Carnet de voyage

Монгол улс - Mongolie

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Par FannyP
Ils ne possèdent pas de terre, ne creusent pas de fondation, ne dressent pas de barrière mais ils sont chez eux partout dans les steppes car leurs racines sont aussi invisibles que profondes.
Août 2017
3 semaines
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Les premières lueurs du soleil viennent caresser les steppes que nous survolons, les yeux rivés sur le hublot. Quand les premiers rayons du soleil apparaissent derrière les collines, Ulan Bator se découvre enfin. Vue d’en haut, on dirait une capitale de montagne au souffle pur et léger. Une fois dans ses rues grouillantes, on dirait plutôt une capitale qui se construit vite pour rattraper un progrès que le nomadisme et le communisme ont laissé passer. Alors on court, on se mélange, on construit de nouveaux quartiers avant de terminer les anciens, des classes sociales apparaissent. Et du haut du mémorial qui domine la ville, on voit nettement trois zones cloisonnées par les barrières invisibles de l’inégalité : les yourtes des récents citadins cherchant en ville le confort qu’on leur promet, les hauts immeubles des anciens ouvriers qui travaillent pour les usines de la ville et ces immeubles flambants neufs, loin de la pollution et du bruit, aux abords du parc national pour les plus aisés. C’est aussi là que siègent des universités anglo-saxonnes prestigieuses. Oui oui, anglo-saxonnes.

Mémorial de l'Histoire mongole sur les hauteurs d'Ulan Bataar  dans le nouveau quartier de Zaisan
Vue sur Ulan Bataar depuis le mémorial, yourtes et immeubles se cotoient et s'excluent 

L’unique raison pour laquelle les Mongols montaient des murs, c’était pour construire des temples. Des milliers de bouddhistes qui peuplaient les contrées mongoles, il ne reste que ceux qui ont survécu au communisme et qui s’attellent à former les jeunes pour ne pas emporter avec eux ce qui fut, moins de cent ans auparavant encore, l’un des piliers du pays. Leur robe safran et leur chapeau jaune ne laisse pas de doute, l’influence tibétaine a traversé l’Himalaya pour s’enraciner sur une terre où le chamanisme était ancré dans la culture. Il n'a pas disparu pour autant. Quand les communistes sont arrivés, le bouddhisme a été radié, les temples détruits, les moines exécutés. Mais les racines du chamanisme étaient plus profondes. C'est cachés que les chamans exécutent leurs danses, en pleine transe, pour transmettre la parole des dieux qui prennent possession de leur corps. A l'abri dans leurs yourtes, ils ne craignaient que peu les sabots soviétiques. Et l'on continua à voir les chamans pour demander une guérison, une bonne année pour les troupeaux, de beaux enfants aux jeunes mariés etc...

Monastère de Gandantegchilen à Ulan Bataar, 1809 
Temple principal du monastère, Megjid Janraiseg dans lequel trône une immense statue d'Avalokiteshvara (25,6m) reconstituée après ...

Une ville qui se construit trop vite, des terrains vagues bordant des parcs aménagés et des baraques branlantes adossées à un gratte-ciel américain. Une ville de contrastes. Une ville qui rattrape le temps perdu dans une course effrénée. Une ville qui ne s’arrête jamais. Prend-elle un peu le temps de respirer ?

Elle prend du moins le temps de se souvenir. L'Empire mongol, le plus grand que le monde n'ait jamais vu. On se souvient et on est fier d'être des descendants de Gengis Khan et de ses hommes. Eux qui ont écrit les plus belles pages de leur histoire.

"Tous les Mongols ont la nostalgie des steppes. Les paysages, les chevaux, les troupeaux et la matrice arrondie de la yourte leur donne une identité, même s'ils en sont bien éloignés dans la capitale" S. Stewart

La place Chinggis Khan, anciennement Sukhbaatar et les fameuses buzz mongoles au mouton, aux légumes et aux oignons 
Statue de Chinggis Khan et gravure en ancien mongol. Aujourd'hui le mongol s'écrit en cyrillique

Il est une chose que la ville a su développer au lieu de l’éteindre, c'est le marché. Au premier sens du terme, un lieu d’échange commercial mais aussi de rencontres. Un lieu que les nomades ont toujours fréquenté pour vendre leurs bêtes et acheter en échange un ustensile de cuisine ou une nouvelle toile pour la yourte. Alors sur le marché on trouve tout ce qu’il est possible d’acheter ou de vendre et lorsque le XXIe siècle avec ses fauteuils de bureau et ses meubles en formica fait son apparition, il n’est pas rare de voir se côtoyer les chaussures occidentales de contrefaçon et les peaux de mouton. Mais les visages ne changent pas d’un stand à l’autre. Le sens du commerce, ils sont tous nés avec.

