Carnet de voyage

Petit abécédaire éthiopien

26 étapes
3 commentaires
Ce sont des circonstances familiales qui nous y ont amenés à un séjour prolongé à Addis Abeba, l'occasion d'une découverte des hauts plateaux de l'Abyssinie historique lors d'une brève escapade.
Du 21 octobre au 17 novembre 2017
4 semaines
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Fresque réalisée par Patrick Singh en 2015 sur le mur d'enceinte de l'ambassade de France à Addis Abeba. Les liens diplomatiques entre la France et l’Éthiopie remontent à la fin du XVIIe siècle sous le règne de Louis XIV, avec la mission de Jacques-Charles Poncet en Abyssinie. Celui-ci a inspiré Jean-Christophe Rufin dans son roman, L'abyssin.

La capitale éthiopienne, Addis Abeba, est-elle vraiment cette "Nouvelle fleur", tel que son nom en amharique le laisse supposer ? Quatre, cinq, six millions d'habitants ? On parle même de neuf millions d'habitants. Sans doute plus de cinq millions, mais les chiffres sont incertains quant à la taille de la capitale de l'Éthiopie qui a grandi très vite, trop vite du fait d'un l'exode rural massif de ces dernières années. Si elle est loin derrière des métropoles africaines comme Lagos, Johannesburg ou Le Caire, Addis Abeba n'en reste pas moins la « capitale » de l'Afrique, puisqu'elle accueille depuis 1963, le siège de l'Union africaine.

Située sur le plateau central éthiopien à une altitude variant de 2 300 et 2 600 mètres, c'est une des capitales les plus hautes du monde, après les capitales andines (La Paz, Quito, Bogotá). Cela permet à Addis Abeba de bénéficier d'un climat tempéré, chaud et ensoleillé (du moins en cette fin octobre, début de la saison sèche), mais avec des nuits et les débuts de matinées plutôt fraîches.

Fondée en 1886 par l'empereur Ménélik II, c'est aussi une capitale récente, aussi est-il vain d'y chercher, en dehors de ses quelques musées, un quelconque héritage ancien de la civilisation d'Abyssinie. Les monuments les plus importants se limitent à des églises orthodoxes du début du XXe siècle, sans grand intérêt architectural, quelques monuments commémoratifs, comme la statue équestre de Ménélik II ou le monument de la «révolution» surmonté de l'étoile rouge (un pouvoir d'obédience communiste en ayant chassé un autre), et bien sûr les bâtiments des organisations internationales (Africa Hall), mais dont l'accès est limité. Donc, rien de bien intéressant à voir à Addis Abeba.

La cathédrale de la Trinité achevée en 1943, de style pseudo-baroque, abrite le mausolée du dernier empereur Hailé Sélassié. 

Si l’Éthiopie est l'ancien royaume du Prêtre Jean, la population musulmane y serait désormais majoritaire. En tout cas, c'est l'auteur du guide Olizane, Luigi Cantamessa, qui connaît l’Éthiopie depuis plus de 40 ans, et que nous avons rencontré, qui m'a donné cette information. Selon lui, ce serait pour masquer cette évolution récente en faveur de l'Islam, que le dernier recensement n'a pas été publié. Quoiqu'il en soit, les mosquées ne sont pas rares à Addis Abeba, comme dans le reste du pays, particulièrement dans les régions Oromia et Somali.


La mosquée Ferensay, située dans le quartier éponyme, c'est-à-dire « français », car proche de l’ambassade de France.  



La gare inaugurée en 1929, terminus de la voie ferrée Djibouti - Addis Abeba, construite par la France et rénovée par la Chine

Lorsque l'on approche de la métropole éthiopienne en avion, on se rend compte à quelle point celle-ci, sillonnée de voies rapides modernes sur des dizaines de kilomètres et cernée de banlieues interminables, est très étendue. Elle est quadrillée de larges avenues sans âme, notamment Churchill Avenue, très longue artère en pente du nord au sud, où s'aligne une succession d'immeubles décrépis, de petites boutiques, de banques, d'hôtels et de centres commerciaux peu avenants. On se demande où est le centre et s'il y en a un. Quand nous sommes passés à Piazza, un quartier complétement anarchique, et que l'on nous a annoncé que c'est le centre, nous étions incrédules !

La circulation est dense, mais plus fluide que dans d'autres villes africaines comme Nairobi, sauf aux heures de pointe. Malgré tout, la circulation est assez chaotique, surtout de la part des transports collectifs, très nombreux étant donné l'étendue de la ville : bus, minibus et taxis bleus, vétustes et mal entretenus qui crachent d'épaisses fumées. Or la ville est située dans une cuvette entourée de montagnes. La pollution atmosphérique y est donc très importante.

Et puis il y a la foule bigarrée des piétons, de chaque côté de la chaussée ou même sur la chaussée, car les trottoirs, quand ils existent encore, sont souvent délabrés et encombrés de tas de gravats. Il n'est pas rare de croiser au milieu de la circulation automobile des ânes ou un troupeau de moutons ou de chèvres ! En effet, dans les interstices de cette métropole, on se retrouve quasiment dans la campagne éthiopienne : des quartiers populaires, desservis par d'étroites ruelles non revêtues - donc boueuses à la saison des pluies - et jonchées de détritus. Des bidonvilles misérables construits avec des matériaux de récupération, entourés de palissades de tôle et recouverts de bâches. Des commerces informels constitués d'étals de légumes à l'air libre, voire à même le sol (pommes de terre, oignons, carottes, bananes).

Le contraste est frappant entre ces quartiers denses et insalubres et les quartiers aérés où vivent diplomates, personnels des organisations internationales, dignitaires du régime et où se trouvent les hôtels des grandes chaînes internationales.

La ville connaît depuis une décennie une croissance fulgurante et ressemble à un immense chantier (il n'y avait que trois millions d'habitants il y a dix ans). Des grues un peu partout, des échafaudages brinquebalants ; de nombreux immeubles de style « international » sortent de terre. On peut voir au-dessus de nos têtes, une des deux lignes du métro aérien qui surplombe les quartiers, un peu comme à Bangkok, mais de moindre qualité, que les Chinois ont construit à la va-vite, selon leur habitude. Tout cela témoigne d'un pays à forte croissance économique, ce qui ne signifie pas pour autant développement, quand on considère la masse des démunis laissés au bord du chemin de ladite croissance!


Donc une ville sans âme, sans charme, que l'on peut voir (ou pas!) en une journée tout au plus ! Je ne sais si j'ai déjà vu une métropole aussi moche, aussi polluée, aussi dégradée et aussi crasseuse qu'à Addis Abeba ! Il est vrai que je ne connais ni Lagos, ni Manille, ni Oulan Bator.

On peut cependant s'échapper de la ville pour profiter de la nature dans les montagnes environnantes, recouvertes de forêts d'eucalyptus, notamment vers les «collines» d'Entoto, situées tout de même à 3 200 mètres d'altitude, mais à seulement 40 minutes du centre en voiture. C'est un lieu historique, puisque c'est là que l'Empereur Ménélik II fut couronné en 1882. On peut y voir l'église octogonale Sainte-Marie (de l'extérieur seulement) et divers témoignages de cette époque, rien de bien séduisant à vrai dire.

On y vient en définitive davantage pour y prendre un bol d'air ou profiter de la vue sur la ville, si toutefois elle n'est pas brouillée par un voile de brume et de pollution. La route d'accès tout en lacets est très raide et on y croise un grand nombre de femmes qui ploient sous leur lourd fardeau de bois d'eucalyptus qu'elles ont coupé dans la forêt et qu’elles vont vendre en ville à plusieurs kilomètres de là. Des scènes de vie s’offrent au visiteur. Ici un alignement de bidons de plastique jaune devant un camion citerne pour la distribution d’eau ; là un prêtre habillé de jaune, la croix entre les épaules vient s’asseoir et palabrer ; plus loin des étals colorés de céréales, de légumes et de bananes, à même le sol. Notre balade fut escortée par quelques gamins dont les seuls mots d'anglais se réduisaient à « give me », « money », « pen », c'est-à-dire à l'essentiel !

Addis Abeba vue des "collines" d'Entoto. 

Petite anecdote.

Nous arrivons à la cathédrale Saint-Georges, un édifice octogonal de style néo-classique, entouré d'un jardin public planté de podocarpus, très mal entretenu et très sale comme partout. Nous n'avons pas l'intention d'y pénétrer, très peu motivés par les souvenirs des couronnements des derniers empereurs ou par les peintures murales à la gloire des faits d'armes lors de la victoire d'Adoua contre les Italiens en 1896. Réflexe spontané de touriste, je dégaine mon appareil photo. Malheureux ! Immédiatement un quidam qui n'a rien d'un officiel du lieu me lance un «no photo!»; et d'ajouter «pay ticket before!»; et de m'indiquer la direction du guichet ad hoc où je dois me délester d'une centaine de birr (ou davantage, je ne sais plus), par personne, non sans m’avoir cafté auparavant. Immédiatement un prêtre déboule, un carnet à souches à la main, accompagné d'acolytes. Le lieu est un jardin public, avec des bancs et des gens qui s'y promènent. Nous décidons de faire rapidement le tour de l'édifice religieux, surveillés par le même individu qui nous suit à distance, puis nous nous esquivons rapidement, d'autant que ce « jardin » n'avait rien de reluisant ! En fait il y avait bien un panneau que nous n'avions pas vu, spécifiant que les étrangers doivent s'acquitter d'un droit d'entrée, même pour photographier de l'extérieur, en plus d'être obligatoirement accompagnés d'un guide ! J'imagine le recteur de Notre Dame de Paris, accourant un carnet à souches à la main, accompagné de types nous filant le train pour vérifier si on ne prend pas de photo du portail de la cathédrale! J'imagine le tableau ! Ça promet pour la suite !


A voir : le Musée ethnographique éthiopien 

Un séjour à Addis Abeba vaut surtout pour la visite des ses musées ; s’il n’avait qu’un seul musée à voir et si faire un coucou au fac-similé en plastique de notre ancêtre (détrônée) Lucy ne vous motive pas, ce serait le musée ethnographique, situé dans l’ancien palais de l’Empereur Hailé Sélassié, dont on peut encore voir la chambre à coucher et même salle de bain ! Aujourd’hui c’est l’Université. Certes l’endroit est poussiéreux à l’envi et très mal éclairé (la moitié des spots est hors service), mais il conserve de riches collections d’objets de la vie quotidienne au premier étage et d’icônes des XVIe au XVIIIe siècles au second, c'est-à-dire des périodes dites de Gondar. On peut photographier librement, mais sans flash. Bon courage dans le noir !


Le Musée ethnographique éthiopien  


Achats : St. George Gallery, Taitu Street (près de l’hôtel Sheraton). Un très grand choix d’articles d’artisanat éthiopien et d’œuvres d’art de qualité et à prix fixes et raisonnables. www.stgeorgeofethiopia.com

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Le lac Tana, aux sources du Nil.


Le lac Tana à Bahar Dar


Ce matin, Abate nous attend à l’aéroport de Bahar Dar. Abate sera notre chauffeur durant notre périple au nord de l’Éthiopie. Il est venu d’Addis Abeba, en deux jours de route, pour nous accueillir.


Bahar Dar est la capitale de la région Amhara. Elle est située à 1 800 mètres d’altitude, au bord du lac Tana. Sans doute est-ce pour cela que son nom signifie « la Porte de la Mer ». Ce lac, le plus vaste du pays (six fois le lac Léman) ferait donc office de mer intérieure, car en Éthiopie, point d’accès à la mer. Le géographe grec Ptolémée aurait été le premier à rapporter l’existence du lac Tana à la fin du IIe siècle. Mais il faudra attendre le début du XVIe pour qu’un missionnaire jésuite portugais, Pedro Páez, localise la source mythique du Nil Bleu, que les Éthiopiens appellent Abay, à une centaine de kilomètres au sud du lac. Le fleuve se jette alors dans le lac qu’il traverse à manière du Rhône au Léman, puis en ressort au niveau de Bahar Dar pour entamer un long périple jusqu’à la confluence avec le Nil Blanc à Khartoum. C’est à la découverte des chutes du Nil Bleu que nous partons dès ce matin.


Randonnée à Tissisat


Les chutes du Nil Bleu 

Tissisat qui signifie « eau qui fume » en amharique, est le nom du village près duquel se situent les chutes du Nil Bleu. Elles se trouvent à une bonne heure de mauvaise piste au sud-est de Bahar Dar. Chemin faisant nous découvrons des paysages verdoyants de champs de céréales, notamment de tef, de colza et de canne à sucre.

En Afrique, le tef n’est guère cultivé qu’en Éthiopie. C’est une céréale très résistante aux variations climatiques, donc providentielle dans un pays où les conditions climatiques sont instables et les sécheresses sont récurrentes. Le tef produit des grains plus petits qu'une tête d'épingle, dont la farine est l’ingrédient de base pour la préparation de la galette d'injera.

Le tef 

Arrivés dans ce village très pauvre, nous rencontrons notre guide. Pour cette petite randonnée, le guide local ne fut pas inutile, car bien sûr, il n’y a aucune indication sur le sentier. Après avoir réglé les droits d’entrée, il nous propose deux options de randonnée. Nous optons pour la version dite « longue » d’1h20, par un sentier escarpé qui n’a rien d’évident. Les bâtons de marche n’auraient pas été inutiles, tellement le sentier pour atteindre le fond de la gorge du fleuve est raide et glissant, même en saison sèche, les animaux y déposant tout ce qu’ils ont en trop ! Mon épouse se fait aider par notre guide.

