Carnet de voyage

Tchoukotka !

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Par JuliaR
La Tchoukotka, baignée par les eaux de l’océan Arctique, est un refuge pour la vie sauvage loin des villes et des routes, au bout du monde.
Mars 2008
16 jours
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Capitale du district autonome de Tchoukotka, Anadyr est la ville la plus orientale de Russie, à 6 200 km de Moscou. Soit 8H00 d’avion !

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Je m’attendais à une cité grise et triste, délaissée depuis l’époque soviétique. Bonne surprise, Anadyr est une ville intéressante et moderne d’un peu plus de 14 000 habitants, située sur l’estuaire du fleuve éponyme. Les immeubles sans charme sont peints de toutes les couleurs, avec de belles fresques sur les murs latéraux. L’ambiance arc-en-ciel est finalement assez sympathique !

Notre hôtel est construit sur pilotis, comme la plupart des immeubles ici. Son vrai nom est «Tchoukotka », mais tout le monde l’appelle « Canadka » en souvenir de ses bâtisseurs canadiens. Il fait très chaud à l’intérieur sans qu’il soit possible de régler le chauffage. En pleine nuit, je me résous à ouvrir la fenêtre…

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Belle perspective que ces 200 km de motoneige par une journée ensoleillée, quand la neige est propice à la vitesse !

Le déjeuner en plein air est arrosé d’un petit verre de vodka pour sacrifier à la tradition. Plus on s’enfonce dans les terres, plus il fait froid. Nos deux véhicules à chenilles d’appui logistique nous rassurent.

On nous propose un arrêt pour une « partie de pêche ». Les Savoyards de notre groupe l’assurent : « Un lac gelé, on connait ! Il faut juste percer un trou dans la glace ». Je les regarde manier ce qui ressemble à une énorme et bruyante perceuse, dont le moteur finit par tousser avant d’atteindre l’eau. L’un de nos guides s’éloigne avec une tarière manuelle. Pense-t-il vraiment faire mieux ? Il s’arrête où la glace lui semble moins épaisse. Vingt minutes plus tard, il pêche assis sur une caisse en bois. Suivant son exemple, nous réussissons à percer quelques trous, alors que le mercure poursuit sa chute.

Nous faisons des allers-retours avec les véhicules stationnés un peu plus loin pour nous ravitailler en thé. Il faut le boire vite, car sa chaleur se dissipe très rapidement. Le premier petit poisson gèle sous mes yeux, tout juste pêché ! A la deuxième prise, je compte : de un à cinq, le poisson bouge… à six, il est immobile… à neuf son corps gelé a perdu toute souplesse… à douze il n’est plus qu’un morceau de glace sur la neige.

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Nous avalons quotidiennement 200 km en motoneige. Au-delà du Cercle polaire, nous distinguons un jour des morceaux de bois émergeant de la neige. C’est tout ce qui reste des dizaines de baraques où logeaient des prisonniers, détruites lors de la fermeture du camp de travail. Les constructions en pierre hébergeant les gardiens restent seules debout, sans fenêtre ni porte, toits emportés, témoins ruinés d’un passé douloureux.

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Comme la température a beaucoup baissé, nos combinaisons ne nous protègent plus du froid amplifié par la vitesse. Nous faisons les derniers kilomètres dans les véhicules d’accompagnement. Il y fait chaud, l’odeur d’essence nous importune à peine dans ce contexte… Nous prenons conscience que nos vies sont entre les mains de nos guides, dépendantes aussi de la fiabilité des mécaniques dans le froid extrême. Assis comme des enfants sages, nous nous laissons conduire, attendant la suite. Tendrement bordés par la chaleur, nous finissons par nous endormir les uns sur les épaules des autres…

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Il y a plusieurs semaines, notre chef d’expédition fixa rendez-vous aux éleveurs de rennes dans la toundra. Mais à quel endroit précisément ? Je ne distingue aucun point de repère dans ce grand blanc plat ou légèrement vallonné…

Après plusieurs heures de « route », nous apercevons une légère fumée à l’horizon. Elle annonce une poignée de iarangas, tentes proches des kotas laponnes, recouvertes de peaux des rennes.