Cet esprit d’initiative, de relations et d'aventure, les communistes l'avaient pourtant endigué dans l’organisation de la planification soviétique. "A Oulan Bator, une race de vaillants nomades, un peuple d'aventuriers qui avait défilé à travers l'Eurasie entière et conquis toutes les civilisations de son temps s'était trouvé réduit à l'état de maniaque du gribouillis et de fonctionnaire apeurés." S. Stewart

Au marché de Naran Tuul, le "marché aux voleurs"
Vendeurs déambulant, préparant leurs stands ou jouant aux échecs pour faire passer le temps.
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Arrivée dans la province Gobi Midi 

En quittant Ulan Bataar, nos esprits s’éveillent. Qui sont ces nomades que nous allons rencontrer ? Que sont ces plaines, ces steppes, ces montagnes, ce désert dont on nous a tant parlé ? Et puis le vide s’installe. Le vide tel qu’on l’avait imaginé. Le vide autour de nous. Le regard uniquement attiré par les quelques véhicules que nous croisons et qui s’éloignent lentement au loin. La Mongolie semble n’avoir alors que pour frontière l’horizon. Le vide sublime et fascinant. C’est déjà le désert.

Falaises de sable rouge de  bayanzag où des fossiles de dinosaures ont été retrouvés

Un désert de poussière et de rochers. Un désert de petites herbes sèches. Un désert si inhospitalier et à la fois riche de sa diversité. Du vide apparaît bientôt ces falaises blanches ici, rouge là-bas. Le désert semble en fait n’avoir pas bougé depuis des millénaires et on y verrait aisément les dinosaures venir s’y reposer. Des fossiles, des lézards étranges, rochers friables mais debout depuis tant de temps. Alors on grimpe, on passe entre les creux des falaises, on descend sur la roche et on prend le temps de respirer, au milieu d’une poussière naturelle, les vents qui soufflent et nous portent.

Falaises blanches de Tsagaan Suwarga autrefois recouvertes par la mer 

Alors le désert de Gobi n’a rien du Sahara et de ses collines de sable à perte de vue. Non. Et pourtant, entre une chaîne de montagnes qui se dessine au loin et la plaine sèche et terreuse où nous sommes, se dresse cette ligne de collines de sable là où on l’attendrait le moins. Désert imprévisible autant que contrasté. Et s’il faut parcourir des kilomètres en voiture pour atteindre ces lieux, nous n’avons qu’une hâte à chaque arrêt c’est de courir, courir, courir. Libérer ce besoin de vivre l’espace faute de pouvoir le maîtriser, le contenir. L’ascension de la plus haute dune donnera des larmes de sueur mais surtout un sentiment de plénitude et de sérénité qui en valait bien la peine.

Les dunes de Khongoriin et son oasis de verdure et de bétail 

Et quand on prend le temps d'observer le vide qui nous entoure, on trouve des nomades qui élèvent des troupeaux de chameaux pour traire le lait des chamelles et faire ces fromages que l’on connaît bien déjà. Ils en font aussi un alcool qu’ils appellent la vodka de chameau. D’après nos hôtes il faut en boire le double de ce que l’on boit de lait de chamelle pour digérer cet épais yaourt frais ! Bien qu’il ne soit pas aussi fort que la vodka Gengis Khan, la plus répandue dans le pays, c’est tout de même une tache rude que de respecter la tradition. Surtout lorsqu’on nous propose une balade à dos de chameaux branlants juste après. Mais les Mongols ne rigolent pas avec la fête et l’alcool. C’est une façon très prise au sérieux d’honorer son hôte. On le découvrira un peu mieux plus tard dans le voyage…

Les chameaux de Gobi 

La faune de Mongolie c’est aussi les aigles, les gypaètes barbues, tous ces immenses rapaces qui ont fait de ce pays leur royaume. Ils ne craignent rien. Pas même le vrombissement de notre voiture. Ils peuplent tout le pays, du désert de Gobi aux montagnes du Haut Altaï. Pour le plus grand bonheur de nos yeux hagards et fascinés par ces oiseaux hors du commun ici si familiers.