Le pont de Tisoha Dildil, dit «pont des Portugais» *, construit au XVIIe siècle sous le règne de l’empereur Fasiladès, permet le passage au-dessus de la gorge où s’engouffrent les eaux du Nil Bleu, en aval des chutes. Des eaux qui furent sans doute tumultueuses dans le passé, mais qui ne le sont plus, puisqu’elles sont désormais détournées aux trois-quarts par la centrale hydroélectrique toute proche. D’ailleurs la construction de ces barrages dans le cours supérieur du fleuve cause des tensions avec les pays du bassin du Nil, notamment avec l’Égypte et le Soudan, d’où la création en 1999 d’un organisme regroupant les pays riverains : l’Initiative du bassin du Nil.

Le pont de Tisoha Dildil, dit «pont des Portugais» *

* Au XVIe siècle les Portugais étaient venus au secours du royaume chrétien contre les armées musulmanes. Certains d’entre eux étaient restés dans le pays.

Nous croisons un grand nombre de paysans, le bâton sur l’épaule, chargés de sacs et accompagnés de leurs ânes. La vue sur les chutes est magnifique. On dit que ce sont les plus belles d’Afrique après les chutes Victoria sur le Zambèze. A vrai dire j’avais hésité à les inclure dans notre programme craignant d’être déçu par le manque d’eau, surtout après avoir vu les chutes d’Iguaçu il y a quelques années. Eh bien non ! Nous y étions juste après la saison les pluies et il y avait encore beaucoup d’eau. Et puis la balade vaut aussi pour la végétation luxuriante aux abords du fleuve et la quantité d’oiseaux que l’on a pu observer.




Nous regagnons le village en traversant de nouveau le fleuve, mais cette fois-ci en amont des chutes et en bateau. Je gratifie notre guide de son pourboire, mais ça ne lui convient pas et il me réclame cinq fois plus ! Je crois qu’il a tenté de me faire croire qu’il n’avait pas été rémunéré, ce qui est faux, puisque tous les guides ont été rémunérés par notre agence par l’entremise de notre chauffeur. C’est le seul qui ait tenté le coup !

Concernant les prestations des guides, je crois que c’est une bonne chose que ce soit l‘agence qui s’en occupe. Cela évite les négociations à n’en plus finir sur le prix et l’agence connaît les meilleurs guides locaux avec lesquels elle a l’habitude de travailler.

Les monastères du lac Tana.

Le lendemain matin nous partons pour une mini-croisière à la découverte de deux monastères du lac Tana. Le « capitaine » du bateau et un guide local nous accueillent à l’embarcadère. Nous n’irons pas dans les îles qui peuvent être assez éloignées, mais dans la presqu’île de Zeghe où se situent les plus beaux monastères.

Dès le XIIIe siècle, le lac Tana acquit une importance politique et religieuse et joua un rôle dans la consolidation de l’Empire chrétien d’Abyssinie. Sur le lac se dispersent trente-sept îles dont certaines accueillirent aux XIIIe et XIVe siècles une vingtaine de communautés monastiques. Ces monastères sont des lieux de pèlerinage prisés des fidèles. Certains sont interdits aux femmes (une constante en Éthiopie). Nous n’irons donc pas au monastère de Kibran Gabriel, pourtant riche de deux-cents manuscrits anciens. Cependant notre guide nous a demandé un bref arrêt à ce monastère afin d’y accomplir ses devoirs religieux, sous la forme d’un don !

Nous arrivons au monastère Ura Kidane Mehret entouré d’une végétation dense. Tiens, surprise ! Ce n’est pas notre guide local qui nous fera visiter l’église, mais un guide affecté au monastère. Il en sera de même au second monastère visité en cette matinée. Au total ce seront quatre personnes qui nous accompagnerons ! Et évidemment quatre pourboires ! L’industrie touristique éthiopienne a inventé le système des « guides gigognes » !

Ce monastère, dont le nom signifie « Le pacte de la Miséricorde » est le plus réputé du lac pour sa richesse iconographique. A l'intérieur de l'église circulaire, tous les murs du Saint des Saints (le maqdas) sont peints, du sol au plafond, de représentations d’archanges (Gabriel et Raphaël), de chérubins, de saints, de diverses légendes, et bien sûr d'images de Marie et du Christ. Un plongeon dans le Moyen Âge orthodoxe abyssin.

Le "maqdas" (le sanctuaire ou Saint des Saints) de l'église du monastère Ura Kidane Mehret


La légende de Saint Sébastien 


Une des entrées du "maqdas": Saint Georges terrassant le dragon; les archanges Gabriel et Raphaël; Vierge à l'Enfant. 


Le combat pour la foi 


La Vierge entourée à gauche par l'archange Michel, à droite par un patriarche portant une croix éthiopienne. 


L'entrée du Christ à Jérusalem et le Golgotha 

Nous reprenons le bateau pour la visite de notre second monastère de la matinée, situé à l’extrémité de la presqu’île : Betre Maryam. A quelques pas du débarcadère, un sentier à travers des plantations de caféiers et de citronniers conduit au monastère.

Fondé au XIVe siècle, c’est le plus ancien de la presqu’île. Comme toujours en pareils lieux en Éthiopie, une légende entoure ce monastère. Son fondateur, Betre Mayam, était venu s’installer sur la presqu’île de Zeghe pendant plus de 25 ans et avait fait construire une église dédiée à Saint Georges. Ayant eu écho qu’un léopard avait enlevé un enfant placé sous sa protection, il pria nuit et jour sans manger ni boire, jusqu’à ce que léopard apparût avec l’enfant. Il ordonna alors au félin de disparaître immédiatement et de ne plus revenir, et bien sûr l’animal obéit sur le champ ! Et Betre Maryam, de devenir saint.

Admirons les peintures qui ornent entièrement les murs du maqdas, au centre de l’église circulaire construite en bois et recouverte de chaume.

Les archanges 


Saint Georges terrassant de dragon 


Vierge à l'Enfant 

Au retour, nous croisons des pêcheurs sur leurs frêles embarcations de papyrus, appelées tankwa. Ces dernières présentent des similitudes avec celles qui étaient autrefois utilisées sur le Nil pour le transport et la pêche et représentées dans les tombeaux de la vallées des Rois en Égypte. Rapidement gorgées d’eau, elles doivent être souvent remplacées. Nous croisons aussi des escouades de pêcheurs ailés, des pélicans en grand nombre sur le lac Tana.


L'embarcation traditionnelle  de papyrus: le tankwa
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Le mot « café » tiendrait peut-être son appellation du nom de la province de Kaffa au sud-ouest du pays. Cependant les Éthiopiens désignent le café par buna. Cultivé principalement dans les sous-bois des régions montagneuses du sud-ouest entre 1500 et 2400 mètres d'altitude, c'est un produit phare du commerce extérieur éthiopien.

C'est aussi un symbole de l'hospitalité éthiopienne et nous avons été invités à plusieurs reprises, tant en ville qu'à la campagne, à la fameuse cérémonie du café. Chaque hôtel dispose par ailleurs d'un espace spécifique dédié au café.

L'attirail du cérémonial se compose d'une sorte de petit tabouret où l'on aligne les tasses, d'un petit braséro à charbons de bois, d'une petite poêle, d'un pilon, d'un brûle-encens en terre cuite* et d'une élégante carafe en terre cuite également et reposant sur un petit coussinet de vannerie.

Le cérémonial est toujours orchestré par une femme. Les fèves de café sont d'abord grillées dans la petite poêle au-dessus du brasier. La maîtresse de maison nous fait alors humer la délicieuse odeur des fèves grillées. Ensuite elle pile les grains de café, en même temps que de l'encens répand une odeur suave. Après avoir rincé les tasses selon une gestuelle rigoureuse, elle fait infuser le café à trois reprises dans la carafe en terre cuite. Elle verse enfin délicatement le breuvage dans chacune des tasses. Il est très corsé et son goût amer peut être adouci par du sucre ou du miel. Un goût très différent de ce que l'on peut connaître chez nous. Traditionnellement on est invité à accepter chacune des trois tasses offertes.


Le meilleur café que nous ayons dégusté le fut dans la campagne tigréenne, où nous fûmes accueillis chaleureusement par une famille dans leur très modeste demeure.

* Dans le petit musée de Wukro (Tigré), nous avons pu voir des brûle-encens identiques, d'origine sabéenne et datant du premier millénaire avant J.C.!


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Non, ce n'est ni un ancien Premier ministre, ni un Président du Conseil constitutionnel ! Rien à voir non plus avec nos CHU ! C'est un toponyme répandu en Éthiopie: Debré Libanos, Debré Zeit, Debré Markos, etc.

Debré en amharique désigne un lieu sacré, une église, un monastère. Il n'y aurait pas moins de 33 000 églises orthodoxes dans tout le pays, nous a-t-on dit.

En règle générale, églises et monastères sont situés à l’écart d’une localité, sur une éminence (amba), un moyen pour les fidèles de se rapprocher du ciel, comme souvent dans d’autres cultures dans le monde. De plans variés : basilical rectangulaire, carré, voire cruciforme, la plupart des églises sont circulaires ou octogonales, imitant l’architecture rurale traditionnelle (les tukul). Certaines sont peintes aux couleurs de l'Éthiopie, vert, jaune et rouge.


Dans les villes, on rencontre des églises d’architecture occidentale, comme la cathédrale de la Trinité à Addis Abeba, au style pseudo-baroque avec ses portails et ses pinacles, dont la construction a démarré en 1931 et s'est achevée en 1943. D’autres ont des clochers à bulbes.

Les bulbes de l'église St-Michel dans la banlieue d'Addis Abeba 

L’intérieur se divise en trois parties, selon des cercles concentriques, chacune dédiée à une fonction spécifique : les chanteurs sur le déambulatoire extérieur, puis la communion et, au centre, le saint des saints (le Maqdas) lieu réservé à l’Arche d’Alliance et aux seuls prêtres.

Église du monastère de Betra Maryam, de plan circulaire (XIVe siècle). Lac Tana. 

La visite des églises du plateau abyssin (sur la « route historique »), souvent très anciennes, constitue une des principales attractions d'un voyage en Éthiopie, notamment grâce à la richesse de l'iconographie Évidemment les églises monolithiques de Lalibela, uniques au monde, valent à elles seules le voyage.

Pour visiter une église ou un monastère, trois conditions sont imposées :

- Se déchausser avant d'entrer, selon le précepte de l'Ancien Testament : « Quitte tes sandales » ;

- Être accompagné par un guide ;

- S’acquitter d'un droit d'entrée qui peut être franchement extravagant pour les étrangers (à Lalibela: 50 US dollars par personne en 2017 pour l'ensemble des douze églises monolithiques).

Opération déchaussage devant l'un des porches de Bieta Maryam à Lalibela.

Tout cet argent va directement dans les coffres l’Église éthiopienne et que font les prêtres à la sortie ? Ils tendent encore la main ! Et ils sont visiblement mécontents si vous ne donnez pas assez ! Et pour quels services rendus, quand le balai est un outil inconnu des religieux et quand certains lieux ne sont même pas éclairés ? C'est particulièrement le cas à Yemrehanna Krestos, près de Lalibela, où l'éclairage était déficient ! Il n'y a sans doute pas assez d'argent qui rentre pour y installer des éclairages pour accueillir dignement les visiteurs! Après quelques faiblesses de générosité de visiteur béotien que j’étais, j'ai finalement décidé que le prix payé leur suffisait amplement.

Je me faisais une autre idée de la spiritualité !


Bâtons de prière


Églises monolithiques dans le Tigré  


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Voici trois plantes emblématiques du pays que nous avons vues partout dans les régions que nous avons parcourues, d’Addis Abeba au Tigré.

Belle futaie d'eucalyptus dans le parc de l'ambassade de France à Addis Abeba 

L'Eucalyptus

La déforestation est l’un des graves fléaux du pays. La couverture forestière ne représente plus que 3% de la superficie du pays, contre quelque 40% il y a un demi-siècle, c'est-à-dire avant la « révolution » de 1974 qui a largement contribué au recul des forêts primaires. Les causes sont multiples, notamment la croissance démographique et son corollaire, le besoin de terres pour l’agriculture, et la pauvreté, le bois constituant le seul combustible pour l’immense majorité des ménages.



Déjà à la fin du XIXe siècle, l'Empereur Ménélik II avait constaté que les ressources forestières du plateau d'Addis Abeba commençaient à s'épuiser. Or il fut informé des grandes capacités de régénération et de croissance de l’Eucalyptus, un arbre originaire d'Australie. En effet l'Eucalyptus peut atteindre entre dix et vingt mètres en douze ans. L’empereur ordonna l'importation de graines et organisa leur plantation et les alentours de la capitale furent massivement reboisés.

Il en est de même aujourd’hui. La politique de reboisement de l’État consiste à planter des milliers d’eucalyptus à croissance rapide pour résoudre le problème. Mais cela n’a fait qu’empirer les choses. D’abord cela se fait au détriment des espèces endémiques et l’Eucalyptus est connu pour être un arbre gourmand en eau, bien plus que les espèces endémiques. Ceci n’est pas anodin dans un pays soumis à des sécheresses récurrentes.

Podocarpus et Olea africana 

L’Eucalyptus est une ressource importante pour nombre d’Éthiopiens et il est exploité de manière intensive. Le bois d'eucalyptus est très recherché comme matériau de construction à bon marché, associé au pisé et à la tôle pour le toit et les ouvertures. Il sert aussi comme combustible pour cuisiner et comme remède médicinal. Il n’est pas rare de croiser sur les routes des femmes lourdement chargées de fagots de bois d’eucalyptus.


