Deux semaines pour parcourir les régions du Tamil Nadu et du Kerala.
Janvier 2020
2 semaines
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1

Nous atterrissons à midi, arrivons à Chennai vers 14h, en taxi. Dès la première minute, c'est un choc immense pour moi, moins pour Aude qui savait à quoi s'attendre. La ville, quatrième agglomération du pays, est un titanesque labyrinthe cauchemardesque d'immeubles dépareillés construits les uns sur les autres, de rues bondées où règne le chaos. La route choque en premier : les motos et scooters doublent de toutes parts, crient, klaxonnent, les voitures pilent constamment, klaxonnent, les bus s'arrêtent au milieu de la voie, klaxonnent, et les vaches comme les piétons traversent la chaussée sans ordre, de partout. Pour autant, personne ne se heurte, et une fois que l'on se rappelle que le klaxon est un avertisseur, on comprend qu'en l'utilisant à outrance, les indiens communiquent en permanence leur position sur la route. C'est un langage assez bluffant qui permet en permanence d'éviter le pire.

Nous trouvons notre chambre dans une ruelle du quartier populaire de Triplicane. Rudimentaire, la douche est un robinet mural et un seau, le sol est en terre et le lit est dur. Nous ressortons pour gagner la plage toute proche, à pied. Et là, second choc, le plus gros pour moi : la rue. De part et d'autre de la route dont le chaos ne s'interrompt jamais, les trottoirs de Chennai sont un lieu de vie, pauvre, miséreux même, les gens ici sont par terre, l'un répare quelque chose, l'autre dort, mange. Beaucoup de chiens errants complètent le tableau, et des vaches, toujours. Les ordures sont partout, le sol est jonché de tout ce qu'on peut imaginer, les animaux mangent tout ce qui traîne, et TOUT traîne. L'odeur partout est à la limite du soutenable. J'essaie de faire bonne figure, mais je suis crispé, je n'arrive pas à être touriste ici, je suis indécent. Aude le vit mieux que moi, elle est dans un élément qu'elle connaît, auquel elle s'attendait, et elle a le nez bouché depuis deux jours. Je manque de vomir au détour d'une rue, l'odeur est indescriptible, il paraît que l'on s'y habitude à la longue, je ne sais pas encore comment. La plage est aussi immense qu'austère et sale, l'odeur persiste partout. Je suis plus ou moins en état de choc.

Nous rentrons, parlons peu, faisons le point sur le matériel qu'il nous manque, et sortons manger dans une petite cantine assez mignonne, au personnel et clients captivé par notre présence. Nous passons une nuit très douce, bercée par les appels des muezzins des nombreuses et grandes mosquées du quartier.

La grande mosquée Walajah, vue depuis notre chambre
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La nuit a été douce mais étrange. Nous avons dormi une douzaine d'heures en plusieurs fois, réveillés tantôt par les appels des muezzins aux hauts-parleurs des minarets, tantôt par le décalage horaire. Le sommeil a été réparateur et je suis remis de l'étourdissement et de mon choc culturel d'hier. Après quelques courses, nous partons à 11h pour une des gares routières de Chennai, sur cette route chaotique, en tuk-tuk cette fois.

Le chauffeur, très sympathique, me réconcilie avec le paysage qui défile sous nos yeux. Il nous parle de ses enfants, de son pays, de son président et de sa réincarnation. Au détour d'une ruelle, il nous arrête brusquement, et nous dit de descendre prendre des photos : des femmes sont en train de célébrer Pongal, une fête des moissons qui va durer 6 jours dans toute la région du Tamil Nadu. Elles font cuire du riz sucré dans de petites jarres d'eau bouillante, et très vite elles nous invitent en riant à faire de même, pendant que leurs maris nous prennent tous en photo.

 Les femmes, à droite, font cuire du riz dans les jarres du centre, sous les photos de leurs maris à gauche. 

Nous arrivons enfin à la gare, et prenons un premier bus, qui nous amènera à un second bus, pour la petite ville côtière de Mahaballipuram, à deux heures de route au sud de Chennai. Les bus ont probablement cinquante ans, n'ont pas de fenêtres, et nous ne savons pas exactement où ils nous mènent, c'est l'aventure.

Nous sortons de l'agglomération de Chennai, et l'air se fait plus pur. La nature revient. Le ciel est bleu, la mer est proche, et lorsque nous débarquons à l'entrée de Mahaballipuram, c'est une toute autre ambiance. Des touristes sont là, beaucoup sont indiens, d'autres européens, la ville est plus petite, plus paisible. Beaucoup de bus amènent des indiens de toute la région pour fêter Pongal.

Nous posons nos bagages dans notre nouvelle chambre, chaude, laide, mais confortable, et rejoignons un petit restaurant tenu par un couple franco-indien. La plage est plus belle, la mer sent meilleur, et des bateaux de pêcheurs attestent d'une vie moins industrielle. Nous nous reposons et passerons la nuit ici : demain il faut nous lever tôt, Mahaballipuram est une ville sacrée, beaucoup de temples nous attendent.

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La nuit a été courte, et peu reposante, mais nous nous réveillons du bon pied, et sitôt que nous avons avalé une banane naine et des gâteaux secs, nous nous mettons en route pour les temples de Mahabalipuram. En langue tamoul, Mahabalipuram signifie le Village du Grand Sacrifice, et du 6e au 8e siècle, cette petite ville de pêcheurs a rayonné jusqu'à Bali, Sumatra et le Cambodge. Il est tôt, la lumière est douce, les vaches s'éveillent et la rue se met à vivre.

Nous aimons beaucoup l'atmosphère à Mahabalipuram. Le poids historique de la ville m'intéresse, je touche à l'Inde fantasmée, celle des civilisations antiques, des dynasties et des panthéons à rallonge. Il doit être 7h30 lorsque nous arrivons à proximité des temples, et déjà des cohortes de bus acheminent des centaines de pèlerins, tous en habits de fête, les femmes dans leur plus beau sari rouge, orange, jaune. La lumière du matin est magnifique, la poussière et les embruns de l'océan créent une brume épique, que viennent percer les rayons rasant d'un soleil pâle.

En quelques minutes, nous arrivons face au Temple du Rivage. Pas très grand, mais à l'allure colossale dans la lumière du levant, il fait fièrement face à la Baie du Bengale. Au-delà, sur la plage, des centaines de pèlerins procèdent à une cérémonie de bain dans l'océan dont nous ignorons tout. La foule commence à arriver, et on commence à nous demander des photos, des selfies. Nous avons l'impression d'être des célébrités.

Aude en plein shooting avec un compatriote 

Ébahis, nous reprenons la route, et arrivons à l'Arjuna Penance. Cette gigantesque fresque dépeint le sauvetage de la terre par Shiva, qui détourna le gange tombant de l'Himalaya jusqu'à sa vallée actuelle, sans quoi le fleuve aurait détruit le monde.

