Des Cyclades au Dodécanèse

Un périple de l’île d’Apollon à l’île de Saint Jean avec détour par l'île où Icare a chu dans les flots. Enfin un séjour dans l’île de Dionysos, après avoir salué Hermès dans la capitale des Cyclades.
Du 17 avril au 6 mai 2022
20 jours
17
avr

Dès le départ à Orly notre commandant de bord nous annonce un avis de tempête sur Mykonos. Si cela se confirme, notre avion serait alors détourné vers un autre aéroport, la piste sur l’île étant très courte. Ça commence bien ! Et dire que j’avais choisi ce vol direct pour éviter l’escale d’Athènes ! Après le survol des Alpes enneigées et des côtes dalmates précédées de leurs innombrables îles, les nuages recouvrent totalement le paysage lorsque l’appareil pénètre dans l’espace aérien grec. A l’approche des îles que l’on distingue difficilement dans la grisaille, l’avion est chahuté par le vent. Première tentative d’atterrissage : échec. L’appareil reprend de l’altitude, fait le tour de l’île et se présente de nouveau devant la piste. Cette fois-ci nous atterrissons sans encombre. Ouf !



Première impression : Mykonos sous la pluie, ce n’est pas l’image que l’on se fait des Cyclades, des îles habituellement arides et gorgées de soleil. Seconde impression, cinquante-cinq ans après mon premier séjour dans cette île : tout y est différent et cependant rien n’a changé ! Il y aurait autant d’églises et de chapelles que de jours dans l’année, dit-on, mais sans doute également autant que de bars, clubs et discothèques. Mykonos était déjà très touristique en 1967, elle est devenue blingbling, branchée et noctambule. Si l’urbanisation effrénée n’a quasiment pas laissé un mètre carré de littoral vierge, la beauté typiquement cycladique de Chóra reste intacte, malgré la kyrielle de boutiques de luxe, de bars et de restaurants : un labyrinthe de venelles bordées de maisons blanchies à la chaux aux escaliers extérieurs colorés. Un peu comme à Venise, il suffit de s’éloigner des quartiers très animés du port et d’Alefkandra, pour retrouver le charme d’une paisible placette flanquée de son église.



L'endroit et l'envers de Mykonos...


Les boutiques de luxe voisinent avec les babioles pour touristes


Mykonos, l'île aux 365 (?) églises et chapelles  

Dans le quartier du Kastro j’ai eu plaisir à revoir la Panagia Paraportiani, l’église la plus ancienne de l'île (XVIe-XVIIe siècles). C’est aussi la plus belle et la plus photographiée, car la plus originale : un complexe architectural hétéroclite de cinq chapelles imbriquées sur deux niveaux.


L'église Pana de la Panagia Paraportiani

Les cinq moulins à vent parfaitement restaurés, véritables bannières du paysage cycladique, semblent encore veiller sur la fameuse Petite Venise. Cet ensemble de vieilles maisons d’armateurs et de capitaines, en équilibre précaire au-dessus des flots est peut-être l’endroit le plus pittoresque de Mykonos. Et le plus magnétique, car évidemment on a envie de s’attabler sur une des terrasses des cafés et restaurants, afin de profiter de la vue. En revanche la carte affiche des prix, disons… typiquement mykoniates et ce qu’il y a dans l’assiette est de qualité « touristique » (sans parler de la quantité…). J’y ai retrouvé Peter le Pélican, ou plutôt l’un de ses nombreux descendants, très facétieux !

Les  Kato Mili  ("moulins d'en bas" ) vus de la Petite Venise sous la pluie
La Petite Venise 

Mykonos est l’île des décibels et de la vie nocturne. Aussi nous regagnerons promptement notre hôtel idéalement situé à l’écart sur les hauteurs de la ville, dans un quartier plus calme et profiterons de Chorá le lendemain matin quand les fêtards ne seront pas encore levés, avant de prendre le bateau pour la visite de Délos.


18
avr
Vue depuis le Mont Cynthe sur le site archéologique de Délos et l'île voisine de Rhénée. Au loin: Syros et Tinos. 
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À quoi les Cyclades doivent-elles leur nom ? Tout simplement du fait que ces îles forment un cercle ( κύκλος / kúklos) autour de Délos, le sanctuaire dédié à Apollon. Et si nous avons élu Mykonos comme première étape de notre périple égéen, ce n’est pas pour faire la fête, mais pour sa proximité avec l’île sacrée de la Grèce antique. Contrairement à la frénésie nocturne de Mykonos, cette petite île inhabitée ne s’anime que le jour, lorsque les visiteurs arrivent dans ce haut lieu de l’archéologie grecque, inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco. C’est l’un des plus importants sanctuaires panhelléniques avec Delphes, Olympie, Épidaure et Dodone.


Nous nous rendons à l’ancien port de Mykonos pour un embarquement à 10 heures. A bord il y a déjà beaucoup de monde, mais nous trouvons tout de même et non sans mal deux places assises. Et c’est tant mieux car une forte houle secoue vivement le bateau durant une heure de traversée.

L’arrivée est un moment émouvant. En effet, on a du mal à imaginer que sur cette étroite langue de terre aride et dénudée, existait déjà à l’époque archaïque, au VIIIe siècle avant J.C., une cité cosmopolite au rayonnement considérable où se rencontraient des milliers de marchands et pèlerins venus de tout le bassin méditerranéen et même au-delà, et où ont résidé jusqu’à 25 000 personnes.

Pendant le débarquement il nous est rappelé que le retour est prévu à 13h30, ce qui nous laisse deux heures et demie sur place, une durée qui s’avèrera suffisante pour une visite dans de bonnes conditions. Très rapidement le flot des passagers se dilue sur toute l’étendue du périmètre archéologique. La promenade entre les ruines qui s’étalent entre la mer et le Mont Cynthe sera un enchantement. Le mariage harmonieux du marbre blanc et des fleurs sauvages compose, au printemps, un tableau des plus romantiques.


Parmi les vestiges du sanctuaire d'Apollon 

Nous débutons la balade par les vestiges épars du sanctuaire d’Apollon qui se poursuit par la voie sacrée jusqu’à la célèbre terrasse des Lions, le lieu le plus emblématique de Délos. Il s’agit d’un alignement cinq lionnes hiératiques en marbre de Naxos, gardiennes d’un temple, dressées sur leurs pattes avant et prêtes à bondir. En réalité ce sont des copies, les originaux, d’époque archaïque (VIIe siècle av.J.C.), sont conservés au musée, lequel abrite également d'autres sculptures et des mosaïques. Allons donc le visiter. Cependant à l’entrée, le gardien nous informe que le musée est en travaux et que les mosaïques sont pour l’instant exposées au Louvre à Paris et devraient revenir ici dans trois semaines… quand nous serons de retour en France ! Tant pis !


La terrasse des Lions 

En face, il ne reste rien du lac sacré, lieu mythique de naissance d’Apollon, désormais à sec, si ce n’est une zone végétalisée plus verte qu’ailleurs. Plus au nord, c’est le quartier des marchands. On remarque surtout l’anastylose partielle (technique de reconstruction d’un édifice en ruine) de quatre colonnes esseulées, témoins de l’établissement des Poséidoniastes, où se réunissaient sous la protection du dieu de la mer les marchands et armateurs de Berytos, l’ancien nom de Beyrouth. Les rangées de tambours de marbre des autres colonnes gisent tristement en attendant peut-être la poursuite de l’anastylose…

Ruines d'une maison de marchand. A l'arrière plan, l'île de Tinos. 
L'établissement des Poséidoniastes et colonne ionique

Une large voie pavée monte en pente raide jusqu’au mont Cynthe qui culmine modestement à 113 mètres. En chemin, on passe devant la terrasse des dieux étrangers (syriens, égyptiens) où l’on remarque notamment le temple d’Isis qui dresse sa façade dorique reconstituée et très photographiée. Au sommet, nous sommes accueillis par Éole dont le souffle nous garantit un temps très clair nous permettant de bénéficier d’un panorama exceptionnel à 360° sur tout le site et les îles alentour : au premier plan, Rhénée, puis Syros, Tinos et Mykonos (photo d'introduction).


Le temple d'Isis 


Chaos granitique du mont Cynthe 


Vue du Mont Cynthe sur le quartier du stade, au nord de l'île et Mykonos au loin

Nous redescendons par le quartier du théâtre, peut-être le mieux restauré et surtout le plus intéressant grâce à ses superbes mosaïques dans un état de conservation exceptionnel, car abritées dans les riches villas ou les boutiques d’époque hellénistique. La thématique est essentiellement marine avec des dauphins en grand nombre, mais aussi liée au théâtre (la maison des masques) ou au culte de Dionysos. L’une des plus belles montre le dieu chevauchant une panthère.


Le quartier du théâtre: la rue principale; l'appareil d'un mur; mosaïque de la maison du Trident et gradins du théâtre
Une riche villa hellénistique 
19
avr
Sur la côte sud d'Ikaria, le village endormi de Karkinagri est adossé à la montagne, laquelle plonge littéralement dans la mer 


A mi-chemin entre les Cyclades et le Dodécanèse, Ikaria (ou Icarie) qui s'étire d’ouest en est sur une quarantaine de kilomètres, apparaît comme une montagne surgie de la mer. Fertile et verdoyante, l’île est couverte de pins, d’oliviers, de figuiers, d’orangers et autres fruitiers sans oublier la vigne donnant un nectar réputé qui était déjà célébré par Homère. Contrairement aux Cyclades, c'est donc une île verte. À l’écart des routes touristiques, elle se singularise des autres îles de la mer Égée par une moindre fréquentation. De Mykonos, les bateaux de croisière emmènent leurs cargaisons directement vers Patmos ou Santorin. Cette île émettrait-elle de mauvaises ondes depuis le vol raté d’Icare qui aurait chu dans ses eaux ( il existe même un Rocher d’Icare qui émerge au milieu des flots) ?

Pourtant le visiteur y est fort bien accueilli, comme le furent les milliers de partisans communistes qui y ont été exilés pendant la guerre civile, notamment Mikis Théodorakis, en 1947. Pourtant la nature y est généreuse et épargnée, les paysages y sont saisissants et tout en contrastes : forêts et maquis, terrasses de cultures, sommets granitiques et calcaires, littoraux restés à l’état sauvage - une rareté en mer Égée -, plages intimistes ourlées d’eaux turquoise. Et surtout on y retrouve une Grèce préservée qui n’a pas été viciée par les démons du tourisme de masse. Certes l’habitat est plutôt quelconque et il ne faut pas s’attendre à y voir des villages resserrés éclatants de blancheur qui font le charme des Cyclades (dont Ikaria ne fait pas partie). Ici l’habitat est dispersé, les maisons sont à distance les unes des autres, parfois cachées au milieu de leurs jardins ou vergers.

