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La Team MyAtlas

À propos

Ici pas de bons plans resto ou hôtel… Juste les "aventures" d'un type qui prend son sac à dos et voyage dès que possible avec ses joies, ses découvertes et surtout ses galères.
Embarquement immédiat pour des randos au milieu de différents écosystèmes, des villes coloniales et colorées , des paysages exceptionnels et des voyages en bus aussi inconfortables que mémorables.
Janvier 2017
45 jours
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En ce 8 Janvier, je suis de nouveau assis confortablement dans un avion les yeux rivés sur l’écran interactif de mon siège espérant que le temps passe moins vite. Dans la longue liste de films, je choisis « Zombieland 2 », une comédie horrifique plutôt sympa mais où ça décapite du zombie à la pelle. Une femme vient me voir en me demandant de mettre autre chose car son enfant est assis un siège derrière moi dans l’allée et peut donc voir l’écran. Le voyage commence bien… mais je m’exécute.

Le retour en France n'aura au final duré que le temps des fêtes, juste le temps de refaire mon certificat de fièvre jaune au cas où et de me racheter un appareil photo, en espérant que cette fois il rentre en un seul morceau avec moi à la fin du séjour. Une escale de quelques heures à New York est l’occasion de recevoir une remarque pour le moins douteuse de la douanière qui, après avoir vu la photo de mon passeport, me demande s’il y a quelques années j'étais obèse… Je ne sais pas comment je dois le pendre mais étant donné que c’est elle qui doit apposer le tampon me permettant de rejoindre mon deuxième vol, je me contente de sourire comme un niais. C’est la deuxième fois en très peu de temps que je me sens comme une victime soumise ! En me rendant mon passeport, elle rajoute " j'aurai besoin de votre solution miracle". Resourire niais de ma part.

J'atterris enfin au Costa Rica, plus précisément à Alajuela, ville à quelques kilomètres à l'Ouest de la capitale San José. Si je décide de rester ici c'est qu'elle est juste au pied du volcan Poas d’où il est possible d'atteindre le cratère et de profiter d'une vue assez incroyable sur ce dernier. Pour ça il faut réserver à l'avance un créneau horaire sur Internet et payer directement son entrée en ligne.

Sans voiture, il n'y a pas d'autre solution que de prendre l'unique bus qui part du terminal à 9h et nous laisse là-haut aux alentours de 10h. Etant donné que le volcan est très souvent pris dans la brume après 9h du matin, je me demande si les gens qui ont organisé le transport ont vraiment une grosse faculté de réflexion. Je vais quand même tenter et, qui sait, sur un malentendu ça pourrait peut-être passer.

Le lendemain en regardant en direction du sommet, les premiers nuages englobent déjà le haut de la montagne... En plus pour couronner le tout, le bus part avec 20 minutes de retard. Là ça ne sent vraiment pas bon… Comme j'ai déjà payé, je n'ai plus vraiment le choix. Le bus monte pendant près d'une heure sur le flanc du volcan jusqu'à atteindre un petit cabanon où ceux n'ayant pas encore leur ticket d'entrée peuvent l'acheter directement. La vue sur les immenses plaines du centre de pays se découvre petit à petit.

L'entrée coûte en ligne 15$ pour un étranger, 20 $ au cabanon, quand un Costaricien ne devra débourser que 2$ quoiqu’il arrive. Je n'ai rien contre le fait de devoir payer plus en tant que visiteur étranger dans un pays mais là c'est clairement abusé ! Et c'est comme ça dans tout le pays. Quand j'ai regardé pour les différentes activités et parcs où je pouvais aller, tous les tarifs étaient élevés mais la différence était parfois encore plus grande. Du coup je me suis souvenu d'un gars rencontré qui m'avait dit qu'il ne comprenait pas pourquoi tout le monde ne jurait que par le Costa Rica alors que le Nicaragua proposait le même type de paysages et de culture, mais il est vrai une faune un peu moins variée et facilement visible. Du coup, je zappe la découverte du pays et je vais filer directement au Nicaragua.

Ah oui c'est vrai que je devais parler du volcan ! J’ai un trou de mémoire subitement. Quel volcan ? Comme prévu je n'ai absolument rien vu tellement le brouillard était épais. Le bus nous a déposés sur un immense parking et il faut cinq minutes de marche pour arriver au centre des visiteurs pour se munir d'un casque de protection et marcher encore cinq minutes pour atteindre le bord du cratère. Les seules choses que j’ai pu voir sont les photos installées devant l’abri de protection pour montrer ce que l'on rate et les impacts laissés au sol par les diverses projections du volcan qui a des soubresauts assez régulièrement. L'odeur de soufre est forte et prend vite à la gorge et il est conseillé de ne pas rester plus de 20 minutes pour ne pas trop respirer de gaz toxique. Avant même les 20 minutes, rempli de dépit, j'ai tourné les talons pour revenir au parking.

Après une heure de descente, retour en ville et direction San José après un passage express chez Mcdo. Petite parenthèse, entre Alajuela et San José je crois qu’en dehors de Paris et de l’Amérique du Nord, je n’avais jamais vu autant de fast food au km². Je veux m'acheter un billet pour partir le plus tôt possible et en faisant le tour des différentes compagnies proposant le voyage jusqu'à Granada dans le sud du Nicaragua je prends un billet pour le lendemain matin à 6h. Il faut maintenant que je trouve un hôtel et le coin autour du terminal ne m'inspire vraiment pas confiance. Sentiment qui s'accentue lorsque je rentre dans un hôtel et que l'on me demande si je veux prendre une heure ou deux. Je rentre très naïvement dans un deuxième avant de me rendre compte que tous les hôtels de la rue sont en fait des hôtels de passe. Ok, direction le centre-ville. Je galère pas mal à en trouver un qui ne soit ni trop cher ni trop éloigné du terminal mais après deux heures de recherche je tombe enfin sur la pépite. Et par pépite j'entends un lit et de l'eau vaguement tiède.

Pendant cette recherche j'ai eu la chance de visiter à pied le centre de San José et il faut avouer qu'à part quelques églises et bâtiments, il n'y a rien à se mettre sous la dent et encore moins sous la rétine.

Le lendemain au moment de rejoindre le terminal à pied, le quartier s'éveille et les activités louches de la nuit commencent tout juste à s'évaporer. Ça n'a pas empêché quelques mecs dans un état second de venir à ma rencontre et à l'un deux de vomir à un mètre de mes pieds. Pour le coup j'ai eu de la chance parce que me taper 6h de bus avec ça sur les chaussures ça ne m'aurait que très moyennement amusé.

Le bus démarre et après quelques heures de route, la frontière se rapproche à grand pas. Ciao Costa Rica ! Ah en fait non… Un bruit sourd suivi d'une détonation se fait entendre et le bus ralentit jusqu'à s'immobiliser sur le bas-côté. On est en panne et la compagnie de bus au bout du fil annonce qu'il va falloir attendre au moins trois heures avant qu'un autre arrive sur place. C’est bien trop long pour un passager qui se retrousse les manches pour aller trifouiller dans le moteur et tenter de résoudre le problème. En moins d'un quart d'heure le bus redémarre et quelques kilomètres plus loin, se gare sur le parking d'un immense bâtiment. Ici on doit confier notre passeport et l’argent servant à payer la taxe d’entrée au second chauffeur. Ensuite, tous les passagers récupèrent leurs sacs pour traverser la frontière à pied, les déposent dans un scanner et finissent par rejoindre un autre parking.

Pour pouvoir partir, on attend de recevoir nos passeports tamponnés au milieu de vendeurs ambulants. J'avais laissé à la première page mon nouveau certificat de fièvre jaune que j'avais réussi à faire refaire à la hâte et à récupérer à peine deux jours avant mon décollage. Ce même certificat qui m'avait fait déchanter lors de l'embarquement à Panama City il y a à peine deux mois. Le sésame en poche, je remonte m'installer dans mon siège et découvre sur le bord de la route le panneau de bienvenue.

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Rapidement après la frontière la route longe la rive ouest du Lac Nicaragua. Avec ses plus de 8 000 km², c'est le plus grand lac d'Amérique Centrale et le troisième d'Amérique Latine. Au loin, les deux sommets qui forment l'île d'Ometepe pointent hors de l'eau mais restent peu visibles à cause de la légère brume qui plane au-dessus du lac. Rapidement, le bus arrive à Granada mais pas dans un terminal et me dépose en périphérie de la ville. Je dois rejoindre la Plaza de Armas pour trouver dans les alentours un endroit où poser mes affaires pour quelques jours. Pour y accéder, je parcours des rues entières toutes plus colorées les unes que les autres. C'est pour cette raison que Granada est souvent citée comme l'une des plus belles villes coloniales du continent et d'Amérique Centrale, même si Léon au nord du pays et Antigua au Guatemala aspirent elles aussi à ce titre.

Je trouve rapidement mon bonheur dans un petit hôtel sans prétention à deux rues seulement de l'immense place principale. Pour être heureux d'être ici, il faut accepter que la clim soit inexistante et remplacée par un ventilateur, que tout soit humide, que l'eau soit froide et que le soir quelques bestioles peu désirables fassent leur apparition. Mais sinon, c'est plutôt cool comme endroit avec la grande terrasse pleine de nombreux hamacs.

Avant que l'obscurité ne commence à tomber, je vais faire un premier tour en me perdant dans la ville. Comme lors de mon arrivée, les couleurs des maisons sont sublimées avec la lumière qui décline en ce milieu d'après-midi. En me perdant dans ce labyrinthe de ruelles colorées, je me promène dans des rues totalement désertes qui rejoignent les grandes artères piétonnes du centre historique. Des dizaines de restaurants ont installé des terrasses extérieures où de nombreux touristes s'attablent cocktails et autres bières à la main pour essayer de se rafraîchir dans cette atmosphère lourde typiquement centre américaine.

En remontant cette longue avenue piétonne qui permet de relier la plage à la Plaza de Armas, je suis rapidement repéré et rejoint par des démarcheurs proposant des excursions pour les agences qui fleurissent dans cette rue passante. Tous proposent la même chose : une demi-journée de navigation pour voir les petits îlots sur le lac, monter en haut du Mombacho, voir le lac de lave au fond du cratère du Masaya, la laguna de Apoyo ou encore aller sur l'île d'Ometepe. Depuis Granada il est facile de faire la plupart de ces activités soi-même ou en louant les services d'un "guide" directement sur place. J'essaye de me dépêtrer des rabatteurs mais ils sont la réincarnation humaine de sangsues... Une fois qu'ils s'accrochent, il faut forcer pour s'extraire de leurs ventouses !

Je remonte la rue pour enfin arriver sur la place où trône une église accolée à une tour d'où sortent les sons de cloches. Il est possible de monter tout en haut et de pouvoir profiter d'une vue à 360°, car c'est certainement l'un des plus hauts bâtiments de cette ville totalement plate sans quasiment aucun relief offrant un point de vue. Depuis le haut de la tour, la Plaza de Armas est facilement localisable car la cathédrale est tellement reconnaissable et visible même à des kilomètres à la ronde.

Cette dernière est à l'image de la ville : un peu hors du temps et ultra colorée. Son jaune vif peu commun pour un édifice de cette nature tranche littéralement avec les toits rouge brun qui l'entourent et les quelques palmiers qui arrivent à se frayer un chemin au milieu de cet enchevêtrement de briques. Le haut des coupoles peint en rouge foncé renforce le contraste et rend le lieu particulièrement unique. De l'autre côté, toujours dominant une multitude de toits, se dressent au loin le volcan Mombacho dont la forme très découpée de son sommet suggère une violente éruption passée. Pas de doute, même si Antigua est vraiment une très belle ville, je pense que Granada la surpasse. Peut-être que le fait qu'il y ait un peu moins de touristes américains joue aussi, car ils sont généralement plus au sud à San Juan.

En finissant de me balader dans les recoins du centre historique, je continue de découvrir des rues toujours plus colorées. Rouge, bleu, vert, violet… C'est un véritable arc-en-ciel urbain qui a élu domicile dans cette ville. La rue où se tient le marché, bien que nettement plus calme en cette fin d'après-midi, est l'endroit où la population locale se retrouve et constitue le vrai cœur de la ville et où il est évidemment possible d'acheter tout et n'importe quoi.

Une fois la nuit tombée, un ring est installé sur la place principale et est accolé à une grande scène. Granada accueille un tournoi international de boxe et tous les concurrents sont issus des pays d'Amérique centrale. Tous les âges et catégories sont représentés, aussi bien pour la boxe masculine que féminine. Evidemment il y a beaucoup de ferveur pour les athlètes nicaraguayens mais aussi beaucoup de fair-play quand ce sont les voisins qui montent sur le ring pour en découdre. Vues mes connaissances en boxe, difficile de dire si le niveau est bon mais c'est plutôt agréable à regarder et l'ambiance est digne d'une fête foraine. Entre les divers stands de fast food dégageant des odeurs de grillades dans l’air, les animations entre les combats sur la scène et les pistes de danses improvisées ici et là, c'est un air de vacances qui plane au-dessus de la place.

Plus tard dans le séjour, avec Thomas, un Français rencontré à l'hôtel, on décide d'aller vers la plage pour visiter les îlots. On a le choix entre prendre un tour directement auprès d'un propriétaire de barque et profiter de la vue sans faire d'efforts ou alors louer des kayaks et les atteindre à la force de nos bras. Va pour la deuxième option, même si les capitaines des barques essayent de nous en dissuader car comme on est en pleine saison du vent, des vagues peuvent se former à la surface de l'eau et rendre le pagayage assez difficile.

Il faut que l'on avance encore un peu plus loin sur la plage pour trouver un loueur et se rapprocher un peu plus des îlots. Une fois sur place, il est vrai que les vagues ont l’air assez imposantes mais ça ne semble pas non plus être si difficile que ça. Kayak sur l'épaule et double pagaie en main, on pose le tout dans l'eau avant de s'installer à l'intérieur. Je n'ai rien pris avec moi car le seul sac "étanche" à disposition cet après-midi était... troué. Je ne vais pas tenter le diable et risquer la vie de mon appareil photo pour quelques clichés.

Le départ est compliqué et l'on doit lutter pour avancer et fendre les vagues avec la fine proue de nos kayaks. A chaque vague rencontré, on se retrouve submergé de cette eau sombre et froide. Après une vingtaine de minutes d'efforts sans aucune pause, une accalmie se présente et la surface de l'eau devient plus calme. On peut enfin pagayer plus lentement et profiter davantage des paysages depuis le lac. On arrive rapidement sur un îlot où une forteresse a été bâtie au XVIIIème siècle pour protéger Granada des pirates. On débarque pour aller faire un tour et voir le fort San Pablo de plus prêt. Rénové, seuls quelques canons semblent d'époque. D'ici on aperçoit le Mombacho qui se découvre pour dominer la région.

Il y a plus de 350 petites îles qui se sont formées après une violente éruption du Mombacho qui a vu une partie de l'un de ses flancs pulvérisés. L'avalanche qui s'en suivi a dévalé la pente jusqu'à atterrir dans cet endroit peu profond du lac pour former cet archipel lacustre. On reprend nos kayaks pour s'enfoncer un peu plus dans ce dédalle de rochers émergés sur lesquels la végétation a repris ses droits et fait maintenant la loi.

Au fur et à mesure de notre avancée, on voit sur certaines îles de magnifiques maisons, parfois luxueuses appartenant à des gens aisés qui s'en servent comme maison de vacances. Parfois quand on pénètre un peu plus en profondeur dans la mangrove, les habitants des lieux sortent de leur timidité et apparaissent. Des échassiers, des tortues et des singes vaquent à leurs occupations alors que l'on ne fait que passer. Un peu plus loin, il y a la "Isla de los Monos", une île habitée uniquement par une colonie de singes. Mais elle est encore trop loin et il faut que l'on fasse demi-tour pour rendre les kayaks à l'heure. Après trois heures à pagayer, on aperçoit la plage d'où l'on était partis. Les vagues sont cette fois-ci nos alliées et c'est en utilisant la pagaie seulement pour se diriger que l'on pose le pied sur le sable, avant de reprendre la direction du centre historique. Repas le soir dans un restaurant français tenu par un auvergnat. Après seulement quatre jours, ça ne me manquait pas encore mais par contre c'est la joie pour Thomas qui lui est parti depuis plus de trois mois.

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Dès le lendemain de mon arrivée, je prends la direction du Mombacho dans le but d’atteindre son sommet juste à la force de mes jambes. Je dois prendre un bus qui part pour Rivas et demander au chauffeur de me laisser à l'intersection qui mène à l'entrée du parc. Pas facile de trouver le bus, aucun terminal n’est visible et comme je dois sembler un peu en galère, un homme délaisse sa brouette remplie de fruits pour venir m’aider. Le bus que je cherche part en réalité d’une petite ruelle non pavée à quelques rues d’ici. Pour le remercier je lui achète quelques fruits et pars en quête de la ruelle.

Lorsque le bus me dépose, c’est parti pour 2h30 de marche. De là il y a environ 7,5 kilomètres jusqu’au cratère nord pour un peu moins de 1 000 mètres de dénivelé. C’est une randonnée moyenne, juste ce qu'il me faut pour me mettre en jambe pour les semaines qui arrivent.

Dans un premier temps, je dois suivre la route jusqu'à arriver devant une barrière et payer pour entrer et continuer dans la réserve. Pour atteindre cet endroit il a déjà fallu marcher une bonne vingtaine de minutes et la route a commencé à monter doucement mais sûrement. Au moment de payer, j’ai le choix entre deux options : monter à pied pour 3$, en sachant que certains passages sont très abrupts, ou monter à l'arrière d'un camion en compagnie d'une douzaine de personnes pour 15$.

Ni une ni deux, j’échauffe les muscles de mes cuisses et me voilà avalant les premières pentes du Mombacho. Il est encore tôt mais qu'est-ce qu'il fait chaud, pas loin des 30 ° ! Je suis déjà complétement trempé après une petite demi-heure d’effort. Il me reste environ 4 km et devant moi se dresse un véritable mur. J’ai du mal à imaginer un camion monter un passage comme celui-ci.

Justement, derrière moi, le vrombissement d'un moteur se fait entendre. Il semble déjà peiner et commencer à puiser dans ses ressources. Le camion, avec à son bord une dizaine de personnes, me dépasse en me crachant un nuage noir au visage, qui m'arrache les bronches. Il vient de poser ses roues sur les premiers mètres alors que son moteur s'emballe. Le pot d'échappement laisse échapper continuellement cette fumée noire toxique alors que dans le même temps le moteur crache ses dernières forces pour hisser tout ce beau monde en haut. Malgré le bruit qui fait penser à l’agonie du moteur, il franchit ce passage et disparaît de mon champ de vision au détour d'un virage.

C'est à mon tour de m'attaquer à ce mur. La montée est brève mais extrêmement intense. Avec mon appli GPS je verrai après coup, que ce passage d'à peine 400 mètres, est en moyenne à 42%. Le positif de la chose c'est qu'après m’en être débarrassé, j'ai l'impression de voler lorsque l'inclinaison diminue. Je continue à marcher pendant une bonne heure avant d'apercevoir une silhouette métallique sortir vaguement de la brume.

Quoi ? Encore de la brume ? On pourrait se dire que je n'ai vraiment pas de chance… Sauf que cette fois, j'étais prévenu. Le volcan est complétement végétalisé et fait parti d’une réserve naturelle au microclimat très humide protégeant l’une des seules forêts nuageuses du pays voire d’Amérique Centrale.

Avec l'humidité qui règne ici, l'écosystème est si particulier que beaucoup d’espèces, aussi bien la faune que la flore, sont endémiques et ne se retrouveront nulle part ailleurs. Baignée dans un brouillard et une humidité presque permanente, la végétation est complétement trempée et s'entremêle. Les mousses et les fougères s'en donnent à cœur joie pour se développer et envahir le moindre petit espace disponible.

Je me suis pas mal plaint de la chaleur pendant la montée mais maintenant il fait bien plus frais. Je suis le sentier qui fait le tour du cratère, ponctué de plusieurs points de vue aménagés offrant un panorama sur ce dernier, mais avec cette brume si épaisse, il m’est impossible de distinguer quoique ce soit. Je marche parfois en slalomant entre les arbres qui empiètent sur le chemin. Certains passages comprenant des marches en bois sont rendus super glissants avec l’humidité. J’ai l’impression d’être comme sur une patinoire. De temps en temps, la brume se dissipe et 1 400 mètres plus bas, le lac Nicaragua. Les isletas apparaissent aussi et ressemblent à de centaines de petits points sombres proches de la rive.

De retour au point de départ, toute la brume disparaît, comme par magie, en un claquement de doigt. Je me dépêche d’aller au belvédère le plus proche pour enfin espérer voir le cratère. Il est impressionnant même s’il est difficile de se rendre vraiment compte de sa profondeur car, entièrement tapissé de végétation, la vue est un peu obstruée. Quand on sait que c’est seulement l’un des cinq cratères et surtout l’un des plus petits, c’est plutôt bluffant.

Il existe deux autres sentiers que l’on peut découvrir mais être accompagné d’un guide est obligatoire. Vu la brume présente, j’hésite à faire le sentier d’El Tigrillo. Si c’est pour marcher dans une forêt sans ne rien pouvoir voir, j’ai peur de le regretter. Justement, un groupe d’Américains négocie avec un guide et il manque une personne pour que le coût soit vraiment bas. Au final j’accepte et on s’enfonce dans les entrailles de cette forêt pour les deux prochaines heures. Le brouillard, couplé au fait que nous sommes seuls, donne des allures mystiques à cet endroit. On avance doucement sur ce sentier boueux et glissant suivant les explications du guide.