Shiva (en haut à gauche) envoie le gange et ses démons dans la fissure centrale, autour de lui dieux et hommes le célèbrent

Nous sommes sur un site constellé d'immenses blocs de granit, de plusieurs milliers de tonnes, et dans ces caillous géants sont taillé des temples. En un bloc. A même la roche. À chaque détour dans cette forêt de rochers, c'est un nouvel émerveillement, de colonnades, de représentations de Vishnu, de Shiva, de Durga, de Brahma, d'Indra. Nous prenons notre temps, l'émotion est particulière. C'est comme visiter une cathédrale millénaire, mais sans rien n'y comprendre.

Nous sommes éblouis, croisons nos premiers singes. Nous enchaînons les temples troglodytiques, et enfin débouchons sur le plus haut temple, le plus petit aussi, celui qui surplombe la baie, la campagne, la ville, le phare, tout à la fois. La vue est poussiéreuse, la lumière est filtrée, c'est mon premier panorama du sous-continent indien. Et c'est dingue.

Nous nous reposons sous un temple, nouvelle séance photo, on me colle une enfant dans les bras. Cette sensation d'être une star est étrange, ces gens viennent de la campagne indienne, n'ont potentiellement jamais vu de blancs, pour eux nous sommes des américains, des anglais, des français, des espagnols, tout à la fois.

Nous poursuivons notre route, passons devant une école bondée où les enfants font plaisir à voir, et arrivons sur le troisième et dernier site. Les Five Rathas, les Cinq Chariots. Cinq blocs de granit, transformés en cinq chars dédiés à cinq divinités, accompagnés de leurs montures animales. Un ensemble de sculptures produit sur plus de deux siècles, et resté enterré sous le sable pendant plus d'un millénaire, seulement redécouvert par les anglais dans les années 1800. La foule est plus dense, il est plus tard, les gens nous regardent en souriant, les séances photos reprennent. Notre mâtinée touche à sa fin, au milieu des dieux et des indiens.

Chariot de Vishnu 
Chariots de Brahma, Vishnu, Shiva et Durga
Aude et la monture de Indra 

Nous rentrons, mangeons sur un toit, avec vue sur l'océan. Il n'est que midi et demi, mais nous sommes déjà épuisés par la marche et la chaleur. Nous rentrons nous reposer à la chambre, et dormons finalement trois heures. A notre réveil, le soleil commence à se coucher, nous zonons en ville, entrons dans un café dans une ruelle peu séduisante, mais découvrons un joli décor, quelques tables, un billard. Nous mangeons des beignets d'oignons, faisons une partie de billard avec le serveur - qui nous bat à plates coutures - commandons un excellent curry végétarien.

Billard avec vue sur la rue 

Le temps est doux, la nuit est calme, des enfants tapent sur des tambourins. Demain, nous partirons tôt, et prendrons la route du plus connu des anciens comptoirs français en Asie : Pondichéry.

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Nous nous mettons en route vers 9h30, le soleil est déjà haut et tape fort. Nous marchons jusqu'à la sortie de Mahabalipuram, à l'ombre des arbres, et mémorisons sur un panneau les symboles tamoul écrivant Puducherry pour identifier notre bus quand il passera sur la grande route. Coup de chance, cinq minutes plus tard, les symboles correspondent et nous tombons sur le bon bus du premier coup. Nous montons précipitamment à bord, il est plein à craquer.

Nous commençons le voyage debout, dos à la porte grande ouverte sur la route qui défile. S'il est difficile à comprendre pour les étrangers, le réseau de bus indien paraît néanmoins fiable : les chauffeurs et contrôleurs sont en uniforme brun tabac, font des pauses réglementaires, la conduite reste très aléatoire et le klaxon carbure à plein régime, mais nous commençons à être habitués au capharnaüm. Nous avons entre deux et trois heures de route devant nous.

Pause snack 

Au fur et à mesure que nous roulons vers le sud, les palmeraies un peu désordonnées laissent place à de grandes rizières. La route passe au-dessus de plusieurs petits bras de mer qui entrent dans les terres, et de backwaters, sortes de grands étangs plus ou moins stagnants. Des pirogues pêchent ça et là, un homme a moitié nu guide distraitement un troupeau de vaches elles aussi un peu dissipées, en plein milieu de la route. La campagne paraît paisible. Suivent d'immenses marais salants, et à nouveau un début d'agitation. Nous arrivons à Pondichéry.

Les rizières 
les marais salants 
et l'agitation qui revient

Aussitôt arrivés, nous prenons la route du quartier tamoul - Pondi possède aussi un centre français - avalons un dosai et deux parottas dans une cantine, et nous mettons en quête de notre logement pour les trois prochaines nuits. Un coup de fil, un petit tour en scooter, et nous y déposons enfin nos sacs. La chambre est charmante, le beau lit colonial est confortable. Nous nous installons, tendons notre corde à linge, nous faisons beaux, partons pour le quartier français.

Nous apprenons entre temps que par hasard, la rue où nous logeons est précisément celle où la grand-mère maternelle de Aude partait en hivernage, et où une partie de sa famille non-connue réside encore.

Après l'horreur que fut mon passage à Chennai, je trouve Pondi particulièrement propre et jolie. Les rues sont souvent bordées d'arbres, nous trouvons un parc, une promenade le long de la plage, une grande statue de Gandhi.

Gandhi, dans l'ombre de son porche blanc

Alors que nous arpentons le quartier français, nous passons devant la Cathédrale de l'Immaculée Conception que nous visitons brièvement, blanche et assez modestement décorée, l'édifice me rappelle les églises créoles caribéennes.

De manière générale, l'atmosphère de Pondi est bien plus détendue qu'à Chennai, et même si les rues sont tout autant agitées, les gens paraissent plus aisés, moins dans l'urgence. À y regarder de plus près, tout paraît un peu plus riche, et la présence visible de nombreux français expatriés me fait suspecter une forme de gentrification à l'occidentale. C'est un nouveau visage de l'Inde que Pondi nous offre, celui du passé colonial, d'une terre riche, longtemps sous emprise.

Alors que la nuit tombe, nous gagnons un petit bar à cocktails et y passons le début de soirée. Nous partons à la nuit tombée, mangeons, rentrons.

Demain, c'est visite.

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La journée est déjà bien entamée lorsque nous sortons, vers 11h, pour nous rendre dans le quartier tamoul. La nuit a été bonne, bien qu'un corbeau pernicieux nous ait chanté la sérénade depuis l'aube. Les corbeaux sont légion ici. Ce sont les pigeons locaux, il y en a absolument partout, et contrairement au roucoulement de ces derniers, le croassement du corbeau est à la fois lugubre, très sonore, et dans notre cas, permanent.

Nous nous rendons donc dans le centre tamoul pour faire le marché. La rue est en effervescence, des porteurs de marchandises en tous genres slaloment entre motos et tuk-tuks, et nous comprenons que le marché commence là, sans prévenir, au milieu de la route.

