La traversée de la France du Sud-Est au Nord-Ouest d'un homme de 71 ans, en solitaire et autonome, sur les sentiers et les routes Une aventure de près de trois mois de marche et de 2000km
Du 19 avril au 12 juillet 2018
85 jours
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La ligne principale, la ligne diagonale du caractère de cet homme, c'était la ténacité

(Victor Hugo, Claude Gueux)


Étrange fascination que la marche, plus encore en solitaire...

Un rêve qui se fera pas à pas et qui chemine déjà sur les cartes qui s'ouvrent en tentations de sentiers imaginés.

Ainsi naît une idée folle...

Au sortir d'une mauvaise grippe, fut-elle d'usuel donnée bonne, ma tenace faiblesse me ruine, pourtant je me vivais si empli d'énergie après avoir parcouru 2 500 km de sentiers et de routes il y avait quelques mois à peine. Le doute de pouvoir reprendre mes chaussures pour qu'elles me conduisent encore sur des chemins de découvertes de l'inconnu me désespère.

Cependant mon esprit ne peut s’empêcher de s'évader et s'imagine cheminant en une folle aventure au long d'une Diagonale. Celle-ci devait se tenir en secret depuis des mois pour apparaître si lancinante...

Elle traversera la France de Menton à Brest...

Les Diagonales de l'hexagone 

... Pas si simple!

Cette ligne virtuelle peine en multiples ramifications avec déjà l'état d'esprit du randonneur qui s’échappe des chemins balisés... Elle se dessine, nouant des découvertes à venir à des souvenirs, se pensant assurées de l'expérience, se jouant d'avance des intempéries, mesurant le temps et les distances pour recouvrer "pas à pas" les saveurs de la liberté.

Marcher longuement, seul, devint plus nécessaire encore dans le quotidien étouffant et exposé aux rigueurs du désordre affectif ; affronter l'inconnu, pour reprendre corps et âme, étoffe ce projet insensé de marcher 2 000 km.

La Diagonale virtuelle 

Ici la mémoire redonne l’appétit des plaisirs et des émotions de vagabond. Les reliefs, ardus des monts et des collines ou tout en douceurs des plaines raniment l'esprit aventurier. Déjà les couleurs peuplent l'imaginaire engoncé dans la grisaille, les profonds silences des forêts étouffent les pluies drues de reproches.

En esprit brouillon, le tracé de cette Diagonale s'ajuste. Il suivra d’abord un axe Est/Ouest pour garder le plus longtemps le temps printanier de la Méditerranée ; les contreforts du Mercantour pour les doux souvenirs des jours de transhumance, les Gorges du Verdon en mémoire de mon Cher Fils Thomas, Le Luberon, Les Cévennes pour son Mont Aigoual. L'inflexion vers le Nord/Ouest se fera à Millau pour traverser le Lot, la Dordogne et joindre la Charente, évitant ainsi le Massif Central au climat incertain même en Mai et bénéficier du Printemps poitevin et vendéen, avant de parcourir la Bretagne à l'approche de l'Eté.

Un parcours qui s'invente en impatience et en enthousiasme, mais partagés par le doute. La démesure est évidence et tentation. Cette ligne essaiera de contourner les villes pour éviter les zones commerciales et d'activités déshumanisées et déprimantes... sauf à trouver bus ou car qui me permettent de gagner les centres historiques des villes, voir lever le pouce pour héler une voiture compatissante, ce qui sera sûrement occasionnel.

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… pour se goûter convenablement, une randonnée à pied doit être faite seul. Si vous l'entreprenez en groupe, ou même à deux, elle n'a plus de la randonnée pédestre que le nom. C'est quelque chose d'autre qui se rapprocherait davantage du pique-nique. Une randonnée à pied doit se faire seul, car la liberté est essentielle; parce que vous devez être libre de vous arrêter et de continuer, et de suivre ce chemin-ci ou cet autre, au gré de votre fantaisie; et parce que vous devez marcher à votre allure, sans trotter comme un champion de la marche, ni musarder avec une fille. Et alors vous devez être accessible à toutes les impressions et laisser vos pensées prendre la couleur de ce que vous voyez.

(Robert Louis Stevenson, La marche solitaire)


L'euphorie du voyage renaît avec les lents et minutieux préparatifs du sac à dos ; comment concilier la charge utile et l'indispensable est sans cesse repris. Le désir d'être autonome mûrit après bien des hésitations...

Tente, matelas, duvet, popote seront donc du voyage. Commence les ballets des choix de chaque objet, vêtement ou ustensile est pesé. La balance travaille au gramme près.

Trop âgé pour être un MUL (marcheur ultra léger), mais tout autant un mulet ployant sous le bât, je dois être assuré de la bonne charge que je devrai porter tous les jours. Le sac à dos est refait dix fois. J'ajoute, je retire, je change pour remettre... La hantise du poids inutile me réveille parfois la nuit. Il n'est pas anodin de partir seul en escomptant que de soi pour porter et affronter les difficultés à venir, tout autant pour profiter pleinement de l'aventure avec le plus de légèreté de sac et d'esprit pour savourer tous les instants.

Le fardeau quotidien 

Après d’itératives réflexions et confrontations des conseils, les achats des équipements légers et robustes. Michel, homme enjoué du Vieux Campeur, a une grande patience pour m’aider dans l’acquisition de la paire de chaussures qui me conduiront sans faillir.

La variable d'ajustement de chaque jour sera donnée par la quantité d'eau et de nourriture qui pourra être jusqu'à 2 kg environ... et à l'occasion plus...

Quel est le poids maximal idéal du sac? Il faudra attendre les premiers jours de marche pour le savoir...

La liste finale du contenu du sac à dos

Les vêtements et les papiers sont emballés dans des sacs de congélation pour les protéger de l'humidité des jours chagrins, voir coléreux... Le short sera pour le jour ; inutile de tremper un pantalon qu'il vaut mieux garder sec pour le soir.

L'homme est prêt!

Il suffit dès lors de mettre juste un pied devant l'autre... c'est facile...

Chaque jour l'habit ne sera guère différent... 

Direction Menton...

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…les fortifications en béton armé coûteraient dix fois moins cher que n’avait coûté la Première Guerre mondiale en argent et en vies humaines. Maginot était sûr de lui. Il proclamait partout : « Mieux valait un mur de béton qu’un mur de poitrines. »

(Jean-Luc Seigle, En vieillissant les hommes pleurent)


7km200 - 3h45

Menton est tranquille. La plage des Sablettes se prélasse au bord de la Méditerranée paisible ; les touristes conquérants ne sont pas encore arrivés pour dénaturer ce lieu magnifique.

Les citronniers qui sont chez eux partout offrent encore de leurs fruits d'or.

Le chemin dit de Sainte Agnès tourne le dos à la plage et rejoint la route qui franchit le Col de Garde et le premier fortin de la Ligne Maginot. La montée se fait vite sentir et le sac à dos tout autant. Il me faut ajuster le pas et le tenir tranquille, car trop sous l'influence de l’excitation.

La montée vers Sainte Agnès

Les 800 m de dénivelé apprennent vite aux muscles quelle sera leur contribution de tous les jours. Le souffle manque sur ces pentes, et aussi devant les incroyables images de cette vallée qui plonge dans la Méditerrané ou bute sur la frontière avec l'Italie

Les premiers vertiges 

Sainte Agnès, le plus haut village du littorale d'Europe se mérite, mais quelle bonheur que cette toute première étape modeste pour avoir le temps de découvrir un des plus beaux villages de France, mais aussi l’imposante Ligne Maginot qui colonise la montagne frontière en boursouflures de béton et pupilles meurtrières.

Le bonheur du sourire de jolis yeux d’ambre, éblouis par ces espaces magnifiques sur l’infini, ne quitte pas ma mémoire émue.

En me retournant des ruines du château qui veille toujours sur les vallées, poussant la grille du petit cimetière, je suis un instant de mémoire de mon Cher Fils Thomas.

Sainte Agnès 

Je viens tout juste faire quelques malheureux kilomètres sur les sentiers et je suis envahi par l’ambiguë de mes sentiments. La mer qui se fond dans le ciel et les massifs alpins qui cheminent pour se perdre à l'horizon sont source d'ivresse ; je viens de prendre possession de ce vaste espace. Mais tout ce qu'il me faudra parcourir pour réussir cette Diagonale m'effraie.

Le Dauphiné Libéré ne rapportera pas quotidiennement mes étapes, mais mon Ami grenoblois Marc, aujourd’hui grand mamamouchi du côté d’Istanbul, est déjà présent pour ses premiers encouragements. Je suis assuré de compter sur lui pour porter de ma charge et tisonner mon enthousiasme.

Le sommeil tarde à venir tant mon esprit est agité de contrastes...

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Mon pied droit est jaloux de mon pied gauche. Quand l'un avance, l'autre veut le dépasser. Et moi, comme un imbécile, je marche !

(Raymond Devos)


19km200 - 8h30

Sainte Agnès se tapit dans l'ombre brumeuse. Le clocher appelle en vain les fidèles ; les ruelles sont encore endormies. La température du matin laisse augurer la chaleur estivale. Des chevaux se promènent sur la place, et ne collaborent pas pour laisser le passage du sentier, vestige empierré en pas de mulet que l'eau use à son gré.

Ruelles de Sainte Agnès 

La pente est vive pour rejoindre la route qui observe la Méditerranée qui se fond dans la brume.

Deux éboulements au pied de la falaise dominant Gorbio rendent la marche acrobatique. Je savais cette portion fermée par la FFR, mais j'ai tenté sans regret.

Une récréation anime la place du village en cris et en joies d'enfants de l'école. Le sifflet lui redonne le doux bruit de la fontaine.

Les surprises commencent !

Un petit car de touristes s’arrête devant la fontaine ; des vietnamiens en se lieu improbable s’étonnent des maisons peintes en ocres, des voûtes qui les tiennent enlacées, des ruelles qui s’échappent en escaliers vifs. Je ne peux hélas savoir plus d’eux que de les regarder dans leur découverte d’un petit village méditerranéen… je les envie, moi qui ne sais rien de leur pays, autre que des horreurs de la guerre et aussi des images de sites de grande beauté.

Gorbio 

Une montée plaisante s'impose jusqu'au Mont Gros... et Monaco apparait en paradis fiscal sûrement, mais aussi en laideur de béton et de yachts prétentieux ; contraste plus saisissant encore avec les cimes enneigées au loin. Les efforts se font sentir. Les muscles me disent ce qu'ils leur en coûtent, la chaleur épuise vite mes provisions d'eau. Je veille à m'hydrater souvent pour éviter tendinites ou autres désagréments.

Le sentier s'abrite longuement sous les chênes verts et de nombreux ruisseaux obligent à chercher un gué... endroit idéal pour un premier bivouac. Quelle nuit fabuleuse... qui m'apprend le confort rudimentaire...

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Les permanents, quand la direction leur disait noir ils disaient noir, même s’ils voyaient rouge ou gris, Ensuite, lui, il fallait qu’il transmette « à la base », qu’il explique les directives du Parti sur telle ou telle question, parfois, contre lui-même. Parfois aussi il fallait contenir la couleurs des camarades, de ceux qui tous les jours, au fond ou à l’usine, supportaient la mauvaise humeur des petits chefs et des patrons, parce que ce n’était pas le moment pour le Parti.

(Aurélie Filippetti, Les derniers jours de la classe ouvrière)


19km400 - 8h15

Pour les muscles douloureux la descente est un peu brutale pour rejoindre Drap ; ancienne cité ouvrière sous la triste poussière du temps, longtemps fief du PCF sous l'aile d'un notable, instituteur, héros de 14-18, déporté.

Ici la désespérance des jours ouvriers est encore palpable. Une grande route traverse ce village avec indifférence ; une friche qui n’a plus que le souvenir des fraternités qui permettaient de faire face au dur labeur et au mépris de classe des usiniers et rentiers.

Le Paillon franchi, s'offre un sentier des plus rude mais magnifique. Les vieilles pierres en allée sinueuse et escaliers de hautes marches sont de bel effet sous les pins et les chênes verts. Les fleurs de Printemps abondent généreuses en parfums enivrants. La rudesse de la montée est adoucie par l'écho de l'histoire de ces villageois de Tourrette Levens dont les galoches et les sabots de bois faisaient chanter les pierres.

L'Histoire en marches 

Le col des Bordinas donne à admirer la Méditerranée et les Alpes enneigées, le temps de reprendre son souffle. La descente se fait dans des ravines glissantes qui ralentissent le pas. Heureusement un ruisseau caché chante dans la profonde vallée. Il ne se découvre de ses herbes couchées par les neiges de cet Hiver qu'en vasques de verts émeraude ou anglais qui tentent le pauvre marcheur qui sue sous le soleil ardent.

Aurais-je effeuillé trop vivement l'éphéméride pour me plonger en plein Eté?

Montée bien abritée, mais sans complaisance pour les muscles pour découvrir Tourrette-Levens, joli village perché assommé par la chaleur.

Tourrette-Levens 

Une nouvelle descente est un prétexte pour ensuite grimper plus haut encore jusqu'à Aspremont, point haut de la journée... mais quel éblouissement.

Neige sur les Alpes 

Un moment peu agréable que le passage obligé de la traversée du Var, qui fend une plaine industrieuse enchâssée entre deux versants des Alpes à 20 km de Nice, impose pour monter jusqu'à Gattières, autre village perché.

La vallée du Var entre Colmar et Carros, Gatières

Une étape éprouvante pour les premiers jours...

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Lili savait tout ; le temps qu’il ferait, les sources cachées, les ravins où l’on trouve des champignons, des salades sauvages, des pins-amandiers, des prunelles, des arbousiers ; il connaissait, au fond d’un hallier, quelques pieds de vignes qui avaient échappé au phylloxéra, et qui mûrissaient dans la solitude des grappes aigrelettes, mais délicieuses. Avec un roseau il faisait une flûte à trois trous. Il prenait une branche bien sèche de clématites, il en coupait un morceau entre deux nœuds, et grâce aux mille canaux invisibles qui suivaient le fil du bois, on pouvait la fumer comme un cigare.

(Marcel Pagnol, La gloire de ma Mère


19km700 - 8h30

Gattières

Au départ de Gattières, village lové sur son piton autour de son église comme tous ces bourgs provençaux, nulle fraîcheur du matin pour assouplir les muscles qui se doivent déjà de grimper sur le sentier pour rejoindre Saint Jeannet. Nul bruit autre que le son de mes bâtons qui rythment ma marche qui peine, mais mon souffle tient bon. Les fleurs en habits blancs m’enchantent au long de ce chemin.

Saint Jeannet n'est pas plus animé ; même les chiens me regardent sans même un élan d'énervement.

Le Baou 

Le chemin qui attaque la montée du Baou, gros caillou aux falaises arrogantes, me scie les jambes ; bien difficile de suivre la pente raide qui s'enroule autour de ce promontoire craquelé. Le sentier est large et sans abri pour se soustraire un peu du soleil, le temps de s'hydrater.

Mais au sommet pelé, quelle vue méritée sur la Méditerranée!

Enfin suit un sinueux sentier paisible qui me fait ressembler à un homme ivre des senteurs de thyms, de romarins et de buis. La fatigue s'efface dans l'instant, enfouie dans tant de beauté que pour rien au monde je ne saurais partager. Comme si cela n'était pas suffisant une belle forêt de chênes verts me couvre en ombre espérée depuis des heures, exhaussant les parfums d'épices nouvelles.

Le Castellet  en contraste

Un écart sur le chemin mérite pour visiter les ruines du Castellet, bergerie imposante...

Et les heures suivantes seront une marche éprouvante sur un sentier de pierres et de poussières... sans une ombre bienveillante, jusqu'à la Cagne ruisseau mérité… et hôte verdoyant.

Mon Ami François me fait la surprise de prendre de mes nouvelles en ce lieu oublié des hommes d’aujourd’hui.

La Cagne 

J'imagine la rudesse de la vie dans ces lieux ; seuls les plus robustes survivaient dans cette contrée aride.

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Deux messieurs d’un certain âge se promènent au bord du Loup, leur rivière d’enfance… Un demi-siècle plutôt, ils plongeaient dans cette transparence. Ils nageaient parmi les chevesnes que leur chahut n’effrayait pas. La familiarité des poissons donnait à penser que ce bonheur durerait toujours.

(Daniel Pennac, Chagrin d’école)


21k400 - 8h45

Au matin, attendent déjà 2 km pour rejoindre Coursegoules, village étiré sous le regard d'un massif austère. Un vaste pont de pierres enjambe la Cagne toujours aussi tranquille en ce Printemps.

Coursegoules 

Sur cette route étroite une voiture qui roule a vive allure m’oblige à un écart fatal. Mon pied se pose sur le bord du macadam fissuré qui se dérobe entraînant ma chute. Un peu sonné, je constate que ma cheville et mon poignet sont douloureux et je suis dans la crainte de devoir déjà abandonner. Je reprends la marche avec prudence ; la cheville tient, la main enfle...

Je continue...

Heureusement se présente une montée raisonnable après ces jours de sentiers ardus. Le chemin forestier est bordé de buis odorants et de pins en ombre agréable, mais les pierres anguleuses m'obligent à beaucoup de prudence, peu assuré par ma cheville.

Plateau de Clapière Rousse 

Au sortir de ce bois, le sentier prend subitement un aspect désolé pour descendre sur le vaste plateau de pierres blanches et d'herbages clairsemés de Clapière Rousse

On a marché sur la Lune... 

Cet ancien alpage devait s'animer de grands troupeaux de moutons à en croire les vestiges d'agnelleries qui s'abritent, ici et là, derrières des maigres reliefs.

Agnellerie et Oratoire

C'est presque à regret que je quitte cet espace de douceur pour suivre un étroit chemin qui file le long d'une arête vive. Puis sous une voûte de feuillus, un joli sentier, qui se finit en larges marches, rudes pour ma cheville, me mène au petit village de Courmes aux maisons colorées dont nulle vie ne trouble le calme.

Courmes 

Je tente une descente périlleuse du sentier qui relie la cascade au Loup ; force est de renoncer ; le tracé est invisible et trop dangereux.

La cascade, point ultime de ma tentative

Un couple d'irlandais me mène au pont de Bramafan, départ du vertigineux sentier du canal de Foulon dont on me rapporte qu’il est réellement impraticable.

Les Gorges du Loup sont vraiment impressionnante, mais je reste frustré de n'avoir pas pu, pas su trouver le sentier qui m’aurait évité la route, rapide et risquée pour un marcheur, les touristes ayant plus le nez en l'air qu'à leur conduite ; les tunnels demandent plus de vigilance encore.

Le Loup

Je ne peux que rester émerveillé devant la chute d'eau qui me refusa le sentier interdit...

Le sentier dérobé de la cascade de Courmes et le Loup 

Bar sur le Loup, est le village étape obligé pour traiter mon poignet enflé et douloureux. Les piles de l'ancien pont que nos « touristes » germaniques ont détruit dans leur fureur d’être à leur tour la proie à la peur, pour nous laisser au mieux quelques douloureux souvenirs, annonce le village perché plus loin.

Bar sur le Loup 
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L'enfant marche joyeux, sans songer au chemin ; Il le croit infini, n'en voyant pas la fin.

(Alfred De Musset, Les vœux stériles)


18km200 - 6h25

La montagne couverte d'un épais nuage gris, le sentier du paradis pour joindre Gourdon fermé et ma cheville fragile modifient mon projet d'itinéraire.

Bar sur le Loup 

Je coupe donc sur l'Ouest en espérant suivre l'aqueduc de Grasse. La montée jusqu'au sommet du village de Bar sur Loup est un jeu de pistes entre ruelles et escaliers de hautes marches. De ci delà les volets s'ouvrent avec bruit ; chacun semble vouloir réveiller son voisin. J'ai bien du mal à trouver une voie, les impasses étant surprises renouvelées.

Les sentiers 

.Un magnifique chemin d’herbes rases, que sillonne une bande de terre rouge, ressemble à une ancienne voie ferrée. Mais il s’effiloche en broussailles et salsepareilles qui s’accrochent aux mollets.

Rebrousser chemin n’est pas dans mes entêtements, aussi je saute deux ruisseaux et grimpe parfois à quatre pattes pour rejoindre une route que j’entends au dessus de moi ; me voici sanglier sous des voûtes basses de chênes ; la suite sera plus paisible avec une longue piste forestière ocre. J’apprécie cette fois ce nuage qui me coiffe en imaginant ce même parcours sous le soleil avec appréhension.

La descente sur Grasse est sinueuse au possible, et se finit dans le vaste Jardin de Pauline.

Grasse et Le Jardin de Pauline 


L’émotion est grande en souvenir de ce petit garçon qui, asthmatique que je fus, aujourd’hui affronte les sentiers qui parfois me coupe le souffle. Presque une année durant, ou je fus en soin, le Château de Malbosc était alors vaste domaine sauvage du vallon de Saint Christophe, au fond duquel coulait un ruisseau, asséché maintenant dès le Printemps. Il fut témoin de nos jeux d’enfants qui espéraient le contraindre derrière nos pierres empilées avec constance. Nous roulions sur les flancs herbeux de ce coteau jusqu’à nous étourdir. De ses noisetiers nous faisions des arcs qui nous inventaient explorateurs téméraires ou farouches guerriers. Les insectes étaient nos compagnons de jeux ; combien de ces pauvres papillons chamarrés, lucanes cerf-volant menaçantes, grillons stridulants finirent prisonniers dans des boites de fortune. L’éloignement des Parents rendait parfois les nuits nostalgiques, mais ces jours entiers d’école buissonnière nous ravissaient.

Nathalie, mon hôtesse d’un soir, avec douche et lit douillet, curieuse de mes récits de marcheurs m’invite pour un repas à Tanneron. Malgré mon jeune enthousiasme, j’essaie d’avoir la modestie prudente, car Brest est encore très loin.

Grasse,, Cathédrale Notre-Dame-du-Puy et Tour sarrasine

Je suis frustré du début de ces deux jours de parcours. Je n’ai pas eu l’audace de suivre le Canal du Foulon, censément fermé en raison d’éboulis et ma tentative de découvrir le sentier de la Cascade de Courmes fut infructueuse ; trop de route passante en échange. Le sentier du Paradis pour monter à Gourdon que l’on m’a dit fermé, m’a fait renoncer à cette option.

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Se voues un couquin, vai lou cerca à Grasso

Si tu veux un coquin, va le chercher à Grasse

(Dicton provençal)


21km700 – 8h45

Grasse est une ville dont le cœur est abandonné aux migrants depuis 40 ans ; les femmes y sont voilées et les hommes occupés à ne rien faire ; seuls bougent avec lenteurs les vieux et les vielles assez riches pour profiter du soleil de la Méditerranée. Comment la capitale du parfum peut-elle vivre dans cette saleté.

Grasse, la Place aux Aires

Je quitte la ville avec les souvenirs de mon enfance. Une route interminable qui monte entre des maisons qui transpirent la suffisance médiocre des nouveaux riches.

Pas à pas, sous un ciel nuageux, je joins Cabris, devenu village pour étrangers cossus venus profiter quelques temps de la beauté des vues sur la Méditerranée qui tente en vain de repousser les maisons qui colonisent ses côtes.

