de mousse brassicole... Chacun s’est offert un demi-litre de blonde ! Si ça leur permet de marcher plus vite après, pourquoi pas. Mais, j’en doute.

Estaing (Aveyron), l'un des plus beaux villages de France 

Au moment où mes deux compagnons de tablée décident de s’en aller, ne voici pas qu’arrive Pierre, aussi croisé la veille à Espalion accompagné de trois jeunes filles dans la vingtaine : le groupe d’Alix que j’avais connu à St-Côme-d’Olt deux jours plus tôt. Quel soulagement de se sentir entouré d’alter ego bienveillants qui partagent le même rêve que moi : la solitude commençait à me peser.

Un coup de blues sous la bruine

Comme il fait relativement froid pour la saison, je décide de repartir seul sans me donner la peine de visiter ce membre du club des « plus beaux villages de France ». Si ça vous étonne, mettons les choses au clair : un pèlerin est en chemin pour avancer et il n’a pas toujours le temps ou l’envie de flâner comme un simple touriste, a fortiori si comme aujourd’hui il pleuvine et qu’il lui reste environ 10 km à parcourir.

J’enfile à contrecœur mon poncho (ou pèlerine) et marche sur l’asphalte en suivant le fleuve qui paraisse sur la plaine. Après 3 km sans intérêt, le camino monte sur 4 km dans un petit vallon boisé. Dès que j’aperçois une « halte pèlerine » (banc, poubelle, point d’eau et WC) généreusement installée en ce lieu inhabité par le Conseil général de l’Aveyron, je décide de m’arrêter pour pique-niquer. La sexagénaire qui était là à mon arrivée ayant fini de manger, je me retrouve seul le moral un peu en berne. Mais qu’est-ce que je fais sur ce chemin ? J’ai froid, je suis fatigué et la vue n’est pas inoubliable…

Je choque des aînés français...

Comme rien ne me retient ici, je lave mes couverts, jette mes déchets au bon endroit et repars comme une âme en peine. Pour me donner du courage, j’écoute Rage Against the Machine sur le haut-parleur de mon téléphone portable. Lorsqu’un peu plus loin je croise un groupe de marcheurs du troisième âge, leur regard torve me permet de comprendre qu’ils trouvent mon comportement vulgaire et inapproprié dans cette belle campagne... Franchement, je m’en fous. Ils n’ont sans doute pas trotté autant que moi depuis deux semaines !

Heureusement, juste avant que l’épuisement ne me gagne, j’arrive à Massip au gîte « A l’orée du chemin ». Je partage une chambre à l’étage avec Niels, rencontré la veille ainsi qu’un quinquagénaire viennois qui paraît relativement tourmenté. Il subit, semble-t-il, une crise de couple et il s’est enfui sur les pas de Saint-Jacques pour faire le point... Comme je le comprends.

Une chanson qui motive même les pèlerins les plus fatigués... 

Enfin un vrai moment de convivialité !

Après une bonne douche et l’inévitable lessive à la main, je sors dans le jardin où je retrouve les quatre Teutons aperçus à Estaing. Après m’être servi une succulente bière blanche locale, je m’invite à leur table et nous faisons connaissance. Ils viennent de Francfort et s’apprêtent à rentrer, travail oblige, une fois Conques atteinte.

Simplement succulente! 

Puis, en allant essorer mon linge qui essaie de sécher en profitant d’un petit rayon de soleil, je commence à discuter avec une sexagénaire française de laquelle émane une incontestable « classe » ou, dit autrement, une noblesse d’esprit. Ainsi en bonne compagnie, le temps passe vite et l’heure de s’asseoir tous autour de la grande table de bois massif à l’intérieur du gîte arrive. Ça tombe bien, nous mourrons de faim !

Même si je ne me rappelle plus les plats servis, je garde un souvenir inoubliable de ce repas : des produits de la ferme ou du terroir, bien présentés et en quantités gargantuesques ! Bref, un moment de bonheur et de convivialités dont je rêvais depuis mon départ de Chavanay.

C’est donc des étoiles plein les yeux que je remonte vers 22h dans ma chambre où l’Autrichien ronfle déjà... Heureusement, j’ai des boules Quies ! Bonne nuit.

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Le petit-déjeuner pris aux alentours de 7h30 a été le plus complet de tout le chemin ! Dix sortes de confitures maison, du pain de campagne cuit sur place, thé, café, fruits de saison... Le tout à volonté. De quoi se mettre en marche plein de force !

Rapidement, en suivant l’étroite route asphaltée, j’atteins l’entrée du joli village de Golinhac (prononcer « Golignac »).

Un chemin bucolique

Le tracé historique qui mène à Sénergues est absolument charmant. Il serpente en pleine nature et traverse des hameaux typiques où l’agriculture semble l’activité principale. Si mes souvenirs sont exacts, je ne croise personne avant d’arriver en vue du bourg médiéval d’Espeyrac dominé par l’église Saint-Pierre.

Espeyrac (Aveyron) un dimanche de juillet 2021 

Je m’arrête dans le petit café-épicerie et discute avec des pèlerins français sympathiques dont je partage la table au milieu du jardin. Avant de m’en aller, je m’achète un pique-nique tout simple : pain, boîte de sardines, fruits. Bien que j’aie déjà parcouru une dizaine de kilomètres, il est temps de repartir.