La canne à sucre est partout, c'est une marchandise très utilisée pour les cérémonies de Pongal, ainsi que les fleurs. Des montagnes de fleurs chatoyantes et très odorantes s'accumulent à chaque coin de rue. Soudain, en tournant au coin d'un énième stand de légumes, nous nous retrouvons dans l'ombre. Nous y sommes. Le cœur du marché.

Je suis assez sensible aux jeux de lumière et de couleurs, et j'ai parfois tendance à m'extasier pour trois fois rien. Mais la vision qui s'offre à moi me laisse aphone : un dédale insondable de petites allées obscures, percées de petits puits de jour. Dans chaque recoin des gens parlent, crient, rient. Les odeurs sont crues, nombreuses, je sens du vert, du sec, du fruit, du frais, du fort. Au bout de quelques secondes, et alors que je m'engouffre dans le fabuleux labyrinthe, mes yeux s'habituent à la pénombre, et un nouveau jeu de lumières entre en scène. La toiture en tôle ou en bambou de chaque échoppe est reliée à la suivante par un tissage ou une bâche, et alors que le soleil de midi frappe sur ces tentures, leurs couleurs baignent les étals et les allées. Jaune, bleus, turquoises : les toiles de plastique et de jute tendues deviennent autant de vitraux de fortune.

Je sors ma petite caméra, tourne en continu, mitraille avec mon téléphone de l'autre main. Je suis Aude, puis la quitte pour suivre un porteur qui tire deux énormes blocs de glace, je traverse une forêt de guirlandes de fleurs, et débouche sur la criée aux poissons, sous une halle en bois. Je tourne ensuite dans les allées des tisserands, tombe nez à nez avec une volière de poules, puis retrouve Aude. C'est trop. Trop beau, trop fou, trop grand, trop tout. Ces endroits sont faits pour être peints.

Et puis, au détour d'une échoppe finale, nous ressortons en plein jour, et nous revoilà en pleine rue, au milieu des scooters fous. Je reviendrai peut-être ici demain, en attendant il est l'heure d'aller manger, et de rejoindre notre contact : MJ.

MJ et Aude 

Marie Jean est l'oncle d'Aude, et chaque année Marie Jean retrouve l'Inde de ses origines et guide un groupe pour une cure ayurvédique, suivie d'une découverte du Tamil Nadu. Son groupe vient de sortir de deux semaines de cure, et nous les retrouvons ce midi dans un restaurant réputé du centre de Pondi. Ils ont l'air ravis, nous échangeons sur nos séjours respectifs, et commandons des thalis, l'un des plats les plus typiques et traditionnels de la culture indienne, consistant en une farandole de coupelles garnies de sauces et de chutneys en tous genres - parfait pour les indécis et donc pour Aude - cernant du riz et une galette. Comme tout ici, le thali se mange avec les mains, et les curistes novices en la matière découvrent le tout avec amusement.

Nous laissons le groupe à l'issue du repas, et prenons la direction de l'océan. Après une pause digestive au soleil, nous rejoignons le quartier français, pour une visite du mausolée de Sri Aurobindo. Les photos - et les chaussures - sont interdites, la visite est aussi courte que pauvre, mais une petite explication s'impose. Au début du XXe siècle, un jeune philosophe indien du nom de Sri Aurobindo étudiant à Cambridge, rentre au pays et fonde son école de pensée, l'Ashram de Sri Aurobindo, préconisant le travail sur soi et la méditation collective. En rapide : son culte part assez vite en pseudo-secte, sa femme (française) fonde un culte de la personnalité, se fait appeler La Mère et dicte sa vérité sur l'éducation et la vie en général, les deux se mettent à recruter des disciples de plus en plus riches, et à racheter des bâtiments dans Pondichéry, qu'ils interdisent aux non-membres. Ils fonderont même leur propre ville, Auroville, cité utopique dédiée au progrès et à l'entente entre les peuples, qui par la suite s'émancipera du culte de La Mère pour être aujourd'hui une vraie communauté autonome. Partout dans Pondichéry l'on trouve donc leurs nombreux bâtiments, tous peints en gris et blanc. Nous apprenons que le culte est très peu populaire auprès des Pondichériens, et guère hospitalier envers les non-initiés. Bref. Si l'histoire est intéressante, la visite ne l'est pas.

Le motif gris et blanc se retrouve sur tous les bâtiments du culte, plus d'une centaine à Pondi

Nous prenons ensuite la direction du petit temple de Manakula Vinayagar. Sous la forme d'une arche au beau milieu d'une rue, ce temple est en réalité un ensemble de piliers sculptés soutenant un plafond décoré, sur lequel est peint une représentation d'une partie du panthéon hindou, sorte de Cène à l'indienne avec Ganesh au centre.

Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons dans un magasin de vêtements : je veux trouver un habit autochtone. Nous plaisantons avec le vendeur, qui nous raconte qu'il est fier du passé français de Pondi, nous parle des habits de fête. Je suis content de trouver un ensemble traditionnel assez sobre, puis nous rentrons à la chambre.

Demain, dernier jour à Pondi, célébrations de Pongal et préparatifs pour le Kerala.

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Sitôt levés, nous nous mettons en quête de Pongal. Et très vite... Pas de Pongal. Le serveur du café dans lequel nous petit déjeunons nous indique que c'est en réalité une fête plutôt campagnarde, et qu'à Pondi, nous verrons peu de célébrations. Pongal se déroule sur trois journées principales, plus ou moins déplacées ou rallongées selon les villes. Hier, c'était Bhogi Pongal, la journée où chaque famille peint un Kolam sur le pas de sa porte. Ces symboles tracés à la craie et garnis de pigments sont propres à chaque foyer, certains sont très sommaires, d'autres bien plus élaborés et colorés.

Aude en pleins travaux pratiques 
Kolams 

Aujourd'hui, c'est Surya Pongal, le fameux deuxième jour, celui du riz sucré auquel nous avons assisté à Chennai en début de voyage. Et demain, c'est Maatu Pongal, la journée des vaches peintes. Pour l'heure, à Pondi, le rite des Kolams à été respecté, mais le reste n'est pas facile à voir.

Dans le quartier musulman, j'aide ces femmes à attraper des noix vertes avec un bambou
Sans succès, mais je les aurai au moins fait rire sur leur chemin du retour

Nous nous dirigeons donc dans notre quête vers le quartier musulman, beau et extrêmement calme - mais pas de Pongal - puis vers une partie de la ville que nous n'avons pas encore exploré, au sud du quartier français, à la recherche de petits temples. Le quartier paraît plus pauvre que le reste de la ville, et nous avançons doucement, mais très vite nous sommes accueillis par des groupes d'enfants qui jouent dehors. C'est Pongal, il n'y a pas école. Certains veulent faire la course avec nous, beaucoup nous demandent des photos.