Et puis Ikaria se singularise par ses sources thermales radioactives. Cette eau limpide chargée de minéraux qui sort de terre à 80°C, s'écoule directement dans la mer. Elle possède des propriétés thérapeutiques et relaxantes réputées depuis l’époque d'Hérodote.


Face aux îles Fourni, le village de Xilosirtis parmi les terrasses de cultures: oliviers, amandiers, vigne... 


Près d'Agios Kirykos, au fond d'une vallée luxuriante, la station de Therma est réputée pour ses sources chaudes.


Ikaria est une île verdoyante 

Pour découvrir cette île relativement grande, au relief très accidenté, où les routes de montagne sont sinueuses, allongeant considérablement les temps de trajets (plus d’une heure de route entre les deux localités principales), rien de mieux qu’une voiture de location, d’autant plus que le réseau de bus n’est pas aussi développé que sur d’autres îles. C’est ce que nous avons fait auprès d’une agence de location à Evdilos, à deux pas de notre hôtel où nous avons passé notre première nuit ikariote.


Attention ! Au mois d’août il peut être très compliqué de trouver une voiture à louer, aussi est-il préférable de réserver bien à l’avance. Ce conseil vaut aussi pour les hébergements, car l'offre est restreinte à Ikaria.


Evdilos est l’un des deux ports d’entrée à Ikaria. Blue Star Ferries est une des compagnies de navigation assurant des liaisons (irrégulières hors-saison) avec le Pirée, Syros, Mykonos, Samos et d’autres îles. Pour connaître les horaires des ferries (généralement non disponibles à plus de trois ou quatre mois), consulter ce site : https://www.gtp.gr/

À l’ouest d’Ikaria

Lovée autour de son port, Evdilos, la seconde ville de l’île n’a pas de charme particulier, malgré les quelques maisons néo-classiques qu’elle a su conserver le long des quais. Nous prenons donc rapidement la route littorale en direction de l’ouest. Le ciel est chargé, seules les fleurs printanières donnent quelques touches de couleurs au paysage. À Kambos, nous quittons le littoral par une petite route de montagne qui grimpe en lacets serrés à travers une forêt de pins jusqu’au village de Pigi. À proximité se cache, isolé en pleine nature, le monastère de Theoktisti. Le lieu, au milieu d’un chaos de gros blocs de granite et à l’ombre de grands arbres, est un havre de fraîcheur et de sérénité.

Mais qui est Sainte Théoctiste à laquelle ce monastère est dédié ? Au IXe siècle, cette jeune femme originaire de Lebos fut enlevée avec d'autres par des pirates pour les emmener en esclavage. Elle réussit à s'échapper alors qu'ils relâchaient près de l'île de Paros. C'est là qu'elle passa trente-cinq années de sa vie en ermite. Elle est vénérée à Paros et Ikaria. L’église actuelle date du XVIIe siècle, mais pour contempler les fresques qui ornent sa voûte, il faudra revenir en haute saison, car elle est fermée, tout comme le kafeneio voisin.

Une volée de marches permet d’accéder à la curieuse chapelle troglodyte Theoskepasti, perchée au-dessus des rochers et recouverte d’une énorme dalle de granite. Selon la tradition on y aurait retrouvé les reliques de la sainte. C’est peut-être le lieu le plus photographié d’Ikaria. Je ne vais donc pas déroger à cela…

L'étonnante petite chapelle de Theoskepasti 

Nous reprenons la route et redescendons vers le littoral en direction d’Arministis. C’est la principale station balnéaire de l’île, mais à l’échelle icariote, c'est-à-dire modeste. Elle est encadrée de deux grandes plages, désertes en cette saison. J’avais envisagé d’y séjourner, mais les hébergements sollicités n’ouvraient qu’en juin. Quelques kilomètres plus loin, se dévoile en contrebas de la route un site ravissant à souhait : la petite crique de Nas, au débouché d’une gorge bordée d’une végétation luxuriante. Derrière la plage subsistent quelques vestiges d’un temple dédié à Artemis. Les tavernes qui s’alignent au-dessus de la falaise, face à la mer, sont toutes fermées.


La petite plage idyllique de Nas. À gauche on devine les vestiges d'un temple d'Artémis 

Au-delà de cette petite station que l’on devine très animée en été, nous entrons dans un univers sauvage, désertique, plus minéral aussi, mais de toute beauté. Ici, un monastère isolé au milieu des cyprès, là, une cascade et plus loin, de spectaculaires chaos de boules de granite qui se répandent à l’infini. Une très belle route littorale, toute neuve (merci à l’Union européenne !) permet de parvenir à l’extrémité sud-ouest de l’île. Là se blottit au pied de la montagne qui plonge littéralement dans la mer, le village de pêcheurs assoupi de Karkinagri (photo d'introduction). Un bout du monde, désormais relié au monde par la voie terrestre, car c’était surtout par la voie maritime que l'on y accédait auparavant.




L'âpre côte sud vers Karkinagri. 


Le minuscule port de pêche de Karkinagri.

Plus à l'est, il n’y a plus de route, sinon une très mauvaise piste. Il nous faut donc reprendre la même route dans l’autre sens, vers le nord, avec un détour par la montagne et le gros bourg rural de Christos Raches, entouré de forêts. C’est peut-être dans ce village que l’architecture traditionnelle est la mieux préservée de l’île. Nous sommes en montagne, l'atmosphère s'est rafraîchie et la végétation est moins avancée. Nous nous attablons à l’une des terrasses des kafeneia qui bordent la place pavée du centre pour goûter une délicieuse pâtisserie locale.

Christos Rahes 

Après cette collation il nous restera pas moins d’une heure et demie de route pour rejoindre Agios Kirykos où nous sommes attendus.

Au-dessus d'Agios Kirykos 


Ágios Kírykos

Ágios Kírykos est chef-lieu d’Ikaria. Ses maisons blanches aux toits de tuiles rouges s’étagent à flanc de colline, face à la mer. C’est aussi le port de la côte sud. Sur le môle, une monumentale et curieuse sculpture métallique censée représenter Icare avec ses ailes, accueille les voyageurs.

Agios Kirylos 
Les ruelles  escarpées d'Agios Kirykos 

Restaurants et kafeneia bordent le front de mer qui s’anime à la fin de la journée. Nous avons pris nos habitudes (si je puis dire, car nous ne sonnes restés que trois jours ici) dans une de ces taverna : bonne cuisine traditionnelle (sans être inoubliable) et patronne volubile et sympathique. Je retrouve presque l’ambiance grecque d’autrefois, je dis bien « presque », car les us et coutumes du XXIe siècle sont bien là, comme l’usage intensif des smartphones ou la diffusion de rengaines « musicales » pas vraiment hellènes…

Nous éprouvons quelques difficultés à parvenir à notre hôtel-boutique situé tout en haut de la ville, par un itinéraire compliqué, sinueux, très escarpé et sur une voirie en très mauvais état. Mais notre petite citadine a tout de même assuré et réussi à nous mener à bon port. Nous sommes chaleureusement accueillis par Maria qui nous attendait. Nous sommes les seuls clients du jour et les tout premiers de la saison et en tant que tels, elle nous a gratifiés d'un surclassement dans la "suite familiale" avec une vue imprenable la mer et les îles alentour (Fourni et Patmos). Donc un accueil sympathique et une belle vue, mais pour le reste je m’abstiendrai de m’associer aux louanges qui sont adressées sur la toile à cet hôtel dit « de charme » et soi-disant « écotouristique »...


Lever de soleil depuis notre terrasse. Au loin se profile Patmos, notre prochaine étape. 

Visite au Musée archéologique

Ce musée est un petit bijou ! S’il y a quelque chose à voir absolument à Agios Kirykos, c’est son musée archéologique dont l’entrée est libre. Situé sur les hauteurs de la ville, il occupe l'ancien lycée, un bel édifice de style néoclassique, datant de 1925 et récemment rénové. Les collections des périodes archaïque et classique y sont superbement présentées et commentées de manière didactique. Elles proviennent de fouilles dans les environs ou de naufrages : amphores, lampes à huile, statuettes votives, pièces de monnaie, céramiques, etc.


La pièce maîtresse du musée, placée en évidence au milieu de la salle d’exposition, est la grande Stèle d’Icaria­­. Ce bas-relief en marbre de Paros a été découvert en 1933 lors de fouilles dans la cour de l'école primaire d’un village des environs. Cette stèle votive montre une figure féminine assise, drapée dans son péplos et tenant un enfant nu dans ses bras. Face à elle se tiennent ses autres enfants dont deux adolescents qui semblent esquisser des gestes de révérence. Cette scène est interprétée comme faisant référence au rite du passage de l'enfance à l'éphébie, une institution qui marque une étape importante dans la vie d'un jeune avant de devenir citoyen. Datant de la première moitié du Ve siècle av. J.-C., ce bas-relief appartient du style sévère (ou premier classicisme) qui marque une rupture avec la sculpture de la période archaïque : anatomie réaliste, gestuelle expressive, arrangement des plis du péplos.

(D’après la notice explicative du musée)

La stèle d'Ikaria  

Une grande maquette de l’ancienne citadelle de Drakanos y est également présentée. Cette-ci est située à la pointe orientale d’Ikaria, face à l’île de Samos. Elle date du IIIe siècle avant J.C. et a fait l’objet de fouilles récentes. Partons donc à la découverte de ce site archéologique.

L’accès n’est pas facile à trouver, par le village de Faro, puis par une mauvaise piste qui grimpe en surplomb du littoral. Finalement nous laisserons la voiture et poursuivrons à pied, l’occasion d’une agréable balade parmi les euphorbes et les genêts, avec Samos et l’ancienne tour ronde en ligne de mire. Celle-ci se rapproche peu à peu, mais quand nous arrivons sur place, pas de chance : une nouvelle fois le site est fermé en cette saison ! Profitons cependant de ce moment de grâce et de quiétude face à la majesté du lieu.

L'ancienne citadelle de Dranakos et l'île de Samos 

L'endroit et l'envers d'Ikaria...

Si les fleurs sauvages en abondance font le charme du printemps ikariote, il y a hélas beaucoup d'épaves de véhicules abandonnés en pleine nature, le long des routes et même au cœur de la ville! Ce vieux bus beige et bleu rappelle nos anciens voyages en Grèce. Nostalgie !


Randonnée sur les crêtes du Mont Atheras

À en croire le nombre de panneaux indiquant des sentiers balisés, Ikaria semble être le royaume de la randonnée. Nous ne pouvons donc pas quitter cette île sans en faire au moins une. Nous avons choisi de prendre de la hauteur. En effet une longue échine sépare Ikaria en deux versants dissymétriques, avec de puissants escarpements côté sud : c’est la chaîne du mont Athéras qui culmine à 1 040 mètres, ce qui en fait le troisième sommet de la mer Égée. Une randonnée sur les crêtes, c’est l'assurance de fabuleux panoramas !