Un curé peu avenant

Vers 11h30, j’arrive à Sénergues où les paroissiens sortent de la messe dominicale. Mon regard croise celui du curé qui, bien que m’ayant vu, tourne la tête dans l’autre direction. Apparemment, nous ne sommes pas du même monde... Tant pis, ce n’est pas si grave.

Je traverse tout le village et passe devant une terrasse bondée de pèlerins. Comme je me suis déjà restauré une heure avant, je les salue et continue.

Le donjon de Sénergues (XIe s.) 

Un peu avant 13h, j’atteins le hameau de Saint-Marcel où je décide de m’arrêter. Devant l’église, il y a une table avec deux bancs où je peux casser la croûte tout en regardant défiler mes alter ego jacquets. Il fait relativement frais, et je dois enfiler ma polaire. Après une prière dans le lieu saint, je me mets en route pour la dernière heure de marche avant Conques.

Une foule perturbante

Arrivée à Conques sous le soleil

Après un long ruban d’asphalte où heureusement je rencontre quelques jeunes pèlerins fort sympathiques, j’arrive à 14h en vue de cette étape mythique de la via podiensis. Hélas, l’ambiance change complètement dès les premières rues du village : touristes en goguette, couples de quinquas visiblement amoureux, vendeurs de souvenirs, boutiques « d’art », café, restaurants, bars... Les marchands du temple. En même temps, comment leur en vouloir ? Chacun à l’obligation de gagner sa vie...

Je me dirige d’emblée vers l’Abbaye romane Sainte-Foix et je suis immédiatement frappé par son dépouillement et la hauteur de ses murs : ici, aucune peinture n’a subsisté, une pierre couleur sable règne en despote absolue. Bien que j’eusse logiquement l’intention de me recueillir dans ce sanctuaire, je n’y parviens pas. Trop de monde, trop de touristes, de bruit...

Nef de l'Abbaye Sainte-Foix de Conques 

Une demi-heure pour changer d’ambiance

Je ressors très rapidement et descends en direction du camping Beau Rivage où m’attend une tente privative avec matelas gonflable, duvet et prise de courant. Je m’installe et en quittant de mon abri de toile, je tombe sur Patricia, la Québécoise rencontrée entre Rochegude et Monistrol. Elle s’est posée à quelques mètres de moi... Contents de nous retrouver, nous convenons de nous revoir à 16h pour jouer au ping-pong en compagnie de Carl que j’avais déjà croisé à St-Alban-sur-Limagnole sans pour autant discuter avec lui.

Il fait beau et enfin chaud, il n’est que 15h et je décide de profiter de la piscine. Celle-ci se trouve au bout du camping, à deux pas du Dourdou dont le doux murmure me fait momentanément oublier que je suis un forçat du Camino. L’espace d’une demi-heure, je me crois en vacances tant l’eau est agréable. Il faut dire qu’à part une jeune femme, personne d’autre n’est présent.

Un camping à oublier

Après une bonne douche dans des sanitaires vétustes, je vais sortir ma lessive de la machine et je traverse le campement dans l’autre sens pour aller la suspendre. Une fois ces contingences domestiques terminées, il est temps de jouer au ping-pong. Carl et Patricia ont déjà commencé et nous optons pour un tournoi à trois. Je ne le sais pas encore, mais je vais perdre tous mes matches, certains à plate couture...

Heureusement, l’heure du dîner approche et me permet de passer à autre chose. Malheureusement, l’aligot préparé par le copain du patron du camping est à peine mangeable...

Nicolas, Carl et Patricia 

Sans regret, on quitte cette buvette « inoubliable » et on remonte les trois vers le cœur de Conques. Sur la terrasse d’un restaurant qui surplombe la place centrale, nous retrouvons autour d’une grande table les randonneurs croisés les jours précédents : Juliette la Lyonnaise, Pierre le jeune Breton, Alix la Parisienne et tous leurs amis qui ont entre 20 et 30 ans. L’ambiance est résolument à la fête et l’alcool coule à flots... Comme d’habitude, Juliette est déchaînée.

Un village "carte postale" qui fascine malgré tout 

Une fin de soirée en apothéose

Vers 22h, il est déjà temps de descendre admirer le spectacle son et lumière dont le protagoniste est le tympan de l’Abbaye. Grâce à un puissant projecteur, celui-ci est éclairé en différentes couleurs qui mettent en relief les divers tableaux bibliques auxquels on ne fait pas nécessairement attention la journée. Comme on dit chez nous, je suis « déçu en bien » par cette intelligente mise en scène, ce qui signifie que je l’ai beaucoup appréciée.

Le tympan illuminé de l'Abbaye Sainte-Foix 

Une demi-heure plus tard, j’ai les paupières qui tombent et je rentre seul au camping. Carl et Patricia désirent prolonger la fête, libre à eux. Quand j’arrive en bas de la côte, le village de toile et de tôle est en partie assoupi. Manque de chance, c’est dans mon coin que se retrouvent quelques noctambules pour refaire le monde... Je me glisse sous mon duvet et je constate que ma couche est vraiment humide. Décidément, à part sa piscine, le Beau-Rivage n’a pas grand-chose à offrir... Je place mes boules Quies dans mes oreilles et je m’endors paisiblement vers vingt-trois heures.