Ils nous parlent en anglais, entament chaque conversation d'un "Hello, how are you?" sur un ton scolaire mais enjoué, et nous quittent d'un joyeux "Happy Pongal!". Le quartier ne doit pas voir beaucoup de touristes, peut-être même aucun. Il est 11h30, les rues ensoleillées sentent bon les repas qui mijotent, les maisons sont colorées, des chèvres se promènent et des chiens jouent. Ce qui nous avait semblé être un quasi bidonville au premier regard se révèle en fait être un petit quartier tranquille et plutôt mignon, en dehors de l'agitation de la ville.

Nous trouvons enfin quelques arches gravées, et un petit temple fermé. Aussitôt, un homme nous voit et nous fait signe, il ouvre le cadenas et la grille, nous fait enlever nos chaussures et nous laisse entrer. Nous nous sentons privilégiés. Le temple consiste en une série de petits autels dédiés à des divinités que nous ne connaissons pas, entourant un autel grillagé au centre, avec une petite statue du dieu Amman, nous dit l'homme. Mais une bien plus imposante statue attire notre œil. Occupant toute une alcôve, une énorme Kali nous regarde. Déesse de la création et de la destruction, nous la reconnaissons facilement à ses yeux colériques et à sa langue pendue. La statue m'impressionne, d'autant que j'aime bien Kali, c'est une figure divine à la fois maternelle, vengeresse et violente, impensable dans les monothéismes que nous connaissons.

Kali

Nous ressortons, remercions l'homme, et reprenons notre route. Nous marchons d'une ruelle à une autre, saluons des enfants et évitons quelques chiens qui se battent, lorsque dans une ruelle plus étroite et moins accueillante, une vieille dame assise sur le pas de sa porte nous intime discrètement de faire demi tour. Nous nous exécutons, et reprenons la route du centre-ville. Véritable danger ou simple précaution, nous n'en saurons pas plus.

Le marché aux poissons du quartier

Après le repas, je passe refaire quelques prises de vues à l'incroyable marché d'hier, puis nous rentrons nous reposer. Nous ressortons en fin de journée, passons par un marché nocturne et gagnons la promenade de la plage où une estrade a été montée.

Le marché nocturne de la plage 
Les desserts ne sont (vraiment) pas la spécialité des indiens, mais ils sont toujours beaux à voir 

S'enchaînent les groupes et les musiques traditionnelles, et bientôt arrive un homme que nous pensons être le maire de Pondichéry, escorté par une troupe de policiers. Nous nous levons pour l'hymne avec la foule présente, puis nous partons. Au dîner, et pour la première fois du voyage, nous nous heurtons à un plat suffisamment fort pour nous rendre pénible la fin du repas. Mais c'est probablement le meilleur biriyani que nous n'ayons jamais mangé, et c'est le meilleur des aurevoirs à la belle Pondi.

Demain, debout 6h.

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Levé 6h, départ 7h, bus pour Tanjavûr. Le soleil monte doucement sur l'horizon quand nous quittons l'agglomération de Pondichéry au son de tuba d'un klaxon rauque.

Rare vue d'une route quasi vide  

Instantanément, les forêts de palmier reviennent, puis les rizières. Le bazar du bus, qui au début nous secouait, désormais nous berce. N'ayant pas trouvé de direct pour Tanjore, nous avons pris le premier départ pour Kumbakonam, essaierons de faire une pause et de changer là-bas. A côté de nous, un homme entame la conversation. Il est médecin - ancien pédiatre - originaire de Delhi, vit à Boston. Son anglais est impeccable, il a l'air brillant, nous parle de son voyage, Aude lui parle de sa carrière, nous échangeons sur l'Inde. Il nous parle de sa profonde haine de l'impérialisme anglais, de l'état déplorable, sanguinolant, dans lequel ils ont laissé le pays, et avec quelle incroyable vivacité le peuple indien à su repartir de zéro, en seulement 70 ans. Il nous parle de nos différences aussi, de ce pourquoi nos cultures ne se comprendront jamais totalement, et ce qu'on vient chacun chercher chez l'autre. Il descend avant nous, et je regrette de ne pas pouvoir poursuivre cette conversation.

Nous arrivons à Kumbakonam au bout de cinq heures, et si nous avons un temps pensé visiter deux temples durant notre pause ici, présentement nous avons surtout chaud, faim, envie de faire pipi, et encore de la route devant nous avant notre visite à Tanjore. Comme la ville ne nous inspire pas et que nous voulons avancer, nous décidons de repartir immédiatement par le premier bus. Au bout de deux nouvelles heures et avec un chauffeur un peu plus énervé qu'à l'accoutumée, nous arrivons à Tanjore, notre temple du jour. Et quel temple. Au bout d'une dizaine de minutes à pied depuis le bus, le Brihadishvara Temple, surnommé Big Temple par les anglais, se dessine déjà sur l'horizon.

Au loin, de gauche à droite : le premier Gopuram, le second, puis Big Temple

Classé au patrimoine mondial de l'Unesco, Big Temple est une véritable Merveille, au sens antique du terme. Érigé il y a plus de mille ans par l'empire Chola, il est la plus grosse structure en pierre jamais construite dans l'histoire de l'humanité. Il a fallu transporter plus de pierre pour le bâtir, qu'il n'en a fallu pour la grande pyramide de Gizeh.

Le premier Gopuram, déjà immense  
La porte vers le second, et vers l'enceinte
Le second Gopuram, et l'enceinte

Nous sommes bouche bée. Une fois passé la première porte sculptée - un Gopuram déjà très imposant - le mur d'enceinte se dresse devant nous, avec son second Gopuram. Nous passons au vestiaire, déposons nos gros sacs et nos chaussures, continuons. Le Big Temple, au centre d'une immense place rectangulaire formée par le mur d'enceinte, est entouré de petits templions, les Shrines. Chaque Shrine est dédié à un dieu, et Big Temple lui, est entièrement dédié au tout puissant Shiva.

Big Temple, l'entrée est devant, en bas des marches, et la longue nef mène à la pyramide
La base de la pyramide... 
... et son corps. 

Nous faisons lentement le tour de la place, et sommes accostés à chaque pause pour de nouvelles séances photos, ici une bande de petites filles, là un groupe de jeunes hommes, puis une, deux, trois familles. Les indiens sont toujours polis, souvent un peu insistants, mais toujours heureux d'avoir leur cliché en notre compagnie.

Vente d'offrandes par un jeune Brahman à l'entrée de Big Temple 

Big Temple est énorme. Massif, intimidant, et pour autant entièrement détaillé, sculpté dans ses moindres recoins. Ce n'est pas qu'une piramide, c'est une œuvre sculptée de 66 mètres de haut. Nous apprenons que l'intérieur se visite, et aussitôt que nous voyons du mouvement dans la masse compacte d'indiens groupés devant l'entrée, nous nous mêlons à la queue. Les photos sont interdites, mais de toute façon il y a peu de choses à voir à l'intérieur, sinon un autel de Shiva peu impressionnant mais immensément sacré pour les hindous.