Cabris

En une marche paisible, qui m’en fait oublier mon poignet enflé, je recouvre l’émerveillement des grands espaces ; le sentier devient une piste forestière qui propose au loin le miroir argenté du Lac de Saint Cassien. Un troupeau de brebis s’annonce en clochettes qui tintent, et cris du berger ; un patou qui sort des broussailles est heureusement rappelé par le gardien du troupeau ; un bulgare qui connaît deux mots de français. L’esprit est si insouciant que je m’égare en suivant une tranchée qui aboutit à une cascade de murets de pierres sèches. Celle-ci se finit en taillis de ronces, d’ajoncs et de branches mortes sans autres espoirs que la rencontre d’un ruisseau pressenti ; mon entêtement à ne jamais faire demi-tour pour recouvrer les marques me coûte en efforts qui sont peu raisonnables si je veux atteindre mon objectif de relier Brest. Il me faut corriger cette obstination.

Troupeau de brebis et Canal de la Siagne 

Moult écorchures plus bas, je découvre le providentiel canal de la Siagne, et je suis moins convaincu de renoncer à suivre mon instinct et mes intuitions sur les sentiers inattendus. Ce canal est un beau moment de marche sur la digue qui mord la pente de la montagne, pour garder un filet d’eau silencieux sous le charme des chênes verts qui le coiffe. Je finis par croiser un GR qui grimpe jusqu’à Saint Cézaire sur Siagne.

Saint Cézaire sur Siagne 

La fatigue ne vient pas pour autant ; le rythme prend le pas sur les diverses souffrances. L’arrivée au village se fait tardive, mais quel plaisir que ce lieu tranquille et harmonieux qui touche le ciel.

Marc prend de mes nouvelles de sanglier pugnace, totem des celtes et de leurs druides me rappelle-t-il avec malice… je m’enfonce dans la nature à cette idée.

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“Quand on rencontre un homme, un sourire vaut trois parts de bonheur.”

(Gao Xingjian, La Montagne de l'âme)


27km200 – 10h15

Au départ de Saint Cézaire sur Siagne je croise Louis. Nous nous saluons avec conviction, mais il s’en retourne pour s’enquérir de mon trajet de marche. Il semble avoir mon âge, mais il aura 80 ans le 10 Mai ; nous voici jumeaux selon sa décision. L’étrange hasard m’incite à lui proposer d’échanger en buvant un café ; nous partageons nos récits de marcheurs et le triste sort d’avoir l’un et l’autre perdu nos Fils, au même âge.

Nos brouillons et plaisants bavardages retardent mon départ ; Louis, habitués des sentiers locaux, me mène sur un raccourci bien raide pour descendre jusqu’au pont de la Siagne. De là, je suis 9km d’une petite route collée à la falaise taillée par cette rivière qui ronchonne sans cesse en polissant ses roches. J’atteins Mons qui perce enfin les nuages.

Pont des Moulins sur la Siagne

Je me pose sur la placette, dédiée à la mémoire de Frédéric Mistral, où gargouille une fontaine. Les maisons sont silencieuses, volets clos.

Mons 

Je continue ma montée. L’air frais descend la vallée, je n’en mouille pas moins ma chemise à souffler de pierres en pierres pour franchir un col.

Plateau d'Esclapon 

Les narcisses en corolles blanches s’éveillent aux premiers beaux jours, et moi je parle aux lézards encore engourdis de l’Hiver. Quel bonheur de marcher sur le tapis d’herbes rases vert tendre semées d’orchis fragiles ; de somptueux gazons plantés de grands pins noueux… Magiques instants !

Le parcours se termine sur la crête aride d’une haute falaise qui veille sur un vaste plateau de culture et de foins ; un terrain de jeu des amateurs de vol à voile.

Etape à la Roque Esclapon… trois maisons et un camping municipal, où Corinne, hôtesse adorable, m’offre un bon café.

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Chanson, combats, arts

Civils et martiaux. En tout cela

Elle excelle, la grenouille

(Teishitsu, Haïku)


21km600 – 7h45

La brume tient le village isolé, sans horizon. Corinne ne me laisse pas partir sans un bon café chaud, mais heureusement, il suffit de suivre la petite route jusqu’à sortir du nuage qui lentement descend la vallée. Je monte le Brouis, mont de roches blanches en empruntant un joli sentier sous les pins, pour filer ensuite dans la profonde vallée de l’Artuby taillée entre deux massifs rochers. Le superbe ruisseau en nuances de verts chante pour accompagner mes pas. Sur les versants moussus du sentier de frêles violettes dansent au vent ; dans les vasques d’eau transparentes de-ci, delà des grenouilles invisibles croassent avec entrain.

La chaleur monte autant que je descends.

Le Chateau de Bargème

A Bargème, la seule habitante croisée est une marseillaise de Bompard et quelques temps plus tard, sur une large piste forestière poussiéreuse, je rencontre Claude, un apiculteur qui m’affirme qu’une part de la disparition des abeilles est liée aux transport industriel des ruches et m’incite à la prudence avec les chiens de troupeaux.

L'Artuby 

Je franchis enfin le pont qui enjambe l’Artuby ; quel lieu divin avec ses gorges de pierres blanches aux sculptures arrondies. Toute autre sera la suite…

Un long chemin longe la clôture d’un vaste domaine qui rappelle l’interdiction de la chasse et la cueillette des champignon : l’apprêté au gain mesquine de l’émir du Qatar, nouveau seigneur de nos contrée est insondable.

Un patou vient me tenir à l’écart de son troupeau en suivant le sentier qui longe le Jabron pour arriver à Trigance.

Le Pont sur le Jabron et Trigance 

Un village perché, avec son château en ruine sera mon étape. C'est une petite cité animée, avec beaucoup de jeunes qui tente de vivre autrement ; en particulier un concepteur d’abris originaux en bois.

Puits de Trigance 

Le village n'est qu'à 1000m, d'altitude, mais la nuit fut fraîche...

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Énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il était là regardant la petite chèvre blanche et la dégustant par avance. Comme il savait bien qu'il la mangerait, le loup ne se pressait pas ; seulement, quand elle se retourna, il se mit à rire méchamment.

(Alphonse Daudet, Les lettres de mon moulin)


20km – 9h30

Dernier regard sur le Jabron, paisible ruisseau qui pourtant sait surprendre par ses crûes violentes, et je grimpe plus encore, la vue sur le village et son hameau médiéval est incroyable.

Une petite route me mène jusqu’à un sentier délicieux qui suit tranquillement une courbe de niveau en feuilles mortes, terre souple noire sous une voûte de chênes verts et de buis odorants. Un ruisseau qui le traverse annonce une montée jusqu’au col d’Entreverges..

Un somptueux plateau de pâture me réserve une surprise... désagréable.

Entreverges

Un grand troupeau de brebis broute sur mon sentier ; pensant m’éloigner suffisamment, je me trouve cependant tenu en respect d’interminables instants par six patous hargneux. Je garde mon calme, parlant tranquillement aux chiens et à mon tour les tenir à distance pour qu’ils fassent leur travail de bons gardiens de troupeau, sans les affoler ; mais impossible de faire plus… cette expérience est première. Les brebis parties, deux patous les rejoignent pour ne pas le laisser seul, puis trois autres chiens font de même plus tard. Le dernier finit lui aussi par décrocher, pour me surprendre encore plus bas… dernier contournement.

S’en suit une descente rude, d’une grande beauté qui rend la solitude gourmandise, jusqu’au Pont du Tusset qui enjambe le Verdon grondant d’un éclatant vert émeraude. Mes yeux ont grand mal a tout prendre ; mais le Point Sublime, un raidillon plus haut, est éblouissement ; hélas quelques voitures tachent le rêve de l'absolu...

Le Verdon et pont du Tusset 

Un dernier regard ivre sur cette vallée de géants…

Le Point Sublime

Delà le plus dure reste à faire ; enfiler un tunnel inondé, puis suivre un sentier tranquille qui taquine la rivière en vasques et roches polies, découvrir l’escalier d’Imbert et le saut d’Issane.

Je suis à contre courant de son parcours sur le célèbre Sentier Martel très fréquenté ; de réputation évidemment, mais surtout très sécurisé. Rien à voir avec celui rustique de mes 26 ans, quand quelques mois plus tard je serai Père d’un petit garçon. Thomas m’a accompagné toute cette journée… le cœur lourd de regrets tristes et d’émotions que m’offre la beauté de cette faille gigantesque.

Le sentier Martel 

Une montée jusqu’au refuge de la Maline m’épuise. Je puise dans mes ressources et l’eau me manque. L’étape me semblait courte, mais les reliefs et les difficultés en firent une épreuve.

Le gîte est confortable et d’un bon accueil. Le repas collectif autour de grandes tables est plus que savoureux… et la bière avec...

Un jeune couple réclame mes recommandations pour profiter de mon expérience des sentiers, impressionné par mon projet fou de Diagonale.

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Il s’était gaussé jusque-là de ce qu’il appelait, avec la cruauté de la jeunesse, « une frousse immonde » trouvant drôle, lorsque l’occasion lui était donné, de plaisanter les timorés qui hésitaient le long d’un à-pic, se collaient au rocher, ou bien fermaient les yeux pour ne pas voir le vide.

(Roger Frison-Roche, Premier de cordée)


22km – 7h45

Quel plaisir que d’admirer, au matin, ce Verdon au fond de sa profonde vallée au matin. L’ombre tapisse encore les falaises ce qui rend les verts de ses eaux sombres.

Le Verdon

L’étape suivra le Sentier de Bastidon qui fait suite au sentier de Martel de la veille. Il est plus vertigineux, acrobatique et risqué ; physiquement tout aussi éprouvant et pas fréquenté.

Le sentier Batisdon

Le vent porteur d’orage rend le sentier exposé plus périlleux, surtout lorsqu’il n’est pas plus large que la bordure d’un trottoir au dessus des à pics époustouflants.

Le sentiment d’être perdu au dessus du vide, seul au monde est enivrant. Je ne sais pas pourquoi les vautours tournoient sur les crêtes. La sortie de ce sentier est la bien venue car les muscles me faisaient souffrir et j’avais du mal à maîtriser mon rythme cardiaque… mais quel enchantement !

Un beau carré d’herbe fraîche m’offre une pause attendue.. Mes pensées se rappellent que le temps a passé depuis les jours heureux où j’avais bien du mal à m’imaginer Père de famille, et aujourd’hui j’en connais les petits bonheurs et la lourde peine. Pourtant l’émotion d’avoir traversé ce temps, pour me recouvrer vagabond émerveillé de ces paysages immobiles, me porte fier de ce que je fus et ravi de cette beauté.

Passé la route très pratiquée, la suite du chemin monte à n’en plus finir à découvert sur un vallon de pierres et de touffes de thym ; il pourrait être ennuyeux sans les arômes épicés de la Provence.. Lorsqu’il rejoint la route, ressentant la fatigue des efforts de la veille et ceux éprouvants de cette journée, et craignant fort l’orage de plus en plus certain, je lève le pouce pour les derniers kilomètres. Bonne idée d’ailleurs, car l’orage dégringole avec véhémence peu de temps plus tard. Peu d’attente, un couple de belges de Charleroi me descend à Moustiers Sainte Marie. Nous partageons une bière et j’ai l’invitation de leur rendre visite à mon gré, ou mes Enfants.

Moustiers Sainte Marie 
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Nous entendîmes au loin les grondements du tonnerre…

Les premières grosses gouttes tombèrent, elles frappèrent la poussière de la route en y laissant de petites taches marrons.

(Elena Ferrante, L’amie prodigieuse)


27km600 – 7h30

L’orage qui occupa une grande partie de la nuit sur Moustiers Sainte Marie a rafraîchit l’air.

La montée sur le plateau de Valensole a vite fait de me réchauffer. Très étonné, j’ai le souffle un peu court, mais je me réjouis de sentir mes muscles se dénouer et je découvre un sentier, en ligne droite à perte de vue, qui se plait à être plat entre les champs de lavandes naissantes. Le pluie a cependant détrempé le sol ; une boue rouge colle aux chaussures alourdies.

Champ de lavande 

Ce n’est plus une randonnée, mais une véritable promenade jusqu’à Reiz, ancienne ville romaine dont on essaie de redresser les vestiges, quitte à reconstruire sur une fouille qui peine à rendre quelques pierres alignées.

Reiz et son histoire 

Du village je suis la Colostre, rivière qui se perd dans hautes herbes et les iris jaunes.

La végétation à changé en quelques kilomètres : de pins ou chênes verts qui veillent sur les buis et les genêts ou se contentent de thyms et de cistes, voici des charmes, des aulnes, des vinaigriers et les talus se fleurissent de coquelicots.

Dans ce relief si calme, les maisons isolées se posent un peu au hasard.

Allemagne en Provence 

Un dernier pont et voici le château décrépi de Allemagne en Provence ; sur sa place un concours de boules, où pas une seule femme ne participe est un étonnement…

Je prends gîte chez Nicole et Jean, un ancien cheminot passionné de trains miniatures ; une collection incroyable avec des réseaux de rails et de gares d’un amateur expert.

C’est jour de curiosité de mes compagnons lointains des sentiers ; Marc, qui grelotte à Saint Tropez, capitale du lucre et de la frime, est ravi que les patous ne se soient pas pris pour des loups et Jean-Pierre se tient cloîtré par le froid, l’humidité dans sa Bretagne. L’ouverture de la pêche aux carnassiers sous la pluie ne le tente pas et de plus il se trouve une nouvelle douleur : une torsion artérielle. Je me sens vivant dans mon dénuement et ma promenade quotidienne dans l’inattendu magique.

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Il payait pour son acte mais il ne regrettait rien. Ca, ça les mis en rogne, les scheus, ils l’ont tiré de chez lui, attaché à un poteau et fusillé quand même, avec ses pansements qui volaient sous les balles et l’immense plaie de son corps brûlé !

(Michel Quint, Effroyables jardins)


27km600 – 7h00

Etrange que ce village, Allemagne en Provence, dont le nom ne porte pas rancune de la barbarie nazie, qui vit la funeste Das Reich exécuter ou abattre des civils pour le plaisir, le curé admirable évitant un autre Ouradour sur Glane. La collaboration qui eut pourtant notoirement ses adeptes n’a pas calmé le carnage…

Village sans vie par ailleurs… étrange... Trois quarts de siècle passé est-il toujours dans la sidération?

Je le quitte en surplombant la Colostre sur un chemin plat sous l’abri des chênes. Les violettes sur le talus exposé au Nord jouent à cache-cache tout au long.

Sur mon lent chemin, l'esprit en conflit avec moi-même, surgit un aperçu lointain du barrage du lac d’Esparron...

Barrage du Lac d'Esparron 

... Avant de passer le magnifique pont sur la Colostre

Pont de Saint Martin de Brômes

Une pause café à Saint Martin en Brômes avec sa drôle de tour carré au pied d’une petite église. Les fontaines gazouillent de partout en gerbes de gouttelettes.

Saint Martin de Brômes

Une montée sur la crête d’un plateau rocailleux où je m’égare trop confiant en ces chemins rectilignes ; retour en suivant toujours la Colostre jusqu’à Gréoux les Bains, ville thermale réputée où s’agitent une population triste en cure.

Gréoux les Bains, Chateau des Templiers et Fontaine

La ville est riche de ses curistes qui achètent tout et n’importe quoi de « typiquement provençal » pour tuer l’ennui.

Jean-Paul me rejoint en chemin pour manger et me conduire à Manosque. Il y a des années que nous nous sommes vus. Un garçon aujourd’hui Papa d’une fillette espiègle Solène et d’un garçonnet Lucas. Quel plaisir d’évoquer notre complicité au Laboratoire en amitié presque filiale. Je le connus moins désabusé…

Manosque , Eglise Notre-Dame-de-Romigier et Porte Saunerie

Un apéro-dinatoire joyeux dans sa famille va finir cette journée…

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Tel qui avance d'une marche lente ne fait que des pas sûrs.

(Honoré-Gabriel de Riquetti comte de Mirabeau, Lettre à Mme Richard de Ruffey)


25km600 – 7h15


La recherche d’un bar dans Manosque pour prendre un petit-déjeuner avec Jean-Paul, avant de repartir, n’est pas chose aisée ; la vieille ville a beaucoup de mal à s’éveiller.

Manosque, Eglise Saint Sauveur et Porte Soubeyran 

Sortie par la porte monumentale de Manosque, mon Ami me mène en voiture à l’entrée de mon chemin. Les adieux sont pleins de promesses de nous revoir vite, et des encouragements pour ma Diagonale. Je suis lâché dans la brume dense et glaciale. La visibilité est modeste. Je sais que je monte sans cesse, mais c’est la piste forestière qui me guide. Je suis sur mes gardes, car j’entends ici et là les clochettes des troupeaux et crains la menace d’un patou surgissant de mauvaise humeur. Je finis par sortir du nuage pour me sentir plus assuré.

Deux hameaux restaurés avec soins, dortoirs luxueux de retraités du grand Nord, sont étapes pour reprendre mon souffle et m’abriter du vent froid qui s’échappe de la vallée.

Montjustin 

Après Montjustin, le ciel s’éclaircit pour me laisser voir le fond de la vallée de pâtures verdoyantes et deviner les troupeaux de brebis dont j’entendais les bêlements des agneaux…décidément le jeune mammifère sous toutes ses formes est toujours à geindre.

Vallée du Bois de Madame

Je reprends une piste qui me colle aux chaussures, le sol lourd des pluies de la nuit.

Un petit sentier qui suit un ruisseau encore suintant des pluies, sous les chênes touffus, prend la relève. Les troncs sont couverts de mousses, toutes en dégradés de verts, qui colonisent jusqu’aux moindres brindilles.

Descente sur Vitrolles-en-Luberon qui surgit dans ses prairies et ses vignobles.

Vitrolles-en Luberon

Un gîte d’étape dans un village sans attrait, si ce n’est la curiosité d’un vieil hôtel à l’architecture Art Nouveau. Ce village fut très prisé dans les années 20 ; allez donc savoir pourquoi le snobisme se plaisait en ce lieu à la Belle Epoque ?

Louis, ce « Jumeau » de Saint Cézaire sur Siagne est curieux de ma progression sur ma Diagonale. Il me félicite de ces 330 km de marche depuis Menton. Quelle étonnante rencontre que cet homme croisé par hasard, qui m’assure se réjouir de ma déraison.

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Ne sois pas impatient. Comme l'a dit le chamelier, mange quand c'est l'heure de manger. Et quand c'est l'heure de marcher, marche.

(Paulo Coelho, L'alchimiste)


24km700 – 8h30

A pied d’œuvre pour affronter le Luberon, premier défi du jour, la source sur laquelle je comptais pour remplir mes gourdes est fermée ; je vais quelques maisons esseulées plus loin, franchir une clôture d’un jardin, pour m’approvisionner.

Le GR97 grimpe raide dans une véritable tranchée qui me tient enseveli jusqu’à l’épaule ; le camouflage est parfait avec les genêts et les buis qui la couvrent.

Vitrolles en Luberon et son GR97 

A la première occasion je quitte ce boyau et j’en suis doublement ravi. Je m’abstrais de ce sentiment d’être contraint et j’ai un rendez-vous inattendu avec une jeune biche tout aussi étonnée que moi. Le bref temps de nous observer, quelle fuite élégante en deux bonds légers.

Enfin un plateau de pins et de clairières d’herbes tendres où fait suite une large piste forestière qui sait m’égarer deux ou trois fois avant de gagner la crête, vastes ballons de pierres tranchantes, d’herbes maigrichonnes et de petites jonquilles apeurées. Une fois encore je fuis le GR97, qui s’évertue à monter et descendre en pierriers raides et douloureux pour ma pauvre cheville, pour renouer avec la piste forestière qui le suit en lacets tranquilles qui me laisse le regard libre de m’éblouir des vues incroyables en place de vénérer mes chaussures.

Le Luberon 

Je franchis le Pas de Marseille pour grimper la Mourre Nègre. Secoué par le vent froid, la vue sur les deux versants du Luberon est une vive émotion. Toute la Provence est sous mes yeux, avec Apt dans la vallée du Coulon et Pertuis dans celle de la Durance ; la Sainte Victoire et le Ventoux s’offre en majesté.

L'infini... 

Quel plus beau décor pour savourer mon croûton de pain et ma tomate ?

Descente sur Corbières d'Aigues et four à chaux

Infernal GR97 qui là encore prend le lit d’un torrent à sec pour rejoindre Cabrières d’Aigues, jolie petite cité de troglodytes, ancien refuge de huguenots.

Plus paisible la plaine de vignes et d’oliviers sur lit de coquelicots me mène à Cucuron.

Corbières d'Aigues 

Hélène, franco-anglaise s’est aventurée seule à franchir les crêtes du Luberon en partant de Apt, perdue elle est ravie du gîte d’étape d’un viticulteur bio qui nous abrite de l’orage. Nous partageons quelques idées et un bon vin biodynamique… à l’abri de l’orage anticipé qui ricoche sur les flancs du Luberon.

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Il est un autre fléau pire que les scorpions ou la saucisse locale…

C’est la" maladie du Luberon", l’épuisement mondain larvé ; elle provoque peu à peu autant de compassion que les problèmes de domesticité d’un milliardaire.

(Peter Mayle, Provence toujours)


37km100 – 11h30

Recouvrer le GR97 au sortir de Cucuron n’est pas une mince affaire et Vaugines sur son piton me redessine la route jusqu’à Lourmarin. Un sentier suit le lit d’une rigole asséchée jusqu’au village devenu un décor de cinéma pour touristes fortunés qui s’imaginent en Provence avec ses étals de savons, de nappes, d’épices d’orient… du sur mesure à leur image.

Lourmarin 

Si ce n’était le besoin d’eau, je n’aurais jamais dû redescendre sur ce versant du Luberon défiguré par le tourisme argenté et continuer sur les crêtes. Une potion d’étape désespérante pour un vagabond qui se nourrit d’espace et de nature.

Je fuis vite pour, passé le château Colette envahi de visiteurs, renouer avec le sentier, le temps de contourner la Tête de Maupas pour rejoindre Mérindol dans l’espoir vain de quelques provisions.

Mais une fois encore l’eau se fait rare. J’ai besoin de trois litres car je décide de dormir au refuge de Bastidou du Pradon sur la crête du Luberon dans son dernier tronçon de sa partie Ouest.

Une route mène doucement jusqu’à Font de l’Orme où un arboretum bien documenté est tenu par l’ONF. En chemin je rencontre un vieux couple de Bordeaux que je surprends endormis dans leur voiture... et nous bavardons longuement.

La montée du Fond de L'Orme 

La piste est enfoncée dans une gorge étroite en voûte boisée, puis arrive dans la Vallée de la Galère… sans commentaire.

Le pire suit avec une montée acrobatique, épuisante et hasardeuse… interminable pente de roches fissurées, de pierres acérées, sous des rafales de vent qui m’oblige en quadrupède.

Grimper! 

La vue sur la vallée du Rhône est inouïe ! La récompense d’un forcené…

Vue sur la Vallée du Rhône 

Le refuge du Bastidou du Pradon enfin !

Niché sous de grands pins bienveillants et entouré de hauts buis, ce tout petit cabanon est un palais… poussiéreux.