Le départ du sentier se trouve à la chapelle Agios Dimitros, située sur la route d’Agios Kirykos à Evdilos. Après l’intersection avec la route de Magganitis, puis un lacet, on trouve un parking sur la droite. Un panneau indique « trail of Atheras », puis ile sentier est balisé par des cairns qui s’espacent de plus en plus pour finir par disparaître. Une recherche d'itinéraire s'impose alors et il faut naviguer à vue. Il suffit de suivre le rebord de la falaise, sans trop s’en approcher toutefois. Mais la récompense est là, avec ces vues époustouflantes sur les deux côtés de l’île et notamment sur les îles Fourni. Nous étions absolument seuls ce jour-là, ce qui n'est peut-être pas idéal. En effet, il faut être très vigilant à cause du risque de se tordre le pied dans les multiples lapiaz.

Le topo de la randonnée est ici:

https://es.wikiloc.com/rutas-senderismo/ikaria-atheras-cliff-36741079




Après la montagne, direction la plage, une plage tropicale de préférence ! Nous optons pour l’océan Indien, pourquoi pas les Seychelles ? Pour nous y rendre, nous prenons la route littorale vers l’ouest en direction de Magganitis. Juste après un tunnel, une aire de stationnement se trouve sur la droite. Il faut alors descendre pendant une vingtaine de minutes sur un sentier jonché de pierres (en fait c’est le lit d’un torrent). La descente s’avère un peu sportive (et la remontée encore plus !) et il faut parfois s’aider des mains, mais la surprise est là : une ravissante petite crique, une eau cristalline et turquoise et de beaux rochers granitiques. Effectivement ça pourrait y ressembler ! Le toponyme n’est pas usurpé.

La crique de Seychelles 

Au terme de ces trois jours à Ikaria, force est de reconnaître qu’il y aurait encore bien d’autres endroits à découvrir sur cette île où les itinéraires de randonnée ne manquent pas, et quelques jours de plus n’auraient pas été superflus. Cependant nous étions tributaires des rotations inter-insulaires des ferries, moins fréquentes en basse saison et je tenais à voir Patmos pendant la Pâque orthodoxe. Ce sera notre prochaine destination.

22
avr
Patmos: vue depuis Chóra sur Skala et l'isthme qui sépare l'île en deux.

En moins d’une heure, le catamaran de Dodekanisos Seaways s’affranchit des quelque vingt-deux miles marins qui séparent Ikaria de Patmos. Le ferry entre dans la splendide baie de Skala. Sur le ciel bleu se détache la silhouette massive des murailles du monastère de Saint-Jean-le-Théologien perché sur les hauteurs de l’île. Patmos est la plus septentrionale des îles du Dodécanèse, un archipel égéen qui s’étire au large des côtes turques jusqu’à Kastellorizo et Karpathos au sud en passant par Rhodes, l’île principale. Curieuse dénomination pour cet archipel qui regroupe bien davantage que douze îles, selon son étymologie (dodéca = douze en grec). En réalité plus du double sont habitées, sans compter les innombrables îlots.

Nous avions déjà découvert cet archipel il y a une dizaine d’années : VOIR ICI

Les douze îles principales du Dodécanèse 


L’accès à Patmos n’est pas facile. C’est peut-être ce qui la préserve (en partie) du tourisme de masse. Il n’y a pas d’aéroport, l’île est trop petite pour accueillir une piste d’atterrissage. Le seul moyen pour s’y rendre est donc la voie maritime. Or elle n’est reliée de manière irrégulière, en fonction des saisons, qu’au Pirée et aux îles voisines. Du Pirée, le ferry n’arrive et ne repart généralement qu’en pleine nuit.


Un des nombreux îlots inhabités à proximité de Patmos  

La vision de Jean


Je tombai en extase, le jour du Seigneur, et j’entendis derrière moi une voix clamer, comme une trompette : « Ta vision, écris-la dans un livre pour l’envoyer aux sept Églises, à Éphèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie et Laodicée. »

(Apocalypse, 1 : 11)



En l’an 95, l’apôtre Jean est exilé par l’Empereur Domitien sur l’île de Patmos. C’est là, dans une grotte, qu’il aurait reçu la vision de la Révélation ou Apocalypse (du grec ancien Ἀποκάλυψις / Apokálipsis). Malgré les débats qui entourent l’identité de Jean, la tradition ecclésiale attribue à l’apôtre la rédaction du dernier livre du Nouveau Testament. Un texte qui passe pour être d'une grande qualité littéraire et qui est source d'inspiration pour nombre d’œuvres d’art (par exemple la tapisserie de l’Apocalypse d’Angers que nous avons revue récemment). Il n’en faudra pas davantage pour que Patmos devienne dès le début de l’époque byzantine un lieu de pèlerinage pour la chrétienté. En cette période pascale, Patmos attire de nombreux pèlerins orthodoxes et dans leur sillage, touristes et croisiéristes.

La Semaine sainte est célébrée à Patmos avec une grande dévotion. Le Jeudi saint se déroule un rite liturgique de tradition byzantine appelée Nipteras qui n’a lieu qu’à Jérusalem, Rome et Patmos, en mémoire du lavement des pieds des apôtres par le Christ : l'higoumène (le supérieur du monastère) lave les pieds de douze moines. Le jour de Pâques, l’évangile est lu au monastère en plusieurs langues, y compris en grec ancien, et le mardi après Pâques a lieu la bénédiction des icônes portées en procession dans les rues de l’île. Mais nous aurons déjà quitté Patmos dès le lundi. Cependant nous avions pu observer cette cérémonie à Karpathos. Comme ailleurs, Pâques est devenue une fête profane : dans la nuit du samedi au dimanche des fêtards tirent des feux d’artifice un peu partout sur l’île et les bars sont très fréquentés.

La petite église Agios Ioannis Prodromos, au centre de Skala, ne peut accueillir tous les fidèles 


Chóra et Skala

Comme dans la plupart des îles grecques de la mer Égée, l’espace insulaire s’organise à partir de deux localités majeures : Chóra et Skala. La première, c’est le chef-lieu, (χώρα / hóra = territoire, lieu habité), situé sur les hauteurs de l’île, à flanc de colline, à l’abri des incursions ottomanes ou des pirates d’autrefois. Chóra, porte le nom de l’île et c’est ici que se situe d’hôtel de ville. Si dans d’autres îles, Chóra est souvent dominée par le kastro, la citadelle (comme à Naxos), ici c’est le monastère qui semble veiller sur ce les maisons blanchies à la chaux de ce gros bourg paisible qui contraste avec la frénésie de Skala.

Chóra vue du monastère 
Chóra sous les murailles du monastère

Skala, quant à elle, est située en bordure de mer, au fond de la principale baie de l’île : c’est le port (σκαλα / skala = l’échelle, l’escale). Elle s’est développée une fois la sécurité revenue, puis s'est transformée en marina avec l’arrivée du tourisme et a supplanté le chef-lieu. C’est ici que se concentre l’activité économique et hôtelière et c’est donc ici que nous logeons, à l'hôtel Byzance, un établissement familial très sympathique, proche du port. Nous bénéficions d’une chambre confortable dotée d’un balcon, mais sans vue sur la mer. Après tout ce n’est pas plus mal…

Skala 

Visite du monastère Agios Ioanis Thelologos

Il nous presse de découvrir le célèbre monastère, ce joyau de la Méditerranée orientale et de la Grèce, inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO. Aussi dès notre première journée à Patmos, nous décidons de prendre un des nombreux taxis stationnés près du port pour nous y rendre. Il va nous y conduire en cinq minutes.

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En 1088, l'higoumène Christodoulos, connu pour sa piété, fit construire avec l’aide de l’empereur byzantin Alexis 1er Comnène, le monastère Saint-Jean-le-Théologien. Ce monastère qui dépend du Patriarcat de Constantinople a des allures forteresse médiévale. Conçu pour la défense, c’est à l’abri de ses puissants remparts crénelés dotés de meurtrières que les habitants viendront se réfugier lors des attaques des pirates ou des Ottomans. Dans les siècles suivants il deviendra un important centre spirituel, faisant de Patmos la « Jérusalem de la Méditerranée ».

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Le taxi nous dépose au parking situé à la fin de la route goudronnée, à l’entrée de Chóra. D’une terrasse se dévoile une vue imprenable sur Skala et toute la partie nord de l’île. Arrivés au pied des massives murailles, nous pénétrons dans la petite cour centrale bordée d’une galerie à arcades par une porte surmontée d’une mosaïque représentant Saint Jean tenant le Livre de l’Apocalypse. En ce Vendredi saint, il n’y a que quelques pèlerins et visiteurs, des Grecs pour la plupart, et c’est tant mieux, tant les lieux sont exigus, notamment le catholicon (l’église principale).

Nous sommes en admiration devant les fresques, certaines très anciennes, qui ornent le narthex à arcades, ainsi que le catholicon et les chapelles attenantes. Admiratifs ou abasourdis ? Cette débauche ostentatoire de richesse a quelque chose de déconcertant dans un tel lieu où l'on s'attendrait à plus de dépouillement. Ceci dit l'iconostase finement sculptée en bois doré est d'une beauté sans pareil ! Le monastère construit sur cinq niveaux est un véritable labyrinthe, mais seule une petite partie se visite, car s’il y eut dans le passé jusqu’à 1 700 moines, une petite communauté d’une vingtaine de frères continue d’y vivre aujourd'hui.

Le riche musée installé dans la sacristie abrite une remarquable collection d’icônes, d’objets et œuvres liturgiques, de manuscrits et enluminures provenant de la bibliothèque, notamment le chrysobulle, le document impérial relatant la fondation du monastère.



" Agios Ioanis Theologos "
Le monastère Saint-Jean-le-Théologien 


Randonnée pascale

Χριστóς Ανέστη (Christós Anésti) ! Christ est ressuscité !

C’est par ces mots que nous sommes accueillis dans la salle du petit déjeuner. Une manière de nous souhaiter de joyeuses Pâques, comme on le fait dans toute la Grèce ce jour-là, la fête la plus importante du pays. En plus du café, céréales, spécialités locales et autres produits du buffet, nous sont offerts des œufs durs peints en rouge, symbole du sang du Christ.

Nous avons programmé une randonnée en boucle de Skala à Chóra par un sentier peu fréquenté, plus beau que le chemin pavé habituellement emprunté (que nous prendrons au retour). C’est la voie historique dite Aporthianos qui fut utilisée jusqu’au début du XIXe siècle et qui monte en direction des moulins à vent. Il est balisé (M2) mais évident et débute dans la ruelle de notre hôtel (c’est la dernière sur la droite quand on quitte le port vers le sud, à l’angle de Captain’s House).

