Le Tro Breizh est un parcours ancien. J'ai suivi ce chemin à ma manière, découvrant les paysages et le patrimoine imposant de l'Armor; la Bretagne côtière. Quelques années après en voici le résumé.
Décembre 2018
7 jours
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Entre découverte et méditation 
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La Bretagne est une région de contrastes. Entre terre et mer, landes et forêts, ses contrées regorgent de légendes, d'histoires et de vitalité humaine. Des falaises aux plages, des rias aux rivières, des monts d'Arrée au massif dunaire de Gâvres à Quiberon, elle présente des paysages variés. Ses populations y ont façonné les décors de leurs constructions; des mégalithes pré-celtiques jusqu'aux églises solides comme le roc.

Du 5ème au 7ème siècle, sept moines furent remarqués par la population de l'Armorique (qui jusqu'au 6ème siècle ne s'appelait pas encore Bretagne), comme des saints principaux et des "fondateurs" du pays breton.

2 étaient issus d’Armorique. 5 provenaient de Britannie ou « Brittain » qu’on appelle aujourd’hui la « Grande Bretagne ». Un petit flux migratoire existait alors entre l'Irlande, les Cornouailles, le Pays de Galles, l’Écosse et l'Armorique.

L’histoire et la tradition signalent leur installation ou leur passage prolongé dans sept lieux qui abritent aujourd’hui des cathédrales magnifiques :

- Samson à Dol de Bretagne,

- Malou à Saint Malo,

- Brieuc à Saint Brieuc,

- Tugdual à Tréguier,

- Paul Aurélien à Saint Pol de Léon,

- Corentin à Quimper ,

- Patern à Vannes.

Un pèlerinage consacré à ces sept saints existait au moyen âge sous forme d'un tour de Bretagne (Tro Breizh). Des pèlerins célèbres marquèrent son histoire : en 1419, le duc Jean V , puis en 1505, Anne de Bretagne qui partit de son château de Nantes. Nantes qui était partie intégrante de cette Bretagne (C'est sous le maréchal Pétain en 1941 que cette belle ville sera séparée de sa région historique).

Après une longue éclipse, il fut remémoré fin du 19ème siècle. Mais c’est fin du 20ème siècle qu’il reprit vraiment vie, de manière construite et soutenue grâce à l’association « Les Chemins du Tro Breiz ».

Nul besoin d'être croyant ou inspiré, ce périple est fait de découvertes laissant libre la méditation.

Sans suivre exactement le tracé du pèlerinage, J’ai effectué le Tour de Bretagne seul fin 2018 "à ma manière" accompagné par la musique de Denez Prigent et ses "mille chemins" (Mil hent). Mon parcours a été structuré autour des 7 cathédrales et des bourgs qui les hébergent dans une optique de voir la Bretagne ancienne et ses paysages éternels en logeant tantôt chez l'habitant, tantôt dans des petites auberges. En hiver, réchauffé par le soleil ou sous la fraicheur de la pluie, ce cheminement m'a enchanté me donnant envie d'en partager les étapes.

Comme l'écrivait feu le chanteur Jean-Michel Caradec : " Qu'elle est belle la Bretagne même quand elle pleut ! ".

L'Armor, la Bretagne maritime 
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Arrivé de Belgique, tout commence à Dol de Bretagne. Premier ravissement. La cité a gardé son caractère historique. Elle est agréable et animée. A proximité, se situe le Mont Dol où la légende place un combat redoutable entre Saint Michel et le diable. Le Mont St Michel n’est pas loin. Ce combat contre Satan me fait penser à l'archange Saint Michel qui à Bruxelles terrasse le dragon. Cette allégorie représentait dans la perception de l’époque, la lutte du bien contre le mal ou encore pour les chrétiens, la victoire de leur religion contre le paganisme. Le Mont Saint Michel, anciennement Mont Tombe lui même aurait probablement été construit sur un ancien site dit "païen" et sans doute druidique.

Dans toutes les civilisations je crois, on retrouve ce conflit entre le positif et le négatif, un soucis moral d'affirmer ce qui est bien ou mal. Comment vivre sans ces balises qui encadrent nos instincts parfois destructeurs ? Elles s’appuient sur une culture civilisationnelle qui elle même influence les lois. Certains comme le criait Léo Ferré, rejettent ce consensus majoritaire: " ce qu'il y a d'encombrant avec la morale, c'est que c'est toujours la morale des autres ! ". Pourtant, on n'a pas trouvé mieux pour organiser le vivre ensemble. Hélas, des dictatures, des intolérances parfois même culturelles ou doctrinales ont tendance à corrompre la notion même de ce "bien moral ou sociétal" pour servir leurs intérêts ou tout simplement pour satisfaire l'égo de leur bien-pensance.