Le refuge de Batisdou de Pradon

Je m’empresse de chercher du bois pour un bon feu dans la cheminée. Pas si simple de trouver jusqu’à la moindre brindille, c’est que chaque randonneur à le même besoin, la forêt en est propre. Le repas sera de maigres reste faute d’épicerie ouverte à Mérindol et d’avoir fait des emplettes à Lourmarin que j’ai fuit. De quoi ajouter au regret de n’avoir pas suivi la ligne de crête sur le massif du Luberon, d’autant que cette étape est beaucoup trop longue et très physique.

Le confort du refuge 

Marc me dit joliment de suivre les étoiles dans ma tête et dans le ciel, pendant qu’il me cherche sur ses cartes pour m’accompagner, enthousiaste et protecteur.

La nuit est froide, le feu trop modeste pour n’offrir que quelques degrés, mais plus dure fut la planche de ma couche.

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Pourtant que la montagne est belle

Comment peut-on s'imaginer

En voyant un vol d'hirondelles

Que l'automne vient d'arriver?

(Jean Ferrat, La montagne)


15k000 – 4h30

Quel bonheur que d’être seul avec le chant des oiseaux pour savourer le peu d’eau qu’il me reste avec deux vieux croissants rassis de dix jours. La lumière est vive, transparente. Elle affûte les couleurs encore fraîches de la végétation et des roches si intimement mêlées.

Le refuge de Bastidou de Pradon

Si les deux bonnes heures de montées d’hier furent éreintantes, la descente sur Oppède le Vieux me brise les genoux avec son sentier d’éboulis qui m’entraînent en glissades incontrôlées. Seul le doux parfum de thym donne une note de plaisir enivrant.

Château d'Oppède le Vieux 

Le château en ruine d’Oppède apparaît entre les grands pins, juché sur son promontoire, falaise érodée par le vent qui courre de la vallée pour chercher la fraîcheur des cimes. Le vieux village restauré semble tout en carton-pâte pour plaire aux touristes. Le café est ici prohibitif… il faut bien vivre comme le dit avec suffisance le tavernier avide, habitué à plumer ces touristes dont je me demande si leurs lunettes ne font pas que leur cacher le soleil.

Fuir les villages du Luberon devient une constante.... pourtant le site est superbe.

Le versant Nord Ouest du Luberon 

La traversée du Luberon telle que je l’ai dessinée est frustrante, elle est à faire d’Est en Ouest en suivant la ligne de crête avec deux jours de provisions et de l’eau pour profiter pleinement du cadre sauvage et somptueux.

Je n’ai guère d’autre choix, en sortant de Robion, qu’un enchaînement de stop pour Cavaillon, de Cavaillon jusqu’à l’autoroute, delà jusqu’à la zone commerciale et enfin l’enceinte crénelée d’Avignon. Le pouce est la nécessité obligée pour éviter cette portion de la vallée du Rhône surexploitée, industrieuse et surpeuplée. Beaucoup de véhicules, mais paradoxalement à chaque fois peu d’attente entre. Un vieux vagabond inspire-t-il confiance ?

En admirant le Pont d’Avignon je me dis que franchissant le Rhône, j’aurais parcouru 400km ; impressionnant, mais c’est seulement un cinquième de mon projet…

Le Pont d'Avignon 

Quelques pas dans la ville qui me tient sous son charme… les beaux souvenirs m’accompagnent au gré des ruelles. Je dois penser à un approvisionnement plus que nécessaire car j’ai tout épuisé. A l’occasion une brève pluie me donne à déguster une glace à une terrasse… un luxe presque oublié.

Cette ville reste une étape amoureuse, mais elle fut aujourd’hui la fragile étincelle de mes souvenirs… qui espérait scintiller encore dans les eaux rageuses du Rhône. Elle se noya…

Les murailles et le Palais des Papes

Je dors à l’Auberge de Jeunesse sur l’île de Bagatelle ; un peu de lessive, une vraie douche pour renaître en propreté et un bon lit à l’abri.

J’appréhendais le passage par Avignon, mais il fut aisé... et nostalgique.

Quelques heures de bon repos… utiles et bien venues.

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Et ne croyez pas qu'Avignon succombe sous le poids de l'histoire, cette ville est tissée de légendes, chaque jour y ajoute un fil, ici chacun est Pétrarque, chacune est Laure ... Que de couples immortels dans les rues de cette ville de l'amour, de cette ville mystique et galante...

(Elsa Triolet –Laurent Daniel-, Les amants d’Avignon)


29km800 – 10h45

Avignon 

Quelle chance ! Le bus N°16 qui devait me sortir d’Avignon pour rejoindre Rochefort sur Gard ne roule pas la Dimanche… Nous sommes donc Dimanche !

Le hasard du pouce pour sortir de cette ville me mène à Rémoulins. Un homme de 71 ans aussi, habitant la Couvertoirade sur le plateau du Larzac me propose une variante improvisée d’un coup de voiture.

Remoulins

J’enjambe le toujours très imprévisible Gardon pour suivre un sentier qui débouche sur le tablier haut du Pont du Gard.

Le Pont du Gard 

Le Pont du Gard est un monumentale édifice qui fonctionna 500 ans avant d’être entartré par ses eaux calcaires ; son conduit était pourtant à l’origine de 1,20m de diamètre.

Vues du Pont du Gard 

Les touristes sont partout, et le Monde s'est donné rendez-vous ici. Il me faut une bonne heure de marche pour les semer tout à fait. Je suis la crête qui surplombe le Gardon dans un taillis de buis et de chênes verts. Petit à petit le sentier descend jusqu’à sa rive. Je me laisse tenté par un bon bain. Surprise agréable, l’eau est à une température de rêve, mais le courant est rapide et dangereux.

Et toujours la garrigue sous une chaleur de plus en plus insupportable. Je pousse pourtant jusqu’à Collias qui devait être mon terme, mais l’envie de continuer me tient.

Et toujours le garrigue ; une trouée d’arbres calcinés exhale l’odeur de cendres et révèle les plissements de calcaire qui partent en vagues jusqu’à la falaise du Gardon.

L'habitat à Sainte Anastasie et les conforts de vagabond

Le trajet fut long, malgré ma pauvre cheville qui me rappelait parfois sa faiblesse, mais j’avais besoin de m’éloigner de l’agitation croisée en traversant la vallée du Rhône.

Arrêt à Sainte Anastasie pour un bivouac qui se fait à la nuit proche. Et peu à manger.

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La voix du rossignol

Lisse

Ronde, longue

(Tôkô, Haïku)


19km100 – 6h00

La nuit fut très bruyante, un rossignol tint sérénade avec fougue et passion.

Au matin, la brume couvre la campagne qui très vite s’échauffe.

Hélas ma cheville se rappelle en vives douleurs. Elle est bien enflée. Je suis inquiet et je boite. Je me pose au café du village et bavarde avec un paysan sur l’avenir de l’agriculture en France.

Je reprends la route pour éviter les cailloux, le temps pour ma cheville de s’échauffer. Arrêt à Saint Chaptes ; le pain est excellent, la charcuterie tout autant. La gérante du café me dit faire dans trois semaines une randonnée sur la côte Ouest des Etats-Unis. J’ai l’impression d’être chez-moi…

Saint Chaptes 

Je file entre les vignes. La chaleur est infernale et les nuages gonflent au devant de moi.

L’orage est une menace évidente. Une voiture de police municipale, qui emprunte ma route, s’arrête pour me prévenir de l’attente de la grêle et me persuade de gagner au plus vite un village.

A Moussac j’arrive avec les premières grosses gouttes de pluie. Je file à la mairie pour négocier un hébergement. Après un premier « nous sommes désolés », j’obtiens les clés de la Maison des Associations.

Une occasion d’être à l’abri, de faire de la lessive, prendre une bonne douche…

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« Comme vous marchez vite ! J'adore ça : on dirait qu'on va quelque part ! »

(Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée)


5km000 – 3h00

J’ai échappé à l’orage dont les rues gardent le mauvais souvenir en débris de feuilles, graviers et pierres. Les rigoles en bouillonnent encore…

Mais hélas le pire est la terrible douleur de mon entorse qui se réveille. Ma cheville est enflée et je marche péniblement en boitant ferme. Je franchis la passerelle qui enjambe le Gardon boueux en une angoissante lenteur.

Passerelle de Moussac

Me rendre à Vézénobres est un impossible objectif. En trois heures j’e n’ai parcouru que moins de 5 km. Je décide de faire du stop pour rejoindre Anduze où j’ai plus de chance de trouver des soins et un gîte.

Trois voitures plus loin pour 20 km, je découvre un authentique gîte d’étape. Idéal !

Sébastien, un homme avenant m’accueille et me propose une chambre à partager avec un sénégalais, peu causant, qui travaille sur les marchés ; un musulman qui n’en finit pas de se prosterner en gémissant. Son téléphone sonne comme un forcené pour l’appeler à la prière, même dans la nuit…

Anduze, sa Tour de l'Horloge,  le Gardon  et le Temple

Je me repose à une terrasse avec un gros sac de glaçons pour calmer la douleur et résorber l’œdème. Le repos est mon seul espoir pour continuer ma Diagonale.

Le moral est bas.

Nulle envie d’abandonner.

Et les orages continuent…

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Je me promenais dans le bois de bambous. C’était tellement tranquille. Je m’asseyais toujours sur la même pierre. Le vent soufflait doucement. J’entendais que le bruit des feuilles.

(Aki Shimazaki, Tsubaki)


Repos

Anduze, la Porte des Cévennes ou aussi la Genève des Cévennes pour son adhésion dès le début de la Réforme, fut le berceau de la sériciculture.

Fontaine Pagode

Objectif la pharmacie pour un onguent efficace. Ma cheville, moins douloureuse, a légèrement désenflé.

La marche est plus fluide…

Repos, repos, repos !!!

Une terrasse familière avec une poche de glaçons sur le pied pour suivre l’animation de cette petite cité en dégustant un café et cajolant l’espoir d’une récupération.

Je réponds malgré tout, pour garder la moral, à la tentation d’un petit voyage dans le temps avec le train des Cévennes qui fait son va et vient entre Anduze et Saint Jean du Gard, avec un arrêt à la Bambouseraie. Le confort rudimentaire des sièges en lattes de bois vernissés et l'odeur jamais oubliée de la suie chargée de scories qui s’invite dans les wagons ont toujours le charme des voyages de ma toute jeune enfance, pour qui voyager était toujours une étourdissante aventure, comme celle de mes livres qui me faisaient rêver.

Petit train des Cévennes 

Les 800 m de tunnel sont étonnants. Les boggies cognent, les wagons grincent aux coups de sifflets perçants de la locomotive.

Un pont métallique passe le Gardon qui file doux entres ses rochers.

Je poursuis ma cure de repos en flânant à petits pas comptés et fréquente assidûment les bancs des allées « zen » de la sereine bambouseraie. Que de subtiles fragrances, de tendres bavardages d’oiseaux en ces lieux de méditation en suivant les ruisseaux mélodieux qui joignent les plans d’eau où carpes ventrues placides et poissons rouges dissipés vous regardent en muettes demandes. L’Asie m’accompagne en jolie fleur au doux parfum qui m’enivre de douces émotions.

La Bambouseraie 

Rencontre improbable avec Brigitte qui vécu à Egreville, village de mon Cher Papa, si souvent dans mes pensées quand le parcours se fait difficile… et les souvenirs de mon enfance reviennent en jets de vapeur de la locomotive.

Le Temple protestant est, comme tous les lieux de cultes, fermé, mais à côté de la Halle, la Fontaine pagode brille de ses tuiles multicolores vernies ; bien difficile d’en faire une photo, tant les touristes vibrionnent autour autant que les guêpes qui font leur marché sous la halle à deux pas.

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« Je serai le maître du monde, hurla le petit homme, en tapant du pied, je serai le maître du monde, je serai… » Maître du monde mon cul ! explosa enfin l’écho, complètement hors de lui. Ce fut ainsi que l’écho leva l’étendard de la révolte.

(Romain Gary, L’éducation européenne)


21km700 – 9h15

Je décide de raccourcir l’étape de montagne de quelques petits kilomètres en me rapprochant de Lasalle en stop, et par m’éviter de suivre la route passante le long dur Gardon.

J’avance avec grande prudence, centré sur les efforts de ma cheville. La montée tranquille sur une petite route que les feuilles roussies et l’herbe exubérante repoussent en un sillon de goudron.

Une odeur acre de genêts annonce les landes des crêtes.

Le sentier se fait étroit entre les ajoncs crochus et les fouets des genêts, et plus rugueux ; les pierres de granit ruissellent de partout. Il m’est plus difficile de trouver mes appuis pour assurer mes pas. Mais je suis ravi de reprendre une marche efficace. Le moral change de couleur.

Les Cévennes

Surprise de la rencontre avec Jérémie, un charmant anglais qui vit dans sa maison perchée avec les Alpes, le Ventoux et la plaine de Nîmes comme horizon une vue qui réjouit les oiseaux qui enchantent les vieux châtaigniers hirsutes. Quelques pas plus loin je croise un très jeune couple adossé à rocher tapissé de lichens mort dorés. Elle lit et lui tente une aquarelle du paysage immense. Une rare jeunesse qui préfère la beauté sauvage des Cévennes aux charters exotiques.

Les Ajoncs et la Maison de Jérémie 

Partout l’Histoire d’une autre jeunesse illustre ces lieux de son héroïsme face à la barbarie nazie. Des stèles nombreuses témoignent des combats et des lâches massacres de cette jeunesse qui s’est battue pour nos libertés. Mon émotion est souvent troublante à leurs mémoires.

La montée du col d’Asclié devient un enfer de rocailles cachées sous des genêts qui coiffe le sentier dont je ne sois pas certain qu’il existe.

J’ai le sentiment de voler, ivre d’espace.

La descente est pire encore, avec la crainte d’une faiblesse de ma cheville. Mais que le paysage est magnifique.

Pont moutonnier et son berger 

Passé un pont moutonnier, la piste de transhumance, la piste que je suis depuis des heures avec peine me laisse pour que je retrouve le Mas Corbières, ancien hameau sorti de ses ruines par des amoureux des Cévennes qui en ont fait un gîte d’étape bien venu.

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Le marcheur est, selon la formule de Victor Hugo, un géant nain. Il se sent au comble de l'humanité et au faîte de sa puissance.

(Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi)


32km100 – 9h30

Un jour idéal pour affronter et découvrir le Mont Aigoual ; mais l’itinéraire se promet une épreuve d’endurance.

Restanques 

Je commence par une descente tranquille sur la route de Notre Dame de la Rouvière. Un rien de stop pour m’éviter la route dangereuse qui longe l’Hérault jusqu’à Valleraugue, début du mythique chemin des 4 000 marches qui commence au pied du temple.

Valleraugue, départ des 4000 marches 

Rien de me semble difficile la première heure sur ces restanques en friches. J’ai été bien plus éprouvé sur les chemins muletiers des Alpes les premiers jours… effets d’une condition physique rodée. De là suit un sentier sous des châtaigniers qui poussent en grand désordre, et ici ou là des énormes souches éventrées calcinées.

Magnifiques agencements de rejets de châtaigniers poussés en couronne, successeurs de leur gigantesque ancêtre dont le tronc laisse un cratère pouvant atteindre 3 m de diamètre. Sur ce versant, les ruisseaux semblent surgir de partout.

Montée du Mont Aigoual 

Sorti de ce couvert apparaît un décor irréel de rochers acérés sortis du ventre de la terre ; obstacles pour grimpeur. Le sac à dos se fait encombrant. Il faut parfois le passer, le tirer ou le monter seul, faute de place pour deux. Le sentier semble porté sur la crête de la vague des prairies en abîmes sans fond qui montent des vallées verdoyantes. Les violettes frissonnantes sont les gouttelettes éblouissantes de ces ondes géologiques.

Le sentier de l’ascension de l'Aigoual 

Le gué d’un ruisseau vif marque le changement de décor. La marche sera moins périlleuse, mais la pente devient plus accentuée. Un sillon d’épines de pins monte en lacets sans fin qui me retient le souffle et les nuages m’enveloppent dans une humide fraîcheur. La visibilité se fait avare…

Décor féerique de l'Aigoual 

Les deux derniers kilomètres sont interminables, sans horizon, dans une forêt de troncs qui portent une gigantesque toile vaporeuse.

Ce jour de mon anniversaire sera inoubliable… et épuisant.

Je ne saurai rien du Mont Aigoual emmitouflé dans sa brume glaciale.

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Encore un Printemps, - encore un rayon du soleil de Mai au front du jeune poète, parmi le monde, au front du vieux chêne, parmi les bois !

(Louis Bertrand, Gaspard de la nuit)


21km000 – 7h15

Une fois encore je modifie mon itinéraire car la neige est attendue. J’abandonne l’idée de suivre les crêtes jusqu’à Lanuéjoles. Le refuge est en alerte et annule ses hébergements.

Il faut redescendre sans tarder. La vallée est sous le couvert des nuages qui se chargent en noirceur. La descente heureusement moins douloureuse car les cailloux se font moins présent et le sentier se promène sous une végétation radicalement différente, passant hier sur le versant Sud et aujourd’hui celui de Nord.

Les hêtres aux troncs effilés ont remplacé les châtaigniers noueux.

Cette belle forêt paisible nappée dans ses limbes me plonge dans une féerie qui repose l’âme.

Le chant des oiseaux annonce un peu de lumière et subitement les ruisseaux réapparaissent entre les jeunes fougères qui se déploient. Meyrueis sera étape. Un village sur les rives de la Jonte qu’enjambe une ribambelle de ponts et de passerelles.

Meyrueis sur la Jonte

Je suis ravi d’être au chaud et d’avoir un toit sur la tête. Dans le village, tous sont déjà inquiets de l’alerte de neige ; les arbres fruitiers et les jardins offriront de maigres récoltes à venir

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Dõ i lă chiẽn trặn, nẽu buõn lă thua

« La vie est un combat où la tristesse entraîne la défaite. »

(Kim Thuy, Ru)


20km400 – 5h30

La neige tant crainte est là au matin. Elle couvre dans un lourd silence les toits aux cheminées fumantes et les âmes engourdis.

La température a chuté bien en deçà de ce que j’avais prévu. Je suis sous-équipé ; j’enfile la totalité de ma modeste garde-robe… et me voici parti.

La neige au rendez-vous

Prudent, je délaisse les sentiers du GR6 sur la crête de la falaise de la rive droite de la Jonte qui sont sous la neige, pour suivre la Jonte sur la route bien peu fréquentée sous les bourrasques de neige.

Le décor est fabuleux et le calme surprenant ; nul oiseau pour m’accompagner, même la rivière est silencieuse dans son lit calé au fond de sa vallée, enfermée entre ses falaises de calcaire d’ocres et de cendres.

Le froid qui remonte la rivière, malgré mon rythme de marche, est saisissant. Il m’engourdit les doigts et je cherche les rares abris pour tenter de me réchauffer et boire. Les asphodèles sont étonnés de ces paillettes de retouches blanches sur leurs toupets de pétales. Elles semblent naître de la neige ; je n’en ai jamais tant vu.

Mariage du Printemps et de l'Hiver

Progressivement en descendant, la pluie glaciale remplace les flocons… le froid est pire encore… Dans ces instants qui me voient grelottant, frappé par la pluie qui me fait face en rafales, je pense à mon Cher Père qui dût survivre des mois durant en camp de concentration, avec la faim au ventre, sous les coups et la menace de mourir au gré de la folie meurtrière d'un allemand ordinaire, fier de son uniforme d'aryen sanguinaire. Je recouvre un peu de volonté ; je me réchauffe du plaisir d'être libre, dans la seul folie d'être dans l'inconfort d'un vagabond.

Les découpes de ces falaises sont remarquables. J’admire le patient travail de nos ancêtres qui avaient su domestiquer cette terre sauvage et peu accessible. Mais que restera-t-il de ces lieux sortis du travail patient et rude, quand le libéralisme ruine le monde et asservi les hommes pour enrichir toujours plus les fous spéculateurs. Les terres souffrent. En vingt ans, un siècle d’efforts ont détruit le travail. Les terres cultivées se font friches, les écoles ferment, les commerces ne sont plus, les routes se craquellent, les rails rouillent… qui peut croire que les chinois nourriront nos campagnes et nos villes insalubres.


Les falaises de la Vallée de la Jonte 

A la Maison des Vautours, j’ai beau scruté le ciel, nul vol. ils sont sûrement restés au chaud. Là, un couple de marcheurs aussi fou que moi, égarés, m’offre un divin verre de rhum.

Je fais étape à Peyreleau, au gîte l’ « Evasion » ; une aubaine. Je partage mon repas avec Nicole et Roger, un couple canadien de Montréal. La conversation est de tous les sujets d’ici et de là-bas.

Arrivée à Peyreleau Rozier 

Ma cheville que j’ai forcée m’inquiète…

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Si je pouvais faire dix pas sur la gauche, là sous le hangar, je serais à l’abri ; je me contenterais bien d’un sac pour me couvrir les épaules, ou même de l’espoir d’un feu où me sécher : ou à la rigueur d’un bout de chiffon sec à glisser entre mon dos et ma chemise. J’y pense entre deux coups de pelle, et je me persuade qu’un morceau de tissu sec serait vraiment un pur bonheur.

(Primo Levi, Si c’est un homme)


22km000 – 6h15

J’ose à peine quitter le gîte, bien au chaud, pour me lancer sur la route des crêtes sous la pluie fine plus froide que jamais.

Je suis craintif, ma cheville est douloureuse et je me sens épuisé de devoir lutter contre le froid qui s’oppose à ma marche en boitant. Les quelques arrêts rêvés sont impossibles ; le Lundi nul commerce, et les habitants ont disparu.

L’étape me parait interminable.

Le moral est bas et j’ai mal partout.

Le Tarn 

Je tente sans réussite un peu de stop sur la route qui borde le Tarn que j’ai franchi à cet effet. Il passe si peu de voiture, et mon aspect dégoulinant ne me rend pas secourable. Je préfère vite reprendre ma marche. Même sommairement abrité, le vent glacial me perce.

Millau est au bout du monde, et ma cheville est en bois.

Dans ces instants difficiles, une fois encore, mes pensées vont vers mon Papa, qui survécu à la déportation. Je ne suis menacé par personne et porte bien plus qu’une hideuse couverture mitée ; le paysage se fait réconfortant, recouvre lentement sa magie

Vieille ville de Millau 

Une heure entière à me réchauffer dans le premier bar glauque de l’entrée de la ville ; et pourtant j’ai du mal à le quitter. Je finis mon dernier kilomètre pour m’offrir une soupe bien chaude, un Phở savoureux dans un petit restaurant asiatique au cœur de la vieille ville de Millau qui a beaucoup de charme

Millau, Vieux Pont et Beffroi

Je gîte, chez Thierry qui a la délicate attention de rallumer son poêle à bois… chaleur divine.

Que vais-je faire les jours prochains ? Me reposer encore, abandonner ou repartir ; mon esprit s’embrouille.

Soirée au coin du feu à évoquer le Larzac, son histoire révoltée en dégustant un Faugères.

Douche et lessive suivies d’un sommeil réparateur sous une couette, m’aideront à voir que sera demain.

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Quand nous verrons plus clair, nous chercherons une maison, la première venue à la lisière du bois ; mais à présent nous ne pouvons sortir d’ici ; il y a là un fossé, un étang, je ne sais quoi devant nous ; et derrière, je ne saurais pas non plus dire ce qu’il y a, car je ne comprends plus par quel côté nous sommes arrivés.