Le bois d'eucalyptus est très sollicité comme matériau de construction dans le cadre de ce programme de relogement à Lalibela


Les coupes sont tellement sévères que les arbres n'ont pas le temps de croitre, ce qui a pour conséquence l'érosion des sols. 

Soulignons que les seules belles forêts que nous ayons vues sont celles situées près du lac Tana, particulièrement autour des nombreux monastères, où elles ont un caractère sacré. L’Église éthiopienne serait-elle protectrice de la biodiversité ?

L'Enset (Ensete ventricasa)

Appelé aussi faux-bananier ou bananier d’Abyssinie, l’Enset (ou Ensète) est couramment planté autour des habitations. Au feuillage d’un vert éclatant très photogénique, il est plus grand que son cousin, pouvant atteindre une dizaine de mètres de hauteur.

Cette plante est utilisée traditionnellement à des fins culinaires : la pulpe du tronc est réduite en poudre d’amidon. Puis enveloppée dans des feuilles d’enset, celle-ci est enterrée afin qu’elle fermente pendant plusieurs mois pour produire le kocho, cuisiné et servi en galettes comme l'injera. Tout cela est expliqué au Musée ethnographique d’Addis Abeba, qui présente les outils liés à la culture et à la transformation de l’Enset… à condition d’apporter sa lampe de poche !

L'Enset ou faux bananier 

L'Euphorbe candélabre (Euphorbia candelabrum).

Cette plante succulente (dite faussement « plante grasse ») est endémique de la Corne de l’Afrique. Sa forme évoque un chandelier. Nous l’avons rencontrée dans les parcs d’Addis Abeba, mais surtout au Tigré où elle est adaptée à la sécheresse (plante xérophile). Elle forme d’élégantes haies le long des chemins que ses belles fleurs jaunes égayent. En Éthiopie, sa sève est utilisée dans la médecine traditionnelle.

L'Euphorbe est très présent dans les paysages du Tigré 


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Farenji ! Farenji ! À peine avons-nous demandé à notre chauffeur de nous arrêter pour prendre une photo que des gamins accourent à grands cris, tendent la main, font de celle-ci le geste d’écrire ou réclament pen, money .

Farenji, c’est l’étranger, non pas le Djiboutien, l’Érythréen ou le Somalien, mais le blanc, l’occidental, le riche. Si ce harcèlement continuel peut devenir agaçant à la longue, les touristes n’ont qu’à s’en prendre qu’à eux-mêmes ! Si l’on n’avait pas habitué ces enfants à des distributions de stylos, bonbons ou autres, ils ne quémanderaient pas, quitte à sécher l’école ou à générer des bagarres entre eux ! Combien de fois ai-je lu des récits de voyage où les bons sentiments et la générosité peuvent être contreproductifs ! Le mieux est de faire un don à l’école du coin ou à une ONG et évidemment de faire ses achats localement. Quant aux bonbons, inutiles d’insister, c’est la catastrophe sur le plan sanitaire ! Cela étant, ce « harcèlement » est très supportable et ne dure pas, pour peu que l’on se montre ferme et avec le sourire. Nous avons connu bien pire ailleurs.

Et quel regard les Éthiopiens portent-ils sur les Farenji ?

S’il n’y avait pas eu ce séjour familial à Addis Abeba, il est probable que nous ne serions jamais allés en Éthiopie qui ne faisait pas partie de nos destinations envisagées, notamment après avoir lu quelques récits de voyageurs très déçus, qui ont été mal accueillis, arnaqués, voire agressés.

Eh bien, compte tenu de notre expérience, je m’inscris en faux : jamais nous n’avons été agressés, jamais nous ne nous sommes pas sentis en insécurité. Au pire, il y avait de l’indifférence, le plus souvent les gens nous ignoraient, passaient leur chemin et vaquaient à leurs occupations. Parfois aussi de la curiosité amusée: que viennent donc faire ces visages pâles par ici ? Mais la plupart du temps, nous avons rencontré gentillesse et bienveillance. Dans les hôtels et les restaurant, un accueil chaleureux et souriant, et même si l’efficacité n’était pas toujours au rendez-vous, on avait à cœur de bien faire. Sans doute notre chauffeur a-t-il pu canaliser quelques ardeurs. Et puis nous ne sommes pas allés dans la vallée de l’Omo, peu fans des « parcs anthropologiques »


Un farenji, bien sollicité! 
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Hassen Ousman, Nostalgia, 2011, Addis Abeba. 

Je ne peux passer à côté de ce sujet, dans une Afrique où, à l’instar d’une règle de grammaire désuète, le masculin l’emporte sur le féminin. Par exemple, notons que certaines églises sont interdites aux femmes.

En premier lieu, les femmes éthiopiennes sont d’une grande beauté. Elles se démarquent des autres Africaines par la finesse de leurs traits. On peut volontiers croire à la beauté légendaire de la reine de Saba et comprendre que le roi Salomon n’ait pu résister !


Comme souvent en Afrique et d’une manière générale dans les pays « du Sud », le quotidien des femmes est très dur. Il n’est pas rare de voir sur la route des groupes de frêles silhouettes féminines qui portent de lourdes charges : ici des bidons d’eau de 25 ou 30 litres, là des sacs de céréales. J’ai déjà mentionné les fardeaux de bois d’eucalyptus : on a vu à Entoto, des charges de bois qui mesuraient plus de deux mètres de large, donc qui pouvaient peser jusqu’à 40 kg ou davantage, c'est-à-dire quasiment le poids de celle qui porte ! Et ce sont plusieurs kilomètres de marche qu’elle doivent effectuer quotidiennement jusqu’au lieu de vente, pour une somme dérisoire (50 ETB m’a-t-on affirmé). Je me suis aussi laissé dire qu’il n’est pas rare que des cas de viols soient rapportés lorsque ces femmes sont seules à couper le bois dans la forêt.


Ajoutons aussi les naissances multiples (en moyenne 4,6 enfants par femme, davantage dans les campagnes) et les diverses tâches ménagères : des scènes de filage de la laine au rouet ou de préparation de l’injera devant la maison sont fréquentes le long des routes.

La vie de la femme éthiopienne n'est pas un long fleuve tranquille.


Joseph Habte-Mariam, Image de la culture éthiopienne, 2009, Addis Abeba 
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Gondar, ancienne capitale de l’Éthiopie


Gondar, ville de 200 000 habitants au nord de l’Éthiopie, et son enceinte fortifiée

Nous sommes à l’époque du siècle de Louis XIV. Le nouvel empereur, Fasiladès, après avoir destitué son père, installa sa capitale à Gondar, un modeste village, un peu à l’instar Versailles, simple pavillon de chasse. Mais ici s’arrêteront les comparaisons. Une fois de plus, « la tradition dit » qu’un archange aurait révélé l’endroit au jeune empereur et qu’un buffle l’y aurait conduit.

La laideur, l’aspect crasseux et délabré de la ville actuelle ne permettent pas de soupçonner que celle-ci recèle, à l’intérieur d’une enceinte fortifiée, cinq châteaux construits du XVIIe au XVIIIe siècles par les rois successifs : Fasiladès, Yohanès 1er, Yassou, Dawit II et Bakaffa. Nous consacrons ce début de matinée à une balade parmi les ruines des châteaux, en partie restaurés par l’UNESCO, agrémentée par un magnifique arboretum que notre guide, apparemment érudit en botanique, nous a gentiment commenté.




Nous avons complété nos visites par l’église Debré Birhan Selassié et ses splendides peintures et, de l’autre côté de la ville, par les bains de Fasiladès. Ceux-ci sont constitués d’un petit pavillon rectangulaire entouré d’une grande piscine dans laquelle les pèlerins s’immergent en mémoire du baptême du Christ lors de la fête de Timkat, chaque année en janvier. Une fête très prisée des tours opérateurs et donc des touristes et à laquelle nous avons échappé !


L'église Debré Birhan Selassié, de plan basilical. A gauche Trinité et  Crucifixion; à droite: le plafond angélique


Les bains de Fasiladès 

Rappelons que Gondar est contemporain du Grand Siècle et si la visite présente quelque intérêt, ça n’est tout de même pas Versailles ! Ainsi une matinée nous aura suffi pour voir l’ensemble, l’après-midi ayant été consacré au repos sur la terrasse de notre hôtel dominant la ville, et on en avait grand besoin !

Un peu à l'écart de la route de Gondar à Bahar Dar et sur une éminence, on peut visiter le château "gondarien" de Guraza, le plus ancien du pays, en cours de restauration. Le lieu vaut aussi pour son site qui dispense un magnifique panorama sur les diverses cultures de la campagne environnante.


Château de Guraza aux environs de Gondar 


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Après ce plongeon dans le passé de l’ancienne capitale historique, voici une transition évidente !

A part l’Égypte, quel autre pays d’Afrique que l’Éthiopie offre une histoire aussi ancienne, aussi longue et ayant laissé autant de témoignages de son passé ? Qui n’a jamais entendu parler de la reine de Saba, du roi Salomon ou du mythique royaume du Prêtre Jean ?

Une histoire qui commence dès le début du premier millénaire avant J.C. avec la civilisation sabéenne (voir à la lettre W), donc bien avant le royaume axoumite, le premier royaume éthiopien. Une histoire où la légende et les mythes fondateurs tiennent une grande part : le légendaire pays de Punt, le « vol » de l’Arche d’Alliance, le nouveau peuple élu de Dieu (c'est-à-dire les Éthiopiens), le rôle des anges et des archanges dans l’édification d’un monastère.

Une histoire à la rencontre des civilisations, qui s’explique par la situation du plateau éthiopien dans la Corne de l’Afrique, à proximité de la mer Rouge, ce qui lui a permis des échanges à la fois avec le monde arabe, mais aussi avec le monde méditerranéen (Terre Sainte, monde grec). Mais grâce à la position de forteresse du plateau abyssin, elle a pu construire une identité forte.

Une histoire mouvementée faite de périodes de grandeur et de décadence, de flux et de reflux face à l’adversaire musulman, de successions plus ou moins tumultueuses de dynasties. Et l’histoire contemporaine avec ses « révolutions » a connu (et connaît encore) son lot de brutalités et d’exactions.


La bataille d'Adoua opposant en 1896 les forces de l'Empire éthiopien aux troupes italiennes. Musée ethnographique, Addis Abeba  

Ce passé prestigieux a laissé un héritage considérable, notamment sous forme de très anciens manuscrits, ce qui n’est pas anodin en Afrique, dont un grand nombre est conservé avec plus ou moins de bonheur, dans les monastères. Les textes sont écrits en guèze la langue classique et liturgique du pays, l’équivalent du latin pour l’Église catholique en quelque sorte.

Manuscrits en langue guèze. Musée ethnographique d'Addis Abeba et monastère Asheten Maryam près de Lalibela

Certains sites historiques sont classés au Patrimoine mondial : Lalibela, Axoum, Gondar. Ces sites sont naturellement d’un intérêt majeur pour le visiteur. Cependant nous ne sommes pas allés jusqu’à Axoum, voir les fameuses stèles.


Pour en savoir plus sur l’histoire de l’Éthiopie, on pourra se référer au guide de Luigi Cantamessa, Éthiopie. Au fabuleux pays du Prêtre Jean, édité chez Olizane. Dans cet ouvrage très érudit il est constamment fait allusion aux aspects légendaires de l’histoire du pays : « selon la tradition », y lit-on fréquemment.


http://www.olizane.ch/article.php?IDrecord=89


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Les hauts plateaux abyssins offrent au regard du visiteur une riche variété d’œuvres d’art conservées dans les églises et des monastères sous la forme de peintures murales, d’icônes et de manuscrits. Les modèles d'inspiration de la peinture éthiopienne sont multiples : d’abord une influence byzantine caractérisée par des formes picturales stylisées, une palette de couleurs réduite, un décor géométrique et une absence de perspective. Puis l’influence occidentale - notamment vénitienne - lors de la période dite gondarienne qui marque l’apogée de l’art pictural éthiopien, avec des formes adoucies. Enfin les échanges commerciaux avec l’Orient asiatique apporteront d’autres éléments stylistiques. Mais l’isolement exceptionnel de l'Éthiopie des hauts plateaux lui a permis de conserver une originalité africaine. C’est particulièrement vrai dans la simplicité de la représentation des visages, où le regard acquiert une forme quasi hypnotique.

Les thèmes les plus fréquents sont les représentations des archanges Mikaël et Gabriel, la Sainte Trinité, l’Annonciation, la Nativité, la fuite en Égypte, la Vierge à l’Enfant, le Golgotha, les quatre évangélistes et leurs symboles, Saint Georges terrassant le Dragon, etc.


La collection d'icônes du musée ethnographique d'Addis Abeba

Vierge à l'Enfant et saints. Diptyque à double face. Style dit de Gondar 2 (vers 1740 1755). 

Saint George terrassant le dragon. Triptyque. Gondar 2 (vers 1740-1755). 