Voici l'itinéraire:

https://www.wikiloc.com/hiking-trails/patmos-m2-aporthianos-3648904

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Mince alors ! À l'instant où nous sortons de notre hôtel, que voyons-nous ? La ruelle a été murée !

Nous comprenons d’où venait cette musique quand nous étions en train de profiter des derniers rayons du soleil la veille au soir sur le balcon de notre chambre. Quand je disais que nous étions heureux de ne pas avoir une chambre avec « vue sur mer » ! Heureux également d’avoir pu profiter d’une visite sereine au monastère avant l’invasion. Je ne résiste pas à citer Jacques Lacarrière dans « L’été grec » :

« Les visions de l'Apocalypse ne donnent de cauchemar à personne. Deux fois par semaine, les bateaux de croisière déversent deux ou trois cents touristes qui se précipitent sur l'unique taxi de l'île ou les mulets qui les attendent pour monter vers la Chora. Puis après la visite de la grotte et du monastère, ils retournent au bateau où ils dînent et passent la soirée à danser. Le soir, par les nuits de bounatsa, de calme plat, j’entends de ma terrasse les flons-flons de la danse, les tangos et les cha-cha-cha, les rires et les applaudissements. Il doit certainement se trouver à bord quelque "gentil animateur". »

C'était en 1960... De nos jours, le rythme serait plutôt deux fois par jour pour deux ou trois mille touristes!

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Mais revenons à notre randonnée. Avant de remonter la ruelle, un petit détour s’impose sur notre gauche vers la chapelle Agia Paraskevi perchée sur un rocher que l’on atteint par une volée d’escaliers. On ne peut y entrer mais on bénéficie d’une très belle vue sur Skala depuis la terrasse.


A gauche: Chóra , le monastère et la chapelle Agia Paraskevi sur son rocher; à droite: la vue sur Skala depuis la chapelle

Après les dernières maisons, le parcours se poursuit par un sentier qui se faufile entre des murets de pierre. En certains endroits, en particulier vers le haut de l'itinéraire, le sentier est taillé dans le rocher. De superbes panoramas se développent sur la mer, sur Skala et le monastère qui approche peu à peu. Les fleurs sauvages printanières illuminent le paysage. Enfin nous parvenons aux trois moulins à vent restaurés. Une famille grecque s’installe devant le panorama pour pique-niquer et déballe les fameux œufs rouges de Pâques qui marquent la fin du carême.





Nous parcourons ensuite le lacis de ruelles tortueuses, d’escaliers et de passages couverts de Chóra et admirons en passant les belles demeures néoclassiques aux portails et fenêtres à fronton triangulaire. Il règne une certaine torpeur en ce jour de Pâques et il est inutile de vouloir visiter quoique ce soit, comme le monastère Zoodochos Pigi : tout est fermé, hormis quelques restaurants.




L'hôtel de ville 



Nous traversons Chóra et rejoignons un chemin en balcon qui offre de superbes points de vue sur le sud de l’île et la mer. En contrebas nous distinguons en pleine nature le monastère de l 'Annonciation. Un de plus ! Décidément Patmos est l’île de la spiritualité orthodoxe. Nous redescendrons vers Skala par le chemin pavé qui passe par la grotte de l’Apocalypse.



Cachée au milieu d’une pinède, cette grotte creusée dans la roche constitue le sous-sol d’un petit monastère. C’est le lieu le plus emblématique de Patmos car c’est ici que selon la tradition, Jean (l’apôtre ou un autre Jean) aurait séjourné, reçu de Dieu sa vision de la fin des temps et écrit le Livre de l’Apocalypse. « Quand on regarde le paysage de Patmos à l’entrée de la grotte, on se demande comment saint Jean put ressentir l’agonie du monde en un lieu aussi merveilleux » (Jacques Lacarrière). On y voit la petite niche creusée dans la roche et cerclée d’argent où Jean aurait reposé sa tête et une autre où il aurait posé ses doigts quand il priait. Le sanctuaire est loin d’être sobre : outre une iconostase, il y a moult pendeloques et dorures de toutes sortes. Seule une vieille femme fait ses dévotions. Aussi quittons-nous le lieu sur la pointe des pieds avant de croiser un groupe de visiteurs moins discrets.

L'entrée de la grotte de l'Apocalypse 


Après cette escapade spirituelle il faut maintenant penser aux nourritures terrestres. Nous regagnons notre hôtel avant de dénicher un restaurant, ce qui ne devrait pas être difficile à Skala. Le plus difficile sera de trouver celui qui va satisfaire nos papilles, et là ce n’est pas gagné !

Tiens ! Notre ruelle est toujours murée, mais le « mur » a changé...



23
avr

Nous sommes en train d’attendre l’ouverture du bureau de la compagnie Blue Star Ferries de Patmos pour obtenir nos billets pour Syros, réservés par internet. Aujourd’hui nous avons prévu une randonnée aux environs de Skala. C’est l’heure, mais la personne de l’agence se fait toujours attendre. Pendant ce temps-là nous n’avons rien d’autre à faire que de regarder les va-et-vient sur le port. Mais que voyons-nous juste en face ? Un bateau à quai et des passagers qui embarquent en nombre. Devant, un panneau indique : « Lipsi: departure at 10 a.m. » C’est dans vingt minutes ! Lipsi fait partie d'un archipel secondaire très peu peuplé situé à quelques encablures de Patmos, entre cette dernière et la côte turque. L’escale passe généralement inaperçue sur la route des destinations plus touristiques du Dodécanèse. C’est l'une de ces îles grecques restées discrètes, pour ne pas dire secrètes. L’excursion est tentante. Tant pis pour la rando et les billets ; on verra ça demain ! Nous embarquons sur le champ pour Lipsi.

A bord il y a du monde, essentiellement des groupes et des familles hellènes en vacances pendant la fête pascale. Nous trouvons rapidement deux places assises sur le pont supérieur. La traversée va durer une heure et sera très agréable. Il fait très beau, la mer est calme, la terre n’étant jamais loin, des oiseaux nous accompagnent, guettant les miettes de quelque passager en train de grignoter. La zone est parsemée de petites îles et d’innombrables îlots inhabités. Parfois la présence d’une petite chapelle témoigne de la civilisation. Seules trois îles sont habitées en permanence: de quelques dizaines à quelques centaines d’âmes seulement à Lipsi.


Entrée en baie de Lipsi 

En fin de matinée le bateau pénètre dans la baie de Lipsi. Les maisons aux façades blanches disposées en amphithéâtre autour du port et l'église en arrière plan composent un charmant tableau. Nous débarquons et avons devant nous quelques heures pour arpenter une (petite) partie des seize kilomètres-carrés de l’île. Par conséquent, pas de temps à consacrer pour déguster un poulpe grillé dans une des tavernes du petit port, d’autant plus que les tables seront prises d’assaut. Les portions de tirópita (feuilleté au fromage), tout juste sortis du four à la très populaire boulangerie « traditionnelle » Kaïris, feront l’affaire pour un pique-nique.

L’unique village de Lipsi est un microcosme dont nous aurons vite fait le tour, avec sa jolie place ombragée, ses maisons simples aux volets bleus, son église, son agence bancaire où nous avons pu effectuer un retrait au distributeur automatique, ses deux superettes dont « Calypso Super Market » sur le port. Tiens ! Juste à côté il y a aussi une taverne « Calypso » et puis aussi un hôtel et des appartements à louer qui portent le nom de la nymphe. Pas étonnant quand on apprend que c’est ici que celle-ci aurait recueilli Ulysse après son naufrage et serait tombée amoureuse de lui. La mythologie n’est jamais loin dans les îles de la mer Égée !


Lipsi 


Nous partons pour une petite randonnée jusqu’à la côte orientale de l’île. La campagne lipsiote est un jardin d'Éden où la nature est généreuse, surtout en cette période printanière : oliviers, arbres fruitiers, vignes, mimosas odorants, prairies verdoyantes et fleuries. Ici et là, comme partout en Grèce, des églises et des chapelles aux couleurs du pays : blanc et bleu. Nous cheminons en majeure partie sur des petites routes goudronnées. La générosité de l’Union européenne est sans doute passée par là.



Nous arrivons sur la plage de Xyrokambos qui borde des eaux de couleur bleu piscine. Mais en avril il est encore trop tôt pour la baignade, d’autant plus que le vent s'est levé, comme souvent depuis le début de notre séjour. Ceci dit, le site est superbe. La presqu’île qui sépare la plage en deux parties et la minuscule chapelle au dôme bleu composent une vraie carte-postale de l’île grecque. Nous rencontrons un randonneur nord-irlandais qui nous dit venir souvent en Grèce, tant il aime ce pays. Un sentiment que nous partageons.

La plage de Xyrokambos et la chapelle Saint-Nicolas aux traditionnelles couleurs de la Grèce 

Le retour s’effectuera par un itinéraire alternatif. Chemin faisant, nous percevons des chants émanant d’un groupe de personnes devant une église. C’est la Panagía tou Harou qui abrite une icône inhabituelle représentant la Vierge Marie tenant non pas l’Enfant Jésus, mais le Christ crucifié, (en grec, Panagía signifie la Vierge et háros la mort). Fin août, cette icône fait l’objet d’une fête très populaire à Lipsi car elle est... miraculeuse. On s’en serait douté…


Le monastère de la Panagía tou Hárou au milieu des vignes et des vergers

Lipsi aurait sans doute mérité mieux qu’une escapade de quelques heures. Les amateurs de tranquillité et de plage qui fuient les discothèques, les bars de plage et les hôtels all inclusive trouveront ici leur bonheur en été. Et puis Lipsi est entourée d’une trentaine d’îlots et rochers dispersés en mer comme des confettis. Des balades en bateau y sont organisées en haute saison, l’occasion de pratiquer la plongée ou la randonnée subaquatique. Un des sites les plus beaux est, semble-t-il, Makronissi avec ses eaux turquoise et sa piscine naturelle.

Lipsi est une île confidentielle, une destination farniente.

25
avr
Ermoupoli et Ano Syros, vues de la jetée.


Port de Patmos, lundi 25 avril

En ce début d’après-midi, une foule immense attend depuis un certain temps le Blue Star 2. Ce sont des vacanciers et des pèlerins venus à Patmos pour la fête pascale qui, pour la plupart, regagnent la capitale. Au large, le ferry apparaît puis s’approche. Alors commence une grosse pagaille comme les Grecs savent l’organiser. On se bouscule, on pousse, on franchit les barrières de sécurité, on n’a aucun respect des gestes-barrière en période de Covid. Bref, on embarque à la grecque, les piétons parmi les voitures.