(Georges Sand, La Mare au Diable)


19km200 – 6h15

A Millau, je fais l’achat d’une doudoune sans manche très laide pour ne plus trop souffrir du froid et d’une chevillère pour consolider ma cheville. C’est que ni le froid de ce temps détestable, ni la fragilité de mon articulation ne viennent à bout de ma détermination à réussir ma Diagonale. Je me suis préparé à des difficultés sur mon trajet, même si la dose est plus forte qu’envisagé.

Viaduc de Millau 

Un peu de stop pour sortir de Millau. Une dame tient à me monter jusqu’à Saint Beauzely pour prendre un café chez elle. Très amusante et devant s’ennuyer dans son village, elle me plaint de vouloir marcher vers le plateau Bouloc à la triste réputation de ses brouillards.

Déjà franchi la porte de Millau le brouillard s’annonce en gommant les cimes. J’ai le piquant sentiment du retour de l’hiver en suivant la pente du plateau de Lévézou.

Je rejoins le nuage qui estompe la vallée, le toits hauts des châteaux, mais effectivement le pire est à Bouloc, jusqu’à me demander si j’ai des chaussures aux pieds tant le brouillard est dense.

Certes il est guère prudent de suivre une route dans un tel brouillard, mais encore plus garanti de me perdre dans les forêts. La visibilité réduite à rien, il m’est impossible de repérer les balises et les traces des sentiers ; je préfère être en écoute des véhicules qui pourraient ne pas me voir. Je n’ai qu’à suivre la bordure goudronnée de la route. Le silence est si dense que les quelques rares moteurs percent malgré tout le brouillard.

La marche dans ce coton est froide, triste et monotone. Vraiment rien à voir, la solitude est pesante. Mes seules rencontres sont de gros escargots qui tâtonnent eux aussi sur le macadam.

Je ne verrai rien du Lac de Pradeloup, dont j’attendais la découverte si vantée.

Salle-Curan sera une étape dans le monde de l’invisible du givre…

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Le temps était bas. Depuis trois jours, c'était comme ça, un espace sans lumière, lourd d'un silence qui rendait insupportable la présence des hommes. J'étais fatiguée. Incapable de marcher davantage. De davantage supporter la lande.

(Claudie Gallay, Les déferlantes)


24km700 – 9h15

Le brouillard n’a pas bougé de place et l’humidité du matin est glaciale.

Quatre épaisseurs de vêtements et le poncho ont grand mal à me tenir au chaud. La journée débute comme celle d’hier mais en pire.

Le sentier qui me montait toute la journée d’hier, me redescend aujourd’hui. Il y a tant d’eau qu’il est un ruisseau qui suit le Viaur qui déborde ici ou là sur le chemin ; le sentier le rejoignant en petites rigoles selon son humeur.

Les passages à gué sont souvent à chercher, et parfois acrobatiques et glissants ; des ponts de fortunes enjambent ces ruisseaux qui traversent le sentier en bouillonnant.

Les branches des arbustes sont si lourdes d’eau qu’il me faut me baisser sans pour autant éviter de les essorer à mes dépens au passage. Mes chaussures se mouillent et moi avec.

Le sentier ruisseau 

La vallée du Viaur est sauvageonne au possible, avec des mousses qui gonflent les troncs des arbres feuillus de verts qui étincellent. Les pierres semblent flotter sur des édredons de feuilles mortes pourrissantes, poussées par des rigoles qui surgissent de partout.

C’est la grande et merveilleuse solitude, dans un lieu sublime par les pires conditions de temps. Je ne donnerai pas ma place pour un empire… je suis devenu eau comme ces gouttes qui bondissent de feuilles en feuilles.

Eglise Donjon d'Inières

Le gîte d’étape de Inières est fermé ; mon information de son existence datait. Pour mon bonheur la Maire de ce village, compréhensive, surprise… et ravie de trouver à sa porte un petit vieux dégoulinant m’ouvre la petite salle communale qu’elle chauffe pour la nuit.

Je vais sécher !

Depuis tous ces jours qui se déchaînent en mauvaise volonté, je croise des femmes et des hommes qui m’accueillent pour être à l’abri et nourri.

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Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi!

(Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince)


17km800 – 6h15

J’opte pour une courte étape pour ménager ma cheville et chemin faisant j’en mesure la difficulté malgré tout. Les sentiers ne se contentent pas d’être gorgés d’eau, ils sont aussi ruisseaux ou mares avec des hautes herbes trempées qui ploient pour fermer la voie au pauvre marcheur qui se réjouissait tant d’être sec au matin…

Inières, Clocher à peigne 

La marche est lente et titubante pour éviter les fondrières imbibées.

Le soleil refait enfin son apparition : je lève vite quelques épaisseurs qui vont sécher sur mon sac à dos en pavillons bariolés. Je vais sécher avec eux en marchant, ravi de renouer avec le bleu, même par morceaux.

Le village d’Inières sera un beau souvenir de l’hospitalité de la campagne française, mais comme de plus en plus de communes sans commerce ; ma déception ne sera pas épongée quand Sainte Radegonde, qu’il faut conquérir par une route pentue qui fâche ma cheville, m’offre le même désespoir… Rien à manger !

Sainte Radegonde 

Pour enfin trouver pain et fruits, j’attends d’arriver à Le Monastère, cité dortoir en expansion de Rodez ; un pont vieux enjambe l’Aveyron noir des terres inondées qui ruissellent ; seul vestige conservé dans cette cité de béton cubique.

Pont vieux de Le Monastère

Rodez sera ville étape. Les routes se chargent de voitures qui me donnent le tournis et puis j’ai besoin de remiser les efforts.

La ville aux maisons austères de pierres rose et ocres semble sortir tout juste de l’Hiver ; un gros bourg perché qui dégouline de sa cathédrale jusque dans ses vallées… l’ennui doit être un triste compagnon.

Rodez

Je rencontre un pèlerin du Chemin de Compostelle, enfin de Conques à Figeac, mais surtout supporter de L’Olympique de Marseille, ville qui se résume en une équipe de foot… navrant ! Il est tellement plus difficile d’échanger en ville qu’en campagne, que cet homme curieux de mon sort est attendrissant. La sédentarité est souvent honteuse…

Vieille ville  
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Loin des routes, il existait une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée par l'aménagement qui est la pollution du mystère. Une campagne du silence, du sorbier et de la chouette effraie.

(Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs)


17km800 – 6h15

Un bus pour sortir de Rodez… sans regret.

Rodez : Cathédrale et Hôtel Molinier,

Départ de Ampiac, que je n’ai pas réussi à rejoindre hier pour ménager ma cheville, petit bourg au bord de l’Aveyron silencieuse dans cette belle vallée que je ne voudrais jamais voir finir.

Ici, les habitants, rares il est vrai, aiment beaucoup le beurre avec touts ces vaches... et ces boutons d’or, mais il savent sûr dessiner un mouton ; ils sont quelques uns dans leurs petits enclos à mâchonner une verdure abondante.

Là vit et travaille une paysannerie d’un âge que je n’imaginais plus. La boue que fertilisent les sanies en rigoles irisées, les rebuts de machines agricoles qui marquent le temps rouillé et les habitants en tenues rapiécées font taches sombres sur ce décor en verts éclatants.

Le vagabond citadin comme moi doivent être une curiosité pour eux qu’ils m’offrent de leur temps, qui n’a pas la même unité, pour bavarder. Seraient-ils les derniers philosophes qui se rient des marchands stupides qui gouvernent le monde ?

Un temps immobile...

Là, à la lisière d’une forêt qui m’ouvre sa frondaison accueillante, une douleur violente broie ma cheville. Je suis paralysé. Lorsque je tente de reprendre ma marche, je suis désespéré. La nuit va me cueillir sur ce coteau tant mon déplacement est laborieux de souffrance.

Je pose mon sac, me colle le dos au talus et fait l’inventaire de la situation.

D’abord, lever ma chaussure pour faire un diagnostique visuel, ramasser une motte de terre fraîche pour en faire un emplâtre, prendre antalgique et anti-inflammatoire, me reposer…

Je sors mon couteau pour trancher un pain rassis et une tomate ; manger me distrait du mal et apaise mon questionnement. L’immobilité dans une campagne de grande beauté sereine me tient deux heures durant… j’en perds conscience en un bon sommeil.

Je chausse et reprends le sentier. Mon déplacement est plus craintif que douloureux, j’en suis ragaillardi.

Heureusement, le sentier me ramène vite sur une petite route qui bien que montant allégrement m’évite un relief chaotique. Huit kilomètres pénible de Valez jusqu’à Belcastel, mais j’y arrive...

Etonnant bourg que Belcastel, une ruine que l’architecte Fernand Pouillon relève de ses effondrements par passion. C’est aujourd’hui un château fort tout neuf surplombe un village de cartes postales ; une résurrection médiévale aux temps modernes.

Joli mais trop apprêté…

Une nuit de bivouac au bord de l’Aveyron pas très chaude, mais le glissement de l’eau me berce.

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Quand on voit les choses en courant elles se ressemblent beaucoup.

La vraie richesse des spectacles est dans les détails. Voir, c’est parcourir les détails, s’arrêter un peu à chacun, et, de nouveau saisir l’ensemble d’un coup d’œil.

(Alain, Propos sur le bonheur)


22km200 – 8h15

La brume peine à se retirer du décor, le château a disparu, mais le flou donne au village un aspect de douceur et presque son authenticité d’antan.

Je renonce à faire sécher ma tente de peur de ne jamais partir, et ma cheville se tient silencieuse, alors j’ai hâte de connaître son désir. Un café et un croissant à une auberge derrière le pont de galets ronds que j’observe avec minutie pour poser mes chaussures avec application pour sauter la rivière. Le temps d’éclaircir le ciel...

Pont de Belcastel 

Une longue, très longue étape a suivre l’Aveyron.

L’humidité s’accroche partout dans cette verdure en dégradés pastels tendres.

Je boite tant, que je crains l’abandon, mais je dure ; puis progressivement les pas s’assurent en marche contenue. Je suis si concentré sur les aspérités perfides du chemin, que j’en perds le regard sur ce qui fait le voyage.

Je m’arrête à La Cayla au bord d’un vieux pont en arcade massive, le passage de l'antique voie romaine pour le transport du minerai extrait des mines de la région de La Bastide l'Evêque, que garde une tour menaçante.

Je suis si las que j’ai peine à me réjouir du cadre... pourtant tous ces myosotis donnent une touche impressionniste étonnante.

 Le Cayla

Louis est une fois encore curieux de mon trajet ; je lui tais un peu de ma difficulté, déjà que ses amis me trouvent fou, il finirait par les croire

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Il vaut mieux suivre le bon chemin en boitant que le mauvais d’un pas ferme.

(Augustin d’Hippone, Les confessions)


24km – 9h15

Je n’ai pas eu très chaud la nuit, mais au matin ma cheville est plus aimable, assez pour enchanter mon moral réchauffé par un beau soleil.

Le début du sentier qui se tient auprès de l’Aveyron est doux… et parfois ruisseau. Je marche plutôt lentement, mais je renoue avec le plaisir des émotions heureuses que me procurent la végétations insolentes de vitalité.

Quelques moments de rêveries reviennent, et mes pensées cessent d’être hypnotisées par mes chaussures, pour recouvrer la liberté de vagabonder au rythme des sollicitations de la campagne.

Cependant le temps est incertain, mais il aura la complaisance de rester courtois.

La fin de l’étape pour rejoindre Villefranche de Rouergue suit une petite route, jusqu’à comme toutes les approches détestables des villes je butte sur les hideuses zones de commerces. J’aurais dû faire du stop sur la route des Gorges de l’Aveyron, en place de grimper jusqu’à Les Cabanelles, en plus au risque de fâcher ma cheville.

Place de Villefranche de Rouergue 

La ville est surprenante. Les quelques habitants de Rodez avec qui j’avais échangé, me l’avaient dénigré ; c’est tout l’inverse qui se révèle à moi. C’est Rodez l’austère qui est prétentieuse et Villefranche de Rouergue qui est un petit bijou ; avec une jeunesse remuante, loin de la bourgeoisie étriquée de la veille.

Un vieux cœur authentique de ruelles étroites au cordeau, une place carrée cernée de bâtisses disparates. La Cathédrale dont le porche rapporté mange un morceau de cette place est élégante.

Depuis les jardins j’admire la belle perspective de la Chapelle des Pénitents Noirs.

Chapelle des Pénitents noirs 

Une nuit à l’hôtel, materné par la propriétaire est un confort bien mérité.

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Un avion passe au loin. En contemplant son sillage blanc, je me pose la même question que lors du dernier anniversaire de Mitsuba : « Quel temps faisait-il le jour où ma Fille est née ? » Mais toujours en vain.

(Aki Shimazaki, Tsukushi)


28km900 – 10h15

Je fais quelques pas au cœur de la Ville vieille pour des emplettes au petit marché, pour le plaisir des yeux aussi...

Villefranche de Rouergue 

La sortie de Villefranche de Rouergue ne déroge pas à l’ennui des zones d’activités, et mon crochet pour visiter l’Abbaye de Loc Dieu est inutile. C’est une demeure prétentieuse du XIXème siècle, qui affiche la richesse sans goût, plantée dans un grand parc sans âme.

Abbaye de Loc Dieu

La même déception m’attend à l’ancien Prieuré de Laramière... tout est fermé. Les propriétaires ne reçoivent que sur rendez-vous ; à vrai dire seule la chapelle a quelque attrait.

Prieuré de Laramière 

Je profite d’un banc de pierre, sous l’ombre d’un tilleul pour savoure une tomate, un morceau de fromage et une tranche de bon pain frais.

Le chemin n’a guère d’intérêt ; beaucoup de route sillonnant des plaines vallonnées de céréales.

Seules notes agréables, les champs blancs de marguerites ou de trèfles en bulles parme ; je revois, le cœur submergé d’émotion, ma Fille cueillir des attendrissants bouquets brouillons de petites fleurs pour sa Maman. Comme je me sens fier de la nostalgie de ces souvenirs.

C'est incroyable! ma cheville ne me dit plus rien de douloureux, comme si mon entorse n’avait jamais existé

Le soleil m’accompagne longuement, mais de gros nuages sont menaçants sur l’horizon que je rejoins tranquillement. Je ne cesse de scruter le ciel pour assurer d’une averse qui s’annonce inévitable… mais où et quand ?

Pas désagréable d’avoir le nez en l’air

Finalement, l’agrément d’un orage de grêle me tient deux bonnes heures sous le maigre porche d’une ruine… mais je l’ai bien anticipé et suis au sec.

Le repas est frugal ; pas un seul commerce d’ouvert à Beauregard… il faudra attendre le lendemain.

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Je réponds ordinairement à ceux qui me demande raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche.

(Montaigne, Essais, L’homme)


21km300 – 5h45

Un thé chaud et faire sécher le bivouac avant d’entamer le Chemin de Compostelle que je rejoins, un peu comme une relecture de mes souvenirs.

Tout de suite je me retrouve beaucoup moins seul à marcher à travers bois et champs. Je n’avais pas la mémoire d’une telle agitation et fréquentation. La réputation du Chemin de Compostelle aurait-elle encore enflée ? Sûrement la saison et aussi l’effet conjugué des trois variantes du GR65 qui sillonnent les Causses.

Varaire, sa halle et son lavoir papillon 

Je fais des provisions à Varaire, petit bourg animé qui garde précieusement un remarquable lavoir papillon.

Les sous bois sont plaisants et les sentiers faciles entre de belles rangées de pierres sèches en murets moussus. Un chevreuil s’affole à mon passage ; j’admire la grâce de sa fuite en sauts aériens.

Mais le plus étrange de ce jour, après quelques heures de marche heureuse, est que j’ai la subite conscience de la disparition de cette entorse qui me démoralisait tant la douleur était une gène, jusqu’à imaginer abandonner. Un mois de marche aurait-il eu raison de ce tourment ?

Le jour est si doux que j’enjambe un muret pour une sieste sur l’ombre oscillante d’un érable.

Sentiers des Causses 

Je rends visite à mes hôtes de Poudally qui nous avaient hébergés mon Ami Yvon et moi dégoulinant de nos journées de marche sous une pluie ininterrompue ; l’écurie des ânes est toujours « la cabine téléphonique » du gîte d’étape.

Je quitte les marques de Compostelle pour me libérer du confort rassurant des balises ; le plaisir d’être libre de choix est plus exaltant ; le prix de la solitude est récompense pour l’esprit qui chemine en terre inconnue.

Passé Lalbenque, village en léthargie fériée, je pose ma toile dans une clairière qui surplombe une petite vallée ; le coucher de soleil fera une belle clôture de cette journée.

Paysages des Causses
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« Prends la plupart des gens, ils sont fous de voitures. Ils prennent bien soin à ne pas leur faire la moindre égratignure, et ils sont toujours en train de te parler du nombre de kilomètres au litre, et en achetant une nouvelle marque de voiture, ils se mettent déjà à pensent à l’échanger contre une encore plus nouvelle.(Jerome David Salinger, L’attrape-coeur)


16km400 – 4h45

Le mauvais choix de mon bivouac s’est fait sentir toute la nuit. Le terrain de cailloux sournois se rappela souvent et sa légère pente me fit sans cesses glisser au fond de la tente trempée par l’humidité du sol qui récite son chapelet de jours de pluie.

Heureusement la maigre nuit se dissipe sur le sentier du matin, en douceur sous un soleil de plus en plus vif ; la rosée et les grands chênes sont des instants de fraîcheur savourés.

Descente sur Cahors 

La fin du parcours de cette courte étape jusqu’à Cahors se croise encore avec le Chemin de Compostelle ; à croire que le pèlerin doit souffrir, tant les pierres sont anguleuses et les pentes brutales. Les Causses découvertes donnent au soleil le loisir de me cuire.

Je renoue avec la descente effroyable sur Cahors qui s’anime doucement le long du Lot aux reflets verdoyants.

Je passe l’Octroi ; toujours l'accueil souriant des bénévoles du Chemin, avec café et friandises.

Je bute d’abord sur la dure réalité des flots de voitures ; les chants champêtres font brusquement place aux bruits des échappements fracassants, des vrombissements impatients, mais l’émotion de mon retour en cette belle ville estompe ces désordres.

Gambetta et Cathédrale Saint Etienne 

Cette ville me conte les tendres émois qui parlent de jolie femme amoureuse ; plus que toute récompense après ces 870km de marche sur ma Diagonale, j’entends les mots doux d’un cœur battant.

Je flâne entre les belles maisons médiévales aux briques rouges, retrouve avec émoi le Jardin des Cordeliers, pousse la porte de la cathédrale Saint Etienne et retrouve immanquablement les pèlerins reconnaissables entre tous avec leurs gros sacs à dos, leurs coquilles qui ballottent avec ostentation au bout de leurs ficelles, talismans pour s’affirmer et se reconnaître.

Une petite main vient se blottir dans la mienne pour faire revivre l’émotion de la tendresse en cette ville lovée dans le méandre du Lot.

Maisons médiévales de Cahors

La statue de Gambetta, un grand moment de la Troisième République, qui montre le tribun, devant les allées Fénelon, appuyé sur un canon, bras tendu, en pleine déclamation patriotique, veille sur la ville dont il est natif.

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Il y a des jours comme ça des jours où ce n’est pas seulement le présent qui semble se consumer, mais une période beaucoup plus vaste, un important morceau d’imaginaire et de promesses, comme si ce jour particulier était à la tête d’une armée de jours pareils et d’évènements radieux…

(Eric Reinhart, L’amour et les forêts)


22km100 – 6h15

Le gîte d’étape, qui nous accueillit mon Ami Yvon et moi, est toujours le même ; l’hospitalier reste aussi attentif à ses pèlerins, et la soupe est bonne. Je ne sais quelle télépathie pousse Yvon, muet depuis des semaines à me rappeler nos étapes depuis le gîte du Gua à Figeac jusqu’à Cahors.

Cahors et son Pont Valentré

Départ en franchissant le Pont Louis-Philippe pour saluer les bénévoles de l’Octroi et profiter de leur café. Je longe le Lot qui frissonne sous les feuilles des grands arbres qui trempent avec nonchalance leurs branches.

Le Pont Valentré

Je quitte le Chemin de Compostelle à la sortie du fier Pont de Valentré qui se souvient de promenades amoureuses. Les pèlerins tous comme moi, frais reposés jettent un dernier regard sur cet édifice élégant en reflet dans les eaux du Lot et grimpent avec ardeur. Mon sentier, lui suit cette belle et large rivière qui s’abrite sous les hauts platanes et peupliers, puis monte sur sa rive gauche.

Je marche toujours sous le charme de mes souvenirs qui frappent à ma fenêtre des jours heureux.

Du haut de son vallon, j’admire les alignements des vignobles des Cahors qui feront mes régals à venir encore.

Je prends une descente bien inutile sur Douelle, juste pour le pont suspendu si étroit que les bus l’empruntent au pas.

L’arrivée sur Luzech est décevante. Le village, hormis sa Tour Carré qui regarde inlassablement son reflet dans las eaux du Lot, est comme éteint. Il semble que seuls les enfants des reproductions des cartes postales des années 1900, qui se racornissent sur les présentoirs d’un petit commerce, occupent les rues.

Luzech, sa Tour carré 

Quelque emplettes et un doux gazons reçoit mon bivouac avec la crainte d’une nuit pluvieuse… mais aussi la satisfaction d’une belle journée de marche aisée.

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Rester propre n’était pas une mince affaire. Nous nous étions habitués à être sales, comme nos vêtements. Nous avions droit à une petite quantité de paillettes de savon pour la vaisselle et la lessive. Une quantité risible.

(Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates)


19km800 – 6h00

L’orage craint pour la nuit ne fut pas au rendez-vous, seules les brumes qui couvrent le Lot me tiennent paresseux, vite dissipées malgré le ciel encore en tons gris, annoncent une moelleuse douceur.

Je suis brièvement le canal de l’Olt et m’engage dans une montée enfouie dans les fourrés encore humides, avec regrets ; j’appréciais l’air qui se séchait tranquillement.

Vignobles de Cahors 

Je jette un dernier regard sur les coteaux des fruités des Cahors qui ont changé de rive pour un espoir vain de soleil aujourd’hui ; le ciel reste gris et menaçant.

Je fais une halte à Castelfranc sur la petite place qui ne voit que de rare passant la traverser. Je pousse la porte de l’église dont le clocher mur à peigne à belle allure ; ce sera d’ailleurs la seule vraie émotion esthétique du jour.

Je traîne les pieds. C’est une journée sans grande envie, de celle qui vous font douter… mais que fais-je sur les routes ?

Castelfranc

Je gagne sans grand enthousiasme Puy l’Evèque une petite ville qui se meurt lentement, avec ses boutiques qui ferment ici et là ; pas un lieu pour clore une journée déjà poussive.

Puy l'Evèque 

Le seul hôtel me tente pour une nuit de confort et de lessive... la vie de nomade nécessite quelques parenthèses.

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Disons, un opinel n°6, ou un laguiole… Un couteau qu’il aurait tiré de sa poche à l’heure du déjeuner, piquant les tranches de saucisson avec la pointe, pelant sa pomme lentement, le poing replié à même la lame. Un couteau qu’il aurait refermé d’un geste ample et cérémonieux…

(Philippe Delerm, La première gorgée de bière)


26km800 – 7h15

Je quitte les paysages du Lot et les derniers coteaux des vins de Cahors pour rejoindre Montclapier en montant doucement sous les grands chênes. C’est magnifique ! mon humeur a recouvré sa légèreté et tout mon être se plait dans ces bois ; les troncs semblent tout comme moi marcher dans les fougères ou sur des mousses joufflues.