On trouve ici plus de 750 fleurs différentes, plus de 60 mammifères et 28 espèces de reptiles même s’il est presque sûr que le compte n’est pas encore bon. A chaque arrêt, les explications du guide sont toujours suivies d’un « amazing » de la part des ricains. Difficile à comprendre étant donné que le guide parle en espagnol et qu’aucun des trois ne pige un seul mot de la langue de Cervantes…

Il faut faire attention aux plantes que l’on peut toucher car certaines sont urticantes alors que d’autres sont carrément venimeuses. La réserve est aussi connue pour abriter un nombre impressionnant de champignons hallucinogènes. Avis aux amateurs ! Mais attention, qui dit réserve dit zone protégée, donc il faut aussi se préparer à halluciner sur l’amende plutôt salée qui pourrait tomber.

A plusieurs reprises, le guide nous montre du doigt des singes hurleurs, des coatis et des paresseux. Avec la distance et la faible visibilité, je réussis seulement à distinguer des formes sombres bougeant et passant de branche en branche.

Autant la montée avait des passages vraiment galères, autant la descente est un vrai plaisir. Sur le chemin, je croise une multitude de papillons différents qui, même s’ils ne sont pas de toutes les couleurs, impressionnent par leur taille. Des cris stridents viennent de la cime des arbres. En levant la tête, leurs auteurs apparaissent tout de noir vêtu à l’exception des quelques plumes jaunes de leur queue. Sur les branches qu’ils occupent, de gros cocons fait de feuilles, branches et brindilles, contenant leurs œufs et leur progéniture pendent dans le vide.

Je continue la descente jusqu’à rejoindre enfin l’intersection. J’ai plus de 20 km de marche dans les jambes et j’ai vraiment en tête de retourner à l’hôtel pour buller tranquillement à l’ombre dans un hamac. L’alternative serait de prendre le prochain bus qui déboule et aller jusqu’à Catarina, un petit village sur les hauteurs de la Laguna de Apoyo. Je ne suis qu’à quelques kilomètres de ce dernier, et ce serait dommage de ne pas en profiter. Tant pis, les hamacs attendront ! Le bus arrive et j'embarque en un éclair. Main droite sur l'échelle et à peine un pied à l'intérieur que déjà le bus repart dans un énorme nuage noir.

A Catarina, c'est la fête au village. Il y a de la musique et des stands où les artisans viennent exposer et vendre leurs créations. C'est la vieille église de couleur orange âgée de plus de 150 ans qui nous accueille perchée sur une petite butte à l'entrée d'un chemin qui mène droit à un mirador. Des gradins ont été aménagés et, en ce début de week-end, tous sont presque entièrement occupés. D'ici la vue sur la laguna est déjà bien impressionnante même si elle n'apparaît pas encore entièrement. Bien plus loin, le Mombacho toujours coiffé de nuages, apparaît lui aussi. Il faut payer 2$ pour pouvoir emprunter et suivre un court sentier qui permet de rejoindre une série de miradors. Lorsque le soleil arrive à percer la couche nuageuse, la couleur de la laguna change instantanément. L'eau vire d’un bleu-gris au bleu perçant, en embellissant au passage le paysage autour. Les parois de l'impressionnante caldeira sont elles aussi végétalisées et seules les plages aménagées sur le tour du lac laissent entrevoir une présence humaine dans ces immenses forêts.

La laguna de Apoyo est d'origine volcanique. Ce n'est pas un cratère comme ceux présents aux sommets de nombreux volcans mais une caldeira. Ce large cratère d'effondrement à fond plat et aux parois abruptes s'est formé il y a 23 000 ans lorsque le volcan de Apoyo est entré en éruption. Après avoir complétement vidé sa chambre magmatique, et ne pouvant plus supporter son propre poids, l’édifice en entier s’est effondré pour former le paysage actuel. Cette éruption majeure libéra plus de 30 km3 de produits volcaniques, recouvrant et plongeant toute la région dans l'obscurité.

En suivant le sentier aménagé dans cette petite forêt partiellement déboisée à certains endroits, j’ai l’impression d’être surveillé de près. Des dizaines de singes, bien cachés à plusieurs mètres de hauteur, peuplent les lieux et suivent les visiteurs. Certains, certainement accablés par la chaleur, se sont trouvés un endroit bien confortable au creux d'un arbre ou entre deux branches pour fermer les yeux et se laisser aller à une activité essentielle : la sieste. Même quand des mômes se mettront à brailler juste au pied de l'arbre pour tenter de le faire bouger, il restera imperturbable et, toujours en parfait équilibre à 5 mètres du sol, qu’il mènera sa sieste à son terme.

L'activité volcanique, toujours présente dans les profondeurs de la Terre, réchauffe les eaux calmes de la lagune où il est possible de se baigner dans une eau entre 26 et 30° par endroit. Malheureusement, les plages ont été privatisées par les hôtels et il est impossible de rejoindre un endroit isolé juste pour se poser au bord de l'eau sans payer un droit d'entrée ou de passage. Je n’ai aucune envie de payer les 6$ demandés juste pour me poser une demi-heure les pieds dans l'eau. Venir tôt le matin semble être plus intéressant, car en payant il sera possible de profiter toute la journée de l'endroit. Evidemment, j'apprends ça une fois tout en bas de la descente et je dois tout de suite me retaper la montée pour sauter de nouveau dans un bus direction Granada.

En cette fin d'après-midi, plus aucun bus pour ma destination ne passe. J’arrête un tuk-tuk pour qu'il me dépose à l'intersection du Mombacho. J'attends en espérant qu’à cette heure-ci, un bus venant de Rivas fasse encore le voyage. Comme on dit, patience est mère de vertu, et après une heure d'attente le bus point enfin le bout de son parechoc.

Le clou du spectacle dans la région, et aussi l’activité touristique numéro 1 de tout le Nicaragua, consiste à monter de nuit pour voir le lac de lave au fond du cratère du volcan Masaya. Sans véhicule, il est impossible de monter jusqu'au parking aménagé et pour m’y rendre, je dois impérativement passer par une agence. Le départ se fait depuis la place de Granada et je partage le mini van avec 6 autres personnes venant tous du même hôtel. Ce sont des Digital Nomad qui parcourent le monde tout en travaillant. En tendant l’oreille, j’apprends que la plupart ne sont pas convaincus par le Nicaragua car… le Wifi n'est pas ouf. No comment.

On arrive en bas du volcan où un gars monte dans le van pour nous passer un bracelet au poignet et après c'est l'attente. Pas plus de 15 véhicules ne sont autorisés à monter en même temps et doivent rester là-haut grand maximum un quart d'heure par mesure de sécurité. On devrait normalement pouvoir monter avec la seconde vague, mais deux voitures remontent toute la file et se rabattent devant nous et peuvent passer, nous bloquant encore pour les vingt prochaines minutes. Ah les enfoirés ! En négociant le chauffeur obtient l'autorisation de s'arrêter au centre des visiteurs. Apparemment c'est une étape optionnelle et on sera les seuls à l’intérieur. On a la chance d'être accueilli par un géologue / volcanologue qui va nous expliquer les spécificités de cet endroit. Malheureusement, le musée est quand même assez grand et on a que 10 minutes pour en faire le tour avant de remonter dans la voiture et monter jusqu'au parking au niveau du cratère.

Dès que l'on sort, la "Boca del Infierno" se dresse maintenant devant nous. La nuit est maintenant complétement tombée mais les lueurs rougeâtres de la lave sont visibles et la lumière dégagée par le volcan éclaire tous les reliefs autour de nous. Je m’approche pas à pas du rebord tout en remontant mon tour de cou pour protéger un tant soit peu mes voies respiratoires des gaz irritants.

Une fois au bord du cratère, d’où s’échappe une fumée teintée de rouge, le spectacle est grandiose. Même si cela n'a rien à voir avec les images vendues par les agences pour appâter les touristes, la vue reste incroyable alors ne boudons pas notre plaisir. Encore une fois, pour des raisons de sécurité, il n’est pas possible de faire le tour du cratère à pied ni de s’approcher trop du bord.

C'est la première fois que je vois du magma de mes propres yeux. Je me souviens alors d'un prof de Géologie en Master qui nous avait dit, en prenant entre autres le Masaya comme illustration, que si un jour on allait là-bas de vraiment en profiter car des lacs de lave visibles sont très rares dans le monde. Il en existe seulement 8 et la plupart sont temporaires. J’ai un sentiment particulier en ce moment car je me sens en même temps comme privilégié alors qu'en réalité je suis entouré de 40 autres personnes.

La lave qui bouillonne quelques centaines de mètres plus bas est le seul bruit qui arrive à mes oreilles. Tout le monde reste très calme, sans dire un mot et les yeux rivés sur ce liquide en fusion qui danse au fond de son trou. Même si une seule petite partie du lac est réellement visible depuis nos positions, notre regard est en contact direct avec les entrailles de la Terre. Pour le voir mieux et en entier, il faudrait monter sur le rebord supérieur mais le chemin est interdit d'accès…

Malheureusement, vue la qualité de mon matériel, les photos ne rendent pas vraiment hommage à ce lieu. Sur mes clichés, le lac de lave ressemble plutôt à la lueur d'un lampadaire pris avec un téléphone portable. Tant pis pour les photos et de toute façon j'ai prévu de revenir le lendemain pour le voir de jour et faire les quelques sentiers autorisés aux alentours.

J'étais quand même au courant de l'existence de ce lieu ô combien dingue, bien avant de mettre un pied au Nicaragua. Surnommé le pays des volcans et des lacs, vu les derniers jours passés, je peux affirmer que ce surnom n’est pas usurpé ! C'est notamment les vidéos de National Geographic montrant des volcanologues descendant en rappel sur une plateforme en contrebas pour tourner des images aussi incroyables que terrifiantes qui m’ont le plus marqué. Quelques mois après ma visite, le funambule Nik Walllenda a tenté et réussi la traversée du cratère sur un fil au-dessus de la lave et avec une chaleur plutôt extrême. Désolé pour les métaphores anatomiquement en dessous de la ceinture mais… même si le gars a clairement un souci, il a tellement dû avoir chaud aux fesses, qu’il faut reconnaître qu’il a vraiment des cojones !

Le lendemain, comme prévu, je reviens sur le site et m'arrête de nouveau au musée pour en profiter un peu plus avant de regagner le parking plus haut. Le géologue d'hier est encore là et j'en profite pour lui poser des questions. En plus de me donner des informations bien plus précises qu'hier soir, il me parle aussi de ses ressentis et une phrase me marque plus que les autres "Quand on descend en bas pour effectuer des relevés et changer des appareils c'est un autre monde. La plupart des gens ont peur de la lave mais c'est vraiment ça qui te fait sentir vivant". Tu m'étonnes…

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, de jour, le cratère est bien plus impressionnant. Les gaz qui s'en échappent troublent un peu la vue mais le trou béant est quand même bien visible. Impossible cette fois de distinguer le lac de lave, mais la morphologie du cratère apparaît. Une série de plateformes naturelles sont présentes et tout au fond le lac de 70 mètres de diamètre bouillonne à 250 mètres sous nos pieds.

Aussi étonnant que ça puisse paraître, des animaux ont fait de cet endroit inhospitalier leur lieu de vie. C'est le cas de plusieurs de dizaines de petites perruches vertes qui ont élu domicile dans les parois rocheuses et déchiquetées du cratère. En s'adaptant à la toxicité des gaz émis, elles bénéficient d'un énorme avantage car elles peuvent aller à des endroits inatteignables pour leurs prédateurs et peuvent donc se cacher facilement la journée. Sur les hauteurs, des rapaces et des vautours patrouillent en surveillant du coin de l'œil s'il n'y a pas moyen de se mettre quelque chose sous le bec.

Le Masaya est constitué de plusieurs ensembles volcaniques embriqués les uns dans les autres. Tous les cratères sont contenus dans une gigantesque caldeira de 20 km sur 6, appelée sobrement « Caldeira de Masaya ». Lorsque l'on monte jusqu'au parking, on se trouve en réalité face à cinq cratères qui appartiennent à deux volcans jumeaux : le Nindiri et le Masaya. Ces derniers vont former le complexe volcanique du Masaya. C'est un peu confus tout ça mais pas de panique, le meilleur arrive !

Le cratère actif, appelé Santiago, et par lequel on désigne communément l'ensemble du complexe n'appartient pas au volcan Masaya mais au Nindiri. Le Masaya est composé de deux cratères, le San Juan et le San Fernando, situés immédiatement à l'est du cratère actif. Ce dernier, avec les deux autres cratères (le Nindiri et le San Pedro) appartient au Nindiri. Toujours là ? C'est bon le plus dur est passé !

Au fil de son histoire, ce complexe a connu plusieurs épisodes éruptifs de différents types. Actuellement l'activité est de type hawaïen et est caractérisée par une lave extrêmement fluide permettant notamment la formation du lac de lave. Auparavant le complexe s'est parfois comporté comme un volcan de type strombolien (alternance de coulées de lave et de dépôts volcaniques) ou il y a bien longtemps comme un volcan plinien avec l’émission de nombreuses cendres et d'une immense colonne au-dessus du cratère ; une éruption similaire à celle du Vésuve.

Durant l'époque précolombienne, les indigènes qui habitaient la région vénéraient le volcan tout en procédant à des sacrifices humains pour calmer la colère de leurs dieux. Horrifiés, les conquistadors étaient alors persuadés que le Masaya était la Porte des enfers et avait une aura maléfique. Pour exorciser le Démon, ils firent ériger une immense croix en hauteur sur le bord du cratère. Elle est toujours en place même si maintenant, le chemin pour l'atteindre s'est partiellement effondré.

Les Espagnols, étant également convaincus que la lave était en réalité de l'or, tentèrent de descendre et d'en récupérer le maximum pour faire facilement et rapidement fortune. Bien évidemment, avec la chaleur importante, les tentatives furent vaines et ils renoncèrent à leur entreprise.

Durant l'époque précolombienne, les indigènes habitant la région vénéraient le volcan et procédaient à des sacrifices humains pour calmer la colère des dieux. Horrifiés, les conquistadors étaient alors persuadés que le Masaya était la Porte des enfers et avait une portée maléfique. Pour exorciser le Démon, ils firent ériger une immense croix en hauteur sur le bord du cratère. Elle est toujours en place même si maintenant, le chemin pour l'atteindre s'est partiellement effondré.

Les espagnols, étant également convaincus que la lave était en réalité de l'or, tentèrent de descendre et d'en récupérer le maximum pour faire facilement et rapidement fortune. Bien évidemment, avec la chaleur importante, les tentatives furent des échecs cuisants et ils renoncèrent à leur entreprise.

Depuis le parking, des chemins partent vers l'est et vers les cratère du "vrai Masaya". Une petite montée sur un sentier balisée permet de prendre de la hauteur et d'avoir une vue panoramique sur les différents cratères. Les deux constituants le Masaya ont des diamètres d'environ 300 mètres et s'embriquent l'un dans l'autre. Comme il n'y a pas eu d'activité depuis longtemps, la nature à repris ses droits et la végétation a partiellement recolonisé le fond et les flancs. Au loin, une immense nuage de fummée s'élève au dessus du Santiago cachant la petite camionnette et cabane sur la gauche. Le volcan étant considéré comme dangereux et parfois instable, il est monitoré et surveillé en permanence par une équipe internationale. Cette même équipe qui, munie de masques à gaz, descend régulièrement sur la première plateforme grâce à une tyrolienne.

Depuis le parking, des chemins partent vers l'est et vers les cratères du "vrai Masaya". Une petite montée sur un sentier balisé permet de prendre de la hauteur et d'avoir une vue panoramique sur les différents cratères. Les deux qui constituent le Masaya ont des diamètres d'environ 300 mètres et s'embriquent l'un dans l'autre. Comme il n'y a pas eu d'activité depuis longtemps, la nature a repris ses droits et la végétation a partiellement recolonisé le fond et les flancs. Au loin, un immense nuage de fumée s'élève au-dessus du Santiago cachant la petite camionnette et cabane sur la gauche. Le volcan étant considéré comme dangereux et parfois instable, il est monitoré et surveillé en permanence par une équipe internationale. Cette même équipe qui, munie de masques à gaz, descend régulièrement sur la première plateforme à l’aide d’une tyrolienne.

En haut, une garde surveille les quelques visiteurs. Contrairement au soir, il n'y a que peu de passage en journée. Impossible de faire le tour complet des cratères en suivant les crêtes car le vent a rendu le parcours dangereux si bien que tous les sentiers sont maintenant fermés. Il faut dire que c'est le parc le plus important du pays, en nombre de visiteurs, alors toutes les précautions sont prises. Au loin le Mombacho est visible avec au premier plan la ville de Masaya et la laguna du même nom. Si on regarde à son opposé, il est possible de distinguer une petite partie de la capitale, Managua, très proche également.

J'ai repéré un chemin qui semble descendre jusqu'à arriver dans la petite ville de Nindiri, à deux pas de la route qu'empruntent chaque jour des dizaines de bus reliant Managua à Granada. La gardienne m'explique qu'il est impossible de le faire sans guide notamment à cause des crotales qui pullulent en cette saison. Précaution est mère de sureté, mais entre ça, le vent, les chemins escarpés et j'en passe, il est vraiment impossible de découvrir le parc. Tout est fait pour mener directement au cratère et rien de plus. Entre ça et le Mombacho qui propose de monter en haut en camion, j'ai l'impression que le Nicaragua prend de plus en plus le chemin du Costa Rica et s'oriente vers un tourisme à l'américaine pour les Américains où tout est accessible sans efforts à condition de bien vouloir y mettre le prix.

Redescendre par la route pose encore problème. Cette fois-ci le gardien des lieux a peur que je me fasse renverser. Il doit y avoir un véhicule toutes les 10 minutes et à part quelques virages, la route n'est qu'une immense ligne droite. Ça commence vraiment à me saouler et j’en ai marre qu'on me prenne pour un enfant de 8 ans… Je ne l'écoute pas et commence à descendre quand même à pied. A peine après un kilomètre à marcher sur cette route déserte, une voiture s'arrête à ma hauteur pour me redescendre. C'est un couple de prof français vivant au Costa Rica profitant ici des vacances. Tout comme moi, lui est frustré car il voulait aussi redescendre à pied à travers les sentiers et les paysages volcaniques qu'offre le parc.

Ils me déposent à Masaya, petite ville célèbre pour avoir été il y a deux ans l'épicentre du soulèvement contre la politique du président (quasi dictateur on peut même dire) Ortega et qui a payé un lourd tribut en termes de victimes au sein des manifestants lors des opérations et représailles de la Police et de l'Armée… Elle est aussi célèbre pour son marché d'artisans, les mêmes qui sont présents à Catarina, et qui dans un pays où le tourisme n'est pas encore extrêmement développé est l'endroit idéal pour acheter et ramener des souvenirs typiques.

Je saute dans le premier bus qui passe en direction de Granada. Dedans, je me retrouve nez à nez avec deux clowns. Ce sont des gamins qui pour se faire un peu d'argent improvisent des sketchs en impliquant les voyageurs présents. Ils parlent rapidement et avec un accent exagéré ce qui fait que j'ai du mal à tout suivre et comprendre. Manque de chance pour eux, ils me choisissent et leur sketch a l'air beaucoup plus difficile à mettre en place lorsque la victime ne pige pas tout ce qui se dit et n’est donc pas très réactive. Eux par contre, ont vite compris que je ne suis pas vraiment du coin, et vont donc jouer là-dessus.

"Chele" par ci, "Chele" par là. "Chele", "Chele", "Chele". Ce mot revient toutes les deux répliques. Je crois comprendre que ce mot me qualifie mais impossible d'en deviner le sens. Lorsque leur sketch se termine, et après être passé pour demander une pièce auprès de tous les passagers du bus, ils s'installent à seulement quelques places de moi. J'en profite pour leur demander la signification du mot. Alors c'est très simple : "Chele" c'est le verlan de "leche" qui signifie "lait" en français. Comme chacun le sait, le lait est blanc et donc par extension on fait référence à ma couleur de peau. Donc "Chele" signifie juste "Blanc".

C'est un peu comme "Gringo" au final sauf qu'ils me coupent directement : " Pas du tout ! "Chele", ce n'est pas péjoratif ici par contre si on te dit "gringo" ça le devient bien plus". Du coup dans leur sketch j'ai sûrement pris un peu cher mais avec du respect ! J’ai compris un truc essentiel qui va m’être utile pour la suite du voyage et, pour ma dernière nuit à Granada, je vais me coucher beaucoup moins stupide.

4

Ce matin, je prends la route en direction de Rivas pour ensuite rejoindre l'île d'Ometepe. Partir d'un haut lieu touristique vers un autre fait que le bus est blindé et les gros sacs à dos s'entassent, là où ils peuvent, à l'intérieur. Une place assise ? Autant oublier de suite ! En montant seulement quelques minutes avant le départ, j'ai déjà du mal à me faufiler pour trouver un espace. Deux heures de voyage plus tard, debout, le bus débarque tout ce beau monde à Rivas, petite ville de passage sur la Panaméricaine où il n'y a pas grand-chose à voir. Des taxis conduisent jusqu'à l'embarcadère et des bus partent pour la ville côtière de San Juan del Sur.

