Carnet de voyage

Flâneries colombiennes

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C’est une Colombie ensoleillée, accueillante, reposante et à l’écart des grandes routes touristiques que nous avons découverte à travers ses villages coloniaux au charme intemporel.
Février 2019
31 jours
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Rues pavées, façades blanches, tuiles rondes, portes et fenêtres sculptées, parfois multicolores, balcons fleuris, églises, couvents, demeures anciennes avec leurs patios, autant de témoignages d'un riche passé colonial. Au centre du village, la Plaza Mayor parfois nommée Parque Principal ou Plaza Bolivar, généralement ombragée et fleurie, dominée par la Catedral ou autre basílica, est un lieu de rencontre particulièrement animé. Le colon espagnol a dû utiliser le cordeau, car à partir de ce centre, le quadrillage rigoureux des calles et careras, s'est surimposé à la topographie souvent accidentée des lieux. En effet nous sommes ici dans les Andes, les rues pentues ne sont donc pas rares.

Villa de Leyva (Boyaca) 

Certains de ces pueblos coloniaux qui ont su conserver et restaurer leur patrimoine historique et architectural ont fait l'objet d'un classement en tant que « Monument National ». Dix-sept d'entre eux ayant opté pour la promotion d'un développement durable et la préservation du patrimoine matériel et immatériel du pays, ont été déclarés « Bien d'Intérêt Culturel » et se sont inscrits dans un projet gouvernemental : le « Red touristica de Pueblos Patrimonio de Colombia » (réseau touristique des villages du patrimoine de Colombie), un peu à l'instar du Patrimoine Mondial de l'UNESCO. D'ailleurs, la petite ville de Santa Cruz de Mompox est inscrite sur cette liste.

La liste des 17 communes concernées est ici : https://www.pueblospatrimonio.com.co/

Santa Cruz de Mompox 

Évidemment, puisqu'il s'agit d'un « réseau touristique », le but est de promouvoir le tourisme et l'on pourrait s'attendre à une forte fréquentation. Or, mis à part Villa de Leyva qui du fait de sa proximité avec Bogotá connaît une certaine affluence, notamment le week-end, il n'en est rien. On est très loin de la fièvre de Carthagène, générée par le tourisme de masse, où les géants des mers déversent régulièrement leur cargaison de croisiéristes et où l'on est sollicité tous les vingt-cinq mètres par des petits vendeurs de rue ou des figurantes costumées. Donc, dans la plupart de ces villages, pas d'alignement de restaurants, bars, agences de voyage, boutiques proposant des articles de pacotille. Un grand nombre de ces villages, à l'écart des grands flux touristiques, sont plutôt endormis et ignorés des voyageurs. C'est le cas de Mompox ou de Honda par exemple.

Un patio andalou à Villa de Leyva 

« Ici vous pouvez vous balader en toute sécurité ! », tels furent les premiers mots de notre hôtesse lorsqu'elle nous a accueillis dans sa maison d'hôtes à Villa de Leyva. En effet, contrairement aux grandes villes comme Bogotá, Carthagène et surtout Medellín, où il n'est pas conseillé d'errer dans certains quartiers dès la nuit tombée, où l'on croise à tous les coins de rue les uniformes bien visibles des policiers, ici la police est beaucoup moins visible et la sécurité globalement assurée. Si l'on ajoute à cela qu'en règle générale rues, places et parcs de ces petites villes sont d'une propreté exemplaire, il y a de quoi y passer des séjours agréables.

Honda 

Nos flâneries colombiennes auront pour cadre sept charmants pueblos patrimonio : Villa de Leyva, Barichara, Girón, Mompox, Honda, Guaduas et Jardín.

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Cette petite ville coloniale se trouve à 166 km au nord-est de Bogota, dans le département de Boyaca. Encadrée de montagnes, elle est située dans la Cordillère Orientale à 2 150 mètres d'altitude. Les soirées et les nuits peuvent donc y être fraiches.

Ici le patrimoine a été particulièrement bien préservé : rues pavées, façades blanches aux balcons de bois, toits de tuiles canal, monastères, églises et demeures anciennes rappellent l'Andalousie et témoignent du passé colonial. Villa de Leyva fut donc classée Monument national dès 1954.

Mais le fleuron de ce gros bourg est l'immense Plaza Mayor, une des plus vastes places pavées d'Amérique latine. Un quadrilatère rigoureux bordé de galeries à arcades (les portales) et d'édifices coloniaux qui hébergeaient encomenderos (1), oidores (2) et autres fonctionnaires de la Couronne espagnole. À l'est se détache la sobre façade de l'église paroissiale Nostra Señora del Rosario érigée dans la première moitié du XVIIe siècle. L'irrégularité des pavés, la nudité de l'espace où seule s'élève une petite fontaine, donnent à cette place une touche d'authenticité historique. On imagine aisément de grands événements s'être déroulés ici dans le passé. Un vrai décor de cinéma ! Et en effet, la Plaza Mayor a servi de cadre au tournage de quelques telenovelas à succès, telles que « El Zorro, la espada y la rosa » ou « La Pola », l'héroïne de l'indépendance de la Colombie dont nous verrons le souvenir à Villa de Guaduas. Tout au long de l'année s'y tiennent plusieurs festivals auxquels nous avons échappé (cinéma, astronomie, musique ancienne, cerfs-volants, festival du goût, festival de l'arbre, etc).

(1) L'encomendero est un colon espagnol qui percevait en or, en nature ou en travail le tribut dû à la Couronne par les Indiens dans le cadre du système de semi-esclavage de l'encomienda mis en place dans l'Amérique espagnole.

(2) Les oidores sont les juges des tribunaux de l'Empire espagnol (de oír, écouter)



Devant la popularité de ces séries et de ces festivals, rien d'étonnant à ce que Villa de Leyva soit sortie de l'oubli et qu'elle attire aujourd'hui les visiteurs en grand nombre, en particulier les Bogotanos venus y passer le week-end, la capitale étant relativement proche. Étant arrivés un dimanche en fin d'après-midi, il y avait encore du monde. Mais le lendemain matin, le calme était revenu et nous avions pu profiter de nos flâneries. Revers de la médaille, certains endroits étaient fermés, notamment le Museo Paleontológico et le Museo El Fósil, situés à l'écart. Tant pis pour le squelette du kronosaure, ce vieillard de plus de cent millions d'années, découvert en 1977, qui fait tant la fierté des habitants! La région regorge en effet de fossiles d'animaux marins et autres dinosaures. Cependant des fossiles, nous pourrons en voir ailleurs !

Une ville d'art et d'histoire.

Iglesia del Carmen 

Fondée en 1572, Villa de Leyva tient son nom du premier président du Royaume de Nouvelle-Grenade, Andrés Díaz Venero de Leiva. Grâce à ses richesses agricoles (l'huile d'olive), elle prit de l'importance à l'époque coloniale ainsi qu'en témoignent les maisons cossues que nous pouvons visiter aujourd'hui (les casas museos). Par ailleurs, j'ai évoqué de grands évènements historiques à propos de la Plaza Mayor, et en effet, c'est à Villa de Leyva que le le 27 octobre 1812 Camilo Torres Tenorio fut élu président du Congrès des Provinces-Unies de Nouvelle-Grenade. Dans la lutte entre fédéralistes et centralistes, il s'opposa en tant que partisan d'une république fédérale, à Antonio Nariño un des héros de l'indépendance de la Colombie dont Villa de Leyva garde le souvenir.

Villa de Leyva est donc un lieu chargé d'histoire. C'est aussi une ville d'art que nous allons maintenant découvrir. Pénétrons d'abord dans l'église Nostra Señora del Rosario où l'on peut contempler parmi d'autres œuvres, un retable baroque du XVIIe siècle entièrement doré.

De l'autre côté de la place, nous entrons dans la maison de Luis Alberto Acuña, un peintre et sculpteur contemporain qui s'est illustré en tant que muraliste (une de ses peintures murales décorant un hôtel de Bogotá est classée Trésor national). C'est l'occasion de voir une belle demeure coloniale avec son charmant patio décoré de sculptures et de fresques de l'artiste, s'inspirant de la mythologie indienne et de la paléontologie locale.

Un peu plus loin sur la carrera 9 se trouve la Casa Museo de Antonio Nariño, une maison du XVIIe siècle à la mémoire de ce précurseur de l’indépendance qui y termina ses jours en 1823. Ici encore un joli patio entouré d'une élégante colonnade donne une touche andalouse à cette demeure. Antonio Nariño traduisit et diffusa la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, ce que des panneaux évoquent à l'intérieur de ce patio. Le grand homme a donné son nom à nombre de rues, places ou bâtiments publics de Colombie, notamment le Palacio de Nariño, résidence officielle du président de la Colombie à Bogotá.