Je reprends le GR36 que j’avais négligé pour profiter de la forêt qui me tentait ; suivre les balises donne un peu plus de repos à l’esprit.

Je suis séduit par le petit village juché sur son caillou entre deux ruisseaux. Il a pris de l’avance sur l’heure de la sieste avec ses chats paresseux sur les pas de portes des maisons sagement posées autour de l’église.

Les promesses lointaines de fraises des bois sont enfin arrivées. Elles sont bien rouges et charnues, le sucre du Printemps que j’attendais depuis mon départ.

Je pose mon sac et m’adosse à un talus pour un repas d’une tomate, un morceau de pain et un œuf dur que l’hôtelier m’avait complaisamment préparé pour ma route. Le bonheur de cet instant est toujours renouvelé ; un brin de soleil pour enflammer les cimes des arbres, dessiner des ombres qui dansent au gré du vent et pour dessert mes petites fraises des bois… le bonheur assurément…

Fort de Bonaguil 

Dans le creux d’une large vallée de châtaigniers qui tapissent les sentiers d’un doux humus de feuilles, surgit l’imposant château fort de Bonaguil à l’architecture complexe.

Les crénelages de Bonaguil 

Je fais étape à Saint Front sur Limance, qui pourrait être un village calme si les jeunes ne polluaient pas avec leurs mobylettes… et le fracas régulier des pierres des fours à chaux qui roulent jusqu’aux concasseurs… mais la boulangère-épicière est charmante.

Louis vient aux nouvelles avec toujours l’enthousiasme qui me flatte.

Je jette mon dévolu sur un petit ruisseau dont je devine l’existence par la présence d’un pont sur ma route, tant les hautes herbes l’enfouissent, jusqu’à feutrer son chant. Surprise ! je découvre, mangé par les orties que «je fauche » avec mes bâtons, un lavoir aux belles pierres lissées par des années de lessives ; une aubaine pour ma toilette et ma lessive.

Saint Front sur Limance 
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Tuer n’était pas d’ailleurs le but de ces opérations ; il fallait créer un contexte de terreur générale, non pas pour la poignée de malheureux dans le convoi, mais pour tous les soldats allemands sur le sol français.

(Joël Dicker, Les derniers jours de nos Pères)


23km700 – 7h00

Au matin sous la crainte de l’orage, je choisis, malgré tout, de prendre le temps de faire sécher ma toile que la rosée perle de jolies gouttes brillantes ; je chasse quelques araignées qui ont colonisé mon avancée, lassant mes chaussures pour la nuit.

Je tarde encore un peu à reprendre le sentier pour un petit-déjeuner chez la boulangère-épicière pour un café maison, beau croissant chaud et son sourire…

Ma journée sera un jeu de chat et de souris avec les orages qui s’égouttent ici et là.

Le sentier est magnifique sous les voûtes sombres de beaux châtaigniers et charmes. Le plaisir de la solitude en suivant une ligne de terre entre les fougères élégantes et les lierres conquérants est une friandise.

Mort et déportation

Je retrouve la sinistre Panzer division Das Reich à Lacapelle-Biron, village martyr de la barbarie nazie dont 118 habitants seront déportés dans les camps de la mort de Dachau et Mauthausen ; 24 seulement survivront. L’émotion me tient en douleur en lisant tous ces noms sur le monument dédié à leur mémoire.

Je reprends le sentier, longtemps bouleversé, jusqu’au château de Biron, seigneurie imposante.

Château de Biron

Un petit bar au pied de ce vaste château m’offre un café… renouant avec l’humanité.

Arrivée à Monpanzier que je découvre avec étonnement. Ce village perché, autour de sa place en arcades est très animé ; un lieu éminemment touristique, bien connu des étrangers semble-t-il. Beaucoup d’échoppes et de gîtes sont tenus par des anglais et des flamands.

La Halle de Monpanzier 

Une belle étape. Le village est un beau bijou médiéval.

Monpanzier

Au café bio « L’écureuil » une citronnade est savoureuse et l’accueil chaleureux ; on m’aide à trouver un gîte pour m’abriter de l’orage qui ne manquera pas le rendez-vous la nuit.

Chez Minou, personnage culte du village, Alban le Fils lui succède après son décès récent, un restaurant tenu par une bande de copains, dans une ambiance sympathiques, bon enfant et plutôt révolté je m’offre un steak de production locale… fondant… et m….e aux végans !

J’ai des nouvelles de Jean-Pierre qui suit la météo pour moi ; je suis au cœur de cette tourmente pluvieuse… rassurant !

Une nuit fort bruyante sous les foudres de l’orage ; content de mon option abri au sec.

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Grand-Mère jugeait les pluies ineptes. Pour elle, il devait pleuvoir une fois pour toutes et qu’on n’en parle plus. On lui confiait la responsabilité du régime des pluies, elle bloquerait huit jours dans l’année pour y faire tomber la quantité d’eau étalée sur douze mois…

(Jean Rouaud, Les champs d’honneur)


30km200

Je pensais dire peu de choses de cette journée qui me vit enfermé dans mon poncho, occupé à regarder mes pieds pour me soustraire un rien de la pluie interminable. De plus ce fut une étape bien trop longue faute de pouvoir bivouaquer, obligé de joindre une ville m’offrant un gîte ; pas même un modeste bourg qui saurait m’offrir un abri rustique sur mon trajet.

Je traverse une vaste campagne de bois sombres et de pâturages où ruissellent des placides vaches fatalistes, surprises de se voir pas seules sous ce rideau de pluie.

La pluie fait des heureuses... 

Pourtant, dans cette situation déraisonnable, je marche réjoui de possédé toute cette nature dégoulinante pour moi… ou presque, car arrivant sur l’orée d’une clairière, neuve des taillis de châtaigniers fraîchement coupés, je rencontre un homme qui plante des chênes pour un avenir qu’il léguera. C’est si rare que j’en suis joyeux ; quelques hommes encore ne sont pas prisonniers de l’immédiat, mais ont la liberté de penser que semer est un devoir, une passion, un bien fait. Un sage geste d’humanité dans ce tourbillon consumériste fou, c’est vivifiant.

Pendant que nous conversons, sans plus d’attention que cela pour la pluie qui n’a pas de répit, nous avons le plaisir d’observer un magnifique chevreuil gambader à la lisière de la clairière, dans un pré d’herbes hautes.

Une journée de pluie d’enchantements.

Fin de parcours en franchissant un pont de larges arcades à Lalinde, sur la rive droite de la Dordogne, dites cité des Anglais, pour être la première bastide anglaise construite.

Lalinde, son pont et son canal mort

La soirée finira chez une charmante bretonne de Concarneau, étape future et encore lointaine, pour des crêpes vraiment savoureuses avec mon hôte, un jeune homme hypnotiseur thérapeute idéaliste ; une façon pour lui de corriger son mal être dans cette société en dérive, abandonnant son métier de contrôleur de qualité dans un grand groupe agroalimentaire, pour une périlleuse reconversion.

La nuit sera bercée par la pluie…

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Aujourd'hui la plupart des gens se consument dans je ne sais quelle sagesse terre à terre et découvrent, quand il n'en est plus temps, que les folies sont les seules choses qu'on ne regrette jamais.

(Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray)


21km300 – 6h30

Lalinde, la cité anglaise, a aussi gardé la tradition de ses pluies légendaires.

Je sors de la ville en longeant le canal mort pour monter sur Cause de Clérans ; petit village de riches maisons restaurées, orgueilleuses de la ruine de son corpulent donjon carré.

La pluie, qui s’était abstenue le temps de me laisser admirer ces lieux tranquilles et fleuris, que les jardiniers entretenaient avec application, redouble pour me tenir un temps sous le porche de la mairie.

Cause de Clérans

Je finis par renoncer à suivre le sentier, tant les orages et les pluies ont trempé le sol qui n’est plus que boue et flaques gigantesques.

Un peu décevant d’emprunter cette petite route fort peu fréquentée, mais la forêt est superbe et les fraises des bois, petites coccinelles sur les talus sont succulentes… J’en profite pour en « offrir » à Joshua, aujourd’hui jeune homme de 17 ans. Devinant le manque d’intérêt pour l’aventure folle de son Grand-Père, je lui cite Oscar Wilde qui illustre bien mes souhaits pour lui, jeunesse enfermée dans un monde virtuel dont l’horizon se limite à un écran de quelques « pouces » ; je le préfèrerais explorateur de ce vrai monde si beau… le sien! Ces espaces aujourd’hui terriblement menacé. Mais peux-il comprendre que « les folies sont les seules choses qu'on ne regrette jamais » ?

A Liorac sur Louyre, dans le petit cimetière qui ouvre la route du village, je suis retrouve le noir du départ brutal de mon Fils Thomas qui tourmente mes regrets de n’avoir pu vivre avec lui des folies d’hommes dans leurs plénitudes.

Mon esprit est gris comme le ciel, une bonne soupe de légumes prise dans le bar du village me réconforte de l’humidité. Un homme me propose se m’héberger justement à Saint Georges de Montclard que je vais rejoindre.

J’arrive avec une trouée de ciel bleu, pour m’accueillir dans ce charmant village, qui possède de belles pierres ; les ruines d’un château dont il reste un magnifique donjon qui fut ouvert de fenêtres vraisemblablement au XVIème siècle, et une majestueuse halle aux pilasses de tufeau ciselées par le temps. Je trouve là, abrité un groupe d’aquarellistes ; quelques œuvres sont plaisantes. Je propose à l’une des peintres qui se plaint de sa perspective d’un balcon, de la corriger en la masquant d’une glycine, en pleines fleurs ici et là dans le village.

Saint Georges de Montclard , château et halle

Mon hébergeur me fait faux-bond et la sérieuse menace des orages m’inquiète.

Hors de question de bivouaquer, je dois trouver un abri…

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(Imagier de l’Enfance, Les Métiers)


20km800 – 7h15

Mon hébergeur fanfaron m’offrit l’occasion d’une nuit totalement inattendue…

J’ai répondu à l’hospitalité craintive de deux chats dans une vieille scierie en ruine et poussiéreuse ; sage précaution, car longtemps avant que l’aube blanchisse l’horizon, le ciel s’embrase et crache le feu et l’eau durant des heures et il se fait faim…

La journée commence en rageant, tonnant, et le sourire d’une charmante boulangère lui redonne douceur et enthousiasme. Une belle rencontre !

Cette jeune femme intelligente, diplômée pharmacienne pour répondre aux attentes et recommandations de ses Parents, lasse d’exercer en officine, ose l’aventure de vivre son rêve, pétrir et cuire au bois son pain. Elle reprend la boulangerie d’un petit village, affronte le fond misogyne rural qui n’a rien à envier à celui de nos villes. Elle fait le meilleur pain qu’il fut agréable de goûter depuis fort longtemps.

Je suis fasciné par son courage, admiratif de son énergie, séduit par son talent ; j’ose lui dire tout cela.

Avec un café qu’elle m’offre et une tranche de brioche chaude, je me régale aussi d’écouter le récit de son parcours et de sa difficulté d’ajouter à son plaisir de faire du pain, celui d’une douce fournée d’affection.

Mon sac est lesté d’une chaude boule de pain d’un kilo… comment refuser une telle charge de plaisir d’offrir de la fierté de son labeur.

De mon pain du midi, elle fit le merveilleux repas que je ne me lasse pas de savourer, adossé à un talus, dans un décor chaque jour éblouissant et renouvelé à écouter le babillage des oiseaux ou les chœurs des grenouilles. Le pain avait ce jour là, le goût de la passion du travail bien fait avec jambon cru, beurre, tomate et fromage accompagné d’un succulent petit soufflet au chocolat. Ma boulangère tint à m’offrir un repas champêtre digne d’un prince.

Comment ne pas croire au soleil en ce jour d’orage.

Les sentiers sont impraticables dans ces forêts touffues et les petites routes entendent résonner mes bâtons joyeux ; pas trop de regrets en savourant des fraises des bois si rouges.

La nuit à Bordas sera plus urbaine au local communal, simple pièce vide que le Maire, homme courtois met à ma disposition ; mais l’hygiène se raréfie…

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La pluie se remit à tomber. Quelqu’un tordait la serpillière. Germaine porta la main à son foulard, le rajusta, serra l’imperméable, et se renfonça dans la haie de sureaux. L’eau fouettait l’odeur écoeurante, écrasait le parfum des luzernes, des jardins de Tattignies et de Pluret, de la terre.

(Jean-Louis Boris, Mon village à l’heure allemande)


26km700 – 6h30

Les orages auront eu raison de moi.

Le parcours est assez monotone. La forêt est restée en retrait de la ville qui s’annonce en routes. Les voitures, qui m’aspergent au passage, se font plus nombreuses, comme aspirées par la grande ville que je vais rejoindre.

C’est trempé que je gagne Périgueux, ville que je découvre ; ville qui allume son soleil pour me recevoir.

Arrivé à l’autoroute, je fais du stop pour les tous derniers kilomètres.

Douché, séché et lessivé, je visite la ville médiévale et renaissance, avec sa Cathédrale Saint Fond, point de passage jacquaire.

La ville est plaisante, mais quel contraste.

Périgueux 

Les habitants des villages m’ont habitué à évoquer le travail , la nature, les jardins, le manque de communications, d’écoles, de commerces, ceux des villes je les entends, aux terrasses des cafés, parlent de plus-value, de défiscalisation, de voitures… argent… pognon…placements.

Cathédrale Saint Font 

Un monde réel oublié dans un monde virtuel. La vraie vie étouffe et le factice s’exhibe.

La campagne sait le monde en perdition et tente de reprendre corps avec la pérennité de la vie ; la ville parade dans la frénésie suicidaire.

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… là ou le chemin principal se divisait et donnait naissance à deux sentiers latéraux, mon maître s’arrêta quelques instants, observant les bas-côtés de la route, et la route, où une série de pins sempervirens formait une brève distance un toit naturel blanchit par la neige.

« Riche abbaye dit-il.

(Umberto Eco, Le nom de la rose)


28km600 – 8h15

Départ de chez Marie, hôtesse chaleureuse, après une nuit sur son canapé et la rencontre de Filippo, un italien installé près de Colmar pour fuir son Italie corrompue qui le désespère.

Echanges sympathiques … à suivre ?

Périgueux Château Barrière 

Pour quitter Périgueux, Je prends un bus jusqu’à l’étang des Reynats. Je longe la Beauronne, ravi de recouvrer la végétation après se bain urbain.

A Chancelade une belle Abbaye apaise mon esprit, je recouvre ce calme nécessaire pour être en disponibilité émotionnelle pour cheminer.

Abbaye de Chancelade

J’entre dans les forêts en grimpant en pente douce. Les sentiers sont parfois encore glissants.

Les cultures gagnent peu à peu sur les arbres ; je profite du soleil enfin…

Je suis à Brantôme en Périgord, dites la Venise du Périgord en aillant plutôt musardé toute cette journée, savourant la marche sans pluie et profitant de-ci delà des talus pour rêver.

L’abbatiale en tufeau semble surgir des carrières crayeuse de la falaise sur laquelle bute la Dronne qui s’en retourne. L’édifice est majestueux et sa blancheur se détache dans un écrin de verdure abondante.

Brantôme en Périgord, Abbaye Saint Pierre 

C’est jour de marché, les touristes sont envahissants… ils assiègent les restaurants, et engorgent les ruelles en parlant fort. J’aurais préféré profiter du cadre élégant sans la marée agitée des visiteurs.

En fait tout finalement semble un peu factice… sauf le prix prohibitif du café ; la sérénité des lieus méritent un peu plus de déférence...

Brantôme troglodyte 

Courage, fuyons !

Une ruelle grimpe à flanc de falaise pour rejoindre le plateau boisé.

Je poserai mon bivouac à l’orée des châtaigniers…

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Rien d’autre aujourd’hui

Que d’aller dans le printemps

Rien de plus.

(Yosa Buson, Haïku)


24km200 – 9h15

La barbe ! tout est humide des rosées de la nuit. Même un thé chaud ne m’ôte pas tout à fait le regret de ne pas avoir cherché un gîte à Brantôme, mais je garde en réconfort l’émotion du chant de la nuit qui me berça.

Je me réchauffe lentement en marchant, avec le même plaisir que la nature qui souffle son haleine brumeuse aux senteurs d’herbes.

Soudain…

Une douleur violente me traverse le genou, en descente d’un étroit sentier. Je reconnais cette douleur ; mon ménisque me lâche.

Je m‘allonge dans l’espoir de tenir cette souffrance, mais hélas elle s’accroche.

Je n’ai de tout façon pas d’autre choix que de continuer, loin de tout au cœur d’une forêt pourtant plutôt hospitalière avec ses grands arbres et ses clairières qui se succèdent.

J’entends les nombreuses remarques sur le risque de voyager seul sur les chemins ; j’y suis !

Sûrement perturbé par cette situation, je m’égare. Pour ajouter des soucis, le balisage du sentier à disparu depuis un certain temps ; je n’ai pas de réseau téléphonique pour me guider ; mon sens de l’orientation est mis à l’épreuve.

Les elfes se cachent... 

Dans un décor de verts lumineux, sous une voûte sombre, en franchissant un filet d’eau qui chuchote, je pourrais m’attendre à quelques elfes malicieux et je croise alors une femme qui promène ses deux chiens.

Je ne sais quelle mutuelle perception de la beauté et quel enchantement du lieu nous conduisent à évoquer la mémoire de nos Pères ; le sien, juif résistant, survivant du ghetto de Varsovie, le mien déporté réfractaire au STO… la douleur de mon genou se fait bien timide en comparaison des horribles souffrances et la volonté des hommes qui ont triomphé de la barbarie nazie.

Je lui glane quelques indices pour retrouver ma route ; pas longtemps, ma mémoire se perdant, elle, très vite dans les enchaînements de droites et de gauches.

Je n’irai pas plus loin que Léguillac de Cercles.

Léguillac de Cercles

Impossible !

Un drôle de petit garçon ne sait que faire pour me rendre service, jusqu’à vouloir chercher sa Maman, qu’il me dit dans son bain ; son aide me permettra de trouver le maire et insiste en « n’hésitez pas si vous avez besoin de moi » charmants.

Un couvert au café associatif et le gîte dans le rustique vestiaire du stade seront l'espérance d'une nuit réparatrice

Vestiaire 

Tout le confort... … et Louis qui me cherche sur la carte de France, devient soucieux de ma triste forme.

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Ils rêvaient d’abandonner leur travail, de tout lâcher, de partir à l’aventure. Ils rêvaient de repartir à zéro, de tout recommencer sur de nouvelles bases. Ils rêvaient de rupture et d’adieu.

(Georges Perec, Les choses)


16km100 _5h00

J’espérais beaucoup de cette nuit de repos abrité. Mes premiers pas au lever sont hésitants et si mon genou a légèrement désenflé, et mon kyste poplité a bien réduit, je doute pour la journée.

Mais qui sait ? Le ciel est dégagé et le soleil prometteur.

Je serre les dents et me concentre sur ma marche pour ménager mon équipage. J’attends de mon échauffement du matin qu’il me donne une marche plus gourmande de kilomètres, mais je me résigne à un bien trop modeste parcours en bien trop de temps pour croire à un miracle.

Je gagne Mareuil, épuisé et l’esprit confus.

Sur la petite place du village qui est vide-grenier joyeux, je partage le temps d’une tasse de café avec un homme qui vient de s’installer dans la région avec femme et enfants pour une autre vie en campagne ; je les envie d’être porteur d’utopies ; je souhaite qu’ils réussissent comme Andréa cette boulangère de Saint Georges de Montclard.

Je sors du village plein de courage, mais ne vais guère plus loin que le petit square en face des ruines du château de Mareuil.

Château de Mareuil

Je pèse les arguments de ma situation ; je dois prendre une décision que je crains néfaste pour mon rêve de Diagonale de Menton à Brest.

Je prévoyais de passer par les sentiers au Sud d’Angoulême pour contourner la grande ville pour ne pas recouvrer le désarroi de l’agitation de Périgueux, mais si j’abandonne je dois me trouver une gare.

Mon objectif sera dont de filer sur Angoulême.

A contre cœur, le stop sera encore une fois mon recours…

Des célèbres et facétieux personnages de bandes dessinées en trompe-l’œil sur les façades des immeubles semblent se rire de ma mésaventure ; ils ne me prennent au sérieux…

La BD à Angoulême 

Dans mon infortune, j’ai la chance inouïe d’être accueilli par Véronique, une adorable eurasienne qui me dorlote. Son sourire et son optimisme sont une source de réconfort et d’encouragements.

Sa maison est si vivante…

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N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît, Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit, Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles!

(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac)


Repos

Au matin, je suis désespéré.

Me voici immobilisé avec un genou comme un melon.

Orphelines

C’est décidé : J’ABONDONNE !


Demain je prendrai le train et là s’arrêtera ma tentative de Diagonale de Menton à Brest.

J’aurais renoncé après 1150 km sur les sentiers et les routes par tous les temps qui n’auront pas eu, ni d’effets sur ma détermination, ni sur mon plaisir à sillonner ces fabuleux espaces.

Mais mon outil de marche se grippe… mon genou me fait défaut.

Je reconnais bien la douleur du ménisque qui se craquelle… imparable, mais l’œdème qui me prend jusqu’à la cheville me fait douter de mon diagnostic. Je n’ai pas envie de téléphoner à Guillaume F…, mon médecin, qui, au fait de mon projet de traverser la France, m’a recommander de le joindre si j’étais dans le besoin ; ce qui révèle bien mon ambiguïté.

Je me clame mon abandon, mais crains la sentence de mon médecin qui affirmerait l’urgence de renoncer et de prendre le premier train pour Marseille.

Ma charmante hôtesse, cette chère Véronique est l’ange qu’il me fallait ; que de longs et agréables échanges … et son clafouti est succulent. Elle me recommande des massages avec le Baume du Tigre… l'Asie viendrait-il à mon secours avec ses onguents ancestraux et les soins de cette charmante eurasienne.

Sur une jambe, je ratisse, pour l’aplanir, sa courette dont elle souhaite faire un petit gazon… synthétique.

Je lui transmets le flambeau du marcheur ; Elle rêve de suivre le Chemin de Compostelle seule. Je la rassure sur cette possibilité et lui prodigue les conseils qu’elle réclame avec application.

Nous marchons quoi !

Angoulême, Hôtel de ville, Cathédrale Saint Pierre et Corto Maltese

En attendant, elle me véhicule au cœur de la ville pour la découvrir un peu, et m’aide à reconstruire mon assurance.

Mon Ami Marc, Angoumois de cœur et d’une lignée locale d’aviateur de prestige s’inquiète de mon silence ; je n’ose lui répondre…

La nuit dans ce cocon de gentillesse est un bonheur...

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Dès le petit jour, il se reprit à marcher. Mais son genou enflé lui faisait mal ; il lui fallait s’arrêter et s’asseoir à chaque moment tant la douleur était vive. L’endroit où il se trouvait était le plus isolé…

(Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes)


19km200 - 7h00

Finalement je n’ai pas su, pas pu abandonner.