La fuite en Égypte (Marie donne le sein à l'Enfant Jésus). Triptyque de la vie de la Vierge. Gondar 2 (vers 1730 -1755)
Vierge à l'Enfant  


Le baptême du Christ. Triptyque de la vie du Christ . Gondar  2 (vers 1730 - 1755)

Parmi les églises et monastères du plateau abyssin


La Trinité et le Golgotha, église Debré Birhan Selassié à Gondar


Saint Georges terrassant le Dragon. Église Debré Birhan Selassié à Gondar 


Précieux manuscrits, d'époque médiévale et d'influence byzantine conservés au monastère Asheten Maryam près de Lalibela


 Évangéliaire de l'église Mikael Melhaizengi (Tigré)
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Lorsque l’on traverse un village à l’heure de la sortie des classes, une foule de jeunes forme un long cortège le long de la route. Les abords de celle-ci se colorent alors de violet, de bleu, de jaune, en fonction des uniformes portés par les écoliers. Partout, où que l’on soit, en ville, dans les villages, dans les champs, les enfants et les adolescents font partie du paysage. Curieux ou intéressées, ils accourent à votre rencontre, dès que votre véhicule s’arrête au bord de la route.


Avec un indice synthétique de fécondité (nombre d’enfants par femme) de 4,6, l’Éthiopie est un pays à la croissance démographique rapide. Ce n’est pas une spécificité éthiopienne en Afrique, où l’on peut observer des indices de fécondité bien plus élevés : au Niger, au Mali, en Somalie. Par rapport à la population totale, 42% des Éthiopiens ont moins de 15 ans, 70% moins de 30 ans et seulement 3% ont plus de 65 ans L’Éthiopie est résolument un pays jeune. Autant dire que les personnes âgées sont une rareté (sauf chez les religieux) et que très peu d’Éthiopiens ont connu l’époque du Négus.


Ce grand nombre de jeunes pose un problème en terme de scolarité, d’où le système du dédoublement des classes par demi-journée (on m’a parlé d’effectifs de 90 élèves par classe), comme cela se pratique classiquement dans les pays en développement. On a pu aussi constater que la moindre ville moyenne, comme Weldiya ou Debré Tabor, a son université toute neuve. On peut peut-être se poser la question du niveau des études, car comment former un nombre suffisant de maîtres de qualité pour les placer devant cette foule d’élèves et d’étudiants ?

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C'est uniquement pour placer la lettre « K », car nous n'avons guère vu cet arbuste, sinon quelques plantations dans la région de Bahar Dar. En effet le khat - t’chat en amharique – est plutôt cultivé dans le Haragué à l'est du pays, où son usage fait partie intégrante de la culture islamique. En revanche dans la région Amhara, l’église éthiopienne orthodoxe condamne la consommation des feuilles de khat.

Néanmoins nous avons pu voir des chauffeurs de poids lourds la joue bien gonflée ! Bienvenue sur les routes étiopiennes !


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Lalibela, voilà un nom qui chante!

Lalibela, lieu de légende qui signifie « les abeilles reconnaissent sa souveraineté », celle du futur empereur-bâtisseur à qui ce nom sera attribué,

Lalibela, une cité monastique médiévale de plusieurs centaines de prêtres, diacres, moines, ermites et dabtara *

Lalibela et ses églises monolithiques uniques au monde,

Lalibela, classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO,

Lalibela, une des destinations phares de l’Éthiopie,

Lalibela qui attire pèlerins et touristes en grand nombre lors de la fête de Timkat,

Lalibela, la nouvelle Jérusalem.

* Les dabtara appartiennent à une caste de l'église éthiopienne, intermédiaire entre le clergé et les croyants. Dépositaires de la tradition liturgique, ils participent aux chants et à la lecture des textes bibliques. Ils ont en outre la réputation de devins et guérisseurs.

Les trésors de Lalibela sont bien cachés, car lorsque nous sommes arrivés, après huit heures de route, quelle déception! Une bourgade glauque, des rues pentues dont une ou deux seulement sont pavées, des commerces hébergés dans de pauvres cahutes, des tas de gravas et des détritus un peu partout, une impression de chantier inachevé. Lalibela c’est un gros village désordonné et crasseux, où l’on cherche désespérément un centre. Un écrin pourri pour un patrimoine mondial !

Nous nous sommes installés pour trois nuits dans un petit établissement familial, très bien situé sur le rebord d’un escarpement, où chacune des douze chambres bénéficie d’une vue exceptionnelle sur la vallée en contrebas. Le mobilier « ethnique » et la décoration aux motifs éthiopiens met le voyageur dans l'ambiance. Mais quand nous avons aperçu l’état de la cuisine, nous sommes allés déjeuner chez le voisin. La vue ne fait pas tout !

Un guide local nous accompagnera durant deux jours pour la visite des onze églises de Lalibela le premier jour, puis de deux monastères dans les environs le lendemain. L’exiguïté des églises renforce d’illusion de fréquentation touristique. Il y a de nombreux groupes de toutes nationalités, Allemands, Français, États-uniens, etc., mais ce n’est non plus pas la foule. De ce point de vue, ce n’est ni Angkor, ni le Machu Picchu.

Notre guide nous explique rapidement l’histoire de l’empereur de la dynastie Zagoué, Lalibela. Nous sommes à la fin du XIIe siècle, Lalibela transféra sa capitale d’Axoum à Roha, au cœur des hauts plateaux, site qui reçut ensuite le nom de l’empereur, Lalibela. L’empereur-bâtisseur fit sortir de la pierre, avec l’aide des anges bien sûr, une douzaine d’églises, créant ainsi une nouvelle Jérusalem et une nouvelle Terre Sainte. D’ailleurs le site est divisé en deux groupes d’églises, séparés par le Yordanos, une réplique du Jourdain.


Ces églises monolithiques sont taillées dans le tuf, une roche suffisamment tendre pour être travaillée relativement facilement. On commençait par creuser des tranchées qui isolaient le bloc dans lequel était taillée l'église, faisant sortir le monument du rocher. Le guide nous montre sur l’église Bieta Maryam (Maison du Sauveur du Monde) les fines traces régulières, témoins de l'utilisation du ciseau. La taille du monument s'effectuait de haut en bas. Le bloc dégrossi a ensuite fait l'objet de finitions soignées faisant apparaître corniches et fenêtres. Puis venait le moment de l’évidemment du bloc pour créer les volumes intérieurs et procéder à la taille des voûtes, coupoles, nefs, piliers, chapiteaux, arcs, etc. Un travail impressionnant de précision ! Il fallait aussi maîtriser l'écoulement des eaux pluviales et l'évacuation des alluvions pour éviter l’ensevelissement du monument par celles-ci, ce qui a pu d’ailleurs se produire au cours des siècles.



L'e décor peint à l'intérieur de l’église monolithique Bieta Maryam 


L'église monolithique Bieta Emmanuel


Bieta Gabriel et Raphaël. A l’origine, une forteresse imprenable et inaccessible. Œuvre énigmatique. 


Bieta Ghiorgis, une église monolithique cruciforme, située à l’écart. C’est l’église la plus célèbre de Lalibela. 


Bieta Ghiorgis

On peut voir dans chaque recoin du site un prêtre occupé à méditer ou à lire la Bible ou autre ouvrage liturgique, un fidèle venir embrasser un pilier. Mais il y a aussi beaucoup de mise en scène au cours de la visite, telle cette pseudo-cérémonie chantée avec un accompagnement au tambourin, où notre guide s’est empressé de nous emmener avant la visite des églises. Ou encore la présentation de la croix par un prêtre ou un diacre. Et le guide de nous indiquer la photo à prendre. Et comme par hasard, il y a toujours à proximité une boîte à offrandes…


Y’a rien à voir !

Au cours de notre visite, notre guide nous promet le Paradis ! Rien que ça ! Banco ! Mas pour cela il nous faut franchir le tunnel qui relie la structure circulaire abritant « le Bethléem », ce lieu symbolique où se prépare le pain de l'eucharistie, à l’église Bieta Emmanuel. Oui, mais sans l’aide de quelque lumière que ce soit ! Donc dans le noir absolu ! Le guide nous recommande de toucher de la main la paroi et de l’autre le plafond, car ceux-ci sont irréguliers. Cela dure plus d’une minute et c’est long ! L’avantage c’est que l’on ne voit pas si le lieu est sale. Claustrophobes abstenez-vous ! Mais vous ne gagnerez pas le Paradis !

Une station-service sur le site !

La dégradation du site par l'érosion naturelle a obligé à construire en 2004, sous l’égide de l’UNESCO, des protections, particulièrement inesthétiques. On a parlé à propos de ces travaux pharaoniques de structures « aux allures de station service ». Celles-ci menaceraient aujourd'hui de s'effondrer. Notons que la France est partie prenante dans la restauration de la « Jérusalem d’Afrique ».


Aux alentours de Lalibela

Le lendemain matin nous sommes allés jusqu’au monastère de Yemrehanna Krestos, abrité dans une grotte basaltique, à une quarantaine de kilomètres de Lalibela. Mais la visite de ne vaut pas un clou, tellement le lieu est sale et sombre, les peintures en mauvais état et éclairées par une faible ampoule ! De mon point de vue l’excursion vaut surtout pour les paysages traversés et l’observation de la vie rurale et l’ambiance qui règne dans ce monastère où les pèlerinages sont fréquents.

Pour l’anecdote, le guide qui nous a accompagnés jusqu’au monastère de Yemrehanna Krestos près de Lalibela, n’a pas arrêté de bavasser pendant une heure et demie de route avec notre chauffeur, lequel semblait d’ailleurs indifférent et ne lui répondait que par onomatopées. Soûlant ! Et derrière le véhicule ? Deux paquets que l’on allait déposer à l’entrée du monastère à l’aller et à l’hôtel au retour. Cela dit heureusement que notre chauffeur, à notre demande ou à son initiative, s’arrêtait pour profiter du paysage et faire des photos. De l’utilité d’un guide ?


Un groupe de pèlerins de l'Université de Gondar au monastère de Yemrehanna Krestos. 

L’après-midi a été consacrée à une agréable balade en montagne jusqu’au monastère d’Ashetem Maryam, bâti au pied d’un piton volcanique à plus de 3000 mètres d’altitude. Paysages époustouflants. Nous n’avons pas visité l’église, mais le prêtre nous a présenté quelques icônes et de très anciens manuscrits issus du trésor.


Le site du monastère d’Ashetem Maryam


Présentation par un prêtre de très anciennes icônes d'influence byzantine issues du trésor du monastère d’Ashetem Maryam
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Une fleur symbolique en Éthiopie.

Cette jolie petite marguerite jaune à huit pétales (Adde abeba) s'épanouit dans les collines autour d'Addis Abeba après la saison des pluies, aux mois de septembre et octobre. L’Éthiopie fêtant le Nouvel An, selon le calendrier julien, le 11 septembre, on l'appelle traditionnellement la fleur du nouvel an ou fleur de Masqal. Ce jour-là, il est de coutume d’en faire des bouquets et d’en décorer sa maison.


Masqal c'est aussi la croix. La croix est omniprésente dans l’Ethiopie chrétienne. Tous les croyants portent une petite croix pectorale pour les femmes, au ras du cou pour les hommes. Elle est généralement en bois. Toutes les églises et les monastères en possèdent et elles sont arborées lors des processions religieuses. Il est courant de croiser un prêtre ou un moine, la croix à la main qu’il offre à baiser aux fidèles (on m’a fait le coup !). Ce sont souvent de véritables œuvres d’art, de bronze, d’étain, d’argent, voire plaquées d’or.




Masqal, c'est enfin la fête de la «Vraie Croix» (27 septembre, selon notre calendrier), qui commémore depuis des siècles la découverte, selon la tradition, de la croix du Christ par l'Impératrice Hélène à Jérusalem. Étant arrivés à Addis Abeba courant octobre, nous n'avons pas assisté à ces festivités, mais avons pu admirer ces fleurs sauvages qui illuminent les sous-bois.

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Un banquet impérial. Fresque contemporaine, Musée ethnographique, Addis Abeba  

Nous voici arrivés au sujet qui fâche ! C’est le GROS point noir de notre voyage dans ce pays !

D’abord un propos liminaire : je ne suis absolument pas difficile sur le plan alimentaire, j’avale quasiment tout se qui se présente. Je n’hésite pas à tester bien volontiers ce que je ne connais pas. Bon ça, c’est dit !

On ne peut pas dire que la cuisine éthiopienne soit un parangon de gastronomie ! Que dis-je ? Où est donc ici la « gastronomie » ? Nous n’avons JAMAIS aussi mal mangé qu’en Éthiopie. En fait nous avons rarement mangé avec plaisir, nous nous sommes contentés de nous remplir l’estomac !

Et puis, si je ne suis pas difficile sur le plan alimentaire, mon organisme ne dit pas la même chose. Certes, il y a le plat traditionnel, l’injera, cette galette spongieuse de tef avec ses divers accompagnements très épicés. Encore faudrait-il pouvoir la digérer et quand on demande « no spicy », cela semble être un non-sens, car ce sera toujours plus ou moins épicé ! Enfin, si la bouffe (sans guillemets, car il n’y a pas d’autre mot) est d..... , disons mauvaise, c’est une chose, encore faudrait-il qu’elle ne soit pas empoisonnée !

A Bahar Dar, dès le premier jour de notre petit périple, notre chauffeur nous fait descendre dans un des restaurants du bord du lac Tana pour le déjeuner. Quelques groupes de touristes sont déjà attablés. C’est très agréable. On nous installe, à l’extérieur face au lac, le ciel est bleu, le jardin est magnifique, nous contemplons le vol des pélicans. Je commande une soupe de lentilles et un plat de poisson. Logique, puisque nous sommes au bord du lac, il doit être fraîchement pêché par ces pêcheurs que nous voyons sur leurs frêles embarcations de papyrus! Malheureux !