Quelque part dans les entrailles bondées de Big Temple  

Nous sortons, allons voir pour finir le Shrine de Parvati, dans un coin de l'enceinte. Un Brahman nous accueille, marque nos fronts. Nous voilà bénis.

Il est 17h, nous passons récupérer nos affaires et prenons un tuk-tuk pour une gare routière à l'extérieur de Tanjore. Prochain arrêt : Madurai. D'ici quatre heures. Le soleil se couche bientôt, un peu de fraîcheur revient, et nous faisons la (très longue) fin de la route, de nuit.

Sitôt arrivés, nous nous trouvons un bus pour notre hôtel, et montons nous coucher, exténués par cette chaude journée de transit.

À demain, Madurai.

8

(Note au lecteur : beaucoup de texte et peu de photos aujourd'hui, pour d'évidentes raisons expliquées plus loin, il faudra donc s'armer d'imagination, ou de quelques recherches sur Internet !)

Dès le matin, Madurai n'est pas jolie. Comme Chennai, Madurai est sale, bruyante, malodorante, elle est de cette Inde qui a grandit trop vite, dans la débrouille et la surpopulation. Et dans la poussière, beaucoup de poussière. Si elle est un peu moins sale que Chennai - car 6 fois moins peuplée - Madurai est par contre intégralement couverte d'une couche de poussière ocre, du sol aux feuilles des arbres.

Ce qui tombe bien, c'est que nous ne sommes pas venus ici voir la ville. Pas cette ville, en tout cas. Haut lieu de pèlerinage hindou, Madurai a ce point commun avec Rome qu'elle accueille en son sein une ville dans la ville, la ville-Temple de Sri Meenakshi. Et justement, en quittant une grande artère tourbillonante de poussière, nous en apercevons la tour ouest.

Dans sa structure et son intention, Sri Meenakshi est un peu le descendant du Big Temple que nous avons visité hier. Si Big Temple était impressionnant car vieux de plus de mille ans, Sri Meenakshi est jeune, à été terminé au 17e siècle, ses matériaux sont donc moins bruts, et ses détails plus riches. Mais surtout, Sri Minakshi est encore plus grand. Ses quatre gopurams principaux font presque la taille du plus grand de Big Temple. Ils ferment aux quatre points cardinaux une muraille de 240 mètres de long, enceinte qui abrite d'autres enceintes, d'autres gopurams, d'autres temples. Sri Minashki est immense, peut contenir des dizaines de milliers de fidèles.

La ville-temple vue d'un toit voisin, on distingue 8 gopurams dont les 4 portes de 60 mètres
L'entrée par le gopuram sud 

Nous posons à l'entrée sacs, chaussures, téléphones et caméras. Nous passons l'énorme gopuram sud, et débouchons sur le grand bassin du lotus d'or. Autour du bassin, sous les arcades, se presse déjà une foule impressionnante, en une file devant atteindre le kilomètre de long. Ceux-là vont passer la journée à avancer, centimètre par centimètre, vers le sanctuaire de Meenakshi, alias Parvati, déesse majeure dont nous avons reçu la bénédiction hier. Nous passons dans l'enceinte du sanctuaire, et avançons dans de gigantesques halls, aux lointains plafonds richement décorés, soutenus par des rangées d'innombrables colonnes sculptées. Il y fait frais et sombre, nous croisons même des chauve-souris, et les halls sont suffisamment immenses pour que nous nous retrouvions seuls, nous perdions même.

Au bout d'un moment, nous arrivons dans une partie au plafond plus bas, peuplée de statues recouvertes de pigments ou de curcuma, guidés par une mélopée sans âge. Un groupe d'une vingtaine d'hindous, à genoux, les mains jointes, assistent à une cérémonie, au rythme d'un tambour et d'un sitar. Dans une alcôve, un prêtre à demi nu psalmodie et s'agite dans un nuage de fumée d'encens, la scène est irréelle. Nous ne bougeons plus, jusqu'à ce que la musique s'arrête. Le groupe se disperse, et nous avec. Dix mètres plus loin, un homme nous arrête sévèrement. Il nous fait signe de partir, et nous escorte à nouveau jusqu'aux grands halls. Nous comprenons que, en nous perdant et sans le vouloir, nous avons pénétré dans une des parties réservées aux hindous, formellement interdites aux profanes que nous sommes. Nous nous excusons platement, repartons.

Nous parcourons l'enceinte intérieure, et arrivons au Mandapa, le temple aux mille colonnes. Effectivement composé de mille colonnes, 985 pour être exact, Mandapa est une sorte de forêt de piliers de granit sculptés, transformé en petit musée, on y parcourt du regard vitrines, statues, ornements de bois et de bronze. Nous ressortons, passons devant le gopuram nord, regagnons un grand hall. Nous arrivons devant un petit temple particulier, composé de neuf petites statues figurant les astres de notre système solaire, disposées sous un autel. Il est coutume d'en faire neuf fois le tour, et nous nous joignons aux marcheurs, en quête de chance et de bonheur. En quête des derniers incontournables du site, nous trouvons enfin les statues de Shiva et Kali, se livrant à un duel de danse. Nous avons mal aux pieds - errons en chaussettes depuis plusieurs heures - et gagnons la sortie de la ville-temple.

La sortie du gopuram nord
Le thali dans sa forme traditionnelle : une simple feuille de bananier, trois chutneys, le tout à volonté pour 80 roupies, soit 1€

Après notre thali le plus traditionnel jusqu'ici, nous partons chercher une tenue indienne pour Aude. Nous entrons donc dans le temple moderne, celui de la mode, sur quatre étages. Nouveau (doux) choc visuel pour l'œil occidental, la fantastique parade des tissus bariolés, plus ou moins organisés, sur plusieurs centaines de mètres. Succession de saris, kurtas, salwar kameez en tout genre, le tout encadré par une armada de vendeurs. Après de multiples déballages d'ensembles en coton ou en soie, Aude finit par trouver une tunique toute simple, une kurta... Au rayon ado.

des couleurs 
et encore des couleurs 

Enfin, sous un ciel nuageux, notre journée s'achève, dans une énième cantine locale où nous communiquons difficilement avec le serveur, mais d'où nous sortons rassasié et ravis, après un chai délicieux.

Nos têtes fatiguées, et la fameuse petite Kurta jaune.

Demain, départ pour Munnar, adieu le Tamil Nadu, bonjour le Kerala.

9

Réveillé à 5h par l'appel de la mosquée de Madurai, j'assiste au lever de soleil sur la ville. Nous préparons nos sacs, partons pour la gare routière. Nous attrapons le bus de 8h, un direct pour Munnar.

Finalement merci la mosquée, ça valait le coup. 