Quand j'arrive à l'embarcadère, le ferry vient tout juste de quitter le quai. Je tourne en rond pendant une heure en attendant que le prochain terminant sa traversée accoste. Le ferry n’est plus tout jeune et est plutôt sommaire. Il ne peut transporter qu'une dizaine de véhicules, parfois moins quand un camion embarque. De toute façon sur l’île, il n'y a vraiment qu'une seule « vraie route » et les voitures sont relativement rares. Les habitants utilisent surtout les quelques bus, tuk-tuk ou ont leur propre moto. La traversée se fait sur une eau relativement calme, seules quelques vagues viennent s’écraser sur la coque du bateau. Plus les minutes passent et plus le volcan Concepción devient imposant, accompagné à sa droite par son compère le Manderas. Tous les deux sont coiffés de nuages cachant leur sommet. Vue du ciel, l'île a une forme de 8, chaque boucle étant formée du socle de l'un des deux volcans reliés entres elles par un isthme formé des dépôts volcaniques des éruptions passées.

C'est sûrement l’un des ferrys le plus lent du monde. Une heure pour venir à bout des 13 kilomètres qui séparent la rive de l'île. Pendant toute la traversée, le moteur fait de drôles de bruits en alternant ralentissement et accélération soudaine, le tout bercé par des vibrations continues. Malgré ça, le papy en ferraille tient le coup et nous emmène à bon port.

Le ferry débarque à Moyogalpa, la ville la plus peuplée de l'île, sous la gigantesque silhouette du Concepción. Rapidement, en recherche d'un hôtel pour les prochains jours, je tombe sur un habitant qui me dit qu'un de ses fils a ouvert un hôtel il y a moins de deux semaines et que pour l'ouverture, il fait des petits prix. J'embarque dans son tuk-tuk et, après être un peu sorti de la ville, on emprunte un chemin sablonneux rempli de chaos jusqu’à arriver en milieu de la jungle. L'hôtel n'a aucun voisin proche et les chambres donnent directement sur la végétation luxuriante. Adjugé vendu !

Le proprio me fait un rapide debrief sur les différentes activités qu'il est possible de faire sur l'île et insiste sur les deux randonnées pour se rendre au sommet des deux volcans. C'est plutôt bienvenu car j'ai en tête de faire celle sur le Concepción. Il connaît un guide avec qui il travaille et, après un rapide coup de téléphone, il m'arrange l'excursion pour le lendemain matin. Il insiste bien sur la difficulté de l'ascension et sur le fait que même en saison sèche, le sommet n'est que rarement découvert. Jusqu’à maintenant, le fil rouge de mes randos c'est clairement le brouillard…

Le lendemain à 6h pétantes, Max, le guide, est à la porte et l'on se met directement en route pour le volcan. Je suis accompagné d'un couple d’une quarantaine d'années, originaire de Suisse je crois. Je crois car durant toute la durée de l'ascension, ils n’auront quasiment pas dit un mot. Du coup on va les appeler les "Muditos".

La randonnée est assez exigeante, il faut compter au moins 8h de marche aller-retour si les conditions le permettent. La première partie de l'ascension se passe dans la jungle en suivant un sentier très bien balisé qui monte progressivement. Jusqu'à là, je me demande pourquoi un guide est obligatoire. On continue à marcher sur une pente qui devient de plus en plus abrupte. On a laissé la jungle dernière nous pour arriver sur une zone où seuls quelques herbes et arbustes arrivent à pousser. En levant les yeux en direction du sommet, ce dernier est invisible, pris dans un immense nuage. Impossible d'imaginer que malgré le vent, il va suffisamment se disloquer et nous permettre d'atteindre le cratère en ayant une bonne visibilité. Les paroles du guide sont d'ailleurs bien peu rassurantes à ce moment-là " D'habitude, les nuages n'arrivent pas aussi bas qu'aujourd'hui". En l’écoutant, je suis dépité et ne peux m'empêcher d'exprimer ma frustration au guide, qui acquiesce en retour. Quant aux muditos… Eh bien, aucune idée de ce qu’ils peuvent penser. Incroyables de retenue, ils regardent Max sans rien dire. D'ailleurs, je pense qu’il a lâché l'affaire vu qui ne leur pose plus aucune question et vu le manque de réponse et les vents qu'il se ramasse à chaque fois, c’est déjà plutôt pas mal qu’il est tenu jusqu’ici.

Après trois longues heures de marche, on arrive à l'Observatorio. Jusqu'à présent, sans être une véritable partie de plaisir, la pente n'était pas si importante et ce n'était pas si difficile de marcher. Mais à partir de maintenant, les choses vont sérieusement se corser. La montée devient par passage tellement pentue, qu’il faut pratiquement se mettre à quatre pattes pour progresser en sécurité. D'autant plus que maintenant, on ne voit plus rien à moins de cinq mètres. Effectivement, un guide ici semble indispensable parce que pour espérer suivre le chemin tout seul ici, c'est presque de la folie. Surtout qu'apparemment sur ce flanc, il y a eu quelques effondrements qui ont formé de petits ravins ici et là.

J'arrive péniblement à suivre le rythme du guide, qui lui, ne semble absolument pas marqué par une quelconque fatigue. Le mudito est par contre, en souffrance et à la traîne. Sa femme essaye de le motiver pour qu'il s'accroche. Amusé, le guide me dit en leur lançant un regard plein de malice "ça y est, on connait enfin le son de leur voix". Il a fait en sorte qu'ils n'entendent pas, parce que vu l'endroit où l'on est, ce n'est absolument pas le moment de créer un incident diplomatique !

On continue comme ça pendant encore une heure, le vent s'est levé en soufflant violement, nous obligeant à redoubler de vigilance. Pendant l'une des nombreuses pauses, alors que tout le monde pense que le somment n'est plus qu'à quelques minutes, le guide nous annonce qu'il faut marcher encore pas loin d’une heure. S'en est trop pour le suisse qui jette l'éponge et, en tournant les talons, commence à redescendre seul. Physiquement, je tiens encore le coup mais mentalement je suis vidé. Qui voudrait continuer dans ces conditions en sachant qu'il ne va rien voir après encore devoir fournir une bonne heure d'effort. Je suis un peu dépité mais en même temps je remercie le Suisse d'avoir pris cette décision. Le projet d'aller au sommet est abandonné et, statistiquement, on fait donc parti de la moitié commençant l'ascension sans parvenir à la terminer.

Même si maintenant on est dans la descente, la pire partie arrive. La pente est toujours aussi raide mais c’est plutôt dangereux. Entre le sol instable, les bourrasques et l'inclinaison, on doit être encore plus lents que pendant la montée. Mes genoux prennent tellement qu'à chaque pas je sens une douleur qui me lance dans tout le coté de mes jambes. Ce n'est clairement pas le bon moment pour se blesser. Après avoir enfin fait le plus dur, on laisse nos jambes nous porter jusqu'à revenir au début du sentier et rejoindre le véhicule.

Mes genoux me font vraiment mal et la fatigue me tombe soudain dessus, comme un coup de marteau. Même s'il n'y a que 10 minutes de trajet, je sens mes yeux se fermer et je commence à basculer dans le sommeil. Saut que...non. C'est exactement à ce moment-là, que les deux à l’arrière se mettent à parler et à poser plein de questions ! Je lis dans les yeux de Max qu’il partage la même incompréhension que moi, mais en bon professionnel, fait son possible pour le cacher et entretenir la conversation.

Fin d'une journée aussi physique que décevante qui se termine bien installé au fond d'un hamac, en servant de garde-manger à une floppé de moustiques. Le tout bercé par les bruits provenant de la jungle, entrecoupés parfois, par les cris horriblement forts de quelques singes hurleurs ayant élu domicile dans les arbres tout proches.

Sur l'île règne une paisible atmosphère qui ne motive pas à se lever aux aurores pour partir à sa découverte. Et pourtant… les singes hurleurs sont en activité dès le petit matin. Le p'tit déjeuner en leur compagnie est une première pour moi. Je suis en plus surveillé du coin de l'œil par la star à plumes locale. Caché au milieu des feuilles, un geai à face blanche m'observe et se tient prêt pour profiter de ce qu'il y a dans mon assiette si l’occasion se présente. Il est facilement reconnaissable par sa couleur bleue et blanche mais surtout grâce à ses petites plumes au-dessus de la tête qui se relèvent en formant une petite houppette. La réincarnation aviaire de Tintin n'est pas farouche et, profitant du moindre moment d'inattention, se rapproche pour chiper au passage de quoi se rassasier.


Direction le centre-ville pour aller louer un vélo et partir visiter l'île plus facilement. Les loueurs sont nombreux et les prix similaires quasiment partout. Louer un vélo ou un scooter ? Comme je n'ai pas prévu d'aller aujourd'hui de l'autre côté de l'île, le vélo sera amplement suffisant.


Celui sur lequel je m’assois pour pédaler n'est plus de toute première jeunesse mais les deux roues semblent être droites et bien gonflées. En avant. La route qui fait le tour de l'île est relativement plate dans les alentours proches de Moyogalpa, mais pour rejoindre la deuxième boucle de l'île, il faut grimper une côte assez prononcée sur quelques kilomètres avant de redescendre et arriver de nouveau au niveau de l'eau. Rapidement après être sorti du village, la route coupe une énorme piste goudronnée. C'est l'aéroport de l'île qui accueille seulement quelques vols hebdomadaires en provenance de Managua. Même si le trafic routier n'est pas très important, ça reste assez curieux comme dispositif que de faire se croiser la seule grosse route de l'île avec la piste d'atterrissage. Quand un avion arrive, des agents se placent de part en part pour couper la circulation. Bien dégagée, la vue sur le Concepción est imparable, et c'est certainement l'un des plus beaux cadres possibles pour un volcan. Comme hier, impossible de le voir en entier avec son chapeau de nuages bien en place.


J'ai un bon rythme de pédalage et j'arrive à rattraper un bus qui vient de redémarrer devant moi. Je me rapproche et essaye de rester le plus près possible derrière lui. Je suis ainsi protégé du vent de face qui m'oblige à pédaler de plus en plus fort sur ces longues lignes droites. Mauvais calcul car lorsque le chauffeur appuie sur l'accélérateur après avoir passé une vitesse, un épais nuage de fumée noire s’échappe du pot pour m'arriver directement en plein visage. Je lâche vite l'affaire, mieux vaut affronter le vent plutôt que cette mixture gazeuse toxique.


La route me fait exactement penser à ce que l’on pourrait mettre sur une carte postale représentant l'Amérique Centrale. Peu de trafic avec seulement quelques motos et tuk-tuk qui circulent, des petites boutiques dans chaque hameau traversé qui vendent du coca et des quelques fruits, le tout entouré par cette épaisse verdure visible partout. Je continue de pédaler jusqu'à atteindre le Charco Verde, petit parc naturel où un sentier et un jardin à papillons ont été aménagé.

A l'intérieur, des dizaines de papillons virevoltent sans se soucier d'un éventuel prédateur. Plusieurs espèces cohabitent ici mais l'une d’elles retient plus mon attention que les autres. Avec ses ailes bleues qui reflètent la lumière, elle ne passe pas facilement inaperçue. Mais pour la prendre en photo c'est une véritable galère. Un panneau d'information explique que durant la journée elle ne se pose que pour se cacher bien à l'abri d'une menace. Au final, impossible de la sortir un cliché digne de ce nom, mais heureusement, les autres espèces sont un peu plus calmes et se posent assez régulièrement. L'une d'elles a sur la face extérieure de ses ailes plusieurs cercles rouges et bleus de différents diamètres servant sûrement à simuler des yeux pour impressionner d'éventuels prédateurs.

En suivant le court chemin de randonnée, je traverse un jardin, une forêt jusqu'à arriver à une plage sauvage. En face se dresse le Maderas qui est lui aussi couronné de nuages. La largeur de la plage étant de quelques mètres seulement, les arbres ont certaines de leurs branches qui baignent directement dans l'eau du lac. En repartant, je longe une minuscule lagune que quelques échassiers blancs quadrillent en plongeant le bec dans l'eau pour remuer la vase et trouver de quoi se nourrir. Comme toujours, le Concepción se dresse au-dessus du labyrinthe vert de l'autre côté. Avant de ressortir, des singes font leur apparition, encore des hurleurs qui pour une fois restent silencieux.

Je suis soudainement pris d'une grosse fatigue. Ayant abandonné l'idée de monter la côte à la force de mes mollets, je regagne la route pour renter au village. Sur le chemin, je m'arrête quand même à la Punta Jésus Maria, qui est l'une des attractions du coin. Pourtant l'endroit ne paye pas de mine. C'est juste un banc de sable qui s'enfonce dans les eaux sombres du lac, avec à proximité quelques arbres pour se mettre à l'ombre et des petites cabanes proposant de quoi boire ou se nourrir proches des zones aménagées de baignade.

C'est apparemment le plus bel endroit de l'île pour assister au coucher du soleil mais je ne vais pas l'attendre. De plus en plus fatigué, je quitte rapidement le lieu. Les quelques kilomètres à parcourir sont pénibles. J'ai l'impression d'être vidé de mes forces. La béquille du vélo qui, jusqu’à maintenant ne présentait aucun souci, se baisse tous les 100 mètres et frotte sur la roue arrière. Je suis obligé de m'arrêter plusieurs dizaines de fois pour la relever. Seulement quelques secondes de répit avant que le frottement ne reprenne.

Enfin arrivé, je rends le vélo et me dirige vers un loueur de scooters. Demain j'envisage d'aller de l'autre côté de l'île, plus sauvage, pour voir la cascade San Ramon et pourquoi pas aller marcher un peu sur le Maderas, bien trop loin à atteindre en vélo. Il n'en sera rien car la grosse fatigue se transforme en mal de crâne, frissons, toux et fièvre. Je passe une nuit horrible entre les symptômes d'une petite grippe, les moustiques et la chaleur ambiante. Deux jours durant je vais rester cloîtré tantôt dans cette petite chambre, tantôt dans un hamac en essayant de récupérer un maximum avant de repartir.

Le surlendemain, je laisse tomber l'idée d'aller de l'autre côté de l'île et, me sentant légèrement mieux, me dirige vers l'embarcadère pour revenir sur le "continent". Cette fois ci, un semi-remorque embarque et oblige plusieurs voitures à attendre le prochain départ. Comme à l'aller, les vibrations et les bruits du moteur accompagnent la traversée. Dernier regard en arrière vers le Concepción qui, une fois n'est pas coutume, est toujours bien caché au chaud dans son énorme nuage, avant de débarquer et de continuer la route vers le sud.

5

Un taxi pour le terminal de Rivas et un bus plus tard, je débarque à San Juan del Sur, le Paradis du gringo en quête d'alcool pas cher, de musique pourrie et de fêtes au droit d'entrée élevé pour un pays comme le Nicaragua. Pourquoi y aller alors ? Parce que le cadre est quand même plutôt agréable et que fête ou pas fête, vu mon état encore un peu bancal, cela ne changera pas grand-chose à mon activité nocturne.

En débarquant en milieu d'après-midi et en trouvant très vite mon bonheur pour dormir, je pars directement me balader. Dans cette petite ville, de nombreux bars et restaurants sont ouverts et les maisons donnant sur le front de mer sont soit des villas de riches Nicaraguayens soit des hôtels qui ont privatisé des espaces sur la plage. Comme on est dimanche, c'est le jour du Sunday Funday. Cette fête consiste à payer un droit d'entrée pour participer à une fête, généralement dans des bars donnant sur la plage. De nombreux rabatteurs viennent à ma rencontre pour me vendre les différentes options. En gros tu payes 20 $ l'entrée mais les consos ont juste une légère réduction. Si tu es prêt à mettre au moins 50 $, alors là tout est à volonté. Dans les rues, c'est la foire aux Ricains et Canadiens. L'Amérique Centrale est aux Nord-américains ce que le Maghreb est aux Européens : pas cher, du soleil pendant l'hiver, des piscines et la possibilité de faire la fête.

Je bifurque rapidement pour marcher sur le sable et ainsi éviter d'autres rabatteurs mais c'est peine perdue. Ils sont partout. Loin de ces discussions, des groupes de pélicans chassent dans les eaux peu profondes qui bordent la plage. En quête de poisson, ils s’envolent en prenant rapidement de l’altitude. Lorsqu’une proie est repérée, ils plongent en piquet jusqu'à s'écraser avec fracas dans l'eau et gober le pauvre poisson qui n'avait aucune chance de s'en sortir. Au loin, la plage se termine par des falaises de plusieurs de dizaines mètres de haut sur lesquelles une statue de Jésus a été construite pour veiller sur la ville. En regardant sur mon GPS, il semble y avoir un chemin qui y monte directement.

Le chemin est très court mais pentu. Il s'agit en fait d'une route carrossable qui part du centre-ville. Dans les arbres au-dessus de la route, quelques singes sautent de branche en branche. J'arrive au pied de la statue mais je dois payer pour rentrer sur cette petite place servant de belvédère. Des dizaines de personnes sont ici pour profiter de la vue, autant de touristes locaux que d'étrangers. San Juan a été construit au fond d'une baie fermée aux deux extrémités par des petits reliefs. Au milieu de cette étendue bleue, des dizaines de petites embarcations de pêcheurs sont ballotées par les vagues et côtoient les luxueux voiliers qui sont stationnés dans la marina. La lumière déclinante de cette fin de journée projette les premières ombres à l'intérieur de la baie.

Au pied de la statue, le message très pieux "Jésus en ti, confio" est écrit en lettres capitales pour ne pas passer à côté. Je rencontre des Québécois en haut qui veulent acheter ici pour créer un nouveau bar et hôtel eco-friendly. C'est assez classique, plus du tiers de la ville est inoccupée ou sert de résidences secondaires. Je suis invité d’ailleurs à faire la fête ce soir dans LE bar de la ville.


Comme il faut s'y attendre le soir les abords de la plage sont pris d'assaut pour rentrer dans ces soirées. Les restos profitent de l'événement pour gonfler les prix. Même quand je commande une pizza, j'ai plus l'impression d'être au Panama qu'au Nicaragua. Je zappe les soirées, pour aller marcher sur le sable. Il y a des petits attroupements ici et là et la fête bat aussi son plein. Je rentre rapidement parce que je recommence à me sentir encore un peu fiévreux. Même pas 23h, alors que l’ambiance monte progressivement, le papy que je suis, est affalé au fond de son lit.

Tôt le lendemain matin, je ressors pour une nouvelle balade sur la plage. J'ai l'impression qu’hier, l'air marin m'a fait du bien. En plus, comme je ne sais pas encore ce que je vais pouvoir faire de ma journée, c'est l'occasion d'aller à la pêche aux infos sur ce qu'il y a à voir dans les alentours. Enfin plutôt quelles sont les plages les plus sympas pour s'y perdre et s'y baigner.

Mais malheureusement c'est la douche froide… ce matin, la plage est tellement crade. Tous les cinq mètres des gobelets, bouteilles de bières et emballages plastiques jonchent le sable. Voilà, super… Les mecs viennent faire la fête pour tout laisser derrière eux dans la nature. Au bout d'un moment, à force d'en croiser tous les dix pas, je décide de profiter de ma balade matinale pour les ramasser. Marcher pour marcher, je me rendrai au moins utile. Je vais dans un des fameux bars qui organisent les soirées pour demander s'ils peuvent me passer un sac poubelle. Le refus est catégorique de la part du patron (américain) ! La discussion s'envenime assez rapidement. "Pourquoi ça devrait être à nous de t’en donner un ? Et qui tu es toi pour demander ça ?" - "Euh peut-être parce que c'est des gobelets et des bières qui viennent de TON putain de bar". Résultat des courses, il me fout littéralement dehors. Devant cette scène, deux employés, de jeunes nicaraguayens, me font signe d'attendre et reviennent me donner deux sacs en cachette. J'en profite pour leur demander comment ça se passe avec l'autre abruti et ses ordres "ça fait 4 ans qu'il vit ici et il ne sait toujours pas parler espagnol. Donc on a appris à parler anglais mais on ne comprend pas toujours tout et on se fait parfois allumer". Un véritable champion du monde.

En moins d’une demi-heure de ballade, la pêche a été bonne. Dommage que ce soit ces trucs tout dégeu et pas de vrais poissons… Mes deux sacs sont pleins, et ne pouvant plus rien mettre dedans, je suis obligé de laisser ceux qui gisent encore dans le sable. Il doit y avoir pas loin de 4 kilos dans chacun d’eux. En faisant ça, je ne passe pas inaperçu sur cette longue plage. Plusieurs personnes viennent à ma rencontre pour me dire que c'est vraiment bien ce que je fais. L'ironie de la situation c'est que la majorité porte des t-shirts où en gros est écrit "Sunday Funday". C'est assez énervant. Je ne dis pas qu'ils sont personnellement responsables de ça mais bordel… au lieu de venir me dire ça et de continuer ton chemin comme si de rien n'était, prends un sac et ramasse ce que tu peux aussi !

En repassant devant le bar, je me prends à rêver de rentrer dedans et de déverser le contenu de mes sacs sur la tête de l'autre boulet. Evidemment si je le fais, ça va être à ses employés de tout ramasser, sans parler d'éventuels problèmes plus judiciaires. En sortant de la plage, je croise deux employés communaux chargés de nettoyer les rues et la plage. Ils me débarrassent de mes sacs et c'est rempli de dépit qu'ils me disent que c'est comme ça tous les lundis, jeudis et samedis. Ils en ont vraiment marre et regrettent l’époque, il y a plusieurs années, où le tourisme était bien moins développé. "Mais bon c'était quand même bien crade aussi, mais c'était à cause de nous parce qu'on jetait tout et n'importe quoi dans la nature. Maintenant on s'est améliorés, mais ça ne sert à rien vu que c'est devenu pire qu'avant avec toutes les fêtes organisées ici".