Une légende est née du mystère de ces oiseaux: "Fille d’un riche et puissant seigneur de guerre Mongol des temps jadis, éprise d’un pauvre berger vivant aux portes du désert, la princesse ne pouvant obtenir l’approbation de son père qui la destinait à un tout autre mariage, préféra s’échapper et disparaître du monde des humains en se transformant en Yol…"

Les aigles de Mongolie 

La nuit tombée, nous nous rendons chez des nomades vivant près de la Vallée de Yol. Yol signifie gypaètes barbus et la vallée en est peuplée. Les yourtes d’hôtes, ce sont des yourtes que des familles nomades possèdent en plus des leurs pour héberger les voyageurs de passage le temps d’une nuit. Le couvert nous est proposé et c’est l’occasion de partager un nouveau repas avec eux. On mettra de côté notre confort occidental pour se rendre aux toilettes qui ne sont rien d’autre qu’une cabane de bois dans laquelle est creusée en trou loin du camp ou pour se faire un brin de toilette avec ce lavabo posé là au milieu de nulle part.



Le canyon de Yol au sein du parc national de GurvanSaikhan 

Un peu plus loin sur la route nous trouvons le premier village depuis longtemps. Après cinq jours passés dans le désert, il semblerait que la civilisation refait surface. Mais la présence de cette banque à l’écriteau moderne nous rappelle le décalage entre cette ville pourtant centre de département et la capitale. Alors que dire avec nos villes occidentales. Le temple semble abandonné mais de temps à autres, des passants viennent tourner ces immenses cylindres pour faire une prière ou du moins avoir la conscience tranquille.

Nous quittons la ville pour retrouver une yourte pour la nuit. Un coucher de soleil de plus dans ce pays où ce spectacle est assurément l’un des plus beaux au monde. Et si demain soir et les soirs suivants on est sûr de revoir ce même spectacle, nous restons prostrés devant cette boule de feu qui à chaque minute passée donne de nouvelles couleurs au ciel jusqu’à ce que la dernière lueur du crépuscule s’en soit allée sur d’autres horizons. C’est seulement à ce moment-là qu’on réalise que le froid est tombé, hypnotisés par ce film long mais fascinant devant nous. La yourte devient alors un douillet cocon dans la nuit froide de cette fin d’été qui tire vite vers l'hiver.


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Rivière Ongi au creux de la montagne SaikhanOvoo dans la région de Dundgobi 

Nous quittons définitivement le désert en faisant une halte au creux de cette montagne bordée par la rivière Ongi. Derrière notre camps de yourte, un spectacle étonnant se dresse sous nos pieds. Des ruines. Les innombrables fondations entre lesquelles nous déambulons nous font prendre conscience de l'ampleur du monastère au sommet de son histoire. 1939, ils sont arrivés du Nord, ceux qui ont ordonné la destruction de ces murs par les moines bouddhistes eux même avant de les fusiller au milieu de leurs temples en ruines. Les communistes. Envoyés par la haute oligarchie soviétique pour détruire ce qui a fait l'âme d'un peuple qui comptait plus des deux tiers de sa population dans ces temples. Ici ils sont 200 à avoir été exécutés. On ne compte pas ceux qui se sont enfuis. Là bas autant. Partout dans le pays, la vague rouge a balayé les murs de la croyance, les seuls murs que les mongols avaient montés. Ce monastère était debout depuis 1660 et était habité par 1000 moines, un riche patrimoine que les Mongols ont aujourd'hui à cœur de restaurer.

Mais dans les villes comme dans les campagnes, les statues de bouddha et les livres religieux ont été cachés au fond des malles. Lorsque les mongols ont retrouvé la liberté de culte dans les années 90, les nomades sont sortis de leurs tanières pour déposer dans les temples en reconstruction leurs biens les plus précieux pour en faire don à la communauté. C'est ensemble qu'ils ont voulu retrouver la foi. L'ont-ils toujours aujourd'hui? Le communiste a crée une génération de jeunes ignorant l'importance des dieux bouddhistes dans leurs vie. Mais la foi n'a-t-elle pas des racines plus profondes? Peut-on ébranler des milliers d'années de croyance en une quarantaine d'années seulement?

La Mongolie n'a pour villes que les centres de province et de département pour relier les steppes à la capitale 
La Vallée de l'Orkhon, coeur et poumon de la Mongolie, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1992, 60 000 ans d'Histoire co...