Dans la nuit, des allers et retours aux toilettes pour me vider, d’abord par le haut, ensuite par le bas du système digestif ! Et cela a duré plusieurs jours ! Était-ce une soupe de la veille réchauffée, un poisson pas frais, les mains mal lavées du cuisinier ? Je n’en sais rien. Toujours est-il que l’hygiène alimentaire de ce pays est déplorable, car par la suite, ce fut le tour de mon épouse !

Nous nous sommes alors rabattus vers des plats de riz ou de spaghettis pas vraiment appétissants. Donc un zéro pointé pour la nourriture en Éthiopie. Diarrhée traînante, début de déshydratation et affaiblissement général. On s’est soigné tant bien que mal à grand renfort de Smecta et de Tiorfan.

Une tablée conviviale; préparation de l'injera. Musée ethnographique, Addis Abeba 
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L’Éthiopie, otage de la Croix ?

C’est ce qu’affirme l’auteur d’un ouvrage sur l’Éthiopie : Olivier Bourguet, Éthiopie… L’empire mythique, Vilo, 2006. Je cite (p. 95) : « Si la religion a été un des ciments de la nation des siècles durant, elle est maintenant une entrave au progrès ! »

Selon cet auteur, l’Église orthodoxe exerce une forte emprise sur la vie privée des gens, les maintenant dans la pauvreté, voire la misère : pas de prévention du sida, pas de limitation du nombre d’enfants. Elle réclamerait des fidèles toujours davantage de dons pour construire davantage d’églises et de monastères. Je ne sais quel crédit accorder à ces propos, mais la célèbre formule de Karl Marx - La religion, c’est l’opium du peuple - pourrait bien s’appliquer pleinement ici.

L'Éthiopie, fut évangélisée dès le début du IVe siècle par Frumence, évêque d’Axoum, d’origine syrienne. Ce fut donc le deuxième royaume chrétien après l’Arménie et le premier en terre africaine. L’Éthiopie est une exception, un îlot dans l'Afrique musulmane. Ici dès que se construit une mosquée, les chrétiens répondent par une église. Il y en aurait quelque 33 000 dans tout le pays !

La vie du chrétien orthodoxe éthiopien est organisée autour d’un calendrier (le calendrier julien) de fêtes et de célébrations liturgiques très dense. Pour ne citer que les plus importantes : Noël, l’Épiphanie (Timkat), Pâques, le Nouvel An éthiopien le 11 septembre (Enkutatash), suivi de la fête de la Croix (Meskal), la fête de la Sainte Famille (Qusquam) et une multitude de fêtes mariales (voir à la lettre V).

La vie du fidèle obéit aussi à des règles strictes, en particulier la pratique du jeûne. Les périodes de jeûne rituel sont très nombreuses. Pour le grand carême de Pâques, 55 jours de jeûne doivent être observés. En plus des jeûnes hebdomadaires du mercredi et du vendredi, il y aurait au total 250 jours de jeûne annuels, dont 180 sont obligatoires pour tous. Un jour de jeûne est marqué par une abstinence complète de boisson et de nourriture jusqu’à midi, puis la prise d’un seul repas en excluant les aliments d’origine animale, y compris les laitages et les œufs.

Jour de fête devant une église à Gondar. Les fêtes religieuses sont nombreuses dans le calendrier orthodoxe éthiopien. 

On dénombre environ 125 000 prêtres et diacres. Et si l’on considère qu’au moins une trentaine de religieux dessert en moyenne chaque église et qu’il y a en a 33 000 dans tout le pays, on peut ajouter six ou sept fois plus de moines et de dabtara. Cela fait du monde ! Soit au moins un million de personnes au service de la plus ancienne Église chrétienne autochtone d’Afrique ! Si l’on estime qu’il y a peut-être environ 40 à 45 millions d’orthodoxes dans le pays, le ratio entre nombre de religieux et le nombre de fidèles est extrêmement élevé.

Un chiffre à mettre en regard du nombre de médecins dans le pays : un seul médecin pour 33 000 habitant De toute manière la plupart des gens n’ont pas les moyens d’accéder aux soins et d’acheter des médicaments (quand il y en a). Il n’est donc pas étonnant que l’on voie affluer dans les églises et les monastères des pèlerins en quête de vie meilleure ou de guérison, venant embrasser l’enceinte sacrée, boire à l’eau de la source miraculeuse (bactéries comprises), se faire exorciser par les dabtara et évidemment faire des dons. Nous avons vu certaines de ces scènes au monastère de Yemrehanna Krestos. Sur le chemin d’accès au monastère, une véritable cour des miracles : des miséreux vêtus d’oripeaux, des mendiants, des aveugles quémandant quelques birr. Même nos guides se sont livrés à ces dévotions pendant qu’ils nous accompagnaient. L’un d’entre eux s’est même arrêté brièvement, après s’être excusé, sur une des îles du lac Tana pour faire un don à un monastère (interdit aux femmes) et d’après ce que j’ai aperçu, ça n’avait pas l’air d’être une somme symbolique!

Inégalités flagrantes au sein de la hiérarchie ecclésiastique. 

Donc quand Olivier Bourguet dit que «les prêtres aux ventres rebondis, en habits soyeux, côtoient une cour des miracles des plus ahurissantes et la misère la plus profonde d’Éthiopie, venue clamer sa faim et s’enfoncer un peu plus dans le désespoir », ce n’est pas faux et c’est ce que nous avons pu entrevoir. Et au sein de la hiérarchie ecclésiastique, il y a aussi des écarts considérables de condition : nous avons pu rencontrer des moines miséreux en haillons. C’est très choquant !

C’était aussi l’avis de notre chauffeur qui n’avait pas les religieux en odeur de sainteté (si je puis dire !) et qui, devant les abus de l’Église, nous a dit avoir abandonné la foi orthodoxe. Mais il ne faut pas le répéter !

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Éblouissants, époustouflants, à couper le souffle, pour reprendre une expression galvaudée ! C’est au choix ! Tels nous apparaissent les paysages qui défilent devant nos yeux au cours des longues heures de route.

Des paysages, qui nous dépaysent, c'est-à-dire qui nous sortent de notre pays, que nous regardons avec nos yeux de voyageurs occidentaux. Car pour les paysans croisés sur les routes, occupés à moissonner ou à labourer leurs champs, ce ne sont pas des paysages, mais des terres plus ou moins fertiles, plus ou moins ingrates à travailler. Le paysage est un concept culturel très subjectif inconnu en Afrique, une construction propre aux civilisations occidentale et extrême-orientale.

Paysages des hauts plateaux d’Abyssinie, résultat de forces tectoniques considérables qui ont débuté il y a quelque vingt millions d’années et qui ont soulevé ces contrées à très haute altitude pour atteindre 4 620 mètres au Ras Dashen, point culminant du pays dans le massif du Simien. Tandis que plus l’est, l’Afar appartient au grand au bloc effondré du Grand Rift africain où les altitudes s’abaissent à – 120 m sous le niveau de la mer dans la dépression du Danakil, l’un des endroits les plus hostiles de la planète avec des températures de 50° à l’ombre, mais très prisé des voyageurs-aventuriers pour son activité volcanique (Dallol, Erta Ale). Peu aventuriers dans l'âme, ni enclins à supporter de telles températures, nous n'y sommes pas allés.

Mais retournons à des altitudes plus clémentes ! Ces plateaux sont recouverts de très épaisses couches de roches volcaniques : basaltes, trachytes et tufs. Ils sont disséqués en de très profonds canyons. Les constructions volcaniques les plus récentes forment des reliefs postiches, dont l’un a fait barrage au lac Tana. Parmi ces reliefs, les pitons volcaniques (les necks) constituent de beaux arrière-plans dans le paysage.


Des necks volcaniques se dressent dans la campagne. Évidemment on dit qu'ils sont le "doigt de Dieu" !

Ce qui fait surtout la beauté de ces paysages c’est la palette de couleurs offerte par les le puzzle des cultures, différentes selon les altitudes : riz, canne à sucre, colza, maïs, orge, sorgho, et bien sûr les champs de tef dorés ondulant au vent. Mais peut-être avons-nous eu la chance d’être sur place à la bonne saison, c'est-à-dire juste avant ou pendant les moissons. Le paysage est ponctué ça et là de villages aux modestes masures de pisé, notamment les typiques greniers et habitations de forme cylindrique, recouverts de toits coniques de chaume : les tukul. Parfois les cultures d'orge en terrasses nous ont rappelé les paysages de rizières des montagnes du nord Vietnam.


Champ de sorgho 



Deux routes nous ont permis d’admirer les plus beaux panoramas (cliquez sur chaque lien pour obtenir la carte) :

La « route chinoise »

Cette route spectaculaire relie deux routes méridiennes, entre Wereta et Weldiya, et passe par un haut plateau à plus de 3 200 mètres d’altitude en longeant de profonds canyons.


Les tukul 



La « route italienne »

Une route spectaculaire de montagne relie Weldiya à Mekele. La plupart des voyageurs empruntent la nouvelle route plus directe et rapide qui passe plus à l’est par la dépression du Rift. Notre chauffeur a préféré prendre l’ancienne route italienne à travers la montagne, en passant par une succession de cols. Elle est plus longue, très sinueuse et fatigante pour le chauffeur, mais ô combien spectaculaire !


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Quatre-vingt-six, c’est le nombre officiel de groupes ethnolinguistiques en Éthiopie.

Depuis 1994, toutes les langues d’Éthiopie ont le statut de langue officielle et non plus seulement l’amharique. La plupart de ces langues appartiennent aux groupes de langues sémitiques (amharique, guèze, tigrigna, somali), couchitiques (oromo, afar) et nilotiques. L'oromo arrive au premier rang avec un tiers de locuteurs. Mais la langue littéraire, liturgique ainsi que la langue du gouvernement est l’amharique, approchant aussi le tiers de la population dont elle est la langue maternelle. Il s’agit de la deuxième langue sémitique la plus parlée au monde après l’arabe, avec près de 90 millions de locuteurs dont elle est langue maternelle ou secondaire.

L’Éthiopie étant un pays multi-ethnique, la constitution de 1994 a mis en place un système fédéral constitué de neuf régions et deux villes-régions, (Addis Abeba et Harar) qui disposent de leur propre gouvernement. L'équilibre de ce système est cependant précaire et les conflits inter-ethniques sont récurrents. Cela va des barrages routiers fréquent aux affrontements armés, comme la guerre du Tigré qui a éclaté le 4 novembre 2020.

La « quatre-vingt-septième » ethnie.

Sur la route en travaux qui mène de Gashena à Lalibela, nous croisons de gros camions de chantier de couleur rouge et le marque Sinotruck. Notre chauffeur nous dit, tellement ils font peur sur les routes, qu’on les appelle « red terror », en référence à la terreur rouge des années sombres du Derg. Un peu plus loin apparaît un géomètre en train d’effectuer une visée au bord de la route en construction. Puis un autre, un calepin à la main. Visiblement ces personnes n’ont rien d’éthiopien !

Les mauvaises langues disent qu’il y aurait depuis une ou deux décennies une quatre-vingt-septième ethnie dans le pays : les Han, l’ethnie majoritaire en Chine. Quelque 800 000 Chinois résident en effet en Éthiopie, un effectif plus important que chez certaines ethnies minoritaires du sud. Ce sont donc des Chinois qui asphaltent cette route. Cependant la qualité de leur travail laisse à désirer. Et notre chauffeur de rouspéter en nous faisant remarquer le piteux état du tronçon réalisé par eux il y a seulement un an ! En effet, le revêtement est ridiculement mince ! Du travail à la chinoise mal soigné et bas de gamme.

Nous avons pu constater qu’il en est de même pour l’hôtellerie. Les hôtels « quatre étoiles » (normes locales) poussent comme des champignons. Nous en avons expérimenté un à Mekele, très récent et de conception chinoise, le Planet Hotel. Belle et grande chambre, bien équipée, tout confort et décoration de style Ming. Mais des défauts de conception, une odeur d’égout dans la salle de bain, un interrupteur électrique (pour le jacuzzi) et des fils électriques apparents, à 10 cm au-dessus de la baignoire, des murs qui gondolent et des dégradations diverses ici et là ! Quatre étoiles ? Tu parles !

Et ces chantiers de toute sorte ne font pas forcément travailler les Éthiopiens, puisque la Chine apporte une partie de main d’œuvre nécessaire. Ce mouvement de travailleurs de l’Empire du Milieu se voit nettement à l’aéroport d’Addis Abeba, où des boutiques duty free, des restaurants et des guichets leur sont spécialement dédiés. C’est une forme de néo-colonisation de l’Afrique en quelque sorte. La 87e ethnie ne semble pas particulièrement appréciée.

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Le réseau routier est très inégal en Éthiopie. Cela va de l’autoroute entre Addis Abeba et Debré Zeit aux pistes cahoteuses du Tigré. Il y a aussi bien ses routes asphaltées très roulantes comme celle qui relie Bahar Dar à Gondar, que des routes à nids de poule ininterrompus, comme dans la partie médiane de la route chinoise, sur le haut plateau.

Si la circulation est fluide, la durée des trajets reste malgré tout élevée. En effet il y a de nombreux villages à traverser et surtout énormément d’obstacles : piétons, animaux, charrettes, tuk-tuk. Compter trois heures de Bahar Dar à Gondar, huit heures de Gondar à Lalibela, quatre heure de Lalibela à Weldiya et cinq heures de Weldiya à Mekele, moins si l’on ne prend pas la route de italienne par la montagne, mais ce serait dommage.

