Carnet de voyage

L'Inde entre les lignes

10 étapes
25 commentaires
Je pars en Inde dans le cadre d'un projet humanitaire avec l'AIESEC. Cette mission est considérée par mon école, Sciences Po, comme un stage ouvrier de fin de première année d'études.
Du 3 juin au 23 juillet 2017
51 jours
Partager ce carnet de voyage
1

Écrit le vendredi 2 juin à Paris

Cela fait maintenant près de 4 mois que j'attends ce voyage, et 4 ans que je rêve de découvrir l'Inde.

Je viens de terminer ma première année du collège universitaire de Sciences Po Paris, sur le campus euro-américain de Reims. J'ai suivi des cours d'histoire, de droit constitutionnel, d'économie, de sociologie, j'ai rencontré des étudiants de la France entière mais aussi du monde entier qui ont tous de merveilleuses histoires et expériences à raconter. Cette année a aussi été marquée par l’actualité française et internationale: la très choquante et décevante élection de Donald Trump aux États-Unis, la poursuite de la guerre en Syrie et de la crise migratoire en Europe, la terrible situation des homosexuels en Tchétchénie, la présence de Marine Le Pen au second tour des élections présidentielles françaises...

Je ressentais le besoin d'agir, de m'engager personnellement sur le terrain, mais aussi d'aller à la rencontre des fléaux dont j'entends parler en cours et dans les médias et qui me révoltent : les inégalités, le difficile accès à l'éducation, le risque sanitaire, la ruralité, la chaleur aussi... Je voulais voir cela de mes propres yeux, le vivre moi-même. Je voulais sortir de ma zone de confort, m'éloigner le plus possible de mon milieu privilégié français, pays lui-même privilégié.

J'ai donc choisi l'Inde. Non pas parce que je vois ce pays comme le théâtre de toutes les horreurs du monde, loin de là. Mais plutôt parce que je suis fondamentalement et, ma foi, inexplicablement attirée et fascinée par sa culture, sa mentalité, son histoire (et son patrimoine culinaire bien sûr), bien que je m'y connaisse très peu pour l'instant. J'ai bien sûr vu "Slumdog Millionaire" mais aussi "The Cheetah Girls: One World" (un film pour ados de Disney qui a construit tous les clichés que j'ai de l'Inde). J'ai surtout lu récemment plusieurs romans d'auteurs indiens ou pakistanais à travers lesquels j'ai pu découvrir la réalité de l'Inde d'aujourd'hui. "Le Dieu des Petits Riens" de Arundhati Roy, "Comment s'en mettre plein les poches en Asie mutante" de Mohsin Hamid ou encore "Un mauvais garçon" de Deepti Kapoor.

"The Cheetah Girls: One World" de Disney et "The God of Small Things"  de Arundhati Roy 
• • •

D'un point de vue plus académique, disons que je suis particulièrement intéressée par les études religieuses, le développement, les inégalités et la solidarité internationale. Ce voyage dans un pays des BRICS rentre donc aussi dans le cadre plus général de mes études et d'un futur projet professionnel qui reste encore à définir.


C'est en Inde que je voulais partir, malgré les avertissements de ma mère ou de mes amis sur le potentiel choc ou même danger que ce voyage pouvait représenter.

Grâce à l'AIESEC, une association internationale de jeunes dont je fais partie sur le campus de Reims et qui vise à "activate the leadership potential of young people", ce projet de voyage humanitaire en Inde est possible et rentre même dans le cadre de mes études : il est comptabilisé comme mon stage ouvrier de fin de première année. http://aiesecfrance.org/fr/


Je ne suis pas vraiment sûre de pouvoir réellement mettre des mots sur ce que j'attends de ce voyage. Disons que j'espère pouvoir rencontrer, aider, servir, visiter, découvrir, sourire et faire sourire.

2

Écrit le dimanche 4 juin à Navi Mumbai

Me voilà maintenant au Pillai Girl's Hostel de New Panvel East, un quartier de Navi Mumbai. Navi Mumbai (le "nouveau Mumbai") est une ville née de l'expansion de Mumbai (merci aux cours de géographie et à la carte étudiés pour mon bac ES !).

Malgré un colis abandonné et une évacuation de mon terminal à CDG, le Paris-Mumbai a pu partir plus ou moins à l'heure. Déjà dans l'avion j'étais la seule blonde et j'étais entourée de familles indiennes avec mères en tuniques, pères aux grosses montres bling-bling et enfants souriants. J'ai été assez amusée de voir que presque tous les voyageurs autour moi, hommes comme femmes, regardaient des films indiens qui semblaient tous être des navets romantiques. J'ai donc tenté "Happy Bhag Jayegi", qui raconte l'histoire d'une jeune femme qui ne veut pas se marier avec l'homme choisi par son père et qui, par un concours de circonstances, se retrouve au Pakistan chez un homme politique qui lui arrange finalement un mariage avec celui qu'elle aime. C'était plutôt sympathique, coloré et joyeux mais à vrai dire très long...

Arrivée à Mumbai, j'ai retrouvé Aya, une intern égyptienne absolument adorable et très souriante. Elle est musulmane pratiquante et compte bien continuer le Ramadan malgré la lourde chaleur indienne (donc pas d'eau ni de nourriture du lever au coucher du soleil). Nous avons tout de suite été rejointes par une bande de 5 ou 6 jeunes Indiens qui font partie de l'AIESEC Navi Mumbai: il sont restés avec nous de 2h à 5h du matin et sont ensuite partis car ils étaient volontaires à 6h30 pour un marathon solidaire ! Bien que j'avoue ne pas avoir tout compris à ce qu'ils racontaient (disons que je ne suis pas vraiment habituée à l'accent indien), j'ai tout de même pu tirer beaucoup de cette rencontre et de ces premiers échanges. Ces jeunes étudient tous l’ingénierie et il est facile de deviner qu'ils viennent de familles indiennes privilégiées. J'ai d'ailleurs été assez étonnée de voir les 3 filles en jupes courtes et ventres découverts, contrastant avec le dress code à adopter en Inde dont on m'avait parlé. Vers 2h30 du matin, je suis sortie du Starbucks où nous avons passé la nuit pour aller tirer du cash et je me suis donc retrouvée à l'air libre: au beau milieu de la nuit, il fait déjà une chaleur pesante et étouffante. On se croirait dans une serre. Les jeunes indiens me disent que je ne suis pas au bout de mes peines niveau météo...

A 8h30, nous sommes enfin montées dans un taxi avec Rahul, notre project manager. On peut dire que c'est là que le voyage en Inde commence vraiment. Nous avons passé 1h30 dans le taxi pour aller d'un bout à l'autre de la ville. Je me battais pour garder les yeux ouverts malgré l'immense fatigue (il était 5h du matin heure française et je n'avais littéralement pas dormi de la nuit). Par la fenêtre, j'ai eu mon premier aperçu de ce qu'est l'Inde: un trafic automobile proche de Mario Kart, entre voitures, rickshaws et motos (Rahul m'expliquait d'ailleurs que "Indian people never follow the rules", d'où l'énorme bazar...), des bidonvilles au bord de l'artère très passante, des vaches maigres comme des clous allongées sur le trottoir, des chiens qui ne semblaient d'ailleurs pas en meilleure forme, beaucoup beaucoup de déchets, des immeubles vétustes ou en cours de construction (ou peut-être se sont-ils juste arrêtés là?)... Mais je vois aussi énormément de verdure (on passe autour d'une colline qui semble inhabitée), de bus peints en turquoise et recouverts de motifs calligraphiques, de femmes en sari multicolores comme dans les films, d'enfants qui jouent. A ce moment là, je crois que je suis incapable de commenter ce que je vois, je ne peux que décrire, et encore...

L'hostel dans lequel on réside est en fait un campus universitaire qui sert d'auberge de jeunesse pour touristes. Il est réservé aux filles. Pour le coup, il n'y a vraiment que le strict minimum, mais la Wi-Fi est performante et c'est propre. Ça me convient très bien.

Après avoir dormi quelques heures, nous sommes allées acheter de l'eau et nous balader une vingtaine de minutes autour de l'hostel. Premières interactions avec des locaux qui ne sont pas membres de l'AIESEC : on parle plus la langue des signes que l'anglais ! La plupart des petits commerçants à qui nous nous adressons ne nous comprennent pas, mais on arrive à communiquer et à se procurer 3L d'eau pour 60 roupies, c'est-à-dire 80 centimes.

Première balade autour de l'hostel
3

Écrit le mardi 6 juin à Navi Mumbai

Dimanche soir, jour de mon arrivée, j’ai fait la rencontre de Marine. Elle est française, elle a 23 ans et elle est ici depuis 3 semaines. Notre première discussion m’a énormément rassurée : elle me parlait déjà d’un voyage dans le nord de l’Inde que l’on pourrait faire ensemble dans quelques semaines et me racontait à quel point elle était heureuse depuis son arrivée. Voir un si grand sourire, autant de dynamisme, mais aussi parler avec quelque qui a la même culture que moi m’ont fait énormément de bien.

Il faut dire qu’en tant que française de milieu plutôt privilégié, je me retrouve dans un environnement qui diffère en tous points du mien, d’autant plus que je n’ai jamais voyagé en Asie ni dans aucun pays pauvre. D’après Marine, qui a déjà visité la Thaïlande et l’Indonésie, je commence par le pire…

Lundi, j’avais rendez-vous à Vashi, un quartier disons plutôt moderne de Navi Mumbai, avec Aya, Fatma (une nouvelle intern Turque) et Rahul. Marine est venue avec nous car c’était la première fois que nous prenions le train et nous avions clairement besoin de son aide et de ses conseils.

La station de train de Panvel, la plus proche de là où je réside 

Alors, prendre le train à Bombay... Je ne suis pas vraiment sûre de pouvoir décrire à quel point cette expérience, qui semble tellement banale, est en fait exceptionnelle à mes yeux. Les trains qui relient les différents quartiers de Mumbai et Navi Mumbai ne sont absolument pas comparables à quoi que ce soit qui existe en France. Disons qu’ils sont à mi-chemin entre le métro et le tramway, mais les différences sautent aux yeux. La première est que le train roule avec les portes ouvertes. Commet imaginer un métro parisien rouler portes ouvertes ? Lorsqu’on traverse le pont entre Mumbai et Navi Mumbai, le vent marin s’engouffre dans les wagons et il est si fort que mon téléphone a manqué de tomber de ma main ! Je pense que les quelques images parleront d’elles-mêmes, bien qu’il soit difficile de prendre discrètement des photos dans le train puisque tous les regards sont fixés sur moi… Nous empruntons le wagon réservé aux femmes, mais le wagon mixte me semble aussi assez sûr dans la journée.

Le médaillon indique que le wagon est reversé aux femmes; les photos sont prises a des heures creuses, les wagons sont donc vides

A Vashi, nous retrouvons Rahul dans un mall, c’est-à-dire un centre commercial, seul environnement plutôt familier jusqu’à présent. Le rendez-vous visait à organiser notre travail pour les prochaines semaines. Le maître mot pour toujours rester zen et calme en Inde est la patience : cela s’applique très clairement aux membres de l’AIESEC à Navi Mumbai, qui sont assez désorganisés et semblent toujours penser que tout va bien…

Le mall a clairement des allures de centre-commercial américain, bien que les boutiques Michael Kors et Hollister soient remplacées par du prêt-à-porter traditionnel et des salons de massage thaïlandais. Le supermarché est rempli de mangues et autre fruits frais. En parlant de mangues, elles sont très peu chères et faciles à trouver ici, à mon plus grand bonheur : j’en ai acheté 3 à un petit monsieur au bord de la route pour Rs.70, soit 1€, quand une mangue coûte 2.5€ en France !