Jusqu’à notre escale de Syros la navigation durera environ quatre heures. Le Blue Star 2 est un des plus gros navires de la flotte de la mer Égée (176 mètres ; capacité d’accueil de 1850 passagers, et 640 véhicules). J’adore ces navigations d’île en île à bord d’un ferry, spécialement quand elles ont lieu de jour, comme celle-ci, une fois n’est pas coutume sur cette ligne. Ces traversées se font dans des conditions de confort que je n’ai pas connues il y a plus de cinquante ans lors de mon premier voyage dans les îles grecques, où il n’était pas rare de dormir sur le pont à l'extérieur. Parfois des dauphins nous accompagnaient, précédant l'étrave du navire. Ces voyages lents restent des moments forts au cours d’un périple égéen: quelle jubilation d’apercevoir puis d’identifier la silhouette d’une terre insulaire ! À bâbord la petite île de Donoussa et au loin l’échine montagneuse d’Amorgos ; à tribord la ligne blanche des rivages de Mykonos témoignant de son urbanisation agressive. Nous approchons de Syros, mais nous n’aurons pas le plaisir d’assister comme autrefois à l’apparition progressive d’Ermoupoli, car nous sommes invités à descendre vers le pont inférieur dans le vacarme du garage, en vue du débarquement imminent. C’est dommage, car les deux collines d'où dégringolent les cubes couleur pastel des maisons de cette cité sont un spectacle prodigieux, typiquement cycladique (photo d’introduction).

Dès que nous posons le pied sur le quai, nous sommes immédiatement happés par le tumulte d’une ville, entre les boutiques de loukoums (la spécialité locale), les banques, les agences de voyage, les restaurants, les bars branchés et la circulation dense du boulevard en front de mer. Le contraste est saisissant avec la Skala de Patmos ou Agios Kirikos. C'est Athènes en miniature. C'est la mini-capitale des Cyclades.


Ermoupoli: la rue Elefthérios Venizélos, l'hôtel de ville et l'église de la Résurrection en hauteur 

De la gare maritime à la place Miaouli au cœur de la ville, il y a moins de dix minutes de marche. C’est là que se trouve notre hébergement, face à l'hôtel de ville. Théoriquement on ne peut le manquer. Pourtant nous aurons les plus grandes peines à le dénicher, au bout d’une demi-heure, dans une ruelle peu avenante et en travaux. Par ailleurs, on ne peut pas dire que l’accueil dans ce bed & breakfast (mais sans le "breakfast") fût très professionnel. En dehors de cela, nous découvrons à l’étage d’un bel immeuble du XIXe siècle entièrement rénové, une chambre luxueuse, spacieuse et parfaitement équipée. Nous sommes à deux pas du front de mer très animé le soir. Allons nous attabler dans l’un des nombreux restaurants pour déguster un poulpe.


La place Miaouli


La place Miaouli est le centre névralgique d’Ermoupoli, c’est ici que bat le cœur de la ville, que s’y déroulent fêtes, concerts et manifestations culturelles. Le décor y est théâtral : les demeures patriciennes à balcons (en partie restaurées), les galeries à arcades et surtout le majestueux l’hôtel de ville, composent un ensemble urbanistique néoclassique remarquable, sur le modèle des villes italiennes. Deux alignements de palmiers donnent de l’ombre aux terrasses des cafés et restaurants installées tout autour. C’est là que nous prendrons notre petit-déjeuner chaque matin.

Au centre, une monumentale statue d’Andréas Miaoúlis (1769 – 1835) fait face à la mer. C’est un hommage à cet amiral originaire de l’île d’Hydra qui commanda les forces navales grecques et combattit les Ottomans pendant la guerre d’indépendance. Une de nos occupations favorites sur cette place fut de nous asseoir sur un banc pour prendre un bain de vie locale. Quelques enfants jouant au ballon ou sur leur bicyclette ; deux mamans en train de bavarder ; des lycéens s’activant sur leur portable après les cours…

La statue d'Andéas Miaoúlis trône devant l'hôtel de ville, face à la mer 

Sur la façade de l’hôtel de ville, deux grandes affiches accrochées aux balcons du second étage, ont attiré notre attention. On peut y lire une année, 1922 et l’inscription « 100 ΧΡΟΝΙΑ » (100 ans). En effet, on commémore cette année, dans tout le pays, le centenaire de ce que les Grecs appellent « la Grande Catastrophe », c'est-à-dire le massacre et l’expulsion des Grecs d’Asie Mineure, en particulier de la région de Smyrne, suite à la désastreuse guerre gréco-turque de 1919-1922. Cette commémoration a une résonance particulière ici. En effet, la petite île aride de Syros a accueilli un grand nombre de réfugiés qui y ont fait souche. Il y a une tradition d’accueil dans cette île. Un siècle plus tôt, durant la guerre d’indépendance (1821-1829), Syros servit de terre d’asile à de nombreux Grecs fuyant les massacres, notamment celui de Chios en avril 1822. En remontant davantage dans le temps, au XIIIe siècle, l’île servit de refuge aux catholiques francs, chassés des autres îles par les Turcs. Ainsi Syros fut de tout temps une terre d’immigration.

Ces vagues successives de réfugiés ont contribué au développement et à la prospérité de Syros. Les nouveaux venus – artisans, commerçants, armateurs – ont apporté leur savoir-faire. Les Francs ont d'abord établi une cité fortifiée sur la colline d’Ano Syros, la ville haute, à l’abri des attaques venant de extérieur, tandis que jusqu’au début du XIXe siècle, il n'y avait que des marécages à l'emplacement actuel de la ville basse. Mais cet endroit dispose d’un excellent port naturel au carrefour des voies maritimes, que les réfugiés ne tardent pas à mettre en valeur. Ils créent une ville nouvelle qu’ils baptisent Ermoupoli, ce qui signifie en grec « la cité d’Hermès », le dieu du commerce. Très rapidement Ermoupoli devient le premier port de Grèce, une ville prospère et un centre commercial et industriel de premier plan, grâce à ses filatures de coton, ses tanneries et ses chantiers navals (un musée de l'industrie syrote entretient la mémoire de cette expansion économique). Enrichis par ces succès, les colons firent appel aux meilleurs urbanistes et architectes d’Allemagne et d’Italie pour dessiner leur ville et la couvrir d’édifices prestigieux - théâtre, hôtel de ville, églises - lui donnant un petit air de capitale européenne. D'ailleurs il fut un temps où elle faillit devenir la capitale de la jeune Grèce indépendante, jusqu'à ce qu'Athènes l'emporte et que le port du Pirée la supplante. Allons donc découvrir la seule véritable ville des Cyclades.

Ermoupoli et ses chantiers navals, toujours en activité

L'hôtel de ville

À tout seigneur tout honneur, commençons par l’hôtel de ville, l’édifice majeur de la place Miaouli et de la ville. Édifié à la toute fin du XIXe siècle, ce serait l’un des plus importants de toute la Grèce. À la manière des propylées de la Grèce antique, il est précédé d’un monumental escalier de quarante marches. Le vocabulaire de l’architecture néoclassique s'inscrit dans le somptueux avant-corps central érigé sur deux niveaux: fronton triangulaire, arcs en plein cintre, colonnes doriques au premier niveau et ioniques au second.

L'hôtel de ville d'Ermoupol

Pénétrons à l’intérieur. Le vaste vestibule donne le ton : c’est un hymne au classicisme grec, avec ces hautes colonnes doriques, ce plafond à l’antique et, pour orner l’étage noble, cette série de fausses fenêtres à frontons et de piliers encastrés, surmontée d’une frise de guirlandes. Des œuvres d’artistes contemporains représentant la ville sont accrochées dans l’escalier. Dans les ailes, rigoureusement symétriques, nous découvrons des patios à arcades et aux sols carrelés. Cet édifice est un chef d’œuvre du style néoclassique.

L'hôtel de ville d'Ermoupoli 
Deux visions d'Ermoupoli par des artistes grecs contemporains. À gauche:  Ano Syros au XVIIIe siècle.

Le musée archéologique


L’aile gauche de l’hôtel de ville héberge le musée archéologique. Modeste avec ses quatre salles, c’est cependant un petit bijou par la qualité des pièces exposées. Elles proviennent de Syros et d’autres Cyclades et datent essentiellement de la période dite du Cycladique Ancien II ou période Kéros-Syros (2700 – 2300 av. J.C.), laquelle est souvent considérée comme l'apogée de la culture cycladique. La pièce maîtresse trône fièrement au milieu de la première salle. C’est une idole cycladique de grande taille, une figure féminine qui se tient debout, bras croisés. Comme toujours dans cet art archaïque, dont certains artistes contemporains ont pu s’inspirer, les formes sont épurées, notamment le visage qui se réduit à la représentation du nez.


Idoles aux bras croisés du Cycladique ancien II  (2700 - 2300 av. J.C.)
Bas relief d'époque romaine provenant d'Amorgos et une curieuse poêle à frire  en terre cuite (2700 - 2 300 av. J.C.)

Le théâtre Apollon

À deux pas de la place Miaouli, nous parvenons à l’autre édifice phare de la ville. Il fallait bien un théâtre digne d’une petite capitale ! On a donc édifié rien de moins qu’une réplique en miniature de la Scala de Milan : le théâtre Apollon. Depuis une des loges tendues de velours rouge, on s’imagine écouter une cantatrice interpréter un air de la Flûte enchantée ou de la Traviata sous les portraits en médaillon de Mozart, Bellini, Donizetti, Eschyle, Euripide Homère et d’autres.


Le théâtre Apollon

Au-delà du théâtre, on atteint le quartier huppé de Vaporia, autrefois habité par les armateurs. Face à la mer s’alignent de belles maisons de maître aux balcons en fer forgé, dont certaines ont été reconverties en chambres d’hôtes de charme. La somptueuse église Agios Nikolaos domine le quartier. Elle a été édifiée par les réfugiés de Chios. Seule son imposante coupole bleue rappelle que nous sommes en présence d’une église orthodoxe, car ici aussi, l’architecture est résolument néoclassique. À la manière d’un temple grec, le narthex est doté de colonnes ioniques, de même que l’iconostase en marbre de Paros.


La préfecture, dans le quartier de Vaporia 


Le narthex et l'iconostase de l'église Agios Nikolaos 


La coupole bleue de l'église Agios Nikolaos dans le quartier huppé de Vaporia
La quartier de Vaporia vu de la mer 

La cathédrale de la Dormition de la Vierge

Parmi les nombreuses églises, une mention spéciale doit être accordée à la cathédrale Koímêsis (la Dormition), car elle abrite un chef d’œuvre. C’est une église orthodoxe comme une autre avec son iconostase et la débauche habituelle de dorures, lustres et autres suspensions lumineuses. Le pope est très fier de nous montrer un tableau de Theotokopoulos, dit El Greco, exposé dans le vestibule de sa cathédrale : l’icône de l’Assomption. C’est une œuvre de jeunesse, exécutée vers la fin de la période crétoise de l'artiste (1562-64) et découverte en 1983. Le tableau combine des éléments stylistiques et iconographiques maniéristes post-byzantins et italiens. Dans la partie inférieure du tableau, est représentée la Dormition de la Vierge selon la tradition orthodoxe, où le Christ vient chercher l'âme de sa mère figurée sous la forme d'un nouveau-né emmailloté. Au-dessus, c’est l’Assomption de la Vierge conduite vers le ciel par des anges

L’icône de l'Assomption. Œuvre de jeunesse de Theotokopoulos, dit El Greco (1562-64). 