Il est heureux que la circulation ne soit pas dense car la sécurité routière est déplorable ! Selon l’OMS, l’Éthiopie serait championne du monde en matière d’accidents mortels de la circulation. En cause, la vétusté du parc automobile et les comportements peu responsables : vitesse excessive, camions en roue libre en descente sur une route de montagne, tuk-tuk déboîtant n’importe comment, chauffeurs de poids lourds alcoolisés ou shootés au khat. Je dois remercier Abate, notre chauffeur, qui fut extrêmement vigilant et qui pointait du doigt les fautes de conduite.

Nous sommes sur la « route chinoise ». Tiens ! Un attroupement au milieu de la chaussée ! Que se passe-t-il ? Tout le monde est en blanc, c’est une cérémonie d’obsèques. Plus loin, un autre attroupement au milieu d’un village. Cette fois, l’affaire semble sérieuse. En effet un camion citerne et son attelage viennent de renverser un fragile tuk-kuk. Nous n’avons pas vu s’il y avait des victimes. Bilan d’une journée sur la route chinoise : trois accidents ! Ce tuk-tuk accidenté, une collision entre un bus et un camion et un autre camion dans le ravin ! Plus deux containers dans le ravin lors d’accidents antérieurs. Bienvenue sur les routes éthiopiennes !

Un peuple de marcheurs

Les pieds semblent le moyen de déplacement et de transport principal des Éthiopiens aussi bien dans les campagnes que dans les villes. Une longue file de personnes circulant de chaque côte de la route, les hommes, le bâton entre les épaules, les femmes chargées de gros sacs. L’âne est aussi le compagnon et auxiliaire du paysan ou du citadin (on en voit sur les avenues d’Addis Abeba). Ces marcheurs conduisent aussi leurs troupeaux. Généralement deux ou trois bovins et une vingtaine de moutons et de chèvres. La scène est particulièrement remarquable quand c’est jour de marché, ou le dimanche pour honorer le jour du Seigneur. On marche beaucoup en Éthiopie ! On court beaucoup aussi, comme le champion olympique Haile Gebreselassie.



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Scènes de rue, scènes de marchés, scènes de la vie rurale, scènes quasi bibliques. C’était la saison des récoltes et des labours. Que de fois notre chauffeur nous a proposé de nous arrêter pour voir - et photographier bien sûr - des scènes paysannes : ici la récolte du tef à la faucille en positon accroupie, là le battage de l’orge au moyen d’animaux foulant des épis, plus loin un paysan labourant son champ. Des outils rudimentaires, archaïques le plus souvent. Je ne me souviens pas avoir vu un quelconque tracteur. Les labours se font au moyen de l'antique araire, le même que l’on peut voir sur les fresques des tombeaux de la Vallée de Rois en Égypte! La dernière fois que j’ai observé une scène de battage traditionnel en Europe sur une aire circulaire, c’était en Crète il y a un plus d'un demi-siècle. Au Kenya voisin, les méthodes de culture sont plus modernes.



Scènes rurales 


Scènes de rues 


Marché aux bestiaux 



Nous sommes en train de regarder notre passé lointain. Ces gens occupés à travailler rudement semblent complétement indifférents aux objectifs de nos appareils photo. Cela leur semble incongru. Ces scènes « typiques », « authentiques », « hors du temps » et dont nous sommes les spectateurs passifs ne peuvent cacher une réalité : la grande pauvreté de ce pays.

L’Indicateur de Développement Humain, ou (I.D.H) de l’ONU qui est plus pertinent que le P.I.B. par habitant pour mesurer le niveau de développement d’un pays car il intègre des données qualitatives (la santé, éducation, niveau de vie) classait en 2014 l’Éthiopie à la 180e place sur 194 pays dans le monde. C’est donc un des pays les plus pauvres de la planète. On peut même parler de misère dans les interstices de la société. Il n’est pas rare de rencontrer des marcheurs aux pieds nus et des gens en haillons. Et encore, nous n’étions pas dans les régions frappées par la famine, car confrontées à la sécheresse.


Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de ce que le riche touriste soit continuellement sollicité. Il en va de même du recours à la religion. Les innombrables fêtes religieuses (18 fêtes dédiées au Seigneur et 33 fêtes à la Sainte Vierge) ne sont pas que pour célébrer le baptême du Christ, le Vendredi Saint, la Pentecôte, mais sont aussi des soupapes permettant d’oublier temporairement le quotidien.

Alors que nous nous étions arrêtés au bord de la route pour prendre des photos, ce jeune garçon venu de je ne sais où, est accouru à notre rencontre et s'est placé dans le camp de l'objectif. Son visage d'une tristesse inouïe et ses guenilles en disent long sur la réalité de sa vie. On observera en agrandissant la photo, la croix qui marque son front.

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Le Tigré (ou Tigray) est la région la plus septentrionale de l’Éthiopie, aux confins de l’Érythrée. On y parle le tigrinya, une langue sémitique voisine du l’amharique. C’est le berceau du premier royaume chrétien d’Ethiopie qui avait Axoum pour capitale.

C’est aussi la région du pouvoir central. Le Tigré fut en effet dans les années 1980, avec l’Erythrée, un gros foyer de résistance à la dictature de Mengistu. Mélès Zénawi le leader du Front de Libération du Peuple Tigréen (TPLF) fut en 1991 le véritable libérateur du pays et en devint le nouvel homme fort jusqu’à sa mort en 2015. Durant un quart de siècle il s’est maintenu au pouvoir en dirigeant le pays d’une main de fer, tout en redressant l'économie de manière spectaculaire et en maintenant l'unité de ce pays. Mais la démocratie a du plomb dans l’aile, avec des résultats aux élections de type « soviétique » où le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (EPRDF) domine le paysage politique, raflant 95 % des sièges au parlement aux élections de 2015. Ce sont donc bien les héritiers des libérateurs tigréens qui sont au pouvoir.

Rien d’étonnant alors que l’on constate une forte croissance et une frénésie de constructions à Mekele, la capitale du Tigré, une ville étonnamment propre selon les standards éthiopiens. Dans ce pays où il nous est apparu que les villes faisaient un concours de laideur, Mekele semble faire exception, avec son monument à la gloire des libérateurs tigréens, son université toute neuve, son immense stade en construction, ses larges avenues fleuries, ses usines en périphérie et un centre commençant qui ressemble réellement à un centre avec de vrais trottoirs propres et dégagés. Même constat à Wukro, plus au nord. Ceci à grands renforts d’investissements chinois, l’Éthiopie étant la bonne élève de la « Chinafrique ».

Et aujourd’hui ?

Trois ans après notre voyage, tout cela est aujourd’hui remis en cause dans cette province qui a malheureusement basculé dans la guerre. Le pouvoir central a changé de main, les alliances se sont retournées. Abiy Ahmed, de l’ethnie Oromia est devenu premier ministre. Le lauréat du prix Nobel de la paix s’est engagé dans une guerre contre la dissidence tigréenne. L’Érythrée, ennemie hier, est devenue l’alliée d’Addis Abeba contre les Tigréens. Massacres de masse, généralisation des viols, bombardements y compris sur les hôpitaux, réfugiés fuyant vers le Soudan, crise humanitaire, black-out de l’information et tout le cortège de désolations d’une sale guerre. Des églises ainsi que la plus ancienne mosquée du pays ont subi des destructions. Évidemment les voyageurs ont disparu de la région.


Une région semi-aride

Le paysage est très différent de l’Amhara. Nous somme encore à une altitude élevée (autour de 2000 m), mais l’ambiance bioclimatique est beaucoup plus sèche, les précipitations étant indigentes et irrégulières. La végétation dite xérophile, adaptée à la sécheresse, domine le paysage : l’Aloès (Aloe vera), l’Agave, l’Euphorbe candélabre, le Figuier de Barbarie, l’Acacia.

Cliquer ICI pour voir la carte


Cactus, Euphorbe et Aloès en fleurs 


Le Tigré est un véritable jardin 

Randonnée culturelle dans la campagne tigréenne

Cette randonnée de trois heures, visites comprises et en prenant son temps, permet de relier trois églises peu visitées et très anciennes, à Negah, au nord de Wukro : Mehdane Alem Adi Kesho, Mikael Melhaizengi et Petros et Paulos. La balade vaut autant, sinon plus, pour la campagne environnante que pour ces églises taillées dans le rocher.

À Wukro, nous rencontrons notre guide qui s’installe dans la voiture. C’est Johan, le seul dont je me souvienne du prénom, et pour cause ! Un sacré gugusse ! Premier geste : vas-y que je t’ouvre ma fenêtre en grand et que je me recoiffe dans le rétroviseur, avant d’entamer une parlote avec le chauffeur, sans plus se préoccuper des « paquets » à l’arrière du véhicule ! Au terme d’une piste très cahoteuse, nous arrivons au départ de la randonnée. Abate, notre très attentionné chauffeur, nous offre quelques bananes pour la marche. Nous commençons la courte ascension vers la première église, Mehdane Alem Adi Kesho, à travers une végétation luxuriante. À mesure que nous montons, la vue sur la campagne et les monts du Gheralta qui se profilent au loin, est de plus en plus belle. La grimpette devient plus sportive quand on atteint le rocher de calcaire d’un blanc éblouissant, sur lequel est construit le monastère.


La campagne tigréenne  

Pendant ce temps-là, notre guide ou soi-disant tel, semble davantage intéressé par son téléphone portable que par ses clients. Il y hurle ce qu’il a sans doute de très important à dire… Normal, ses interlocuteurs sont loin ! Et puis voici qu’une escorte de jeunes et de moins jeunes nous accompagne. La nature est belle. Ce n’est pas par hasard que cette église ait été construite il y a plus de mille ans ici sur ce rocher, isolée du monde. Ce lieu est une invitation à la méditation et à la spiritualité. Eh bien pour la méditation, c’est non ! Le silence n’est pas de mise: ce ne sont que vociférations des uns et des autres, guide compris.

Un vieux moine en haillons arrive, nous abandonnons nos chaussures dès l’enceinte de la cour franchie, puis nous nous dirigeons vers l’église taillée dans le rocher. Quelques femmes nous emboîtent le pas. L’une d’entre elles, très vieille d’apparence, mais il est difficile de lui donner un âge, tend la main. Elle ne semble ne pas savoir s’exprimer autrement que par des sortes de gloussements. Une impression de cour des miracles. Notre vieux moine ouvre la porte. C’est « magique » nous dit le guide, « regardez bien » ! Il nous montre alors un système d’ouverture aussi rudimentaire que complexe, de telle sorte que l’hôte des lieux doit s’y prendre à plusieurs reprises : un système de cordes pour pousser 2 cylindres de bois.

L'église semi-monolithique de Mehdane Alem Adi Kesho 


À l’intérieur c’est tellement sombre que je bute sur je ne sais quoi. C’est crasseux à souhait. Normal, cela fait mille ans que le ménage n’y aurait pas été fait… On n’y voit que dalle ! Contrairement à Lalibela où le guide utilisait la torche de son smartphone, celui-ci n’a pas de quoi éclairer ce qu’il est supposé nous montrer. Le moine allume alors des chandelles afin de pouvoir observer les voûtes sculptées de croix et de motifs géométriques symbolistes. Il n’y a rien d’autre à voir en réalité à l’intérieur, mais quelle vue à l’extérieur!

Nous redescendons en direction de la deuxième église, Mikael Melhaizengi.

Mais où donc est passé notre guide ? Ah ! Il est encore auprès du préposé à la perception des droits d’entrée, et ça dure ! Ça dure ! Mais surtout ça papote ! Une vraie bureaucratie en plein air ! Mais peut-être serons-nous les seuls visiteurs de la journée ? Alors ça occupe.

Petite parenthèse concernant la billetterie.

S’il y a une cérémonie du café, il y aurait aussi un rituel à l’entrée d'un site touristique. Le ticket que l’on vous délivre tient de la paperasserie et de la bureaucratie inhérentes à ce pays « socialiste ». On place d’abord un, puis deux carbones entre les feuillets d'un carnet à souches et l’on inscrit dessus un tas de choses sans doute importantes. Cela prend un certain temps… Ou plutôt un temps certain ! Heureusement qu’il n’a pas foule et ni une queue comme celle pour accéder au Musée du Louvre, sinon il faudrait une semaine pour délivrer des tickets à tout le monde ! On est encore loin du ticket électronique. L’Éthiopie est un pays hors du temps.

Revenons à notre petite randonnée. Nous attendons, attendons encore notre soi-disant guide, puis de guerre lasse, décidons de poursuivre seuls. Chemin faisant nous admirons la campagne. Nous observons des paysannes occupées à moissonner dans les champs bordés d’agaves, de figuiers de barbarie et d’euphorbes candélabres aux minuscules fleurs d’un jaune éclatant. Curieuse de notre présence, une souriante petite fille nous suit. Nous lui offrons une bouteille d’eau. Cela semble être un cadeau précieux (nous avons vu ces bouteilles de plastique vides proposées au chaland au marché hebdomadaire d’Hawzen) !


La campagne tigréenne 

« Wrong way ! » Tiens! Notre guide s’est subitement souvenu de nous et nous remet sur le bon chemin. Un guide, ça sert à montrer le chemin, non ?

Nous arrivons à l’église, cachée dans un bosquet d'eucalyptus et d'oliviers, au pied d'un rocher isolé. Une porte basse donne accès à l’intérieur creusé dans le rocher. La lumière extérieure est suffisante pour admirer les peintures du Maqdas, quoique de moins belle facture que ce que nous avons pu voir ailleurs. Il en est de même de l’évangéliaire exhibé par le religieux. La pièce maîtresse de cette église est incontestablement la sculpture chargée de symboles, dans la coupole, dans un style assez énigmatique.