"Les tentes des nomades ont de grandes portes" écrit S. Stewart

En effet, chacune de nos rencontres avec les nomades nous l'a confirmé. L'accueil est primordial. Eux qui ne se sont jamais enracinés aiment accueillir ceux qui cherchent à perdre les leurs en voyageant. On ne passe pas la porte sans prendre un peu d'araig, ce fameux lait de jument fermenté ou un peu de yaourt sec. C'est alors seulement que la discussion peut commencer. Je ne remercierai jamais assez notre guide et traducteur Odo de nous avoir permis d'échanger avec nos hôtes pour partager nos façons de vivre et de voir le monde. C'est un retour à l'essentiel. Les nomades et de manière générale les mongols sont heureux. Ils sont heureux lorsqu'un mouton naît pour agrandir leurs troupeaux, heureux lorsque les voisins qui sont souvent de la famille leur rendent visite, heureux de manger ces moutons qu'ils adorent, heureux de traire les yachs et les chèvres à longueur de journée, heureux de monter et démonter la yourte éternellement. C'est une des plus belles leçons de bonheur que je n'ai jamais reçue. Tant qu'il y aura du mouton dans les marmites et de la vodka dans les placards, les mongols resteront mongols. Ils ont un sens de l'accueil et de la fête tellement poussé qu'un proverbe dit "Lorsque les Mongols font la fête, le reste de l'Asie se barricade". Et s'il est un conseil que je peux vous donner, c'est de venir autour du 12 juillet en Mongolie. C'est la fête nationale, le Nadam. Malheureusement, les chevaux de course et les lutteurs étaient rentrés depuis bien longtemps quand nous avons commencé notre périple mais c'est l'unique regret que j'ai. Ou plutôt le premier prétexte que j'aurai pour revenir.

Un accueil chaleureux chez Basca, gardien du territoire et sa famille 

Que mange-t-on? Du mouton. Essentiellement du mouton. Et contrairement à chez nous, ce n'est pas signe de pauvreté que de manger régulièrement le même plat. C'est un plaisir. Alors la gastronomie mongole se résume à quatre plats: les nouilles au mouton (tseuvan), les beignets de mouton (roshor), les ravioles au mouton et au chou (buzz) et la soupe de mouton (goriteishult) dans laquelle on met parfois des petites ravioles de mouton (banish). Plus rarement on remplace le mouton par du bœuf mais cette viande est autrement plus chère. Et puis il y a inévitablement le lait. Dérivé sous toutes ses formes, provenant des yacks, des juments, des chèvres, des vaches ou encore des chamelle, il est dans toutes les yourtes. Sans cesse chauffer dans d'immenses cuves laissées sur le poêle jour et nuit il donne à la tente une odeur qui dérange lorsqu'on ne la connait pas mais qui finit par nous envelopper. Le lait se boit rarement frais. Les nomades qui se déplaçaient sans cesse et qui avaient des litres de ce précieux liquide blanc ne pouvaient le consommer assez rapidement. Alors on le fait sécher dans des sacs posés sur les yourtes. Ces yaourts secs ressemblent un peu à nos fromages mais leur goût est bien trop fort pour les palais qui n'en sont pas habitués. Malgré plusieurs tentatives, je n'ai jamais pu l'apprécier comme eux.

Yack dans les steppes et stèle préhistorique rappelant la richesse archéologique de la vallée de l'Orkhon 