Nous mettons trois heures pour faire les 180 premiers kilomètres, sans encombre mais sous un ciel gris, à travers toujours ces rizières entrecoupées de palmeraies.

Petit à petit, en toile de fond, se dessinent les montagnes du Nilgiri, portes du Kerala. Nous nous disons que les six heures annoncées étaient un peu pessimistes, que nous avons déjà fait les trois quarts du chemin en trois heures, que nous allons donc arriver tôt.

C'était sans compter sur les routes de montagne indienne, et l'état de santé de ces bus que nous n'avons vu jusqu'ici rouler que sur du plat. À peine entamons-nous l'ascension du premier lacet que nous comprenons que les 60 derniers kilomètres vont être longs. Le bus râle, souffle, avance au pas. La route est étroite, de mauvaise qualité et la brume épaisse des montagnes nous enveloppe bientôt. Entre deux nappes de brouillard, nous distinguons de petites silhouettes en groupe, sur le bas côté. Plusieurs familles de singes nous regardent passer en silence.

Notre dernier panorama du Tamil Nadu  
De curieux spectateurs 

Lorsque nous sortons de la brume, nous avons vue sur toute la vallée, et marquons un arrêt au village perché sur la crête. La frontière est passée, nous voilà au Kerala.

Une habitante du village des brumes 

Dans des cahots de plus en plus marqués, nous entammons la redescente vers la vallée menant à Munnar. Le soleil est revenu, et si la route ne va qu'en se détériorant, la vue s'améliore à chaque virage. Les vallées devant nous sont vertes, parcourues de lacs, et de plus en plus couvertes par les motifs caractéristiques des champs de thé. Pour la première fois depuis le début du voyage, l'air est pur. Les odeurs sont douces, ça sent la cardamome et la verdure, tandis que nous passons de villages en collines.

Notre premier panorama du Kerala
Le thé ici
et le thé là 

Finalement, nous arrivons à Munnar, descendons du bus et rejoignons notre chambre. Le village sent le frais, notre chambre la citronnelle, notre hôte est très agréable et s'exprime dans un anglais correct. Nous mangeons un excellent thali (le meilleur), et croisons des familles de touristes indiens, nous sommes dimanche et Munnar est un village de montagne de plus en plus prisée par les locaux pour le week-end. Nous allons faire des emplettes, trouvons un guide pour la montagne et la forêt.

Demain, c'est randonnée.

10

Réveil, sac, chaussures. Sakti nous attend au rez-de-chaussée pour 7h tapantes. Nous nous dirigeons vers une échoppe de rue, prenons un chai accompagné d'une sorte d'accra sucré, et partons le long de la route. Sakti, c'est notre guide. Il est originaire d'un village pas loin de Munnar, et il connaît ces vallées de thé comme sa poche. Il n'est jamais sorti d'Inde, mais en a parcouru les trois quarts.

La rivière au levé du soleil 

Nous quittons très vite la route pour nous enfoncer dans les premières plantations. Le soleil vient de sortir de derrière la montagne, nos ombres sont longues et l'air est frais. Nous discutons avec Sakti, il nous parle du thé, nous explique les détails techniques : le thé d'ici ne pousse qu'au dessus de 1400m d'altitude, un plant vit 50 ans, la récolte a lieu toute l'année. Nous croisons bientôt des femmes en pleine cueillette, et dès que nous prenons un peu de hauteur, nous sommes ébahis par la vue. Nous surplombons vite la vallée. À l'oreille, nul corbeau, mais bien des oiseaux, nombreux et variés, aux chants aussi exotiques que joyeux.

La récolte, au ciseau. 

Le Kerala est magnifique, et la profondeur des contrastes de l'Inde me captive. Je n'ai jamais mieux compris la formule "sous-continent indien" qu'à cet instant : ce pays n'a rien à voir avec ce que nous connaissons d'un pays, c'est une fédération de 29 états, avec 22 langues officielles, 6 religions majeures, plus de TRENTE-TROIS MILLIONS de dieux.

Prenez une seconde pour peser ces chiffres. Il peut paraître naïf de ne constater ça qu'après dix jours sur place, mais depuis l'enfer puant de Chennai jusqu'à ce jardin d'éden qu'est Munnar, l'inde n'est pas un pays, c'est un continent immense, changeant. Le dire est une chose, en prendre pleinement la mesure, sensoriellement, en est une autre.

Sakti nous pousse dans les plants
Seules les deux premières feuilles plus claires au sommet de chaque branche sont récoltées. Elles repoussent en 15 jours. 

À notre première pause, alors que nous sommes perdus en pleine contemplation, un petit être court vers nous. Un chiot, le plus adorable de tous, vient jouer dans nos jambes. Lorsque nous reprenons la route, il nous suit. "Baa, baa !" crie Sakti. "Viens, viens !"

Il ne nous en faut pas plus, le petit s'appellera Baa.

Baa ❤️

Nous montons toujours, jusqu'à atteindre la crête surplombant Munnar. Une lèpre noire la ronge. Il s'agit de nappes de cendres, restes d'un grand départ de feu ayant été contenu la veille par un groupe de villageois, alors simplement équipés de branchages arrachés sur place.

Nous voyons désormais toutes les vallées environnantes, baignées dans une lumière radieuse.

La crête brûlée 

Baa nous suit du mieux qu'il peut, tire la langue. Lorsque nous nous arrêtons pour manger, il s'endort instantanément contre nous. Sakti sort de son sac un riz au citron délicieux, nous parlons de cinéma indien, il nous fait écouter des musiques traditionnelles. Nous repartons.

Baa ❤️

Un peu plus haut, alors que nous passons une première croix chrétienne plantée sur un piton rocheux, Baa semble sérieusement fatigué. Il n'a jamais fait demi tour, n'a rien voulu manger - ne doit pas être sevré - et nous sommes inquiet qu'il ne retrouve pas sa mère, et qu'à jeun à cette haute altitude il meure d'inanition et de chaleur. Nous envisageons de le porter, quand nous croisons un groupe d'anglais avec leur guide, faisant l'itinéraire inverse. Après un bref échange, ils prennent Baa avec eux, et entament la redescente. Nous poursuivons notre assension, le cœur lourd mais l'esprit plus léger.

Nous longeons une forêt qui s'arrête le long de la crête, parlons de la faune avec Sakti. À mon grand étonnement, des éléphants vivent encore à l'état sauvage dans ces forêts d'altitude. En guise de rencontre, nous ne croiserons que deux empruntes vieilles d'une semaine, et plusieurs bouses, elles aussi datées de plusieurs jour. Je me dis que c'est sans doute mieux ainsi, personne n'a envie de croiser un éléphant sauvage, et notre guide nous raconte d'ailleurs la fois où il a échappé à l'attaques d'un de ces pachydermes.