L'intérieur de l'église semi-monolithique de église, Mikael Melhaizengi. 

Nous repartons en direction de la troisième église, Petros et Paulos, qui accrochée à la paroi, semble comme suspendue dans le vide. Le mauvais état du monument, l’ascension périlleuse sur une échelle de bois branlante, mais aussi l’envie de nous débarrasser de notre guide au plus vite, nous ont fait renoncer à la visite. Abate, notre chauffeur, nous attend avec la voiture et le pique-nique commandé à l’hôtel de Mekele. C’est alors que le gardien de l’église nous invite à pique-niquer et participer à une cérémonie du café chez lui, à deux pas de là. Nous acceptons volontiers. Pour le guide, c’est raté, le voilà qui emboîte le pas !

Église semi-monolithique de Petros et Paulos près de Frewini.

C’est alors que va avoir lieu l’un de nos meilleurs moments de notre voyage ! Nous pénétrons dans la maison. Nous sommes accueillis par la famille dans une modeste demeure de pierre sèche, recouverte de chaume. Autour d’une cour fermée par un mur de pierre, deux pièces qui ne communiquent pas entre elles et un abri pour le foyer. Le sol est en terre battue, la pièce est sombre, n’ayant que pour seule ouverture la porte. Un moyen de se protéger de la chaleur le jour et du froid la nuit. Sur les murs une sobre décoration faites d’affiches de cinéma indien, de l’équipe du FC Barcelone et bien sûr d’un Christ, d’une Vierge et d’un Saint Georges. Pour mobilier deux lits et de simples bancs le long des murs. On dispose quelques feuillages au sol en guise de tapis.

Nous entamons nos pique-niques, mais comme l’appétit ne nous est pas encore revenu et qu’on n’a pas lésiné sur la quantité à l’hôtel de Mekele, nous le partageons avec nos hôtes qui ne refusent pas, bien au contraire ! C’est la fille de la maison qui sera la maîtresse de cérémonie. Nous sommes déjà bien habitués à ce rituel et devant notre chauffeur incrédule, nous devons le lui prouver, photos à l’appui ! Les fèves sont grillées, pilées, les tasses lavées avec de l’eau d’un broc provenant de je ne sais où, le café infusé trois fois dans cette même eau, sans oublier l’encens… Eh bien c’est le meilleur café que nous ayons dégusté en Éthiopie et nous n’avons pas eu à nous plaindre de complications gastriques par la suite.

Je fais remarquer au guide que ce n’est pas à la maîtresse de maison de ramasser les coquilles d’œuf qu’il est en train de jeter sur le sol. Abate traduit à nos hôtes. Hilarité générale. Et notre guide de s’exécuter à ramasser ses cochonneries… Nous sommes vraiment tombés sur un artiste ! Je gratifie généreusement notre hôte qui semble heureux. Tout le monde nous raccompagne joyeusement à la voiture. Ce fut un temps fort de notre périple éthiopien.

Le massif du Gheralta

Les puissantes falaises de Korkor 

Cette région fut comme un point d’orgue de notre escapade dans le nord éthiopien ! D’autant plus que sur le plan santé, nous allions mieux et que nous avions repris de l’appétit grâce à l’excellente cuisine, une fois n’est pas coutume, qui nous a été servie au Korkor Lodge où nous nous installons pour deux nuits. C’est un écolodge situé en peine nature, à proximité de la petite ville de Hawzien, conçu par Luigi Cantamessa, l’auteur du guide Olizane. Il est constitué de bungalows dispersés au milieu d'un chaos granitique et construits par des artisans locaux dans la tradition architecturale tigréenne. Lors de notre passage, les parties communes n’étaient pas terminées : accueil, salle à manger, salon de lecture, etc. On m’a fait visiter le chantier en voie de finition et, avec ces pierres apparentes et ces larges baies vitrées s’ouvrant sur le paysage, cela avait l’air prometteur.

Malheureusement j'ai appris que le Korkor Lodge a été pillé pendant la guerre qui ensanglante le Tigré actuellement. Le Gheralta Lodge a subi, lui aussi, le même sort.

Le paysage, d’une grande beauté, a un petit air de Monument Valley. Devant notre bungalow se dressent les falaises flamboyantes de Korkor, hérissées de pitons. Aloès, acacias, figuiers de barbarie et euphorbes candélabres complètent au premier plan ce décor digne de l’Ouest américain.


Le massif du Gheralta 

Le soir au dîner, provisoirement servi sous une grande toile, Luigi Cantamessa vient partager le repas avec ses hôtes et engage la conversation. Ce Piémontais qui partage sa vie entre ses deux pays d’adoption, la Suisse et l’Éthiopie est intarissable sur l’impressionnant patrimoine religieux du pays, son histoire, ses légendes, mais aussi sa société moderne. Passionné par l’Éthiopie, il y a effectué de très nombreux voyages d’exploration. Il nous parle de ses nombreuses expéditions à caractère scientifique dans le pays Afar, notamment dans le Danakil, portant sur l’étude du volcanisme. Un personnage attachant et une mine d’informations sur le pays.

L’ascension vers Maryam Kokor


Ce monastère est perché au-dessus des falaises de Korkor qui se dressent devant notre lodge. Selon la légende, Dieu a intimé l'ordre à deux frères et rois, Abreha et Atsbeha de se rendre dans ces montagnes afin d’y excaver une église troglodyte. Ces pitons se sont cependant révélés inaccessibles. Qu’à cela ne tienne, Dieu, d'un seul geste, fendit la montagne en deux, sans doute avec l’aide des anges. Puis il mit Satan, le maître des enfers, à contribution pour combler cette fissure par de la roche en fusion. Un escalier y fut alors taillé et nos deux rois purent remplir leur mission divine. Ces légendes sont innombrables parmi la chrétienté éthiopienne.

Les géologues parleraient d’un dyke, c'est-à-dire d’un filon de basalte injecté dans une faille de l’encaissant. Quoi qu’il en soit c’est par cet itinéraire le plus commode que nous allons entreprendre l‘ascension vers Maryam Korkor. Une ascension assez sportive, mais pas engagée, contrairement à Abouna Yémata Guh que nous avons évité pour des raisons de sécurité (l’obligation d’escalader pieds-nus une paroi rocheuse ne me plaisait pas !).


Nous rencontrons notre nouveau guide, meilleur que celui de la veille, nous promet Abate. A mon avis ce doit être difficile de trouver pire. Il comprend un peu le français. Un jeune se présente à nous, c’est le scout. Nous entamons la rude grimpette et nous nous engageons rapidement dans ladite fissure. Il y trois-cents mètres de dénivelé à gravir. Un groupe de six Français nous suit à distance.

A la sortie de cette fissure, nous débouchons sur un replat dominant la plaine en contrebas et d’où l’on découvre les pitons rocheux du massif du Gheralta où s’est nichée l’église Abouna Yémata Guh. À partir d'ici, les choses se corsent car il y a quelques pas d’escalade facile à effectuer. Les prises sont évidentes et le scout tente de nous venir en aide. La seule difficulté est de ne pas glisser (surtout à la descente) sur le sable issu de l’érosion du grès. Une petite difficulté qui, apparemment, a fait peur à quatre personnes du groupe qui nous suivait et qui a abandonné.


Le massif du Gheralta, "nid d'aigle" de l’église Abouna Yémata Guh. 


Nous arrivons sur le plateau et découvrons enfin, derrière les figuiers de Barbarie et les euphorbes, le mur blanchi à la chaux de l’église semi-monolithique encastrée dans la paroi. L’ascension aura duré un peu plus d’une heure et nous a paru aisée.

Comme d’habitude, opération déchaussage. Nous sommes rodés, maintenant. Les femmes entrent par une porte, les hommes par une autre. Nous découvrons un ample édifice de plan basilical, taillé dans le rocher, avec trois nefs supportées par douze piliers. Le guide nous récite son petit discours sur les peintures murales.Ces peintures dont la datation est incertaine (XIIIe-XVIIe siècles ?) sont d’inspiration byzantine : on peut notamment y voir tout un bestiaire et des personnages aux traits très stylisés, mais surtout une étonnante et inédite représentation archaïque de la Vierge enceinte du Christ. J’en propose ici une photographie réalisée dans des conditions difficiles, en pose longue avec un éclairage à la seule frontale, fortement retouchée, donc de mauvaise qualité.

De l’autre côté de la falaise, on suit une vire le long du précipice, et on arrive rapidement à la petite église-grotte d'Abouna Daniel, creusée dans le rocher au bord du vide. Le panorama sur la plaine est époustouflant. À l’intérieur de la cavité, on découvre de belles fresques de facture moderne.


Fresques d'Abou Daniel 



L’église Abreha et Atsbeha

L'église semi-monolithique Abreha et Atsbeha est située à trois quarts d’heure de piste en direction de Wukro.

Nous pénétrons dans le narthex abondamment décoré de peintures murales, mais une messe se déroulant à ce moment-là, nous devons attendre en silence. La cérémonie se déroule à l’abri des regards, derrière les rideaux qui masquent le saint des saints (le Maqdas). En revanche nous pouvons entendre les chants. Disons, plutôt que des chants, il s’agit de mélopées lancinantes et monocordes. Ces chants orthodoxes n’ont rien à voir (ou à entendre !) avec les chœurs orthodoxes russes ou bulgares. À nos côtés, quelques vieux en tunique blanche rituelle, appuyés sur leur bâton de prière, tentent de les accompagner. À chacun son rythme, à chacun son diapason, à chacun son attaque… Une cloche tinte de temps à autre. Soudain le rideau s’ouvre. Sortent trois ou quatre ecclésiastiques en habits liturgiques chamarrés rouge et or, sous une ombrelle de même couleur. Quelques fidèles viennent recevoir la communion, puis tout le monde retourne derrière le rideau. La cérémonie se termine par la présentation de la Croix.

Nous avons donc largement le temps de contempler l’abondante décoration du narthex qui fourmille des scènes bibliques, mais aussi de représentations relatives aux légendes attachées à l’édifice religieux, notamment celle des frères-rois auxquels cette église est dédiée. Cette riche iconographique est une merveille car les peintures, relativement récentes (XIXe siècle), sont bien conservées.

L'église semi-monolithique Abreha et Atsbeha 


La Trinité 


L'enfer 


Adam et Eve 


Quant au guide, il devait être déjà très fatigué, puisqu’il a profité de la venue d’un groupe de Français accompagnés de leur guide soi-disant francophone, pour laisser ce dernier commenter à sa place, mais je trouve que le nôtre, anglophone, s’en sortait finalement mieux ! Leur guide confondait le haut et le bas, la droite et la gauche, etc.

Ce village de cinq-mille habitants est également connu pour avoir initié un programme pilote d’agriculture raisonnée permettant de faire face aux sécheresses et d'éviter l'exode rural. Pour lutter contre les effets de la sécheresse, les habitants de ce village se sont mis à creuser des centaines de puits, construire des digues et restaurer les berges érodées des rivières. Mais ça le guide n’en souffle mot ! Son boulot : les églises, un point, c’est tout !

Petit détour par le marché de Hawzien

Le long de la route nous voyons des files interminables de piétons, accompagnés de leurs ânes, bâton sur l’épaule, portant sacs et besaces. C’est le signe que nous approchons d’un marché, celui de Hawzien qui se tient chaque mercredi. Il y a foule. On y vend à même le sol des légumes, pommes de terre, oignons, piments, du miel (le miel du Tigré est réputé), des poules, des objets en matière plastique, des vêtements, et même des bouteilles en plastique usagées et, de facto, recyclées!

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Pas de sujet tabou !

Maux de ventre, borborygmes, envie pressante, ça devient urgent ! Ce foutu poisson du lac Tana qui m’a pourri l’estomac, puis les intestins, me pourrit la vie. La nuit, quand on est dans sa chambre d’hôtel, on peut faire des allers retours fréquents dans les lieux ad hoc. Mais dans la journée, à l’extérieur, sur la route, lors des visites, où aller ?

Dans les restaurants, les toilettes dans un état de propreté acceptable sont plutôt rares en Ethiopie. En règle générale : une porte sans fermeture, une chasse d’eau déglinguée, pas de papier et une crasse qui fait peur. Mais en dehors des restaurants ou de quelques sites touristiques, point de salut ! Alors on a recours à la nature, à condition de trouver le coin idéal. Mais comme il est probable que nous ne soyons pas les seuls à utiliser la nature à cette fin, ne contribue-t-on pas à la dégradation générale de l’hygiène dans le pays?

Petite visite au p'tit coin.

A Lalibela, nous étions allés dans un restaurant fréquenté par les groupes de touristes, le « Ben Abeba », tenu par une Écossaise et son époux éthiopien. Un bâtiment de béton défraîchi à l’architecture improbable qui pointe vers le ciel, une vue époustouflante à 360° sur les montagnes et la vallée. Un accueil personnalisé par la patronne, une bonne carte, certificat d’excellence décerné par Tripadvisor, mais…

Quand on demande où sont situées les toilettes dans le dédale d’allées montantes et descendantes de cet établissement biscornu, c’est inutile, car le chemin est, disons, très bien balisé par… l’odeur ! L’endroit est glauque et crasseux comme pas possible. Donc on ne s’y attarde pas et sur le chemin du retour, quand on jette un petit coup d’œil à la cuisine, que voit-on ? Un capharnaüm indescriptible et des cuisiniers dont les tabliers n’ont pas dû voir la lessive depuis une semaine. « Certificat d’excellence » ! Ben voyons !