Images prises en chemin

Images prises en chemin: cliquez dessus pour les agrandir
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Il est 8 h 15 lorsque je passe le pont médiéval (1410, mais fondations romaines) sur le Dourdou. Patricia qui devait m’accompagner ne s’est pas réveillée et je n’ai pas insisté. D’emblée, le GR 65 monte de 270 mètres sur 1,5 km ! Au milieu de cette violente ascension, je visite l’humble chapelle Sainte-Foix. Depuis des siècles, les pèlerins qui quittent Conques ont pour habitude d’en faire tinter la cloche, histoire de dire au revoir à cette localité inoubliable.

Le pont médiéval (1410) de Conques qui enjambe le Dourdou

Un cadre immuable préservé

Je continue à suer sur ce sentier historique en pensant aux milliers de jacquets qui m’ont précédé depuis environ mille ans... En me retournant, je reste bouche bée devant l’impressionnant panorama qui domine la vallée du Dourdou que je viens de quitter.

La campagne aveyronnaise sur les hauteurs de Conques 

Huit-cents mètres plus loin, on arrive enfin à la sortie de la forêt. Je m’approche d’une table de pique-nique lorsque j’aperçois un panneau écrit à la main : « Ici, ça grouille de puces ! » Prudemment, je décide de poursuivre mon chemin. Sur cinq kilomètres, le GR 65 suit principalement une route de campagne asphaltée jusqu’à Noailhac (prononcer "Noaillac")

Trois haltes inspirantes

Là, je décide d’aller me recueillir dans l’église Saint-Jean-Baptiste. Puis, toujours sous un beau soleil, je repars en direction de Decazeville qui m’attend au loin dans la plaine du Riou Mort (« le fleuve mort » en occitan). Quelques centaines de mètres plus loin, je tombe sur la chapelle Saint-Roch décorée de deux superbes vitraux contemporains conçus par le maître verrier Victor Loup Deniau. Là aussi, je m’arrête pour prier et remercier.

Vitraux de la chapelle Saint-Roch de Noailhac (Aveyron) 

Le chemin continue au milieu des pâturages, mais hélas toujours sur l’asphalte… Tout d’un coup, j’arrive en vue d’une halte pour pèlerin en donativo. Il y a des bancs, quelques tables et surtout un thermos de café, des biscuits et autres aliments pour se sustenter. Le tout, dans un joli cadre naturel et reposant. Idéal pour reprendre des forces. J’aimerais profiter de l’occasion pour remercier les généreux bénévoles qui parent avec bonheur à l’absence de bars et d’épiceries dans la campagne française. Les Jacquets vous bénissent !

Joli poème lu en chemin  

Une belle rencontre

En commençant la descente vers la plaine, je tombe sur trois jeunes pèlerins français avec lesquels je fais un bout de chemin. Alors que deux d’entre eux veulent attendre un groupe de filles qui ne devrait pas tarder, je décide de continuer avec le jacquet trentenaire jusqu’à Decazeville.

Louis, Thomas et Pierre que j'ai fini par rejoindre après Noailhac 

Il est midi et demi et comme la faim nous tenaille, nous choisissons de faire un crochet par le centre-ville où nous finissons par trouver un petit restaurant sympa. Après avoir commandé le plat du jour qui s’avérera délicieux (Steak, frites, salade), nous faisons connaissance. Louis vit dans l’Ouest parisien et il a quitté son emploi au printemps (2021) pour se lancer sur le Camino en partant de la Tour Saint-Jacques à Paris (son excellent blog). Cela fait donc plusieurs mois qu’il est en chemin.

Un moment de convivialité intense

Alors que nous finissons notre repas, voilà que déboulent Pierre et Thomas accompagnés d’Alix (cf. mon carnet précédent) et Marie. Ces joyeux drilles nous rejoignent à table pour un moment de convivialité, à mon avis trop rare sur la voie du Puy. Il fait beau, mais pas trop chaud et après avoir bien mangé, rien de tel qu’un petit café agrémenté d’une cigarette pour se sentir vraiment en vacances !

Au 1er plan Nicolas, Alix et Marie. Derrière, Louis, Thomas et Pierre

Vers quatorze heures, je quitte la joyeuse tablée pour aller chercher de l’argent à un distributeur. Lorsque je reviens, plus personne ! Tant pis, j’en profite pour visiter la monumentale église Notre-Dame (1847-1873) à l’intérieur de laquelle règne une belle lumière, propice au recueillement.

L'imposante église Notre-Dame de Decazeville 

J’assume mon étourderie

En rejoignant le GR65 à la sortie de la ville, un éclair de lucidité désagréable me frappe : j’ai oublié de payer ma part au restaurant ! Dépité, je repars en sens inverse et j’arrive au café au moment où le propriétaire s’en va faire sa sieste… Ouf, j’ai eu chaud. Car, en tant que pèlerin, comment zapper le règlement d’une facture, quelle qu’elle soit ? Impossible.

Enfin de retour sur mon itinéraire, je suis les rues asphaltées de cette ancienne ville minière fortement touchée par le déclin industriel. Pour autant, les maisons des retraités sont coquettes et entretenues avec amour, cela se voit. Après avoir passé devant la deuxième chapelle Saint-Roch de la journée, je me dirige vers Livinhac-le-Haut où je dois m’acheter ma subsistance étant donné que le gîte du hameau de Montredon ne prépare pas de repas.