Dirigeons-nous vers le Parque Ricaurte. Avec son joli petit square fleuri et son couvent San Augustin, de nos jours siège de l'institut de recherche biologique Alexander von Humboldt, cette place de manque pas de charme. Elle a été édifiée en l'honneur du capitaine Antonio Ricaurte qui s'est illustré dans la guerre d'indépendance, ayant trouvé la mort en martyr lors de la bataille de San Mateo (Venezuela). Au centre de la place se trouve sa statue, laquelle regarde sa maison natale, transformée en musée. « Revenez mercredi ! » nous recommande le vigile qui garde l'entrée (*). Tant pis pour la visite ! Mercredi, c'est dans deux jours et nous serons sous d'autres cieux ! Nous nous contenterons d'une flânerie sur un banc de la place, regardant jouer les écoliers au moment de leur pause de la mi-journée.

(*) Le musée est fermé les lundi et mardi.

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Autour de Villa de Leyva

La Casa Terracota

A moins d'une demi-heure à pied à l'ouest de la Paza Mayor, il ne faut pas manquer cette singulière demeure à l’architecture insolite, digne d’un conte de fée. Les contours tarabiscotés et la couleur ocre-rouge de la terre cuite font de cette maison un lieu à part à Villa de Leyva la blanche, qui n’est pas sans rappeler d’une certaine manière l’architecture de Gaudi. Cependant l’architecte colombien, Octavio Mendoza s’est appliqué à donner à son projet alternatif une dimension écologique, utilisant uniquement les ressources naturelles locales. Il faut absolument aller voir ce « plus grand morceau de poterie au monde », selon les mots de l’architecte lui-même.

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Ráquira, le village des pots.

Autre lieu où la terre cuite est à l’honneur, Ráquira, un village situé 25 km au sud-ouest de Villa de Leyva. Ce pueblo se démarque des villages blancs du Boyaca par ses façades aux couleurs vives qui rappellent davantage les villages de la Tierra Paisa comme Salento ou Filandia. Il est réputé dans tout le pays pour la qualité de ses poteries colorées. Pour autant, il n’est pas classé « Monument national ». L’on y vient surtout lors du marché dominical pour chiner une poterie ou autre article artisanal dans une des innombrables boutiques. Or nous y étions justement passés un dimanche et il y avait foule ! Après une heure à flâner, notamment autour la place principale ornée de statues de terre cuite, nous ne nous y sommes pas attardés. De notre point de vue, ce village ultra touristique ne mérite le détour que si l'on a l'occasion d'y passer.

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De la petite ville coloniale de San Gil, dans le Santander, la route grimpe et tournicote dans un paysage verdoyant de moyenne montagne, avant de redescendre sur Barichara où nous arrivons en début d'après-midi. Nous avons nettement perdu de l'altitude par rapport à Villa de Leyva, il y fait alors beaucoup plus chaud. Impossible de se perdre dans le rigoureux quadrillage des careras et des calles. Nous trouvons donc facilement notre maison d'hôtes située en haut du village à proximité du vigoureux escarpement qui domine l'ample vallée du río Suárez.

Un accueil des plus chaleureux nous est réservé à la Casa Barichara Boutique. Cette maison coloniale rénovée, avec ses murs épais blanchis à la chaux et son joli jardin très fleuri, a beaucoup de caractère. Nous bénéficions d'une grande chambre d'un bon confort, meublée avec goût et dotée d'une terrasse. Un vaste salon bien ventilé naturellement est à disposition pour lire ou se relaxer et la petite piscine est la bienvenue par cette chaleur. Idéal pour se reposer et à seulement 300 mètres de la Plaza Principal.

Quiétude, sérénité, tranquillité, voilà des qualificatifs qui caractérisent le mieux l’atmosphère de ce village, sans doute l’un des plus beaux de Colombie. D’ailleurs le toponyme Barichara est dérivé d’un idiome du peuple autochtone guane, Vara-echada qui signifie « lieu de repos ». Le village fut fondé en 1705 par un capitaine espagnol à l'endroit où, selon la légende, la Vierge serait apparue à un berger et, bien que le curé de l'époque ne crût pas à cette apparition, Barichara devint rapidement un lieu de ferveur pour les colons paysans. Ceci explique l'aspect surdimensionné de la Catedral de la Imaculada Concepción, érigée au XVIIIe siècle, flanquée de deux tours massives et surmontée d'un dôme au chevet. La couleur ocre jaune de sa pierre prend une teinte orangée sous les rayons du soleil déclinant, laquelle contraste vigoureusement avec les façades blanches des maisons alentour.

Les murs blanchis à la chaux des maisons sont faits de bahareque, une technique vieille de plusieurs siècles héritée des Guanes, qui consiste en un mélange de roseaux entrelacés et de pisé. Ces maisons basses d'un seul niveau, aux larges toits de tuiles rondes, aux portes et volets colorés de vert, s'alignent de manière homogène le long des rues pavées et pentues, dessinant un urbanisme harmonieux qui donne à cette bourgade un charme exceptionnel. Rien d'étonnant à ce qu'elle servit de décor, comme à Villa de Leyva, à plusieurs telenovelas.

Au centre du village, le Parque Principal arborée est orné d'une très belle fontaine, œuvre des « picapedreros », les tailleurs de pierre locaux. C'est une activité artisanale traditionnelle des environs de Barichara. Cette place est, comme dans tous les villages colombiens, un lieu animé et propice à la détente. C'est ici que stationnent les bus pour San Gil et même quelques tuk-tuk colorés pour le hameau voisin de Guane. Eh oui, l'Asie en Amérique ! Étonnant, non ?

Le Parque principal 

Il est agréable de déambuler au hasard des rues, de méditer dans l'une des trois capillas, vieilles de plus de deux siècles, de s'attarder devant une boutique d'artisanat, sans oublier en fin de journée d'effectuer une promenade sur la calle una qui longe le rebord de l'escarpement et qui permet d'admirer le panorama sur le canyon du rio Suarez et la montagne.


La Capilla de Santa Barbara (vers 1800) 

Ce ne sont pas les restaurants qui manquent à Barichara où la gastronomie est très carnée: rôti de bœuf mariné et salé, accompagné de manioc, d'arepa de maïs et de piment; viande de chèvre avec pepitoria (riz, viscères et sang de chèvre, épices et chapelure). N'oublions pas la vraie spécialité du Santander : les hormigas culonas, des fourmis comestibles grillées, considérées ici comme des friandises.

Mais quand nous avons découvert le Shanti, un restaurant végétarien, nous avons décidé d'y prendre nos habitudes. Il est situé à deux pas de la Plaza Principal, sur la carera 7. Carolina, la souriante patronne, est des plus avenantes. Elle vous explique par le menu (si j'ose dire !) son concept : « les recettes pour l'âme ». Une cuisine délicieuse préparée avec amour devant vous, avec des produits bio et frais. Et ses jus de fruits ! Quel régal ! Elle ne parle qu'espagnol, mais elle vous donne une carte en français et, surprise, vous fait écouter des chansons françaises ! Mais il faut le savoir, la salle est très petite (trois ou quatre tables seulement).

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Randonnées aux environs de Barichara

La vereda de Butaregua

Très tôt dans la matinée, notre guide Oswaldo vient nous chercher à notre maison d'hôtes. Très prévenants, nos hôtes nous ont avancé le petit-déjeuner d'une heure et demie. Oswaldo ne parle qu'espagnol, mais fait beaucoup d'efforts pour s'exprimer de manière intelligible pour nous et aussi pour chercher à apprendre quelques mots de français.

