Ce carnet de voyage est le premier d’une trilogie russe, avec un "un automne à Kiji" et "un automne à Souzdal". Cette escapade à Novgorod eut lieu à l'occasion d'un séjour à Saint-Pétersbourg.
Septembre 2019
2 jours
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matin

L’été vient de s’achever et déjà apparaissent les premières couleurs automnales. Toutefois après la pluie de ces derniers jours, nous bénéficions d’un ciel riant et d’agréables températures d’arrière-saison. C’est l’été indien russe (Бабье лето, babye leto).

Saint-Pétersbourg, 23 septembre 2019.

Notre train part strictement à l’heure. Nous partons pour Veliki Novgorod, une ville située à 200 km au sud de Saint-Pétersbourg. C’est la première fois que nous prenons le train en Russie et je dois dire que c’est un plaisir : ponctualité, sens de l’organisation, confort, service à bord. En revanche il est vrai que ce train est un peu lent : les pointes à 90/100 km/h sont exceptionnelles. La vitesse, l’itinéraire et le nom de chaque station s’affichent sur un signal lumineux en cyrillique et en caractères latins. Le paysage de la plaine russe est des plus monotones, donc un peu lecture permettra de ne pas voir passer le temps. Trois heures et une quinzaine de stations plus tard, nous entrons en gare de Novgorod. Sur le quai, exactement à la descente de notre voiture, Tatiana nous accueille. Nous apprécions la qualité de l’organisation russe, soigneusement huilée. Tatiana est parfaitement francophone et a même effectué plusieurs séjours en France où elle a des amis. Elle sera notre guide à Novgorod et ses environs durant ces deux prochains jours.

Notre chauffeur nous attend à la sortie de la gare et nous conduit en moins de cinq minutes à l’hôtel Volkhov où nous nous installons rapidement pour une nuit. Cet hôtel qui doit son nom à la rivière qui arrose la ville, est un établissement de bon standing (même si notre chambre était un peu vieillotte), très bien situé entre la gare et le kremlin, à deux pas de celui-ci. L’accueil anglophone est des plus courtois. On nous donne un petit guide illustré avec un plan de la ville.

Malgré ses 200 000 habitants, Novgorod avec ses larges avenues ombragées, fait figure de petite ville provinciale. Les maisons en bois n’y sont pas rares. Grand contraste avec Saint-Pétersbourg ! Nous sommes vraiment en Russie ! Une ambiance qui m’a rappelé le charme désuet des villes de l’Estonie voisine, comme Tartu ou Pärnu, lors d’un voyage aux Pays Baltes il y a quelques années, à la même saison.


Héritage soviétique au centre de la ville, face au kremlin 

La ville s’étend de part et d’autre de la rivière Volkhov. Cette rivière navigable est l'émissaire du lac Ilmen, tout proche, et débouche dans le lac Ladoga à 200 km plus au nord. Elle sépare deux quartiers distincts selon le modèle de la ville médiévale. Rive gauche, à l’ouest, se dresse le quartier Sainte Sophie à l’intérieur des remparts du kremlin : c’était le lieu du pouvoir. Rive droite, à l’est, s’étale en contrebas l’ancien quartier du Marché au sein duquel se trouve le complexe architectural historique de la Cour de Iaroslav (n°6 sur le plan ci-dessous). Dans le passé cette division se reflétait dans la rivalité entre les habitants de Sainte-Sophie et ceux du Marché, ce qui avait parfois conduit à des affrontements ouverts sur le Grand Pont.


Le kremlin de Novgorod  et la Cour de Yaroslav. 
Veliki Novgorod au XIVe siècle: le kremlin vu du marché et le grand pont de bois reliant les deux parties de l.a ville.
Veliki Novgorod aujourd'hui: le kremlin et la passerelle piétonnière sur le Volkhov 
La cathédrale Sainte-Sophie et son campanile 
La Cour de Yaroslav vue du kremlin

Depuis 1999, Novgorod, a repris son ancien nom, à savoir Veliki Novgorod (Великий Новгород), Veliki signifiant la grande, ce qui la distingue de Nijni-Novgorod sur la Volga inférieure (Nijni = bas). D’un point de vue étymologique, Novgorod c’est la ville nouvelle (gorod = la ville), comme il existe des Neustadt, Newtown, Napoli ou autres Villeneuve. Malgré ce toponyme, c’est la ville la plus ancienne de Russie. C’est aussi un des hauts lieux de la culture et de la spiritualité russes, un véritable conservatoire de l’architecture médiévale en Russie et une des plus anciennes écoles nationales de peinture. C’est pourquoi le large éventail de monuments historiques conservés à Novgorod et ses environs a été inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco en 1992.

J1
matin

C’est par deux des plus anciens monastères de Russie, situés à l’extérieur de la ville, que nous allons commencer nos visites en cette fin de matinée ensoleillée.

Chemin faisant, Tatiana s’est mise à nous faire, dans un excellent français, le récit des débuts de l’histoire russe. Il fut rapidement question des expéditions des Varègues, ce qui a éveillé en moi quelques vagues réminiscences de mes vieux cours d’histoire.

On connaît les Vikings originaires de Scandinavie, à la fois pirates et marins, qui ont opéré au IXe et au Xe siècle à l’ouest du continent, sur les rives de la mer du Nord et de l’océan Atlantique et même jusqu’en Sicile au XIe siècle. Leurs cousins Varègues, quant à eux plus spécifiquement marchands, ont développé un commerce fluvial sur la « route de l’est », de la Baltique à la mer Noire jusqu’à l’Empire byzantin. Cet itinéraire partait de Birka (près du futur site de Stockholm), traversait le golfe de Finlande, empruntait la Néva (à l’emplacement du futur site de Saint-Pétersbourg) puis, par le lac Ladoga, le Volkhov et le Dniepr, aboutissait sur la rive de la mer Noire qu'il fallait alors traverser pour rallier Constantinople. Un autre itinéraire plus à l’est empruntait la Volga jusqu’à la mer Caspienne.