Le froid nous mord impitoyablement dès que nous quittons nos forteresses métalliques. Les Tchouktches se couchent tôt en hiver et nous sommes mal à l’aise d’arriver en soirée. L’accueil est très cordial, mais pas à la russe avec de grands sourires, des questions, le souci d’installer au mieux ses invités. On dirait qu’ils nous connaissent déjà, comme si nous revenions simplement d’une virée dans la toundra. Chez les Tchouktches, c’est à l’invité (raimkélién) d’entamer la conversation et d’en choisir le sujet. Leur attitude en apparence distante est en fait une marque de respect. Le temps de prendre un thé autour du feu, la nuit tombe.

A l’intérieur de chaque iaranga (ou jaran’), il y a deux ou trois petites tentes appelées pologs (ou joron’). Le feu permet de cuisiner, chauffer l’eau et la iaranga, mais il n’est pas allumé en permanence. On s’installe donc pour la nuit dans un polog, à l’entrée voilée par une peau de renne à rouler vers le haut. Trois bougies éclairent l’intérieur ; les Anciens usaient de lampes à graisse de phoque. Le sol est tapissé de peaux de rennes. Pour garder la chaleur, les Tchouktches dorment à plusieurs dans le polog. Nous nous retrouvons à six dans le même lit : un Suisse, deux Allemands, une Russe, une Française et une Anglaise ! Très serrés, il nous est difficile d’éteindre un fou rire... La température extérieure est d’environ moins 40°C. J’ai au début peur d’avoir froid, même si les Tchouktches nous ont dit d’enlever nos encombrantes combinaisons, inutiles la nuit selon eux. Conseil surréaliste mais vrai... Après trente minutes de vaines tentatives pour glisser dans le sommeil, nouvel éclat de rire général. Fatiguée, je m’endors enfin, petit pois dans sa cosse.

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Nous sommes réveillés très tôt par des voix venant de l’extérieur et un bruit de vaisselle. Après cette curieuse nuit, j’ai très envie de retrouver la lumière et l’air frais. Je soulève la peau de renne à l’entrée et ne peut rien voir un bref instant, l’air chaud échappé du polog m’enveloppant d’un nuage de vapeur. La température à l’intérieur de la iaranga est supérieure à 20°C, quand il fait dehors au maximum moins 35°C. La lumière m’aveugle un instant. Au réveil, tout le monde cherche ses affaires : bonnets, gants, bottes et appareils-photos. Je suis finalement la dernière à m’extraire du polog, l’une de mes bottes manquant à l’appel ! Je tâte le sol sans succès, avant de me concentrer sur le périmètre de la structure. Je la retrouve enfin, éjectée vers l’extérieur, à moitié dehors toute la nuit. Quand je l’enfile, l’un de mes pieds a vraiment motif à jalouser l’autre !

Nous prenons notre petit déjeuner avec les femmes, les hommes étant déjà partis s’occuper des rennes.

J’avais déjà goûté à la viande de renne en Finlande, mais cette fois tout est différent et moins appétissant : il n’y a pas d’assiette, de fourchette ou de découpage en fines lamelles. Nous prenons à la main les morceaux de viande bouillie dans un grand sceau métallique. La viande n’est pas aussi goûteuse et tendre, car les Tchouktches n’abattent que les rennes les plus vieux et faibles, mais le contexte rend l’expérience incomparable. J’apprécie particulièrement les lipeshki, pains ronds, riches et sucrés, servis avec du thé.

Comme les adultes, les enfants portent des vêtements en peau de renne. Ils sont tellement mignons avec leurs petits visages rougis par le froid ! Timides, ils nous regardent avec curiosité. Nous brisons la glace pour jouer avec ces bouts de chou, l’un de mes souvenirs les plus touchants.

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Il nous faut une pleine journée pour rejoindre Lavrentiya, d’où un avion nous ramène à Anadyr.

Le retour vers la civilisation, Moscou puis Paris, est trop rapide. Il me faut plusieurs jours pour retrouver mes repères, marquée par un voyage qui distille encore sa beauté dans mes souvenirs.

Tchoukotka ! Chukotka ! Tchoukotka ! Chukotka ! Tchoukotka ! Chukotka ! Tchoukotka ! Chukotka ! Tchoukotka !

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