Il est à peine midi. Je passe reprendre mes affaires pour partir loin d'ici. Cela m'attriste parce que le cadre est vraiment beau et agréable. Mais dès mon arrivée, j'ai senti une mentalité bizarre, comme une chappe de plomb au-dessus de la ville. Je saute dans le premier bus pour Rivas et après un changement à Granada, j'arrive après la tombée de la nuit à Managua. Sur le chemin, je réserve en ligne un hôtel parce qu’un passager me l’a conseillé. Apparemment une fois la nuit tombée, Managua pouvait parfois craindre un peu. Je verrai si c'est vrai mais dans le doute, autant écouter ses recommandations.

6

Managua, la capitale du Nicaragua, est souvent délaissée au profit de Granada et Léon qui sont situées respectivement à 45 et 90 km. À cause de son manque d'identité, ce n'est pas une ville qui fait vraiment rêver le voyageur. Avec ses 2 millions d'habitants, c'est le cœur du pays mais on ne peut pas dire que c'est son âme.

Etendue et chaotique, elle ne se parcourt pas à pied mais bien en taxi ou en Uber. C'est une métropole qui rassemble les côtés propres à l'Amérique Latine mais on sent aussi, dès son entrée, une influence américaine ou tout du moins des pays "riches". Les panneaux publicitaires géants sont alignés, se succédant tous les 15 mètres en vantant les derniers produits Hi-Tech. En dessous, des panneaux bien plus modestes et fragiles les accompagnent. Ils sont aussi en nombre : invitation à changer ses pneus, à vérifier la pression, changer des pièces ou juste laver sa voiture. Cette jungle et fourre-tout publicitaire représente bien ce que les pays en voie de développement vivent : le modeste côtoie la mondialisation.

Autre représentation dans la rue où des voitures âgées de plusieurs dizaines d'années ou mêmes des charrettes tirées par des chevaux, partagent la chaussée avec le dernier modèle de luxe des grandes marques américaines ou japonaises. Pareil pour les petites tiendas alimentaires qui tranchent avec les centres commerciaux gigantesques à étage où les plus grandes les grandes marques de Fast Food sont toutes représentées. Exactement comme chez nous en fait.

Dans l'est de la ville, on peut se perdre dans le plus grand marché d'Amérique centrale. Il ressemble à tous les autres, mêmes stands, mêmes crieurs, circulation difficile par manque d'espace, sac sur le ventre pour être certains de pas se le faire discrètement ouvrir etc...

Managua est en bordure du lac Xolotlan. Un peu vallonnée et sûrement pas mal polluée, elle a été reconstruite rapidement après le terrible et mortel tremblement de terre de 1972. Toute une partie de la ville, dont le centre, a été purement et simplement rayée de la carte. 10 000 morts et deux semaines d'incendie plus tard, la reconstruction s'est opérée en périphérique de la ville, laissant le centre à l'abandon. La cathédrale, condamnée, vieillissante et survivante, est posée au milieu d'une vaste place sans rien autour, si ce n'est quelques nouveaux parcs et une promenade aménagée au bord du lac.

Quelques sculptures sur des ronds-points ou des places semblent être les seules constructions modernes du centre. Le Nicaragua aime jouer et représenter les icônes de son histoire ou de son idéologie, à l'image de la silhouette de Sandino ou du portrait géant du camarade Chavez. Cela est dû au fait que Nicaragua est un allié idéologique indéfectible du Venezuela, de Cuba et de la Bolivie, même si cette dernière avec la chute et la fuite d'Evo Morales ne semble plus vraiment s'accorder à l'heure actuelle. Quelques traces de street art se mêlent également ici et là mais pas grand-chose à se mettre sous la dent. Mention spéciale quand même, à cette clôture en béton sur laquelle un "Inspecteur Gadget" prend son envol.

Un ou deux jours suffisent pour voir et profiter de Managua. Ce n'est certes pas une étape indispensable, mais c'est toujours intéressant de connaître l'autre face d'un pays au travers de sa capitale. Je suis surtout venu poser mes valises à Managua car c'est un bon endroit pour rayonner et notamment découvrir les lagunes, le cratère, les paysages et le lac de la péninsule de Chiltepe à une dizaine de kilomètres au nord.

Pour y accéder, direction le minuscule terminal proche de l'université. Ce n'en est pas vraiment un mais plutôt une succession de hangars en tôle d'où partent des vans vers plusieurs villes du pays. Je ne dois pas prendre l'un d'eux mais bel et bien attendre sur le bord de la route qu'un plus gros bus passe en direction de Ciudad Sandino. Lorsqu'il arrive, ça se bouscule pour monter et pour avoir une place assise. Je monte dans les derniers et du coup, je dois rester dans l'allée pendant le court trajet. Arrivé à destination, je dois immédiatement prendre un second bus qui doit me laisser devant un centre de loisir au bord du lac de Xiloa. Avant d'aller piquer une tête, je passe au bureau touristique pour me renseigner sur la façon de rejoindre le pic de l'Apoyeque. Ils me passent un numéro à appeler en me disant que le mieux c'est de prendre un guide qui pourra me véhiculer jusqu'à là-bas. Apparemment c'est plutôt galère d'y aller par ses propres moyens sans véhicule.

La personne au bout du fil est un guide d'état mais demande 90 $ pour m'accompagner à la journée… Ok, donc non ! Je vais donc galérer seul pour rejoindre le chemin, le suivre et essayer de ne pas me perdre. En attendant, je vais profiter du lac. Comme il est encore tôt, très peu de personnes se baignent ou profitent des installations. L’eau est aussi chaude que claire. Vraiment apaisant de barboter dedans, mais j’aurai dû faire l’inverse. D’abord marcher et crapahuter pour ensuite aller me baigner pour récupérer. Surtout que maintenant que je sais qu’il va me falloir du temps pour me rendre jusqu’à là-bas, je suis un peu plus contraint. Le temps de baignade raccourci, je retourne à l’entrée pour attendre de nouveau sur le bord de la route qu’un bus passe pour revenir sur mes pas.

Pas de chance, il est passé il y a 10 minutes et le prochain ne sera pas là avant au moins une heure. Je me mets en route pour rejoindre la Panaméricaine à pied. A peine quelques minutes après être parti, j’entends une voiture arriver dans mon dos. Ni une ni deux, avant même que j’ai eu le temps de me poser la question, je lève le pouce comme un réflexe. Vu le nombre de voiture passant dans le coin, je n’aurai pas cinquante occasions d’être pris en stop.

La voiture ralentit, s’arrête et me prend à bord. J’explique la situation à l’homme derrière le volant. Malheureusement, lui va vers Managua, à l’opposé de mon objectif. Mais il me dépose à l’intersection et me dit quel bus prendre et surtout où descendre. Je monte dans le bus pour parcourir à peine 5 kilomètres. C’est toujours ça de pris surtout que le soleil est fort et l’air extrêmement sec, en plus d’être brûlant.

Quand je descends dans le petit bled de Brasiles, quelques tuk-tuk sont là en guise de comité d’accueil. Même s’ils ne peuvent pas m’emmener jusqu’au hameau d’où part le sentier à cause du sable et du risque d’enlisement, ils peuvent m’avancer de trois kilomètres. C’est toujours mieux que rien. Sur la route, le tuk-tuk est chahuté dans tous les sens par les énormes pierres dispersées un peu partout sur le chemin et qui font littéralement sauter les roues à chaque passage. Après un trajet mouvementé et deux autres kilomètres à pied à travers des paysages extrêmement secs et où la végétation est presque totalement cramée, j’arrive enfin au village.

Le sentier part en slalomant entre les arbres et en disparaissant puis en réapparaissant quelques fois. Au final rien de très compliqué aussi bien pour venir jusqu’ici et pour suivre le trajet, que pour marcher jusqu’en haut. À mon avis, les 90 $ demandés semblent quand même quelque peu exagérés.

Avec un peu moins de 4 kilomètres de marche pour avaler un dénivelé de 300 mètres jusqu’au bord du cratère à 518 mètres d’altitude, la randonnée n’est pas des plus difficiles. Cependant avec la température en ce début d’après-midi et surtout en montant dans des zones boisées où le vent ne pénètre pas, la chaleur rend quand même les choses un peu moins simples qu’il n’y paraît. Une heure après et, après m'être quand même égaré et avoir rencontré une classe en sorti scolaire, j'aperçois plusieurs antennes qui se dressent à seulement quelques centaines de mètres devant moi. Arrivé à leur niveau, un homme sort d'une cabane à ma rencontre. C’est le gardien du lieu mais aussi le technicien qui s'assure que les antennes fonctionnent parfaitement. Tout seul pendant plusieurs jours à ne rien faire, il connaît les sentiers par cœur. Il m’indique que pour redescendre, je peux suivre les crètes pendant plusieurs centaines de mètres et tomber sur un chemin un peu plus large qui offre une vue sur l'autre côté du lac Xolotlan.

En suivant les crêtes comme il me l'a conseillé, je découvre cette immense dépression. La couleur de l'herbe brûlée contraste avec celle bleu émeraude de l'eau en contrebas. Il n'y a pas un chat qui traine dans le coin. Ça change du Mombacho et surtout du Masaya de nuit ! Les seuls à m'accompagner sont des oiseaux à houppette que je connais déjà depuis mon séjour à Ometepe.

Cette péninsule est, géologiquement parlant, très intéressante. C'est en fait un complexe volcanique avec plusieurs édifices différents imbriqués les uns dans les autres. Chiltepe est un volcan bouclier, ce qui se traduit par une faible altitude est des pentes très peu prononcées. Mais à l'intérieur on retrouve des dômes de lave solidifiés qui sortent de terre comme de petite colline ainsi que deux lagunas : Apoyeque et celle de Xiloa. La première est en fait une caldeira alors que l'autre est un maar. Même si elles ont globalement la même tête, à savoir un lac au fond d'un trou, elles se sont formées différemment. Le maar de Xiloa fait suite à une énorme explosion qui a pulvérisé l'édifice en entier et a creusé le cratère alors que la caldeira, exactement comme celle d'Apoyo, fait suite à l'effondrement de l'édifice une fois la chambre magmatique vidée. Dans les deux cas, les explosions ont été très violentes et il n'est pas exclu qu'elles puissent se reproduire dans les années / siècles à venir.

Vu que localement de nombreux séismes sont enregistrés chaque mois, les autorités surveillent de près ce volcan potentiellement très dangereux. Managua serait directement menacée car elle n’est située qu’à quinze kilomètres sur la rive en face. En cas de réveil et de glissement de terrain dans le lac, un tsunami lacustre pourrait être généré et raser, encore une fois, une partie de la ville.

C'est vrai que redescendre par l'autre chemin offre une vue différente et spectaculaire. Au première plan les eaux du lac Xolotlan et en arrière-plan, plusieurs volcans. Le Momotombo est actif et dégage continuellement un nuage blanc de gaz. Juste à ses pieds, entouré par les eaux du lac, se trouve le Momotombito qui signifie littéralement "Petit Momotombo". Pour la créativité du nom on repassera…

Je dois marcher encore pas loin de 11 kilomètres pour retourner sur la Panaméricaine pour renter ensuite sur Managua. Je suis les chemins poussiéreux de couleur ocre qui longent les clôtures des champs laissés en friche et où les hautes herbes jaunissantes ont tout colonisé.

Vue la chaleur qui règne, peu d'animaux vivants sont visibles pendant les heures chaudes de la journée. Par contre les carcasses… Entre celles d'oiseaux et de petits mammifères, c'est la foire aux ossements. Au milieu du chemin, une longue colonne vertébrale gît, abandonnée sous le soleil. J'espère ne pas croiser dans les parages les congénères sans pattes et peut être venimeux de son ancien propriétaire.

J'avance sans être trop sûr du chemin qu'il faut suivre. Il y en a une multitude qui partent dans toutes les directions et je me perds parfois en arrivant dans des culs-de-sac. Un paysan passe en tracteur sur ces mêmes chemins et s'étonne de me trouver ici. C'est sûr qu'il ne doit pas croiser de touristes tous les jours dans ce coin paumé. Il m'embarque sur le marchepied, bancal et pas très bien fixé, de son tracteur jusqu'à me déposer devant un chemin. Si je le suis jusqu'au bout, je devrai revenir directement dans le village. C’était ma première expérience de stop en tracteur. Moins rapide, moins confortable mais très dépannant !

J'aperçois au loin une barrière qui bloque le chemin. En l'enjambant, je réveille un homme qui, sous l'ombre d'un arbre, montait la garde. Armé d'un fusil à pompe et me questionnant avec un ton sec, il me demande ce que je fais ici et surtout d'où je viens. Les propriétaires des champs l'ont engagé pour surveiller la zone car ils ne veulent pas de passage sur leurs terres. Vu ce qu'il a entre les mains, je fais attention à ce que je réponds et j'avoue que je ne fais pas trop le malin face à lui. Plus les secondes passent, plus il s'énerve. Après tout ce n'est quand même pas de ma faute s'il dormait au lieu de faire son taf...

Le chauffeur de tracteur arrive et intervient pour calmer la situation. D’un coup, schizophrèniquement, le garde me tape amicalement sur l'épaule pour me dire qu'il n'y a pas de problème et me souhaite une bonne fin de journée. Je ne comprends pas ce revirement de comportement mais presse le pas pour partir le plus vite possible d’ici avant qu'il ne change d'avis.

Le temps passe lentement en marchant sur ce chemin sableux et poussiéreux. Je rejoins enfin un village et vois un bus stationné qui semble attendre. Malheureusement, il n'est pas près de partir et je dois finir à pied pendant de longues minutes jusqu'à arriver à une station-service qui fait aussi office d'arrêt de bus. C'était moins une. En cette fin d’après-midi, j'étais pratiquement à sec d'eau. Le bus arrive, me ramène à Managua où je vais passer ma dernière nuit avant de partir dès le lendemain pour Léon, un peu plus au nord.

7

Mon dieu mais qu'est-ce qu'il fait chaud ici ! Voilà la première phrase que je me dis en sortant du bus. Même pas un pas dehors et la chaleur m'écrase littéralement. Selon les Nicaraguayens eux-mêmes, Léon est l'endroit du pays où les températures sont les plus élevées. J'aurai beau prendre des douches froides, rester le plus possible à l'ombre et allumer tous les ventilateurs disponibles que je continuerai de cuire. En plein après-midi c'est à peine supportable.

Mise à part cette impression, Léon est la deuxième ville du pays et n'est pourtant pas très grande. Dès le terminal, c'est une armée de jeunes garçons en vélo-taxi qui se dirigent vers les nouveaux arrivant et se jettent dessus comme le ferait un loup affamé avec de la viande. Il faut négocier le tarif de la course, vu que les prix en fonction de l'accent avec lequel on parle espagnol peuvent très rapidement flamber. Je me monte à l'avant et mon adolescent de chauffeur pédale difficilement sous le soleil et dans les rues pavées.

Pendant le trajet, je retrouve ces maisons colorées typiques d'Amérique Latine qui me sont maintenant familières et que j'adore voir. Depuis Granada, je n'en ai pas vu une seule autre. D'ailleurs entre Léon et Granada c'est un peu la guerre pour savoir qui va rafler le prix de la plus belle cité du pays. Comme presque partout dans les villes de ce continent, de nombreux détritus sont éparpillés sur le sol, s'entassent sur le bord des routes et trottoirs ou s'envolent quand les bourrasques de vent se font sentir.

En arrivant à l'hôtel, mon portable vibre alors que la notification de ma boite mail apparaît sur l'écran. Ça y est, les résultats de mon concours viennent de tomber, avec quelques jours d'avance. Quand je pense à la semaine passée à Coyhaique où, en m'enfermant volontairement dans un petit chalet, j'ai mis en pause mon voyage pour bosser et vraiment le finir parfaitement, je suis toujours aussi confiant quant au résultat. La chute est rude. Mon nom n'apparaît pas dans la liste. Le pire de tout a été quand j'ai vu ma note… Franchement une semaine enfermée pour tout finaliser, des jours et des heures passées le soir sur mon dossier pour le refaire entièrement après le vol de tous mes fichiers au Chili avant la date butoir, juste pour ça… Je tombe de très haut et surtout je suis dans l'incompréhension totale face à cette note qui peut juste se traduire par "Ton dossier, ce n’est pas juste de la merde. Ça ressemble plutôt à ce qu'un humain produit après une bonne intoxication alimentaire". Bref, je reste de longues minutes groggy, assis dans ma chambre, sans bouger et en pensant en boucle que mes efforts ont juste été une belle perte de temps.

Ce n'est pas le moment de m'apitoyer sur mon sort, je suis dans une nouvelle ville et elle ne va pas se découvrir toute seule. En plus je vais pouvoir me changer les idées comme ça.

Partir à la découverte des rues de Léon, c'est tomber sur de nombreuses églises, toutes différentes les unes des autres. Jaune, blanche, rouge, il y en a pour tous les goûts. Malheureusement passé 16h, les églises ne sont plus ouvertes et seuls quelques fidèles frappent aux portes pour entrer.

Ayant vu des photos datant d'à peine quelques années, la cathédrale me semblait sale, du noir s'étant incruster sur la façade autour des ouvertures. Aujourd'hui, elle est maintenant méconnaissable. Elle est d'un blanc presque parfait et des statues de lions gardent ses entrées. Que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur, j'ai presque peur de la salir en m'appuyant contre elle.

Ou même en marchant dessus, vu qu’il est possible d'accéder au toit et de profiter de la vue sur le Parque Central, sur la ville entière et sur la chaîne de volcans qui domine les environs en arrière-plan. Des sculptures dans le style gréco-romain entourent les cloches de la façade tout en soutenant les voûtes au-dessus. Pour ne pas salir le toit, il est interdit de marcher sur les coupoles qui ressortent du sol, et pour accéder à la partie arrière, il est obligatoire de retirer ses chaussures.

Sur la place en face de la cathédrale, se trouve le musée de la Révolution. C'est un passage obligé à Léon si on veut connaître et comprendre l'histoire mouvementée de ce pays au cours du XXème siècle. Léon est considéré comme le berceau de la Révolution et d'une longue lutte contre la dictature des Somoza qui s'est étalée sur près de 40 ans. Le père et ses deux fils ont contrôlé le pays d'une main de fer et en 1961, le FSLN (Front Sandiniste de Libération Nationale) s'est structuré pour mettre fin à ce règne de terreur.

Le bâtiment a été laissé tel quel. Aucune ou alors très de peu de rénovation pour ce bâtiment rempli d'histoire, où un musée a émergé en son centre, fait avec les moyens du bord. Les papys qui tiennent le musée et qui guident les visiteurs dans les différentes pièces sont des anciens guérilleros révolutionnaires. Ici pas de fioritures pour la décoration. Les cadres sont parfois cassés et la peinture est défraichie. L'ensemble est sobre et brut, à l'image des impacts de balles encore visibles sur certains murs.

Je choisis la visite guidée avec Alex, un français que j'ai rencontré dans l'entrée du musée. Notre guide sera Marcello, un petit homme avec un béret fixé sur la tête, qui nous accueille avec un immense sourire aux lèvres. C'est à travers ses yeux et sa mémoire que l'on va revivre cette période mouvementée. Lui donner un public est le début d'un voyage dans le temps. Il s'excite, s'exalte et nous fait revivre avec enthousiasme son histoire. Avant de parler de lui, il pose le contexte. Dans les années 20, Augusto Sandino, un homme issu d'un milieu plutôt modeste, décide de se révolter contre la pauvreté du pays mise en place pour le gouvernement avec l'appui des Etats-Unis. Il ressent une humiliation de voir que le pouvoir en place vole la liberté du peuple. Avec une vingtaine d'hommes, il se lance pendant quelques années dans la lutte armée contre les troupes du pouvoir renforcées par des régiments de Marines américains.

En 1934, sur l'ordre de l'ambassadeur américain au Nicaragua, il tombe dans un piège en allant signer des accords de paix en vue de la réconciliation. Il est assassiné par Somoza, le chef de la garde nationale, qui s'autoproclamera par la suite président. Une lignée familiale et dictatoriale est en marche. Des années plus tard, Carlos Fonseca fond le FSLN, un parti révolutionnaire et socialiste.

Marcello nous montre une photo d’un groupe sur laquelle un jeune garçon pose fièrement avec une arme presque aussi grande que lui. Avec ce sourire sur le visage, il n'y a pas de doute possible : ce garçon de 15 ans est celui qui nous parle en ce moment même. S'en suit les récits de ses combats et de ses luttes avec ses frères du FSLN durant la dictature du dernier Somoza mais aussi de la nouvelle révolution et de la lutte les opposant aux "Contras" juste après. Ces derniers étaient des antirévolutionnaires issus de la garde des Somoza et soutenu financièrement par les Etats-Unis et la CIA. De toute façon, dès qu'il y a une déstabilisation dans cette région du monde, on est toujours sûr que le pays de l'Oncle Sam est dans le coup.

Ses yeux se mettent à briller lorsqu'il nous raconte comment, lui et son groupe ont réussi à prendre le bâtiment dans lequel on se trouve au prix de terribles combats de rues. Sa voix se fait un peu plus discrète quand il évoque certains de ses compagnons qui ont perdu la vie en désignant plusieurs portraits et photos accrochés aux murs. Ils semblaient tous très jeunes, entre 16 et 20 ans.