Cette randonnée se déroule dans un endroit très peu fréquenté de la région de Barichara. A bord d'une jeep hors d'âge, notre chauffeur et notre guide nous emmènent en une heure, par des pistes qui s'enfoncent dans le canyon de Suarez, jusqu'à la verada de Butaregua. En Colombie la vereda désigne une subdivision administrative rurale d'une municipalité. Il s'agit donc d'une petite communauté très isolée, constituée de quelques maisons à l'ombre d'arbres tropicaux vénérables. En cours de route on remarque de nombreuses petites parcelles cultivées : tabac, maïs, papaye, manioc. Nous faisons un bref arrêt devant un gros rocher sur lequel a été gravé un pictogramme ancien que notre guide nous aide à déchiffrer. Il s'agit d'un vestige de la civilisation des Guanes, un peuple amérindien du Santander qui n'a malheureusement pas survécu à la colonisation espagnole

L'un des intérêts de cette excursion est justement de partir à la découverte de pictogrammes laissés par cette civilisation disparue. Comme il s’agit d'un tourisme communautaire, faisant participer les campesinos des terres voisines, nous sommes accompagnés par une jeune femme de la communauté durant la balade. Le sentier traverse le bosque seco andino, la forêt sèche andine et remonte en direction du plateau. Parfois il disparaît dans la végétation. Oswaldo nous fait découvrir la flore et la faune endémiques, mais aussi la géologie locale, tels ces fossiles de corail laissant des traces rouges au sol. Nous rencontrons des chevreaux peu farouches faisant des cabrioles sur les rochers, puis nous pénétrons sur une surface plane et ombragée. Changement radical de biotope : nous sommes sur un marécage asséché (c'est la saison sèche)..


Orchidée et corail fossilisé 

Oswaldo s'engage ensuite dans un fourré inextricable et très pentu pour nous montrer l'entrée bien cachée d'une petite grotte dans laquelle on ne peut s'engager qu'un par un. Et que voyons-nous ? Des pictogrammes guanes magnifiquement conservés. La découverte de ce site aurait été impossible sans notre guide, de même que l'interprétation de ces représentations humaines. Nous reprenons le sentier qui débouche enfin sur le plateau, juste au-dessus de la confluence des canyons des ríos Suárez et Chicamocha qui vont former le rio Sogamoso, lequel ira se jeter dans le Magdalena. Panorama grandiose, face à la Cordillera de los Cobardes, ultime contrefort de la Cordillère orientale.

Canyon du río Chicamocha  
Canyon du río Suárez  

Soudain j'entends Chantal pousser un cri. Que se passe-t-il ? Elle n'arrive pas à se débarrasser d'énormes fourmis qui s'accrochent à elle et lui dévorent littéralement le bas de la jambe. Oswaldo qui lui vient en aide nous dit que les morsures sont sans danger. « On a bien raison de les manger ! », lui dis-je. Il me répond que ce ne sont pas des hormigas culonas. En effet, ces dernières ont un « gros cul » (culona), ce qui n'est pas le cas de ces vilaines bestioles dont c'est l'autre extrémité qui est surdimensionnée et en particulier leurs mandibules !

Pendant la pause, Oswaldo découpe un superbe ananas, d'une rare qualité gustative, que notre accompagnatrice locale avait amené et que nous savourons sous les arbres, profitant au maximum de la paix qui se dégage de ce site magnifique et sauvage. Nous prenons le chemin du retour par un sentier alternatif en contrebas. Il fait très chaud, nous sommes heureux d'avoir entrepris cette randonnée à la fraîche en tout début de matinée ! Malgré tout, nous ne sommes pas tentés par la piscine du hameau, alimentée par l'eau de la montagne. Après le pique-nique préparé par Oswaldo, nous rentrons à Barichara en début d'après-midi.

La randonnée proprement dite aura duré trois heures. Nous avons rencontré des chèvres, quelques bovidés, un vautour, des oiseaux en nombre, mais aucun être humain.

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El Camino Real

C'est LA randonnée la plus populaire à Barichara. Ce chemin historique de près de six kilomètres reliant Barichara au petit village de Guane fut construit par les Guanes, puis pavé à la fin du 19ème siècle. Il est classé Monument national en 1988 dans la catégorie des travaux de génie.

La randonnée est très facile puisqu'elle est presque constamment en descente, sur trois cents mètres de dénivelé négatif. De bon matin nous nous rendons au départ du chemin qui se situe en haut du village, à proximité de la Casa Barichara où nous logeons. De là une vigoureuse descente serpente le long de la paroi du canyon du río Suarez, puis le chemin s'engage dans un environnement de forêt tropicale sèche ponctuée de cactus. Il est souvent bordé d'un muret de pierres. Quelques pauvres cultures (bananiers, papayers), quelques vaches maigres, quelques rares habitations perdues, cette terre semble ingrate.

Mais quels sont ces cris que l'on entend régulièrement ? Des sortes d'aboiements, mais le son provenant du faîte des arbres, il ne peut s'agir de l'espèce canine. Ce sont très probablement des ibis, sans doute l'Ibis à face nue (Phimosus infuscatus), mais il nous fut impossible d'en apercevoir un seul. Le chemin est comme balisé par ce qui ressemble à un de chemin de croix, puisque les rochers sont, à espace régulier, peints d'une croix latine accompagnée d'un chiffre romain. En regardant ses pieds, on peut remarquer des fossiles sur certains pavés.

Enfin, au terme d'une heure et demie de marche, nous parvenons à Guane, un mignon petit village colonial somnolent. C'est Barichara en miniature. Bougainvilliers et flamboyants égaient les façades blanches et la place centrale. Ici encore le charme et la sérénité opèrent. Et ce ne sont pas les rares visiteurs qui viennent troubler la torpeur de ce pueblito.

Nous visitons le modeste Museo Arquelogico y Paleontologico qui fait la fierté des habitants de Guane. Modeste par la superficie de ses deux salles, mais riche de plus de dix mille fossiles de la région, vieux de plus de soixante millions d'années, dont d'imposantes ammonites. Une salle est dédiée à la culture guane, mais je ne vois pas l'intérêt d'exposer une momie, même vieille de huit siècles ! Nous avons pu bénéficier d'une visite guidée quasi privée, puisque nous n'étions que quatre visiteurs en tout !

On a vite fait le tour du village et, après avoir siroté un jus de fruit, profité de la fraîcheur de l'Iglesia Santa Lucía flanquée de son clocher-peigne, il n'y a plus qu'à lézarder, comme d'habitude, sur un banc du Parque Municipal, en attendant le prochain départ de la chiva qui sera partagée avec quelques randonneurs et avec laquelle nous remonterons en fin de matinée vers Barichara pour déjeuner chez Carolina où nous avons pris nos habitudes.

La chiva de Guane 

Le lendemain nous quitterons Barichara pour Girón et ce sera une tout autre ambiance. Barichara, bien que touristique, n'est encore que très modérément fréquentée, du moins hors week-end. Barichara est une invitation à la nonchalance, un rendez-vous avec la beauté et, s'il fallait n'avoir qu'un regret : n'être restés que trois jours dans cette charmante bourgade !

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San Juan de Girón, ou tout simplement Girón est aujourd'hui une banlieue de Bucaramanga, la capitale du Santander. Située à seulement 15 minutes de l'aéroport international Palonegro, Girón peut constituer, pour son architecture de style espagnol, une brève étape agréable avant de partir vers d'autres régions de Colombie.

Bucaramanga n'étant pas très éloigné de Barichara, on a donc le temps de faire un arrêt au Parque Nacional del Chicamocha (Panachi dans sa version abrégée). Le Cañón del Chicamocha a des rivaux dans la course aux superlatifs métriques : le canyon du Colca au Pérou, les Barrancas del Cobre au Mexique, le Grand Canyon en Arizona. Évidemment les Colombiens font de cette profonde entaille dans la montagne andine, un champion du monde : 2 000 mètres de profondeur, contre « seulement » 1 600 mètres pour son concurrent nord américain. Tout dépend de ce que l'on entend par canyon et où l'on situe la limite supérieure. S'il s'agit de la ligne de crête, alors le Chicamocha ne supporte pas la comparaison avec la Kali Kandaki au Népal ! Où va donc se nicher l'orgueil national ? Au fond d'un canyon !

Le Cañón del Chicamocha 

Quoiqu'il en soit la vallée est impressionnante et le paysage grandiose, à couper le souffle, comme on dit communément ! Lors de notre randonnée à Butaregua trois jours auparavant, nous avions déjà pu voir ce canyon plus en aval, à sa confluence avec le rio Suarez. Il est possible de traverser cette large vallée par un téléphérique, un des plus longs au monde avec une distance de 6,4 km. La brume de chaleur brouillant quelque peu le paysage nous avons renoncé à cette traversée aérienne et avons contemplé ce panorama de la terrasse d'un restaurant. Nous ne nous sommes donc pas attardés ici, pas tant à cause de la route restant à faire jusqu'à Girón, mais parce que ce site ultra touristique nous a fait mauvaise impression. En effet, il y a l'envers du décor, au sens propre, comme au sens figuré, car à côté de ce parc national, que voit-on ? Un gigantesque parc de loisirs, l'Acuaparque Nacional del Chicamocha. Donc béton et encore béton, parkings démesurés, guichets, panneaux publicitaires agressifs, hôtels et tutti quanti. Pesos colombianos bienvenidos ! De l'art et la manière de défigurer une merveille de la nature, à des fins mercantiles! Quel contraste avec notre randonnée en pleine nature à Butaregua !