Livinhac, emblématique village endormi

A la hauteur du hameau de Pomayrols, le GR 6 goudronné se transforme enfin en un sentier de terre battue qui descend vers le Lot à travers bois. Je goûte avec délice la fraîcheur sylvestre après une journée passée en plein soleil. Mais le répit est de courte durée. Arrivé sur les berges, une chaleur humide m’assaille.

Je traverse la charmante partie de basse de Livinhac et je parviens finalement sur la place principale où je dois encore attendre vingt minutes avant l’ouverture de l’épicerie. J’ai beau chercher un café ouvert, il n’y en a pas... Encore une fois, je m’interroge sur la motivation des commerçants bordant le Camino : ne pourraient-ils pas prévoir un service minimum pour les pèlerins et des horaires adaptés ?

Le Lot à Livinhac-le-Haut (Aveyron) 

Un dernier gros effort

Finalement et si ma mémoire est bonne, je retrouve Louis et nous entrons dans un lieu qui ressemble à un café. Une jeune fille finit par arriver et elle nous explique qu’il s’agit d’une auberge pour pèlerins, mais qu’elle veut bien nous donner à boire en donativo même si nous avons réservé ailleurs.

A seize heures, je ressors et me dirige vers l’épicerie où heureusement, je trouve des fruits, du cidre bio, une grosse boîte de lentilles, du pain et des flans aux œufs. Seul, le sac quelques kilos plus lourd, j’entame sous le cagnard de fin d’après-midi la redoutable montée vers Montredon. Car, comme son nom l’indique, mon étape du soir se cache au sommet d’une interminable côte, 220m plus haut ! Sur les cinq kilomètres du parcours, cela fait plus de 40m d’ascension par km.

Avis aux braqueurs: ici vous êtes chez vous! 😀

80 mètres carrés pour moi tout seul

Mon gîte se trouve au rez-de-chaussée d’une vieille maison à droite de l’église, le long du Camino. J’y suis accueilli par un sympathique retraité qui vit à l’étage avec son épouse. Il m’annonce d’emblée que j’aurai 80 mètres carrés pour moi tout seul ce soir. Quelle excellente nouvelle ! Je vais pouvoir prendre mes aises.

Après une douche réparatrice, je me sers un grand verre de cidre et vais m’étendre dans le jardin sur une chaise longue entourée d’une jolie végétation. Manque de chance, je tombe sur le jour où le voisin coupe sa haie avec une tronçonneuse à essence. Bonjour le bruit !

Un réconfort pour le corps et l’esprit

Je me replie finalement à l’intérieur, fais ma lessive à la main et réchauffe mes lentilles en boîte. J’apprécie la frugalité de ce modeste repas que j’ai choisi et qui me rassasie. Lorsque je ressors en début de soirée, le bruit a cessé et je peux profiter avec délice du soleil couchant et du silence de la campagne. Le rêve !


Un peu avant 22 h, je rentre m’étendre dans une chambre pour moi tout seul. Elle est pas belle la vie ?

Le jardin du gîte de Montredon (Lot): un petit paradis!

Quelques autres instantanés du chemin

En haut, le sentier qui monte depuis Conques. En bas, la superbe campagne aveyronnaise entre Noailhac et Decazeville 
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J'ai commencé la journée par une discussion enrichissante avec mon hôte qui m’a notamment raconté sa belle carrière et son engagement pour la rénovation de bâti ancien depuis qu’il est retraité.

Statue et prière à Saint-Expédit dans l'église de Montredon 

Ensuite, j’ai décidé d’aller prier dans l’église Saint-Michel de Montredon, histoire de commencer la journée de la meilleure des manières. Et effectivement, celle-ci s’avérera riche en découvertes notamment architecturales !

La campagne du Lot en descendant de Montredon 

Une chapelle richement décorée

Je commence par environ trois kilomètres de descente en pente douce à travers la paisible campagne du Lot. Après moins d’une heure de marche, je visite la chapelle Sainte-Marie-Madeleine de Guirande (XII-XIIIe s.) Ses peintures murales polychromes sont bien conservées et me donnent l’impression de voir la chapelle comme elle était au Moyen-Âge.

Chapelle Sainte-Marie-Madeleine de Guirande (XII-XIIIe s.) 

Une demi-heure plus tard, je m’arrête au Fournil de Terly qui offre en donativo pâtisseries et viennoiseries faites maison ainsi que des boissons chaudes. J’y retrouve Louis qui a dû partir tôt ce matin de Livinhac-le-Haut pour arriver ici avant moi. Je me sers un café et déguste quelques délices du boulanger, tout en papotant avec d’autres pèlerins de passage.

Le Fournil du Terly raconté par le Renard Vagabond 

Encore une belle rencontre !

Comme la chaleur augmente assez rapidement, je repars assez vite. Vers 10h30, je m’arrête à un food-truck tenu par une dame adorable qui accepte de me raconter comment elle a choisi cette activité après avoir travaillé dans un tout autre secteur pendant deux décennies. Merci au chemin de me permettre de côtoyer des personnes qui ont tant à partager.

Requinqué, je poursuis sur le GR6 jusqu’à Saint-Félix où le tympan du XIe siècle de l'église romane de Sainte-Radegonde retient mon attention : sous une forme très stylisée, il montre Adam et Ève au paradis devant l’arbre habité par le serpent.