A gauche: le quartier de Vashi; à droite: le mall

La journée de mardi fut pleine de sourires, de rires et d’innombrables nouvelles découvertes pour moi. Aya, Marine, Fatma et moi partons vers 11h pour Vashi avec Becky, une Anglaise arrivée en même temps que Marine. Rutu, la project manager de Becky et Marine, avec laquelle nous allons travailler cette semaine, nous indique une mystérieuse adresse à laquelle nous devons nous rendre pour retrouver Sarika Gupta. C’est la fondatrice de l’ONG « Safe n' Happy Periods », pour laquelle Marine et Becky travaillent depuis leur arrivée. Sur le chemin, nous sommes littéralement harcelées par des petites filles en haillons, pieds nus, qui nous tirent par les manches et tendent leurs mains pour obtenir de nous quelques pièces ou billets. Marine leur répond sèchement, et m’explique ensuite que, bien que l’on soit prises de pitié, il faut savoir dire non car si l’on donne un billet à un enfant, une dizaine d’autres accourent et l’on ne s’en sort plus… Le soir, il nous restait du riz de notre repas et l’avons donné à deux petits garçons dans la rue qui semblaient très heureux de pouvoir manger plutôt que de recueillir des billets à remettre à leurs parents (ou autre…) ensuite. On croise aussi beaucoup d’aveugles qui font la manche, et je me dis que « Slumdog Millionaire » ne sort pas de l’imagination…

Nous nous retrouvons donc dans un Data Science Congress (!!!) organisé par Sarikaa dans le cadre de son activité professionnelle. On nous y offre un excellent buffet avec de la nourriture locale que nous dégustons entourées d’Indiens en costume qui mangent debout et avec leur main droite. La rencontre avec Sarikaa nous permet d’organiser notre travail avec elle pour les prochains jours. Sarikaa a une cinquantaine d’années, elle est très belle, d’autant plus qu’elle portait alors un superbe sari orange et dorée, et elle semble très instruite et indépendante, bien que mariée et mère de famille.

Nous nous sommes donc retrouvées dans un Data Science Congress...

Il est 15h, nous n’avons plus de travail : pourquoi ne pas aller à Mumbai ?

Le voyage en train de Vashi au centre de Mumbai dure 1h. J’ai passé tout ce temps à observer les femmes autour de moi, à regarder ce qu’il se passe par la fenêtre (et par la porte !), vraiment comme une gamine dans un magasin de poupées (ou comme moi chez Zara il y a encore quelques mois) !

Arrivées à Mumbai, on décide de prendre le taxi jusqu’au Babulnath Temple. A 5 dans un taxi à 27centimes/personne la course, j’ai passé 25 minutes entre mini crises cardiaques et fous-rires. Quelqu’un qui n’a pas vu ça de ses propres yeux ne peut pas imaginer l’énorme bazar que sont le trafic et la circulation dans Mumbai : pas de rickshaws ici, mais une quantité impressionnante de taxis, de motos et de vélos, sans oublier bien sûr les voitures et les camions. La scène ne serait pas si drôle si des petits monsieurs ne transportaient pas d’énormes sacs de graines sur leur tête en zigzaguant entre les engins qui roulent à 17km/h. Sans parler des charrues remplies de meubles et de tubes de métal, ni des piétons, ni des pauvres policiers qui tentent de faire la circulation aux croisements. Les klaxons ne s’arrêtent pas, personne ne ralentit pour laisser passer les piétons… Bref, étant habituée à la circulation tranquille et plutôt respectueuse en France, j’ai vraiment cru que j’allais perdre la vie. Mais je pense qu’il suffit juste de s’habituer. A ma quatrième course de la journée, ça allait déjà beaucoup mieux.

Dans le taxi: la photo est prise à un croisement, c'est pourquoi la route semble si vide, mais on voit au loin le flot arriver...

Le temple hindouiste de Babulnath est absolument exceptionnel. Coupé des bruits de la ville, plein de couleurs et de fleurs, j’y ai vraiment ressenti un climat de calme, de paix, de gentillesse et d’accueil. Je pense que les images parlent d’elles-mêmes. Je voulais absolument visiter ce temple car c’est le décor de plusieurs scènes de la série Sense8 de Netflix que j’ai regardée en entier juste avant de partir (pour les connaisseurs, c’est ici que Kala vient se recueillir et que son beau-père se fait poignarder. La statue de Ganesh que l’on voit dans la série n’est pas là toute l’année, elle est apportée à Babulnath pour certains festivals uniquement).

Le magnifique temple de Babulnath; selfie avec, de droite à gauche, Becky, Aya, Marine, Fatma et moi

Nous dinons sur Marine Drive, qui est en quelque sorte la Promenade des Anglais ou l’Ocean Drive de Mumbai. Une fois de plus les photos suffisent. Il fait frais grâce au vent marin, les gens sont souriants et le coucher de soleil est magnifique.

Le coucher de soleil sur Marine Drive

Pour rentrer, vers 21h, on prend le train d’un terminus à l’autre, un total de 2h de trajet environ. Une fois de plus, chaque minute passée dans le train est pour moi une expérience profondément enrichissante. A peine installées dans le wagon des femmes, tous les yeux se braquent sur Marine, Becky et moi, car nous avons la peau claire, les yeux bleus, et Becky et moi-même sommes blondes. Les regards sont d’abord intrigués, surpris mais surtout pesants car assez insistants. Mais très vite, je décide à mon tour de regarder ces femmes dans les yeux, et de leur offrir de larges sourires. J’avais besoin de leur montrer que j’étais exactement comme elles et que je ne devais surtout pas être une source de crainte. C’est à ce moment-là que j’ai vécu la plus belle expérience depuis le début de mon voyage mais aussi sans doute l’une des plus belles de ma (courte) vie. Une jeune femme, qui m’avait vue sourire et qui semblait très intriguée, est venue s’asseoir à côté de moi. Elle engage alors une conversation avec moi en Hindi à laquelle je ne comprends bien sûr pas un traitre mot. Voyant qu’elle ne parle pas anglais, je demande autour de moi si quelqu’un peut nous servir de traductrice. Personne. Voyant que la jeune femme s’acharne et continue de me sourire et de me parler, je sors mon téléphone et lance Google Traduction. Elle peut ainsi lire mes messages en Hindi et me répond avec des gestes afin que je puisse comprendre à mon tour. J’apprends donc qu’elle vit à Panvel comme nous, elle me présente sa fille et sa sœur, toutes deux adorables et très souriantes. Elle semble ébahie quand je lui dis venir de France (sait-elle quoi que ce soit de mon pays ?), et elle sourit timidement quand Marine et moi lui disons qu’on l’a trouve très jolie. Cet échange, pourtant rapide et laborieux, m’a remplie d’un immense bonheur, mais m’a aussi apporté, en quelque sorte, beaucoup d’espoir. Cette femme qui semblait assez pauvre et peu éduquée (puisqu’elle ne parlait pas anglais) avait bravé l’inconnu et était venue s’asseoir à côté de moi pour me parler. Je crois pouvoir dire que je n’oublierai jamais cet échange et encore moins ces sourires pleins de curiosité, de malice, d’intérêt mais surtout d'humanité et de joie.

4

Écrit le jeudi 8 juin à Navi Mumbai

Chapati pour le déjeuner
• • •

C’est donc mardi que mon travail de volontaire a enfin débuté.

Pour bien commencer la journée, je suis allée déjeuner avec Marine et Erika, une intern péruvienne de 27 ans qui a démissionné pour faire un grand voyage de 7 mois, entre New York et l’Asie du Sud. On décide de tester la cantine universitaire du Pillai College, dont fait partie l’hostel dans lequel on réside. Je choisis un Chapati, c’est-à-dire de grandes galettes fines avec deux sortes de mélanges de légumes et épices. Il y a aussi une cuillerée de sauce piquante à laquelle je ne touche pas bien-sûr: en France, j’aime beaucoup la cuisine épicée, mais ici un plat « non spicy » m’enflamme déjà la bouche…. Et mon repas est évidemment accompagné d’un succulent jus de mangue !

On prend ensuite le train et descendons à Belapur. C’est un quartier assez moderne et récent qui a des airs américains et dans lequel se trouve un CBD (Central Business District, encore merci aux cours de géo). Je monte alors pour la première fois dans ce que les touristes appellent un tuck-tuck mais qui se nomme officiellement un rickshaw. En fait c’est exactement comme une moto à laquelle on ajoute une roue à l’arrière, un toit et un petit banc pour les passagers. Le moteur couine, on manque de renverser une petite dizaine de piétons en 5mins. Le rickshaw nous dépose devant le portail du Maruti Paradise, un complexe d’immeuble dans lequel vit Sarika Gupta, la fondatrice de l’ONG « Safe n’ Happy Periods » pour laquelle nous sommes bénévoles. On travaille depuis son appartement car elle a un air conditionné efficace, contrairement à celui de notre hostel.

Le complexe d'immeuble assez riche dans lequel Sarika vit; à droite, le bâtiment est recouvert d’échafaudages en bois

L’objectif de son ONG est de « raise awareness on safe disposals for periods ». Les règles sont toujours un énorme tabou en Inde : tandis que la grossesse est perçue comme un don de Dieu, comme la plus belle chose au monde, les menstruations sont considérées comme impures et sont une source de honte et de gêne. Dans la plupart des familles indiennes, les femmes qui ont leurs règles ne peuvent ni entrer dans la cuisine ni aller prier au temple. De plus, les menstruations posent un problème écologique important ici : chaque mois, une femme jette l’équivalent de 50 sacs plastiques en serviettes hygiéniques. Il existe aussi un risque hygiénique : les déchets étant souvent laissés en décomposition à l’air libre, des maladies se développent, se propagent et infectent les éboueurs (ou tous ceux qui touchent ces déchets). Le but de cette association est d’apporter une éducation aux jeunes filles et femmes dans les écoles et autres centres d’accueil sur ce que sont les règles, en quoi elles sont normales, naturelles et nécessaires, et sur les produits hygiéniques à utiliser.

http://safenhappyperiods.org/

Marine, Becky, Aya, Fatma, Sarika et moi avons donc passé 2h devant l’arrêt de train de Vashi avec notre petit badge de Volunteer. Le but était d’arrêter des femmes dans la rue et de discuter avec elles pour recueillir des informations afin d’adapter les prochaines interventions de l’association, mais aussi pour faire connaitre à ces femmes les dangers écologiques et sanitaires engendrés par certains produits. Je travaillais en duo avec Marine et il faut avouer que nous avons été extrêmement efficaces : il est vrai que les Indiennes étaient particulièrement contentes et curieuses de parler avec nous, deux étrangères blanches aux yeux bleus. Mon anglais étant meilleur que celui de Marine, j’avais la responsabilité d’aborder les femmes et de lancer la conversation. Etant toutes deux assez souriantes, nous n’avions pas vraiment de mal à attirer la sympathie des jeunes femmes et à discuter plusieurs minutes avec elle. Une fois de plus, ces Indiennes nous rendent des sourires qui me remplissent de joie.

Parenthèse culinaire: à gauche, on nous a servis des tartines de beurre et confiture recouvertes de FROMAGE RÂPÉ !!!!!