Il nous emmène ensuite sur le toit du bâtiment pour profiter de la vue. On marche tout doucement sur des tôles qui gondolent à chacun de nos pas. Cela ne semble pas très solide mais Marcello marche d'un pas lourd et décidé. Le vieux briscard en a vu d'autres et, toujours sourire aux lèvres nous dit que "ce n'est pas deux ou trois tôles ballantes qui vont me faire peur".

La fin de la visite se passe dans la cour où plusieurs fresques ont été peintes sur les murs. C'est devant celles qui montrent les principaux héros de la révolution nationale et les héros des révolutions de toute l'Amérique latine, que notre brave Marcello lève le bras en faisant le "V" de la victoire. "Hasta la victoria, siempre".

Ce qui m'attriste le plus dans tout ça, c'est que le président actuel, Daniel Ortega, a lui aussi la même histoire de Marcello. Mais quand en 2018 il a réprimé dans le sang des manifestations et s'est accroché au pouvoir, il a à son tour basculé dans cette soif de pouvoir et dans la voie, dangereuse pour son pays, de la dictature.

Avec Alex, on ressort un peu incrédule de cet endroit. On tombe rapidement sur une place où des lignes tracées au sol délimitent un terrain de basket mais où à cette heure-ci, seulement quelques jeunes font du skate. Sur le mur, il y a une très longue fresque qui commémore le 23 Juillet 1959. Un passant qui nous voit fixer le mur, vient à notre rencontre et s'improvise guide pour nous expliquer les quelques fresques autour de nous. Les étudiants aussi luttaient pacifiquement contre la dictature, mais ce jour-là, le régime de Somoza ordonna de réprimer coûte que coute la manifestation en ouvrant le feu. De nombreux étudiants moururent sous les balles des militaires.

Plus loin, il ne reste quasiment rien d’une fresque qui représentait un serpent à deux têtes, symbole de l'impérialisme américain et de la CIA, contre le peuple nicaraguayen.

Enfin, de l'autre côté de la rue, sur le mur de la caserne des pompiers, la fresque la plus célèbre de la ville brille par ses couleurs criardes. C'est aussi ma préférée car elle est pleine de symboles. Sur fond des couleurs nationales, la silhouette de Sandino remplie de clin d'œil à la lutte armée, écrase de son pied ce qui semble être l'Oncle Sam dessiné avec les traits d'un chien. Pleine de significations donc !

En demandant à notre nouveau guide, si avec les événements récents, les symboles de la révolution passée ont perdu de leur sens, vu qu'Ortega s'est comporté comme ceux qu'il a combattu, ce dernier nous coupe immédiatement : "On ne peut pas parler de ça comme ça, ici tout le monde écoute et les murs ont des oreilles". Les années passent mais les choses ne changent pas vraiment...

Après avoir mangé dans une petite cafétéria pour moins de deux euros, on décide de prendre la direction de Las Penitas, petit village sur le bord du Pacifique. En sortant du bus, l'air marin souffle. Enfin de l'air !

Il y a autant de touristes que de locaux qui se baignent dans les puissants rouleaux de cet océan Pacifique, bien mal nommé. L'ambiance sur le bord de mer est tranquille et il n'y a pas grand-chose à faire dans le coin à part profiter des vagues. Quelques surfeurs ici et là s'adonnent à leur passion et profitent de la taille des vagues pour s'entraîner. Quant à nous, les vagues se cassent à notre hauteur, nous envoyant valser avec force quelques mètres plus loin.

On rencontre une famille de Léon et on sympathise avec Dylan, le jeune père. Il nous propose de venir avec eux au bout de la jetée pour assister au coucher du soleil, sous le regard rempli de doute de sa femme. Et pour cause, ils sont déjà 5 dans leur petite voiture et on doit encore trouver suffisamment d'espace pour deux autres personnes. Heureusement le voyage ne dure que deux minutes. On arrive sur un super point de vue avec un gros rocher surmonté d'une croix. Au loin, le soleil rasant rose commence à disparaître derrière la ligne d'horizon. Mais ce n'est pas suffisant pour Dylan qui veut atteindre le rocher. Vu la violence des vagues, c'est assez fou d'y aller et de risquer de se faire projeter sur un rocher. C'est au son de la voix de sa femme qui le sermonne qu'il s'élance et atteint un premier rocher intermédiaire. Sauf que les vagues étant de plus en plus fortes, il n'arrive pas à revenir. C'est la panique dans la famille mais lors d'une accalmie, il arrive finalement à revenir sur la plage pour se prendre une véritable soufflante.

Ils ne peuvent pas nous ramener jusqu'à Léon vu que la police est régulièrement sur la route. Pas de soucis on va prendre un taxi pour rentrer. On en croise seulement un mais qui semble quasiment plein. Le chauffeur s'arrête et nous embarque quand même. On est donc de nouveau quatre sur la banquette arrière dans un taxi plus tout jeune qui risque de voler en éclats à chaque passage sur un dos d'âne. On croise la police juste à l'entrée de Léon, mais cela ne semble leur poser aucun souci et ils nous laissent passer.

8

On décide le lendemain d'aller au Cerro Negro. C'est un très jeune volcan à seulement quelques kilomètres de Léon. Sur ces pentes sablonneuses, une activité s'est développée et attire des dizaines de touristes chaque jour : la luge ou Volcano Boarding. Après avoir grimpé le volcan jusqu'à son sommet via un sentier qui serpente sur son flanc, il est possible de dévaler un flanc juste avec une planche en bois. En 2002, un Français a descendu cette pente pour établir un record de vitesse en vélo. Il y est parvenu en atteignant les 170 km/h. Malheureusement, le cadre de son vélo s'est rompu et même s’il s’en est sorti vivant, les conséquences ont été lourdes : entre la vie et la mort pendant un moment, des dizaines de fractures et une perte de mémoire de 4 ans...

Pour le faire, il faut passer par une agence. En soit c'est largement possible d'y aller en stop et à pied mais apparemment, il n'est pas garanti de pouvoir louer une luge dans la cabane d'entrée du parc. On choisit l'agence "Quetzaltrekkers" qui reverse une grosse partie de la somme pour aider les "enfants des rues" en finançant entre autres des programmes scolaires, apportant des fournitures et de l'aide alimentaire.

On part de bonne heure le matin car on doit rentrer sur les coups de midi. C'est un groupe international : 2 Allemands, 4 Guatémaltèques, 2 Américains et 3 Français. Tout le monde est à l'heure sauf les Guatémaltèques. C'est avec 35 minutes de retard qu'ils arriveront la fleur au fusil et presseront tout le monde pour que l'on se dépêche de partir. On sent que la guide monte déjà en température mais elle prend quand même sur elle.

A l'arrière d'un camion où des bancs ont été aménagés, on sort de Léon en suivant des routes goudronnées en parfait état jusqu'à bifurquer pour emprunter une piste sableuse. On s'enfonce petit à petit dans la campagne et il n'est pas rare que le camion chasse parfois de l'arrière vue la quantité de sable présente sur le chemin. Le pilote est fin prêt pour prendre le départ du Paris-Dakar, s'il est délocalisé dans le coin !

On descend du camion au pied de ce cône tout noir. Il tient évidemment son nom de sa couleur caractéristique, étant le seul dans les alentours de Léon à être aussi noir. Pas très grand avec ses 728 mètres de haut, il est le plus jeune volcan d'Amérique Centrale, si on considère que le volcan mexicain Paricutín se situe en Amérique du Nord. Sa formation remonte seulement à avril 1850. Depuis ce ne sont pas moins de 23 éruptions qui ont eu lieu, allant d'une éruption peu explosive avec de simple coulées de lave à des explosions importantes ayant relâché énormément de débris dans l'atmosphère tout en mettant en danger les populations locales. Une de ses principales caractéristiques est que lors de certaines éruptions, pendant que les cratères sommitaux libérèrent des cendres, des fractures sur les flancs et la base de l’édifice s’ouvrèrent en déversant la lave qui se déversa pour donner des coulées. Pendant l'une des éruptions, un petit cône annexe est sorti de terre sur son versant sud, le "Cerrito Negro".

Après la récupération de nos luges, on se met en route. Monter avec une luge de cette taille est un peu pénible et encombrant alors la plupart d'entre nous la cale entre son dos et son sac. Ça nous donne l'allure d'oiseaux déployant les ailes. Le problème avec cette configuration c'est qu'il n'est pas possible de marcher côte à côte et surtout, lorsqu'il y a du vent, la prise à l'air étant plus importante, on est rapidement freiné. Le chemin part de la base et serpente au milieu de cette fragile roche noire qui s'effrite sous nos pas. On évolue dans un paysage lunaire, où il est difficilement imaginable de trouver de la vie. Pourtant de nombreux lézards chassent les insectes qui s’aventurent imprudemment ici. Pour se protéger un peu de la chaleur, ils s'enterrent dans le sable pendant les heures les plus chaudes du jour et ainsi survivre dans cet environnement hostile.

Il n’y a pas vraiment de grosses difficultés pour monter. La pente est assez peu inclinée et seules quelques grosses bourrasques de vent levant du sable peuvent poser quelques petits soucis. En plein soleil et sans aucune zone d'ombre, on se protège comme on peut de ses rayons agressifs. On arrive sur un premier replat qui offre une vue panoramique. Plus bas on voit bien la surface que les différentes coulées ont recouverte, avec ce noir qui tranche énormément avec le vert de la plaine sur lequel il s'étale généreusement. La végétation n'a pas encore réussi à repartir sur ce sol, mais si l'activité se calme suffisamment longtemps, il y a fort à parier qu'en seulement quelques années, le paysage change radicalement.

Pour certains, ça commence à être difficile de monter. Les quatre du Guatemala ont l'air de vraiment souffrir. En même temps dans le camion, ils nous ont confié qu'ils ignoraient qu'ils faillaient monter à pied et que s'ils avaient su, ils ne seraient sans doute pas venus. Ils continuent tant bien que mal et nous finissent par nous rejoindre. L'ascension se poursuit. On passe tour à tour devant les différents cratères bien cachés à l’abri des regards, sur les hauteurs de ce cône. Les couleurs sont incroyables. Le noir est sublimé par les autres couleurs laissées ici par les produits venus tout droit depuis les entrailles de la Terre. Du rouge, du blanc et quelques traces de jaune viennent se mélanger à la noirceur du sol. On arrive finalement à la zone d'où s'élancent les luges. Avant de passer aux choses sérieuses, on fait un petit détour pour surplomber le cratère principal. La vue se dégage encore sur cette immense plaine rongée par les anciennes coulées noires, et où un petit cône perdu au milieu se dresse timidement.

On retourne récupérer nos luges et s'équiper. On se sent comme des mannequins qui s’apprêtent à défiler. Ce look est ridicule mais nécessaire pour nous protéger du sable pendant la descente. Une énorme combinaison jaune, trois fois trop large pour moi, un tour de cou et de grosses lunettes de protection forment ma tenue. Au moins on est tous plutôt raccord avec la luge. Les consignes nous sont données. Il ne faut surtout pas appuyer ses pieds sur l'avant de la luge sinon on va freiner, perdre de la vitesse et tout simplement s'arrêter dans la pente.

En position, assis sur le large morceau de bois, je fais face à cette importante pente. Première fois pour moi que je fais du Volcano Boarding, après le Sand Boarding sur les dunes du désert d’Atacama. La pente est très inclinée au début avant d'arriver sur un petit replat pour finir pour s'incliner de nouveau fortement. 3,2,1... je m'élance. J'essaye immédiatement de m'allonger le plus possible sur ma planche pour prendre de la vitesse tout en essayant de suivre la trace des précédents passages de la veille, plus ou moins visibles. Le bruit est assourdissant et la visibilité très réduite avec ses milliers de grains de sable qui virevoltent dans tous les sens devant mes yeux. J'ai l'impression de filer à vive allure pendant que la planche bouge dans tous les sens. Surtout ne pas poser les pieds sur le devant de la planche. Je sens que je commence à sortir peu à peu de la trajectoire. J'essaye d'étendre mes jambes de tout mon long au-dessus du sol, mais sans beaucoup abdos, pas facile de maintenir cette position. Mon pied droit effleure le sol et la planche se met légèrement en travers. J’arrive à rattraper le coup et à remettre de suite la planche dans l'axe. Première alerte.

Je vois sur le côté un peu à l’écart, la guide qui s'est positionné pour prendre des photos. En quittant la piste des yeux à peine une seconde, c’est déjà trop tard. Je n'ai pas vu venir une bosse et mon pied s'enfonce de nouveau dans le sable, mais cette fois de façon franche. Immédiatement la planche se met à 90 ° et, même en essayent de rattraper le coup, je sais instantanément que c'est foutu. La minuscule bosse sur laquelle j'arrive m'envoi en l'air en me désarçonnant de ma planche. Pourtant, malgré la vitesse, l’atterrissage n'est absolument pas rude, le sable amortissant ma gamelle merveilleusement. Je suis tombé juste devant la guide qui a su remarquablement immortaliser cet instant.

En me relevant, je crache le sable que j'ai plein la bouche et me rallonge sur ma planche. J’essaye de reprendre le plus rapidement de la vitesse. Cette fois-ci, tout se passe bien et j'ai l'impression de mieux contrôler la planche. En même temps, vu ce qui s’est passé avant, ce n'était pas très difficile. Je m'arrête en bas sans freiner, la pente se chargeant de le faire pour moi. Heureux et avec du sable partout, qui mettra plusieurs douches pour totalement s’en aller de mes cheveux, je me relève pour m’écarter avant l’arrivée du lugeur suivant. Étant parti en deuxième position, j'assiste à l'arrivée de mes compagnons du groupe et surtout, de l’énorme gamelle de l'un d'eux.

Entre la guide qui prenait des photos et un accompagnateur filmant nos passages, on peut se découvrir en action sur leurs écrans. Et le moins que l'on puisse dire c'est que, pour les vidéos, le rendu est plutôt décevant.

En relisant le paragraphe sur ma descente, j'ai l'impression d’avoir été un véritable casse-cou en prenant des risques à vive allure. En fait pas, mais alors pas du tout. Histoire de se faire une idée, j'avais l'impression d'avoir piloté une Formule 1 mais j’apparais plutôt sur la vidéo au volant d’une vielle Twingo avec seulement 3 roues. C’est quand même fou cette fausse sensation de vitesse. Le casse-cou de l'extrême vient de perdre de sa superbe…

Avant de partir, pour ceux qui le veulent, il est possible de remonter en haut pour faire une seconde descente. On nous prévient quand même que la planche ira beaucoup moins vite car le plastique en dessous s'est bien abimé avec l'abrasion du sable sur lequel il glissait. Du coup je décide de ne pas remonter alors qu'Alex y retourne et confirmera, qu'effectivement c'était largement moins bien. C'était quand même vraiment très agréable. Cette glisse, et cette sensation de vitesse, dans un paysage hors du commun est vraiment une expérience à faire. Surtout que vu la nature du terrain, elle est sans risque de blessures. J'en suis bien la preuve. Pour les phobiques du sable, c’est effectivement différent, et il vaudrait mieux éviter. Mais sinon pour les autres, c'est super original et divertissant.

Après le Cerro Negro, on veut se faire une dernière journée sur un volcan avant de partir chacun de notre côté. Léon est le coin parfait pour ça vu que les candidats sont nombreux. Il y a le San Cristobal, qui est un beau challenge car c’est le point culminant du pays. Sinon il y a le Momotombo, celui qui fumait au loin quand j’étais sur l’Apoyeque, ou alors le Telica que j’avais prévu de faire de toute façon. On se renseigne quand même auprès de différentes agences sur les tarifs et les possibilités. J’avoue que ma préférence va au Momotombo, avec son nom super cool, sa difficulté d’ascension et le fait qu’il soit actif. Presque toutes proposent le Telica et le San Cristobal, mais seulement une pour le Momotombo. On abandonne cette option mais je laisse quand même mes coordonnées à l’agence pour qu’elle me prévienne si elle trouve suffisamment d’autres personnes pour organiser l’excursion. On jette notre dévolu sur le Telica qui est assez impressionnant avec son immense cratère. On se donne rendez-vous directement au terminal le lendemain à 6h. On a décidé de ne pas passer par une agence mais d’y aller par nos propres moyens.

Le soir je cherche un resto que plusieurs personnes de l’auberge m’ont conseillé, mais impossible de le localiser même avec le GPS. Je demande à un passant s'il sait où il se trouve. Je dois revenir sur mes pas et remonter de six rues. L'homme me conseille de prendre un taxi car c'est bien trop loin pour s’y rendre à pied. Je pense que c’est au moins la trentième personne, depuis le début de mon voyage, qui me dit de prendre un taxi pour seulement quelques centaines de mètres. Je me souviens que certains latinos m’avaient avoué que voir des européens marcher tout le temps, et parfois malgré la distance, semblait bizarre. Tous ne sont pas comme ça, mais ça ne semble pas être dans leur culture.

Le soir, une habitude amusante a lieu dans les rues de Léon. Les habitants aiment aller dehors profiter de la fraîcheur de la nuit. Pour se mettre bien à l’aise, ils n’hésitent pas à sortir quelques chaises ou des fauteuils qu’ils installent sur le trottoir devant leur porte. Peu importe si ça gène et qu’il est maintenant impossible de marcher sur le trottoir, ils sont confortablement installés pour profiter comme il se doit de la soirée.

C'est aussi à ce moment-là que des stands de rue proposant de la nourriture installent des tables sur les trottoirs. La musique est à fond pour garder le rythme et servir frénétiquement les nombreux clients qui forment une longue file d’attente sur le trottoir. Au menu des grillades, des tortillas, de la viande et toujours le fameux Gallo Pinto, mélange de riz-haricots rouges fris qui se mangent aussi bien le soir qu'au petit déjeuner.

Devant le restaurant que je cherchais, je trouve porte close. Je déambule dans les rues jusqu’à tomber sur un petit stand tenu par un jeune couple. Au lieu de tourner à la recherche d’un autre resto, je fais la queue sans trop savoir ce qui adviendra de moi, la nourriture de rue ne me réussissant pas toujours. Le Gallo Pinto, qui sort directement d'une bassine, est le meilleur que j'ai pu manger depuis mon arrivée dans le pays.

A 6h du matin, nous voilà tous les deux dans un bus en direction du petit village de San Jacinto. On est les seuls touristes dedans et pour une fois, on a de la place pour nos jambes. Le bus nous dépose au niveau d’un carrefour et il faut quelques minutes de marche pour rejoindre le village. A cette heure-ci, il n'y a personne à l'accueil pour nous faire payer l'entrée. Comme cet argent va directement à la communauté de ce village qui vit au pied du volcan, on décide de donner l'argent à une vieille dame qui tient une petite épicerie en plein air, pour qu’elle le donne à la personne en charge. On se lance en suivant un chemin qui passe à proximité d'une mare de boue qui bouillonne et où de la vapeur s’échappe, signe que l'endroit est bel et bien géologiquement vivant.

On traverse et longe de nombreux champs qui viennent d'être récemment récoltés, mais aussi des zones boisées. Malgré cela, la majorité des paysages rencontrés ressemble plutôt à de vastes prairies avec quelques arbres ici et là. On alterne entre montées et descentes avant d'attaquer l’ascension finale. Au milieu des bois, la pente est maintenant environ de 30 % et notre rythme diminue. Il faut marcher 11 kilomètres depuis l’entrée pour atteindre le cratère et monter plus de 960 mètres de dénivelé. Ce n'est pas une randonnée très difficile mais sa longueur sous la chaleur la rend quand même bien fatigante. A plusieurs reprises on se perd en loupant les embranchements. Il nous faut l'intervention de plusieurs paysans pour que l'on se remette dans la bonne direction. L'un deux, qui nous a repérer à au moins 200 mètres de distance, nous sifflera et nous fera de grands gestes pour nous avertir et nous montrer la bonne voie.

On touche enfin au but. Derrière la paroi qui se dresse devant nous, une fumée blanche est visible et s’élève dans le ciel. Plus que quelques minutes et on sera face au volcan. On sort enfin de ce labyrinthe rocheux pour tomber nez à nez avec celui que l’on est venu voir. Son cratère est tout simplement immense et la fumée épaisse qu'il dégage en cache le haut.

Une petite présentation s’impose. Le Telica est un petit stratovolcan de 1 061 mètres d’altitude très actif qui rentre régulièrement en éruption avant de se calmer. Son immense cratère de 120 mètres de profondeur, a un diamètre d’environ 700 mètres. Certainement dû à une forte explosion, il a un aspect égueulé, le bas du cratère étant plusieurs de mètres en dessous du sommet. Tellement actif qu’en Juillet 2020, soit six mois après notre passage, il est rentré en éruption en crachant des cendres à plusieurs centaines de mètres de hauteurs qui ont recouverts les alentours proches. Rien de bien méchant, mais il est quand même sous surveillance car on trouve dans des écrits du XVI ème siècle les récits d’une grosse explosion qui, si elle se reproduisait aujourd’hui, aurait potentiellement des conséquences catastrophiques.

On avance jusqu'à atteindre le bord du cratère. C’est seulement lorsque l’on ne se trouve qu’à quelques mètres de ce bouillant précipice, qu'il est possible de prendre réellement conscience de ses dimensions gargantuesques. C'est un endroit tout simplement incroyable même si l'air saturé de soufre nous prend à la gorge. Je m'allonge au bord pour simplement mettre ma tête au-dessus du vide et essayer de voir le fond. Le soir, quand la nuit tombe, il est possible de voir la lumière orangée émise par la lave. Ici, contrairement au Masaya, il n’y a pas de lac de lave mais seulement des roches incandescentes tapissant le fond. Malheureusement avec une telle épaisseur de fumée, rien n'est visible. Des bruits venant des profondeurs, similaires à ceux d’une cocotte-minute qui évacue la pression, se font entendre. Personnellement, même si le Masaya est surnommé « la bouche du diable ou des enfers », je trouve que ce surnom collerait bien mieux au Telica. On reste une bonne heure à seulement profiter de l'endroit tout en reprenant des forces pour le retour, qui s’annonce long.