Tympan de Sainte-Radegonde (XIe s.)

Je retrouve Mickaël

Il me reste 9 km jusqu’à Figeac et je repars seul à mon rythme, un peu fatigué par les 31 km de la veille. Une heure plus tard, je passe devant la piscine municipale qui borde le Célé. J’ai presque envie de m’arrêter pour me rafraîchir... Mais, je sais que redémarrer serait encore plus dur. En plus, je désire visiter cette ville historique qui s’annonce fort belle.

Abbatiale Saint-Sauveur (XIIe s.) de Figeac

Il est moins de 13h lorsque j’atteins le centre-ville. J’en profite pour me ravitailler et je décide de me poser Place de la Raison, entre le Célé et l’abbatiale Saint-Sauveur (XIIe s.) À peine assis, je reconnais Mickaël (cf. « La pause de midi à Aumont-Aubrac » dans le carnet de la 1re semaine) parmi deux routards qui arrivent. Je lui offre une boîte de maïs que j’ai en trop puis je le laisse manger avec son ami pèlerin.

Au gîte, un accueil distant

Peu avant 14h, je remonte le Célé vers l’est pour me rendre au Coquelicot, le gîte où j’ai réservé la demi-pension pour ce soir. Arrivé dans le Faubourg du Pin, j’entre dans une longue pièce où attendent déjà d’autres jacquets. L’accueil par Marie-Blandine Aabari se limite à montrer à chacun son logement et la salle d’eau commune.

Maisons typiques du vieux Figeac (Lot) 

Cette nuit je partagerai une chambre avec Louis, Niels (cf. l’étape à Espalion ci-dessus) et un pèlerin français d’une cinquantaine d’années qui dégage une odeur corporelle forte... Après la douche et la lessive, je me repose un moment avant de ressortir visiter la ville.

Un riche patrimoine religieux

Intérieur de l'abbatiale Saint-Sauveur de Figeac 

Je me dirige d’abord vers Saint-Sauveur qui abrite, attenante au transept sud, la chapelle Notre-Dame-de-la-Pitié (ancienne salle capitulaire). C’est là que je me recueille un long moment et que je rends grâce au Seigneur de me permettre de faire un si beau pèlerinage.

La sainte scène dans la chapelle Notre-Dame-de-la-Pitié attenante à l'abbatiale Saint-Sauveur

En sortant, je traverse le centre historique pour arriver devant le musée Champollion, du nom du premier déchiffreur des hiéroglyphes né ici en 1790. Comme je n’ai pas encore reçu la deuxième dose du vaccin anti-covid sur conseil de mon médecin, je n’essaie même pas d’entrer. Je continue tout droit et monte vers l’église romane Notre-Dame du Puy qui à en croire Wikipédia est le siège d’une confrérie Saint-Jacques.

L'église romane Notre-Dame du Puy (XIIe-XIVe s.) de Figeac (Krzysztof Golik pour la photo du milieu) 

Une soirée sous le signe de la sobriété... involontaire !

En redescendant, je me rends sur la place Champollion où je retrouve Louis, Niels et un Viennois croisé à l’auberge de Massip (cf. 2e jour ci-dessus). Nous partageons une délicieuse cervoise puis nous entrons dans le restaurant associatif La Petite Graine où nous attendent deux pèlerines rencontrées au gîte.

Après avoir patienté une heure et demie, nous avons enfin droit au velouté d’orties fraîches. La moussaka aux trois viandes, servie plus tard en mini portion, me laisse sur ma faim, dans tous les sens du terme. Au final, nous aurons passé près de trois heures à table pour en sortir le ventre creux... Comme j’ai déjà eu des expériences similaires dans des établissements du même type, j’en déduis qu’il faut toujours se méfier des restaurants associatifs pseudo écolos.

Les autres images du jour

Cliquez sur les photos que vous souhaitez agrandir 
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Je me réveille vers 6h30 en entendant mes compagnons de chambrée qui préparent déjà leur sac. C’est vrai que notre hôtesse nous a promis hier de servir le petit-déjeuner à sept heures tapantes.

Un sens du service qui a des ratés

Vers 6h55, notre groupe d’une dizaine de pèlerins se retrouve dans l’entrée-réfectoire du gîte. Et on attend... On attend... On attend. Vers 7h30, la maîtresse des lieux apparaît par la porte d’entrée portant une demi-douzaine des inévitables baguettes à la farine blanche surraffinée, peu nourrissante et même pas bonne.

Sans un mot d’excuse pour son retard conséquent, elle pose notre pitance sur la table, nous invite à nous servir de thé, café et jus de fruits industriel et s’en va s’en autre forme de procès... Mais on est où là ? Si tenir un gîte vous ennuie à ce point, il faut peut-être songer à faire autre chose, non ? Déjà hier, elle s’était permis d’annuler unilatéralement le dîner pourtant dûment réservé à l’avance par une partie d’entre nous.

Ne pas faire trop confiance à son app de géolocalisation

Vers huit heures, je refranchis le Lot en direction du Sud et passe la voie ferrée. Mapy m’indique de continuer tout droit alors qu’un panneau du GR 65 m’encourage à longer le chemin de fer. Comme j’ai une confiance indéfectible en mon application tchèque, j’escalade la côte en pleine forêt sur un joli chemin creux.