Ano Syros

Le meilleur moyen d’avoir une vue d’ensemble de la ville est de se rendre sur la longue jetée du port. Face à nous se dessinent les deux collines de la ville haute, chacune dominée par son église : la cathédrale catholique à gauche, l’église orthodoxe à droite.

Nous passons d’abord par l’esplanade de l’église orthodoxe de la Résurrection du Christ, d’où la vue est très belle, notamment sur la colline d’en face où s’accroche le bourg médiéval d’Ano Syros, lequel semble nous narguer de sa hauteur. Effectivement, après une descente rapide dans la vallée entre les jardins, la remontée sera rude par une série d’escaliers escarpés, d’autant plus qu’il fait déjà chaud en cette fin avril.



La rude montées vers Ano Syros 

Le contraste est frappant avec la ville basse. La circulation automobile a disparu, nous retrouvons l’ambiance cycladique typique, avec les ruelles en escalier, les passages voûtés, les maisons imbriquées les unes dans les autres, sans oublier les chats errants, mais sans les boutiques ni les restaurants touristiques. Tout en haut, la cathédrale Saint-Georges semble inatteignable. Nous y arrivons enfin ! C’est une cathédrale catholique, de même que le monastère voisin. Mais le temps se dégrade et le vent qui commence à souffler nous empêche de nous attarder, d’autant plus que la terrasse d’où nous aurions pu bénéficier de la vue est curieusement fermée.

Ambiance cycladique dans les ruelles et escaliers d'Anos Syros 


La cathédrale  catholique Saint-Georges d'Ano Syros 

En dévalant les ruelles, nous passons par le buste de Markos Vamvakaris, compositeur de rebetiko, cette musique populaire lancinante née au début du XXe siècle. Un peu plus bas un modeste musée lui a été dédié. On peut voir dans une seule pièce divers objets lui ayant appartenu : phonographe, partitions, photographies et un bouzouki richement orné.


 Le buste de Markos Vamvakaris et son bouzoujk exposé au musée.

Arrivés tout en bas, nous retrouvons l’effervescence de la ville et terminerons la journée à flâner sur le boulevard du front de mer avant de nous attabler à une taverne face à la mer.


Notre avis sur Syros

Les touristes qui « font » les Cyclades et se contentent d’un itinéraire bien balisé et direct entre Mykonos, Paros et Santorin, ne savent pas ce qu’ils manquent en évitant Syros. La petite capitale des Cyclades est un petit bijou qui mérite un détour. Une île différente des autres Cyclades.

28
avr

Il y a foule dans le catamaran de Seajets qui nous propulse vers Naxos, la plus grande île des Cyclades. Cependant contrairement à notre traversée précédente, il ne s’agit pas de nationaux en vacances pascales, mais de touristes étrangers, dont beaucoup originaires d’Amérique du nord. Un petit nombre débarque à Naxos, pour les autres, direction Santorin, évidemment ! Tant mieux pour nous !

Sur le quai, nous sommes attendus par un chauffeur de taxi que la direction de notre hôtel a réservé pour nous. Une attention à notre égard que nous avons appréciée et qui ne sera par la dernière. Cet hôtel familial est établi sur un éperon dominant la mer, à l’écart du bourg de Chóra (photo ci-contre). Il doit son nom à l’ancienne cité mycénienne de Grotta.

« Bienvenue ! Avez-vous fait bon voyage ? » C’est par ces mots que nous sommes accueillis par Marina, notre hôtesse, parfaitement francophone. Des mots assortis de larges sourires et rehaussés de beaucoup d’humour. C’est un peu comme si elle retrouvait de vieux amis qu’elle n’avait pas vus depuis longtemps. Marina nous indique, carte à l’appui, les mille et une curiosités de son île. Elle nous parle entre autres d’un « village de marbre ».

Après une boisson de bienvenue, nous sommes conduits à notre chambre, au premier étage. Une grande chambre, très agréable et dotée d’un balcon. Et quelle vue ! Une vue à 180 degrés sur les maisons blanches de Chora qui plongent vers la mer, sur l’îlot de Palatia et sa fameuse "Portara", et en arrière-plan la silhouette de l’île voisine de Paros. Un panorama sans cesse renouvelé au fil des jours et des caprices de la météo, dont on ne se lassera pas durant une semaine (photos d'introduction et ci-dessous).

L'îlot de Palatia et Paros à l'arrière-plan. On distingue les frêles silhouettes des visiteurs venus admirer le coucher de soleil

Χώρα, Chóra


Comme à Mykonos et Patmos, Chóra désigne le chef lieu de Naxos.

Par un sentier en pente douce nous descendons en direction du port en quelques minutes. Chemin faisant, un petit détour par la cathédrale orthodoxe permet de découvrir, face à cette dernière, les anciennes fondations de la cité mycénienne (XIIIe – XIe siècles av. J.C.). Cependant des travaux archéologiques ont conduit à la découverte de vestiges encore plus anciens datés du début de la période du Cycladique ancien I (3 200-2 800 avant notre ère), dite « Grotta-Pélos ». Quoiqu’il en soit, ces fragments de murs, aussi anciens soient-ils, ne parlent guère à des béotiens comme nous.

La cathédrale orthodoxe 

À proximité du port des ferries, une digue conduit à l'îlot de Palatia, où se dresse la monumentale porte de marbre du temple d’Apollon (Portara), érigé à l’époque archaïque (VIe siècle av. J.C.), mais resté inachevé. C’est peut-être le lieu le plus emblématique de l’île. Ce colossal vestige semble monter la garde devant la chóra de Naxos. C’est l’endroit idéal pour contempler la ville blanche dominée par son kastro.


La Portara  


Chóra vue de l'îlot de Paralia

Nous ne nous attarderons pas sur le front de mer communément appelé « Paralia », assez quelconque avec son alignement interminable de tavernes, pour pénétrer directement dans la vieille ville et monter jusqu’au kastro, l’ancienne citadelle vénitienne en cours de restauration. Comme toujours dans les Cyclades, le charme opère : c’est un dédale de ruelles, d’escaliers, de passages voûtés, d’arrière-cours plus ou moins secrètes. Des demeures vénitiennes montrent de splendides linteaux de marbre, sculptés de délicats motifs. Certaines ont été rénovées et aménagées en maisons d’hôtes. Bien sûr il y a ici et là des boutiques dédiées au tourisme, une galerie d'artiste dans quelque recoin, ainsi que plusieurs restaurants. C’est d’ailleurs dans l’un de ces derniers, le Metaxi Mas, que nous aurons la meilleure expérience culinaire à Naxos, dans un charmant cadre rustique et avec des produits typiquement naxiotes. Rien à voir avec les médiocres cartes proposées sur la Paralia !

La kastro de Naxos vu du port de pêche 





Tout en haut de la citadelle, sur une placette, se dresse la cathédrale catholique. À proximité, le musée byzantin installé dans une des tours de la citadelle, est fermé pour cause de travaux de restauration. En revanche, ne manquons pas le musée archéologique, hébergé dans une école de jésuites du XVIIe siècle. Níkos Kazantzákis, l’auteur crétois du roman Zorba le Grec, réfugié à Naxos à la fin des années 1890, y reçut un enseignement en français (une vieille carte scolaire de France de Vidal de la Blache et restée accrochée à un mur). La muséographie est plutôt désuète et les objets mal mis en valeur dans des vitrines hors d’âge, mais il y a de très belles pièces : poteries mycéniennes, fibules en or et surtout une riche collection de figurines en marbre du Cycladique ancien, généralement identifiées comme des idoles.

La cathédrale catholique 


Idoles cycladiques et cruche mycénienne à motifs marins

Le duché de Naxos


Mais pourquoi une citadelle vénitienne et une cathédrale catholique à Naxos ? Reportons-nous à la quatrième croisade. Initialement destinée à la reconquête des lieux saints sous domination musulmane, elle fut détournée par la République de Venise vers Constantinople, laquelle fut prise et mise à sac en 1204, aboutissant à la dislocation de l’Empire byzantin et son dépeçage par les croisés. Sur la partie continentale s’installa l’Empire latin de Constantinople et dans les îles Venise accrût son empire maritime et commercial. Dans ce partage, Marco Sanudo, un riche aventurier vénitien neveu du doge, obtint après l’avoir conquise, l’île de Naxos et créa un duché qui s’étendait sur la quasi totalité de l'archipel des Cyclades. Le duc entreprit alors d’édifier une citadelle dans sa nouvelle capitale où il accueillit les Vénitiens catholiques, reléguant les Grecs orthodoxes et les Juifs dans des quartiers de la ville basse. Il distribua des seigneuries à ses vassaux. Ces derniers érigèrent des tours fortifiées à la fois pour affirmer leur puissance et se protéger des assauts extérieurs. Ces tours massives et crénelées, percées de petites fenêtres, marquent encore aujourd’hui le paysage un peu partout sur l’île.


Les tours vénitiennes de Naxos: 

Le kouros de marbre d'Apóllonas


Ce matin, c’est Despina qui nous gratifie de sa bonne humeur et d’un grand bonjour dès qu’elle nous voit entrer dans la salle du petit-déjeuner. Le buffet est fabuleux ! C'est le « Mama's breakfast ». Tout, absolument tout est fait maison. Du sucré, du salé, gâteaux et tartes de toutes sortes, feuilletés au fromage ou aux épinards, tourtes, omelette de pommes de terre de Naxos garnie d'origan frais de montagne et j’en oublie. Un morceau d’anthologie de la cuisine locale. Sans parler des délicieuses confitures et marmelades de tomate, d'abricot ou de figue, des fruits frais et secs, des olives… Le problème de ce buffet, c’est de choisir ! Tout cela en profitant d'une vue imprenable ! Dommage que nous n’ayons pu profiter des talents de la cuisinière au dîner, car le restaurant n’est ouvert qu’en haute saison.

La Fiat Panda réservée auprès d’une agence locale vient de nous être livrée à l’hôtel. Cette petite voiture qui semble très populaire auprès des touristes, aura correctement assuré le service durant toute la semaine, en sillonnant en tous sens les routes sinueuses de cette grande île.