Nous reprenons la route 45A qui mène à Bucaramanga, puis plus au nord jusqu'à Santa Marta. Elle est donc très chargée, mais elle est magnifique ! Par une série de lacets spectaculaires, elle plonge jusqu'au fond du canyon du río Chicamocha, qu'elle quitte au pont de Pescadero. Puis elle s'engage dans un défilé. On est alors tributaire de l'extrême lenteur de ces énormes camions à six essieux qui s'essoufflent à grimper la côte. A partir de Piedecuesta (qui porte bien son nom !), le paysage s'urbanise jusqu'aux banlieues interminables de Bucaramanga.

Arrivés à Girón, nous nous installons au Giron Chill Out Hotel Boutique, un modeste établissement familial à l'architecture coloniale, situé en plein cœur du quartier historique, à deux pas du Parque Principal. A Girón l'ambiance est radicalement différente de ce que nous avons vécu à Barichara. En effet, en ce vendredi soir, c'est le tout début du week-end et que de monde ! Les citadins viennent notamment de Bucaramanga pour se divertir. Le Parque Principal est particulièrement animé : stands d'empenadas, arepas, ou tamales farcis de viande de porc, attractions pour enfants, vendeurs de rue, une ambiance festive. Mais la spiritualité est aussi de rigueur dans ce pays très catholique car la Basílica Menor San Juan Bautista fait le plein pour la messe.

Fondé en 1631 sur les rives d'une petite rivière et déclaré Monument national en 1963, San Juan de Girón célèbre traditionnellement sa fondation le 15 janvier de chaque année. On y retrouve les caractères architecturaux classiques espagnols : rues pavées, maisons de bahareque, tuiles en terre cuite, façades blanches, portes et fenêtres, ici de couleur brune. Se promener dans les étroites ruelles pavées, éclairées de lanternes le soir venu, est d'autant plus agréable que cette ville, ignorée des touristes étrangers, permet de s'immerger dans la vie locale.

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« A deux heures de l'après-midi ils franchirent le sommet de la dernière colline et l'horizon s'ouvrit sur une plaine fulgurante au bout de laquelle gisait, dans la torpeur, la très célèbre ville de Honda, avec son pont de pierres castillanes au-dessus du grand fleuve boueux, ses murailles en ruine et la tour de son église décapitée par un tremblement de terre. »

C'est ainsi que dans son roman Le général dans son labyrinthe, l'écrivain colombien Gabriel García Márquez, prix Nobel de littérature, évoque l'arrivée de Simón Bolívar à Honda. Celui-ci quitta Bogotá le 8 mai 1830, escorté de sa suite, après avoir définitivement renoncé au pouvoir. Le général ignorait alors qu'il entreprenait son dernier voyage qui se terminera par sa mort sept mois plus tard près de Santa Marta. « Mêlant la fiction à l'histoire, passant comme un magicien de la chanson de geste à la chronique ordinaire de la condition humaine, le romancier façonne les ruines d'un formidable rêve, que Bolívar contemple à mesure qu'il descend le grand fleuve Magdalena » (Grasset, 1989).

Le « grand fleuve boueux », c'est le río Magdalena, sur les rives duquel Honda s'est développée. Située à quelque 150 km au nord-ouest de Bogotá dans le département de Tolima, Honda peut constituer une intéressante étape sur la route de Medellín. Nous avons apprécié, au cours de notre petit séjour, l'atmosphère de cette petite ville coloniale, délaissée par les touristes et ignorée de la plupart des guides touristiques. Les habitants y sont forts amicaux, curieux et fiers de voir des Européens s'intéresser à leur ville.

Fondée dès la première moitié du XVIe siècle, Honda est une des villes les plus anciennes de Colombie et est devenue, avec Mompox et Baranquilla, un port fluvial d'importance. A l'origine ce port n'était qu'un modeste débouché pour les mines voisines d'or et d'argent de Mariquita. Puis il s'est développé alors que le río Magdalena constituait l'axe majeur pour les transports et les communications entre la côte caraïbe et l'intérieur des terres. Or Honda se situant juste en aval des derniers rapides (le salto de Honda), marquait l'extrémité navigable du fleuve.

L'âge d'or de la ville se situe entre la seconde moitié du XIXe et de début du XXe siècle, quand toutes les activités commerciales entre la côte et la capitale Santa Fe de Bogotá, transitaient obligatoirement par Honda. Son importance était telle à l’époque coloniale que la ville avait été surnommée « la garantía del pueblo ». C'était aussi le seul moyen de communication pour les voyageurs entre la capitale et Carthagène ou Santa Marta. Ainsi le Général Bolivar s'embarqua-t-il à Honda sur un champán, l'embarcation traditionnelle de l'époque, pour naviguer jusqu'à la côte d'où il espérait quitter définitivement le pays. Le grand fleuve colombien fait d'ailleurs figure de « personnage » dans l’œuvre de Gabriel García Márquez (L'Amour aux temps du choléra, par exemple).

Cette prospérité ancienne vaut à Honda d'avoir conservé un riche patrimoine architectural de style colonial, mais aussi de style républicain. Ce patrimoine a été récemment restauré, d'où son inscription au réseau des Pueblos Patrimonio de Colombia. Les quartiers se distribuent entre la ville basse commerciale et la ville haute. résidentielle. C'est dans cette dernière que se situe le quartier historique, le Bario Alto del Rosario.

Le Mercado, les escaliers et la rampe vers la ville haute 

Il est préférable d'effectuer la promenade dans ce quartier aux heures fraîches de la journée, car la vallée du Magdalena est un des endroits les plus chauds de Colombie. Et ce d'autant plus que la topographie accidentée de la ville haute implique des rues pavées extrêmement pentues, voire des marches d'escaliers. D'ailleurs les noms de certaines rues sont sans équivoque : Cuesta larga, Cuesta de San Francisco ! Parmi ces dernières, ne pas manquer de parcourir la très pittoresque Calle de las Trampas, là où se situe notre hôtel. Cette ruelle bordée de très belles maisons anciennes doit son nom (les Pièges) à sa forme biscornue.


La cathédrale Nuestra Senora del Rosario 
Une villa de style républicain. 
Calle de Las Trampas 
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Le Museo del Río Magdalena

Ce petit musée est à mon avis un incontournable lors d'une visite de Honda. Rénové en 2015, il présente un panorama général de la navigation, du commerce fluvial et des aspects environnementaux, sociaux et culturels du fleuve Magdalena. Une présentation didactique et une excellente muséographie.

https://museodelriomagdalena.org/

Plaza Municipal de Mercado

Situé dans la ville basse, ce marché couvert fut construit au début du XXe siècle à l'emplacement d'un ancien couvent détruit par un séisme. En raison de son architecture de style républicain il a été déclaré Monument National en 1996. Parmi ses 148 colonnes, se distinguent les colonnes externes formant péristyle, peintes en vert et blanc. Leurs chapiteaux et leurs cannelures de style dorique ont valu au monument d'être surnommé le Parthénon du Tolima ! Déambuler dans les allées de ce marché traditionnel parmi les étals de fruits tropicaux, de légumes, de poissons, permet de s'immerger un peu dans la vie locale. A l'extérieur, d'autres commerces : horlogeries, bijouteries, quincailleries, tailleurs. Même si Honda est surnommée, paraît-il, la « Carthagène de l'intérieur », on est bien loin de l'agitation hyper touristique de la cité caribéenne !

Le Mercado 
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Les ponts de Honda

Aujourd'hui Honda est connue comme étant la « ville des ponts ». Elle en compte en effet une quarantaine, la ville se situant à la confluence du Magdalena et de deux rivières (Guali et Quebrada Seca). Si le pont de pierres castillanes évoqué par Gabriel García Márquez a depuis longtemps disparu, il a été remplacé par des ponts métalliques. Ainsi en est-il du Puente Navarro qui enjambe le río Magdalena. Datant de la fin du XIXe siècle ce pont aujourd'hui piétonnier, serait le premier à structure métallique d'Amérique du Sud. Classé Monument National, c'est le symbole par excellence de la ville. Le Puente Lopez quant à lui, initialement construit en métal date de 1915, mais il a été remplacé après une crue du río Guali par une structure en béton. Depuis son tablier, belle vue sur la ville et le Mercado.