Quittons maintenant les nomades le temps de retrouver l'ancienne capitale de la Mongolie, Karakoroum. Située en son coeur, elle a conservé une petite partie de l'immense monastère qu'elle protégeait de ses remparts. Ville fortifiée. Ville la plus ancienne du pays. C'est étonnant de voir une telle ville en Mongolie. Sous nos yeux se tiennent les seules traces du passé mongol. Mais l'ancienne capitale ne rayonne plus. Comme une pierre précieuse qui a beaucoup brillé mais n'est aujourd'hui que l'ombre de son éclat. Comment a-t-elle pu être ternie? Le petit fils de Gengis Khan, Ogodeï, voyait l'extension de l'Empire mongol du côté de l'actuelle Chine. Il a décidé de déplacer la capitale à Pékin. Le déclin de l'Empire et la montée de la puissance chinoise ont eu raison de ce choix qui a signé la fin du rayonnement de la ville. "Ils pouvaient conquérir un Empire à cheval mais ils ne pouvaient pas le gouverner du haut de leur selle" S. Stewart. Et c'est pourquoi une étoile qui brillait au cœur de l'Asie s'est éteinte. Avec l'ouverture au tourisme, la Mongolie a attiré les voyageurs ici, à Karakoroum, ville qui compte aujourd'hui un musée financé par le Japon et qui retrace l'Histoire de l'Empire mongol. L'occasion de revenir sur ce peuple méconnu ou mal connu. Revenir sur les idées reçues de ces guerriers barbares assoiffés de sang, démunis de règles et de principes. Cette vision d'un peuple atroce est le résultat d'un effet rare de la mémoire car pour une fois, ce sont les vaincus qui ont écrit l'Histoire. Ce ne sont pas les quelques vieux objets exposés qui font l'intérêt du site, c'est sa qualité historique qui permet au voyageur d'accéder un bout d'Histoire que même nos livres ont oublié ou détourné. Une mémoire qu'il est grand temps de réhabiliter.

Rempart de Karakoroum construit en 1235 et le temple Erdenezuu construit sur les ruines de l'ancienne cité détruite par les Mings 
Ce monastère a été fondé par Altan Khan, initiateur du bouddhisme en Mongolie 
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Beignets de mouton et soupe au poulet, marché de la "ville verte" de Tsesterleg qui signifie jardin 

La ville de Tsesterleg vit de son marché intérieur comme extérieur qui attire une foule qu'on ne soupçonnerait pas dans ces vastes espaces déserts. L'occasion de faire le tour de tous les produits régionaux à commencer par ces délicieuses baies vendues par bidon pour un prix défiant toute concurrence.

L'Arkhangaï est riche de sa diversité: lacs, volcans, montagnes, grottes, plaines... C'est à pied qu'il faut parcourir ces terres. La fraîcheur des grottes contrastent avec la chaleur des cratères. Le vertige des montagnes contraste avec l'immensité plate du lac qui s'étend comme une mer devant nous. Au coin d'une avancée, une plage. Improbable. Une petite bande de sable se jetant dans l'eau pour le bonheur des enfants du pays. Des voyageurs aussi. Un sentiment de calme, de sérénité que seul le cri des mouettes peut perturber. Oui des mouettes. D'où viennent-elles? Ces mouettes qui à force de remonter les rivières et les lacs se sont retrouvés là au cœur de l'Asie. C'est surprenant, déroutant et familier à la fois.

Les 13 mystérieuses grottes ont donné naissance à une légende; la légende du chien jaune. Je ne vous raconterai pas cette histoire ici pour que vous la découvriez dans un film bien connu et que je ne peux que recommander: Le chien jaune de Mongolie.

Volcan Khorgo Uul à 2200 m d'altitude, parc protégé depuis 1965 et les grottes dont celle du chien jaune


Au bord du lac Terkhiin Tsagan Nuur 

Et puis il y a ces ovos. Au début, j'ai voulu prendre en photo le moindre ovo que l'on croisait, tant ils étaient surprenants. Mais j'ai rapidement abandonné l'idée par faute de mémoire sur les cartes de mon appareil photo. Il y en a sur tous les lieux que les mongols considèrent comme sacrés: cette montagne devant nous, cette avancée de terre dans le lac... En fait, tout est sacré ici. Et il est de rigueur de donner en offrande un peu de nos biscuits ou un bouchon de vodka à la nature pour qu'elle éloigne le mauvais sort. Ces ovos n'ont à l'origine rien de religieux. Ils permettaient de compter les pertes humaines lors d'une bataille: chaque homme déposait une pierre avant de partir et en récupérait une en revenant. Les pierres restantes correspondaient aux hommes tombés au combat. "Les grands monticules de pierre, qui en comptait des dizaines de milliers, étaient un scénographe érigé par les victimes à leur propre mémoire" S. Stewart. Avec l'arrivée du bouddhisme, ce sont devenus des signes religieux pour ne pas oublier de soigner son esprit autant que son corps. La croyance veut que l'on en fasse trois fois le tour avant d'y déposer une pierre, un tissu ou une offrande. Au bord de ce lac, une langue de terre est devenue un sanctuaire d'ovos. La proximité du volcan leur a donnés cette couleur noire si particulière.