La Cathédrale de Dol dont Ken Follet * est un mécène (* Auteur notamment du livre "Les piliers de la terre") .
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Surcouf 


Saint-Malo ensuite, puissante et magnifique citée, abritée par ses remparts. Plusieurs corsaires en firent leur base. Ils étaient en quelques sortes des "pirates tolérés" voire encouragés par le Royaume de France pour attaquer les navires anglais. Je me souviens de l'histoire de l'un d'eux ; Surcouf dont les récits impressionnaient mon enfance et dont la statue s'impose fièrement aujourd'hui dans la ville. Un officier anglais qui le toisait, lui aurait dit : "Vous les français, vous vous battez pour l'argent. Nous les anglais nous nous battons pour l'honneur". Ce à quoi le corsaire aurait répondu: "chacun se bat pour ce qui lui manque".

Plus anciennes, les ruines de la cathédrale d’ Alet sont instructives, un peu à l'écart sur la presqu'île voisine. Il semble qu’elle ait été construite sur une ancienne villa romaine de la fin de l’empire. Le premier évêché avait peut-être trouvé refuge dans ces bâtiments désertés. Est-ce là que le moine Malou s'était installé ? La villa gallo-romaine serait devenue l’abri d'un moine et de ses disciples avant d'être transformée en cathédrale. Une terre et ses habitants qui évoluent. On imagine que les transformations de nos sociétés se sont faite autour de conflits violents et de révolutions et c'est parfois le cas. Pourtant, souvent, elles sont le fruits d'échanges, de mélanges et d'intégration, tout simplement.

Les ruines de l'ancienne cathédrale sur le site d'une antique villa gallo romaine. 
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Sur la route de l’étape suivante, l’occasion est donnée d’un regard sur des souvenirs templiers : la tour de Montbran certainement et la chapelle Notre Dame du Temple à Pléboulle probablement.

Vient ensuite St Brieuc et sa cathédrale St Etienne. L’occasion de s’étonner du fait que les 7 saints "fondateurs" ne soient pas toujours suffisamment mis en évidence dans les citées qui abritent leur histoire. Les siècles et les méandres du temporel auraient-ils ‘’tamisés’’ la tradition ? Réelle ou légendaire, probablement un peu des deux, leur histoire participe pourtant à l'identité bretonne.

Il est absurde pour une société d'ignorer ou de cacher son passé. Tout comme il n'est guère raisonnable sur le long terme de vouloir en effacer les traces qui dérangent. Heureusement, en Bretagne, le passé participe à l'identité. ce qui n'exclut pas qu'il soit quand c'est nécessaire, contextualisé ou même qu'il fasse l'objet de mise au point signalant la nécessaire désapprobation actuelle. (C'est le cas notamment avec une petite période de l'activité du légendaire corsaire Surcouf lorsque ses bateaux participèrent à l'inadmissible traite d'esclaves).

En poursuivant mon chemin, une belle découverte se présente : la chapelle Kermaria-An-Iskuit-En-Plouha. On y voit entre autres, une danse macabre du 15ème siècle. Quel symbole… Les morts viennent danser avec les vivants, notables et artisans, pour leur rappeler que la vie sur terre est éphémère.

La conscience humaine sait notre fragilité au regard de l'éternité.

La vie ne prendrait-elle que plus de valeur parce que la mort nous guette ? L'une et l'autre sont omniprésentes dans notre environnement familial, amical, sociétal comme une toile de fond qui sous-tend notre parcours.

Temple de Lanleff 

Lanleff vaut également le détour avec la ruine bien conservée d’une ancienne église (11ème siècle) de style roman primitif, construite sur un plan circulaire rare.


Rendez-vous ensuite avec Saint Tugdual mais aussi Saint Yves à Tréguier dans l’estuaire des Côtes d’Armor.

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En route pour l’étape suivante, un arrêt s’impose à Lanmeur où un couvent disparu fut ravagé par les viking en 877.

Plus loin, l’église St Mélar abrite une très belle crypte du 10ème siècle.

Le musée de Morlaix garde une surprise aussi : une représentation de l’Ankou ; personnification de la mort. La mort encore et toujours comme une ombre qui surveille les craintifs. Son air menaçant me fait penser à la momie de Rascar Capac dans "Tintin et les sept boules de cristal". Dans la Bretagne terrienne, certains redoutaient de voir son char (Karrig an Ankou) alors que proche de la mer, c'est sa barque (Bag nez) qui inspirait l'inquiétude la nuit.

Statue de l'Ankou (musée de Morlaix) 
Ankou, barque de la mort  (Chapelle Saint-Colomban entre Carnac et l'anse du Pô)


En arrivant ensuite à Saint Pol de Léon on comprend l’avis publié par certains guides : « toute la ville est une église ».

On est dans le Finistère, encore en bordure de la Manche (une partie de la Bretagne longe la Manche alors que l'autre est bordée par l'Atlantique) au bout de la terre Finis Terrae en latin ou Penn-ar-bed en breton.

Comme pour toutes les autres étapes, les alentours méritent l’intérêt du voyageur. Il y a tant de paysages enchanteurs et de lieux qui nous surprennent par leurs beautés. La Côte de Granit Rose ou l'île de Batz en sont des exemples.