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En un peu plus d’une heure, une belle route littorale conduit à l’extrême nord de l’île, jusqu’au village reculé d’Apóllonas, qui s’est mué en une paisible station balnéaire avec son front de mer bordé de quelques tavernes. Depuis la route sur les hauteurs, la vue est magnifique. Les euphorbes en tenue de printemps illuminent la garrigue.

la petite station balnéaire d'Apóllonas et ses tavernes; 


Apóllonas 


Peu avant le village, un panneau en bord de route indique un sentier qui mène à une antique carrière de marbre au milieu de laquelle repose un kouros allongé d'où il a été extrait. Un kouros désigne une statue de jeune homme durant la période archaïque de la sculpture grecque, laquelle s’étend du dernier quart du VIIe et le début du Ve siècle av. J.C. Représenté nu, debout, il se tient droit, le pied gauche légèrement en avant. Il était généralement associé à un monument funéraire. Celui d’Apóllonas mesure dix mètres de long, il est daté du VIe siècle avant J.C., mais il est resté inachevé, peut-être à cause d’une malfaçon.

Le kouros d'Apóllonas 

Tristement abandonné, le kouros d’Apollonas est pourtant le témoin d’une époque où selon Hérodote, Naxos « surpassait toutes les autres îles en prospérité ». C’est l’époque archaïque des historiens (VIIIe – Ve siècles av. J.C.), quand Naxos, grâce à sa flotte, étendait sa puissance jusqu'en Sicile (il existe encore une ville de Naxos au sud de Messine), quand elle exprimait sa splendeur à Délos avec la construction de la terrasse des lions, et à Delphes avec le Sphinx des Naxiens (une réplique fait face à la mer à Chóra - photo ci-contre). C’était l’âge d’or de Naxos. Cette prospérité, elle la doit à la fertilité de ses plaines agricoles et à une ressource minérale majeure: le marbre.


Il existe deux autres kouroi de marbre à Naxos, entre les villages de Mélanes et de Kinidaros, dans la partie centrale de l’île. Ils sont mutilés, ce qui explique également leur abandon dans la carrière où ils ont commencé d’être sculptés (ci-contre: le kouros de Flério). Les carrières de marbre abondaient à Naxos dans l’Antiquité. Si le marbre de Paros était connu pour sa finesse et sa pureté (nombre d’œuvres magistrales comme la célèbre Vénus de Milo sont en marbre de Paros), celui de Naxos, très résistant et cristallin bénéficiait de gisements plus importants. En effet cette roche métamorphique est omniprésente sur la plus grande partie de l’île, notamment à l’est. Le mont Zas (ou Zeus), le point culminant des Cyclades (1 004 m) est une montagne de marbre. Cette roche fournit les pierres de construction et le pavage des villages. D'ailleurs le marbre est encore exploité aujourd'hui: de loin on peut apercevoir la blancheur des carrières de Kinidaros, au centre de l’île.


Le marbre est omniprésent à Naxos. 



Le temple de marbre


Le temple de Déméter 

Dès l’époque archaïque les Grecs se mettaient sous la protection de Déméter, la déesse de l'agriculture et des moissons afin d’obtenir des récoltes abondantes. C’est pour lui vouer un culte que fut édifié le premier temple en marbre de l'île, vers 530 avant notre ère. Il est situé dans la vallée verdoyante de Sangri, à une quinzaine de kilomètres au sud-est de Naxos-Chóra. Pour l’atteindre, plutôt que la voiture, rien de mieux qu’une petite randonnée dans cette vallée depuis le village endormi d’Ano Sangri. Le ciel est couvert et un vent particulièrement fort s’est mis à souffler. Pour autant la balade sera agréable, sur un sentier balisé, entre oliviers et prairies égayées de fleurs sauvages en abondance. Au loin sur une colline, on aperçoit les ruines solitaires qui se distinguent dans le paysage par leur blancheur.


Le temple a été en partie reconstruit (d’où la blancheur du marbre) et ses abords joliment aménagés. De style dorique, il servit de modèle au Parthénon d’Athènes. Les colonnes reposent sur un socle, ce qui n’est pas habituel pour un temple dorique. Nous y venons à la bonne saison, puisque Déméter était également associée au retour de la végétation au printemps. Entre les VIe et VIIIe siècles il fut transformé en église puis en basilique dont on peut voir les vestiges dans le petit musée adjacent, ainsi que les frontons d'origine et autres produits des découvertes archéologiques sur le site.


Dans un cadre solitaire, le temple dorique de Déméter, en partie reconstruit , fut transformé en basilique à l'époque byzantine


Une des nombreuses petites églises byzantines isolées de la vallée de Sangri 


Le village de marbre


Avant le tropisme littoral lié au tourisme balnéaire, les Naxiens furent d’abord et avant tout des terriens. À cela plusieurs raisons : la taille de l’île, la présence de belles plaines fertiles, l’abondance de l’eau provenant de la montagne et le repli des habitants vers l’intérieur des terres à cause de l’insécurité survenant de la mer. Ainsi le bassin verdoyant de la Tragea, au cœur de l’île, fut le lieu de refuge des Naxiens pendant les siècles troublés. Un grand nombre de villages s’y sont développés ainsi que dans les montagnes alentour. Églises et monastères se sont multipliés, ce qui valut à la région le surnom de « Petite Mystra ». Marina nous avait parlé de plusieurs villages bien préservés à voir, dont le « village de marbre » dans la montagne. C’est parti ! En route pour Chalki.

En arrivant dans la plaine de la Traghea, la campagne devient riante, couverte de vergers et d’oliveraies. Chalki fut la chóra de Naxos et son centre économique jusqu’à la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui c’est un village quelque peu léthargique, mais qui ne manque pas de charme avec ses anciennes demeures néoclassiques et ses petites places ombragées de platanes où se cachent encore des kafeneia rétro et quelques boutiques. Derrière l’église se dressent les murailles massives d’une tour vénitienne du XVIIe siècle. Dans la rue principale, en haut du village, passant devant l’atelier d’un sculpteur sur marbre, je ne résisterai à l’acquisition d’une tête d’idole cycladique. Les objets exposés sont en effet de très belle facture et n’ont rien à envier aux productions en série proposées au chaland dans les boutiques de Naxos-Chóra.

Paysage bucolique de la Tragea. Petite place sous la glycine à Chalki

Nous quittons Chalki en direction de l’est. Au détour d’un virage, se dévoile la pyramide des maisons blanches de Filoti blotties au pied de la montagne, au-delà des oliveraies. C’est le plus gros village de l’île. La route le traverse longuement de part en part. Un immense platane étale ses branches au-dessus de la place centrale, procurant une ombre providentielle aux terrasses des tavernes tout autour. Un tableau typiquement grec.


Le gros village de Filoti 

La route grimpe en lacets dans la montagne, procurant de belles vues plongeantes sur Filoti. Nous laissons sur la droite la petite route qui mène au village de Danakos et le monastère de Fotodotis que nous verrons un autre jour. Au delà d’un col, la route redescend en direction du village d’Apiranthos qui s’adosse à la montagne.

Filoti  et Apitanthos

C’est le fameux village de marbre, réputé le plus beau de Naxos. Il fut fondé aux XVIIe et XVIIIe siècles par des réfugiés crétois. Avant d’y pénétrer, il faut laisser son véhicule sur un parking à l’entrée. Nous pouvons constater la justesse du surnom d’Apiranthos car le marbre y est omniprésent : pavements, escaliers, murs et balcons des maisons, iconostase de l’église de la Panagia. Flâner dans rue principale ombragée et bordée de kafeneia animés ou se perdre dans les ruelles pavées et les passages voûtés est un enchantement.

Un attroupement a lieu sur le parvis de la Panagia. Celui-ci est décoré de ballons roses et blancs. Il y a aussi un étal de friandises et de paquets-cadeaux. Une jolie chouette qui se présente comme « Sophia », attend les fidèles à l'entrée de l'église, laquelle est bondée. Que se passe-t-il ? Qui est Sophia ? Renseignements pris auprès d'un groupe de jeunes : c’est le baptême d'une petite Sophia et la communauté villageoise est venue célébrer l’événement.

Nous avons découvert, au fond de la rue pavée principale, une petite taverne qui propose une cuisine locale simple et savoureuse à base de produits locaux, comme la chèvre aux pommes de terre de Naxos.

En poursuivant la route vers le nord, le vieux village de Koronos mérite le détour, d’autant plus que les vues qui se développent le long du trajet sont magnifiques. Accroché à la montagne, autour de vergers en terrasses, il semble assoupi. C’était autrefois un lieu d’extraction de l’émeri, un abrasif qui était utilisé pour polir le marbre.


Koronos 

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De retour à l'hôtel, une surprise nous attend dans notre chambre : une bouteille de vin de Naxos, d’une belle couleur cuivrée. Elle est accompagnée d’un petit mot ! C’est une gentille attention de plus à notre égard de la part de la famille Lianos qui exploite aussi un vignoble. Il est vrai que Naxos est l’île de Dionysos. Le dieu y aurait planté ses premiers plants de vignes, après avoir recueilli Ariane abandonnée par Thésée.


Randonnée bucolique dans la Tragéa


Naxos est un paradis pour la randonneuse et le randonneur, les sentiers balisés ne manquent pas. Marina nous a prêté une carte topographique à l'échelle 1/40 000. Parmi les itinéraires indiqués sur cette carte, la randonnée en boucle de huit kilomètres entre les villages de Chalki et Moni est la plus populaire et ne présente aucune difficulté. Elle permet d’explorer en profondeur la campagne de la Tragéa entre les oliviers, les cyprès et les chênes verts et de découvrir nombre d’églises et chapelles byzantines (malheureusement toutes fermées en cette saison). C’est l’itinéraire n°5 (en jaune) de l’extrait de carte ci-dessous, mais le balisage rouge et blanc porte le n°4 et 4a avec la variante par les églises Taxiarhis Rahis et Agios Isidoros.

En jaune: les itinéraires balisés. D = départ; A = arrivée

À Chalki le départ se fait à l'église de la Panagia Protothronos dans la rue principale. Face à l'église, au niveau d'une pharmacie, un panneau indique la direction de Moni avec le marquage rouge et blanc n°4, par une ruelle qui descend vers le centre du village. Le sentier est correctement balisé, mais il faut être vigilant. Il y a un parking en haut du village, à côté du lycée.


La double abside de l'église byzantine Taxiarhis Rahis du XIIe siècle, récemment restaurée




La Panagia Rachidotisa et la Panagia Drosiani, la plus ancienne de Naxos qui remonte au VIIe siècle



En vue du village de Moni entouré de terrasses de cultures 


Dans les ruelles désertes de Moni 


Un hôtel fantôme



Ce matin, jetant un regard par la fenêtre à notre « baromètre », je vois une mer agitée, un ciel bas de plafond et Paros à peine visible. La randonnée prévue risque donc d’être mouillée. Par conséquent pourquoi ne pas solliciter notre voiture pour une escapade vers les plages ? Idée saugrenue a priori par ce temps ! Évidemment ce n’est pas pour une hypothétique baignade, mais une simple découverte de ces plages qui seront inévitablement désertes. Celles-ci se concentrent au sud-ouest de l’île.