Entêtement, sottise, imprudence, inconscience, ou simplement volonté, plaisir de l’espace, des couleurs, des senteurs, des bruissements et des silences, liberté à réécrire autrement chaque jour, certainement ce qui fait que depuis le premier jour je suis un vagabond heureux, serein, imperméable au temps, éponge des émotions. Me priver de la richesse de cette méditation éblouie ?

Lucien 

Je quitte Véronique anxieux, mais me garde bien de lui montrer en descendant sa ruelle pour gagner les rives de la Charente.

L’étape sera longue, par prudence, par nécessité ; les pauses sont fréquentes pour soulager le genou et prendre soin de lui en massages bienveillants.

"La coulée verte"

La Charente me guide doucement, le ciel est souvent dégagé, même s’il ne renonce toujours pas à quelques averses timorées. C’est le tracé idéal pour une convalescence ; la douceur des lieux a un effet apaisant, rassurant. J’oublie parfois même la douleur récurrente qui, paradoxalement, ne brise pas trop mon rythme de marche.

Le moulin de Fleurac

Je change de rive en empruntant les passerelles de l’Iles de Fleurac pour suivre la route qui me mène à Nersac ; commune cherchant désespérément un médecin comme je le lis sur une banderole à l’entrée du village. Le village coule une vie tranquille au rythme de la Charente.

Nersac, Chatêau et Eglise

Une bonne soupe et un lit…

Fatigué mais mon genou fut à la hauteur de ma demande.

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Le temps est superbe, et je descends dès neuf heures en ville, libre, et craquant du bonheur d’être libre, je me sens gai, je me sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en avalant des yeux tout ce qui passe…

( Jules Vallès, L’enfant)


24km300 - 7h15

Mes rituels préparatifs avant chaque nouveaux départs sur les sentiers, pansements des points de frictions de la veille, onguents pour tanner la peau fragile et susceptible de mes pieds à qui je parle parfois avec amabilité, se sont enrichis des massages de mon genou.

Pot de La Meure 

Je reprends la rive droite de la Charente en traversant le pont de La Meure. Je suis le fleuve qui me promène flânant en méandres reposants. L’eau coule si lentement que le vent semble la pousser en ondoiements rétifs, accélérant ici ou là en brèves glissades mousseuses sur les pierres des retenues. Les arbres lui font une haie d’honneur clairsemée ; les plus obséquieux se penchant jusqu’à tremper leurs feuilles qui faseyent gracieuse. Des nappes de nénuphars, draps verts, se lavent tous proches des rives abritées.

Saint Simeux 

Je m’étonne du retour du ciel bleu que traversent timidement des nuages joufflus. Je navigue au bord de l’eau qui hésitent dans le choix de ses couleurs ; nuit sombre, bleu horizon, bijou argent, vert bariolé turquoise ou émeraude.

Les sentiers sont encore parfois collectionneurs de flaques d’eau que j’évite dans un interminable jeu de marelle qui me rend joyeux.

Je passe la Charente de rive droite à rive gauche de pont en pont pour ne pas la quitter des yeux.

Chateauneuf sur Charente et Saint Amant de Graves 

Mais delà à mettre de l’eau dans mon vin !

C’est qu’il est agréable de siroter un Pineau des Charente… mérite d’une journée que je redoutais pour mon brave genou qui n’en est pas moins enflé et douloureux.

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De petits éclairs de soleil passaient, étrangement brillants, et éclairaient, à la lisière du bois, sous les noisetiers, les renoncules qui étincelaient comme des paillettes jaunes. Et le bois était tranquille, si tranquille, agité pourtant par des éclairs de soleil passager.

(David Herbert Lawrence, L’Amant de Lady Chatterlay)


28km400 – 8h45

Je vais rattraper le GR4, passer le pont de Vinade pour suivre la Charente jusqu’à Jarnac. Les vignes ont conquis les champs ; ces alignements se croisent sur les mamelons en tous sens à perte de vue.

La Charente

Le fleuve s’élargit en couleurs de plus en plus assombries.

Je ne manque pas à Jarnac un petit café en bord de rive pour reprendre mon souffle ; c’est que je boite de nouveau ou dois-je croire que je titube de l’ivresse de ces vins qui se promettent au long de mon chemin.

Jarnac

Une belle forêt borde la Charente jusqu’à Bourg-Charente, paisible village qui sera encore une pause nécessaire.

L’étape n’est en rien difficile, mais ce n’est pas un jour facile pour moi.

Bourg de Charente 

Le néolithique surgit incongru entre des habitations de n’importe où…

Bien content cependant d’arriver à Cognac… jusqu’à être étonné d’avoir réussi.

Néolithique et Vieux Cognac 

Je suis épuisé…

Je me sens fier, mais inquiet du prix que je pourrais en payer le ou les jours à venir.

Rien de tel que les arômes d’un Cognac pour renouer avec le plaisir… et Jean-Pierre qui revient, hélas, encore inquiet de sa santé… Je n’ose lui faire part de mes épreuves de crainte qu’il n’ait plus de tourment encore.

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Elle jetait des regards obliques sur la machine à soûler, derrière elle. Cette sacrée marmite, ronde comme un ventre de chaudronnière grasse, avec son nez qui s’allongeait et se tortillait, lui soufflait un frisson dans les épaules, une peur mêlée d’un désir.

(Emile Zola, L’assommoir)


26km600 – 8h15

Avant de quitter Cognac, je visite la distillerie Camus, un grand nom. Intéressant et instructif moment pour découvrir ce fleuron des alcools. On vous promène dans les arômes qui se façonnent en mélanges et vieillissements ; une alchimie complexe, fruit d’une histoire de passion… et de gros sous. Des familles gardent précieusement ces monopoles. Les eaux de vie sont le résultat d’une double distillation très élaborée.

Gare à ne pas être tenté par ces envoûtants bouquets fleuris de bois et de fruits qui cachent subtilement les vapeurs d’alcool… à s’enivrer en cheminant de dégustation en dégustation.

Je sors de Cognac en traversant un agréable parc avant de franchir la Charente que je vais suivre au plus près.

Cognac : Jardin et Distillerie Camus 

Un dernier regard sur Cognac après avoir franchi le pont pour suivre la rive droite de la Charente; la ville est imposante collée au large fleuve qui semble immobile.

Cognac : La Porte Saint Jacques et l'Ile de la Reine  

Le ciel est presque bleu et l’air est doux… il y avait si longtemps. Ceci sied bien au décor qui n’en est que plus paisible. Je me pose une dernière fois sur la berge de ce fleuve pour le regarder couler et savourer mon frugal repas. Je renoue avec le plaisir, mon genou est silencieux. Je me plais à rêver…

Puis le sentier grimpe entre les vignobles pour se faufiler dans les bois et clairières.

Le village de Saint Sauvant, qui devait être la fin de mon étape, possède de belles pierres et l’eau ruisselle de toute part.

Saint Sauvant 

Je suis tenté par Saintes qui est si proche, que le regret de l’éviter me ronge déjà en parlant avec une jeune femme qui m’en vante le charme. Elle me propose de me conduire à l’entrée de la ville qui est à 7 km. Je me laisse convaincre à l’idée aussi de mettre entre parenthèses les nuits incertaines.

Dès les premiers pas dans cette ville, je suis conquis.

L’Arc de Triomphe romain regarde la Charente de verts sombres ; une passerelle mène aux ruelles animées du centre historique.

Saintes : L'Arc de Triomphe, la Cathédrale Saint Pierre et l'Echevinage

J’ai juste le temps de découvrir le grand talent d’une voyageuse dont les carnets valent l’admiration ; une audace d’aventurière et des portraits de femmes sublimes. Stéphanie Ladoux à retenir et une visite de Saintes à refaire avec lenteur.

Portraits de femmes de Stéphanie Ladoux 
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Un jardin extraordinaire,

Loin des noirs buildings et des passages cloutés.

Y avait un bal que donnaient des primevères.

Dans un coin de verdure, les petites grenouilles chantaient

Une chanson pour saluer la lune.

(Charles Trénet, Un jardin extraordinaire)


19km800 – 6h45

Je ne pensais pas encore longer la Charente pour sortir de la ville.

Saintes et la Charente 

J’opte pour suivre la voie jacquaire, dite de Tours. Je rejoins Fontcouverte ; des rails, un golf et des vestiges romains sur le parcours.

Le temps est superbe et à suivre la Charente depuis des jours, j’en avais oublié que les reliefs de cette région étaient un enchaînement de montées et de descentes qui sollicitent les muscles qui n’ont guère le loisir de flâner, mais mon esprit semble voler.

Aqueduc et Eglise de Fontcouverte 

La végétation aussi me dit le changement ; les forêts se font bosquets dans des champs de céréales qui tardent à blondir.

La marche s’alourdit dans les herbes hautes des sentiers peu fréquentés, mais le plaisir de sillonner cette belle campagne me fait léger.

Juicq

Je fais étape à Saint Hilaire de Villefranche, un peu par hasard. Le village n’est pas engageant avec cette route nationale qui la coupe en deux ; maisons qui semblent trembler aux passages des camions et le flot bruyant des voitures. Pourtant c’est ici que ce hasard me fait découvrir le donativo de Marie Hélène que je dois à la recommandation du Président de la région du club d’ULM que je rencontre... un passionné sympathique.

L’accueil est hésitant… c’est que je n’ai plus ce sauf-conduit qu’est la Crédential du Pèlerin de Compostelle. Vais-je, une fois, encore me faire refuser le gîte comme à La Charité sur Loire, l’année précédente, lors de mon parcours qui a suivi la Loire de ses sources jusqu’à son embouchure, faute de cette Crédential. Echaudé par cette mésaventure, j’avais ce passeport, mais je l’avais offert et dédicacé à Véronique ma charmante hôtesse d’Angoulême ; Marie Hélène fut charitable de croire mon histoire et m’ouvrit le portail.

Le gîte de Marie-Hélène 

Un enchantement que cette belle demeure charentaise avec son jardin extraordinaire en fleurs et un pineau pour me souhaiter la bienvenue. Ma chance se bonifie d’une liste des hôtes, adhérents du Bourdon 17, confrérie charentaises de Compostelle, avec l’engagement de ne pas la divulguer lors de mes rencontres de marcheurs, pourtant si rares , facile de tenir cette promesse pour moi qui marche à contre sens de la traditionnelle descente vers Santiago.

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Je me suis assis au pied d’un chêne noir

et j’ai laissé tomber ma pensée. Une grive

se posait haut. C’était tout. Et la vie

dans ce silence, était magnifique, tendre, et grave.

(Francis Jammes, De l’angélus de l’aube à l’angélus du soir)


19km300 – 6h15

La journée s’annonçait grise et pluvieuse, pourtant le soleil fut vite un bon compagnon.

Le sentier se promène sur une plaine de cultures varies. Les odeurs de terre humide virevoltent dans les souffles du vent qui me pousse.

Au sortir d’un taillis, je suis surpris de voir une femme biner un champ d’herbes aromatiques. Elle a fuit la ville pour se sentir vivre ; elle se donne beaucoup de peine avec sa binette au manche cassé. Hélas, sa liberté est enfermée dans sa rage ; je lui souhaite bon courage qui n’a d’écho qu'un sillon d’aigreurs.

Je m’égare dans un sous bois en suivant un sentier boueux, sombres bordés de fougères qui n’ont pas fini de dérouler leurs pennes. Je ne sais où va conduire cette allée couverte par les chênes et les châtaigniers ; moi, au moins, sans trop savoir au va me conduire ce chemin, je me sens libre et l’esprit apaisé. Une clairière de soleil m’annonce la proximité d’habitations.

Les balises de mes sentiers se font plus étranges…

Lanterne des morts de Fenioux ... et direction Mazeray

Les vignes me remontent lentement jusqu’à Mazeray. Le soleil me donne l’occasion, qui se fit si rare avec ses pluies, de me poser sous l’ombre d’un grand platane sur la place de la mairie. Les compères d’une amicale du village m’offre un café. Ils préparent dans une grande excitation leurs boucles de 8 et 12 kilomètres marche et mon arrivée de Menton après 1250 km les époustouflent ; je me vois prenant la pose pour des photos avec ces animateurs des festivités du village. Mon portrait sera-t-il sur quelques tablettes des manteaux de cheminées ?

Cette paisible campagne est troublée par les vrombissements lointains du Championnat de MotoCross.

Je suivrais les alignements des vignes pour finir mon étape tranquille à Saint Jean d’Angely. Je me contente d’observer les deux tours de l’Abbaye Royale derrières les grilles closes.

L'Abbaye Royale de Saint Jean d'Angely 

Je fais quelques derniers pas dans le cœur de cette ville qui parait, elle, marcher au ralenti ; j’admire la Fontaine du Pilori et remonte jusqu’au Beffroi.

Le Beffroi et la Fontaine du Pilori

L’orage menace de nouveau. Je passe ma nuit chez Catherine, hospitalière du Bourdon 17 et talentueuse cuisinière qui expérimente ses recettes sur ses pèlerins de Compostelle… un régal !

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L’écologie par exemple relève de la prudence, et c’est pourquoi elle touche à la morale. On se tromperait en croyant la prudence dépassée ; c’est la plus moderne de nos vertus, ou plutôt celle des vertus que la modernité rend la plus nécessaire.

(André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus)


33km300 – 6h15

Une trop longue étape qui se commence par une queue d’orage. La nuit n’a pas épuisé sa rage.

Les maison à colombages et la Boutonne 

La Boutonne, jusqu'à Torxé, sera mon guide une grande partie de ma matinée ; une rivière que nourrissent des ruisseaux nombreux dans cette entrée proche du Marais Poitevin.

Torxé 

L’alternance de près, de bois et de cultures rend le paysage fort plaisant, même si le chemin gorgé d’eau est souvent boueux ; mais quelle étrangeté que ce lieu sans chant d’oiseaux et vol de papillon. Je savais la Charente très polluée, mais comment ne pas le constater. La terre est mutilée, mais elle fait semblant de rien ; si nous ne sommes pas observateur et dans le déni de cette évidente catastrophe, nous pouvons nous abuser.

J’aurais dû m’arrêter à Saint Loup, mais 15km de marche me semblait bien court pour une étape, d’autant que rejoindre Surgères ne fut rien d’autre que très monotone avec beaucoup de petites routes comme seules voies possibles.

Je fis pourtant une rencontre inattendue ; le nez en l’air à un carrefour, pour me décider sur mon choix d’itinéraire pour raccourcir mon trajet jusqu’à Surgères, un jeune couple habitant proche de Brest qui se rêve des les hôtes d’un gîte pour accueillir les marcheurs bretons, s’arrête me croyant perdu. Je profite de leur complaisante offre pour les dernières bornes qui pèsent dans mes chaussures : merci et à bientôt chez-vous.

Surgères est désespérante. Une bourgade sans vie. Son beau clocher à colonnes excepté, n’éclaire pas cette fin de journée sous la pluie. L’ennui semble habiter ici ; pourtant un café m’est offert par le patron du bar qui est admiratif de ma folle équipée ; une étincelle de bien être.

Surgères 

Louis vient aux nouvelles, toujours encourageant…

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Selon Mamoune, ce n’était pas la jeunesse qui passait avec le temps. C’était une certaine façon de la considérer.

(Frédérique Deghelt, La Grand-Mère de Jade)


23km800 – 7h30

La sortie de Surgères nécessite l’attente d’une fin d’orage épouvantable… mais au sec.

Je suis sur une petite route quasi rectiligne, guère éloignée de la nationale qu’on entend bougonner toute proche. Un peu fastidieux ce trajet qui mène à Mauzé, entre des parcelles de cultures variées et qui joint des hameaux de maisons neuves, mais le soleil est au moins de la partie. Mauzé sur le Mignon est un bourg qui garde bien modestement la mémoire d’un de ses enfants, René Caillié, un incroyable aventurier du début du XIXème siècle, le premier à revenir de Tombouctou, à l’époque cité mythique. Il dénonce l'esclavage et la condition des femmes en Afrique, mais il est tenu pour un défricheur de voies de la colonisation.

Mauzé sur le Mignon 

J’ai la chance d’y rencontrer un forestier, le temps d’un café pour apprendre que la déforestation continue et que la plantation de pins reprend de plus belle. Il confirme la forte dégradation des sols en Charente qui voit ses oiseaux disparaître. Un homme passionnant, de bon commerce, mais désespérant.

Je découvre un magnifique canal avec ses ponts, ses écluses et ses étiers ; le Mignon porte bien son nom. Ce canal est une promenade idéale pour mon genou et les hérons ont la gentillesse de m’attendre. C’est avec regret que le quitte en franchissant un pont pour filer sur Saint Hilaire la Palud ; encore une petite route bordée d’eau inondant les terres avant de monter sur une plateau de culture intensive.

Les canaux du Marais Poitevin 

Je croise des cheveux gris d’un club de marche ; un « interview » sur ma Diagonale avec un partage de curiosité et d’admiration. Le fait de faire seul cette randonnée les rend inquiets… pour eux-mêmes surtout qui ne marchent qu’en groupe.

Me voici à Saint Hilaire la Palud collé sous un taillis pour me protéger au mieux de l’orage qui n’a pu attendre mon arrivé au donativo, le bien venu avec ce temps toujours en humidité rageuse.

Je suis à la porte du Marais Poitevin ; un livre des souvenirs s’ouvre avec émotion sur mes amours de jeunesse.

Saint Hilaire la Palud

Mon ami Marc s’enquière de mes dernières aventures et m’associe déjà à une boucle dans la vallée du Célé et le retour par la voie de Rocamadour en Septembre de l’an prochain… si mes pieds ne sont pas usés d’ici là et si mon genou est restauré.

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Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,

Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprends.

(Paul Verlaine, Poèmes saturniens)


19km700 - 6h30

Au sortir du modeste village de Saint Hilaire la Palud, franchissant un pont, très vite je recouvre le canal du Mignon.

Il est de rares pêcheurs à cette époque, mais les très nombreux pontons au long des berges du canal disent qu’à la belle saison les cannes à pêche doivent tricoter en tous sens ; mais je n’ai vu aucune anguille relevée.

Le chenal s’engage dans les marais… et les oiseaux chantent leur joie d’être en un lieu de multitudes dégradés de verts qui sait les protéger enfin, les grenouilles sont en concert et les papillons ont repris leurs chorégraphies. La nature recouvre tous ses droits ; c’est un grand bonheur !

Le canal et ses étiers

Ici l’homme suicidaire de notre époque ne semble pas avoir dégrader cette végétation et son réseau de canaux que nous ont légué nos pas si lointain ancêtres…

C’est magique !... même les averses qui me taquinent au long de mon chemin enchantent mon esprit et mes souvenirs des jours heureux me bercent. L’ivresse est étonnante… et la mémoire de ma jeunesse qui frissonnait à l’amour d’une femme qui n’est plus, me tient le cœur battant.

Le Marais 

Dernier pont qui saute la Jeune Autise, paisible canal qui fuit en toutes parts sous les feuillages ployés, et je découvre l’Abbaye en ruine de Maillezais légèrement perchée au cœur du Marais Poitevin… un grand calme me submerge…

Cathédrale Saint-Pierre de Maillezais 

Je suis accueilli par Marcelle une adorable hospitalière, bonne et généreuse cuisinière, avec un doux accent chantant aux sources du patois. Une « belle » personne au cœur généreux, ondine de ces marais profonds dont elle me conte les beaux jours de sa vie, pourtant si rude, mais qui fleurissent son âme charmante.

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Une telle légèreté malgré la masse, un tel contraste entre l’austérité extérieure et l’élévation, la lévitation, presque, de l’espace intérieur, l’équilibre des proportions dans la simplicité magique du plan carré où s’inscrit parfaitement le cercle du dôme, le sculpteur en a presque les larmes aux yeux.

(Mathias Enard, Parle-leur de bataille, de rois et d’éléphants)


20km900 – 7h00

Je quitte avec regret ce petit morceau de Marais Poitevin et Marcelle au grand cœur.

Derniers pas entre haies et canaux du Marais Humide pour remettre mes pas dans le Marais Desséché. Les cultures et les pâturages ne laissent que de modestes sillons d’eau ; les oiseaux se taisent de nouveau et les papillons se font plus discrets. Ici l’homme n’a pas qu’asséché les sols, aujourd’hui il les stérilise.

Ruines de l'Abbaye

Je visite la délicate Abbaye de Nueil sur Autise. Une mise en valeur très réussie de ce lieu de pierres blanches.

Tout est pensé pour écouter l’âme monastique des bâtisseurs incroyables des ponts et aqueducs qui mènent les eaux jusqu’à l’Océan, avec un inventif croisement des eaux du Marais Humide de celles du Marais Desséché.

Abbaye de Nueil 

Je déguste le « farci » spécialité locale… C’est délicieux.

Hélas le trajet n’est que petites routes, peu fréquentées, mais à vive allure. Mon échappée pour espérer un chemin plus boisé en bord de la Vendée, ici barrée en large plan d’eau, est un peu frustrante ; l’espace est en accès privé qui m’oblige à une portion de route en lacets dangereuse.

Je trouve gîte à Saint Michel le Cloucq, chez une inspecteur d’académie et un philosophe mélomane très désabusés du devenir de notre Ecole de France… rêvant cependant de jours meilleurs dans une maison aux trois chats. Un instant de plaisante fraternité.

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Quelques-uns des paysans, et c'était le plus grand nombre, allaient pieds nus, ayant pour tout vêtement une grande peau de chèvre qui les couvrait depuis le col jusqu'aux genoux, et un pantalon de toile blanche très grossière, dont le fil mal tondu accusait l'incurie industrielle du pays. Les mèches plates de leurs longs cheveux s'unissaient si habituellement aux poils de la peau de chèvre et cachaient si complètement leurs visages baissés vers la terre, qu'on pouvait facilement prendre cette peau pour la leur, et confondre, à la première vue, ces malheureux avec les animaux dont les dépouilles leur servaient de vêtement.

(Honoré de Balzac, Les Chouans)


10km200 – 3h00

Je suis les recommandations de Catherine et Hubert ; je vais faire une courte étape pour visiter Fontenay le Comte et reposer mon genou qui rouille sous l’effet de cette humidité acharnée et de mes efforts.

La Vendée et le pont de la Sardine 

La cité à califourchon sur la Vendée, fleuve maigrelet qui agite avec grâce ses filets d’algues, est le bon endroit pour se reposer et flâner. Elle est la porte entre le Marais Poitevin et le Boccage Vendéen. C’est un étrange patchwork d’architecture médiévale, renaissance, empire et dans son cœur le Parc Baron.

Eglise Notre Dame

Le Département doit son nom à l’impossibilité de lui donner celui des « Deux Lays », rivière haute et basse. Au lendemain de la Terreur, le deux députés élus étant laids, l’injure eut été trop flagrante. Etonnant, l’idée que la Vendée fut antirépublicaine et très royaliste, Fontenay le Comte soutenait la République et le IIIème Empire lui fit payer cet engagement en faisant de La Roche sur Yon, ville nouvelle, la Préfecture.

La Fontaine des Quatre Tias, Hotel de la Sénéchaussée, Parc Baron 

Une anecdote… je me fais coupé les cheveux pour ne plus ressembler à un chien errant… et la jeune coiffeuse est très jolie

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Les bourgeons poussaient, vapeur verte.

L’amour fut une découverte.

Grâce aux lilas, grâce aux muguets,

De rêveurs nous devînmes gais.