Après ces 2h de market research, ou plutôt de discussions et de rencontres, nous sommes rentrées chez Sarika qui nous avait gentiment invitées à dîner. Sarika emploie une gouvernante qui s’occupe de son intérieur et fait la cuisine. Il me semble que beaucoup de riches indiens vivent ainsi. On nous a servi un excellent repas traditionnel et végétarien nommé Dal Chawal : cela consiste en du riz et des lentilles cuisinées avec de la sauce. La soirée chez Sarika était vraiment très intéressante et conviviale : nous mangeons sur ce qui lui sert de canapé, ce sont en fait des matelas posés par terre. Sarika est passionnante et répond à toutes mes questions : il faut dire que je suis assez curieuse, je vais donc d’un sujet à l’autre. Je profite vraiment de cet échange car j’ai énormément de chance de pouvoir parler avec cette Indienne très cultivée, souriante et heureuse de parler de sa culture et de son pays. Je la questionne sur les tensions toujours existantes entre l’Inde et le Pakistan, sur les différentes religions présentes en Inde, sur les rites hindous, sur le cinéma Bollywood (je compte bien aller visiter les studios de Bollywood d’ici la fin de mon voyage !)… Elle m’explique aussi la signification exacte du bindi (ou tilak), ce point rouge que beaucoup d’Indiens portent entre les sourcils. Le bindi symbolise le troisième œil de Shiva, il se positionne à l’emplacement du sixième chakra (celui où résident les facultés psychiques). Il est en fait une marque de la spiritualité de celui qui le porte et apporte le bonheur. Le bindi est une tradition hindouiste mais fait aujourd’hui partie de la culture indienne et peut ainsi être porté quotidiennement par n’importe qui (il suffit bien sûr d’y croire !). Sarika est particulièrement touchée quand je lui parle des tensions avec le Pakistan : elle me raconte les attaques de Bombay des 26 et 29 novembre 2008, une série de 10 attentats islamistes qui a fait 188 morts… D’après elle, la principale tension aujourd’hui est liée au Cachemire, cette région qu’elle appelle « heaven on earth » et que l’Inde et le Pakistan se disputent… Becky, qui est britannique et étudie la littérature et l’histoire de son pays, nous parle du colonialisme anglais en Inde, de comment les Anglais ont quitté la région en deux-temps-trois-mouvements en 1947, et du découpage territorial toujours débattu aujourd’hui… La soirée se termine sur un énorme épisode de pluie et un retour à Panvel en taxi (une voiture passe à toute vitesse dans une flaque juste à côté de nous et une énorme vague s’abat sur le côté droit du taxi, aspergeant la voiture d’eau jusqu’au toit). Il fait nuit noire, il pleut, on longe un pont sous lequel est installé un petit bidonville. On voit un bébé dans les bras de sa mère, une petite fille qui joue et un homme qui dort littéralement au bord de la 4 voies…

A gauche: Marine; au centre: Becky; à droite: peintures réalisées par Sarika représentant les différents chakras

La journée de jeudi se passe aussi chez Sarika avec qui l’on travaille sur les différents réseaux sociaux et la newsletter de l’association. On apprend ce soir que Sarika a reçu un message WhatsApp envoyé par une jeune fille avec qui nous avions parlé la veille dans la rue : la présidente de l’ONG nous félicite chaleureusement et semble très fière de nous ! Pour le déjeuner, on se fait livrer des pizzas et, surprise ! Les pizzas Dominos sont beaucoup moins grasses en Inde qu’en France. Marine et moi décidons de garder les quelques parts restantes : le soir-même, on les offre à trois petits garçons assis seuls et pieds-nus dans la rue, comme nous avions fait la veille avec notre reste de riz. L’immense sourire qu’ils nous rendent vaut largement le prix de toutes les pizzas du monde… Disons que la grande pauvreté est tellement présente ici qu’il serait absolument impossible pour nous de donner un billet à chacun... On décide alors de garder automatiquement nos restes et de toujours avoir un paquet de gâteaux sur nous.


Vers 20h, Marine et moi retrouvons Rahul à Seawoods dans un immense mall à l’américaine construit il y a quelques mois. Il nous présente Mariyan, un nouvel intern anglais de 21 ans qui fait partie du projet « Village Development » auquel nous participerons aussi et qui commence dans une semaine. Une fois de plus, je suis largement plus jeune que les autres interns que je rencontre et ils sont tous surpris d’apprendre que je fêterai mes 18 ans avec eux dans une dizaine de jours. Mariyan est très sympathique et dynamique, on lui parle de nos projets de voyages et de visites ce week-end dans le centre de Mumbai et dans quelques semaines dans le nord de l’Inde. Il est tout de suite très enthousiaste et désireux de se joindre à nous, ce qui est une bonne nouvelle pour Marine et moi qui avons du mal à motiver certaines interns à sortir de l’hostel… Le voyage dans le nord de l’Inde est déjà en cours de préparation : Marine rentre en France le 6 juillet, on voyage donc du 27 juin au 5 juillet. 5 villes en 8 jours, du Rajasthan au Pendjab en passant bien sûr par Dehli et Agra…

A gauche: Marine dans le train avec son Guide du Routard; à droite: trajet en rickshaw de nuit
5

Écrit le lundi 12 juin à Navi Mumbai

La journée de vendredi fut assez sympathique et reposante. On passe la matinée à travailler chez Sarika, on nous y sert un délicieux repas avec des chapatis, ces galettes fines et délicieuses dont on raffole car elles permettent d’atténuer le piquant des épices. Vers 15h30, Sarika nous libère et nous envoie au salon Athena où elle a pris rendez-vous pour nous : Becky voulait se faire couper les cheveux, Marine et moi l’accompagnons donc. Suivant les conseils de Sarika, on demande un "head massage", effectué avec des huiles traditionnelles pour nourrir les cheveux. On nous masse aussi le dos, les mains, le visage et les pieds à l’huile chaude, tout ça pour 350 roupies chacune, soit 4.8€… On enchaine avec un cours de danse, conseillé aussi par Sarika, à mi-chemin entre le Bollywood et la zumba. Becky et moi ne présentons clairement aucune aptitude particulière à la danse, contrairement à Marine qui pratique depuis des années (tricheuse !!). On passe toutes les trois un super moment. Pour une fois on arrive à faire une activité sympa sans être fixées par tous ceux qui nous entourent et sans être vues comme des touristes. Arrivées un peu trop tôt à l’école de danse, on assiste à la fin d’un cours de Bollywood pour enfants de 7 à 11 ans. Le niveau et leur implication sont assez impressionnants, il n’y a qu’un seul garçon dans le groupe et il se débrouille vraiment bien. Ici pas de chorégraphie différenciée, garçons et filles dansent de la même façon.


Après un petit trajet en rickshaw, on se rend au restaurant On the Rocks situé en haut d’un immeuble. On s’installe sur la terrasse et on est rejointes par 10 autres interns et membres de l’AIESEC Indiens. Je rencontre Lee de Shenzhen, Duru d’Ankara, Roberto de Mexico City, Caesar de Sao Paulo et Sara du Caire. On passe une excellente soirée dans ce restaurant un peu branché et haut de gamme mais qui ne nous coute pas grand-chose. Juste avant d’arriver au restaurant, j’ai assisté pour la première fois à une coupure de courant dans un secteur entier. Il est 20h30, il fait nuit noire et l’électricité ne fonctionne plus, y compris pour les éclairages publiques. Mais la vie continue, les commerçants allument la torche de leur téléphone portable et continuent à haranguer les clients potentiels. Tout le monde semble parfaitement habitué à cela.

Kebab cuit aux flammes pendant la coupure de courant

La journée de samedi fut tout aussi remplie mais surtout plus forte en émotion. Deux membres de l’AIESEC, Yash et Manas, ont organisé pour nous une visite de Dharavi. Dharavi est le plus grand bidonville d’Asie, il s’étend sur 223 hectares d’anciens marécages et abrite plus d’un million de personnes. La plupart des habitants de Dharavi sont venus des zones rurales de l’Inde pour chercher une vie meilleure et finissent dans ce slum surdimensionné. En tant que touristes étrangers et blancs, on ne visite que la partie extérieure du slum, la moins pauvre mais surtout la moins dangereuse. Il serait évidemment trop risqué pour nous de nous aventurer dans les ruelles centrales… Bien que nous restions donc dans la partie la plus riche du slum, ce que je vois autour de moi est absolument indescriptible et inimaginable pour un Européen ou un occidental qui n’a jamais vu cela de ses propres yeux. Même le plus grand auteur et le meilleur photographe ne seraient pas capables, en mots et en images, de donner une impression juste ce qu’est vraiment Dharavi. Il faut l’avoir vu pour l’imaginer, et encore on ne voit pas le pire.

En marchant dans ses rues et ses ruelles sombres, je suis prise d’envies de vomir et de pleurer. L’odeur est assez insoutenable pour moi, entre déchets en décomposition, gaz de pots d’échappement, multiples animaux installés au milieu de la rue (vaches, chèvres, chiens et chats), stands de nourriture où tout est frit dans une huile d’origine douteuse… Les larmes me montent aux yeux quand je vois ces enfants de 6 ans qui jouent dans la boue, cette mère très maigre qui fait la manche avec son bébé dans les bras, ces hommes qui travaillent inlassablement à teindre des tissus dans un minuscule hangar plongé dans l’obscurité (car bien sûr la lumière ne passe pas dans les ruelles…). Les quelques photos que j’ai prises viendront illustrer ces lignes, mais une fois de plus je pense qu’il faut voir Dharavi de ses propres yeux pour ressentir et imaginer ce que vivre ici peut représenter.

Le bidonville de Dharavi 

J’ai fait deux rencontres exceptionnelles durant les quelques heures passées à Dharavi. La première est une famille de 4, la mère, le père et les deux fils de 11 et 6 ans. Ils vivent dans une minuscule maison juste à côté de l’aire de jeux (qui pour des Français serait plutôt un terrain vague). Déjà, ils ont une maison, avec une télévision et une petite cuisine, des assiettes propres et des pots remplis d’épices. C’est déjà énorme pour Dharavi, cette famille fait partie des plus riches. Ce qui est surtout incroyable c’est la taille de la pièce dans laquelle la famille vit : je ne parierais pas sur plus de 3m2. Ici pas de lit, juste des nattes posées au sol pour dormir. L’espace est absolument minuscule. Mais cette famille a au moins un toit au-dessus de la tête. Ils nous accueillent chez eux avec un immense sourire, le père revêt une chemisette quand on veut prendre une photo avec lui. Les deux garçons jouent ensemble avec une petite balle en mauvais état. Je n’avais jamais vu deux frères (ou sœurs, ou frères et sœurs) se comporter ainsi l’un avec l’autre, vraiment jamais (surtout pas moi à cet âge) : les deux petits garçons se tiennent par la main, ils s’amusent tous les deux en jouant avec la balle chacun à leur tour, ils collent leurs fronts l’un contre l’autre puis se font un bisou sur la joue. On ressent l’immense amour et affection que ces deux frères ont l’un pour l’autre.

L’autre merveilleuse rencontre que je fais à Dharavi est un groupe d’enfants, des petits garçons. On est arrêtés au bord sur ce qui sert de trottoir, je suis un peu à l’écart du groupe car je préfère alors observer plutôt qu’écouter les commentaires des uns et des autres. 6 petits garçons d’environ 7 ans, qui jouaient à côté de nous, s’approchent et s’adressent à moi en Hindi. Je leur fais comprendre que je ne comprends pas. L’un d’eux s’avance alors, et me dit en anglais « Tu t’es bien lavé les dents, tu as de très belles dents ». Je le remercie, il me demande mon prénom, je lui retourne la question, il se présente puis nomme tous ses copains. Je lui dis que je viens de France et il me regarde avec de grands yeux ébahis, puis traduit pour ses amis, qui ont tous la même réaction. Le petit qui parle anglais commence alors à jouer avec une toupie, objet avec lequel beaucoup d’enfants s’amusent ici. Il la fait tourner dans sa main, puis me demande de lui tendre la mienne, et dépose la toupie toujours active dans le creux de ma main.