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Au Nord, à la frontière avec la Russie, cet immense lac long de 134 km baptisé "la perle bleue de la Mongolie" donne l'impression d'une mer. Bordé de montagnes et de forêts, il est un terrain de jeu idéal pour les trecks. Un parc a regroupé quelques unes des dizaines de ces magnifiques stèles que compte l'Asie. Elles sont reconnaissables par leurs similitudes: des cerfs au galop, un soleil, un couteau et une épée, une tête de femme.

C'est là que nous goûtons le plat le plus ancien de Mongolie. Ce n'est pas tant le plat qui est original mais sa cuisson. Pour faire cuire le mouton uniformément on y glissait des pierres bouillantes à l'intérieur. La viande qui est déjà forte a en plus un gout de fumée tout comme les légumes que l'on cuit avec. La digestion n'étant déjà pas parfaite, la voilà à nouveau mise à mal. Mais c'est sans doute l'unique fois que je mangerai une telle viande! Le lac est entouré de montagnes ce qui rend le parc peu accessible. C'est dans ces régions reculées, loin du passage des grandes artères que se trouve le berceau du chamanisme.

Les Mongols ne sont rien sont leurs chevaux. Ceux sont ces chevaux qui les ont amenés jusqu'à Vienne et qui ont devancé tous les services secrets européens de l'époque. Ces chevaux sont honorés lors du Nadam. Ils sont chevauchés par les plus jeunes sous le regard fier de leurs proches.

"Les Mongols possèdent autant de façon de décrire les chevaux que les Inuits ont de mots pour la neige" S. Stewart

Dans la ville de Khatgal 
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Volcan d'Uran Togoo à 1686 mètres d’altitude, site protégé depuis 1965 

Voilà presque 16 jours que notre périple a commencé et notre véhicule commence à tousser. Les pannes se multiplient et notre chauffeur se révèle être meilleur mécanicien que n'importe quel fin connaisseur. Mais cela ajouté à sa bonne volonté ne suffira pas. Après des milliers de kilomètres de pistes rocailleuses et poussiéreuses, la panne ne nous permettra pas de repartir. Il a pourtant été prudent et a su ménager sa monture. On ne s'est pas embourbé une seule fois quand des quatre quatre de meilleure qualité ou des bus locaux restaient régulièrement coincés. Bloqués, nous en profitons pour nous balader et découvrons une flore très riche et très différente de ce que nous avons en Europe. On apprend les jeux de société mongols comme les dominos chinois qui sont un mélange des dominos et d'un jeu de carte et surtout les osselets. La longueur de ce jeu a animé de longues soirées déjà avec les nomades mais notre maladresse est indéniable face à leur habileté !

La biodiversité est d'une rare richesse 

Finalement, nous trouvons un autre chauffeur. Il est temps de quitter notre compagnon de route, Bacha pour un jeune qui conduit sur les pistes aussi facilement que nous sur les autoroutes. Impossible de rester au fond de son siège mais les double amortissements qu'il a mis les roues atténuent un peu les secousses. Nous partons alors pour le monastère d'Amarbayasgalant, le plus grand encore debout. L'état de ses toits montre qu'il a été abandonné lui aussi mais une partie a été épargnée de la main destructrice soviétique. Aujourd'hui les moines reviennent et des projets de rénovation donnent un élan d'optimisme à ce patrimoine pas tout à fait perdu.

La couleur est partout. Des couleurs vives quelques fois un peu ternies mais qui rayonnent encore de leur éclat d'antan. Des couleurs qui donnent d'abord une impression de naïveté puis c'est finalement la beauté de cette richesse chromatique qui nous stupéfait. Les Mongols sont un peuple heureux et les murs de leurs temples ne sont que le reflet de leurs angoisses habillées de couleur comme pour apprendre à les dompter. Comme ces statues de dieux horribles dévorant des hommes mais aux traits gros et aux couleurs vives comme pour ne pas tomber dans les abîmes sombres de la peur et de la tristesse.