(Charles Cros, Le Coffret de santal)


27km000 – 8h15

La Bretagne se profile déjà ; son annonce arrive avec un crachin matinal qui met le soleil en retard.

Le bocage bien arrosé est resplendissant ; les verts feuillages sombres de ses haies font un beau contraste avec les verts tendres des platanes ou les ors naissants des céréales.

Le sentier est hésitant, partant de gauche et de droite au gré des ruisseaux qui quadrillent cette campagne. Je m’agite beaucoup à mettre et retirer mon poncho.

Terre et eau 

J’ai le vif sentiment d’être isolé ; quelques hérons apeurés qui s’envolent loin de moi, pour me laisser plus solitaire encore.

Je croise enfin un marcheur de longue haleine depuis mon départ de Menton. Nous échangeons sous le seul rayon de soleil tenace de la journée. Nous partageons la même impression de vagabond, colporteur des nouvelles des lieux éloignés et confidents occasionnels au hasard de nos rencontres.

Blanche m’accueille avec sa gentillesse qui a réputation depuis deux étapes ; je suis un Prince dorloté. Une vielle dame qui ferraille avec son iPod et qui nous fait un autophoto, comme disent nos amis québécois, pour son album des voyageurs. Un rayon de soleil de l’âme.

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On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.

- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,

Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !

- On va sous les tilleuls verts de la promenade.

(Arthur Rimbaud, Roman, Poésies)


22km400 – 6h15

Les tilleuls exhalent leur parfum sucré sous la rosée du matin et mon petit-déjeuner s’agrémente de fraises des bois. Je ne pensais pas en revoir sur mon chemin, déjà si tardives en saison.

La profonde forêt des Cinq Chênes est humide et fraîche. Le sentier gorgé d’eau est un parcours acrobatique pour éviter les flaques et la boue… pourtant je ne donnerais pas ma place.

Forêt des Cinq Chênes

C’est grandiose ! Un moment de solitude impressionnant…

Une route qui se perd... 

Une étape pour savourer le temps de la vie.

L’arrivée sur Chantonnay se fait sur une route plutôt monotone entre les champs de cultures.

Je passe la nuit en gîte chez un ancien ébéniste qui est un musée du bois à lui seul.

Il m’emmène pour une boucle en voiture pour découvrir l’Assemblée de deux Lays, dans un paysage qui doit être habité de fées et de lutins.

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Faire pipi dehors est une des joies de la vie à la campagne, un vrai moment de poésie

(Stephen King, La ligne verte)


27km600 – 7h15

Mon hôtesse, grande marcheuse, m’accompagne un bout de chemin ; une coulée verte encore sous la rosée du matin.

Sur les rails...

La suite se fera en suivant une ancienne voie de chemin de fer que la voiture a condamné en petite route goudronnée. Ici l’on garde encore le terrible souvenir de la catastrophe ferroviaire qui fit 30 morts et de nombreux blessés il y a 60 ans. Légèrement encaissée entre deux talus, elle me prive des bocages et la lassitude finit par me gagner.

Je m’échappe pour recouvrer la terre des chemins qui joignent les hameaux et les fermes isolées.

Le bocage 

Le soleil réchauffe les blés et je profite de la bonne odeur de pain chaud qui lentement sature l’air.

Ma route passe devant le Château du Parc de Soubise, conservé en ruine pour marquer le souvenir du massacre de deux cent chouans, femmes et enfants par la « colonne infernale » durant la guerre de Vendée sous la Terreur.

Parc de Soubise 

C’est une journée de marche plutôt fastidieuse, sans beaucoup d’attrait qui se termine à Vendrennes, un bourg que fend une nationale qui le tient inquiet.

Mon genou n’a pas bon moral…

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Un pêcheur ramena dans son filet une bouteille en cuivre, au bouchon de plomb. Cette bouteille contenait un génie tout-puissant, enfermé par le roi Salomon, mais le pêcheur n’en savait rien. Il ne voyait que la bouteille qui lui semblait inhabituelle. Peut-être renferme-t-elle quelques diamants, se di-il. Oubliant que l’homme ne doit se servir que de ce dont il a appris l’usage, il fit sauter le couvercle de plomb.

(Jean-Claude Carrière, Le cercle des menteurs)


27km600 – 7h15

Le ciel est chagrin et l’air est frais pour commencer cette journée, avec en plus quelques trop longues heures de marche sur de petites routes entre des champs qui ont souffert du remembrement pour une agriculture intensive. La pluie fait son retour plus assuré.

La Petite Maine

La journée est sauvée par une belle promenade en suivant la berge du barrage de la Grande Maine, même si je reste sous mon poncho qui ruisselle. Mais le cadre est magnifique. De jeunes pêcheurs sous des tentes regardent leurs cannes à pêche avec l’espoir de quelques carpes affamées. Les canards barbotent, se moquant bien de la pluie. Dans ce grand calme, les oiseaux se parlent en interminables bavardages… et mes chaussures clapotent allégrement, tout en évitant de trop glisser sur les mousses et les granites.

 Le barrage de Bultière

A Le Pont Léger qui enjambe la Grande Maine, petit ruisseau sage, je rencontre un jeune couple de pèlerins déterminés et novices, qui marchent depuis Le Mont saint Michel et veulent rejoindre Santiago. Ils sont ravis de puiser dans mon expérience des sentiers. Je leur rapporte quelques astuces d’hébergements quand on bivouaque par tous les temps ; ces jeunes bien qu’étant en couple, vivent dans l’esprit d’individualisme de cette époque, avec la louable idée d’égalité, mais oubliant que l’aptitude physique n’est pas tout à fait équivalente ; je leur suggère de mieux répartir les charges et je règle leurs sacs à dos pour plus de confort de marche.

Je reprends mon chemin en suivant la Maine qui se faufile sous la voûte de noisetiers qui s’égouttent encore.

Mon genou fut plus alerte… et Louis vient pour un récit de ce jour et se désole de me savoir encore et encore sous la pluie.

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Puis un château de brique à coins de pierre

Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,

Ceint de grands parcs, avec une rivière

Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs.

(Gérard de Nerval, Fantaisie, Odelettes)


24km300 – 6h30

La brume du matin annonce le soleil… il faut y croire pourtant en me chaussant et reprenant mon sac.

Montaigu

Quelques pas en reprenant la Maine pour me guider, sont comme une promenade nonchalante jusqu’à Montaigu, une impressionnante ancienne place forte dont il ne reste que les remparts, champ de bataille de la Vendée républicaine et chouanne. Je reste ébahi par les gigantesques douves creusées à la pelle et à la pioche et vidée à dos d’homme. Suit une grande traversée d’une campagne qui fait mûrir ses céréales et pousser ses maïs. Une étape où il me parait que je marche sans but.

Le mérite de la journée sera Clisson, avec son monumental château fort ; cette ville fut la limite des royaumes de France et d’Angleterre.

Clisson

Enfin le soleil m’accueille et fait sortir les habitants qui convergent vers la magnifique Halle, marché, café et lieu de bavardage.

Mon Ami Marc m’émerveille de sa prose joyeuse et malicieuse…

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Le temps est superbe, et je descends dès neuf heures en ville, libre, et craquant du bonheur d’être libre, je me sens gai, je me sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en avalant des yeux tout ce qui passe

(Jules Vallès, L’enfant)


18km700 – 5h30

Une étape raisonnable en suivant la Sèvre Nantaise, tranquille filet d’eau qui s’abrite sous des arbustes qui grimpent ici et là sur des buttes sablonneuses. Mais les yeux sont alanguis par les alignements de vignobles du Muscadet futur.

Le Muscadet

Ici malgré tout nul parcours rectiligne, mais selon les méandres de la rivière les sentiers et les routes cheminent en tous sens. Je consulte souvent mes cartes pour ne pas avoir le droit de tourner en rond. C’est un lieu d’une grande beauté… je m’y poserais bien plus longuement en sirotant un verre de ce vin blanc pour savourer le nectar sous un brin soleil qui m'invite à la rêverie dans l’herbe.

La Petite Maine 

Je m’arrête à La Haye-Fouassière, avec l’idée de prendre le train pour rejoindre Nantes. La gare est toute proche, ceci m’évitera les toujours très pénibles entrées dans les grandes villes ; avec leurs hameaux de maisons individuelles qui oscillent entre la fatuité de l’arrivisme et le cabanon toujours en chantier, mais sujets du mauvais goût ; les zones commerciales uniformes.

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La pluie est une compagne en Loire-Inférieure, la moitié fidèle d’une vie… Les nuages chargés des vapeurs de l’Océan s’engouffrent à hauteur de Saint-Nazaire dans l’estuaire de la Loire, remonte le fleuve et, dans une noria incessante, déversent sur le pays nantais leur trop plein d’humidité. Dans l’ensemble, des quantités qui n’ont rien de considérable si l’on s’en réfère à la mousson, mais savamment distillées sur l’année, si bien que pour les gens de passage qui ne profitent pas toujours d’une éclaircie la réputation du pays est vite établie : nuages et pluies.

(Jean Rouaud, Les champs d’honneur)


Repos

Je viens accompagné de mon soleil méditerranéen sûrement ! Le temps est loin d’être comme dans les récits des voyageurs.

Je suis à Nantes pour accueillir le Printemps et être de la Fête de la Musique.

La Loire

Je recouvre non sans une grande émotion ma Loire, toujours aussi paisible, mais bien chargée des boues rapportées par toutes ces interminables jours de pluies tenaces et ces orages rageurs. Mais qu’elle est belle avec ces ocres qui étincellent sous le voile bleu du ciel.

Je vais rendre visite à l’Eléphant des Machines de l’Ile et découvre le projet inouï à venir de L’Arbre aux Hérons. J’en rêve déjà…

Les Machines de l'Ile

La ville est joyeuse et très animée. Les terrasses sont sous le charme d’une jeunesse élégante et bon enfant.

Une promenade dans la ville pour le plaisir des yeux... et les filles en robes légères sont autant un régal. Je ne m'en lasse pas.

Je ne manque pas le Château des Ducs de Bretagne, et le tour de ses remparts.

Le Château des Duc de Bretagne 

C’est fantastique cette ville… ! On doit y vivre toujours le regard amoureux…

La Tour Lu, les filles et le Passage Pommeraye

Ce n'est sûrement pas salutaire pour mon genou, mais pour l'esprit c'est prodigieux ; je ne résiste pas à quelques pas de salsa en cette belle nuit de la Fête de la Musique qui fait danser la ville, et s’enivrer des yeux brillant de sa cavalière qui suit mes pas ; un instant de bonheur pour un marcheur solitaire.

Par contre, je garde, de ma pause dans l'herbe en rêvant de Muscadet, un souvenir inattendu qui me démange ; les détestables aoutats s'acharnent à me tourmenter...

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Deux hommes ne bougeaient plus, glissés au fond du trou. Des blessés affolés se sauvaient, le visage sanglant, les mains rouges. Ceux qui restaient les regardaient à peine incrustés dans la terre, la tête dans les épaules, attendant le coup suprême. Mais, soudain le tir s’allongea : il balayait à droite. Toutes les têtes se relevèrent. Oh ! l’unique minute de bonheur, quand la mort est allée plus loin.

(Roland Dorgelès, Les croix de bois)


28km400 – 7h45

Le train me fait aussi sortir de Nantes pour que mes chaussures ne se désespèrent pas entre les tristesses urbaines de bétons et d’asphalte.

Je reprends le cours de mes rêveries de marcheur à Saint Etienne de Monluc, village qui ne doit bouger que juste avant le coucher, au retour des salariés nantais.

Le sentier chemine en doux serpent qui se faufile sous les frênes, découvrant par de petites fenêtres de verdures, la plaine qui se réjouit du soleil qui la dore au pied de l’escarpement du Sillon de Bretagne.

Sentier le long du Sillon de Bretagne  et le moulin de La Pasquelais

Le lac de Mabile, vestige du besoin d’eau des armées, se colore de taches de couleurs en voiles de coques de noix ; un instant de repos avant les derniers pas. Un homme qui fait son jogging, dit me reconnaître ; il m’a aperçu à Nantes la veille, dégustant une glace bien méritée … il est vrai que je suis facilement reconnaissable avec mes cheveux blancs et mon sac à dos

Lac de Mabile

Savenay est une bourgade tranquille. Bien difficile d’imaginer sa cruelle histoire de toutes les guerres sanguinaires. Elle qui fut témoin de l’agonie de l’armée vendéenne que la République écrasa définitivement, se retrouva avec le plus grand hôpital militaire américain de la Première Guerre Mondiale et Stalag de l’armée allemande nazie.

Une belle étape d’ombre et de soleil, même si elle fut un peu boitillante.

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… l’âme est pleine de ruses.

L’âme se tourne en secret pour voir s‘il n’arrive rien.

Pouvez-vous l’en empêcher ? Peut-on surveiller son âme ?

Elle adore tellement qu’il arrive quelque chose.

Vous ne la guérissez pas de la fièvre d’un seul coup.

Alors comment l’empêcher de vous dire : Ecoute, écoute…

(Jules Romain, L’homme blanc)


27km400 – 8h15

Une succession de petites routes dans une plaine sans âme coincée entre une ligne TGV et l’autoroute jusqu’à Pont-Château. Je marche sans trop y croire, mais bien content de la belle présence du soleil. Mon esprit chemine plus vite que mes pas…

Je saute le Binet, canalisé à l’excès ; mais peut-être faut-il s’en méfier ?

Un calvaire, sûrement pas…

Calvaire de Sainte Reine de Bretagne

Et les routes me mènent en direction de Sainte de Bretagne… heureusement qu’ils le disent, car c’est plutôt une campagne très banale.

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Les moments de bonheur complet, parfait pour l’esprit et la chair, se gravent dans la mémoire de l’être humain comme la lumière du soleil, la douceur et la fraîcheur de l’air, la verdure du Printemps, le chant des ruisseaux sur les hautes montagnes. Des moments épanouis, des fleurs dans un jardin paisible, ouvert, chaleureux.

(Duong Thu Huong, Au-delà des illusions)


28km100 – 8h45

Marais de la Brière 

Enfin le sentier s’égare dans la partie Nord des marais de la Brière, parfois encore ruisselant et boueux. Des fleurs tapissent le sol en jaune ; un morceau du GR 3 que je retrouve. C’est un joli espace lacustre qui me noie dans un étrange sentiment d’isolement. Je suis dans une intense méditation ; les souvenirs heureux tentent de noyer les chagrins et les échecs.

Le marais 

Le plaisir de recouvrer les oiseaux et les insectes qui s’affolent à chacun de mes pas m’enchantent ; ces instants deviennent si rares dans nos campagnes dévastées par la chimie de l’enrichissement en aveugles des jours futurs.

Je reprends les routes en suivant le GR 39 pour une étape à Camoël, un bourg de lourdes maisons.

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Sur mes cahiers d’écolier

Sur mon pupitre et les arbres

Sur le sable sur la neige

J’écris ton nom

(Paul Eluard, Liberté, Au rendez-vous allemand)


17km600 – 5h15

Une belle journée qui commence en franchissant la Vilaine que l’Océan a quitté au matin. Le barrage d’Arzal retient l’eau douce de ce fleuve, mais les échanges avec les écluses sont un souci énorme de salinisation de cette réserve d’eau.

Port de Arzal

Le sentier suit une vaste vasière de l’embouchure et la première vue de l’Atlantique qui est calme… ému de ma visite attendue depuis des semaines ?

La Vilaine 

Le sentier suit cette fois la cote de granite et de landes. Le petit dolmen de la Pointe de Penn Lann est un lieu de visite en ce beau jour, mais d’autres souvenirs nous restent de la barbarie allemande nazie, en multitudes vestiges du mur de l’Atlantique... Ainsi surgit avec force le goût de la liberté que je savoure chaque jour ; avec le lourd regret que très nombreux sont ceux qui en ont oublié le prix et notre jeunesse la croit acquise.

L'Atlantique à la Pointe de Penn Lann

J’espérais rencontrer les randonneurs, mais pas plus que tous ces jours passés.

Le Mur de l'Atlantique, Dolmen de Crapaud et Clocher de Billiers

Je vais terminer cette étape à Billiers avec son étonnant clocher phare. Anne m’héberge ; beau souvenir de partage de sardines et d’huîtres d’une pêche avec ses amis.

Mon Ami Jean-Pierre s’inquiète pour la santé de son Frère et me souhaite la bienvenue en Bretagne.

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Nous devrions toujours avec trois amis dans notre vie ; Celui qui marche devant nous, que nous regardons et que nous suivons, celui qui marche à côté de nous, et qui est avec nous à chaque étape de notre vie, et celui qui est derrière nous et que nous attendons après que nous ayons ouvert la voie.

(Michelle Obama)


15km500 – 4h45

Une petite étape qui passe par Muzillac que je gagne en empruntant une belle piste cyclable qui mène le bourg à la mer. Je traverse le bourg et m’échappe de la route pour rejoindre Ambon qui s’ouvre sur les marécages et les bocages.

Parfois du sentier l’Atlantique se profile au loin.

L’Eté est enfin installé.

Alors de longues allées bordées de futaies clairsemées me volent lentement mon moral ; l’ennuie vient du fond de mon être, sans que j’en comprenne le sens. Je marche sans envie…

Fatigue ?

Solitude ?

Les 1650km de marche auraient-ils usé plus que mes chaussures et mes bâtons ?

C’est alors que mon Ami Jean-Paul a la bonne idée de venir m’encourager… A-t-il deviné mon désarroi ?

Son réconfort est miraculeux... il croit en moi!

Etrange baume que l'amitié.

Je m’arrête à Surzur pour la nuit. Le bourg est sans intérêt, ville dortoir de Vannes assurément, mais les commerces me sont bien utiles.

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Des bruits de campagne montaient jusqu’à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée.

(Albert Camus,L’étranger)


25km700 – 6h45

Surzur est déjà écrasé par la chaleur dès le matin. L’ombre des haies me protège jusqu’à Le Hezo, hameau qui me fait enfin découvrir le Golfe du Morbihan à marée basse.

Les marais 

L’Océan se retire en ruisseaux de mousse à chaque vanne qui ferme les prés salés. La vase dessine des personnages inquiétants entre les salicornes qui brillent au soleil.

Rive du Golfe 

Très vite les habitations laissent peu de place sur le littoral pour suivre le découpage de la côte.

Une bien mauvaise surprise m’attend à l’embarcadère de Montsarrac pour franchir la passe. Contrairement à ce qui m’avait été dit, le bateau qui devait me faire traverser ne fait le voyage qu’en période estivale. Un vieux qui arrive à quai sur sa barque, sur un ton bougon, refuse de m’aider.

Littoral et iles du Golfe du Morbihan 

Je vais devoir faire le tour qui m’ajoute 12 km si je désire rejoindre Vannes, car je me vois mal bivouaquer dans cette zone d’habitat aisé, mais peu hospitaliere. Les clôtures et les propriétés privées sont suffisamment explicitent…

Deux ostréiculteurs me sauvent. Ils me traversent sur leur barge en clandestin, pour ne pas concurrencer le passeur « absent »… Merci à eux !

Traversée sur une barge d'ostréiculteurs sympathiques 

La remontée jusqu’à Vannes est magnifique. Ces rives du Golfe sous le soleil ardent révèle des tons d’ocres, de terre de Sienne, de verts et d’émeraudes sont une fabuleuse richesse.

Quel contraste avec l’approche de Vannes ; toujours le même décor affligeant de maisons, de gazons ras et de nains de jardins…

Je profite d’un bus pour mes tous derniers pas qui m’auraient affliger les stades et les enseignes publicitaires qui exposent notre décadence.

C’est alors que la ville ensoleillée ouvre les portes de mes souvenirs heureux ; mon cœur en bat encore sous l’émoi de deux traits de Rouge qui souligne un beau sourire. La ville est toujours aussi élégante et paisible.

Vannes : La Marle et la Porte Saint Vincent,
Vannes : murailles, lavoir et Place Henri IV

Une nuit en Donativo est une bonne idée, après un repas sous un cerisier généreux, comme mes hôtes.

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En sourdine, de sa voix grave et chaude, un pigeon ramier soliloque, recueilli comme celui d’un saint, varié comme celui d’un amant.

(Mary Weeb, La Renarde)


23km600 – 6h15

La sortie de Vannes se fait par une grande route sur trois kilomètres qui commence mal la journée. Mais comment éviter cette agitation automobile ?

La suite ressemble comme toujours en village dortoir. Il faut attendre Plescop pour que la campagne reprenne ses belles allures paisibles. J’y fais une halte pour un café avant de suivre un somptueux sentier qui relie le village jusqu’à Sainte Anne d’Auray. La nature a l’air un peu domestiquée, mais l’œil est malgré tout conquis par cette végétation envahissante.

Il n'y a pas que des routes...

Sainte Anne d’Auray est un des lieux de dévotion breton avec le « pardon » qui attire nombre de catholiques fervents… mais qui n’en sont pas plus charitables. L’escalier des saints est une étonnante construction, ostentatoire affiche de la croyance et du mauvais goût. Le mausolée aux morts de la terrible guerre de 14-18 rappelle combien la Bretagne a payé plus que les autres sur tous les fronts… la Corse pouvant sûrement partager ce triste privilège.

Sainte Anne d'Auray :   la Basilique, la Scala Santa et le Mausolée aux morts de 14-18

Encore un peu de plaisir de sentier pour aller jusqu’à Brech qui m’accueille avec une kermesse d’école et des enfants très excités par les jeux et les spectacles.

Je contribue en me restaurant sur les stands.

Brech 

La chaleur ne quitte pas la nuit ; l’Eté breton est excessif.

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… l’âme est pleine de ruses.

L’âme se tourne en secret pour voir s‘il n’arrive rien.

Pouvez-vous l’en empêcher ? Peut-on surveiller son âme ?

Elle adore tellement qu’il arrive quelque chose.

Vous ne la guérissez pas de la fièvre d’un seul coup.

Alors comment l’empêcher de vous dire : Ecoute, écoute…

(Jules Romain, L’homme blanc)


28km400 – 7h45

Il faut attendre trop longtemps pour quitter le goudron des petites routes et découvrir enfin un magnifique sentier qui file sous les chênes et les châtaignés. Des petits ponts de bois, mais aussi parfois de simples planches enjambent des ruisselets tapis sous des fougères majestueuses.

Lavoir et  Eglise de Landaul 

Le sol d’un épais humus est un doux tapis pour marcheur rêveur.

Le balisages lui aussi est rêveur ; il se perd dans les hautes herbes des prairies… toute mon expérience des sentiers est soudain sollicitée ; plus de rêveries.

Sentier pour rêver jusqu'à Brandérion

Je rencontre la bénévole qui a reçu un « carton rouge » pour le mauvais entretien du marquage. Tous ces jours derniers elle était elle-même sur le Chemin de Compostelle qui est toute sa passion.

Maryvonne est pleine d’énergie et de bonté… laissez-lui la coquetterie de taire ses 70 années.

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Je suis épris de ce morceau tendre de campagne, de son accoudoir de solitude au bord duquel les orages viennent se dénouer avec docilité….

(René Char, Feuillets d’Hypnos)


22km300 – 6h45

Le genou semble se faire oublier… serais-je au bout de mes soucis ?

Je suis vite sous un soleil de plomb, mais le moral est comme le ciel, bleu azur et l’esprit joyeux.