Un mot sur le saint patron local qui est représentatif des échanges entre les contrées celtiques maritimes. St Paul Aurélien ou St Pol de Léon (Paol) serait arrivé de Glamorgan au pays de Galles. On pense qu’il pourrait être issu d’une famille britto-romaine les Aurélius.

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La pointe de Bretagne se dresse là où finit la terre. Elle est sauvage et soumise à la mer comme unique horizon.

Comme tant d'autres lieux à peine évoqués ici, Brest, la presqu'île de Crozon, Douarnenez mériteraient de s'y arrêter. Difficile de tout voir en un seul voyage mais c'est le plaisir des lieux intéressants que de susciter le projet d'y revenir.

Chemin faisant, vient quand même l'envie de passer par le calvaire de Plougastel-Daoulas et ses 182 statuettes. Émotion, un vieil homme s’y recueille dans la grisaille bleutée d’une journée hivernale. Silence.


Il y a des lieux comme ça, qui appellent à s'arrêter ne fusse qu'un instant, à sortir du carcan quotidien habituel et qui inspirent la méditation. Nul besoin d'être croyant, nulle nécessité d'avoir un bagage intellectuel, l’endroit est suffisamment puissant que pour nous offrir ce répit.

L’ancien comté de Cornouaille m’accueille pour la 6ème étape. Quimper présente ses plus beaux atours. Dans la cathédrale Notre Dame et Saint Corentin, du pain sur un petit présentoir attend le passant désargenté. Mémoire du Santig-Du ; Jean Discalcéat (14ème siècle) un moine franciscain qui apportait du réconfort aux pauvres.

Le centre ville a gardé un caractère ancien bien mis en valeur qui s'accorde avec les évolutions modernes de notre société.

La ville est traversée par un petit fleuve, l'Odet qui devient un magnifique estuaire en se rapprochant de l'Océan. A noter que c'est le long de l'Odet qu' Eric Tabarly avait " posé ses valises " dans une maison typique reconstruite pierre par pierre.

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Le temps passe, ennemi du pèlerin pressé. Sur la route, on trouve notamment les chapelles Saint Yvi et la Trinité en Melgven.

Puis, après Lorient qui chaque année organise un extraordinaire Festival Interceltique, il faut traverser le Blavet par la voie rapide ou par le joli pont du Bonhomme entre Lanester et Kervignac. Pas loin, Port Louis ancien siège de la Compagnie des Indes mériterait le détour. Arrive ensuite la belle Rivière d’Etel en venant de Plouhinec.

La Rivière d'Etel  que certains appellent Ria et qui donne sur l'océan

Le cimetière marin du Magouer ou le beau musée des thoniers à Etel ont tant d'histoires humaines à raconter, des histoires de mer, de marins, de drames et de succès. Je m'en ferai l'écho à une autre occasion.

Des thoniers, langoustiniers ou sardiniers  reposent sur des vasières 

Enfin, Vannes, la citée des Vénètes s’ouvre à moi. Saint Patern y est représenté tant dans l’église qui porte son nom que dans la cathédrale Saint Pierre qui lui consacre une alcove.

Comment ne pas apprécier le dynamisme de cette belle ville médiévale qui comme Auray est abritée à l'arrière du golfe du Morbihan ?

N'ayant pas pris de photo en hiver, j'en ai mise une plus récente.
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Pour boucler comme il se doit le Tro Breiz en repartant vers la Belgique, nouvel arrêt à Dol en passant par Josselin et son château ainsi que Rennes avec son parlement de Bretagne. Ce faisant on longe la Forêt de Brocéliande et se légendes : Merlin, la fée Morgane, Lancelot du Lac etc.

A Dol, devant la cathédrale, l'’occasion vient de saluer la stèle de Nominoé considéré par certains comme le ‘’Tar ar Vro ‘’ ; le père de la patrie (9ème siècle).

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7 étapes, bien plus d’occasions de prendre du recul et d’apprécier la beauté de cette Bretagne qui recèle tant de pépites pour qui sait la découvrir. Tout au long de ce périple, les paysages sont enchanteurs.

Sous des airs parfois un peu bourrus, les habitants savent être accueillants. La rudesse du climat explique peut-être leur réserve, celle des gens qui vivent entre terre et mer. Ne dit-on pas qu'on y rencontre les quatre saisons en seul journée ?

La Bretagne s'est petit à petit modernisée. Elle est dynamique, orientée sur l'avenir et sur le monde. Fort heureusement, elle a su garder des témoins de son passé et une culture toujours bien vivante.

Des artistes comme le grand Alan Stivell témoignent bien de cet équilibre entre tradition et modernité.

Le tour de Bretagne longe la Manche, la mer Celtique, la mer d’Iroise et l’océan Atlantique. A l'intérieur des terres, l'Arvor présente d'autres lieux qui méritent aussi de s'y arrêter. Mais ça c’est une autre histoire.

Etienne Noël