Sakti va repérer la forêt 

Alors que nous redescendons sur l'autre versant, nous passons dans les jardins d'un hôtel en pleine forêt - plutôt un ensemble de cabanes de luxe dans les arbres - et Sakti monte dans un arbre pour nous voler des goyaves. Il est 13h, et nous arrivons dans les dernières collines de notre itinéraire. Une dernière heure de marche, et nous rejoignons un camarade à lui, conducteur de tuk-tuk venu nous chercher à la sortie des plantations.

L'entrée du jardin 
Café 
Ananas 

Nous partons donc, cahin-caha, pour notre dernier objectif. Après dix kilomètres de nids de poule, et un très bon café au gingembre dans la cabane d'une grand-mère souriante, nous nous arrêtons au bord de la route. Là, un petit passage descend le long du ravin, au milieu des branchages et des fougères. Je vois des feuilles grignotés, des chenilles urticantes velues, de belles toiles d'araignées. Nous débarquons sur un rocher plat, face à un dédale rocheux et végétal encaissé entre deux cascades.

Cascade n°1 

L'endroit est très beau, et nous continuons à descendre vers le torrent alimenté par les deux chutes. De véritables colonies de dizaines d'araignées ont tissé des toiles communautaires au raz de l'eau, entre les pierres. Des déchets sont coincés entre les lianes, sous les roches, dans les arbres, et nous comprenons qu'en période de mousson, ce torrent quadruple de taille, et doit être déchaîné, charriant des tonnes de gravats. Nous admirons le paysage malgré tout, un peu anxieux, et entamons notre remontée, dans une séance d'escalade improbable, improvisée par notre guide.

Cascade n°2 

Il est 17h lorsque nous rejoignons notre chambre, fatigués et sales, mais ravis. Nous prenons une dernière photo avec Sakti, et allons nous reposer.

Demain, matinée au musée du thé du village, puis départ pour la Côte ouest de l'Inde du sud, et notre dernière étape : Kochi.


P.S. : nous avons vu dans la soirée un des anglais croisés ce matin. Baa va bien, il a été ramené aux dames récoltant le thé, et à sa mère.

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Après un petit déjeuner dans la même échoppe qu'hier, nous nous dirigeons vers le musée de Munnar. Nous montons dans un tuk-tuk, récupérons une adorable écoliere en retard, et pour une fois c'est nous qui lui demandons un selfie.

Le musée est de petite taille mais bien fourni, il couvre l'histoire de la région, depuis sa culture tribale, sa "découverte" par les anglais, puis l'arrivée du thé, et l'organisation de toute la communauté autour de cet or vert. Crèches, hôpitaux, routes, écoles, tout ici sert les plantations, et découle des plantations. La fresque va jusqu'en 2005, et le rachat par les travailleurs de leur moyen de production, au titanesque groupe Tata. La région est à majorité communiste, de beaux drapeaux rouges flottent au vent ça et là, et les locaux sont fiers de leur exploitation autogérée, unique au monde.

L'arrivée du rail à Munnar en 1924. La même année, tout sera balayé par d'énormes inondations de mousson, qui firent date. 

Nous rentrons en retard pour le check-out, nous faisant un peu gronder, et partons attendre notre prochain bus à l'arrêt au bout de la rue. Le trajet est très beau, alors que petit à petit nous quittons les montagnes et découvrons les plaines marécageuses du Kerala. Adieu la fraîcheur des hauteurs, il fait de plus en plus chaud, et affaibli par le soleil, je lutte contre le sommeil lorsque nous entrons dans l'agglomération de Kochi et Ernakulam.

Il est déjà tard, nous prenons un tuk-tuk pour Fort Kochi, la presqu'île au bout de la baie. Notre chambre est assez laide et notre lit est dur, mais l'ambiance à l'auberge est bonne et elle est bien située. Nous posons nos affaires et partons voir les dernières lueurs du jour sur la baie.

Fort Kochi respire l'exotisme. Portugais, néerlandais et anglais se la sont partagée au fil des siècles, et aujourd'hui elle est une figure métissée et à l'identité unique, perdue dans un bayou dense et chaud.

Nous parlons peu, marchons un peu hagards, aujourd'hui nous sommes fatigués et accusons un peu le coup des grosses journées passées. C'était une petite étape, mais le décors est idéal, et la verdure marécageuse centenaire qui enserre la ville appelle à l'aventure. Avant de nous coucher, nous nous arrangeons avec le responsable de l'auberge pour notre prochaine excursion. Nous avons un nouveau guide, et sur l'eau cette fois !

Demain, levé 7h, nous partons sur les backwaters.

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Réveil, banane, 4x4. Nous partons à 8h et récupérons sur la route deux canadiens dont une québécoise, un israélien et un allemand. Une heure de route jusqu'aux backwaters, ces réseaux de canaux et de mangroves typiques de cette partie du Kerala.

Le temps de boire un chai, et nous embarquons sur une grande pirogue couverte, en bambou et en corde de coco. Le décors est fascinant, et renvoie aux grands marécages hostiles des livres d'aventure.

Cette flore éclatante et insondable est un véritable mur végétal, qui vient gratter les parois de la barque dans les canaux trop étroits. Deux hommes sont à la manœuvre, un à l'avant et un à l'arrière, et tous deux utilisent de grands bambous de quatre ou cinq mètres qu'ils vont planter dans le fond, pour ensuite pousser et/ou corriger la course du bateau. Nous nous apercevons vite que notre embarcation est aussi belle qu'elle est lente.

Un coup à gauche
et un coup a droite 

Au détour d'un canal plus large, nous faisons une halte sur un îlot abritant un petit village. Une femme tisse des cordes en fibre de coco. Je m'éloigne du groupe pour aller photographier des canards, et filmer les environs. Nous repartons.

L'arrivée au village 

Cap vers le sud, pour la pause repas. Un thali qui ne nous transcende pas, car pas assez fort. Nous sommes aussi venus en Inde pour le piment, et lorsqu'il nous manque, tout est dépeuplé. Nous discutons avec nos camarades étrangers, et rions en découvrant que nous trouvons tous un peu le temps long sur cette barque si lente et cette eau si calme.

Dépassement en sortie de virage 

L'excursion semble faite pour un public plus mûr ou plus zen, et la journée est un peu trop reposante au goût de notre petit groupe de backpackers. Les paysages restent merveilleux, et Aude se prend au jeu du reportage animalier. Avec talent.

Héron blanc en vol
Héron blanc debout 
Aigle pêcheur du Kerala

L'après-midi s'étire, il fait chaud, très chaud. Je m'assoupis au fil de l'eau. Lorsque je me réveille, Aude est en train d'immortaliser un iguane, qui lézarde au coin d'une petite île. Nous traversons un immense détroit débouchant au loin sur la mer d'Arabie.

Finalement, au bout d'un canal se dessine notre point de rendez-vous. Nous quittons nos gentils canotiers, et rentrons en ville. Il est déjà tard, nous décidons donc d'aller admirer le crépuscule sur la plage de Fort Kochi.