Ces deux rencontres ont en commun l’immense sourire que l’on m’envoie et qui me touche droit au cœur. On pourrait s’imaginer que, vu les conditions terribles dans lesquelles ils vivent, les habitants de Dharavi auraient des visages tristes et seraient vêtus de noir et gris. Mais loin de là. Mon but ici n’est pas du tout de partir dans un débat philosophique ou sociétal, il en revient à chacun d’interpréter tout cela comme il le juge bon et juste, sans oublier bien sûr qu’on ne pourra jamais avoir une pleine compréhension de ce qu’est un bidonville tant qu’on ne l’a pas vécu (ce qui n’est bien sûr pas mon cas) et encore moins tant qu’on ne l’a pas vu.

Quand on marche dans les rues de Dharavi, certains enfants mais aussi des hommes (et les quelques femmes que l’on croise dans les rues…) nous font des signes de la main et nous sourient. Cette « visite » me met en quelque sorte mal à l’aise dans le sens où j’ai l’impression d’être dans un zoo, avec Yash qui nous explique qu’ « ici se trouve le quartier des teinturiers, de l’autre côté celui des poissonniers» etc… Mais je me dis aussi que sans cet encadrement et ces allures de visite touristique, je n’aurais jamais pu voir cela et ainsi être menée aux nombreuses réflexions qui suivirent cette visite…

Photos prises depuis le pont qui passe au dessus de la partie de Dharavi que nous avons traversée

Pour se changer les idées, on décide d’enchaîner avec la visite du Chhatrapati Shivaji Maharaj Vastu Sangrahalaya, nom imprononçable et incompréhensible qui désigne en fait le musée du patrimoine de Bombay. On y retrouve des sculptures religieuses indiennes, une salle réservée au Tibet et au bouddhisme, une exposition sur le textile indien… Ce musée est absolument magnifique et incontournable à Mumbai, son architecture victorienne rappelle la présence coloniale britannique.

On finit la journée avec un passage obligé au Colaba Market, on dine sur la plage et nous admirons le coucher du soleil.

La journée de dimanche fut absolument géniale. Après avoir raté le train et galéré sous la pluie en taxi pendant 1h30, Marine et moi arrivons enfin au Gateway of India. On retrouve Mariyan et Becky et embarquons tous ensemble sur l’une de ces barcasses qui emmènent les visiteurs sur l’île d’Elephanta. On déjeune là-bas face à une vue magnifique, puis passons l’après-midi dans les grottes sculptées du VIème siècle, les Elephanta Caves, classées au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Dans les Caves

La plupart des fous rires de la journée sont basés sur la quantité incroyable d’Indiens qui viennent nous voir pour prendre des photos avec nous. Pendant une journée, j'ai l'impression d'être une célébrité, et c’est vraiment pas le top très sincèrement !

Tout au long de la journée, j'ai dû poser pour au moins 40 photos et selfies...

On termine cette magnifique journée devant le Gateway of India, puis on va boire quelques bières et diner dans un bar aux allures très européennes juste derrière l’hôtel de luxe Taj Mahal.

Devant le Gateway of India; en bas à droite, le bâtiment avec la coupole est l'hotel de luxe Taj Mahal 

En rentrant, j’ai eu une conversation de plus d’une heure et demie avec Aya qui fut absolument passionnante. Elle me parle de l’histoire de l’Egypte, des situations politique et sociale actuelles, de ses amis envoyés en prison, de la guerre contre Israël, de l’impact toujours présent de la colonisation, du futur qu’elle imagine et espère pour son pays… Une conversation bouleversante que j’espère ne jamais oublier.

La journée de lundi fut assez banale, entre travail pour Safe n' Happy Periods et meeting au centre commercial de Vashi pour préparer le départ au village dans quelques jours... Il nous arrive par contre quelque chose d'assez incroyable : quand on descend du train vers 21h30, j'entends un bruit très fort qui me surprend. Il s'est en fait mis à pleuvoir des torrents (c'est le début de la mousson...). On sort de la gare et essayons de prendre un rickshaw, mais on est déjà trempées donc personne ne nous laisse monter. Voyant que la pluie ne se calme pas, on se met à courir dans la rue (sachant qu'il y a 15mn de marche pour rentrer à l'hostel...). La pluie devient plus forte, je me jette alors sous le store métallique d'un magasin. Les commerçants réfugiés à l'intérieur m'accueillent gentiment et me donnent un sac plastique pour protéger l'ordinateur et le livre qui sont dans mon sac... Quand la pluie semble un petit peu se calmer, je me remets à courir dans la rue. La chaussée étant très irrégulière, d'énormes flaques d'eau se forment. Je marche en sandales dans l'eau qui m'arrive jusqu'aux chevilles... J'arrive finalement à l'hostel complètement trempée et exténuée, j'ai l'impression d'avoir littéralement pris une douche toute habillée! Morale de l'histoire: je vais acheter un parapluie.

Réfugiée pendant le déluge... 
6
6
Jalgaon

Waghali

"The villages constitute the soul of India" - Mahatma Gandhi

Écrit le mercredi 21 juin à Waghali

Nous sommes à Waghali (prononcer Vaagli) depuis le mercredi 14. Waghali est un village de 6 000 habitants, ce qui est plutôt petit pour l’Inde. La grande majorité d’entre eux sont fermiers et possèdent des terres autour du village sur lesquelles ils vivent parfois. Mugdha, membre de l’AIESEC Navi Mumbai, est née dans ce village, son oncle, sa tante, sa grand-mère et ses cousins y vivent encore tandis que son père travaille à Mumbai depuis une dizaine d’années. Son père et son oncle, tous deux très reconnus dans le village, ont fondé ici une école élémentaire privée en anglais (car le niveau de l’école publique est assez exécrable, le toit en ruine en étant la preuve visible). Marine, Mariyan et moi sommes donc venus dans ce village pour travailler à l’école.

Le train à couchettes pendant 7h: déjà une aventure...


Cérémonie traditionnelle d'accueil, et on passe dans le journal local!

Il faut avouer que l’école rencontre un problème de fond assez difficile à surmonter : les professeurs eux-mêmes parlent difficilement anglais. Ils sont tout à fait capables de comprendre, mais sont timides et n’osent pas parler par manque de vocabulaire et de maitrise de la grammaire. C’est notamment en cela que l’on apporte notre aide à l’école (et les prochains interns continueront cela après nous) : les enseignants n’ont pas d’autre choix que de parler anglais avec nous (mon niveau de marathi se limitant à "bonjour", "merci", "tu es fou", "baisse le prix", "grand-mère" et "eau"», ce qui n’est déjà pas mal).

Pourtant, dès le premier jour, je remarque ce qui est pour moi la plus grande force de l’école : les professeurs (environ six femmes et trois hommes) et l’administration (deux directeurs et une proviseure) font preuve d’une immense attention pour chaque élève et sont tous pleins de tendresse et d’affection pour ces petites bouilles d’anges. Ils sont très investis dans leur travail qu'ils considèrent comme une chance et un privilège, et semblent prêts à faire tous les efforts nécessaires pour le bien de l'école.

Parlons un peu des élèves : disons que ce qui saute d’abord aux yeux c’est que, dans la même classe d’enfants du même âge, certains semblent bien plus vieux que d’autres. Au niveau de l’enseignement, il est vrai que les niveaux sont assez hétérogènes, entre les timides, les têtes en l’air, les intellos, les petits turbulents et les nouveaux qui viennent de bien moins bonnes écoles... Mais tous les élèves sont absolument adorables, attentifs, souriants, ils se lèvent au son d’un « Good morning teacheeeer » général et marchent les mains dans le dos dès qu’ils sortent de la classe. Leur niveau d’anglais est tout de même assez bon (déjà meilleur que celui des petits Français du même âge), bien qu’ils aient du mal à comprendre nos accents non indiens. On donne des cours d'anglais, de maths, de géographie et culture générale, on organise des activités (danse, yoga, jardinage...)..

Sonwane English Medium School, Waghali

Le village de Waghali est en fait une grande maison du bonheur : les enfants se baladent en liberté d’une maison à l’autre, les rues sont squattées par les chèvres, les cochons, les chiens, les chats et bien-sûr les vaches. Chaque soir à 21h, les vieilles dames se rejoignent sur la petite place juste devant chez nous et chantent des chants religieux. Les fermiers se baladent en voiture tirée par deux vaches, côtoyant sur la route les tracteurs, camions, rickshaws, voitures et motos.

Pour mes 18 ans, pas de saut en parachute mais une incroyable balade en chariot tiré par les vaches (on a même traversé la rivière


Il faut avouer qu'ici on mange très très bien.. J'ai même appris à préparer une noix de coco à peine cueillie!!

L’oncle de Mugdha, qui est donc, avec son frère, le fondateur et directeur de l’école, est absolument adorable, sympathique et plein de valeurs et de bon-sens. Il comprend l’anglais mais ne s’exprime que par quelques mots, mais il fait toujours tout son possible en s’accompagnant de gestes pour que je comprenne ce qu’il essaye de me dire. Sa femme est adorable aussi, très douce, attentionnée et souriante. Ils ont deux filles de 9 ans et 8 mois.

Juste après notre arrivée, pendant notre première visite chez Uncle et sa femme, Mariyan et moi expliquions que l’un de nos rêves serait d’assister à un mariage indien traditionnel. Uncle nous explique que les mariages se déroulent sur 3 jours et rassemblent en général plus de 300 personnes. Il nous sort alors son album de photos de mariage. En posant des questions, on comprend que les mariages indiens sont pour la grande majorité des mariages arrangés. Seules les grandes villes connaissent depuis une trentaine d’années des mariages d’amour. Shivani, intern indienne qui est avec nous et qui vit à Mumbai, a des parents de 50 ans qui ont vécu un mariage arrangé, et c’est d’après elle la norme pour cette génération, même en ville. Malgré les tenues colorées, les parades, les folles farandoles et les parents aux mines réjouis, les albums de mariage sont toujours assombris par le visage fermé de la mariée.

Les femmes de Waghali sont peut-être les plus courageuses et fortes que j’ai rencontrées. Le deuxième jour, on rencontre une vingtaine de femmes du village, de 40 à 85 ans. Elles ont l’air très intriguées par notre présence, elles nous demandent plusieurs fois si nos parents sont au courant que nous sommes là, surtout quand je leur apprends que je n’ai pas encore 18 ans… Quand on leur demande ce qui est la chose la plus difficile à supporter dans leur vie quotidienne, elles répondent à l’unisson qu’elles doivent demander l’autorisation de leur mari en permanence : pour sortir, pour inscrire leurs enfants dans une nouvelle école, pour se faire couper les cheveux… On apprend aussi qu’en Inde les enfants portent 3 noms : leur prénom, celui de leur père et le nom de famille de leur père. En grandissant, les garçons ne gardent que leur prénom et leur nom de famille. En revanche, les filles gardent le prénom de leur père jusqu’à leur mariage : elles gardent alors leur prénom, accompagné du prénom de leur mari et du nom de famille de leur mari. Comme un signe d’appartenance à leur père puis à leur mari.