Cette fois, on réussit le miracle de ne pas se perdre. On marche depuis deux heures quand, devant nous, un nuage de poussière se forme sur le chemin. On est en train de rattraper un homme à cheval accompagnant son troupeau de vache. C’est ce même homme qui nous a sifflé quelques heures auparavant. On discute le reste du trajet, enfin on essaye, avec lui sur des sujets actuels du pays. C'est un farouche opposant à Ortega et ici, comme personne ne peut nous entendre, il ne se fait pas prier pour raconter tout ce qu'il a sur le cœur. C’est bien parce que ça nous change des discours entendu quelques jours plus tôt à Léon. Malgré tout, je lâche rapidement la conversation. La poussière que la dizaine de vaches soulève juste devant nous, rentre lorsque je respire et m'irrite la gorge en me faisant sévèrement tousser. Alex arrive à tenir un peu plus longtemps mais doit lui aussi s'avouer vaincu. C'est dommage parce que la conversation était intéressante...

Entre la sueur et la poussière, chaque cm² de ma peau qui est à l'air libre est maintenant recouvert d'une grosse couche de sable. Autant dire, qu’au moment de monter dans le bus pour rentrer, je ne ressemble à rien. Enfin si, juste à un gars extrêmement crasseux. Au moins ça me permet d’avoir de l’espace vu que personne ne veut être mon voisin de siège, et en même temps, je ne juge pas. Qui voudrait s'asseoir à côté d'un mec qui empeste et qui donne l'impression de ne pas s'être lavé depuis des jours ?

Alex prend un bus pour partir à Matagalpa alors que je reste ici encore une nuit avant de me diriger vers la cote Nord-Ouest du pays. On essayera de se recapter si nos routes se recroisent.

Avant de rentrer à l’auberge, petit détour dans la rue pour prendre ma portion de Gallo Pinto. Je ne traîne pas. Les 22 kilomètres de marche d’aujourd'hui m'ont littéralement mis sur les rotules et je m’effondre dans un hamac sur la terrasse pour un repos bien mérité.

9

Départ en matinée de Léon pour un long trajet sans fin : 38 km me sépare de Chinandega. Du terminal, les traditionnels vieux bus scolaires américains font la liaison mais également des "expresso". Ce sont des petits vans où à l’intérieur s’entassent pas loin d'une vingtaine de personnes ou marchandises encombrantes. Je vais donc faire le voyage dans un van surchauffé à plus de 35 degrés, sans clim, serré et blotti contre d'énormes sacs de fringues entourés de film plastique. Comme chacun le sait, être contre du plastique chaud ça rafraîchit beaucoup... Heureusement le trajet ne dure qu'une petite heure, mais bloqué en plein soleil pendant 20 minutes sans air à cause de travaux sur la route, la vingtaine d'âmes en peine à l'intérieur se sont vite transformées en cascades.

Arrivé à destination, c'est facile de comprendre pourquoi il n'y a pas de touristes par ici. Proche de Léon et pas très attractive au niveau architectural et historique, l'avantage c'est qu'à Chinandega c'est le vrai Nicaragua, celui qui n'est pas soumis au tourisme « de masse ». Après moins de 5 minutes de marche à la recherche d'un hôtel pour la nuit, je tombe sur un panneau au nom évocateur écrit en rouge vif : "Hôtel California". Je rentre en espérant être accueilli par "The Eagles" en personne mais non, l'hôtel est vide. Bon après tout, pour moins de 10 $ la chambre, je ne fais pas la fine bouche. Pas le temps de me la couler douce dans ma nouvelle demeure, direction la petite ville de Corinto sur la côte. Pendant tout le trajet, le van croise et double des camions chargés de conteneur. De petite taille certes, mais c'est surtout le plus gros port commercial du pays. C'est par ici que tout transite car sur la côte Atlantique, coté infrastructures c'est le néant. Quand j'arrive, la ville est complétement déserte, si ce n'est quelques personnes occupant les bancs du parc central et le balai incessant des vélos taxis. En se rapprochant des imposantes clôtures et portails du port, j'aperçois que pratiquement la moitié de la population locale semble bosser plus ou moins à proximité du port.

Pour changer, je décide d'aller à la plage pour buller un peu mais après avoir connu celles de Las Penitas, c'est un peu la douche froide. Une longue plage mais sans vraiment un endroit où se baigner avec plus de 60 cm d'eau. Des rochers cassent les vagues quelques mètres avant le sable et seuls quelques gamins jouent dans l'eau et se précipitent vers les rares promeneurs pour demander quelques pesos. La baignade se résume très rapidement à juste tremper les pieds dans l'eau, et quand on est un 31 janvier et que l'on pense à tous ses potes restés dans le froid hivernal français, c'est déjà mieux que rien. Ici les habitations en bord de mer sont très différentes de celles bordant les autres plages que j'ai pu voir auparavant. Comme le tourisme ne s’est pas développé, pas d’hôtels ou resort en vue, ce sont les habitants qui occupent les habitations donnant directement sur le bord de mer. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils ne roulent malheureusement pas sur l'or. Toutes les maisons sont faites avec des matériaux de récup provenant peut-être même de ce que rejette l'océan sur la longue langue de sable. Je n'ose même pas imaginer la chaleur qu'il doit faire dedans… Mais heureusement, dans chaque jardin des hamacs sont accrochés. A croire que dans ce pays, si t'as pas de hamacs, t'as complétement raté ta vie !

La nuit à Chinandega c'est le calme plat. Les gens vivent avec le soleil donc après 20h, c'est dans une sorte de No Man's Land que je marche en quête d'un endroit où trouver de quoi manger. Pas de bol pour moi, tout est fermé à part le Subway et ici et là une petite supérette. Seules quelques voitures passent dans les rues embouteillées la journée et nada mas. Si bien que je suis seul au monde à marcher dans la pénombre de ces rues silencieuses. En règle générale, tout le monde en Amérique Latine déconseille de faire cela mais au Nicaragua, le sentiment d'insécurité n'est pas vraiment présent. C'est assez incroyable d'ailleurs car jusqu'à maintenant j'ai fréquenté les terminaux de jour comme de nuit, des marchés blindés et toute une partie à pied de Managua et je confirme…rien.

Chinandega n'était pas ma destination finale mais seulement une courte étape car quand je suis arrivé la veille, plus aucun bus ne partait en direction du nord vers Potosi. Dès le lendemain matin je cherche à rejoindre le petit village dans la péninsule de Cosingüina, isolée par les eaux du Golfe de Fonseca. Ce n'est pas très loin, environ 75 km, mais il faut entre 2 et 3h de bus pour y parvenir. Le bus ne part pas du terminal mais d'un petit marché situé à l'opposé de la ville, une information que j’ignorais bien évidemment. Après avoir déjà marché jusqu’au mauvais terminal pendant vingt minutes, j'opte pour un vélo-taxi pour traverser la ville. Il est à peine 8h30 mais la chaleur est belle et bien déjà au rendez-vous. Le pauvre gars pédale comme un dingue pour trois malheureux pesos… et ça toute la journée et probablement comme il le dit lui-même "jusqu'à ma mort". Je suis seul dedans mais quand on croise certains avec trois passagers, je n’ose même pas imaginer la galère que ça doit être pour pédaler.

Coup de chance, le bus est déjà là quand il me dépose. Coup de pas trop de chance, il est déjà presque totalement blindé. J'abandonne l'idée de trouver un siège avec assez d'espace pour m'accueillir et je m'installe au fond du bus. Trop grand, je vais donc passer le voyage recroquevillé sur moi-même avec ma tête contre le plafond et mon énorme sac posé en équilibre entre les jambes. Sans trop de surprises, je suis le seul gringo dans le bus. Du coup quand je monte, je deviens un peu malgré moi l'attraction, le gars un peu exotique. Ce qui est franchement cool dans ce genre de situation c'est qu'il est ultra facile d'engager la discussion avec n'importe qui. Je me retrouve à parler avec presque tout le monde qui m'entoure, de la lycéenne qui rentre chez elle, l'ayudante, la grand-mère qui me donne des clémentines à grignoter et un rasta de la côte Atlantique pour ne citer que quelques exemples. Avant même de partir, c'est l'habituel défilé des vendeurs ambulants. Avec la densité de personnes au m², on devient malgré nous des contorsionnistes professionnels pour qu'ils puissent progresser et atteindre la porte de sortie.

Le rasta ne s'arrête jamais de parler, même pour respirer, avec un mélange d'anglais et d'espagnol pas toujours facile à suivre. Mais quand il décide de mettre sa musique en haut-parleur, ça devient la fiesta à l'arrière. Tout est relatif vu l'espace disponible pour chacun, ce n'est certes pas une piste de danse mais les gens bougent au moins les épaules en rythme et rient ensemble. Rien à faire, je voyage depuis plus d'une heure et demie dans un confort sommaire et avec une chaleur étouffante mais personne n'a encore râlé. Pour relativiser, amis des grandes villes, si vous lisez ceci, pensez bien que ces gens-là doivent se taper ce genre de trajet quasi quotidiennement…

Le travail des ayudantes n'est pas de tout repos. Outre le fait qu'ils parcourent le bus en long, en large et en travers, ils doivent aussi s'occuper de monter sur le toit pour charger, décharger et fixer solidement les marchandises que transportent certains passagers. Au cours du voyage, l’un d’eux va monter pas loin d'une dizaine de fois sur l'échelle et, alors que le bus roule à vive allure, rester sur le toit pour perdre le moins de temps possible lors des arrêts. Lors des quelques moments d'accalmie, il se reposera à moitié agrippé à l'échelle et l’autre moitié dans le vide.

Au bout de deux heures de trajet, suffisamment de gens sont descendus et je peux enfin m'asseoir sur une banquette. Plus que 15 km et ça sera enfin la fin sauf que non… Devant le bus, se dresse maintenant un chemin de terre poussiéreux et totalement défoncé. C'est la pire demi-heure du trajet et heureusement que je suis assis sinon ça aurait été vraiment éprouvant d’embrasser le plafond toutes les 5 secondes avec ma tête. Même pas besoin de prendre la peine de chercher un hôtel, le bus me dépose directement devant le seul du coin !

Je ne suis seulement qu’à quelques minutes de la plage, mais c'est littéralement une mer d'huile, il n'y a malheureusement aucune vague visible à sa surface. Sur la plage, seuls quelques pêcheurs rentrant de leur sortie matinale en poussant leurs embarcations sur le sable pour les mettre à l'abri de la marée montante troublent la tranquillité du lieu. La plage est immense et je distingue des montagnes à l'horizon, mais aussi des îles et une longue et fine bande de sable totalement déserte qui s'avance dans l'eau et semble sans fin. Pour y arriver il faut que je passe sous deux pontons et quelle ne fut pas ma surprise d'être accueilli par trois gars pas franchement super avenants, qui me crient des ordres tout en se dirigeant vers moi armés d'AK-47…

Ce sont en réalité des militaires stationnés ici qui gardent cette partie de la plage et surveillent toute la zone qui est un carrefour stratégique. La terre que l'on voit au loin appartient au Salvador et celle à l'est au Honduras. Le coin parfait pour des trafics en tout genre. Pour rejoindre la plage voulue, il faut que je refasse tout le chemin en sens inverse jusqu'à arriver à une caserne et demander à un garde l’autorisation de passer et traverser la base. Quand j'arrive à sa hauteur, il n'est pas sûr d’avoir le pouvoir pour me laisser continuer, et je dois alors aller voir son supérieur. Lui par contre à l'air de se foutre royalement de ma présence et me laisse passer sans me poser aucune question.

Après seulement quelques minutes de marche sur le sable, je croise encore deux autres équipages de pêcheurs. L'un d'eux n'est composé que de 3 personnes et ils galèrent vraiment à sortir le bateau hors de l'eau, le hisser plus haut sur la plage et le fixer pour la nuit. Quand j'arrive à leur hauteur, en croissant leur regard, j'ai l'impression de lire "un coup de main ne serait pas de refus mon petit bonhomme…". Et c'est de cette façon que je me retrouve les pieds dans l'eau à pousser de toutes mes forces un bateau jusque sur le sable brûlant de la plage. Il ne faut pas se fier aux photos, même si les bateaux ne paraissent pas bien grands, que c'est lourd ! Il nous faut bien 5 minutes pour seulement le manœuvrer et le placer enfin sur un chariot. Que Dieu bénisse l'inventeur de la roue, parce qu'avec le chariot c'est maintenant presque un jeu d’enfant pour le hisser, même s’il pèse toujours autant qu’un âne mort. Au même moment, un autre équipage accoste et certains viennent nous prêter main forte. Une fois le premier solidement fixer, il faut répéter les mêmes manœuvres pour celui des nouveaux arrivants. Comme on est plus nombreux, c’est bien plus facile et rapide. Je me retourne en fixant l’océan pour vérifier si d’autres bateaux ne sont pas sur le point eux aussi d’arriver. Je voulais juste aller me la couler douce à la plage et pas faire l’équivalent de deux semaines de musculation !

Pour me remercier du coup de main, ils me tendent un poisson. C'est super sympa de leur part mais en vérité c’est plutôt de nouveaux muscles dont j'ai besoin vu que je viens certainement de m'en froisser plusieurs. C'est quand même délicat de refuser un cadeau mais vu que je vais rester quelques temps sur le sable au soleil et que je n'ai pas de cuisine à disposition avant sûrement plusieurs jours, j'ai bien peur que le poisson ne soit pas super frais quand je pourrai enfin le goûter…

Un peu plus loin, je passe devant des maisons posées au milieu des arbres à la lisière de la plage, où un ancien poste de radio en fin de vie crache péniblement des chansons de reggae. Lorsque je me pose et parcours du regard l'immense plage, il ne doit y avoir en tout et pour tout sept personnes. Quand on se pose ici, pas de vigilance à avoir pour éviter de se prendre le ballon des gosses jouant à côté, être recouvert de sable quand quelqu'un passe juste à côté de la serviette ou encore des gens qui hurlent pour se parler et qui en font profiter alors qu’on n’avait rien demandé. Ici, le seul mot d'ordre c'est de se reposer et profiter en ayant comme seul fond sonore le bruit des vagues qui se cassent sur le bord et celui du vent qui agite les branches des palmiers.

Une fois dans l'eau, difficile de faire la fine bouche. Malgré le manque de vagues, c'est agréable de barboter dans une eau qui ne doit pas être loin des 30°C. Même si ce n’est clairement pas un spot de plongée, vue la transparence de l’eau, si je reste totalement immobile, quelques poissons viennent nager autour de moi. C'est vraiment une après-midi qui me change de la semaine précédente, et à partir de maintenant, je ne m'autorise aucun effort. Je pourrais rester des heures comme ça dans l'eau sans que rien ne vienne me tirer de cet instant de détente… sauf peut-être cette étrange sensation de démangeaison que je sens grandissante en bas de la jambe.

Démangeaisons qui se transforment brutalement en douloureuse brûlure. C'est tellement soudain que je n'ai aucune idée de ce qui a bien pu se passer. En tournant sur moi-même pour chercher une explication, je découvre juste à ma droite une masse translucide et gélatineuse qui flotte en s'éloignant doucement. Il me faut quand même quelques secondes pour que je percute que l'espèce de vieux sac plastique à la surface est une méduse et que cette douleur est la conséquence directe de sa piqûre. Oh chouette alors, quelle agréable surprise ! J'en profite pour dire qu'en réalité les méduses ne piquent pas mais lorsqu'elles rentrent en contact avec la peau, les centaines de cellules à leur surface appelées cnidocytes vont être stimulées. En réagissant elles vont s'ouvrir en projetant une sorte de mini harpon. C'est ce dernier qui va injecter un venin et provoquer la réaction urticante ou la sensation de brûlure. Oui, oui, même dans une situation pareille, j'ai envie de ramener ma science !

En sortant de l'eau j'applique du sable mouillé et frotte sur l'endroit douloureux pour détacher les éventuels restes de tentacules qui seraient restés bien accroché à ma peau. Je pense qu’on a tous déjà entendu que pour apaiser une piqûre de méduse, il fallait verser de l'urine dessus. Alors vous croyez en ce que vous voulez mais… premièrement je pense que c'est plutôt une sorte de légende urbaine et surtout, et j'insiste bien là-dessus, je n'ai absolument aucune envie de m'uriner sur la cheville. Après quelques minutes sans bouger, la douleur se stabilise mais reste tout de même assez présente. Par contre dès que je pose le pied par terre, ça me lance dans tout le bas de la jambe. Sans mouvement, elle semble pulsative suivant le rythme de mes battements cardiaques. Le plus embêtant dans toute cette histoire c'est que si je suis venu jusqu'ici c'est pour randonner, monter et atteindre le bord de l'immense cratère du Cosingüina qui se trouve juste derrière la plage. Et vu comment je traîne la patte juste pour faire les quelques kilomètres pour revenir jusqu'à l'hôtel, la ballade risque d'être assez compliquée, voire compromise.

Vers le village, le bout de la plage s'est transformé en terrain de foot éphémère. Tous les mômes du village sont là et cela semble être un évènement important puisqu'il y a même des spectateurs. Je m'assois quelques minutes pour profiter du beau jeu et des gestes techniques que les adversaires s'efforcent de réaliser pour se mettre en avant. Comme j'ai toujours mal, je m'éclipse rapidement pour parcourir les dernières centaines de mètres qui me séparent de l'hôtel où j'espère pouvoir trouver du vinaigre blanc pour apaiser cette sensation de brûlure. En repassant dans la base, un homme sort de nulle part et, malgré sa surprise de me trouver là, il vient à ma rencontre. Il me demande sur un ton sec mon identité et d'où je viens. Mais qu’est-ce que ça peut bien lui faire à celui-là ?

C'est en fait un officier migratoire du Nicaragua. La base n'est pas seulement militaire, mais également la frontière. Je suis donc officiellement sorti du pays sans autorisation ou tout du moins pas totalement en règle. Il me demande de le suivre à l'intérieur pour quelques vérifications, mais sans mon passeport sur moi, la partie ne s'annonce pas si facile. Je lui donne toutes les informations pour qu'il les rentre sur son ordinateur qui semble avoir le même âge que moi, sinon plus. Le temps de tout renseigner et de vérifier que toutes les informations concordent, il ne faut pas loin d'une vingtaine de minutes. J'aurai pu éviter tout ça en prenant avec moi mon passeport avant de sortir, mais franchement juste pour aller à la plage...

Pour autant l'ambiance n'est pas du tout oppressante, malgré son ton un peu direct, le gars fait juste son boulot. Son collègue assis à côté de moi me parle pour faire passer le temps. Seuls deux sujets vont occuper ce moment d'attente : ce que je pense de son pays et surtout le base-ball. Autant dire que pour la deuxième partie je suis plutôt auditeur que participant. La situation peut prêter à sourire mais avec la jambe toujours aussi douloureuse, je m'en serai bien passé. Pour résumer les trois dernières heures : un accueil chaleureux par des militaires armés, une piqûre de méduse et une attente dans un poste migratoire pour défaut de papiers… Qui dit mieux ?

Je pense qu'il va vraiment falloir que j'aille me coucher rapidement avant qu'il m'arrive encore un truc de dingue. Petit bonus en rentrant, pas de vinaigre et ma cheville a quasiment doublé de taille. Allez, ça suffit ! Au lit maintenant ! Si je ne récupère pas rapidement pendant la nuit, la rando du lendemain ne s'annonce pas sous les meilleurs auspices.

Au programme aujourd'hui, presque 18 km aller-retour pour environ 900 mètres de dénivelé. Il est 6h lorsque mon réveil sonne et que je saute de mon lit prêt à en découdre. Une bonne nouvelle pour commencer la journée car la piqûre semble s'être un peu résorbée et ma cheville a légèrement dégonflé. Bon par contre ça reste toujours douloureux vers la cheville quand j'appuie dessus mais ça devrait pouvoir le faire. C'est plein d'optimisme que j'enfile mes chaussures montantes mais au moment de serrer les lacets, je comprends qu'il va falloir serrer les dents et marcher avec précaution pour pas le regretter plus tard.

Le sentier n'est pas difficile à trouver car il démarre directement en face de la base. Le soleil commence à se lever sur la campagne encore endormie et je croise seulement quelques personnes qui descendent vers le village pour monter dans le premier bus qui part en direction de Chinandega. Les deux premiers kilomètres sont complétement plats mais sur un chemin sablonneux. C'est plutôt une bonne chose car comme à chaque pas je m'enfonce, je mets moins à contribution mon pied amoindri. Devant moi au loin s'élève un nuage de poussière que je rattrape pas après pas. Je sais pertinemment ce qui provoque ce nuage et je ralentis pour ne pas me retrouver dans le sillage d'un troupeau de vaches en route pour passer la journée à paître sur les hauteurs. Mes poumons se rappellent parfaitement du retour du Telica quand ils ont pas mal souffert après avoir respiré pendant de longues minutes la poussière.