Le plage et le Puente Navarro 

Notre coup de cœur : l'Hôtel Boutique Posada Las Trampas

Un hôtel de charme dans une des plus anciennes maisons coloniales de la ville, organisée sur plusieurs niveaux autour d'un patio fleuri à l'ombre de grands palmiers. L'établissement est parfaitement entretenu et décoré avec goût. De grandes chambres confortables et climatisées, avec des meubles anciens. Un personnel jeune et très attentionné. Une très belle piscine bien entretenue. Des prix doux. Que demander de mieux ? De loin le meilleur hôtel de la ville et l'un des deux ou trois plus beaux de notre voyage ! Pour garantir le charme et le calme, préférer les grandes chambres situées au premier étage de la partie ancienne de l'hôtel et qui donnent sur la rue, à celles plus petites de l'annexe autour de la piscine.

Loin des sentiers battus, dans une Colombie provinciale, Honda et ses habitants ont su nous séduire. Toutefois, à plusieurs reprises, on nous a conseillés d'être vigilants. Par ailleurs si l'on désire le calme et la tranquillité, il vaut mieux éviter le Festival de la Subienda. Entre janvier et mars, les poissons remontent le fleuve en grand nombre. C'est la subienda. Un grand concours de pêche qui attire les foules est alors organisé chaque année, en principe le dernier week-end de février, donc lors de notre séjour. Après la pêche, en soirée, place à la « fête » jusque très tard dans la nuit. Des festivités très arrosées dans une ambiance de folie. On nous a recommandé d'éviter de sortir le soir.

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A 33 km de Honda, sur la route de Bogotá, la petite ville de Villa de Guaduas (ou Guaduas), mérite par la préservation de son architecture coloniale que l'on s'y attarde une heure ou deux à défaut d'y passer la nuit.

En venant de Honda la route en lacets grimpe sur le rebord de la Cordillère occidentale et nous prenons rapidement de l'altitude. De temps à autre une fenêtre s'ouvre à travers forêt tropicale, laissant entrevoir un ample panorama sur la vallée du Magdalena. Le fleuve n'est plus qu'un mince ruban qui disparaît au loin dans la brume. Tout au fond on devine plus qu'on ne les distingue, car masqués par une épaisse couverture nuageuse, les Nevados del Ruiz, Santa Isabel et Tolima, appartenant la cordillère centrale. Ce panorama peut être découvert par temps clair au Mirador Piedra Capira, bien indiqué au bord de la route à quelques kilomètres de Guaduas (balade d'une heure à pied).

Fondée en 1572, Villa de Guaduas est surtout connue pour être la ville natale de Policarpa Salavarrieta, surnommée « la Pola » (1795-1817). Cette très jeune femme s'engagea dans le mouvement révolutionnaire pendant la reconquista espagnole en se livrant à des activités de renseignement au profit des révolutionnaires. Elle fut arrêtée et fusillée à Santa Fe de Bogotá à l'âge de 21 ans (un monument à sa mémoire a été érigé à Bogotá près de l'église de Las Aguas).

Le souvenir de cette héroïne nationale est très présent à Guaduas. Sa statue monumentale trône au milieu de la Plaza de la Constitución. Sa modeste maison natale au toit de chaume fut reconstruite récemment après un incendie. Mais elle ne se visite malheureusement pas en dehors du week-end. Un petit musée retrace sa courte vie.

Nous flânons quelque temps autour de la très belle Plaza de la Constitución dominée par la façade néoclassique de la cathédrale San Miguel Arcángel, ainsi que par un groupe de palmiers élancés. En son centre une élégante fontaine, curieusement surveillée par un singe, rappelle le passé quand les colons venaient s'approvisionner en eau. Sous de grands arbres vénérables, quelques Guadeños font comme nous, ils flânent...

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« Monsieur, nous sommes à Mompox.- Terre de Dieu , dit le général sans ouvrir les yeux. »

A mesure qu’ils naviguaient , le fleuve s’était fait plus solennel et plus vaste, tel un marais sans rives, et la chaleur était devenue si dense qu’on pouvait la toucher avec les mains. (...)

« Mompox n’existe pas, dit-il. Parfois nous en rêvons, mais elle n’existe pas. - Je peux au moins faire foi de l’existence de la tour de Santa Bárbara, dit José Palacios. Je la vois d’ici. »

(Gabriel García Márquez, Le général dans son labyrinthe)


Ce seraient, selon Gabriel G. Márquez, dit Gabo, les mots échangés entre le général Bolívar et son majordome José Palacios, quand ils accostèrent à Mompox après avoir navigué à bord de leur champán sur le Magdalena depuis Honda. Quant à nous, c'est par la voie terrestre que nous y sommes parvenus après plus de six heures de route depuis San Juan Girón.

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La tour de Santa Bárbara dont parle José Palacios, c'est le campanile octogonal de l'Iglesia de Santa Bárbara (début XVIIe siècle) qui rappelle la tour dans laquelle fut enfermée Saint Barbe, la jeune martyre chrétienne. L'ocre de sa façade rococo, richement décorée de palmes, de fleurs et de lions, se détache sur l'azur du ciel. Une des nombreuses églises de Santa Cruz de Mompox et son monument le plus emblématique !

L'église Sainte-Barbe 

Sans doute le Libertador a-t-il la nostalgie de ses différents séjours à Mompox, en particulier lors de l'expédition du 29 décembre 1812 lorsqu'il leva une armée de 400 Momposinos pour aller libérer Caracas. La mémoire de ces évènements est inscrite sur la Piedra de Bolívar, une stèle dressée sur la promenade des berges. Comme dans toutes les villes de Colombie, la statue du Libertador s'élève au centre du Parque de Bolivar.

Laissons le prix Nobel de littérature poursuivre :

« Santa Cruz de Mompox avait été, pendant l’époque coloniale, le pont commercial entre la côte caribéenne et l’intérieur du pays, et c’est ce qui avait donné naissance à sa richesse. Lorsque la bourrasque de la liberté commença à souffler, ce réduit de l’aristocratie créole fut le premier à la proclamer (…). Elle ne comprenait que trois rues parallèles au fleuve, larges, droites, poussiéreuses, avec des maisons de plain pied percées de grandes fenêtres, où avaient prospéré deux comtes et trois marquis. Le prestige de son orfèvrerie avait survécu aux changements de la république. »

Au détour de chaque coin de rue, au seuil de chaque porte aux grilles de fer forgé, on a rendez-vous avec l'histoire, on rencontre l'Andalousie. Mompox (ou Mompós), petite ville endormie et accablée de chaleur, a en effet préservé de manière quasi intacte l'héritage architectural et culturel des colons sévillans qui l'ont fondée en 1540. Selon l'UNESCO, « la majorité des bâtiments conservent aujourd'hui leur fonction d'origine, offrant ainsi l'image exceptionnelle de ce que fut une ville coloniale espagnole ». C'est donc en raison de son remarquable état de conservation que le centre historique de Santa Cruz de Mompox fut inscrit sur la liste du Patrimoine mondial par l'UNESCO en 1995. Sans doute est-ce l'isolement de Mompox qui lui a permis de conserver intact son passé colonial, car avec l'envasement du fleuve, le port et la ville tombèrent peu à peu dans l'oubli.

Ici le temps semble s'être arrêté.

Est-ce la raison pour laquelle Gabriel García Márquez fait dire au général Bolívar que « Mompox n'existe pas » ? Est-ce pour cela que l'on associe parfois Mompox à Macondo, le village mythique du roman Cent ans de solitude, ce chef d'oeuvre qui valut à l'écrivain colombien le prix Nobel en 1982 ? Mais s'il y a un village qui n'existe pas, c'est bien Macondo ! Personnellement je n'ai vraiment pas eu l'impression de me trouver en plein cœur de ce roman. Je n'y ai retrouvé ni cette atmosphère étrange de l'univers des Buendía, ni même la géographie : ici il y a certes des marécages (les ciénagas), mais point de montagne, la vaste plaine marécageuse drainée par les multiples bras du fleuve est rigoureusement plate ! Cependant à Mompox, le souvenir du grand écrivain n'est jamais loin : ici une maison d'hôtes au nom de Macondo, là une plaque commémorative. J'ai le sentiment que certains tour-opérateurs ne seraient pas étrangers à cet amalgame pour créer des circuits et vendre au touriste une « Colombie authentique, sur les pas de... ». Mais au fait où sont donc les touristes ?

S'il y a de l'affluence le dimanche à Mompox, c'est pour célébrer le jour du Seigneur ! 