Les femmes du village sont organisées en 200 groupes de 10, chacun ayant une présidente et une vice-présidente. Ces groupes sont en fait des caisses communes de cotisation, les Bachet Gat (self-awareness group) : chaque femme, avec l’autorisation de son mari bien sûr, met chaque mois une petite somme dans la cagnotte (proportionnellement aux revenus du ménage). Le premier objectif de cette caisse des femmes est de servir d’assurance, notamment en cas d’accident du mari qui ne peut donc plus travailler et faire vivre la famille. Le second objectif m’a énormément surprise et émue (vous allez comprendre) : les fonds récoltés par ces cotisations servent à soutenir les femmes qui veulent ouvrir des petits commerces (créer des entreprises donc). Ce système est très répandu en Inde, il existe depuis une bonne cinquantaine d’années d’après l’une des présidentes, il est même soutenu par le gouvernement, qui a d’ailleurs organisé une formation de 5 jours à Pune (près de Mumbai) il y a quelques mois. Ce système correspond exactement à l’idée du micro-crédit. J’ai appris au début de l’année en micro-économie ce qu’était le micro-crédit, et j’étais depuis persuadée que c’était une invention « occidentale » récente… Quand les femmes nous ont expliqué tout cela, j’avais les larmes aux yeux et je me suis trouvée bien bête. J’étais totalement ébahie par la force que dégageaient ces femmes et leurs actions.

Il est vrai que, d’un point de vue français-européen-occidental-blanc qui est le mien que je le veuille ou non, la situation des femmes en Inde, et dans les villages particulièrement, est toujours assez déplorable, malgré des progrès immenses. Pourtant, l’une des choses les plus importantes que j’ai apprises ici est qu’il est impossible de comprendre quoi que ce soit et d’apporter un quelconque changement positif si on ne tente pas de laisser de côté sa culture et ses valeurs telles qu’apprises en France, aux USA, en Allemagne etc… Ce sujet me tient énormément à cœur et je serais ravie d’en parler plus en détail au téléphone ou à mon retour avec les intéressés, car je ne pense pas être capable d’organiser ici une liste d’arguments et d’exemples clairs (méthode Sciences Po oblige…).

Dimanche, on a passé une journée incroyable à Aurangabad, à 2h de Waghali. Après avoir escaladé plusieurs centaines de marches, on a pu observer la splendide vue du haut de Daulatabad Fort. On a ensuite visité les Ellora Caves, bien plus belles et impressionnantes que les Elephanta Caves.

Une fois de plus, il est complètement impossible de décrire toutes les découvertes, rencontres, surprises... Je prépare une vidéo de nos aventures au village, c'est pourquoi j'ai pris moins de photos cette semaine... Il y a encore tellement de choses à raconter et de sujets à aborder, tant de belles choses à partager, d'idées à défendre et de débats à mener...

Parade de mariage

PS : je tiens à me défendre contre la petite polémique du parapluie. Tous les indiens ont des parapluies malgré la force de la Mousson, de plus il n’y a pas énormément de vent donc la pluie tombe droite. Je ne suis pas complètement folle ne vous inquiétez pas !

7

Écrit le 30 juin dans le train entre Jaipur et Agra

Les expériences vécues à Waghali feront très certainement partie des plus marquantes de mon voyage.

J’y ai fêté mes 18 ans, et cet anniversaire restera sûrement le plus unique de ma vie. J’ai survécu à une intoxication alimentaire assez violente dont je ne me suis toujours pas complètement remise. J’ai appris deux chansons de Bollywood par cœur (en yaourt bien sûr). Et tellement d’autres choses…

Mais j’ai surtout fait des rencontres exceptionnelles et inoubliables : Uncle, sa femme et ses filles, grâce auxquels nous avions l’impression de faire partie de la famille ; Rahul, un instituteur absolument adorable qui parle assez peu anglais mais qui a fait tous les efforts possibles pour communiquer avec nous ; tous les élèves, mais notamment les trois filles du grade 7, qui m’ont d’ailleurs réclamée dans leur classe, et les fripouilles du grade 5 qui se battaient pour venir au tableau ; notre voisine, qui a organisé pour nous la venue d’une vendeuse de bijoux et nous a offert des bangles, ces bracelets en verre traditionnels que les femmes indiennes portent toutes ; Priyanka et Saana, deux institutrices dont le destin ne semblait pas vouloir les mener vers un tel métier (la première vivant dans la maison la plus pauvre que j’ai visitée depuis mon arrivée, la seconde voilée de bas en haut et mariée en deux semaines) ; des centaines de vaches, de cochons, de chiens, d’ânes et de chèvres, il faut avouer qu’ils sont sympas tout de même ; sans oublier bien sûr Marine et Mariyan, avec lesquels je forme un trio de choc, toujours prêts à rire mais aussi à réfléchir et à se poser des questions ; et puis tant d’autres visages, de sourires, de discussions… Je suis convaincue qu’on m’apporte tellement plus que je n’apporte moi-même…

La dernière matinée était très émouvante : toute l’école nous avait organisé un petit spectacle d’au-revoir, avec une chorégraphie réalisée par les élèves du grade 7, une chanson vibrante interprétée par un garçon d’une dizaine d’années, la fameuse danse de Cham Cham exécutée par la filIe de Uncle, très vite rejointe par Marine, et des témoignages de plusieurs professeurs, nous remerciant tout en démontrant leurs aptitudes certaines en anglais.

Ces 10 jours passés à Waghali sont tellement uniques et différents de tout ce que je connais qu’il est assez difficile pour moi de décrire l’ambiance, les décors, les gens, en particulier par écrit… Je n’ai pas pris beaucoup de photos mais j’ai beaucoup filmé : j’ai réalisé une petite vidéo qui compile les meilleurs moments, j’espère pouvoir en poster le lien dans ma prochaine étape mais il faut dire que la qualité de la Wi-Fi reste un obstacle…

Le trajet pour rentrer de Waghali fut assez chaotique : 10h pour parcourir 320km, en 5 moyens de transport… En Inde, rien ne se passe jamais comme prévu ! Tout ça à cause d’un arbre abattu au milieu des rails de train après de fortes pluies…

Dernier à jour à l'école


Le dernier soir, on essaye les saris achetés dans la semaine avec la femme de Uncle

De retour à Mumbai, Marine, Mariyan et moi passons une nuit dans un très bel hôtel dans le centre afin de se laver correctement et de passer une bonne nuit de sommeil. Je pense qu’on le méritait après les 10 jours au village et l’épisode de maladie absolument épuisant.

Avec Marine, on organise depuis maintenant plusieurs semaines un voyage fort chargé dans le nord de l’Inde: 5 villes dans 4 Etats en 8 jours.

Nous voilà donc parties le 27 juillet avec nos sacs sur le dos.

On commence par un vol Mumbai-Udaipur qui nous permet d’éviter les 15 heures de bus sur des routes bien dangereuses… Udaipur se trouve dans le Rajasthan, nous restons pendant les 2 jours dans la vieille ville historique. Udaipur est organisé autour du Lac Pichola, au centre duquel se trouvent deux bâtiments blancs absolument sublimes : le premier est devenu un hôtel de luxe (qui fait carrément rêver, il faut bien l’admettre), le second est un restaurant mais reste visitable comme un petit monument historique. Notre hôtel est une toute petite guest house avec 4 chambres située en haut d’une colline : on a une vue incroyable sur le City Palace. Pendant notre premier après-midi, on visite le Jagdish Temple, absolument magnifique et assez différent des temples que l’on a pu voir auparavant. Le soir, on assiste à un spectacle de danse et de marionnettes traditionnelles dans la Bagore Ki Haveli. Comme me l’avait expliqué Shivani (membre de l’AIESEC) au village, chaque région a ses propres danses : pendant le spectacle, une vieille femme danse incroyablement bien avec 8 jarres destinées à transporter l’eau posées sur sa tête ! Le deuxième jour, on visite le City Palace et on fait une balade en bateau sur le lac. La météo est avec nous, il fait beau mais pas trop chaud (enfin 33° tout de même !). Udaipur est une ville très jolie et romantique, Marine et moi avons toutes les deux adoré. Les boutiques regorgent de sacs, d’étoffes et de marionnettes de toutes les couleurs, on est absolument ébahies devant tant de beauté et de paillettes, mais on arrive à garder notre calme en se remémorant le sac, déjà lourd, à porter sur nos épaules pendant encore 7 jours !

On passe donc l’après-midi du 27 et la journée du 28 à Udaipur. Vers 19h le 28, on monte dans le train de nuit direction Jaipur pour 7h30. La nuit fut bien courte. On dort avec la tête sur nos gros sacs qu’on attache à la couchette et à nos poignets, j’ouvre les yeux dès que quelqu’un passe dans le couloir, on cache nos cheveux et nos petits sacs à dos sous la lourde couverture… Malgré le peu de sommeil, tout se passe très bien pour nous, on arrive même à descendre du train au bon arrêt alors qu’il n’y a vraiment aucune indication ! Le peu de confort et le stress étaient certains, mais on est vraiment contentes d’avoir tenté l’expérience.

On arrive à Jaipur sous la pluie. C’est la capitale du Rajasthan, on en attendait donc beaucoup, vu toutes les beautés d’Udaipur. Le premier jour, après avoir dormi de 7h à 10h à l’hôtel (la nuit dans le train nous avait vraiment achevées !), on part se balader dans Jaipur. On visite le City Palace, très beau mais moins impressionnant que celui d’Udaipur (en particulier car il n’y a pas de belle vue), et le Jantar Mantar, une sorte d’assortiment d’immenses instruments d’astrologie (avec notamment un cadran solaire de 27m de haut). On monte aussi en haut d’une tour pour admirer la vue, et on visite le Albert Hall Museum. Il faut bien admettre qu’on est assez déçues par ce premier jour à Jaipur car les rues ne sont vraiment pas agréables comparées à celles d’Udaipur, la ville est bien moins accueillante… Mais heureusement, pour le second jour, on passe la matinée au Fort d’Amber, à 30mn de Jaipur, qui lui est époustouflant et absolument magnifique. On visite aussi un temple dans lequel on rencontre deux « prêtres » qui vivent à l’intérieur même du temple et nous donnent quelques explications. Le rickshaw s'arrête pour que l'on puisse admirer le Water Palace depuis la rive. On passe devant le Hawa Mahal (le palais des vents) pendant l’après-midi, monument emblématique de Jaipur très beau mais beaucoup moins impressionnant que dans notre imagination.

Vers 18h, on monte dans un train pour Agra, la ville du Taj Mahal…

8

Écrit le jeudi 13 juillet à Kempty Falls

J’arrive donc à Agra avec Marine le vendredi 30 juin au soir. On est debout à 6h pour une raison que vous aurez sûrement devinée : le Taj Mahal, qui est en effet la principale attraction d’Agra. On est d’abord particulièrement surprises par la faible quantité de touristes étrangers. Il faut dire qu’ils ne courent pas les rues en cette période de début de Mousson. On est donc entourées de visiteurs indiens, qui prennent des centaines de selfies et viennent par dizaines nous demander de prendre des photos avec eux… Le Taj Mahal est absolument magnifique, impressionnant de par sa blancheur et sa symétrie. Arrivées bien avant la masse de visiteurs, on a la chance d’être en tête à tête avec le Taj. Le mausolée est entouré de 4 tours identiques, d’une grande porte, d’une mosquée et d’une église. De l’autre côté passe le fleuve Yamuna, qui prend d’ailleurs sa source non loin de là où je suis actuellement. Je pense que les photos suffiront à décrire notre joie et notre extase face à ce bâtiment qui fait rêver le monde entier.


Les autres monuments à visiter à Agra sont le Fort d’Agra et le Baby Taj, qui valent tous les deux le détour mais sont particulièrement intéressants pour la vue qu’ils offrent sur le Taj Mahal.