Les routes commerciales des Varègues. 

De par sa situation géographique privilégiée sur cette route commerciale, la cité de Novgorod était naturellement appelée à devenir, avec Kiev, l’un des deux centres où s’établirent les Varègues, centres à partir desquels se sont constituées les premières principautés russes. Ces relations nord-sud le long de cet axe ont contribué à construire l’identité de la Russie. Du nord serait venu son nom, car d’un point de vue étymologique le mot Rus, nom donné aux Varègues installés en Russie, serait vraisemblablement d’origine scandinave. Du sud s’est diffusée la religion orthodoxe en association avec l’alphabet cyrillique, puisque les relations avec Byzance ne furent pas que commerciales mais également culturelles.

Le temps de cette brève introduction à l’histoire de la Russie, le temps d’admirer au passage un paysage bucolique où pointent ici et là les bulbes d’une petite église, et nous arrivons déjà à l’entrée d’un premier monastère.

Le monastère de la Nativité-de-la-Vierge de Peryn.


Il est situé sur une ancienne île du bord du lac Ilmen. Un endroit pittoresque à souhait. Une simple clôture de bois entoure les quelques modestes bâtiments de brique disséminés au milieu des pins. L’occasion pour nous de nous plonger non pas dans les eaux du lac Ilmen, mais dans les profondeurs de l’histoire russe. En effet ce lieu était à l’origine un temple païen dédié au dieu Péroun, le dieu du tonnerre et de la foudre de la mythologie slave.

Le monastère de Peryn connut de multiples vicissitudes au cours de son histoire: destructions, pillages, fermetures, jusqu'à sa renaissance au début du XIXe siècle, sous l'autorité de l'archimandrite du monastère voisin Saint-Georges de Iouriev, auquel il fut attribué. Il devint alors un skit, un mot russe qui désigne un ermitage aux règles strictes, retiré du monde, faisant référence à un désert égyptien mythique.

En 1919 le Congrès des Soviets de la province décide la fermeture de tous les monastères et le celui de Péryn fut pillé.

L'édifice majeur se dresse au centre: la sobre église de la Nativité-de-la Vierge, surmontée d’une coupole unique. C’est le catholicon, un terme d’origine grecque qui désigne l’église principale d’un monastère orthodoxe. Datée du début du XIIIe siècle, c’est une des plus petites églises de Novgorod et un des rares témoignages de la période pré-mongole qui soit parvenu jusqu'à aujourd’hui. Le plan en croix grecque est d’origine byzantine. Après restauration, elle fut consacrée en 2001 par l’archevêque de Novgorod.

L’intérieur est minuscule. Apparemment l’hiéromoine procède à un office. Aussi resterons-nous discrets. Un jeune moine, peut-être un novice nous offre une petite plaquette illustrée accompagnée d’un Notre Père, d’une prière à la Vierge et d’un historique très détaillé du monastère. J’y apprends qu’après la guerre on a aménagé sur les lieux une usine pour le traitement et la conservation du poisson, transformée dans les années 1960 en centre touristique, avec camping, activités nautiques et même… une piste de danse ! Une variante particulière de la spiritualité…


Hiéromoines, higoumènes, archimandrites.

Comme dans d’autres religions, il existe une hiérarchie au sein du monastère orthodoxe. L’hiéromoine est un moine qui a été ordonné prêtre, l’higoumène est le supérieur du monastère, l’équivalent de l’abbé dans les abbayes catholiques et, si le monastère est important, l’higoumène reçoit le titre honorifique d’archimandrite. Une terminologie d’origine gréco-byzantine, évidemment.

Quittons à présent le monastère de Peryn et rendons-nous vers le monastère Saint-Georges de Iouriev tout proche, dont il dépend.

 Le monastère Saint-Georges de Iouriev

Le monastère Saint-Georges de Iouriev 

Nous parvenons en vue des remparts et des tours du monastère Saint-Georges de Iouriev. Situé sur la rive du Volkhov, à l’endroit où la rivière draine les eaux du lac Ilmen, il est considéré comme le plus ancien monastère de Russie puisque sa fondation remonte à 1119. Il aurait servi de refuge aux princes de Novgorod quand leur autorité commençait à décliner. D’ailleurs la cathédrale abrite la crypte desdits princes. Il fut profané à l’époque soviétique et gravement endommagé au cours de la Seconde Guerre mondiale par les troupes allemandes, le front se situant dans les environs. Il faudra attendre 1991 pour que le monastère soit restitué à l’Église orthodoxe russe et qu’interviennent les premières restaurations.


Nous franchissons l’imposant portail du monastère surmonté d’une tour et d’un dôme doré visibles de loin. Tatiana nous propose de goûter aux pirojki fabriqués par les moines, sortes de petits chaussons fourrés à la viande hachée, au fromage, aux fruits, etc. Délicieux coupe-faim en attendant le déjeuner que nous prendrons tardivement après ces visites.


A l’angle nord-est du monastère on remarque les cinq dômes bleus constellés d'or de l’église de l’Exaltation de la Sainte-Croix édifiée au XVIIIe siècle.


Au centre du monastère, comme il se doit, s’élève l’imposante cathédrale Saint-Georges. « Lorsqu’on s’approche de la cathédrale Saint-Georges du monastère de Iouriev, la tête vous tourne et il semble que vous vous trouviez au pied d’une haute montagne » (L’art russe, éd . Citadelle-Mazenod, 1991). Verticalité du monument soulignée par de puissants contreforts, étroitesse des fenêtres, austérité marquée par l’absence de décor. Fait inhabituel pour une église russe, cet édifice est surmonté de trois dômes argentés au lieu de cinq.