Le restaurant Ben Abeba 

Des touristes, à la mine fatiguée et blême, nous en avons croisé. Fréderic, le directeur de notre agence nous a affirmé que 80 % des voyageurs pouvaient être malades à des degrés divers. Ce qui fut confirmé par le médecin consulté à la clinique suisse à Addis Abeba (80 euros la consultation par patient).

L’Éthiopie est dans un état sanitaire déplorable. Il n’y a qu’un médecin pour 33 000 habitants, les médicaments ne sont pas toujours disponibles. Il y a une longue page de conseils sanitaires aux voyageurs sur le site du MEAE. Nous étions informés, nous étions vigilants, mais cela n’a pas suffi, tellement les conditions d’hygiènes de ce pays sont déplorables !

Bienvenue en Éthiopie !

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Vierge à l'Enfant. Monastère Betre Maryam, lac Tana. 

Le culte de la Vierge Marie est très répandu dans ce pays chrétien. Au IVe siècle, Saint Frumence appela la première église bâtie à Axoum, Edda Mariam, « demeure de Marie ». La Vierge est vénérée sous le titre de Waladita Amlâk, celle qui a enfanté Dieu. L’année liturgique éthiopienne compte une trentaine de fêtes mariales.

Le nom de Marie figure dans un grand nombre de patronymes éthiopiens. Parmi eux, citons deux personnages de l’histoire contemporaine d’Éthiopie. Le dictateur Mengistu Haile Mariam (Hailé Mariam = force de Marie) qui dirigea le pays de 1977 à 1991. La force, il en a abusé, à la tête du Derg, la junte militaire qui prit le pouvoir en 1974 et mena le pays d’une main de fer. A l’autre bout du spectre politico-historique, le héros de la résistance éthiopienne contre l’invasion italienne en 1935, Guebre Mariam Gari, qui a donné son nom au lycée franco-éthiopien fondé en 1947 à Addis Abeba.

Les images de la Vierge Marie sont également très répandues dans l’iconographie éthiopienne : des scènes de sa vie, telles que l’Annonciation, la Visitation, la Nativité, la fuite en Égypte et surtout l’icône très répandue de la Mère à l’Enfant.

 Gondar, église Debré Birhan Selassié
L'Assomption de la Vierge. Musée ethnographique, Addis Abeba
L'Adoration des Mages. Diptyque, style Gondar 1 (VIIe siècle), Musée ethnographique, Addis Abeba
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Visite au musée de Wukro.

Ce musée a ouvert ses portes octobre 2015. C’est un projet germano-éthiopien pour héberger les produits issus des fouilles archéologiques des environs, notamment celles du site antique de Meqaber Gae'wa situé à cinq kilomètres de Wukro, effectuées en 2007-2008.

Une première salle expose un générateur électrique d’origine allemande de la fin des années trente. Bof… Mais c’est dans la seconde salle, la plus importante, que l’on peut voir différents objets de la culture sabéenne du premier millénaire avant J.C. et du monde méditerranéen, puisque les relations commerciales existaient dans l’Antiquité, via la mer Rouge, entre la Méditerranée et le royaume de Saba , lequel s’étendait du sud de la péninsule arabique à la corne de l’Afrique.

La pièce maîtresse de cette exposition est l’autel extraordinairement bien conservé du temple d’Almaqah, le dieu sabéen, probablement un autel sacrificiel. Nous avons eu la chance d’avoir une visite privée en français de la part d’un des concepteurs du projet, un archéologue et philologue allemand vivant à Mekele et parlant couramment le Tigrinya.

Les vitrines permettent une magnifique mise en valeur des objets exposés. On est loin de la muséographie poussiéreuse et surannée des musées d’Addis Abeba. Ce musée vaut vraiment le détour ! Seul regret : que les panneaux explicatifs ne soient qu’en anglais et non dans la langue locale, le tigrinya, y compris les petits livrets à vocation pédagogique très bien faits mais inutilisables pour les élèves locaux. Notre hôte germanique en a convenu.

Espérons que ce beau petit musée n'aura pas subi le même sort que celui d'Axoum qui a été pillé !

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« Des pupilles immenses, vives et captivantes, tel est l'un des traits distinctifs de la peinture éthiopienne. D'où vient donc la fascination de ces regards ? (…) Le regard, expression de la beauté et symbole de la lumière, acquiert une force presque hypnotique. »

(Claire Bosc-Tiessé, Anaïs Wion, Peintures sacrées d’Éthiopie, Ed. Sépia, 2005).

Des centaines d’yeux au regard intense, des centaines de visages flanqués de deux ailes. Partout des anges vous regardent: sur le fameux plafond de l’église Debré Birhan Selassié de Gondar (le Mont Lumière de la Trinité), dans l’encadrement des portes du maqdas d’Ura Kidane Mehret, sur le lac Tana, dans le narthex de l’église Abreha et Atsbeha et même dans les décorations murales de notre hôtel à Lalibela.

Le plafond angélique de l’église Debre Berhan Selassié de Gondar. 

Dans la même église, les gardiens de la porte du Maqdas 



Vierge couronnée et ses archanges protecteurs. Musée ethnographique, Addis Abeba

Et c’est avec nos yeux que nous avons regardé ce pays, avec notre sensibilité. A chacun son regard.

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Gros plan sur un voyage

Notre itinéraire :

Outre un séjour prolongé en famille à Addis Abeba :

J1- Vol ADD – Bahar Dar très tôt le matin. Accueil par notre sympathique chauffeur, Abate. Puis route vers les chues du Nil Bleu. Après-midi libre. Le soir vue sur la ville et le Nil Bleu.

J2- Bahar Dar – Gondar. Le matin balade en bateau sur le lac Tana et visite de monastères de la presqu’île de Zeghé. Après-midi, route vers Gondar avec arrêt au château de Guraza

J3 – Gondar. Matin : visites : cité impériale, église de Debré Birhan Selassié et bains de Fasiladès. Après-midi : repos.

J4 – Gondar – Lalibela par la route chinoise. Huit heures.

J5 – Lalibela. Visite de la cité monastique

J6 – Lalibela. Matin : excursion vers le monastère de Yemrehanna Krestos. Après-midi : petite randonnée vers le monastère perché d’Asheten Maryam.

J7 – Lalibela – Mekele. Route vers Mekele par Weldiya et la route italienne. Neuf heures.

J8 – Mekele – Wukro – Freweyni – Hawzien. Randonnée dans la campagne et visite de trois églises

J9 – Hawzien. Maryam Korkor, Aboune Daniel, Abreha et Atsbeha, Enda Selassié à Degoun.

J10 – Matinée libre et départ vers l’aéroport de Mekele. En route arrêt au marché hebdomadaire de Hawzien et visite du musée de Wukro. Vol pour Addis Abeba en fin d’après-midi.

Nos hôtels

L’hôtellerie éthiopienne étant très médiocre, nous avons choisi les meilleurs établissements possibles. C’était propre partout, le service était toujours souriant, eau chaude dans la salle de bain. Peu de coupures d’électricité. Mais beaucoup de défauts : linge de literie inadapté, éclairages défectueux, dégradations diverses, odeur d’égout dans la salle de bain du quatre étoiles à Mekele.

- Bahar Dar : Delano. Une chaîne hôtelière. A 2 km du lac. Parfait.

- Gondar : Goha. Vétuste et usine à touristes. Mérite une rénovation. Mais service efficace et souriant

-Lalibela : Top Twelve. Propre et belle vue, mais c’est tout !

- Mekele : Planet : un quatre étoiles qui ne les mérite pas. Service et prestations qui ne sont pas à la hauteur d’un hôtel revendiquant ce standing.

- Hawzien : Korkor Lodge Superbe ! Notre meilleure adresse. Excellente cuisine. J’ai appris que ce lodge, situé en pleine zone des combats, a été pillé.

Notre agence

Le choix d’une agence sérieuse est primordial pour un voyage dans les meilleures conditions dans ce pays. Je me suis adressé à une agence d’Addis Abeba, Global Nomad Travel. Nous en avons été satisfaits et nous nous félicitons de notre choix : qualité des échanges avant le voyage, qualité du programme, confort et excellent état du véhicule du véhicule 4X4 qui nous a été octroyé. D'ailleurs la première chose que notre chauffeur avait prévu de faire dès son retour dans la capitale, était de passer au garage pour la révision.

Frédéric, le directeur français de l’agence est venu en personne nous faire un briefing avant le voyage sur notre lieu d’hébergement à Addis Abeba. Il y a eu une défection du chauffeur devant venir nous transférer le premier jour vers l’aéroport à 5 heures du matin. Dès que nous l’avons appelé, Frédéric est arrivé un quart d’heure plus tard et nous a conduits dare-dare avec son véhicule personnel à l’aéroport et dans les temps.

Les prestations comprenaient le véhicule 4X4 Landcruiser, le chauffeur et ses frais d’hébergement, les hébergements en petit déjeuner (sauf au Korkor, en pension complète), les entrées sur tous les sites, les guides locaux et les vols intérieurs.

Les guides

Un guide nous est imposé quasiment partout : dans les églises, les sites archéologiques, les sites naturels, les parcs nationaux. C’est sans doute un moyen de donner des emplois à des jeunes dans un pays où le chômage est endémique. Nous avions des guides locaux généralement anglophones et au niveau de leurs prestations, le meilleur peut côtoyer le pire. En règle générale ils sont sympathiques, courtois (à une exception près !) et savent répondre à vos questions, car leur anglais est correct. Ils veulent toujours rendre service. D’ailleurs je n’ai pas été mécontent qu’ils m’aient systématiquement proposé de transporter mon trépied photo ! Mais il vous indique aussi où il faut prendre la photo ou ce qu’il faut prendre en photo, par exemple tel prêtre en train de prier. Ça peut devenir pesant. La prestation consiste régulièrement à réciter un discours bien formaté sur l’historique du lieu visité, un peu à la manière des guides de nos châteaux de la Loire il y un demi-siècle. Il ne faut donc pas s’attendre à un bagage culturel substantiel

Il y a parfois un système de « guides gigognes », nous l’avons vu par exemple au lac Tana. Et puis il y a aussi le « scout ». Celui-ci est imposé, en principe pour la « sécurité », dans les parcs nationaux ou les sites qui demandent un peu d’engagement physique. Nous en avions un pour faire l’ascension vers le monastère de Maryam Kokor à Hawzien dans le Tigré. Très sympa et serviable. Pour tout équipement : ses bras, même pas une bouteille d’eau. Donc nous avions un guide et un scout, les deux commençant à bavarder tranquillement et en tête, jusqu’au moment où j’ai fait remarquer à notre scout que s’il voulait soi-disant assurer la sécurité, il ferait mieux d’être derrière nous. Et le voici qui se mouche « à la gauloise ». Puis de prendre gentiment la main de mon épouse pour l’aider à grimper… Hum ! Hum ! La solution hydro-alcoolique est au fond du sac, tant pis ça attendra !

Notre chauffeur

Mention spéciale pour Abate qui fut un très bon compagnon de voyage, toujours souriant, plein d’humour, attentionné, excellent conducteur et très prudent . Il nous a abondamment parlé de son pays.

Transports aériens

Nous avons pris la compagnie Ethiopian Airlines. Très bonne compagnie. Addis Abeba est devenu un hub important pour toute l’Afrique. Vols directs, évidemment. Bagages : 2 X 23 kg par passager.

Bon à savoir : si l’on achète son vol international avec Ethiopian Airlines, on bénéficie de substantielles réductions sur les vols intérieurs.


Visa

J’avais pris des visas électroniques. La procédure était nouvelle et d’une grande simplicité. En revanche, à la police des frontières, les agents n’étant pas encore habitués à ce type de visa, cela a pris davantage de temps que pour les voyageurs qui prenaient leur visa à l’arrivée. Premier contact avec la bureaucratie éthiopienne !

Bilan

L’Éthiopie est un pays fascinant, qui peut apparaître comme déroutant à certains égards. Dans les campagnes le temps semble être figé. L’atmosphère très particulière de Lalibela transporte le voyageur vers le Moyen Âge. Les paysages sont somptueux, parfois grandioses. Le patrimoine religieux est très riche, quoique mal entretenu : les églises sont crasseuses et trop souvent dégradées. Cependant une certaine lassitude des églises et des monastères commençait à poindre en fin de voyage.

Mais le prix à payer en termes d’hygiène et de conditions sanitaires est trop élevé. S'il n'y avait pas eu cette visite familiale nous ne serions probablement jamais rendus en Éthiopie car nous savions à quoi nous attendre. Comme dans la plupart des pays pauvres, la notion de gestion des déchets n’existe pas et les détritus traînent un peu partout.

Donc en dépit des paysages éblouissants, de la richesse du patrimoine culturel, de la qualité de l'accueil et de la gentillesse des personnes rencontrées, notre expérience ne nous a pas permis de tomber amoureux de ce pays, contrairement à bien d’autres destinations. Je pense notamment à un fabuleux voyage en Iran où nous retournerions volontiers, contrairement à l’Éthiopie

Le blog de Medhi Trasar, un artiste globe-trotteur qui parcourt l’Afrique

http://www.toiquiviensdethiopie.com/


Flore et saveurs d’Éthiopie

http://www.blog-trotteurs.com/2017/05/24/flore-et-saveurs-dethiopie/