L’une des terrasses du Baby Taj donne directement sur la Yamuna. Tandis que l’on contemple le splendide paysage, 3 enfants pieds nus arrivent au bord du fleuve en courant, jettent leur vêtements et filent dans l’eau. Vous imaginez sans doute la couleur et la propreté apparente de la rivière… Voyant que nous avons nos téléphones à la main pour capturer la vue sur le Taj, les petits garçons commencent à nous faire des signes et à attirer notre attention pour que l’on prenne des photos d’eux. On s’exécute, cela semble leur faire tellement plaisir… Cette scène me rappelle exactement le film Slumdog Millionaire. La terrasse qui donne vue sur le Taj Mahal semble séparer le monde dans lequel nous vivons du leur, une barrière invisible seulement transcendée par leurs signes et nos appareils photo.

Le soir même, on quitte Agra pour New Delhi. Après avoir assisté à une bagarre entre une trentaine d’Indiens et d’Indiennes pour monter dans le train (littéralement ils se battaient…) et voyagé pendant environ 2h, on arrive enfin au cœur de la capitale indienne. On saute dans un taxi qui nous amène à notre auberge de jeunesse, tout près de Main Bazar Road.

La première journée à Delhi nous convainc complètement. De toutes les villes que j’ai pu visiter en Inde, Delhi est la seule qui me semble vivable, dans laquelle je me dis que je pourrais potentiellement habiter plusieurs mois ou années. On commence par se balader sur Main Bazar Road puis dans les rues circulaires de Connaught Place, autour du parc au milieu duquel flotte un immense drapeau indien. On prend ensuite dans un rickshaw qui nous amène à Humayun’s Tumb. D’après ce que j’ai retenu de la lecture du Guide du Routard, ce bâtiment, qui est aussi un mausolée, est antérieur au Taj Mahal et a été une source d’inspiration pour l’architecte de ce dernier. La structure est en effet très similaire, la principale différence étant la couleur (ainsi que la présence de 4 tours autour du Taj). Disons que, tout en étant très différents et de renommées incomparables, les deux tombeaux se valent vraiment.

Main Bazar Road et Connaught Place


Humayun's Tomb

Suivant les recommandations du Guide, on part ensuite se balader dans Nizam ud Din, un quartier musulman au centre duquel se trouve le tombeau de Hazrat Khawaja Nizamuddin Auliya, un grand saint du soufisme indien mort en 1325. L’expérience que l’on vit dans ce quartier est absolument unique mais surtout indescriptible. On est entourés de pèlerins qui viennent se recueillir autour de ce tombeau. Nous sommes les seuls touristes, les seuls autres « blancs » que l’on croise sont 5 hommes et femmes portant le t-shirt « Photographes du Monde ».

On finit notre journée au Lodi Garden, ce parc dans lequel les habitants de Delhi viennent pique-niquer, se balader, faire leur jogging ou pratiquer le yoga. La chance nous suit une fois de plus et on assiste à un magnifique spectacle de couleurs dans le ciel tandis que le soleil se couche.


Main Bazar Road de nuit a des allures de Time Square...

La seconde journée à Delhi est tout aussi géniale et étonnante. On commence tout de même par une regrettable altercation avec les « vendeurs de ticket d’entrée » de la Grande Mosquée (Jama Masjid). Comme nous avait prévenu le Guide, ils tentent de nous faire payer 300 roupies de billet d’entrée alors qu’il est bien précisé que les 300 roupies ne doivent être payées que si l’on souhaite prendre des photos. Sinon, l’entrée est gratuite. Voyant que nous sommes deux filles étrangères seules, ils tentent de nous convaincre de payer et deviennent presque agressifs, se mettant à nous crier dessus en hindi (puisqu’ils ne parlent bien sûr pas anglais, ce qui rend la conversation difficile…). Après avoir décidé de renoncer, on tombe par chance et à notre plus grande surprise sur César, intern brésilien qui est lui aussi à l’AISEC Navi Mumbai et que nous avions rencontré quelques semaines plus tôt. On part donc se balader tous les trois. On commence par le marché de Chandni Chowk, plein de mauvaises copies de Nike et Adidas, puis on arrive au Jain Digambara Temple. C’est un grand temple du jainisme, cette religion indienne minoritaire qui prône notamment l’égalité entre toutes les espèces vivantes et la protection de celles-ci. Les jains ont pour doctrine de protéger chaque vie humaine et animale et donc de ne jamais tuer ni hommes, ni femmes, ni animaux (lorsqu’ils prient, ils portent une sorte de feuille de papier blanche devant la bouche pour ne pas tuer d’insectes en parlant). Dans l’enceinte du temple se trouve le Bird’s Charitable Hospital, au sujet duquel je me suis souvenue avoir vu un documentaire il y a quelques années. Les habitants de Delhi y apportent tout simplement des oiseaux blessés afin qu’ils soient soignés.

Une famille de singes dans les rues et la Grande Mosquée vue de l'extérieur...


Le temple, le Bird's Hospital et un pigeon plâtré

On se rend ensuite au Gurdwara Sis Ganj. Le terme Gurdwara désigne les temples de la confession sikhe (le sikhisme). On est accueillis par un homme d’une trentaine d’années qui porte bien sûr le turban. Le sikhisme est une religion particulièrement intéressante, notamment parce que les pratiquants sont reconnaissables par des attributs physiques. Ils sont surtout réunis dans le Nord de l’Inde, mais sont aussi très présents parmi les communautés indiennes au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Ce monsieur nous fait donc visiter le Gurdwara, absolument magnifique et rempli de surprises. Chaque Gurdwara comprend notamment une cuisine et une cantine communautaires gratuites, tenues volontairement et qui tournent 24h/24. On a la chance de pouvoir y déguster un excellent repas, assis en tailleur parmi des sikhs mais aussi des dizaines d’hindous, de musulmans ou de croyants d’autres confessions. Dans les Gurdwaras, on ne fait aucune différence entre les pratiquants du sikhisme et ceux des autres religions, ni entre les femmes et les hommes.

Étant vraiment intéressée par l’étude des différentes religions et la découverte de confessions moins répandues, cette visite ainsi que celle du temple jain ont été passionnantes pour moi. De plus, au Gurdwara, on a la chance d’avoir un guide formidable auquel on peut poser toutes nos questions. Ces deux religions restent très mystérieuses pour moi, mais je sais qu’elles le sont encore plus pour quelqu’un qui n’a jamais visité l’Inde. Mon but ici n’est donc pas de faire un récapitulatif de tout ce que j’ai appris sur ces confessions qui m’étaient inconnues, mais surtout n’hésitez pas à me poser des questions si vous en avez, j’espère pouvoir y répondre avec ce que j’ai appris ici.

On finit la journée en se baladant dans les rues d’Old Delhi. Une fois de plus, je pense que les quelques photos suffiront pour décrire le décor et l’ambiance qui règne dans ces rues étonnantes.

Le soir même, on est dans l’avion pour Amritsar, avec la tête remplie de toutes les découvertes faites à Delhi.

Amritsar est la dernière étape de notre trip et restera je pense la plus marquante. Il y a deux choses incroyables à voir ici, dans deux styles complètement différents.

Le cœur d’Amritsar est le splendide Golden Temple, qui est en fait le plus haut lieu du sikhisme ! C’est ici que se trouve l’original du livre sacré des sikhs (une copie étant vénérée dans chaque Gurdwara). On arrive au Golden Temple vers 7h du matin pour éviter la foule et la chaleur, qu’on ne manque finalement pas. À Amritsar, il fait plus de 40 degrés et la température ressentie est d'environ 50 degrés... Les deux heures que l’on passe ce matin-là au Golden Temple sont à la fois émouvantes, surprenantes, marquantes et splendides. Je ne voudrais vraiment pas manquer un détail pour décrire cet endroit magique et spécial, je pense donc ne pas pouvoir mettre cela par écrit.

J’espère pouvoir parler de cette expérience avec les intéressés à mon retour, mais voici quelques photos en attendant. On retourne au Golden Temple vers 22h afin de l’admirer de nuit. Le spectacle est assez différent mais non moins exceptionnel.

La seconde attraction d’Amritsar se trouve en fait à 45mn en voiture, à Wagah. C’est là que se trouve l’unique poste-frontière terrestre avec le Pakistan. Chaque soir, pour la fermeture de la frontière, les supporters indiens et pakistanais se font face et assistent à une sorte de joute militaire assez étrange entre les douaniers des deux pays. Une expérience tout à fait surprenante et complètement inattendue qui laisse Marine très perplexe et me laisse dans l’incompréhension et le questionnement…

Lahore étant la deuxième plus grande ville du Pakistan...


Le lendemain, mercredi 5 juin, on est de retour à Mumbai. Le soir-même, Marine est dans son avion pour Paris. Elle part les larmes aux yeux, le cœur et la tête remplis de souvenirs inoubliables.

Je passe quelques jours à Mumbai où je rencontre Saurabh Gupta, fondateur de l’ONG Earth5R, pour laquelle Mariyan et moi partons le samedi 8 dans l’Uttarakhand, plus précisément dans la région indienne de l’Himalaya, juste à côté de la frontière tibétaine, entre le Cachemire et le Népal…

9

Ecrit le samedi 22 juillet à l’aéroport de Mumbai

J’ai donc passé mes deux dernières semaines en Inde dans l’Etat de l’Uttarakhand. Mariyan et moi atterrissons le samedi 8 juillet à Dehra Dun, la capitale. On est logés pour la nuit dans une sorte de maison d’hôtes. La demeure est magnifique, comme toutes les maisons du voisinage (on apprendra plus tard que ce sont pour la plupart des maisons de politiciens…). Le soir-même je rencontre Ishit et Ketul : ce sont les volontaires de Earth5R qui ont créé le projet Sustainable Himalayas auquel nous participons.


Le lendemain, nous voilà partis pour 11h de bus : on se rend à Kot Goan, un village perdu dans les montagnes, tellement perdu qu’il n’est pas sur Google Maps. Le trajet en bus fût, comment dire, sportif, mais je n’irai pas dans les détails pour éviter d’effrayer les plus sensibles (coucou maman !).


Le village compte environ 600 habitants. On y accède depuis un autre petit village (lui aussi hors des cartes) par un chemin non goudronné. Il est perché dans les montagnes, perdu dans les nuages, entouré de rizières et de champs de pommes. Ici, pas de réseau ni de Wi-Fi (« ça vient une fois par semaine, tôt le matin, avec le vent »…). On y boit l’eau d’une cascade sortie directement de la montagne. Les femmes travaillent presque toute la journée dans les champs, portant d’immenses paniers remplis de leurs récoltes sur le dos. Toutes les productions agricoles sont faites sans produits chimiques, on dirait biologiques. La cuisine se fait au feu de bois. Il n’y a pas d’éclairages publics dans les rues, ni de collecte des déchets. La plupart des adultes n’ont jamais vu de trains ou d’avions de leur vie, ou en ignorent même l’existence. La très grande majorité des récoltes sont consommées par les producteurs. Quand on part se balader, on est accompagné d’un homme qui porte un fusil de chasse au cas où l’on croiserait un léopard des neiges…


On est accueilli ici par Aarti, une petite dame d’une cinquantaine d’années qui vient de Delhi mais qui vit ici depuis 2 ans. Son mari est ingénieur naval. Ensemble ils ont créé ici une English medium school. 12 des élèves, venant de villages alentours, vivent juste à côté de chez elle, comme dans un mini internat. On est donc logés dans une petite cabane à côté de celle des enfants. Pour le coup, les conditions sont vraiment rudimentaires. La cabane est faite de tôle et de bois, elle n’est pas parfaitement isolée (des petites ouvertures laissent entrer la lumière du jour), ce qui n’est pas forcément idéal pour faire face au climat himalayen (je pense surtout aux enfants qui passent l’hiver ici). On dort sur des planches en bois, entourés par les araignées et les moustiques.