A l’intérieur subsistent quelques fresques médiévales, mais la plupart sont très récentes (début XXe siècle). En levant les yeux on admire le Christ Pantocrator du dôme central, récemment restauré.


Un petit tour sur les rives du Volkhov, au pied des remparts et hop, filons vers le Musée Vitoslavlitsy d’Architecture en bois tout proche !

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midi

A proximité du monastère Saint-Georges de Iouriev, ce musée de plein air fondé en 1965 se situe à l’emplacement d’un ancien village médiéval du même nom, disparu au XIXe siècle. La comtesse Anna Orlova-Chesmenskaya, connue pour son aide matérielle au monastère de Iouriev et pour son engagement contre le servage, y avait établi sa résidence d’été, laquelle existe toujours.

Parmi les bouleaux et les résineux se dispersent une trentaine d’édifices en bois : isbas, chapelles, églises, granges, moulins, datant des XVIe - XIXe siècles. Originaires de différents villages de la région et remontés pièce par pièce, ils ont retrouvé ici une nouvelle vie. On peut aller à la rencontre de la vie paysanne d’autrefois en pénétrant à l’intérieur de quelques isbas aménagées avec des meubles, vaisselles, costumes et ustensiles de la vie quotidienne de l'époque.

Mais quand nous y étions, le musée faisait peau neuve et une grande partie des bâtiments était en rénovation. Donc échafaudages, bâches, palissades, gravats ont en quelque sorte "agrémenté" notre visite…

Après une petite heure de visite, nous retournons en ville pour déjeuner. Tatiana nous propose un petit établissement bien situé, à deux pas de notre hôtel : le Mycroft Pub. Avec son bar à bières, ses écharpes d’équipes de foot, son mobilier et son Union Jack accroché au mur, assurément, nous ne sommes plus en Russie mais dans un pub de la vieille Angleterre ! En revanche le menu est résolument russe et la cuisine savoureuse : bortsch, pelmeni, thé et je ne sais plus quoi. Savoureuse aussi l’addition : j’ai cru que le serveur s’était trompé. N’avait-il pas compté qu’une seule personne ? Non, non, c’était bien pour deux personnes !

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Novgorod apparaît comme une ville verte et aérée avec de larges avenues. Depuis notre hôtel, nous traversons un joli square, puis une vaste place flanquée d’une imposante bâtisse à colonnade, un héritage soviétique, siège actuel de l’administration régionale. Par une passerelle piétonnière qui enjambe les douves nous parvenons rapidement à l’une des deux portes du kremlin. Celui-ci domine la rive gauche du Volkhov et s’insère dans un écrin arboré. Dans les villes de l’ancienne Russie, le kremlin était une place forte et un centre du pouvoir qui remplissait la triple fonction militaire, politique et religieuse. Le kremlin de Novgorod a conservé l’intégralité de sa ceinture de remparts crénelés de briques rouges, datés du XVe siècle, mais très restaurés après les dégâts infligés par l’armée allemande en août 1941.

Neuf tours fortifiées, toutes différentes les unes des autres, complètent le système défensif.

Pénétrant à l’intérieur, nous découvrons une vaste aire de pelouses arborées où sont disséminés plusieurs monuments historiques d’un intérêt majeur et répertoriés sur ce plan situé à l’entrée :

Au centre, trône un monument colossal, une sorte de pièce montée animée d’une foule de personnages : c’est le Monument du Millénaire (1)

Face à ce dernier, au nord : la cathédrale Sainte-Sophie (2) qui a donné son nom à cette partie de la ville et son campanile (3)

Le Monument du Millénaire et la cathédrale Sainte-Sophie 
Le campanile 

De l’autre côté, au sud : le Musée-Réserve de Novgorod qui conserve une très riche collection d’icônes (4)

Musée-Réserve de Novgorod  

Enfin, face à Sainte-Sophie, la Tour de l’Horloge bien visible (5) et le Palais épiscopal, appelé plus communément « Palais à facettes » (6)

La Tour de l'Horloge 

Le monument du Millénaire 

Il y a des débats autour de la date de fondation de Novgorod dont les premières archives datent du IXe siècle. Quoiqu’il en soit, la cité est considérée comme le berceau de l’histoire de la Russie, ce que tout écolier russe apprend. Selon la tradition fondatrice de la ville, les tribus slaves qui étaient établies dans la région demandèrent protection aux Varègues contre les incursions et exactions des Petchenègues, Polovtses, Tatars et autres nomades peu amènes venus de l’est. C’est alors, qu’un dénommé Riourik, un prince Varègue aux origines incertaines, serait venu s’établir en 862 dans la « Ville nouvelle », probablement ainsi appelée car elle aurait été déplacée de son site originel vers les rives du Volkhov, une voie commerciale majeure à l’époque, comme on le sait. Ainsi Riourik (ou Rurik), de la dynastie des Riourikides, est-il considéré comme le premier souverain de Russie, et l’année 862 comme celle de la naissance de l’état russe.

C’est donc pour célébrer le millénaire de la Russie, que fut érigé ici en 1862 ce monument commémoratif en bronze: le Monument du Millénaire. Au sommet, sur une sphère, se dresse l’allégorie de l’Église orthodoxe. Au registre supérieur d’imposantes statues évoquent les grands moments de la construction de l’État russe, depuis Riourik jusqu’à Pierre le Grand. A la base, un bas-relief circulaire s’anime d’une centaine de personnages s’étant illustrés dans l’histoire russe: à côté des tsars et des hommes d’Église, des chefs militaires, des écrivains, des artistes et des savants.