Le sentier au départ de Figeac et l’Aiguille de Lissac 

Après un kilomètre de sentier et 90 m de dénivelé, j’arrive en vue de l’Aiguille de Lissac, une sorte d’obélisque remontant au Moyen-âge et dont on ignore encore la fonction. La voie redevient ici une route asphaltée et m’emmène vers une hideuse zone industrielle. Un peu plus loin je rencontre un couple de jacquets trentenaires qui me confirment ce que je subodorais : le nouveau tracé du GR 65 évite ces verrues architecturales et permet d’économiser plusieurs centaines de mètres de marche...

Beau village, mais arnaque à touristes

Comme ils cheminent trop lentement pour moi, je finis à regret par les lâcher et fonce sur Faycelles. Je m’arrête dans ce joli village aux maisons anciennes bien entretenues pour ma pause du matin. Il est dix heures et j’ai grand besoin d’un intermède. En entrant dans le premier café que je rencontre, je commande en même temps un sandwich au fromage et m’installe en terrasse où se trouvent déjà des randonneurs qui ne semblent pas avoir top envie de tailler une bavette avec moi. Tant pis, je me restaure seul à ma table.

Village de Faycelles et sa croix 

Au moment de recevoir mon casse-dalle au bar, j’ai une première mauvaise surprise : une facture de près de 9 euros pour un léger encas, un petit noir (que j’ai dû chercher moi-même !) et un croissant...

Bienvenue dans le Quercy !

Je continue en direction de Béduer, connu pour son imposant château (XIIIe s.) Mais, comme j’ai envie d’avancer, je reste sur le chemin balisé qui croise au sud de la localité. Par contre, ceux qui optent pour la « variante du Célé » passent sous ses murailles pour rejoindre le GR 651 qui remonte vers le nord-ouest.

Panorama avant l'arrivée à Béduer  

Vers onze heures, j’arrive enfin sur un petit sentier boisé qui transite au nord des Carbonnières (400 m d’alt.). Et soudain, dans une clairière à ma gauche, j’aperçois une superbe cazelle, typique du Quercy où je me trouve. J’en profite pour m’asseoir par terre, boire un peu d’eau et déballer mon panino. À ma grande stupéfaction, celui-ci se compose exclusivement d’une demi-baguette et de deux minces tranches de fromage à pâte dure... Pas de moutarde, ni de salade ou de tomates. Quelle déception. Je me sens grugé par le commerçant qui me l’a vendu. Facturer 6 euros pour ça, c’est scandaleux !

Une cazelle typique du Quercy 

Entrée dans le causse

Au moment où je m’apprête à repartir, une randonneuse blonde d’une petite cinquantaine d’années débarque dans « ma » clairière dans l’idée de voir la cazelle d’un peu plus près. Nous échangeons trois mots, puis elle s’en va. Environ un kilomètre plus loin, je la rattrape et j’apprends qu’elle s’appelle Ghislaine et qu’elle est institutrice aux alentours de Toulouse.

Je continue d’avancer sur un chemin non asphalté en pleine campagne. Alors que j’ai presque parcouru 20 km, j’arrive au Gréalou, un petit village dont je ne garde pas le moindre souvenir. Pourtant, sans le savoir, je viens d’entrer dans le causse de Cajarc, le plus petit des quatre causses du Quercy. Je me trouve désormais dans le parc naturel régional des Causses du Quercy, qui a depuis 2017 le label de géoparc mondial UNESCO. Rien que ça...

Le causse de Cajarc 

Un premier dolmen

Comme le ciel est à l’orage, j’avale vite fait ce qui me reste de sandwich et je continue vers Ussac où j’ai réservé pour ce soir. Très rapidement, le décor naturel change en profondeur. Un maquis composé d’herbes sèches, de buissons rabougris et de quelques chênes de petite taille remplace les champs cultivés et la forêt. Le sol est partout jonché de cailloux pointus d’origine calcaire.

Dolmen de Pech Laglaire n° 2 

Soudain, j’aperçois un premier dolmen. Il s’agit de Pech Laglaire n° 2 inscrit au patrimoine de l’UNESCO. Le miam miam dodo m’apprend que « le Quercy contient plus de monuments mégalithiques que la Bretagne». Y en a qui ne vont pas être contents en lisant ça (mdr.)

Hors sentier, mais avec succès

En sortant du Mas de Pégouriès, je perds de vue le balisage spécifique vers le gîte étant donné que ce dernier à environ 700 m à l’ouest du GR 65. Je navigue donc aux instruments. Autrement dit, je me fie à l’app mapy.cz qui m’indique un ancien chemin qui coupe à travers bois en escaladant une colline. Et, malgré quelques taillis et autres ronces qui m’obligent parfois à slalomer, je finis par arriver vers 14h10 devant La Source d’Ussac. Comme les lieux n’ouvrent qu’à 15h, je m’assieds autour d’une grande table en pierre et j’attends tranquillement qu’on m’accueille.