Nous traversons d’abord une opulente plaine agricole avant de parvenir à la longue plage de Plaka qu’une piste sablonneuse permet de longer en voiture. Bien sûr ce littoral est très urbanisé, l’architecture y est uniforme et sans cachet, le béton est roi. Nous faisons quelques pas sur la plage, mais il se met à pleuvoir. Il n'y a pas un chat à 500 mètre à la ronde ! Ou plutôt si, il n’y a que des chats qui ont élu domicile dans une décharge sauvage... Face à la plage de Glyfada, le paysage se dégrade. Des cubes de béton abandonnés depuis longtemps regardent tristement la mer. La crise de la dette publique de 2008 a dû passer par là.

Une plage déserte ?  Pas vraiment au vu des multiples traces de pas...


Plus au sud, voici la plage d’Alyko. L’endroit semble être idyllique ! Des petites criques s’insèrent entre les rochers. Même par ce temps maussade, l’eau est limpide et d’un joli ton turquoise. Oui, mais voilà… Le promontoire qui surplombe ce site merveilleux est entièrement occupé par une énorme structure architecturale en béton à l’abandon et en ruines. Ce devait être un hôtel censé accueillir un millier de chambres, toutes avec vue sur la mer. Un projet pharaonique totalement démesuré qui a gâché ce site exceptionnel. Aujourd’hui ce béton délabré sert de support au « street art », l’art urbain en bon français, où le fantastique le dispute au surréalisme. Mais il faut prendre garde où l’on met les pieds car les dalles sont trouées ici et là.


Y aurait-il à Naxos, depuis l’époque archaïque, une malédiction des projets surdimensionnés et abandonnés : le temple d’Apollon, les kouroï et cet hôtel fantôme ?


Un bout du monde


Vue sur la baie de Kalanthos à l'extrême sud  de Naxos et, en arrière-plan, les îles d'Iraklia et Ios. 

Aujourd’hui nous allons explorer la partie sud-est de l’île. La journée s’annonce belle avec le retour du soleil, malgré la persistance d’un vent soutenu. La route de la plaine de la Tragea nous est bien connue maintenant. Trois kilomètres après la sortie de Filoti, à l’embranchement vers le village de Danakos, les épingles à cheveux d’une petite route très pentue mettent à rude épreuve la Fiat Panda. Un arrêt-photo s’impose pour la vue sur la montagne de marbre du prophète Élie et son église. Nous parvenons à un petit col situé au pied du mont Zeus dont le sommet est enveloppé de nuages. Cela n’a pas découragé quelques randonneurs de partir à l’assaut du point culminant des Cyclades. Pour la vue sur l’ensemble de l’archipel, ce n’est pas gagné… et puis il y a ce vent ! Dans ces conditions, une brève randonnée débonnaire dans un cadre champêtre jusqu’au monastère de Fotodotis est préférable.


La montagne de marbre du prophète Élie et son église 


Paysage printanier au pied du mont Zas 

La tour massive du monastère apparaît, solitaire, dans un site arboré magnifique. Un vénérable platane accueille le visiteur dans la cour de ce qui ressemble davantage à une forteresse qu’un monastère. Le nom complet de celui-ci est Fotodotis Chritos, ce qui signifie « Christ donne la lumière ». Selon la tradition c’est une princesse byzantine rescapée d’un naufrage qui l’aurait fondé au VIe siècle, ce qui en ferait le plus ancien monastère de Naxos, mais son aspect actuel date de l’époque de sa reconstruction au XVIIe siècle, signe que les menaces venues de la mer n’avaient toujours pas disparu. Une dame présente ce jour-là pour entretenir les lieux nous permet gentiment de pénétrer à l’intérieur de l’église et d’admirer l’iconostase de marbre.


Le monastère de Fotodotis 

De retour à la voiture, nous redescendons vers Filoti. Immédiatement à l’entrée du village, un panneau à un embranchement sur la gauche indique « Cheimaro Tower / Kalantos Beach ». C’est le départ de la plus fabuleuse route de montagne de Naxos. Sur les 23 kilomètres d’une bonne route asphaltée (sauf un très court tronçon) on ne croisera que des chèvres et des moutons, à l’exception d’un seul véhicule (dont le conducteur nous croyant égarés, nous demandera si nous avions besoin d’aide !). A mesure que les lacets s’enchaînent, les vues sont plus spectaculaires les unes que les autres. Arrivés au col où se trouve une petite chapelle, on a l’impression que l’on va s’envoler dans le vide ! A mi parcours on peut voir la tour ronde de Cheimarros d’époque hellénistique, construite en marbre aux IVe-IIIe siècles av. J.C. et récemment restaurée. En descendant vers le sud se dévoilent des échappées sur les îles voisines : Iraklia, Schinoussa et Ios. La plage sauvage et déserte de Kalados et le minuscule port attenant apparaissent comme un bout du monde.




La tour Cheimarros très restaurée, d'époque hellénistique 


Kalados, un "bout du monde" 

Randonnée dans la vallée de Potomia


Le toponyme grec « Potamia » évoque des rivières, des eaux courantes. En effet dans cette vallée luxuriante, jalonnée de sources, l’eau est abondante. Une quinzaine de moulins à eau destinés à production de l’huile d’olive ont été aménagés au cours des siècles. Trois villages se succèdent reliés entre eux par de nombreux sentiers : Kato, Mesi et Ano Potamia. Ce sera un merveilleux terrain de randonnée pour notre dernière journée à Naxos. Une randonnée en aller et retour que nous prolongerons en direction de Chalki jusqu’à Tsikalario, dans un univers totalement différent.



Sur l'extrait de carte plus haut, voir l’itinéraire en deux parties : n°2 et n°4 (en jaune). Les sentiers sont très bien balisés par un marquage rouge et blanc portant le n°6 de l’église d’Agios Mamas à Kato Potamia, et le n°5 de Kato Potamia à Tsikalario. Retour par le même itinéraire. Cependant entre Kato Potamia et Ano Potamia, il y a une alternative entre le sentier supérieur et le sentier inférieur. Ce dernier est intéressant car il permet de voir les moulins, cependant il est préférable de l'emprunter à la montée.

Les sentiers de la vallée de Potamia 

Pour nous rendre à l’église byzantine Agios Mamas il nous faut d’abord traverser Kato Potamia, le village inférieur (kato) et prendre un étroit sentier entre les oliveraies et les champs cultivés, jusqu’à la rivière. La vision de cette église parmi les fleurs sauvages est enchanteresse. En partie en ruine, elle est une des plus anciennes de Naxos (IXe-XIe siècles). Elle est dédiée à saint Mammès, un jeune martyr chrétien originaire de Cappadoce et patron des bergers.

Nous reprenons le même chemin et retournons vers Kato Potomia, qui étage ses maisons d’une blancheur éclatante. À la bifurcation entre les deux sentiers, nous optons pour celui qui descend vers la fraîcheur de la vallée. Le sentier se faufile le long d’un ruisseau canalisé que de vielles passerelles de pierre enjambent de temps à autre, entre anciens moulins à eau, mini-cascades et jardins secrets.

L'eau est abondante au fond de la vallée (bief d'un moulin) 


Au-delà d’Ano Potomia, le village supérieur (ano), que nous traversons par quelques volées d’escaliers, le paysage devient radicalement différent. Aux vergers, oliveraies et vignes, succède un paysage ouvert, rocailleux et désolé. Le marbre a laissé place ici à des chaos de blocs granitiques. Après un petite chapelle byzantine, le sentier monte fortement en direction d’Apano Kastro, un nid d’aigle en ruine, témoignage des temps d’insécurité à l’époque médiévale. Nous le contournons par le nord, puis redescendons en direction de Chalki que nous apercevons au loin.


Pause pique-nique devant une minuscule chapelle byzantine 



Apano Kastro 


C'est devant la petite église byzantine toute blanche de Tsikalario que s'achève notre itinéraire, mais pas notre randonnée puisqu'il nous faut prendre le chemin du retour. Toutefois avec une variante entre Ano Potomia et Kato Potomia, car nous emprunterons le sentier supérieur, plus direct.



Au revoir Naxos


Après quelques effusions nous prenons congé de nos hôtes. Dernière attention de leur part: ils nous ont gracieusement réservé un taxi pour rejoindre le port. S'il y avait un bilan à faire au terme cette semaine de séjour à Naxos, ce serait très simple: notre seul regret est d’avoir dû quitter cette île et l’hôtel Grotta !

6
mai

Nous voici de retour à Mykonos pour prendre notre vol vers Orly. Nous rejoignons l’hôtel Elena dont nous avions apprécié le calme et le confort le premier jour. Car la tranquillité est un atout recherché dans ce lieu de la "fête" permanente, où nous avons retrouvé des Aphrodite plus fardées et des Dionysos plus débridés qu’il y a trois semaines !

Pour notre vol de retour, nous bénéficions d’un ciel plus clément qu’à l’arrivée, ce qui nous permet d’observer les dernières îles cycladiques avant de survoler l’Attique. Après Syros, voici l’île inhabitée de Gyáros. Elle ne l’a pas toujours été, puisque de 1948 à 1974, durant la dictature militaire, elle fut un lieu de déportation et d’internement pour environ 22 000 dissidents politiques. Nous n’avons pas toujours conscience quand nous profitons de la beauté des îles de la mer Égée qu’un grand nombre d’entre elles furent longtemps des lieux de réclusion ou d’exil intérieur : Léros, Anafi, Makrónissos, Ikaria, pour ne citer que les plus importantes.


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Lu ou entendu dans la presse après notre retour :


« L’île déserte de Délos, théâtre d'un concert de musique classique pour le climat. L’île sacrée accueille lundi 30 mai l'orchestre des jeunes de l'Union européenne, ainsi que des musiciens russes et ukrainiens. Le concert pour l'écologie rendra hommage au compositeur grec Vangelis Papathanassiou, mort le 17 mai ». (Le Figaro)

Quatre jours plus tard, ce concert pour le climat entre en résonance avec cette info :

« L’île de Délos est menacée par la montée de la Méditerranée. Le niveau de la mer est de plus en plus élevé. Des monuments historiques pourraient disparaître prochainement (…) L’hiver, à chaque tempête, la mer submerge une partie de la ville, ainsi qu'un morceau de Mykonos. En un siècle, le niveau moyen de la Méditerranée s’est élevé de 50 centimètres à 1,50 mètre selon les endroits. Une grande partie des monuments de Délos est désormais à l’altitude zéro » ( France Info, 4 juin 2022)


Et puis…

« Dimanche 19 juin : huit personnes ont péri au large de l’île de Mykonos tandis que 108 personnes ont été secourues par les garde-côtes grecs ».

« Mercredi 10 août Jusqu’à cinquante personnes sont portées disparues dans le naufrage d’un bateau de migrants au large de l’île grecque de Karpathos en mer Égée. »