Le Monument du Millénaire 


La naissance de la Russie 

A gauche : la naissance de la Russie (862): le prince Riourik en tenue de guerrier avec casque, épée et bouclier. A droite : Dimitri 1er Donskoï à la bataille de Koulikovo (1380), armé d’une massue, piétine un guerrier vaincu de la Horde d’or dont il s’est emparé de la bannière


La fondation du royaume russe, puis de l'Empire de Russie 

A gauche : la fondation du royaume russe (1491): Ivan III en robe royale, tenant les signes du pouvoir, le sceptre et globe. A ses pieds un guerrier agenouillé de la Horde d'or et un Lituanien vaincu, une épée cassée à la main.

A droite : la fondation de l'Empire de Russie (1721): Pierre le Grand en uniforme d'officier, un sceptre à la main droite, est protégé par un ange aux ailes déployées qui lui montre vers le nord l'endroit de la future capitale impériale, Saint-Pétersbourg.

Ce monument est une sorte de livre d'histoire fidèle à l'historiographie d'une époque, celle du XIXe siècle. L'Histoire racontée est celle des "grands hommes" qui ont construit la Russie (et pas les femmes, la Grande Catherine étant l'exception). Une histoire de batailles où les ennemis ont toute leur place. Place que n'a pas le moujik qui n'aurait donc pas participé à la construction de la nation. Plus qu'un livre d'histoire, ce monument nous livre un roman national.

La république de Novgorod

Un peu d'histoire.

Les successeurs de Riourik s’établirent plus au sud, à Kiev qui devint ainsi la capitale du premier État russe fondé par les Varègues : la Rus’ de Kiev. Le prince de Novgorod y occupait une position privilégiée. Cependant des tendances centrifuges à l’égard de Kiev se profilèrent dans la cité de Novgorod et dès 1136, la République de Novgorod acquit son indépendance. A partir de la seconde moitié du XIIe siècle l’autorité du prince déclina au profit du vêtché, l’assemblée populaire qui en réalité était une véritable oligarchie dominée par l’aristocratie terrienne des boyards et les marchands. C’est parmi ses membres qu’était choisi le posadnik (le maire). C’est le vêtché qui désignait le prince (et le révoquait) et l’archevêque. Ce dernier, un puissant propriétaire foncier, était de facto le premier personnage de la République de Novgorod. Le prince quant à lui n'avait d’autre fonction que celle d’un chef de guerre chargé de défendre les frontières et les voies commerciales.


La république de Novgorod au XIe siècle. 

Aux XIIe et XIIIe siècles, la puissance de Novgorod ne fit que se confirmer pour devenir un État puissant du nord de la Russie médiévale, qui de conquête en conquête s'était étendu du golfe de Finlande à L’Oural, alors que Kiev, prise par les Tatars de la Horde d’Or en 1240 avait perdu toute influence. Toutefois la République dut se battre pour conserver sa liberté. En effet, dépendant commercialement des pays de la moyenne Volga, elle dut subir les tentatives d’annexion des princes de Vladimir, Souzdal et Tver entre les XIIe et XIVe siècles. Mais elle résistait avec succès. « Dans ces luttes, Novgorod tenait bon, forte de sa position géographique sur la route "des Varègues aux Grecs", d'avant-poste commercial avec l'occident et de rempart contre les agressions pouvant venir de lui. » (L’art russe, Citadelles/Mazenod, 1991). Le célèbre héros national russe, Alexandre Nevski qui, étant devenu prince de Novgorod, avait battu les Suédois sur la Néva en 1240 (d’où le nom qui lui fut attribué), puis les Chevaliers Teutoniques au lac Peïpous (actuellement à la frontière avec l’Estonie), fut canonisé par l’Église orthodoxe. La Laure Alexandre-Nevski de Saint-Pétersbourg conserve ses reliques.

Un exemple de ces interventions extérieures est illustré par cette icône du XVe siècle, conservée au Musée-Réserve de Novgorod que nous irons visiter. Elle relate le siège de Novgorod par les forces du prince de Souzdal, Andreï Bogolioubski, en 1170. Les Novgorodiens y sont représentés sur les créneaux du kremlin en brandissant l’icône de la Sainte Vierge connue sous le nom de Notre-Dame-du-Signe. Cette dernière aurait arrêté les flèches des archers de Bogolioubski et des larmes se seraient alors mises à couler sur ses joues. Voyant dans ce miracle un signe du ciel, Bogolioubski aurait retiré ses troupes et Novgorod aurait ainsi été sauvée !


Le siège de Novgorod par le prince de Souzdal, Andreï Bogolioubski en 1170 (Musée-Réserve de Novgorod)

Cependant en 1478 le prince de Moscovie, Ivan III, mit fin définitivement à trois siècles et demi d’indépendance de la République de Novgorod.

Ayant su maintenir jalousement sa liberté, notamment en échappant au joug de la Horde d’Or, ayant développé un commerce florissant grâce à son adhésion à la Hanse, la ville connut un développement artistique ininterrompu du XIe au XVIe siècle. Cela explique l’abondance de monuments et de peintures conservés, malgré les incendies répétitifs (on en a compté cent-dix !). Malheureusement bon nombre de ces trésors furent anéantis par l’armée allemande au cours de la Seconde Guerre mondiale.


La cathédrale Sainte-Sophie

Construite à partir de 1045 par le prince Iaroslav le Sage, la majestueuse cathédrale Sainte-Sophie est l’une des plus anciennes de Russie. C’est en quelque sorte la sœur de la Sainte-Sophie de Kiev, mais contrairement à cette dernière, elle a su conserver sa physionomie d’origine. Elle est en tous points l’exemple parfait de l’esprit architectural de Novgorod : dépouillée, bâtie avec des pierres grossières, dépourvue d’ornements. La rareté des fenêtres ajoute encore à l’aspect austère du monument. Cela s’explique par la rigueur des hivers dans cette région. Sa singularité paraît encore plus évidente si on la compare avec les édifices romans d’Europe occidentale datant de la même époque comme les cathédrales de Parme et de Pise, ou les basiliques Saint-Sernin de Toulouse et Saint-Remi de Reims. La cathédrale en impose avec ses cinq coupoles ! En Russie la coupole centrale d’un édifice religieux représente le Christ et les quatre autres, les évangélistes. La coupole centrale, dorée, a la forme d’un casque de guerrier antique au cimier orné d’une croix et d’une colombe de bronze : « Tant que la colombe sera là-haut, Novgorod continuera d’exister », dit la légende.