J'arrive à Ussac par un chemin désafecté, mais charmant 

Au moment de l’heure théorique d’ouverture, personne. Je me permets alors de sonner et j’entends une voix masculine sortant de la fenêtre du premier étage qui crie sans agressivité : « Un peu de patience, je descends ! ». Cinq minutes plus tard, je fais la connaissance de Dominique Pourcel, agriculteur-hébergeur, la cinquantaine fringante, long, sec et élancé (cf. l’excellente vidéo ci-dessous). Tout de suite, il m’offre à boire et nous discutons une vingtaine de minutes jusqu’à ce que Ghislaine (et oui !) ne s’amène en compagnie d’une pèlerine alsacienne.

Le gîte d'Ussac présenté par le Renard Vagabond 

Un accueil comme on en redemande !

Vers 16h30, Dominique nous emmène dans une magnifique annexe historique, restaurée avec goût et sobriété. Nous allons dormir tous les trois ici. À tour de rôle, nous nous douchons et nettoyons nos vêtements à la main. Dehors, nous le suspendons dans un cadre de rêve. L’Homme et la nature se marient en parfaite harmonie et créent ensemble une somme qui est plus belle que chacune de ses parties... Il fallait que je le dise !

Après un peu de repos, nous sommes invités à table vers 19h30. La faim me tenaille et je ne vais pas être déçu. On nous sert un repas avec deux entrées, plat et dessert essentiellement composé de produits de la ferme. Le tout arrosé d’un excellent vin bio local que nous offre la pèlerine de Saint-Louis (Haut-Rhin) qui fête son anniversaire. Vers 22h, le froid commence à nous engourdir et c’est volontiers que nous regagnons notre belle chambre. Je sens que je vais bien dormir !

Autres vues du chemin

Cette étape offre un parcours varié, en pleine campagne 
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Après un réveil tardif (7h30), c’est tout gentiment que je me dirige vers la salle à manger du gîte pour le petit-déjeuner. Dominique et son épouse sont là pour nous tenir compagnie et nous servir les boissons chaudes.

Nicolas, une Ludovicienne, Ghislaine, une Lotoise 

Alors que mes camarades de chambre sont déjà prêtes à partir, je me joins vite à elles pour une photo immortalisant notre séjour à Ussac. Merci pour tout Dominique, tu as été un hôte formidable !

Choisir soigneusement son équipement, sinon...

Je prends mon temps pour remplir mon sac de 35+10 litres, beaucoup trop petit pour l’usage que j’en fais. En 2022, promis, je m’en achèterai un autre. Car chaque matin, il me faut plus de dix minutes pour réussir à caser mes pourtant maigres bagages. Résultat, je suis souvent le dernier à m’élancer à l’assaut de la nouvelle journée. Heureusement que je marche vite, sinon je serais aussi la lanterne rouge chaque soir au gîte.

Je commence par quitter le hameau en remontant la petite route asphaltée que j’avais opportunément évitée la veille et je rejoins le GR 65 environ 800m plus loin. Près d’un carrefour où j’atteins la départementale, je tombe sur un monument rappelant l’assassinat d’un résistant par la milice de Vichy ici même en 1944. J’ai une pensée émue pour ces jeunes qui se sont lancés corps et âme dans ce combat inégalitaire face à l’occupant et ses sbires. Ce sont eux qui ont contribué à sauver l’honneur de la France.

Un sentier comme on les aime! 

Le berceau d’une autrice célèbre

Un peu plus loin, avant de plonger vers la vallée du Lot, j’ai droit à un beau sentier ombragé, plein des senteurs de la forêt. Quel régal ! Mais, comme une bonne surprise peut en amener une autre, je retrouve à l’improviste Mickaël en train de fumer une cigarette roulée assis sur un mur de pierres sèches. Après avoir pris des nouvelles du chemin et de nos connaissances réciproques, nous décidons de descendre ensemble sur Cajarc, ville d’origine de Françoise Sagan (1935-2004).

Après avoir acheté mon futur déjeuner à la supérette située sur la place principale, j’invite mon pote rochelais à boire un café un peu plus loin. Sur une jolie terrasse, nous tombons sur Ghislaine et notre amie alsacienne qui attend la Malle postale pour rentrer chez elle.

Les falaises du causse de Cajarc vues du cimetière de la ville éponyme 

Vers 11h20, je me remets en route pendant que les autres profitent encore de la douceur de vivre de cette charmante bourgade où Madame Claude, célèbre proxénète parisienne, emmenait ses « filles » se reposer.

Le rôle méconnu des républicains espagnols

Non sans peine, j’arrive à gagner les rives du Lot où je retrouve le marquage rouge et blanc. Juste avant de remonter sèchement vers le sud, je découvre une série de panneaux d’information racontant le travail admirable de 90 ex-républicains espagnols employés par la Cie Ballot pour construire le barrage hydro-électrique toujours en fonction aujourd’hui. Ils étaient mineurs, manœuvres, charpentiers ou mécaniciens et leurs compétences très utiles pour pallier la mobilisation des ouvriers français pendant la drôle de guerre de 1939-1940.

Hélas, le Lot n’est pas l’Aveyron !

Après une brève prière à l’oratoire de la Capelette qui surplombe la courbe du Lot, je traverse un interminable quartier résidentiel qui me mène à un imposant pont routier qui offre une belle vue sur le fleuve et le village de Gaillac en arrière-plan. Il est passé midi et une chaleur accablante me tombe dessus. N’apercevant aucun café ouvert à l’horizon, j’entame une longue montée (190m sur 2,6 km) fort heureusement recouverte par la frondaison des arbres de cette vaste forêt de chênes nains.