Si Mompox « n'existe pas », ne serait-ce pas aux yeux des touristes ? Il n'y a pas foule pour flâner sur le malecón le long du fleuve ou sur les multiples placettes de la ville. On ne va pas s'en plaindre ! On est loin, très loin de l'invasion de Carthagène ! Et pourtant nous y avons séjourné pendant un week-end ! Seuls quelques voyageurs motivés ou ayant du temps sont venus s'aventurer dans cette contrée peu facile d'accès. S'aventurer ? Enfin n'exagérons rien ! Se rendre à Mompox n'est plus une expédition ! Généralement on effectue une excursion de deux, voire trois jours depuis Carthagène. Il y a encore peu de temps, une journée entière de voyage était nécessaire depuis la cité caribéenne par des routes et des pistes peu roulantes, plus une traversée en ferry. Ce n'est désormais plus le cas aujourd'hui depuis l'inauguration en 2015 du Puente Talagua à Santa Anna et la construction d'une très bonne route toute neuve à partir de cette localité en direction du nord (cinq heures de route environ). Mompox n'est donc plus autant isolée qu'il y a quelques années.

Il ne fait aucun doute que se balader dans le centre historique de Santa Cruz de Mompox, en partie piétonnier, nous fait plonger dans le passé. Le côté « hors du temps » de la ville semble bien réel lorsque l'on croise quelques attelages surannés. Toutefois on voit aussi nombre de motos circuler, un pylône connectant la ville au monde s'élance au-dessus des antiques toitures de terre cuite. Et dès que l'on quitte le secteur sauvegardé, dès que l'on s'éloigne du fleuve et des quartiers historiques proprets, au-delà de la carrera 3 et du curieux cimetière (classé Monument national), la ville devient alors nettement moins séduisante...

Chaque année en octobre, Mompox accueille un festival international de jazz 

L'expérience du passé colonial, nous avons pu la vivre agréablement dans une ancienne demeure cossue reconvertie en hôtel de charme qui laisse entrevoir la prospérité des siècles passés : le Portal de la Marquesa, idéalement situé au bord du fleuve. On ne peut rêver mieux pour s'immerger dans l'histoire. Mais qui est donc cette marquise (rappelons que G. G. Márquez parle dans son roman de deux comtes et trois marquis) ? Il s'agit de la Marquesa de Valdehoyos, issue d'une dynastie nobiliaire de Carthagène, devenue chanteuse lyrique au XIXe siècle et ayant vécu ici. Une grande bâtisse aux murs épais blanchis à la chaux. Sous les hauts plafonds du vaste salon dont les fenêtres protégées de grilles en fer forgé s'ouvrent sur le fleuve, s'étale un peu partout une collection de poteries anciennes et d’antiquités. Un portrait de la marquise nous regarde. Dans le patio où nous prenons en commun avec d'autre voyageurs de copieux et délicieux petits-déjeuners, un jardin arboré de citronniers, orangers, bananiers et bougainvilliers, ainsi qu'une minuscule piscine donnent un peu de fraîcheur, bienvenue ici pour se reposer en milieu de journée, car au dehors, quelle chaleur !

Les portales de la Marquesa, les arcades de la Marquise, face au fleuve. 
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Mompox por sus calles

Dès que nous franchisons la grille de fer forgé du Portal de la Marquesa vers l'extérieur, nous sommes littéralement happés par la chaleur. Il est donc préférable de profiter de la relative fraîcheur matinale pour entreprendre la promenade piétonne sur les albarradas (les berges) du Magdalena, ou alors en fin d'après midi lorsque la brise se lève sur le fleuve. Il n'y a rien d'autre à faire que s'adonner à nos flâneries habituelles et admirer : mariage de l'ocre, du blanc et du rouge, splendeur des bougainvilliers, va et vient des petites embarcations qui traversent le fleuve. Ici aussi le décor s'est prêté au tournage de quelques scènes de telenovelas. Dans la torpeur ambiante nous ne rencontrons pas grand monde. Quelques chiens errants ou curieux, deux enfants à vélo, un vendeur d'ananas (succulents les ananas !), une dame d'un âge honorable, assise sur le pas de sa porte, venue nous faire un brin de causette et nous souhaiter la bienvenue.


Arrivés au niveau de l'Antiguo Mercado une relative animation apparaît. Initialement ce « vieux marché » était l'ancienne maison des douanes qui s'ouvrait face au fleuve. C'est ici qu'étaient débarquées les marchandises : or, argent, produits agricoles. Reconverti en marché en 1911, l'édifice abrite aujourd'hui quelques boutiques. A proximité immédiate nous traversons une place écrasée de soleil : la Plaza de la Immaculada Concepcíon, où s'élève l'église du même nom. Un endroit intimiste. On a du mal à imaginer comment une scène mythique du film éponyme du roman de Gabo (encore lui!), Chronique d’une mort annoncée, a pu, dit-on, être tournée sur une place aussi petite. A moins que ne ce soit une supercherie de plus ?

Le vieux marché côté fleuve 


La  Plaza de la Immaculada Concepcíon
Le vieux marché côté place

Nos pas nous ramènent vers la berge où se trouve un restaurant populaire, le Comedor Costeño. Ça tombe bien c'est l'heure de la comida, la pause-déjeuner ! La carte est essentiellement à base de poisson : soupe de poisson, bagre (poisson-chat) grillé, accompagné de riz et de l’inévitable galette de patacón (banane plantain). Une terrasse agréable face au fleuve, une cuisine simple, des produits frais, un service efficace, des prix modiques, de quoi être heureux !

Le quai du vieux marché vu du fleuve 

Reprenons notre balade sur l'albarrada jusqu'à la Plaza de San Francisco ouverte sur le fleuve et fermée par la façade rouge de l'Iglesia de San Francisco la plus ancienne église de Mompox fondée à la fin du XVIe siècle. C'est dimanche, les fidèles emplissent l'église. Nous poursuivons vers l'intérieur de la ville par la calle Real del Medio (carrera 2). Nous passons devant l'iglesia San Juan de Dios flanquée d'un élégant clocher-mur baroque. Quelques placettes ombragées permettent un peu de repos : le Parque de Bolívar, la Plaza de la Libertad. Tiens ! Serait-ce ici le consulat de la Confédération helvétique ? Mais non ! Ce drapeau à croix blanche sur fond rouge est celui de Santa Cruz de Mompox ! Il orne avec le drapeau national, la façade de l'Alcaldia, l'hôtel de ville qui s'est installé dans l'ancien couvent San Carlos. La Casa de la Cultura mérite une petite visite non pas tant pour sa très modeste collection de céramiques précolombiennes, mais surtout pour y admirer son patio typique d'une maison momposina.

Le clocher de San Juan de Dios et la façade rouge de l'église San Francisco 
Le Parque de Bolívar, 
L'Alcaldia de Santa Cruz de Mompox
La Casa de la Cultura 

Chantal tombe en arrêt devant un atelier de filigrane momposino, un des nombreux ateliers familiaux pratiquant cette tradition artisanale locale. Une technique de bijouterie originaire de la péninsule ibérique qui demande beaucoup d'habileté. On admire la minutie du geste, l'énergie créative pour produire cette fine broderie de fils d'argents. On ne peut que succomber !...

Nous terminerons la journée au Fuerte San Anselmo, un restaurant où nous avons pris nos habitudes pour la cena. Il est situé à proximité de la Plaza Santa Bárbara et n'est ouvert que le soir. Comme son nom l'indique, il est aménagé dans un ancien fort du XVIIIe siècle, ce qui lui donne beaucoup de charme. Nous avons apprécié l'ambiance conviviale du patio dominé par un énorme manguier et subtilement éclairé. Nous avons aimé les excellentes pizzas au feu de fois, les salades fraîches et copieuses et les délicieux jus de fruits servis avec le sourire. Mais c'est vrai, c'est une cuisine italienne...

Sur l'autre rive du Magdalena.

A la fraîche, nous partons pour une petite balade matinale vers l'autre rive du fleuve. A l'extrémité nord de l'albarrada, au niveau la Plaza San Francisco, nous prenons place dans une frêle embarcation pour traverser le fleuve. Nous venons de quitter le Bolívar pour le département du Magdalena et sommes passés sans transition de la ville à la campagne : un paysage de prairies, de savane arborée, de marais (les ciénagas), des oiseaux en grand nombre. Contrairement à ce qu'écrit le guide du Routard, il est impossible de suivre la rive, le long du fleuve, en raison des clôtures qui interdisent le passage. Nous prenons donc le chemin qui s'enfonce vers l'intérieur (vers l'est) entre les clôtures qui délimitent des fincas d'élevage. Quelques campesinos à moto nous font des signes amicaux.