Un des fleurons de la cathédrale est le portail occidental en bronze, connu sous le nom de porte de Korsoun ou encore portes de Magdebourg où ce chef-d’œuvre a été réalisé au XIIe siècle par des artistes occidentaux. Cela explique le caractère ni byzantin, ni orthodoxe des scènes bibliques et de la vie du Christ dont il est orné. Des images en bronze coulé en relief, animées de personnages, d’animaux, de détails architecturaux réalisés avec une grande maîtrise. Un chef d’œuvre de l’art médiéval… occidental !

En guise de poignées de portes, des têtes de lion dont la mâchoire retient une tête humaine. Ces portes seraient-elles celles de l’enfer ?

Sainte-Sophie: la porte de Korsoun 

L’intérieur est majestueux, mais l’obscurité et la hauteur du monument ne permettent pas de distinguer suffisamment les fresques et l’iconostase. La cathédrale abrite surtout depuis 1991 l’icône Notre-Dame-du-Signe, qui a été évoquée précédemment, une icône très vénérée dans toute la Russie. Sur la photo ci-dessous à droite, elle se situe à droite de l’iconostase, devant le groupe de visiteurs. Elle est très endommagée par le temps.


Justement à propos d’icônes, poursuivons nos visites à la découverte de la collection du Musée-Réserve qui conserve de nombreux chefs d’œuvre de l’école de peinture de Novgorod.

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après-midi
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après-midi

Il serait impensable lors d’un séjour à Novgorod de ne pas réserver une longue visite au Musée-Réserve d’Etat, situé à un jet de pierre de Sainte-Sophie. Avec le Musée russe de Saint-Pétersbourg et la Galerie Tretiakov de Moscou, ce musée conserve l’une des plus riches collections d’icônes de Russie. Ce sont en effet quelque 260 œuvres des XIe-XIXe siècles qui sont exposées ici. Dans la première salle nous sommes accueillis par Saints Pierre et Paul une icône géante de plus de deux mètres de hauteur du XIe siècle provenant de la cathédrale Sainte-Sophie.



Un peu plus loin nous observons un jeune artiste en train d’exécuter avec rigueur une copie de cette Fuite en Égypte. Je ne sais si son art s’inscrit dans les canons de l’époque.

La fuite en Égypte  

L’intérêt d’une visite guidée dans un tel lieu est de comprendre cette forme particulière d’art car pour moi, la lecture d’une icône reste quelque peu énigmatique. D’ailleurs peut-on vraiment parler d’expression artistique ici ? Les peintres d’icônes ont-il recherché l’esthétique ? Et puis s’agit-il vraiment de peinture ? Tatiana va donc décrypter ces œuvres pour nous.

J’ai retenu quelques points de ses explications.

En premier lieu l’icône russe est d’origine byzantine. Bon sur ce plan, nous n’apprenons rien. Rien d’étonnant quand on connaît les relations entre Novgorod, Kiev et Constantinople. Quand le Grand-prince Vladimir adopta la religion orthodoxe, il importa la théologie de l’icône qui va avec. D’ailleurs le mot lui-même est grec : εικόν (eikon), « image ». Les premières icônes étaient contemporaines de la construction de la cathédrale Sainte-Sophie au XIe siècle et se manifestaient à Novgorod par des traits byzantins. On fit venir des artistes grecs comme Théophane le Grec au XIVe siècle qui fut le maître d’Andreï Roublev.

Voici deux thèmes byzantins présents au musée : la Déisis et la Trinité de l’Ancien Testament.

La Déisis (du grec Δέησις, « prière ») est une thématique byzantine fréquente dans l’iconographie russe où la Vierge et Saint Jean-Baptiste sont représentés de part et d'autre du Christ et prient pour le salut des chrétiens. Celle-ci date du XVe siècle.

Déisis faisant partie d'une iconostase (milieu 16e s)

La Trinité de l’Ancien Testament.

La tradition byzantine représentait la Trinité sous la forme symbolique de trois anges reçus à la table d’Abraham. Elle symbolise un passage de la Genèse quand l'Éternel vient annoncer à Abraham et Sarah qu'ils auront un fils, Isaac. Évidemment cela n’a rien à voir avec la Sainte Trinité du Nouveau Testament : le Père, le Fils et l’Esprit Saint.

La Trinité de l’Ancien Testament (fin XVIe siècle).

Ensuite et plus surprenant, Tatiana nous parle avec grande conviction de l’écriture de l’icône : le peintre d’icône ne peint pas une icône, il l’écrit. Il témoigne du divin, il est le médiateur entre le divin et le croyant. Il est tenu de suivre un canon immuable sans souci d’esthétique dans « l’écriture » des icônes. « Celles-ci n’étaient pas faites pour être admirées, comme on le fait d’un beau tableau, mais pour inciter à la prière. Elles étaient considérées comme des objets sacrés, à la différence de la peinture libre inspirée de sujets tirés de l’Evangile qui s’est répandue dans les pays occidentaux à l’époque de la Renaissance » (l’Art russe, éd. Citadelles/Mazenod, 1991, p. 230). Durant sept siècles, l’art n’était pas concevable en dehors de la religion, jusqu’à ce que Pierre-le-Grand sécularise et « libère » l’art au début du XVIIIe siècle, dans le sillage des Lumières.