Le dortoir des 12 élèves 


L’objectif pendant ces 4 jours est de se renseigner sur le fonctionnement du village afin de comprendre comment Earth5R peut agir ici : le but du projet Sustainable Himalayas est notamment d’installer des systèmes de récupération des eaux de pluie, des éclairages publics solaires et d’éduquer les populations au sujet de l’impact de leurs comportements sur l’environnement qui les entoure (ni les adultes ni les enfants n’ont vraiment conscience qu’un sachet de chips jeté dans la nature prendra plusieurs centaines d’années à se dégrader…).


Dans les montagnes indiennes, ce sont les femmes qui travaillent dans les champs. Elles cultivent notamment du maïs, des pommes de terre et du riz pour nourrir leur famille. Elles cuisinent, s’occupent des enfants, gèrent le foyer. Les hommes sont commerçants, enseignants, ou se tournent les pouces en fumant le cannabis qui pousse naturellement ici.


Mariyan et moi décidons aussi de passer deux de nos après-midi à nous occuper des enfants qui vivent ici. On parle anglais avec eux, on leur apprend Twinkle Twinkle Little Star, on leur apprend à jouer à la bataille… Ils semblent tous tellement heureux qu’on s’occupe d’eux ! En Inde, les enfants sont très tôt livrés à eux même pendant que les parents vaquent à leurs occupations, et c’est bien sûr encore pire dans ce petit internat…


Après ces 4 jours à Kot Goan, on reprend le bus pour 9h afin de rejoindre la petite ville de Kempty Falls, qui s’avère être assez touristique (pour les Indiens bien sûr) car on y trouve une petite cascade qui coule dans une sorte de piscine. Depuis notre petit hôtel, la vue sur la vallée est splendide. Les singes se baladent en liberté, rentrant même parfois dans les restaurants. On part en « randonnée » chaque jour pour visiter les petits villages aux alentours. Là encore l’objectif pour nous est de recueillir le plus d’informations possibles sur chaque village. On organise aussi des petits ateliers dans les écoles et pour les groupes de femmes afin de leur montrer comment on peut réutiliser certains déchets du quotidien pour en faire des objets utiles (voire commercialisables dans un second temps). Dans un des villages, on a l’occasion de rejoindre les femmes dans les rizières et de travailler avec elles pendant la matinée : on arrache les plants de riz et leurs racines, qui seront ensuite triés puis repiqués dans un champ rempli d’eau.


Pour Mariyan et moi, le volontariat en Inde se termine le 18 juillet. On rentre en bus à Dehra Dun où l’on dit au revoir à Ishit et Kethul qui rentrent chez eux en train (près de 30 heures de voyage). L’Uttarakhand se situant juste à côté du Tibet, de nombreux réfugiés tibétains y ont trouvé asile. A Dehra Dun se trouve un grand quartier tibétain au centre duquel se tiennent de nombreux temples bouddhistes et d’immenses statues surprenantes et impressionnantes. On croise dans les rues des moines tout droit sortis de « Tintin au Tibet ».



Pour nos deux derniers jours dans l’Uttarakhand, Mariyan et moi décidons de visiter Rishikesh, à 1h30 de bus de Dehra Dun, dont on nous a dit beaucoup de bien. Rishikesh est une ville très touristique, encerclée des montagnes d’un côté et du Gange de l’autre. Apparemment c’est ici que le yoga aurait été créé. La plupart des visiteurs résident dans des ashrams, qui sont en quelque sorte des lieux d’ermitage, de prière et de repos. Les Beatles étaient venus ici en 1968 pour apprendre la méditation transcendantale, ce qui donna une certaine notoriété à la ville.


Rishikesh est le fief des touristes étrangers et des clichés en Inde. Certains ashrams sont dignes de « Eat, Pray, Love », tous les Blancs portent des dreadlocks, des pantalons à motif éléphants et des dizaines de tatouages (c’est ce qu’on appelle avec Mariyan les « I found myself in India »).


Ce qu’il y a de vraiment impressionnant ici ce sont les rituels pratiqués au bord du Gange, fleuve sacré chez les hindous. Malgré la force du courant et la saleté de l’eau (les marches qui mènent au fleuve sont jonchées de déchets…), les femmes, les hommes, les enfants et les vieillards s’y baignent pour en recevoir la bénédiction. Chaque soir, le coucher du soleil est accompagné par une cérémonie religieuse. Une cinquantaine de religieux, assis dans le temple au bord de l’eau chantent face au soleil qui disparait peu à peu. Ils sont tous vêtus de toges d’un orange chatoyant, la couleur de l’hindouisme.




Le vendredi 21, je dis au revoir à Mariyan à l’aéroport de Dehra Dun. Il part vers New Delhi et je rentre sur Mumbai.


Je passe donc ma dernière nuit à Panvel, où je rencontre une marocaine très drôle et sympathique qui est là depuis deux semaines.


Le lendemain, vers 22h30, je quitte officiellement le sol indien. A 2h du matin le dimanche 23 juillet, me voilà en route vers Paris après 7 semaines au pays de Gandhi.

10

Écrit le 29 août à Montpellier

J’ai donc passé 7 semaines en Inde, du 3 juin au 23 juillet, voyageant à travers 6 États et travaillant pour 3 projets différents, tout cela n’étant en fait pas vraiment prévu.

Pendant les 10 premiers jours j’étais logée à Panvel, quartier excentré de Navi Mumbai, et je travaillais pour Safe n’ Happy Periods avec Sarika Gupta, la fondatrice de l’ONG, et 4 autres volontaires (une française, une anglaise, une turque et une égyptienne). J’ai eu l'occasion de visiter Mumbai, découvrant des lieux très touristiques mais aussi les ruelles de Dharavi, sautant dans les wagons de train les plus bondés du monde et me baladant dans l’un des plus beaux musées de l’Inde.

J’ai eu l’immense chance de rencontrer Marine et Mariyan, une française et un anglais, juste après mon arrivée en Inde.

C’est avec eux que je me suis lancée dans la deuxième partie de mon aventure : passer deux semaines à Waghali, un petit village à 7 heures de train de Mumbai, pour y enseigner dans une English Medium School. Marine et moi donnions des cours d’anglais et de géographie à des enfants de 8 à 12 ans. Pendant les récréations, on avait l’occasion de discuter avec les élèves, qui tentaient tant bien que mal de communiquer avec nous en anglais, mais toujours avec le sourire ! On a aussi pu organiser des activités avec eux, et animer la Journée Internationale du Yoga à l’école.

Je suis rentrée à Mumbai enrichie de centaines de souvenirs, de milliers de sourires, d’un anniversaire inoubliable en mémoire, et avec un système immunitaire renforcée par une grosse intoxication alimentaire.

Ma 5ème semaine était dédiée au tourisme : Marine et moi avons sillonné le Nord de l’Inde, visitant Udaipur et Jaipur au Rajasthan, Agra et son célèbre Taj Mahal, la capitale New Delhi et enfin Amritsar dans le Pendjab, le clou du spectacle. Le tout en 8 jours !

A peine rentrée à Navi Mumbai, je suis repartie avec Mariyan pour participer au lancement du projet Sustainable Himalayas de l’ONG Earth5R, une association assez importante en Inde qui promeut le développement durable via 5 objectifs : Respecter, Réduire, Réutiliser, Recycler et Restaurer. Nous avons donc passé près de deux semaines dans l’Etat de l’Uttarakhand, dans la région indienne de l’Himalaya, entre un petit hameau perdu dans les montagnes et une sorte de village-étape touristique en haut d’une vallée. Avant de rentrer à Mumbai, Mariyan et moi sommes repassés par Dehra Dun, la capitale de l’Etat, pour visiter le Tibetan Camp, puis avons passé 2 jours à Rishikesh, une ville très touristique connue pour ses ashrams et traversée par le Gange.

Il me semble avoir appris autant pendant ces 2 mois en Inde que pendant les 18 années de ma vie. Ce voyage a été extrêmement enrichissant pour moi, et l’est tout autant depuis mon retour en France, car les souvenirs me viennent à tout instant et les discussions au sujet de mon expérience me permettent de me poser de nouvelles questions mais aussi de voir les choses sous de nouveaux angles.

Ce carnet de voyage m’a accompagnée tout au long de mon aventure, et dans ce dernier post je voudrais en quelque sorte dresser un bilan de ces deux mois en Inde. Il est évidemment impossible de lister tout ce qui m’a marquée, tout ce que j’ai appris ou toutes les réflexions que j’ai eues.

Mais voici, dans les grandes lignes, ce que j’ai tiré de cette expérience indienne, autant en terme de réflexions personnelles que de découvertes sur le pays en lui-même.

• • •

* Le pouvoir du sourire : cette simple contraction de quelques muscles est en fait une façon de communiquer s’avérant très pratique pour des individus qui ne parlent pas la même langue ! Un sourire est un moyen de rassurer, de montrer son ouverture, son hospitalité, une façon de dire qu’il n’y a pas de raison d’avoir peur de nous. Et le meilleur dans tout ça c’est que tout le monde peut sourire et que ça ne coûte rien !

• • •
La team Sustainable Himalayas: de gauche à droite, Ishit, Mariyan, moi et Ketul
• • •

* Un très grand manque de conscience environnementale liée à une absence de connaissances et de sensibilisation. Depuis l’école primaire, on m’a rabâché qu’il faut fermer le robinet pendant qu’on se lave les dents, qu’il faut faire bien attention à trier les déchets, à éteindre la lumière en sortant d’une pièce, puis au collège et au lycée c’était le tour du cours sur les 3 piliers du développement durable, et cætera et cætera… Mais finalement, dès le plus jeune âge, les petits Français intègrent des comportements et des principes qui leurs sembleront toujours évidents dans leur vie d’adulte. Et c’est justement cela qui manque aux Indiens : personne n’est choqué de voir une maman ouvrir la fenêtre de la voiture, devant ses enfants bien sûr, pour y jeter le bâtonnet et l’emballage de la glace qu’elle vient de finir. Les routes jonchées de déchets font partie de la vie quotidienne de (presque) tous les Indiens. Malheureusement, cohabiter avec des vaches et des chèvres, et avec la nature en général, ne veut pas dire qu’on la comprend et qu’on sait comment la respecter…

De plus, de façon plus pratique, certaines zones de l’Inde sont tellement isolées que, même s’il y avait des poubelles dans les maisons et les rues, qui viendrait chercher ces déchets pour les jeter dans un espace approprié ? C’est le cas de Kot Goan, qui est à plus de 2h de voiture d’un village à proprement parler…

Tout comme les principes d’un comportement respectueux de l’environnement, les mesures d’hygiène les plus basiques ne sont pas apprises et donc pas intériorisées par la plupart des Indiens. Ceux avec lesquels j’ai pu travailler (qui viennent donc de grandes villes et de milieux plutôt privilégiés) se rinçaient les mains après être allés aux toilettes sans utiliser de savon (alors qu’ils mangent avec les mains…), certains ne se sont pas douchés pendant 4 jours et ne se lavaient pas les dents le soir. Lorsque Marine et moi étions malades et au plus bas à Waghali, seul Mariyan a eu l’idée de nettoyer les toilettes que nous partagions dans la maison. L’une des Indiennes avec qui nous vivions était malade d’intoxication alimentaire comme nous mais continuait de manger du poulet en sauce…

A Kot Goan 

* Le modèle de société indien est bien différent de celui que l’on connait en Europe, ou du moins en France. Bien sûr il est critiquable et montre certaines limites, mais il est aussi très inspirant à mes yeux. En Inde, les liens familiaux sont particulièrement forts : dans la plupart des familles, plusieurs générations cohabitent dans un tout petit appartement ; les cousins s’appellent « brothers » et « sisters » car ils grandissent ensemble comme des frères et sœurs (certains nous expliquaient en effet le concept de « cousin-sister » ou « cousin-brother »). Les jeunes générations développent un immense respect pour les « anciens », qui est visible notamment quand les adultes ou enfants prennent la bénédiction des plus âgés en leur touchant les pieds puis en touchant leur propre front. De plus, l’organisation de la vie quotidienne est bien plus propice à la rencontre et au partage (j’ai toujours eu l’impression qu’en France tout est fait pour que l’on n’ait pas à parler avec des inconnus). On prend les repas assis par terre avec plusieurs plats placés au centre du cercle, chacun se sert et mange avec les mains (au restaurant, il est évident pour les serveurs que les plats commandés sont à partager ainsi, il n’y a pas toujours au menu de plat individuel pour une personne comme en France).