Quelques kilomètres de petites routes pour me retrouver à Hennebont, gros bourg avec sa cité fortifiée qui veille sur le Blavet que l’Océan a quitté, découvrant ses vases et ses algues. J’hésiterai à le suivre pour un crochet par Lorient que les corsaires ont déserté depuis longtemps.

Hennebont s’ouvre par une porte que flanquent deux énormes tours ; les douves sont des jardins fleuris aux pieds des remparts imposants ; mais la vie n’a rien de menaçant, est semble souriante en ce jour d’Eté incroyable après toutes ces pluies.

Hennebont

Je m’égare et en plus je constate que j’ai laissé ma gourde d’eau… Pour recouvrer ma route, je pose mon sac à dos contre une barrière, et alors, j’aperçois justement derrière cette clôture une femme qui décharge ses courses du coffre de sa voiture, dont un pack de bouteilles d’eau. Je ne sais quelle sainte ou quel saint de Bretagne veille sur moi, il y en a tant dans cette région, mais cette charmante dame m’offre une bouteille d’eau… disons qu’elle fut mon ange gardien aujourd’hui.

Je m’enfonce dans une grande forêt de hauts fûts, une autre bénédiction par cette chaleur.

Un chevreuil est curieux de mon repas, que je déguste allongé sur la mousse bien à l’ombre.

Mais hélas, j’ai beaucoup de route une fois traversé la voie express qui mugit rageuse sous les roues de camions en processions.

Le décor de campagne a changé avec sa plaine de cultures intensives où les céréales se dorent en bonnes odeurs de farine, senteurs que couvrent celles des tilleuls qui embaument les allées des hameaux que je traverse. Pourtant l’orage menace, jusqu’à craindre de le subir sur ce plateau dégagé.

Arrivée fleurie sur Pont-Scroff

J’arrive pourtant, ruisselant de sueur à Pont-Scorff ou je couche à l’abri dans une magnifique longe de granite, chez un couple bon vivant et fort courtois.

La nuit sera bruyante en rage de feu et d’eau.

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« Voilà maintenant ce qui m’arrive au long des minutes du temps. Et c’est peut-être une autre folie. Mais de celle-là, je ne veux pas guérir. »

(Maurice Genevois, Forêt voisine)


22km100 – 6h45

La nuit a bu tout son soûl et le matin a remis son étole bleue. Passé le vieux pont qui saute la Scorff, elle aussi en basse marée, je monte sur un plateau que le soleil mord déjà à pleines dents.

Pont-Scroff

Un morceau de route jusqu’à la chapelle de Saint Servais pour enfin reprendre de la campagne en bosquets clairsemés et petits champs que les coquelicots décorent en feux follets.

Je fais une pause à Rédené qui garde la mémoire du maquis qui tint enfermés les nazis dans la poche de Lorient durant 9 mois.

Je poursuis en longeant un délicieux moment la vallée de la Scare toute en fougères et saules. La fraîcheur ajoute à la douceur du paysage.

L’arrivé sur Quimperlé me semble lointaine tant il fait chaud et la soif se fait sentir pour la première fois.

Mais tout arrive ! Quimperlé étanche ma soif et me repose de mes efforts avec une bière locale.

Abbatiale de Sainte Croix

La ville est coquette, toute en fleurs à la confluence de l’Ellé et de l’Isole qui forme la Ria de la Laïta qui l’expose aux subites inondations. Pour l’heure, ces eaux sont une vaste piscine pour une jeunesse qui ne boit pas que de l’eau par cette chaleur d’Eté.

Les trésors de Quimperlé 

Des souvenirs heureux me recouvrent, laissés là lors d’un trop rapide passage, un jour de temps trop gris, et je découvre la somptueuse abbatiale de Sainte Croix, dotée d’un riche retable, avec son chœur en surplomb de la crypte. Un étonnant vestige d’un porche roman inséré dans quelques maisons dans un quartier médiéval en colombages comme cirés.

Je flâne jusqu’au Pont-Fleuri.

Le Pont-Fleuri 

Une halle élégante de Eiffel est un lieu d’animation trompeuse un jour de foot…

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Le français, c’était son Père qui l’avait ramené des tranchées et imposé à la maison, comme s’il était parti se battre là-bas juste pour ça. Il se souvenait des colères titanesques de son Père quand le patois refaisait surface.

(Jean-Luc Seigle, En vieillissant les hommes pleurent)


28km700 – 8h45

Il faut monter pour sortir de Quimperlé.

Maison de Quimperlé

C’est une trop logue étape sous la chaleur et sur les routes, sauf l’instant d'une allée boisée qui honore la marche ; un sentier superbe.

Bannalec est loin… et Saint Jacques, çà ne s’invente pas est encore à 5 km. Je me perds franchement malgré les indications embrouillées de braves gens qui m’offre un café et une délicieuse part de gâteau ; heureusement mes hospitaliers me récupèrent sur la route. C’est que l’orage encore une fois menace et je ne veux pas rater ce couple hors du commun, digne d’un conte dont on me fit le récit depuis Vannes ; Martine est guérisseuse, mon genou sera un peu soulagé par ses massages pleins de convictions et Guy un authentique druide.

Une entrée dans une Bretagne joyeuse et rebelle ; cette Bretagne qui réclame encore l’indépendance. Le Français est la peste ici…

Authentique maison du druide

Dans ce bar auberge atypique on fume et on parle le breton, le vrai, pas le gallo corrompu. Mais je n’en suis pas moins accueilli avec ce beau sentiment que la fraternité à un sens entre ces gens ; ces hommes et ses femmes sont sincères et généreux ; Quelques uns ont fait de la prison pour leurs convictions révolutionnaires. Un monde, enfin une île, que je suis heureux d’avoir découvert, avant que le flot de la mondialisation ait tout enseveli.

An 4591 

Une journée qui fut incroyable !... dont je sors diplômé..

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… nous avons choisi la frugalité la plus extrême, jointe à la plus spirituelle des activités physiques : la marche à pied. Nous mangeons du pain, des figues, des dattes, des produits de nos troupeaux, lait, beurre clarifié, fromages très rarement, viande encore plus rarement. Et nous marchons. Nous pensons avec nos jambes. Le rythme de nos pas entraîne notre méditation. Nos pieds miment la progression d'un esprit en quête de vérité, une vérité certes modeste, aussi frugale que notre alimentation.

(Michel Tournier, Gaspard, Melchior et Balthazar)


18km200 – 5h15

L’orage de la nuit me laisse un ciel gris plombé et une pluie de l’Atlantique conquérante qui trempe les sentiers rares et les petites routes nombreuses. Pourtant les fougères dodelinent joyeuses sous les grosses gouttes de pluie ; moi je patauge ruisselant.

Un lièvre se lève de son gîte à mon approche de l’Eglise Blanche ; nous sommes bien seuls à nous moquer du temps qui à quitté l’Eté brûlant pour renouer avec les averses.

Eglise Blanche

« L’Allée Couverte » est un sublime moment de féerie, comme les contes de Bretagne les aiment. Un sentier encaissé sous de majestueux chênes et des mousses pansues qu’habille une végétation en bataille. Les crapauds terre de Sienne se promènent à peine gênés de ma présence.

Allée Couverte 

Je quitte un instant l'abri des arbres pour voir la Chapelle de Trébellec, au lieu du pardon des chevaux... vous m'en direz tant.

Chapelle de Trébellec 

Enfin Pont-Aven me reçoit au bout d’une longue route collée à l’Aven, qui se régale des rigoles qui chantent pour s’y plonger ; mais c’est Pont-Aven sous un voile de pluie. Rien à voir avec les aquarelles et peintures lumineuses qui en firent sa réputation… heureusement elle m'a gardé ses galettes.

Envoûtant... 

La pluie est désagréable, mais la stupidité est pire encore. Une simple envie d’huitres me plonge au cœur de la vaniteuse opulence des touristes fortunés. L’argent donne tous les droits mais sûrement pas l’achat d’un soupçon d’intelligence… tous continents confondus.

Les chiens sont le centre d’attraction de ce monde là, minable et sans une once d’éducation. C’est le bouquet final de cette journée ; toute approche de la vie urbaine est toujours une immense déception.

Le retour se promet d'être dur !

Pont-Aven, cité des peintres 

Pourtant le jour finissant, une biche et son paon s’approche de ma fenêtre pour brouter l’herbe généreuse du talus… c’est attendrissant. Je me souviens de mes tendresses passées pour une jolie femme aux attentions délicieuses et aquarelliste talentueuse.

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… on ne causait plus tant les lignes donnaient ; à tout instant, on entendait tomber à bord de gros poissons lancés sur les planches avec un bruit de fouet ; après ils se trémoussaient rageusement en claquant la queue contre le bois du pont ; tout était éclaboussé de l’eau de mer et des fines écailles argentées qu’ils jetaient en se débattant.

(Pierre Loti, Pécheur d’Islande)


23km800 – 7h30

La journée sera fabuleuse et irréelle… un bonheur, et pourtant, au matin, le nez passé la porte du gîte, je suis sous une pluie dense qui arrive de l’Océan et se glisse avec énergie dans la ria d’Aven.

Un passage au marché pour faire les provisions d’un repas de midi qui ne sera possible qu’en trouvant un abri, si le temps ne renonce pas à sa triste humeur.

Sortie de Pont-Aven 

Je quitte le bourg au bout du quai et entre dans la forêt sombre en suivant le sentier qui s’agrippe au rivage dentelé dont je ne sais s’il est bord de fleuve ou côte de l’Océan. Les grands arbres dégoulinent et font danser les feuilles des fougères. Les bruyères perlent sous les gouttes dont j’entends la mélodie des percussions sur le sol et les troncs morts. Il me faut enjamber des ruisseaux qui viennent de partout. Le sentier joue avec mes genoux qui doivent supporter de monter, descendre, virer de gauche et de droite… mais rien ni fait c’est un vrai plaisir.

L'Aven à marée basse 

Je passe le grand château de Poulgrin, dont plus tard je ferai connaissance du propriétaire à la Pointe de Rospico ; un jeune homme vaillant de 91 ans.

Ile de Raguénez

Jusque là, je me croyais dans la tourmente, mais j’étais abrité du vent qui arrive en violentes rafales de l’Océan qui n’a guère envie de me faire un bon accueil ; il me pousse à son grès, menaçant de me faire chuter, tant mon pied à du mal à être assuré sur le fin cordon du sentier glissant de granite et d’humus gonflé d’eau.

Sentier du littoral 

L’ile de Raguénez se tient à la côte à marée basse qui découvre les plages de sables, logées dans de petites anses rocheuses.

Etape inattendue à la Pointe de Trévignon, chez Philippe, un marin pêcheur qui me fait la cuisine de sa pêche du jour : un carpaccio de bar et un homard.

Plage de  Dourveil 

Une soirée de découverte de la pêche en mer et ses règles, et secrètement j’espère une amitié…

Une journée encore inoubliable qui fait chaud au cœur.

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… le soleil qui perçait l’amoncellement de nuages et transformait les couches de schiste cristallin en feuilleté de vieil or… et, un peu plus loin, les millions d’étoiles scintillantes imprimées par le vent à la surface de la mer… les géométries complexes, si satisfaisantes pour l’œil et pour l’esprit, des squelettes de poissons et des plumes de mouettes que je ramassais. Oui, les efforts inlassables et ingénieux de la vie pour se renouveler…

(Nancy Huston, Dolce agonia)


17km600 – 5h30

Le crachin tient encore la matinée sur le sentier qui se glisse entre la dune et la lagune ; le sable humide alourdi les pas et n’hésite pas à rentrer dans mes chaussures. Pas d’échappatoire, il faut suive ce sillon de sable, car la végétation qu’il traverse est un tapis d’épineux traites.

Lagune

Un camping du GCU est sur mon passage ; adhérent de cette association je me vois déjà offrir un café, mais l’accueil est distant et suspicieux chez ces petits vieux que je viens troubler dans leurs habitudes ; quel contraste avec toutes ces rencontres chaleureuses sur ma Diagonale depuis maintenant deux mois et demi, et 1800 km.

Passez votre chemin vagabond !

Vers Concarneau 

Le soleil finit par se monter enfin, donnant au décor une lumière magique ; vite je vois surgir ici et là des touristes qui gagnent les plages par les traverses.

Arrivée sur Concarneau 

Je suis sous une vive émotion en suivant cette côte découpée avec élégance. Les bleus, les verts, les ocres sont un écrin pour toutes ces petites maisons blanches que gardes des pins ployés par les vents incessants.

Ville Close 

J’arrive à Concarneau en empruntant le passeur qui me descend dans la Ville Close. Je suis dépaysé en un instant, envahi de touristes agités, mais toujours sous le charme de cette étape.

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Le soleil se montrait par intermittence à travers la pluie et un vent léger soufflait. C’était une pluie joyeuse et aérienne. L’arc-en-ciel commença à apparaître, il y en avait parfois deux en même temps, telles une mère et sa fille, l’une jeune et belle, et l’autre vieille et presque effacée.

On appelait l’arc-en-ciel le « python du ciel ».

(Chinua Achebe, Tout s’effondre)


19km800 – 6h15

Le crachin a repris sa place et ses mauvaises habitudes, ce qui ne fait pas renoncer les touristes. Ils défilent en procession de parapluies de couleurs qui contrastent avec les tons ombrageux des pierres de granite des échoppes. Ils flânent d’étals en vitrines attirés par tout ce qui brille comme des pies voleuses des angoisses de ce monde fou.

La citadelle de la Ville Close

Le passeur fait inlassablement ses allers-retours, comme les canards qui cherchent leurs nourritures dans le courant des marées.

Je sors de la ville avec le bus jusqu’à Maison Blanche, capharnaüm d’enseignes tueuses des commerces des villages et des cœurs des villes.

Enfin je trouve ici l’ancien tracé de la voie ferrée et hélas trop vite le sentier se fait route dans une campagne que je devine à peine, enfermé entre les haies d’épineux et de barbelés que les fougères peinent à cacher.

Une étape où mon genou se plaint de nouveau… d’autant que le relief est hésitant entre les montées et les descentes exigeantes.

Un instant d’émerveillement à la croisée d’une petite route, avec la très belle chapelle de Locmaria-Hent, son surprenant ossuaire, pure architecture de Cornouaille.

Locmaria-Hent 

Je fais la rencontre d’un paysan qui vient de se convertir à l’agroécologie… 250 hectares, ce qui n’est pas insignifiant et donne espoir.

Longe

Je trouve un hébergement dans une splendide longe et un repas à vous damner.

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François a scrupuleusement étudié la carte de la région. C'est une vaste étendue déserte, couverte de landes et de forêts ; quelques fermes et villages isolés s'y éparpillent. - Je pense qu'il vaudra mieux rester à l'écart des grandes routes, estime-t-il. On profitera beaucoup plus de la nature en arpentant les petits chemins ou les sentiers.

(Enid Blyton, Le Club des Cinq en randonnée)


19km700 – 6h30

Rien de changé !

Que faire sous un ciel gris, sur des petites routes engoncées dans une verdure sous constante humidité ?

Marcher !

C’est une étape mal pensée. J’aurais préféré passer plus au Sud de Langolen, mais franchir l’Odet semblait impossible sur 10 km.

Eglise de Langolen et Chapelle de Tréanna 

J’en aurais presque oublié la très belle chapelle de Tréanna, en granite ciselé, d’une architecture très typique de cette Cornouaille… hélas fermée comme toutes en cette Bretagne catnolique.

J’ai droit à un lever de soleil en fin de journée… excellente idée !

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Ne tremblez pas : il faut fermer les yeux d’abord,

Il faut vous jeter doucement dans l’herbe haute,

Il faut que je délivre vos cheveux, que j’ôte

L’agrafe qui maintient ce voile sur ce corps,

Offrant à la lumière cette peau si pure,

Cette gorge crépitant d’or et de luxure

Et que caressent les tiges comme des mains,

Ces seins qui gonflés de soleil et de sève,

Ces jambes lisses et blanches qui se soulèvent

Pour contenir le flot de volupté qui vient

(Patrice de la Tour du Pin, La Quête de la Joie)


19km800 – 6h15

Le temps est plus raisonnable, mais mon parcours suit toujours des routes à mon grand désespoir… je sens une lassitude du goudron. Cette étape est tout autant sans beaucoup d’intérêt ; sûrement aussi l’approche du terme de mon aventure et le contraste avec des lieus enchanteurs traversés jours après jour… la nostalgie de la fin et puis le crachin breton n'est pas décidément ma tasse de thé. La rêverie me sauve malgré tout, en un retour des jours amoureux qui viennent en rayon de soleil.

La solitude peut parfois être un regret. Je suis - semble-t-il? - sur le chemin de Compostelle, mais, les sentiers sont trop rares ; beaucoup de petites routes là encore.

Une chapelle à Saint Laurent et la fontaine de Troboa mérite pourtant…

Chapelle de Saint Laurent et Fontaine de Troboa 

Seul moment de satisfaction d’avoir marché jusqu’à Saint Coulitz, les quelques pas le long du Canal de Nantes à Brest… mais je n’est pas envie de pousser mes pas plus loin. Je me contenterai de mes maigres restes de repas… demain pourvoira à mes besoins.

Le Canal de Nantes à Brest 
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Toutes les passions sont exagératrices, et elles ne sont passions que parce qu’elles exagèrent.

Des qualités trop supérieures rendent souvent un homme moins propre à la société. On ne va pas au marché avec des lingots ; on y va avec de l’argent ou de la petite monnaie.

(Nicolas de Chamfort, Maximes et pensées)


19km800 – 6h15

Les bords de l’Aulne me conduisent jusqu’à Chateaulun sous un soleil qui sèche lentement la rosée. Je marche heureux en suivant cette eau paisible et scintillante. Les arbres joufflus qui jalonnent le chemin de halage se mirent en ombres sombres ; c’est une émotion joyeuse.

Chateaulun et l'Aulne

La ville qui m’accueille se blottit dans le méandre de cette rivière, collée au pied d’une falaise granitique. Un cheminement de maisons peintes se reflete dans les eaux qu’enjambent deux ponts.

La vie respire tranquillement…

Hôtel de Ville , Eglise et maisons

Je rejoins le viaduc pour mettre mes pas dans les traces de l’ancienne voie de chemin de fer devenue un sentier qui monte doucement sous une voûte d’arbres disparates et envahissants.

Je voudrais presque que la marche ne s’arrête jamais ; je rêve de train qui avaient le temps de flâner en admirant le paysage.

Je retrouve la plaine agricole désespérante avec au bout de mon trajet une usine à porcs, sous haute garde de vidéos et chiens agressifs, qui empuante le village de Saint Segal. Un furoncle !..

Un fou du vélo...

Ceci n’était pas suffisant, l’orage me tient jusqu’à Pont de Buis, une bourgade qui se réjouit des cyclistes qui se prennent pour des grenouilles...

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Malgré mes efforts, je ne découvris aucune sépulture.

Les massifs de ronces me faisaient obstacles et bien que, de loin, l’éperon parût étroit, il étailt beaucoup trop étendu pour pouvoir être exploré à fond en quelques heures. Au cours de mes recherches, j’entrevis un morceau de maçonnerie et crus avoir trouvé une tombe.

(Tarun J Tejpal, Loin de Chandigarh)


23km600 – 7h15

Il faut contourner la Douffine que refoule la marée pour la franchir et remonter sur le plateau pour suivre des petites routes.

La Douffine 

L’ennuie pourrait me gagner, le paysage me fait traîner des pieds qui déjà n’ont pas l’entrain… aller donc comprendre. Les buissons épineux d’ajoncs colonisent les talus et mes pensées ravivent la perte de mon Cher Fils, à qui je ne pourrais faire le récit de mon voyage… Je dois m’éloigner de la tristesse…

Heureusement Le Faou réveille le plaisir de cette aventure. Un bourg de belles maisons d’ardoise en enfilade et la ria qui vient se finir sur son quai de granite. Le soleil transcende l’émotion…

Le Faou 

Mais pas d’autre issue que de reprendre les petites routes, faute de chemins accessibles entre les champs et de nouveau cette agriculture industrielle qui s’affiche en hideux hangars, boite de mal-bouffe.

Le bourg de Daoulas est déjà un réconfort avec un café offert par deux bretons curieux de mon voyage. L’abbaye et ses deux chapelles, dans des jardins botaniques exubérants, font une agréable fin de marche.

Abbaye de Daoulas 

Je suis finalement satisfait de cette journée, la vie en ce village est agréable pour passer la nuit.

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Pour moi, Brest, BREST est une séquence essentiellement féminine.

Cela commence par La Belle-Poule, cette nef royale de haut-bord et à trois ponts, galbée, stylisée, pleine de voussures et de dorures, pompeuse de la pomme du grand mât à la quille, et qui livra sous Louis XVI un si galant combat aux Anglais et qui exposa en rade de Brest, le feu à la sainte-barbe, ses batteries tirant à boulets rouges, toutes voiles dehors, la fleur de lys, la banderole, la flamme au vent.

(Blaise Cendrars, Bourlinguer)


26km000 – 6h15

Je ressens la fin de ma Diagonale.

J’y suis presque !

Je suis partagé entre la saveur de la prouesse, la satisfaction d’avoir réussi et l’inquiétude du retour.

Le soleil est revenu, bien remis de ses pluies qui hachaient ces dernières étapes. Un dernier morceau de route, qui me fait croiser un couple en voiture qui, paradoxe, me demande de les aider à retrouver leur route. D’où l’avantage d’avoir des cartes et de savoir les lire… un excellent sens de l’orientation est vraiment un atout pour un vagabond.

Je me retrouve enfin sur un élégant sentier qui se promène sous une belle voûte feuillues, entre deux haies de fougères, tantôt en bordure de prés, tantôt en traversant des lagunes asséchées ; dernières joies d’une errance dans une végétation souriante.

A la pointe de l’anse de Penfoul, je frappe à la porte d’une maison de pierre et de fleurs, pour solliciter un peu d’eau… et je me vois offrir le repas de Marie-Clotide et Pascal qu’il partage avec un grand appétit de connaître la motivation d’une telle folle Diagonale et quelques récits de cette aventure. Un dernier rendez-vous avec la générosité qui m’a accompagné toutes ses semaines au long de mon parcours.

Plougastel-Daoulas est un bourg immobile, aujourd’hui banlieue de Brest, au Sud de sa rade. Le calvaire est effectivement un récit sculpté de la vie liturgique qui dit combien la religion fut tenace en cette presqu’île hostile à la République et à son enseignement laïque.

Calvaire de Plougastel-Daoulas

J’arrive trop tard ; la saison des fraises est terminée.

Je franchis le Pont Albert-Louppe, superbe œuvre qui saute l’Elorn en trois arches monumentales, dont nos toujours fanatiques allemands n’ont pu s’empêcher d’en détruire une.

Pont Albert Louppe

Je prends un bus pour finir, trop effrayé par la circulation sur ces voies rapides.

Le port est inactif et la ville rasée est toute en béton, sans âme… j’ai aussi l’impression d’avoir laisser la mienne quelque part dans les herbes, à l’ombre d’un bel arbre sur mon chemin.

Brest : son Chateau, sa Tour Tanguy, son béton et sa fureur

Je devrais être bouleversé par ma performance et fier ; ce que je suis, mais mon esprit flotte… je n’ai plus les pieds sur terre.


C’est la fin de cette folle Diagonale de Menton à Brest.