Enfin sur le plan technique, l’icône était « peinte » (ou plutôt écrite) sur une sur une planche de tilleul ou de pin appelée doska, sur laquelle était collée une étoffe recouverte de plusieurs couches d’un produit à base de plâtre dilué. Les pigments d’origine minérale et végétale étaient broyés au jaune d’œuf. Un vernis protégeait l’icône terminée. Ces techniques anciennes ont permis à ces œuvres de traverser le temps. Pourtant la plupart avaient été noircies par la fumée des cierges dans les églises. Or ce l’on peut voir dans ce musée, c’est l’extraordinaire éclat qui a été rendu aux couleurs après travaux de restauration. Ces couleurs vives sont une des caractéristiques de l’école de Novgorod.

L’icône de Saint-Nicolas Lipenski est une des plus célèbres de la collection. Elle a été réalisée en 1294. L'image de Saint-Nicolas est représentée bénissant de la main droite et tenant les évangiles de la main gauche. De chaque côté de sa tête sont figurés le Christ et la Vierge Marie. Sur les bords, des représentations de saints.

L’icône de Saint Nicolas Lipenski  

L'Éléousa (du grec έλεος/éléo, « pitié ») est l'un des types principaux de représentation de la Vierge Marie dans l'iconographie russe. C'est une Madone maternelle : l'enfant Jésus dans ses bras appuie tendrement sa joue contre celle de sa mère. Ce type d'icônes symbolise l'Amour infini.

Notre Dame de Tendresse (1460). 
Éléments architecturaux: monastères, églises, kremlins. 

On ne peut quitter ce musée sans faire un détour au niveau inférieur où est rassemblée une étonnante collection de manuscrits rares et très anciens sur écorce de bouleau.


La journée est terminée, elle a été particulièrement chargée. Nous donnons rendez-vous à Tatiana pour le lendemain matin à notre hôtel pour la suite des visites. Nous ferons une petite pause gourmande dans un salon de thé avant de rejoindre notre hôtel.


Attention! Le musée est fermé le mardi et le dernier jeudi de chaque mois.

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matin

Grasse matinée ce matin, puisque nous ne retrouvons notre guide qu’à dix heures. Donc nous avons du temps devant nous, ce qui m’a permis après un copieux petit déjeuner à l’hôtel, de faire une petite balade en ville et au kremlin où l’entrée est libre. En effet c’est un espace public avec quelques bâtiments dédiés la culture : un conservatoire de musique, une salle de concert. Pas beaucoup d’animation en ce début de journée ensoleillée, sinon quelques Novgorodiens vaquant à leurs occupations quotidiennes.

Déambulant dans le parc du kremlin j’entends quelques notes d’un instrument de musique ainsi que quelques vocalises : c’est le conservatoire régional Rachmaninov. Sergueï Rachmaninov est un enfant de Novgorod.



Les drapeaux du nouveau régime flottent sur les attributs de l'ancien, mais Lénine veille encore.
Le conservatoire de musique Rachmaninov. 
A l'intérieur du kremlin

La Cour de Yaroslav

Nous empruntons la passerelle qui franchit la rivière pour atteindre la rive droite. Nous sommes au cœur de l'ancien marché. A cet endroit le Grand-prince de Novgorod et de Kiev, Iaroslav le Sage, fit édifier un palais entre le Xe et le XIe siècle, d’où ce nom de « Cour de Iaroslav ». C'est aujourd'hui une place aérée aménagée en jardin, bordée à l'ouest par des arcades d'où la vue sur le Vokhov et le kremlin est superbe. Le lieu rassemble sur une surface réduite une dizaine d’églises des XIIe-XVIIIe siècles, parmi lesquelles la cathédrale Saint-Nicolas.


Le kremlin vu de la Cour de Yaroslav 

Novgorod était une ville de la Ligue hanséatique, le comptoir commercial le plus avancé vers l’est pour les marchandises qui transitaient entre l’Occident et la Russie. Pour nous ce sera d’une certaine manière l’aboutissement de notre « itinéraire hanséatique » de Brême à Tallin, quelques années auparavant.

Les routes commerciales de la Hanse de Londres à Novgorod 

On a du mal à imaginer la frénésie qui devait animer les quais du Volkhov, quand aujourd’hui on se balade tranquillement le long de la berge. C’étaient des centaines d’échoppes et de boutiques qui s’alignaient à l’emplacement des arcades actuelles. Des marchands étrangers, notamment allemands y achetaient de la cire, du miel, des fourrures, du cuir, des canines de morse.

Ce commerce déclina à la suite de l’expulsion par Ivan III des marchands allemands en 1495. A la fin du XVIIIe siècle le quartier du marché fut réaménagé de sorte qu’en dehors des églises, il ne reste plus rien du paysage urbain médiéval.

Les XIIIe et XIVe siècles furent une période d’intenses constructions d’édifices religieux. La plupart des églises du Marché furent commandées et financées par de riches marchands étrangers, des courtiers de la Ligue hanséatique. Mais les boyards et les habitants d’un quartier pouvaient aussi avoir une telle initiative. C’est le cas de l’église de la Transfiguration-du-Sauveur-sur-Iline, commandée par les gens de la rue Iline, que nous irons admirer.

Les églises Saint-Procope et des Saintes-Femmes.

Saint Procope était un marchand allemand qui se convertit à l’orthodoxie dans les années 1240 à Novgorod. Il fut canonisé en 1547. L’architecture est une synthèse de la tradition locale (la coupole sur tambour), allemande (la toiture à huit pans) et moscovite avec la triple abside.

Quant aux Saintes-Femmes appelées « Myrophores » dans la tradition orthodoxe, ce sont les femmes qui apportèrent la myrrhe en se rendant au tombeau du Christ et le découvrirent vide.

L’église Saint-Procope (à gauche) et l’église des Saintes-Femmes (début XVIe siècle).