A une intersection, le troupeau bifurque à gauche, me laissant la voie libre. Le chemin commence alors à grimper et à se rétrécir. J'avance maintenant à travers les champs et passe devant quelques maisons isolées ici et là. Je continue aussi de temps en temps à croiser des cavaliers descendant au village pour y aller vendre leurs maigres récoltes. Le jour est maintenant bien levé et les champs ont laissé place à une forêt qui devient de plus en plus dense au fur et à mesure de ma progression. Le sentier fait des zigzags pour contourner les petites ravines s'étant établies sur les flancs du volcan.

Mais ce qui devait arriver arriva et en l'espace d'à peine quelques dizaines de mètres, le sentier disparaît. Je me retrouve soudainement au milieu de dizaines d’arbres et buissons sans aucun indice sur la direction à suivre. Je reviens sur mes pas pour voir si je n'ai pas raté un embranchement mais rien à faire, le sentier semble s'être volatilisé. Je sors le GPS et voit qu'effectivement je ne suis plus du tout sur le sentier. Je décide de me diriger vers le tracé qui indique théoriquement le chemin. Pour ça, il faut que je continue tout droit dans la forêt et en essayant de m'écarter le moins possible. Je dois slalomer entre les arbres, les buissons et parfois les petits canyons que je rencontre sur mon chemin.

Je me rappelle aussi, que dans la Guest House de Léon, un homme qui était monté déjà pas mal de fois sur le volcan m'avait dit de faire attention aux serpents même si normalement à cette période je ne devrais pas trop en voir. D'ailleurs dans les buissons autour de moi, ça bouge pas mal mais ce ne sont que des iguanes qui prennent leurs jambes à leur cou lorsque je m'approche un peu trop près d'eux. Certains sont d'ailleurs énormes, bien loin du petit lézard occupé à se prélasser au soleil que je suis habitué à voir.

Au bout de vingt minutes à galérer pour avancer difficilement dans la végétation, je ne sais plus du tout où je suis et mon GPS n'arrive plus à se stabiliser et indiquer ma position exacte. C'est donc officiel, le Chele que je suis est complétement perdu au milieu de nulle part. En plus de tout ça, le soleil ne me réchauffe plus maintenant mais me brûle beaucoup plus que lorsque je suis parti. Il est à peine 8h30 et le thermomètre doit déjà flirter avec les 25/30°C et il n'y a pas un souffle de vent qui arrive à se faufiler à travers les arbres. J'ai l'impression d'être dans un four dans cette forêt et comme la majorité des arbres ont leurs feuilles cramées, il n'y quasiment aucune zone d'ombre. Le ressenti étouffant de la chaleur est tel qu'à chaque pas en avant j'ai l'impression de me liquéfier et de devenir peu à peu la réincarnation humaine des chutes du Niagara.

Sans parler de mes réserves d'eau qui fondent comme neige au soleil avec les minutes qui passent, ce qui va devenir rapidement problématique si je ne retrouve pas vite mon chemin. Même en levant les yeux vers le sommet, impossible de m'orienter correctement. Je continue d'avancer dans une direction en espérant retomber à un moment ou un autre sur un chemin. Et contre toute attente, ça fonctionne. Je retombe directement sur un sentier en contrebas où la seule difficulté pour le rejoindre est de descendre la petite falaise où je me trouve. Sur le côté, un chemin semble être tracé et rapidement je pose de nouveau un pied sur le chemin principal. Résultat de cette petite escapade hors-piste : beaucoup de sueur, de feuilles mortes et petites épines qui me collent et une bonne vingtaine de griffures aux bras et aux jambes.

La dernière partie est une montée assez prononcée. Il m'aura fallu environ 2h30 pour arriver au bord du cratère depuis mon point de départ. C'est fatigué, dégoulinant et décoiffé que j'atteins le mirador aménagé pour profiter de la vue sur l'impressionnant gouffre. D'ici, il est possible de distinguer en arrière-plan le golfe et les îles que se partagent (difficilement) le Honduras et le Salvador. Le fond est occupé par un lac massif d'un bleu profond. Un sentier permet de faire un demi-tour du cratère avant de redescendre par un autre chemin. Durant ce petit parcours, la vue n'évolue pas tellement et le meilleur panorama est finalement visible depuis le mirador situé juste là où le sentier débouche. Je me pose un peu, reprends quelques forces, soulage un peu mon pied et les griffures avant de me remettre en chemin.

Sortis de nulle part, je vois quatre gars arriver et j'entends que ça parle français. Même au plus profond du Nicaragua, dans un coin où il n’y a que très peu de voyageurs de passage, ce sont des français qui sont au rendez-vous. Je me pose encore un peu et en en discutant avec eux, je comprends qu'ils se sont eux aussi perdus (et enguelés) pendant un bon moment. Ils décident pour redescendre de prendre un autre chemin qui mène sur une plage de l'autre côté du volcan, où un chauffeur les attend. Moi je dois reprendre le même chemin fantôme pour revenir au point de départ, en espérant cette fois ci éviter le chemin direct à travers les bois.

Avant de me mettre en route, petit point géologique et historique. La péninsule qui s'enfonce dans le Golfe de Fonseca est entièrement formée par le Cosingüina, enfin plutôt par sa base. Relativement facile à atteindre à cause de sa faible altitude, il n'a pas toujours eu cet aspect d'immense cratère contenant un lac en son sein. Jusqu'en janvier 1835, il est fort probable qu’il devait avoir une forme plus ou moins conique classique des stratovolcans. Mais après de nombreuses secousses, il entra en éruption le 20 janvier en relâchant dans l'atmosphère environ 10 km³ de débris volcaniques et de cendres. Ces dernières obscurcirent pendant quatre jours le Salvador, le Honduras et une grande partie du Nicaragua tout en brûlant tout dans un rayon de 12 km autour du cratère. Miraculeusement, vue de l'ampleur de la catastrophe, l’éruption ne fit officiellement que 8 morts.

On estime qu'avant l'éruption, le sommet était à une altitude d’environ 3000 mètres. Suite à sa violente éruption plinienne, le type le plus dévastateur et dangereux à cause de son explosivité et de la quantité de matière projetée dans l'atmosphère (comme celle du Vésuve en 79), il perdit plus de 2100 mètres d'altitude pour culminer à 872 m comme on peut le voir aujourd'hui. L'éruption a en plus eu un impact mondial car durant les quelques mois qui suivirent, la température moyenne sur Terre baissa de 0,75 degrés. Avec deux autres volcans indonésiens (le Tambora et le Krakatoa) et un américain (le Katmaï), il détient le record d'explosivité des 200 dernières années. Même s'il est considéré comme endormi, sa dernière éruption datant de 1859, le monde n'est donc pas à l'abri d'un réveil aussi soudain que destructeur de ce titan.

Toujours posé au mirador, j’entame ma dernière bouteille d’eau et me mets en chemin en cette longue descente ! C'est bizarre, je suis toujours sur le sentier mais je ne me souviens pas être déjà passé par ici. Je continue encore quelques kilomètres jusqu'à arriver devant trois arbres qui ont chuté et qui barrent la route. C'est en passant par-dessus que je me rends compte que je suis exactement à l'endroit où je me suis perdu un peu plus tôt. De ce côté, les arbres sont couchés de façon à ce qu'il est impossible de voir le virage que le chemin dessine pour continuer de s'enfoncer dans la végétation dense. Ce n’est quand même pas de bol non ? Mais pour positiver, ça veut également dire qu'il ne me reste plus qu'une bonne heure de marche avant d'arriver à destination. De nouveau au niveau des premières habitations sur les hauteurs du village, je croise un cavalier qui me demande si à tout hasard je n'ai pas croisé deux vaches qui se seraient enfuies. Il aurait manqué plus que je me retrouve nez à nez avec les deux fuyardes capables de me piétiner sans trop de mal si je ne m'écarte pas assez de l'étroit sentier. Il me propose de me prendre derrière lui mais vu comment le pauvre cheval a déjà l'air de souffrir avec une seule personne à supporter, je n’imagine même pas avec moi en plus. Du coup, c'est à pied que je finis la rando.

Juste avant d'arriver au village, ce dernier est secoué par les deux activités les plus importantes dans la vie de cette petite collectivité. On est dimanche midi et la messe bat son plein. Pour autant, un attroupement a également lieu sur le terrain de sport voisin de l'église pour assister à une partie de baseball, le sport roi au Nicaragua. Ça tape, ça crie, ça court et ça célèbre à chaque coureur qui arrive à rentrer en marquant un point. Certains sont sur le pas de l'église pour suivre l'office dominical d'une oreille mais quand ça s'excite un peu trop dans la petite tribune improvisée, ils sortent rapidement pour voir ce qu'il se passe. Grosses pensées à cet homme qui a eu le malheur de quitter totalement la messe en courant et criant sa joie mais qui a dû y retourner illico car rattrapé par sa femme venue spécialement lui signifier que sa place n'était pas là.

Le retour à Léon n'est pas de tout repos. Bus de Potosi à Chinandega et de nouveau un bus direction Léon où j'arrive à la tombée de la nuit. Le marché qui entoure le terminal est terminé depuis peu de temps et seules quelques personnes sont encore affairées pour plier bagage ou installer les bâches de protection de leur stand car leur marchandise reste sur place la nuit. Avec mon gros sac au milieu de ses allées jonchées de pages de journaux ou de restes de fruits et légumes invendus, je ne passe pas inaperçu. Les vélos taxis me tournent longuement autour pour m'embarquer et me déposer à l'hôtel. Au bout de mon dixième refus, ils lâchent enfin l'affaire et retournent au terminal voir si quelqu'un de plus réceptif s'y trouve. Je ne sais pas vraiment où je vais, j'ai juste l'adresse d'un hôtel qui semble assez sympa qu'un allemand rencontré quelques jours plus tôt m'a conseillé. Il est plutôt excentré, dans des rues assez peu éclairées mais l'intérieur est cosy. Je pose mon sac ici pour quelques jours et j'espère que l'agence va me rappeler pour pouvoir grimper sur le Momotombo. D'un autre côté, j'espère aussi que ça ne sera pas pour de suite parce qu'avec la rando crevante d'aujourd'hui, la piqûre est redevenue douloureuse.

10

Le lendemain, après la recherche d'une pharmacie pour acheter une crème apaisante, je prends la route pour Puerto Momotombo. Evidemment, même si seulement 50 km séparent les deux villes, il faudra prendre un bus jusqu'à La Paz, changer une fois là-bas pour se faire déposer à un croisement et enfin attendre un troisième bus ou qu'un tuk-tuk passe pour enfin arriver dans le petit village au bord du lac Managua. Etonnement, même si la lenteur des transports fait que le trajet dure assez longtemps, les changements sont fluides et je n'attends jamais plus de 10 minutes à chaque fois.

Si je suis arrivé jusque dans ce village isolé de tout, c'est qu'ici se cache un site classé à l'Unesco dont personne n'entend jamais parler et qui est donc très peu visité. Il s'agit de Léon Viejo, le Vieux Léon en français, un ensemble de ruines datant de l'époque coloniale. C'était l'une des toutes premières colonies en Amérique Centrale car fondée en 1524, à peine 30 ans après la découverte de l'Amérique par ce brave Cristobal Colon. C'est tout content que je traverse le village en suivant les panneaux directionnels jusqu'à arriver devant l'entrée du site gardée par un gigantesque portail… fermé. Contrairement à ce que j’ai pu voir sur internet, le site est fermé seulement aujourd’hui mais il y a des personnes à l'intérieur. Le gardien me confirme que c'est mort, il n'y a pas moyen d'entrer. J'attends pour voir si comme en Equateur, en échange d'un petit billet, il fermera les yeux mais non, le type tourne les talons et file directement dans son hamac pour continuer sa bonne grosse sieste. Tout ce chemin pour ça…

Pas le choix, je dois rester ici jusqu'à ce qu'un bus repasse pour me ramener au moins jusqu'au croisement pour que je puisse faire du stop. Je me redirige vers le centre mais cette fois-ci en décidant de longer les bords du lac. Un homme me met en garde de ne pas prendre la deuxième allée qui mène jusqu'au lac car personne n'est officieusement autorisé à y aller vu que le propriétaire de la maison au bout est un peu sauvage et n'hésitera pas à sortir pour me chasser de là. Je prends donc la troisième allée jusqu'à arriver sur une grande plage totalement déserte.

Juste avant la plage en elle-même, plusieurs petits bars sont ouverts. Un homme arrose et tasse le sable devant et comme tout bon rabatteur, me vante la qualité de son établissement dans lequel, comme dans tous les autres d'ailleurs, il n'y a personne. Vue l'intense activité physique de cette matinée, avant d'aller me poser tranquillement devant une bière, je vais marcher le long de la plage. La couleur de l'eau n'est clairement pas une invitation à la baignade et en plus pas mal de poches en plastiques, gobelets et autres déchets flottent à la surface. Comme de l'autre côté du lac se trouve Managua, tous les déchets jetés là-bas peuvent facilement se retrouver aussi de ce côté du lac.

En arrière-plan à moins de 7 km à vol d'oiseau se dresse fièrement le fumant Momotombo que j’avais déjà pu voir lorsque je suis allé marcher dans la péninsule de Chiltepe. Le sommet est partiellement masqué à cause de l'épaisse fumée qu'il dégage sans discontinuer et qui se retrouve pile dans mon axe de vision. Ici et là tout au long de la plage, des petites embarcations en bois se font balloter au gré des petites vagues se formant à la surface de l'eau. Elles ne doivent plus être de première jeunesse car, mises à part leurs peintures totalement écaillées ou même inexistantes, plusieurs d'entre elles sont perforées et inondées. Vue la pollution qui semble affecter le lac, je ne sais pas si se nourrir des poissons remontés depuis ces eaux est vraiment une bonne idée. Enfin je suppose que quand on n’a pas le choix et que c'est ça ou crever de faim, la question ne se pose plus du tout.

Je laisse une chance au rabatteur et m'installe dans son bar. En discutant un peu avec lui, je lui demande s'il ne connaît pas quelqu'un qui pourrait me servir de guide pour monter en haut du Momotombo, vu que l'agence n'a toujours pas trouvé d'autres intéressés. Il connaît deux personnes susceptibles de m’accompagner mais ce n'est pas si simple. Il me passe les numéros et la première personne que j'ai à l'autre bout du fil me dit que ce n'est pas possible car il est absent pour plusieurs semaines. Par contre lorsque j'arrive à avoir le second, cela semble possible malgré quelques difficultés. Même si pour le moment il ne crache pas de projectiles susceptibles de nous réduire en miette, vue l'émission de gaz, il serait assez dangereux de monter et d'atteindre le rebord du cratère sans protections adéquates. Le compromis serait alors de s'arrêter une centaine de mètres plus bas, mais sur un autre flanc pour ne pas être pris dans le nuage de fumée. Ça me paraît être plutôt un bon compromis, surtout qu'aucun masque à gaz n'est disponible comme dans les agences. D'ailleurs ces dernières n'étaient pas toutes d'accord sur le fait de pouvoir monter là-haut, prétextant pour certaines qu'il était beaucoup trop dangereux de s'aventurer sur le volcan et que le gouvernement l'avait d'ailleurs fermé au public, alors que d'autres m’ont avancé le contraire. Je pense que comme toutes m'ont proposé l'excursion sur le San Cristobal, bien plus chère, ça devait plus les arranger que si je choisissais le Momotombo.

Autre difficulté, et non la moindre, comme on doit partir à pied depuis le village, il faut marcher environ 9 km pour arriver au pied du volcan, faire l'ascension et revenir au point de départ. Pour prendre son temps, il faudrait partir vers 5h du matin mais comme je loge à Léon cette option n'est pas possible. Pour finir, il faudrait un permis pour y accéder et la personne qui semble gérer ça n'est pas disponible avant une semaine. Je crois que le message est clair : le rendez-vous avec le volcan au nom le plus cool de tout le pays n'est pas possible. Avant de partir, il me demande si je suis déjà allé à la laguna de Asososca. Je n'avais même pas percuté que j'étais juste à côté de ce lac et des sommets qui l'entourent. En regardant de plus près sur la carte, on dirait qu'un sentier part non loin du croisement où le bus m'avait déposé plus tôt. Voilà qui va sûrement sauver mon après-midi parce que jusqu’à maintenant c’est vraiment la journée de la loose !

J'ai la flemme d'attendre un bus qui ne semble jamais arriver et je saute dans le premier tuk-tuk que je croise pour arriver non loin du sentier. Pendant les 20 minutes nécessaires pour atteindre l'entrée, je suis une piste de sable empruntée seulement par quelques pick-up ou motos. Lorsque j'arrive au niveau des premières maisons isolées, un portail massif me barre la route et m'empêche d'aller plus loin. L'endroit est désert et il semble qu'il n'y ait pas âme qui vive dans les environs. Seul un bruit intermittent en provenance d'une petite cabane arrive jusqu'à mes tympans. En m'approchant, je vois enfin quelqu'un dans un hamac mais qui est extrêmement occupé à ronfler et sûrement à tenter de battre le record du monde de décibels. J'essaye de le réveiller mais il a le sommeil plutôt très lourd ! Miracle, son portable sonne et le tire de ses rêves. En me voyant, ni bonjour, ni rien, juste "c'est 2$" pour l'entrée. Pas très bien réveillé certes, mais il ne perd pas le nord.

La laguna est un peu plus loin en contrebas. Alors que je marche tranquillement, j'entends au loin des cloches retentir, sûrement un troupeau de vaches tout proche. J'amorce une descente très pentue mais depuis laquelle il est déjà possible d'apercevoir un cercle bleu entouré d'une épaisse végétation et au pied d'un volcan. Plus j'avance et plus les cloches semblent se rapprocher derrière moi. Effectivement un troupeau, toujours guidé par un cow-boy, arrive droit sur moi et entame à son tour la descente pentue. Je me retrouve bloqué au milieu du chemin en équilibre sur une pierre avec une vingtaine de vaches essayant de se frayer un chemin au milieu de ce terrain instable. A chacun de leurs pas, des pierres se détachent du sol et finissent leur chemin plus bas. A chaque respiration, la poussière qu'elles soulèvent me rentre directement dans les sinus, m'irrite la gorge et me brûle les poumons. J'attends qu'elles soient loin devant pour me remettre en route et atteindre le bord du lac.

Depuis la berge, le cowboy a délaissé la surveillance de ses bêtes pour s'adonner à une autre activité assez peu agréable : ramasser les déchets qui souillent les rives du lac. Malgré plusieurs panneaux bien visibles incitant à ne pas jeter ses déchets à recycler n'importe où, sa pêche est malheureusement bien fructueuse. Quand je lui demande si ce sont les touristes en rentrant des treks qui laissent leurs détritus ici, il me répond que non. Bien au contraire car ce sont les gens vivant non loin d'ici qui ont pris l’habitude de les jeter là depuis de nombreuses années et certains ont encore du mal à changer.

Il ne reste ici que le temps nécessaire à ses vaches de s'abreuver avant de repartir dans un nouveau nuage de poussière. L'eau est totalement transparente et à travers je peux voir que le lac gagne rapidement en profondeur assez rapidement. Le cadre est idéal pour se baigner mais malheureusement j'arrive aussi à distinguer pas mal de déchets et d'emballages plastiques accrochés aux branchages qui tapissent le fond du lac vaseux.

Il y a un chemin qui permet de faire le tour de la lagune, et comme il n'est pas très emprunté, il reste un peu sauvage et permet de se perdre en pleine nature. Les paysages ne varient pas beaucoup et le chemin alterne entre des passages à l’ombre et d’autres en plein soleil. Une alternance entre petites montées et descentes ponctuent aussi cette ballade. De certains endroits, il est possible de voir sur les flancs d’un massif montagneux un énorme trou qui rappelle un cratère. Seulement il semble être trop parfait pour en être un et est en réalité un gouffre qui s'est formé sur le côté du volcan d’El Hoyo. « Hoyo » signifiant d’ailleurs « trou », c’est lui qui est à l’origine du nom du volcan. Il me faut environ une heure pour revenir au point de départ et repartir dans cette courte mais intense montée afin de rejoindre la cabane de la Belle au bois dormant avant de rejoindre la route passante.

Une fois n'est pas coutume, le trajet jusqu'à Leon n'est pas de tout repos car il faut que j’attende un bus à l'intersection puis deux autres changements pour enfin rentrer. Ici l'ayudante n'est autre que le fils du chauffeur, et âgé d’à peine 9 ans, il maîtrise déjà le travail à la perfection.

Il ne me reste qu'un seul jour à passer à Leon avant de me diriger vers les montagnes du Nord proches de la frontière hondurienne et de quitter le pays. N’ayant rien de prévu pour cette dernière journée, je décide donc de retourner à la plage de Las Penitas pour profiter une dernière fois de la côte nicaraguayenne et ses rouleaux.

L'après-midi passe tranquillement, me prélassant sur le sable à l’ombre d’un parasol, un cocktail à la main. Je suis bercé par le son des vagues et par du reggaeton qui sort des enceintes des quelques restos et hôtels ouverts. Le dernier bus de la journée pour Léon allant bientôt partir, je me poste sur le bord de la route en attendant son arrivée. Je ne le sais pas encore mais je m'apprête à vivre certainement l’un des trajets les plus physiques et laborieux de ces 10 mois de voyage.