D’un autre côté, cette organisation de la société mène à une forte pression sociale, on se sent toujours jugé et, avant d’agir, on se demande ce qu’en penserait la grand-mère ou le voisin…

Avec la famille indienne qui s'est occupée de nous à Waghali (les deux "cousin-sisters" à droite)
• • •

* J’ai eu la chance de faire énormément de rencontres absolument exceptionnelles et surtout très variées : j’ai bien sûr fait la connaissance d’étudiants étrangers comme moi, venant des quatre coins de la planète (Angleterre, Egypte, Turquie, Pérou, Etats-Unis, Russie, Espagne, Italie, Maroc). J’ai aussi rencontré des Indiens, filles et garçons, qui dans leur vie quotidienne, via des travaux bénévoles ou des carrières professionnelles, tentent de faire évoluer leur pays avec en tête un idéal plus ou moins réalisable mais portés par l’espoir, le travail et la motivation. Enfin, j’ai eu l’immense chance de rencontrer énormément de « locaux », des enfants, des adultes, des personnes âgées, notamment dans les villages et grâce aux projets pour lesquels je travaillais. Je ne me souviens pas de tous les visages, mais plutôt de l’immense émotion transmise par chaque rencontre.

Avec les élèves de l'internat à Kot Goan 

* Les signes extérieurs de religions sont très acceptés en Inde, les différentes religions cohabitent pacifiquement (avec quelques accrochages bien sûr), bien qu’il y ait souvent des quartiers où se regroupent les musulmans, les chrétiens etc. La religion hindoue est à la base de la culture indienne, certaines traditions hindoues sont donc aussi pratiquées par des indiens d’autres religions ou athées (comme le port du bindi ou du tilak par exemple). Pendant mon voyage, j’ai pu découvrir des religions qui m’étaient inconnues comme le sikhisme et le jainisme, toutes deux passionnantes de par leurs origines, leurs valeurs et leurs pratiques rituelles.

Le Golden Temple d'Amritsar, plus haut lieu de la religion sikh 

* Une très grande importance donnée à Gandhi, leader des mouvements non-violents qui ont participé à l’indépendance de l’Inde. Le symbole de ses lunettes rondes est visible sur énormément de murs et est une façon pour l’Etat de rappeler à l’ordre les citoyens, notamment sur les questions d’écologie et de respect des biens publics et des autres.

Depuis 1996, on peut voir le visage de Gandhi sur tous les billets de banque, et les Indiens considèrent donc qu’il est irrespectueux envers ce Père spirituel de mal plier ou de froisser l’un de ces billets.

* Les règles de vie en société, de politesse, de « bon sens » sont bien différentes de celles de chez moi (cracher par terre est complètement normal, tout comme se battre et pousser tout le monde pour rentrer dans le train etc.). Le signe des deux mains jointes devant la poitrine, qui signifie « j’ai une place pour toi dans mon cœur » et qui est une immense marque de respect, tranche avec d’autres comportements de la vie quotidienne mais montre aussi l’ouverture et le côté très chaleureux de la culture indienne.

Avec les groupes de femmes à Waghali

* L’Inde est un pays extrêmement marquant en termes d’observation des inégalités : d’un côté, l’Inde semble bloquée dans le passé, être « encore au Moyen-Age » ; d’un autre côté, la mondialisation a apporté les codes occidentaux, la technologie, un certain développement économique etc… Les empires Tata (qui possède l’exploitation de Starbucks en Inde, le thé anglais Tetley, Jaguar, Land Rover etc.) et Reliance Industries sont visibles partout en Inde et font tous deux partie des entreprises les plus importantes au monde. La tour Antilia à Mumbai, qui appartient à la première fortune d’Inde Mukesh Ambani (PDG de Reliance Industries), compte 27 étages, 29 chambres, 3 piscines… Depuis Dharavi (le plus grand bidonville d’Asie), on voit les buildings modernes et riches, sièges de grandes entreprises ou habitations. Le Pendjab était visiblement plus riche que les autres Etats que j’ai pu visiter (les rues étaient bien plus propres, les gens habillés à l’occidental, beaucoup moins de mendiants etc.).

Dans le train à Mumbai, presque tout le monde a un téléphone ou un smartphone, mais certaines femmes portent des saris traditionnels quand d’autres sont en jeans et T-shirts, d’un arrêt à l’autre on passe du CBD au bidonville et à la campagne, comme si on changeait de pays à chaque arrêt de train. Il y a comme un gouffre entre le monde des Indiens riches, des expatriés internationaux et des touristes, et celui du reste des Indiens.

Dans un univers qui semble parallèle, les habitants de Kot Goan, village perdu dans l’Himalaya, n’ont jamais vu de train ni d’avion de leur vie. Les enfants de l’internat dans lequel nous résidions sont venus me voir pour me montrer leurs « petits » bobos : l’une avait le petit doigt complètement écorché, l’autre avait un énorme ongle incarné, ou encore une brûlure sur le bras ou, plus inquiétant, des plaies mal cicatrisées sur tout le corps… Bien sûr, la responsable de l’internat s’occupe d’eux comme elle le peut (bien que l’attention portée à chaque enfant ne soit pas toujours égale), mais cela est incomparable à la façon dont serait traité un Indien vivant dans une ville et allant chez le médecin (et encore plus incomparable à ceux qui ont accès aux cliniques privées hors de prix).

A gauche, l'entrée de Dharavi; à droite, la tour Antilia (grise au fond)
• • •

* La quantité d’épices dans la cuisine indienne n’est pas une légende ! Il existe en revanche une grande différence entre ce que j’ai mangé dans les villages, dans les restaurants pour touristes et la street food que j’ai (ou n’ai pas…) mangée. Le meilleur est d’ailleurs ce qui est cuisiné par les petites dames dans les villages !

Premier repas à Waghali
• • •

* Le pouvoir des couleurs sur le moral !!! En Inde, tout est coloré et décoré, des vêtements aux bus en passant par les murs des stations de train, les sacs, les temples… Mention spéciale à tous les magasins d’Udaipur où les yeux brillent sous l’éclat des mille paillettes, miroirs et couleurs.

Udaipur; à gauche: spectacle de danses traditionelles; à droite: magasin de sacs
• • •

* Globalement, les Indiens sont des gens extrêmement souriants, ayant l’air heureux, très accueillants et ouverts (malgré de petits incidents liés au fait d’être une touriste étrangère).

Dans les rizières près de Kempty Falls
• • •

* Des paysages et des monuments absolument époustouflants et finalement très variés : en tant que bonne petite Française, j’avais une vision très clichée de l’Inde et ne réalisais pas à quel point ce pays est vaste, ni à quel point la culture et les décors varient d’un Etat à l’autre. J’ai eu la chance de voyager bien plus que prévu dans le pays, mais j’ai vraiment envie d’y retourner pour découvrir tout ce qui m’est encore inconnu, en particulier le Sud qui est plus difficile à visiter pendant la Mousson.

A gauche: le centre de Jaipur; au centre: l'Himalaya; à droite: Connaught Place à New Delhi 
• • •

* Ce voyage a fait naitre en moi une très grande envie de découvrir l’Asie, et notamment les pays frontaliers de l’Inde (Népal, Bhoutan, Tibet, Myanmar) que j’ai pu toucher du doigt pendant la dernière partie de mon voyage dans l’Himalaya.

A gauche et au centre: Tibetan Camp de Dehra Dun; à droite: vu sur la route vers Kot Goan
• • •

* Une grande réflexion personnelle sur le rôle des organisations internationales et ONGs étrangères ou occidentales dans les pays sous-développés, en développement, ou connaissant des crises (guerres etc.)… J’ai pu me confronter à la réalité des ONGs locales, ayant parfois des méthodes et façons de faire qui paraissent incongrues aux Occidentaux comme moi mais qui finalement, dans certains cas, se révèlent adaptées à la réalité du pays.

Dans un village près de Kempty Falls
• • •

* Beaucoup de débats avec d’autres personnes (mais aussi avec moi-même !) sur les notions d’Orient et d’Occident, sur le poids de la colonisation, qui fait certes partie du passé mais se fait toujours aujourd’hui sous de nouvelles formes via la mondialisation (par exemple avec des traditions culturelles et religieuses remises en question par les valeurs occidentales : de quel droit ? qui peut affirmer détenir la vérité, les bonnes valeurs ?).

La gare Chhatrapati Shivaji Terminus à Mumbai, classée à l'UNESCO, construite en l'honneur de la reine Victoria en 1888
• • •

Pour résumer, ce voyage en Inde était bien différent de ce à quoi je m’attendais en terme d’expériences et de découvertes mais il s’est avéré bien plus varié et enrichissant que prévu (notamment via la possibilité que j’ai eue de visiter différentes régions du pays). J’ai appris énormément sur moi-même, sur la façon dont je me comporte face à l’inconnu, à l’inconfortable, à l’imprévu et aussi à mes peurs (coucou les araignées et les fous du volant). Je pense aussi avoir bien progressé en anglais (et en imitation de l’accent indien !) et avoir vraiment développé mes qualités de travail en groupe. J’ai pu en apprendre énormément sur l’Inde car j’ai eu la chance de me confronter à la réalité du pays et de ne pas avoir été enfermée dans une petite bulle (contrairement à beaucoup de touristes dans ce genre de pays je pense), et j’ai l’impression que certaines réflexions que j’ai pu avoir grâce à la découverte de l’Inde peuvent s’élargir et s’étendre à d’autres pays d’Asie, aux pays pauvres ou en développement (ou non-occidentaux peut-être ?).

J’avais choisi d’appeler ce carnet de voyage « L’Inde entre les lignes » car, lorsque je suis arrivée, j’espérais pouvoir découvrir le pays sous plusieurs angles, et pas uniquement sous celui de la touriste européenne venue voir les grandes villes et le Taj Mahal. Avec un mois de recul sur ce voyage, je pense que le titre est finalement justifié et représentatif de mon expérience : de Mumbai et Delhi aux villages des montagnes, du bidonville au logement universitaire, en passant par les lieux les plus touristiques et la campagne profonde, et logeant une nuit dans un grand hôtel mais le plus souvent chez l’habitant, je crois avoir eu un panorama assez large de ce qu’est l’Inde d’aujourd’hui, dans toute sa splendeur et dans ses recoins les plus sombres.

Cette expérience fait évidemment partie des plus enrichissantes de ma (courte) vie et je conseille vraiment à tous ceux qui auraient la chance de faire ce genre de voyage de sauter sur l’occasion sans hésiter, mais en étant bien préparés tout de même !

Marine et moi en sari à Waghali