Monastère d'Amarbayasgalant construit en 1730 au pied du Mont-BürenKhaan, restauré en 1975 et réouvert en 1990
Construit pour servir de dernière demeure à Zanabazar 
La divinité protectrice est Dorjuugd à l'origine d'un conflit avec le Dalaï Lama pour qui son culte était contraire à la religion 
Immense statue de bouddha sur les hauteurs dominant le monastère 
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Plus grande statue équestre au monde avec ses 40m érigée en 2008 

"Pour les Mongols, Gengis était un homme raffiné, discipliné, incorruptible, très fin politique. Législateur d'une grande sagesse et d'une grande clairvoyance, administrateur efficace et maître de la stratégie militaire, il parvient à unifier les tribus mongoles pour la première fois depuis des générations." S. Stewart

Parce que ce sont les vaincus qui ont écrit l'Histoire, Gengis Khan est connu en Occident comme un monstre et ses hommes des barbares sans âmes envoyés par le diable pour signer la fin du monde. Mais les Mongols, eux, voient en lui un homme exceptionnel qui a réussi là où beaucoup d'autres ont échoué. Il avait une vision d'avenir et surtout d'union du peuple mongol divisé en tribus. Il aimait profondément son peuple. Son désir d'expansion hors de Mongolie n'est né que du constat que les conquêtes avançaient rapidement. L'appétit du territoire est un tort humain qui a donné naissance ici au plus grand Empire qui n'est jamais existé. Cette statue équestre lui rend un très bel hommage. Pour certains, il est tourné vers la terre qui l'a vu grandir et sur laquelle il a nourri ses désirs de grandeur. Pour d'autres il se tient face à la Chine, face à la muraille qui n'a pourtant pas réussi à endiguer la vague mongole au Moyen-Age. Et c'est ici que selon la légende, Gengis Khan aurait trouvé son fouet d'or. La statue est encerclée par 36 colonnes représentants les 36 Khans Autour, les statues de ces guerriers du Khan au galop sont d'une force qui nous laisse sans voix. Il est là le patrimoine mongol. Il est dans la façon de vivre des nomades, dans les murs des temples bouddhistes mais surtout dans ce qui a fait de tribus éparses une nation. Une nation qui a aujourd'hui un seul nom, une même langue sous un même drapeau. Une nation qui regarde son Histoire avec fierté et admiration. Une nation qui sort aujourd'hui d'un long sommeil.

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"Les vents me précipitaient vers la seule destination que j'aurais voulu éviter: la fin de mon voyage" S. Stewart

Il est temps de partir et j'aimerais dire toute la gratitude que j'ai pour Odman, notre guide, traducteur et maintenant ami. Merci aussi à nos chauffeurs, ces fous des steppes autant que sages guides. Remercier enfin tous les nomades que l'on a rencontrés et qui nous ont offert ce qu'ils avaient de meilleur avec un sourire franc et sincère. Bayarlaa ! Cela veut dire merci. Et quand on quitte quelqu'un, on ne dit pas tant au revoir que merci. Parce que le plus important c'est le précieux instant présent passé ensemble, pas l'avenir.

Le soleil se couche sur la steppe endormie. A l'heure où je m'apprête à passer une dernière nuit chez les nomades avant de décoller demain à l'aube, des nomades s'apprêtent à démonter leur camp pour s'installer sur les pâturages d'automne, l'araig fermente dans les cuves, le poële s'éteint pour se rallumer demain, le lait refroidit, les troupeaux s'apprêtent à goûter une nouvelle herbe, la même que l'an passé. Pour combien de temps encore?

Nous assistons au réveil d'un peuple trop longtemps endormi dans le Moyen-Age et ensuqué dans l'asservissement soviétique. Le réveil d'une génération qui aspire à autre chose, qui s'ouvre au monde. Des jeunes qui croient qu'autre chose est possible, que tout est possible. "L'espoir est un risque qu'il valait mieux laisser à une génération plus jeune" écrit encore S. Stewart. Une jeunesse qui crée un fossé avec ses parents et ses grands-parents. Au sortir des années 90, on ne croyait pas pouvoir revenir à un système autre que le socialisme soviétique. La transition a été douloureuse. Aujourd'hui, c'est différent. Ce qui était une farce, un rêve naïf prend la forme du réel.

On pose les mots sur ce qui lie les Mongols: le nomadisme, les yourtes, les troupeaux, l'Histoire des Khans, les chevaux, la fête, le bouddhisme et le chamanisme. C'est là leur identité. Un socle sans lequel aucun progrès ne serait envisageable. Avec l'âme aventurière de leurs aînés, les jeunes se lancent aujourd'hui dans une double conquête: celle de leur avenir et de leur passé. Car s'il est une chose que les Mongols ont bien comprise: c'est seulement en consolidant leurs racines qu'ils réussiront leur ouverture au monde.

Bayarlaa peuple des vents, peuple des steppes ! 

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