La cathédrale Saint-Nicolas

Cette cathédrale édifiée au début du XIIe siècle est le plus ancien édifice religieux de la Cour de Iaroslav. Elle est par son architecture pré-mongole dans la filiation de la cathédrale Saint-Georges du monastère de Iouriev que nous avions visité la veille : forme cubique, verticalité des lignes soulignées par de puissants contreforts, ouvertures étroites. La seule différence, ce sont les cinq coupoles. Le même architecte aurait bâti les deux cathédrales, un certain « Maître Pierre ».

Il reste des fragments de fresques du XIIe siècle à l’intérieur, mais nous ne les avons pas vues, toutes les églises de la Cour de Iaroslav étant fermées les lundi et mardi.

La cathédrale Saint-Nicolas 

L’église Sainte-Parascève-Vendredi-au-Marché

Voilà un nom bien compliqué pour une église ! Sainte Paracèse était la patronne des commerçants et son nom associé au Vendredi saint dans les pays de traditions orthodoxe. La référence au Marché indique que c’était l’église paroissiale des marchands. Bâtie en 1207 par les marchands « d’outre-mer », autrement dit de la ligue hanséatique, maintes fois reconstruite et modifiée, elle contraste avec les autres édifices religieux de la Cour de Iaroslav par son appareillage de brique. L’église ne servait pas qu’au culte, mais aussi, d’entrepôt pour les marchandises comme d’autres églises du marché.

Nous nous éloignons de la Cour de Iaroslav pour nous diriger vers l’est de la ville à la découverte d’un petit bijou : l’église de la Transfiguration-du-Sauveur-sur-Iline. En chemin nous rencontrons un prêtre qui se fait une fierté de nous faire découvrir son église (Saint-Philippe-Apôtre et Saint-Nicolas). L’édifice est double, sur deux niveaux : en haut l’église « froide » pour les célébrations estivales, avec une belle iconostase moderne, en bas l’église « chaude », plus petite et chauffée pour l’hiver. Il nous raconte aussi son voyage à Paris il y a une dizaine d’années. Avant de se quitter il veut nous offrir un cadeau nous dit-il. Nous le voyons alors manipuler son téléphone portable. C’est alors qu’est déclenché le carillon de l’église et nous avons eu droit à un très beau concert pendant quelques minutes !

L’église de la Transfiguration-du-Sauveur-sur-Iline.

Datée du XIVe siècle, c’est peut-être l’une des églises les plus raffinées de la ville grâce à son riche décor sculpté extérieur. C’est aussi l’une des plus élégantes par l’équilibre de ses proportion et l’harmonie de ses lignes : plan carré, abside et coupole uniques, quatre pignons triangulaire, toit à huit pans. Elle est surtout connue pour ses fresques de Théophane le Grec que nous ne verrons pas, l’église étant fermée ce jour-là.

On pourra s'interroger sur le grand nombre de cathédrales que l'on rencontre à Novgorod et plus généralement en Russie. Dans l’Église catholique, il n'y a qu'une cathédrale par diocèse, au siège de l'évêché. En Russie la cathédrale est une église plus importante et il peut y en avoir plusieurs dans la même ville

A noter: les églises de la Cour de Yaroslav sont fermées les lundi et mardi.

J1
matin

La matinée va se terminer par une visite au monastère de Khoutyne, situé au bord du Volkhov en aval de la ville et à une dizaine de kilomètres au nord de celle-ci.


Petit détour par l'église de la Nativité-du-Christ-sur-le-Cimetière.


Sans transition, nous passons rapidement de la ville à la campagne. Pas de banlieue démesurée ici. Tatiana demande au chauffeur d'effectuer un petit détour, car elle tient à nous faire découvrir un lieu empli de sérénité, disons… reposant. Et pour cause, puisqu’il s’agit d’un cimetière adossé à une église du XIVe siècle, isolée au milieu des arbres. C’est une originalité des cimetières orthodoxes russes : à côté de chaque nouvelle tombe, on plante un arbre, une manière de faire accompagner le défunt d’un être vivant. Au fil des décennies, le cimetière devient un espace boisé. Nous avions constaté cela dans les cimetières historiques de la laure Alexandre-Nevski à Saint-Pétersbourg.

Tatiana nous fait remarquer une tombe très simple, celle Lubov Petrovna Rachmaninova, la mère du compositeur russe Sergueï Vassilievitch Rachmaninov, originaire de la région de Novgorod. Sa mère lui avait fait découvrir dans son enfance les sonneries du carillon de la cathédrale Sainte-Sophie, lesquelles ont trouvé leur écho dans ses œuvres musicales, en particulier dans son deuxième concerto pour piano. Le musicien avait dû quitter son pays pour les États-Unis dès 1917 où il s’était lié d’amitié avec le pianiste d’origine ukrainienne Vladimir Horowitz , lui aussi exilé. Ces artistes ont été méprisés par le régime soviétique, pour qui c’étaient des musiciens américains, et de facto ignorés du peuple russe. Ils n’ont été réhabilités qu’après la chute de l’URSS en 1991. Il en fut ainsi pour Rostropovitch de même que pour Rachmaninov pour qui la ville de Novgorod a inauguré en 2009 une statue monumentale. Il a par ailleurs donné son nom à un conservatoire, un établissement d’enseignement supérieur et un hôtel.

Rachmaninov 

Le monastère du Saint-Sauveur de Khoutyne

Ce monastère pour religieuses est sous la protection de son fondateur, Varlaam de Khoutyne, un moine devenu ermite sur la colline de Khoutyne située à l’écart du monastère et sur laquelle une petite chapelle en bois a été édifiée récemment. C’est un des saints parmi les plus vénérés au nord de la Russie.