Nous arrivons à l'entrée d'un petit pueblo. C'est El Palomar, au bord de la lagune du même nom. Dans ce pauvre hameau léthargique l'impression d'être « hors du temps » est encore plus vraie qu'à Mompox, si l'on fait abstraction des quelques motos que nous avons croisées. Une minuscule église au ravissant clocher-mur, quelques modestes demeures colorées, un bar fermé, c'est tout !

Nous poursuivons vers le sud par une piste carrossable, la via Santa Teresa sur 1,5 km et rejoignons le Rio Magdalena où nous trouvons un bac qui va nous permettre de retraverser le fleuve et retrouver l'extrémité sud de la ville dans le quartier d'El Socorro. On a du mal à imaginer comment cette barque rudimentaire a pu transporter autant de motos. La traversée se fait debout, on se tient comme ou peut. Une traversée pittoresque, mais une ambiance bon enfant et des attentions souriantes à notre endroit. Ce fut une agréable balade d'une heure, à faire en début de matinée avant la chaleur afin d'observer les oiseaux.


Excursion dans la Ciénaga de Pijiño

La plaine de Mompox occupée par les multiples bras des ríos Magdalena et Cauca est un immense espace de terres marécageuses, les ciénagas. Au fil des siècles la main de l'homme a façonné ces paysages palustres: lacs artificiels, étangs, digues pour lutter contre les inondations, canaux creusés pour relier entre eux les différents bras d'eau. De nombreux oiseaux et reptiles affectionnent ces milieux humides : aigrettes, hérons, cormorans, iguanes. La Ciénaga de Pijiño, un vaste plan d'eau situé à une heure de navigation au nord de Mompox, est un but d'excursion très populaire à Mompox.

En milieu d'après-midi, nous embarquons à bord d'une embarcation à moteur conçue pour une vingtaine de personnes, puis nous descendons le fleuve. C'est l'occasion de voir défiler les maisons et des églises de la ville depuis l'eau.


Après quelques kilomètres, au niveau du village de Peñoncito, notre bateau quitte le Magdalena pour s'engager dans un étroit canal dont les eaux tumultueuses se déversent dans le fleuve en formant des rapides. Une solide expérience de la navigation est nécessaire pour remonter ce puissant courant. Puis les eaux s'assagissent et nous pénétrons dans une sorte de Marais poitevin, un tunnel de verdure formé par la voûte des arbres se mirant dans les flots. Un enchantement par cette douce et chaude lumière de fin d'après-midi.

On regarde la vie le long des rives : enfants jouant dans l'eau, pêcheurs hameçonnant bagres et bocachicos, vaches venant s'abreuver. La vie sauvage aussi : ici un cormoran en train de pêcher, lui aussi, là une aigrette et son reflet. De temps à autre quelques iguanes réveillés par le bruit du moteur courent sur la berge.

Enfin le paysage lacustre s'ouvre devant nous : c'est le Ciénaga de Pijiño d'où l'on aperçoit au loin la silhouette du village éponyme. Le retour se fera par la même voie fluviale, dans un décor cependant différent. En effet le soleil déclinant embrase le ciel derrière les grands arbres de la berge, nous offrant un spectacle certes classique, mais qui en ces lieux procure davantage de magie. Nous accostons au débarcadère au terme de trois heures de navigation.


Peu à peu l'obscurité s'installe. Les églises de Mompox s'illuminent.. Une dernière fois nous déambulons sur la promenade des albarradas, profitant de la fraîcheur de la brise vespérale, pour rejoindre notre restaurant favori. Chemin faisant nous croisons un groupe de jeunes filles et de jeunes gens en train de répéter des danses en vue du carnaval qui va se tenir dans les prochaines semaines. Un spectacle fascinant que cette petite troupe emmenée par le rythme soutenu et précis orchestré par un chef à peine moins jeune. En soirée Mompox s'anime quelque peu. Mais bientôt le silence sera de retour, enveloppant les murs épais d'une part de mystère.

Demain il nous faudra quitter Santa Cruz de Mompox, nous arracher à cette nonchalance, à cette insouciance, à cette torpeur et affronter la folle agitation de Carthagène des Indes. Alors nous penserons à Mompox et nous nous demanderons si nous avions pas vécu un rêve éveillé. Peut-être alors comprendrons-nous mieux ce que Gabriel García Márquez faisait dire à son héros : « Parfois nous en rêvons, mais elle n’existe pas ».

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A Ríosucio, nous quittons la route de Medellín pour prendre une mauvaise piste, détrempée par l'orage de la veille, qui grimpe à l'assaut d'un col de la Cordillère occidentale à plus de 2 800 mètres d'altitude. Les paysages changent à mesure que nous prenons de l'altitude, passant progressivement des tierras templadas cultivées, aux tierras frias vouées à l'élevage et aux forêts humides où apparaissent des fougères arborescentes. Peu à peu le brouillard enveloppe cette végétation luxuriante et il commence à pleuvoir. Mais dès le col franchi, le soleil est de retour et le ciel s’éclaircit laissant apparaître Jardín, une bourgade blottie au fond d'un ample bassin dans un cadre de montagnes. Au loin se profile la chaîne des Farallones del Citará délimitant vers l'ouest le département du Chocó. Cette piste de montagne fut difficile, mais à chaque virage, et il y en eut beaucoup, les paysages furent plus beaux les uns que les autres !

La colonisation de cette région du sud-ouest de l'Antioquia fut assez tardive, la fondation de la municipalité de Jardín ne remontant qu'aux années 1860. Elle est due à l'initiative et l'énergie d'un colon nommé Indalecio Peláez. Initialement celui-ci s'était établi dans cette vallée avec quelques autres colons et avait appelé son hacienda El Jardín. C'est alors que le curé de la cathédrale de Medellín et recteur de l'Université d'Antioquia, José María Gómez Ángel, fuyant la persécution du général Tomas Cipriano de Mosquera, président et homme fort de la Colombie de l'époque, vint trouver refuge auprès d'Indalecio Peláez. Peu de temps après, le prêtre lui suggéra de fonder une ville dans cette vallée fertile et Don Peláez, convaincu par l'enthousiasme du curé lança un processus d'adjudication de ses terres aux colons qui y vivaient. Cette distribution de terres attira de nouveaux colons et la population augmenta. Ainsi naquit la nouvelle ville d'El Jardín.

Le toponyme El Jardín n'est pas usurpé pour cette ville bien nommée. Elle se trouve en effet au milieu de plantations et de vergers : caféiers, bananiers, avocatiers, arbres fruitiers. Le Parque Principal est quant à lui, un véritable jardin avec ses massifs de roses, voire un arboretum fleuri: gaïacs jaunes et pourpres, arbousiers, ceibas, pins, magnolias, jacarandas violacés.

Cette magnifique place, ornée en son centre d'une belle fontaine où viennent se désaltérer les pigeons par dizaines, est comme il se doit, le principal lieu de rencontre des Jardineños, en même temps qu'une sorte de théâtre en plein air pour le visiteur. Le spectacle est permanent. Il suffit de s'assoir sur l'un des multiples bancs du parc et de contempler la vie qui s'écoule paisiblement. Ou encore de s’installer sur l'une des nombreuses chaises colorées des cafés et restaurants qui entourent le parc et de déguster un bon café. Ces chaises et ces tabourets multicolores en bois sont une tradition artisanale originale de Jardín. Le siège est recouvert de cuir, mais ce qui est plus étonnant, ce sont les dossiers peints de tableaux naïfs. Tout autour de la place ainsi que dans les rues de Jardín, l'architecture antioquienne de la Tierra Paisa s'exprime de manière exubérante et très colorée, en particulier sur les portes, fenêtres et balcons.

Au fond du Parque Principal et selon une organisation immuable de l'espace urbain en Amérique latine, s'impose nettement la silhouette des hautes tours néo-gothiques de la Basílica Menor de la Inmaculada Concepción. C'est le monument le plus emblématique de Jardín, construit en pierres volcaniques taillées par les paysans de la communauté au début du XXe siècle, et inauguré en 1932. A l'intérieur, la relative austérité de la pierre noire de la nef néo-gothique est tempérée par la somptuosité de son maître-autel en marbre de Carrare (classé monument historique) et des chapiteaux dorés à la feuille de sa vingtaine de piliers. Au cours de notre bref séjour et à toute heure de la journée, les offices se succédaient et la basilique n'a jamais désempli, et pourtant nous n'y étions pas un dimanche !

Il y a une balade facile à ne pas manquer autour de Jardín : la Garrucha. C'est un petit téléphérique artisanal consistant en une simple nacelle en bois mue par un câble qui permet de traverser le ravin très encaissé du río Claro. Impressionnant, mais sûr ! La station du haut est le départ d'une belle balade sur un chemin rural qui procure des vues sur le village et permet d'admirer le paysage de la campagne alentour : plantations de café, cultures maraichères, bananeraies.