Maison de Gaillac (Lot) 

Vers 13h, affamé et épuisé, je m’effondre sur une grosse pierre bordant le sentier et je sors mon pique-nique. J’ai bientôt plus d’eau et je ne sais pas quoi faire de mes déchets, car il n’y a ici aucune halte destinée aux pèlerins avec w.c., robinet d’or bleu, banc, table et poubelles comme j’avais pu en profiter durant toute la traversée de l’Aveyron...

La magie du chemin opère au meilleur moment

A peine ces noires pensées échappées de ma tête, voilà que je croise un cycliste qui s’arrête à ma hauteur pour s’enquérir d’où je viens et où je vais. Lorsqu’il voit mon sachet-poubelle, il me propose fort aimablement de l’emporter vers le prochain conteneur. La magie du chemin !

Halte pour Jacquets avant Saint-Jean-de-Laur (Lot)

Vers 14h, j’arrive dans une halte un peu particulière décorée de dizaines de coquilles Saint-Jacques multicolores. Même s’il n’y a pas âme qui vive, je m’assieds avec plaisir à une table et bois goulument l’eau fraîche disponible ici à volonté. Je ne m’en suis pas encore aperçu, mais je suis à quelques mètres d’une source !

Un bain salutaire

Je me roule une cigarette bien méritée et, tout en fumant avec volupté, je fais le « tour du propriétaire ». Au bas d’une petite falaise, il y a un bassin où nagent de jolis petits poissons. Et si j’osais ? Je dénude mes pieds, remonte mon pantalon en dessus des cuisses et trempe mes jambes... C’est glacé, mais jouissif par une telle chaleur ! Je fais quelques pas tout en veillant à ne pas tomber, car le fond est glissant.

La photo ne le rend pas bien, mais l'endroit est vraiment charmant et surtout idéal pour se radraîchir 

Une heure plus tard, je me lance à la conquête des cinq derniers kilomètres de la journée. Le sentier est absolument sublime ! Il serpente à la lisière des bois, bordé par un vieux mur de pierres sèches moussues. Et, peu après 16h, je parviens le premier au gîte Dalat’Étape.

Une organisation sans faille

Estelle, mon hôte, m’accueille avec un sourire au son de Jean-Jacques Goldmann. Je lui commande une bière glacée et nous faisons rapidement connaissance lorsque arrive sans crier gare un groupe de pèlerins lyonnais avec qui je partage le verre de l’amitié.

Un décor qui a peu changé depuis le XVIIIe siècle. Heureusement! 

Après leur départ, la patronne m’emmène au garage où je suis prié de transférer le contenu de mon sac dans une corbeille plastique, histoire de laisser les éventuels insectes en dehors de la maison. Ma chambre sise au rez-de-chaussée est spacieuse et fraîche et la douche juste à côté.

Un repas ou un régime ?

Vers 18h, m’apercevant que Ghislaine n’est toujours pas là, je partage mon inquiétude avec Estelle qui n’a pas réussi à l’atteindre. Une bonne heure plus tard, la fringante Toulousaine finit par arriver, visiblement marquée par l’effort.

- Qu’est-ce qui s’est passé ?

- À Cajarc, j’ai pris à gauche le long du Lot... Lorsque j’ai pris conscience de mon erreur, j’avais déjà parcouru une poignée de kilomètres !

Le bord du Lot à Cajarc en plein mois de juillet. Si si! 

Un peu après 20h, nous nous mettons à table avec Estelle. Au menu, un petit bol de melon avec quelques morceaux de feta, des pâtes à l’oseille fraîche et une tranche de tarte industrielle (pas deux !) Un repas certes délicat, mais trop chiche pour des gens qui ont 24 km dans les pattes et par la force des choses peu mangé le midi... Ce dîner manquait clairement de protéines. Des œufs ou un solide plateau de fromages auraient permis de combler cette carence.

Le gîte gîte Dalat’Étape présenté par le Renard Vagabond 

Et comme si ça ne suffisait pas...

Et, après quelques expériences désagréables de ce type, j’ai appris à éviter les hébergements gérés par une femme seule. Presque systématiquement, les portions servies sont insuffisantes, car probablement calibrées sur les besoins de la responsable des lieux. Or, c’est un fait scientifique, le métabolisme masculin nécessite plus de calories que celui du beau sexe...

Je me suis donc couché frustré, le ventre à moitié plein. Vers trois heures du matin, j’avais si faim, que je suis allé voir en cuisine si je trouvais quelque chose. Mais, rien, le garde-manger était fermé à clé ! Pour réussir à me rendormir, j’ai avalé les deux derniers bâtons de céréales qu’il me restait. Et, en me tournant dans mon lit, la latte du sommier située sous mon matelas a lâché. Je l’ai remise en place tant bien que mal et elle est sortie une deuxième fois... Non seulement j’ai été insuffisamment nourri, mais en plus j’ai hérité d’une couche d’un autre âge comme on en trouve aux puces. En fin de compte, j’aurais préféré payer 10 ou 15 euros de plus et avoir un hébergement qui tient ses promesses.

Peut-être les plus beaux sentiers de la Via Podiensis !

Le tronçon entre Gaillac (Lot) et Limogne-en Quercy est juste exceptionnel!