En pénétrant à l’intérieur de l’enceinte, c’est un endroit encore très fleuri qui nous accueille. Il y règne une grande sérénité. L’ensemble architectural actuel date des XVIe - XIXe siècles et la cathédrale abrite les reliques du saint. Nous achetons quelques produits confectionnés par les nonnes. Comme c’est souvent le cas en Russie des personnalités locales ont choisi d’être enterrées dans ce monastère : l’ancien maire de Novgorod par exemple.


Après la visite, nous rentrons en ville pour déjeuner dans une de ces nombreuses cantines populaires en libre service qui se sont développées dans les villes de Russie. La cuisine est authentiquement russe, d’une grande simplicité mais de qualité et l’addition est plus que modérée. Une sorte de fast-food à la russe, mais en mieux ! Tatiana nous donne rendez-vous dans 45 minutes, pour la fin des visites, en réalité plus de temps qu’il nous en a fallu pour déjeuner.

J1
midi

Nous retournons au kremlin pour une dernière visite, à savoir un musée qui était fermé la veille : l’ancien palais épiscopal, plus communément appelé « Palais à facettes ». Ce petit palais épiscopal construit en brique dans le style gothique doit son nom à la taille « en facettes » de la pierre qui recouvrait autrefois sa façade, à l’instar du palais à facettes de la Place des Cathédrales au kremlin de Moscou (photo ci-contre).

Mais au kremlin de Novgorod cette bâtisse du XVe siècle ne paie pas de mine extérieurement. Quoiqu’il en soit c’est le seul édifice gothique civil de style allemand de la Russie, et on s’en rend mieux compte dès que l’on pénètre à l’intérieur, surtout depuis que d’importants travaux de restauration y ont été effectués il y a quelques années. En particulier la grande salle de réception au pilier unique, entièrement en briques, située au premier étage.

On y a aménagé un très beau musée des arts décoratifs et appliqués. Une collection d’objets en argent et en or de maîtres orfèvres de Novgorod y est présentée de manière chronologique, du XIe au XIXe siècle. Pour l’essentiel il s’agit d’objets liturgiques. Nous y avons particulièrement apprécié les belles pièces d’orfèvrerie médiévale des XIe et XIIe siècles exposées dans la première salle (celle au pilier unique), comme cette tour eucharistique en or du XIIe siècle, dite « Grande Sion » ou « Grande Jérusalem » provenant de la sacristie de la cathédrale Sainte-Sophie.

Détails d’une tour eucharistique en or du XIIe siècle, dite « Grande Sion » .
Saint Mathieu et Saint Marc (tour eucharistique de la "Grande Sion") 
Reliquaire. Émaux cloisonnés (XIIIe siècle) 
Évangéliaire  

C’est après la visite de ce très beau musée que nous prenons congé de notre guide. Tatiana fut pour nous une très bonne compagnie durant ces deux journées et nous avons beaucoup appris avec elle, grâce à un bagage culturel respectable. Je dois dire que d’une manière générale les guides qui nous ont accompagnés en Russie étaient d’une très grande qualité, ce qui n’est pas forcément le cas partout, je pense notamment à l’Asie. Je crois que nous aurions raté beaucoup de choses sans notre guide. Je recommande donc, au moins ponctuellement, cette formule de la visite guidée en Russie.

Le Palais à facettes est fermé le lundi.

J1
soirée

Il nous reste un peu de temps pour flâner avant de reprendre notre train du retour à 17h30 . Nous allons donc monter sur le chemin de ronde du kremlin. Un peu déçus, car loin de faire le tour des remparts, il ne permet aux visiteurs que de se balader sur un tout petit tronçon. Seules deux tours sont visitables, sans grand intérêt cependant, l'une d'entre elles étant occupée par une boutique de babioles pour touristes.

Nous nous promenons aussi dans le parc arboré ceinturant le kremlin. Il y a un marché artisanal constitué d’un alignement d’échoppes. On y trouve de nombreux objets en écorce de bouleau, notamment des récipients. Nous y achetons pour nos petits-enfants quelques jouets en bois typiques de l’artisanat russe, comme celui-ci exposé au Musée russe de Saint-Pétersbourg.

Nous récupérons nos bagages à l’hôtel et nous nous dirigeons vers la gare. Il y a un léger flottement pour connaître le quai d’où partira notre train. Une femme me demande quelque chose, mais sans savoir parler russe, je n’ai pas eu de mal à comprendre qu’elle cherchait la même chose que nous : le quai ! Cela étant, la gare n’est pas grande et nous avons trouvé notre voiture et nos places réservées. Le retour fut un peu plus long qu’à l’aller, soit 3h30 de voyage, mais notre train est arrivée pile à l’heure, à 21 heures à Saint-Pétersbourg.

Pendant ces deux jours à Novgorod, nous n'avons quasiment pas rencontré d'autres visiteurs ! Pourtant il devrait y avoir du monde quand on voit l'importance de ce marché artisanal. Il est vrai que nous y étions en fin de saison et en début de semaine. Je suppose que les week-ends sont plus chargés. Quoiqu'il en soit les visiteurs étrangers sont rares. Pourtant Novgorod mérite au moins deux jours, voire trois jours de visite, soit au départ de Saint-Pétersbourg, soit entre cette dernière et Moscou. C'est l'agence « Russie Autrement » basée à Saint-Pétersbourg qui nous a organisé cette excursion et je dois dire que c'était parfait !


Idéalement il faudrait prévoir une visite en milieu de semaine (de mercredi à vendredi) pour éviter à la fois la trop grande fréquentation du week-end et la fermeture des églises et musées les lundi et/ou mardi.


Un lien utile

Un guide très complet de l’Office du tourisme local, et en français.

https://fr.visitnovgorod.com/

A suivre :

Les deux autres carnets de cette "trilogie russe":

Un automne à Kiji

Un automne à Souzdal