Lorsque je l'aperçois, je lui fais un signe de la main. À ma grande surprise il m'est impossible de monter à l'intérieur. Le bus ne s'arrête d'ailleurs pas à ma hauteur mais de façon à ce que je puisse rentrer par l'arrière. Le problème c'est qu'il y a tellement de personnes que je ne peux même plus rentrer par cette porte aussi. Il va falloir que je monte sur le marchepied, que je m'accroche comme je peux à l'encadrement de la porte ou à un élément de la carrosserie qui l'entoure tout en partageant cet espace réduit avec trois autres personnes. Le bus ne roule pas spécialement lentement et chaque dos d'âne qu'il rencontre me fait contracter tous les muscles de mon corps pour ne pas lâcher prise. J'ai une vue incroyable sur le dos de la personne, torse nu, devant moi et en bonus sur le haut de son sillon inter-fessier. C’est sûr que la situation n’étant pas déjà assez cocasse, il fallait que j’hérite d’une vue incroyable…

Je ne sais pas comment il est possible que d'autres personnes puissent encore monter à bord mais lorsque le bus commence à ralentir je comprends qu'il va me falloir encore plus me tasser. L'ayudante, qui partage aussi le marchepied m'explique qu'au prochain arrêt, il va falloir que je saute et courir pour rejoindre rapidement la porte avant et ainsi grimper à l'intérieur. Lorsque le bus s’arrête, le signal de départ est lancé lorsqu’il me crie « Adelante Chele » avant même que le bus soit à l'arrêt. Je saute alors sur la route et sprinte vert la porte de devant pour l'atteindre le plus rapidement possible avant que le bus ne reparte me laissant au milieu de la campagne.

Je ne sais pas s’il valait mieux pour moi rester accroché à l'arrière ou alors être ici car maintenant je n'ai plus aucun espace. Je suis dans les marches avec une dizaine d’autres personnes. Entre la chaleur qui m’étouffe et le manque d’espace il m'est impossible de faire un seul mouvement. Comme je tourne le dos à la route, je ne la vois pas et ne peux donc pas anticiper l’arrivée de la moindre bosse ou du moindre dos d'âne que le bus prend sans vraiment ralentir. Vu comment parfois les roues semblent décoller, je devrai m’envoler et atterrir dans le plafond, mais impossible car je suis toujours compressé par mes voisins. Enfin un point positif à cette promiscuité. J’aime autant dire que dans cette situation, on est très loin du respect des gestes barrières qui sont de plus en plus évoqués dans le monde pour contrer le nouveau virus chinois.

Le bus s'arrête encore quelques fois pour faire monter encore quelques voyageurs mais sans que pratiquement personne n’en descende. L'espace, déjà extrêmement restreint, se fait tellement rare que chaque minute passée dans cet inconfort semble durer le triple. Les gens dans les allées se tassent me permettant de remonter d'une ou deux marches jusqu'à me retrouver quasiment au niveau du chauffeur. Sur ces vieux bus le levier de vitesse est une sorte de gigantesque bâton qui sort du sol juste à côté du conducteur et c'est précisément à cet endroit que je me trouve maintenant. Il lui est donc très difficile de passer les rapports et je dois une nouvelle fois me contorsionner. C'est pour cette raison que je me retrouve avec un pied au sol et l’autre sur le tableau de bord pour qu'un type puissent passer les vitesses pratiquement entre mes jambes…

Dernier arrêt avant d'arriver à Leon, situé à seulement quelques kilomètres, et de nouveau cinq personnes s’apprêtent à monter. Je sais que je l'ai déjà dit auparavant, mais là je ne vois vraiment pas comment il va être possible de mettre encore plus de personne dans le bus. Ça pousse énormément pour qu'elles puissent rentrer et l’on se retrouve littéralement comme dans une boîte à sardines. Je n'arrive même plus à rester debout sans empiéter sur l’espace du chauffeur. Ce dernier se décale et me dit de m'asseoir à côté de lui. Enfin, même si je me retrouve à partager son siège, j’ai une place assise. Mais avec cette configuration, il ne peut quasiment plus atteindre le levier de vitesse et me demande de les passer à sa place.

Je n’avais jamais fait ça auparavant et je galère à les passer, surtout que j’ignorais complétement que sur ce bus elles étaient inversées. Il a fallu renoncer à cette idée et j’ai réussi à trouver suffisamment d’espace juste derrière pour éviter de gêner. Heureusement ça n'a duré que quelques minutes et on est rapidement arrivé à Léon. Pleinement conscient d'avoir certainement vécu un moment aussi rare qu’improbable, lorsque je suis sorti, j'étais littéralement exténué par cette demi-heure de trajet. Maintenant, si un jour je dois subir les transports en commun bondés, je pense être suffisamment armé et prêt à le supporter sans pour autant me plaindre.

En attendant, ce soir est un jour important car c’est le Superbowl. Kansas City affronte San Francisco. Vue l'influence américaine au Nicaragua, c'est l'événement sportif à ne pas rater. Les bars sont pleins et, touristes comme locaux, tout le monde se presse pour s'attabler devant les écrans géants mis en place. Je tombe dans un bar que de nombreux Californiens ont choisi comme point de ralliement. Dommage pour l'ambiance vu que c’est Kansas City qui sort vainqueur. C’est la grise mine à l’intérieur du bar, enfin bon ça ne les changera pas trop, ils doivent être habitués à voir la vie en gris vu le climat de San Francisco.

Après plusieurs jours passés à Léon, ce fut une bien belle manière de dire au revoir à cette magnifique ville.

11

Finies les longues plaines côtières bordant le Pacifique et les chaînes volcaniques, direction la zone montagneuse au nord du pays, toute proche de la frontière avec le Honduras. Il faut trois heures de route pour rallier Matagalpa depuis Léon. Changement totalement de décor et de climat car la route prend peu à peu de l'altitude jusqu'à finir par serpenter sur les routes sinueuses de la Cordillère centrale. Plus de plaines crâmées par le soleil, ici se sont des reliefs verts remplis de végétation qui défilent devant les vitres du bus.

Alex m'avait envoyé un message quelques jours plus tôt pour me dire qu'il était ici à l'occasion d'un festival/rassemblement de cowboys et de Harley Davidson. Il m'avait aussi prévenu qu'à part deux trois balades dans le coin, il n'y avait pas grand-chose à faire. Dès que je débarque, c'est un peu un "choc". Pas un seul blanbec dans les parages. Enfin si, pour les Nicaraguayens de la côte, les habitants des régions montagneuses sont surnommés "Chele" vu qu'ils sont un peu plus clairs de peau. Donc je rectifie : pas un seul étranger dans la ville. Ça me change vu que toutes les villes où je suis resté précédemment, à part Chinandega, étaient quand même des zones plus ou moins touristiques avec son lot de visiteurs.

La ville est construite dans une cuvette et est entourée de montagnes visibles de n'importe quel endroit depuis le centre. Une cathédrale imposante et une église rose sont les deux seuls bâtiments qui ont un vrai cachet architectural. Pour le reste de la ville, c'est plutôt de longues rues avec des trottoirs plus ou moins délabrés et où les mauvaises herbes ont pris leurs aises. Une multitude de petites boutiques complètent le tableau de cette ville de taille moyenne.

On commence à sentir que l'on se rapproche du nord du pays, bastion et maquis de la guérilla socialiste sandiniste lors de la guerre contre la dictature. Des fresques avec le portrait ou la silhouette de Sandino, celui de Fidel ou Chavez ornent quelques murs. Les quatre drapeaux des pays frères sont également visibles au coin de plusieurs rues.

Sur mon application GPS, il y a un mirador qui a l’air facilement atteignable depuis le centre. Pour y accéder, il suffit de suivre l'interminable route qui part vers l'Ouest et qui s'enfonce dans la montagne. Une fois en haut, grâce à la construction d’une plateforme d’observation à plusieurs étages, Matagalpa apparaît en contrebas étirée de tout son long au pied d'un autre massif montagneux plus élevé. D'ici je remarque une grande croix blanche sur l'un des sommets en face. En regardant de nouveau mon GPS, je vois qu'un chemin un peu à l'écart de la ville y mène. Je ne l'avais pas repéré et comme la vue depuis là-haut doit être plutôt sympa, cette ballade va m'occuper pour la matinée de demain.

Pour s'y rendre, il y a en réalité deux chemins qui montent mais qui partent à l'opposé l'un de l'autre. Vu qu'ils sont quand même à quelques kilomètres, je prends un taxi et lui demande de me déposer à l'entrée. Il prend la direction du plus éloigné car apparemment l'autre " part d'un quartier un peu dangereux où se faire voler ses affaires n'est pas si rare". Avant de prendre le chemin, un vieil homme sort d’une maison voisine pour rejoindre la petite cabane en bois à l'entrée pour que je m'enregistre. La page du jour est complétement vierge de signature. Je vais donc être le premier aujourd'hui à découvrir le parc. En réglant le droit d'entrée, le petit papy me met en garde. " Si jamais tu vois 2 ou 3 jeunes qui viennent vers toi pour te demander des renseignements, méfie-toi et surveille bien tes affaires". OK c'est compris ! Un peu de paranoïa et je vais devoir faire en sorte de ne pas être avenant envers quiconque qui voudra me demander quelque chose. Je pense que c'est dans mes cordes !

Après trois kilomètres de marche à travers une forêt, des petites rivières et quelques cascades pour 150 mètres d'altitude de gagné, me voilà au pied des escaliers qui mènent à la croix blanche et bleue. Tiens, il y a deux personnes qui viennent me voir pour me demander si par où j'arrive, il est possible de rejoindre la ville. Ce sont des Honduriens, originaires de Tegucigalpa, en virée pour quelques jours dans cette région montagneuse du pays voisin. A mince, c'est vrai que j'avais dit qu'il fallait que je les envoie promener ailleurs et vérifier mes poches. Ouf, les méchants bandits demandeurs de renseignements n'ont pas frappé ! Trêve de plaisanteries, on se dirige ensemble jusqu'à la croix et autant profiter de leur présence pour avoir des renseignements sur le Honduras, vu que c'est ma prochaine destination. C’est l’occasion aussi d’échanger sur leur pays et de leur dire comment il est perçu à l'étranger et notamment par les gouvernements et autres instances qui émettent des recommandations aux voyageurs. Même dans les guides papiers, c'est un peu le même discours : on a l'impression que passer la frontière du Honduras sera la dernière chose que l’on fera dans sa vie. Il est dit que la criminalité explose et que le taux de rage chez les chiens errants est le plus important du continent. Ce n’est quand même pas de bol, je vais devoir me méfier des humains et des chiens…

Même s'ils sont amusés d'entendre ça, ils relativisent sans contredire qu'il y a quand même une part de vérité dans tout ça. Si je vais à "Tégus", il ne faut pas sortir seul à pied la nuit et ne pas aller dans des quartiers pauvres. Grosso modo, ce qu'il est recommandé de ne pas faire dans n'importe quelle ville d'Amérique Latine. Mais le truc cool, c'est que le Honduras est en dehors du "Gringo Trail", qui est le parcours populaire emprunté par les visiteurs en Amérique Centrale. Du coup, ça présente quand même l'avantage de pouvoir avoir des échanges spontanés avec les gens du coin. Merci pour les infos et, qui sait, on se croisera peut-être dans la capitale hondurienne.

Derrière la croix, il y a une immense statue de la Vierge soutenue par une étrange sculpture représentant un homme assez mal proportionné. La vue est bien plus impressionnante qu'hier. Sur des kilomètres à la ronde, les reliefs montagneux déchirent l'horizon grâce à une multitude de pics. Matagalpa est au centre de ce paysage montagneux. Je repars par le même chemin et continue à pied jusqu'à rentrer dans le centre-ville pour rejoindre le terminal et prendre un bus pour Estelí.

Quelques heures plus tard, je débarque dans la ville alors que la lumière du soleil commence à baisser. Le terminal étant à plusieurs dizaines minutes de marche de la place centrale j'essaye de prendre un taxi en faisant signe dès que l'un d’entre eux passe. Ils sont tous plein et je me résigne à faire la route à pied. Je galère aussi pour trouver un hôtel dans mes tarifs et le seul que je trouve me dit que je ne peux rester qu'une nuit et que je devrai quitter la chambre pour 8h30 car ils ferment pour travaux le lendemain...

Comme le hasard fait bien les choses, en cherchant un hôtel je tombe sur des affiches annonçant un match dont le coup d’envoi est dans deux heures. L’équipe locale, championne en titre et leader du championnat, accueille son dauphin le grand club de Managua FC. Pour acheter son billet c’est très simple : il suffit de se présenter devant la grille et de payer deux euros pour avoir son ticket bien au chaud dans la poche. La boutique officielle est implantée à deux pas de l’entrée et le gardien qui monte la garde, interloqué de me voir ici, me prévient que le niveau n’est pas super et d’être indulgeant avec son équipe. Exactement comme le serveur au Guatemala avant le match à Antigua.

C’est vrai que le niveau n’est pas fou, mais c’est franchement bien plus agréable que le match que j’ai pu voir à Potosi en Bolivie. Au moins ça joue, ça fait des passes et ça se crée des occasions. Des vendeurs ambulants passent continuellement dans les gradins et vendent en majorité des grosses poches de chips. Si l’acheteur est gourmand, ils versent en bonus beaucoup de ketchup à l’intérieur. Un bon gros repas bien diététique !

Le match passe, Estelí prend deux buts et joue plutôt mal. Ça commence à s’exciter un peu dans les gradins et à moins d’une dizaine de minutes de la fin du match, plus de 50% des spectateurs ont déjà quitté les lieux. Le positif dans tout ça, c’est que les sifflets seront moins douloureux pour les joueurs au coup de sifflet final.

Le lendemain, je me mets en quête d’une fabrique de cigares ou au moins un revendeur. C’est la spécialité du Nicaragua et surtout du département d’Estelí. Avec Cuba, c’est apparemment l’un des pays les plus réputés pour la confection de cigares. Vu mes connaissances sur le sujet, je vais croire cette version et essayer d’en ramener quelques-uns. Ce que je ne savais pas, c’est qu’aujourd’hui est un jour férié ici car on célèbre le saint protecteur de la ville. Tout est fermé et des défilés ont lieu un peu partout dans la ville. C’est bruyant, ça joue, crie et ça s’amuse. C’est la fête, mais moi je suis perdu au milieu de tout ça avec mon gros sac sur le dos sans savoir où aller. Je réussis à voir par miracle, au travers d’une vitrine d’un petit hôtel, que des cigares sont en vente. A défaut de mieux, je n’ai pas trop le choix. Super sympa, le réceptionniste me bricole une boîte pour pas que je les éclate complétement dans mon sac pendant la suite du voyage.

Plus d’hôtel, pas de projets et seulement des agences qui proposent la visite d’une ferme à tabac, ce qui ne m’intéresse pas vraiment, ou alors une excursion au Canyon de Somoto. J’avais justement en tête d’aller voir ce canyon à quelques kilomètres seulement du Honduras, avant de passer dans ce dernier. Mais je vais y aller par mes propres moyens et sans débourser la grosse commission que se prend l’agence sur le trajet entre ici et Somoto.

J’arrive à destination dans l’après-midi. A peine 20 000 habitants mais c’est la capitale de la région. Petite ville où il n’y a que quelques restaurants et hôtels ouverts, saison basse oblige. Je demande directement au proprio de l’endroit où je vais rester, s’il ne connaît pas un guide pour aller au Canyon. Son beau-frère est guide et tient une petite agence aux portes du canyon. Il viendra me voir plus tard pour m’expliquer les différentes options et que je puisse choisir celle qui me correspond le plus.

Somoto est, un peu comme Léon : un épicentre des revendications sandinistes et socialistes. Dans ce minuscule centre-ville, des dizaines de fresques plus colorées les unes que les autres attirent le regard. J’ai même l’impression d’avoir changé de pays en ayant franchi la frontière et en me retrouvant au Venezuela. Sur les murs, ici, la vraie idole c’est Chavez. Son portrait apparaît bien plus souvent que Sandino.

Un petit parc avec une fontaine en son centre entourée d’une épaisse végétation, une église blanche et une montagne d'ananas à même le sol attendant d'être transporter en lieu sûr, et le tour est vite fait. Je vois un garage encore ouvert et, au culot, je vais voir le gars qui travaille à l'intérieur pour savoir s'il a en sa possession une plaque d'immatriculation et s'il peut me la vendre. Il pense pouvoir me trouver ça pour 40 $ mais essaye de m'embarquer dans une excursion le lendemain pour aller faire un tour dans la montagne pour visiter un autre canyon. Ce n'est qu'à cette condition que je pourrai avoir la plaque. Une peu étrange comme proposition… Je ne sais pas dans quoi il veut m'embarquer là, mais je le sens moyen. Je refuse, tant pis pour la plaque, la collection attendra.

Le soir, comme convenu le guide passe pour m'expliquer ce qu'il propose comme tour. Le plus basique consiste à marcher une heure et voir le canyon depuis plusieurs miradors sur les hauteurs. Les deux autres options permettent de parcourir le canyon à pied et à la nage, pendant une sortie canyoning de 4h ou 7h. La première option est parfaite, et on convient d'un rendez-vous le lendemain matin pour qu'il passe me chercher.

Je vais aller barbotter dans le canyon et le temps n'est franchement pas top. Beaucoup de nuages et en plus avec le vent il fait plutôt frais. Le jour parfait pour passer des heures dans une eau qui ne se réchauffera pas car protéger des rayons du soleil par les parois verticales du canyon. Je prends place derrière le guide sur sa moto jusqu’à arriver chez lui, quelques centaines de mètres avant l'entrée du canyon. Comme en Colombie, avec mon gros sac de 15 kilos sur le dos, j'ai dû forcer et compenser à chaque accélération vu qu’il m'entrainait en arrière. Mes muscles des cuisses sont déjà raidis alors que l'effort n'a même pas encore commencé...

Un groupe passe devant nous, super équipé et vêtu de combinaisons contre le froid. J'en profite pour demander si l'eau est plutôt froide ou chaude et en guise de réponse j'ai le droit à un magnifique et réconfortant " Aujourd'hui elle est particulièrement froide… mais bon, t'es un vrai mec non ? Je ne suis pas spécialement fan de cette question. Effectivement je suis bien un homme, mais surtout je comprends le sous-entendu comme quoi la combinaison ne sera pas de la partie aujourd'hui. Et j'avais bien senti la chose. C'est en bermuda, chaussure et gilet de sauvetage que l'on se met en route.

On marche jusqu'à arriver sur une petite plage de galets à l'entrée du canyon. On entre à l'intérieur tout en progressant sur les rives jusqu'à arriver au moment inéluctable. Il va maintenant falloir se jeter à l'eau et continuer à la nage tout en sortant parfois pour contourner ou sauter certains obstacles. Mon entrée dans l'eau n'aurait pas pu être plus ridicule. En marchant sur des rochers immergés et glissants, je perds l'équilibre et chute dans la rivière. Mois qui pensait que j'allais mettre dix minutes à rentrer, au moins le problème a été vite réglé. Bon je relativise vu que le guide, même s’il continue à le nier, a lui aussi glissé quelques mètres plus loin.

L'eau est à environ 16 degrés. Lorsque je suis tombé dedans, tout mon corps s'est instantanément raidi, ma peau s'est contractée et mon sang s'est calmé sur la vitesse de circulation. Peut-être que si des Bretons ou des Normands lisent ces lignes, ils vont bien se marrer mais étant plutôt frileux dans l'eau et surtout, ayant l'habitude de me baigner dans des eaux bien plus chaudes depuis quelques temps, l'expérience m'est douloureusement désagréable.

Passer le choc thermique, j'arrive à me réchauffer sans jamais m’arrêter de bouger et en nageant le plus possible. De chaque côté, les parois atteignent des hauteurs de l'ordre de 25 à 30 mètres de haut. C'est assez impressionnant de voir comment l'eau a grignoté cet endroit en modelant les roches à la seule force de son écoulement. On alterne entre longs passages de nage et quelques sorties sur la terre ferme pour progresser à pied, jusqu'à arriver au fameux gros saut. C'est une sorte d'escalier naturel où il est possible d'atteindre différents paliers et de sauter directement en contrebas. Il y en a pour tous les goûts et toutes les têtes brûlées : des sauts depuis deux mètres de hauteur et jusqu'à 20 mètres. Je monte à 20 mètres pour voir ce que ça fait mais… C'est tellement haut et effrayant que je me demande comme on peut vraiment sauter d’ici sans se briser tous les os du corps.

Je choisi un palier intermédiaire à 11 mètres. Presque la moitié que précédemment, mais ça semble toujours aussi haut. Et dire que je n’ai pas le vertige… Le guide m'indique exactement la zone où je dois atterrir sans trop dévier. Pour donner encore plus de confiance, il y a juste à côté de la zone, des rochers qui tapissent le fond. Super engageant comme information juste avant de sauter. Je ne réfléchis par trop pour me lancer sinon c'est un coup à ce que je ne saute jamais. 3,2,1... je déconnecte tout et mes pieds quittent le rocher. A ce moment précis, je sens tellement la gravité qui me fait accélérer pendant la seconde et demi où je suis en chute libre. Un peu déséquilibré vers l'arrière, et je n’atterris pas vraiment les pieds en premier mais plutôt sur les fesses. Elles prennent quand même assez cher lorsqu'elles rencontrent la surface de l’eau. Un mini plat à 11 mètres de hauteur, ça a quand même le pouvoir de bien réveiller !

C'était le dernier grand moment avant d'atteindre une barque qui nous ramène sur une petite plage d'où part le chemin de retour jusqu'à l'entrée du parc. C'était une bonne petite séance de canyoning, et malgré la température glaciale de l'eau, on arrive quand même à s’habituer un peu et à ne pas (trop) souffrir du froid. Je regrette presque de ne pas avoir choisi l'option de 7 heures. De retour à la maison, le plat national de Gallo Pinto pour reprendre des forces m’est servi. Je réuni mes affaires pour m'apprêter à quitter ce beau pays qu'est le Nicaragua.