La pêche à la truite est l’une des principales activité de Jardín. La truite est donc la spécialité culinaire proposée sur la carte des restaurants. Nous l'avons dégustée, accompagnée comme il se doit de patacón frit, au restaurant de la Casa Passiflora, un tout nouvel hôtel-boutique situé à proximité du Parque Principal sur la carerra 5.

Que faire l'après-midi ? Eh bien se livrer à notre occupation favorite : ne rien faire ! Nous retournons donc sur le Parque Principal et choisissons un banc pour prendre un bain de vie locale. Quelques Paisas de la même génération que nous, coiffés de leurs sombreros, font de même. Trois grands-mères dégustent des glaces. Des collégiens sortent de leurs cours. Un jeune couple pénètre dans la basilique. Des enfants nourrissent les pigeons et il faut voir la ruée des volatiles ! Sur un banc voisin une mère de famille, tendant un sac de grains, nous invite à participer ! Ambiance bon enfant et conviviale. Tiens ! Un couple de Nord-Américains ! Puis des jeunes Français, sac au dos. Mais, avec nous, ce seront les seuls visiteurs étrangers visibles ici.


Jardín est un enchantement. Mais cela se sait de plus en plus, de nouveaux hôtels s'ouvrent. Medellín n'est qu'à 130 km et à trois heures de route. Nous y étions en semaine. Le week-end, les citadins viendraient de plus en plus nombreux, dit-on, pour y faire la « fête » ...

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Arequipe

C'est la version colombienne du dulche de leche, la confiture de lait. A la base de nombreuses friandises, on en voit partout !

Aves

La Colombie est un paradis pour les ornithologues. Près de 2 000 espèces d'oiseaux sont recensées dans le pays, dont de nombreuses endémiques ! C'est un plaisir des yeux pour leurs couleurs chatoyantes et des oreilles par la diversité de leurs gazouillis. Les colibris (picaflor) sont particulièrement abondants.

Le Trogon du  Chocó mâle ou Trogon aux yeux blancs (Trogon chionurus) 

Bici

La petite reine est très populaire en Colombie. La pratique du vélo y est très répandue, notamment le week-end. D’ailleurs les grimpeurs colombiens se sont souvent illustrés au Tour de France (Lucho Herrera, Quintana...). Un dimanche nous avions dû doubler sur une quarantaine de kilomètres des centaines de cyclistes, ce qui avait fortement rallongé le temps du trajet, car une extrême prudence s’impose. A Bogotá il y a près de 400 km de pistes cyclables (Paris intra muros = 740 km)

Café

Dans la zona cafetera, ne pas manquer de visiter une finca de café.

Nous avons été accueillis comme des amis à la Divisa de Don Juan, une exploitation familiale située près de Pereira. La visite dure deux heures et demie : découverte de toutes les étapes de la culture du café depuis la germination jusqu'au séchage, en passant par le repiquage, la plantation, la taille, la cueillette, le décorticage. On est initié par des « travaux pratiques ». Outre les plants de café, on traverse un véritable verger et l'on nous fait goûter aux divers fruits tropicaux. La visite se termine par la dégustation de café. Un enchantement !


Camión

Ces monstres des routes, construits pour la plupart en Amérique du Nord sont très peu adaptés aux routes de montagne colombiennes et il y en a beaucoup ! Je les ai nommés les « trois fois vingt » : 20 roues jumelées, 20 mètres de long et 20 km/h en côte, à la montée, comme à la descente ! Et en tonnage, sans doute plus du double !

Chivas

On rencontre souvent dans les lieux reculés ces minibus pittoresques bariolés et ouverts qui desservent localement les campagnes.

Curvas

Les virages s’enchaînent à la queue leu leu sur les routes qui franchissent les cordillères andines. Tenter de dépasser les nombreux camions est mission impossible… sauf pour un conducteur colombien !

Ejército

L'armée est très présente le long des routes. Il y a des contrôles fréquents, notamment au niveau de la circulation des armes. Les militaires lèvent bizarrement le pouce à notre passage et le chauffeur leur répond de la même manière. Cela signifierait “todo bien!

Flores

Avec les oiseaux, les fleurs tropicales sont un plaisir des sens. Les arbres étaient particulièrement fleuris en cette saison : jacarandas, flamboyants, etc.

Jugos

Les jus de fruit : un régal ! Nous n’avons jamais vu une telle variété de fruits tropicaux, certains nous étaient inconnus. Les classiques : banane, ananas, mangue, goyave, papaye, pastèque, mandarine, mûre. Les plus originaux : carambole, lulo, tomate de árbol, guanábana, borojó, pitaya.

A Medellín on peut même participer à un « Exotic fuit tour »

Fruits exotiques, dont la tomate de árbol  ou Tamarillo (Solanum betaceum)

Patacón

Nommées ainsi car elles évoquent l'ancienne monnaie coloniale, ces galettes aplaties et frites à base de banane plantain accompagnent pratiquement tous les plats, ce qui rend assez monotone la cuisine colombienne qui ne nous a pas particulièrement convaincus. De tous nos voyage en Amérique du Sud, seul le Pérou s’est démarqué pour sa gastronomie.

Policía

Les « gilets jaunes » version colombienne sont omniprésents et très nombreux dans les grandes villes et le long des routes. Moins visibles cependant dans les petites villes présentées ici. En règle générale ils sont courtois et serviables. On en voit davantage siroter un jus de fruit qui leur a été offert, jouer du pouce sur leur smartphone ou rigoler entre eux, que réellement surveiller les environs. Un dimanche à Bogotá, il y avait une manifestation contre la tauromachie, une tradition héritée de la colonisation espagnole très populaire mais de plus en plus contestée (et contestable de mon point de notre vue). Eh bien on avait bouclé un énorme périmètre dans le centre autour de la Plaza de Toros, il y avait des groupes de policiers tous les cinquante mètres, et sans doute étaient-ils plus nombreux que les manifestants ! La sécurité est une affaire sérieuse en Colombie !

Resalto

Partout sur les routes de gentils dos d'âne et ralentisseurs en grand nombre pour agrémenter et rendre moins monotones les trajets en voiture !

Salsa, cumbia, vallenato

Ces musiques sensuelles et très rythmées sont omniprésentes : dans la rue, dans les cafés, les restaurants, dans les transports, dans les coffres des voitures sur un parking, dans les maisons. Il n’y a guère que dans les églises que l’on entend pas ces genres musicaux, encore que je n’en sois par certain !

Venezuela

Le sourire qui nous est souvent adressé pans ce pays ne s’affiche pas sur les visages des Vénézuéliens fuyant leur pays en état de déliquescence. Des cohortes de pauvres hères qui, par familles entières, avec leurs maigres effets, marchent sur le bord des routes en quête d’une vie meilleure. Il y aurait une certaine solidarité de la part d’associations colombiennes. Une sorte de « retour d’ascenseur », quand la migration alla dans l’autre sens pendant les années sombres de la Colombie.

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Le voyage est terminé. Nous sommes à l’aéroport international El Dorado de Bogotá. Nous sortons du restaurant pour nous diriger vers la porte d’embarquement lequel a lieu dans une vingtaine de minutes, quand Chantal entend un appel me concernant, couvert par les décibels d’une salsa au restaurant. Je suis prié de suivre un agent jusqu’au poste de police situé dans les étages inférieurs pour un contrôle de mes bagages. Il s’agit d’un contrôle aléatoire subi par une dizaine de passagers. Une routine en quelque sorte, sauf que... l’embarquement est imminent. Il faut d’abord attendre son tour devant une porte verrouillée avec code d’accès. On entre : il y a là six à huit policiers avec leurs fameux gilets jaunes. Ambiance détendue. On me demande d’ouvrir ma valise. C’est alors que j'ai eu droit à une fouille musclée de la part d’un des policiers présents. On a tout sorti ! Reniflé mes vêtements sales, percé le paquet de café acheté dans une finca, démonté la valise, vérifié si les montants sonnent creux. Stressant ! Il y avait un chien renifleur, mais celui-là il dormait, il devait être fatigué, comme d’ailleurs les autres agents assis à ne rien faire, sinon plaisanter, demander le prix de ma maleta, etc. Pendant ce temps les minutes s’écoulaient. L’autre passager rouspétait ! Mais je savais que l’appareil nous attendrait. Évidemment tout le monde avait embarqué et on n’attendait que nous !