Et me voilà, assis sur la jetée la plus au sud de ma vie. Des pêcheurs jettent à la main leurs filets à quelques mètres du rivage, des familles se baladent, des amis plaisantent. Nous sommes presque invisibles, au beau milieu du peuple que sans le savoir nous étions venu chercher, à regarder avec eux leur astre rougeoyant se coucher sur l'horizon du bout du monde.

Demain, pas d'étape, car pas de WiFi. Nous ferons dans la soirée nos premiers pas sur le chemin du retour, premiers pas qui se feront en train, et pas n'importe lequel : le Chennai Postal Express, soit 13 heures de train de nuit et de wagons-lits indiens, pour revenir à notre point de départ, et pour ma part, pour réaffronter le choc Chennai.

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(La connexion est intermittente, provient d'un téléphone distant, mais finalement elle est suffisante pour poster ce soir !)

Après avoir posté l'étape d'hier, je suis ressorti pour monter sur la terrasse du toit de l'auberge, et me suis assis avec les jeunes gérants, quelques potes à eux et certains locataires qui faisaient une petite soirée, autour d'une table, de quelques cigarettes et d'un peu de cocaïne. Initialement monté chercher de l'encens antimoustique, je reste à les écouter parler, je raconte notre voyage, nous parlons musique. Ils ont l'air d'être la jeunesse de la classe moyenne indienne, pas riches mais pas pauvres, avec des aspirations très similaires aux nôtres. Leur soirée est un before normal, ils veulent aller dans un bar un peu plus tard. L'un d'eux est monteur musical pour le cinéma, un autre est barman, un autre tient cette auberge. Au bout d'un moment, ils se mettent à chanter des chansons traditionnelles du Kerala, je leur demande si je peux les enregistrer, et capture dans la foulée quelques ambiances sonores en prévision de mon montage vidéo. Fatigué, je retourne me coucher.

Pas d'images de cette soirée, mais beaucoup d'enregistrements à travailler à mon retour ! 

Après une nuit peu reposante, nous sortons prendre le petit déjeuner dans le café d'une galerie d'art, après quoi nous nous dirigeons vers Jew Town, l'ancien quartier juif de Kochi.

Même s'il n'a de juif plus que le nom, les marchands sur place jouent le jeu à fond.

Pour la petite histoire, il ne reste que cinq juifs vivants, tous très vieux, dans cette enclave qui fut la plus grande communauté judaïque du pays. L'ambiance y reste très marchande et conviviale, et nous passons devant la plus vieille - et probablement l'une des seules - synagogues d'Inde.

En voulant rentrer pour l'auberge, nous prenons un tuk-tuk. Comme pour absolument tout en Inde, nous négocions le prix de notre course, et le vieil homme accepte de nous faire un rabais à condition que nous fassions un crochet par la boutique de son ami. Nous acceptons en riant, les indiens sont décidément durs en affaires.

Un boucher de Jew Town

Enfin rentrés, nous faisons notre check-out, nous dirigeons vers le port. Nous prenons le premier ferry pour Ernakulam, la ville voisine de Kochi. Nous traversons la baie, passons devant de grands ports industriels et commerciaux.

Aude en pleine négociation 
Le capitaine, à la barre

Une fois sur la terre ferme, nous nous arrêtons pour un biriyani dans une cantine. Notre train ne part qu'à 18h45, nous décidons donc d'aller visiter le musée privé d'un riche collectionneur d'objets historiques sur la route de la gare. Le bâtiment est magnifique, une immense bâtisse typiquement keralaise, véritable manoir indien entièrement en bois sombre.

Le Kerala Folklore Museum 

La collection est riche et couvre beaucoup de périodes et de domaines, allant de vases vieux de trois millénaires, à des armes et objets d'ornements datant à peine du siècle dernier. Nous nous reposons dans une salle climatisée, admirons une collection de statuettes des réincarnations de Vishnu, et je me prépare mentalement à affronter le voyage à venir.

En route pour la gare 

17h. Nous prenons un tuk-tuk, arrivons à la gare. Nous passons deux heures sur ces quais, à observer, photographier, cette Inde du rail, mythique à sa façon. Très cinématique.

Lorsqu'un train arrive, c'est la ruée sur les rails

Avec un peu de retard, dans la nuit noire, notre Chennai Mail Express arrive. La motrice est datée, les wagons climatisés sont glacés, les compartiments et le couloir ne sont qu'une seule et même pièce, les toilettes sont atroces, les lits sont durs. Et le train roule toutes portes ouvertes. Nous partons pour 13h de voyage, et la nuit s'annonce longue.

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Dans une secousse, le Chennai Mail Express se met en branle. C'est parti.

Nous nous asseyons à nos places, 42 et 43. Les compartiments sont davantage des alcôves, étant donné qu'ils ne sont pas séparés du couloir. Chaque compartiment est composé de six banquettes, superposées par trois.

En grande fan des trains de nuit, Aude est aux anges

Assis sur les premières banquettes (les autres sont repliées avant le coucher) nous faisons brièvement connaissance avec nos voisins de compartiment, deux personnes âgées, un homme seul, ainsi qu'un père et son fils. Des marchands de nourriture passent dans les wagons, je prend des chappatis avec un curry de légumes. La nourriture est correcte.

Chappati-Man, le plus grand de tous les héros

Très vite, vient l'heure du coucher. Les banquettes sont dépliées, chacun se répartit les couvertures et les oreillers. Ma couchette est celle tout en haut. Il manque trente bons centimètres pour que je rentre dedans. Mon visage est face à la sortie d'air de la climatisation glacée. Dormir sera très difficile.

Aude, elle, est dans son élément, entre parfaitement dans sa couchette, est très enthousiaste. Je reste debout dans la coursive, puis me met dans mon duvet pour écrire l'étape du jour, connecté au faible WiFi d'un généreux anonyme laissant traîner la connection de son téléphone. Lorsque je me lève pour aller aux toilettes, je m'aperçois que les portes du train sont grandes ouvertes, des gens y fument, face à la nuit qui défile en hurlant. Cette vision m'effraie : ces hommes sont à un pas d'une mort certaine, et ils plaisantent tout en se tenant à une barre pour ne pas basculer.

Je retourne me coucher.

Notre wagon, depuis la coursive

De retour dans le wagon, j'observe. les gens autour de moi n'ont aucune notion se rapprochant de la politesse telle qu'elle est conçue en occident.

Je n'émet pas ici un jugement de valeur, il s'agit d'une observation à froid : ils ont pour la majorité d'entre eux et depuis tous jeunes l'habitude de vivre dans un bruit total et un relatif inconfort, dûs à des infrastructures médiocres et à une démographie démesurée. S'ils ne savent pas être discrets c'est parce que dans un monde où rien ni personne n'a la place d'être discret, être celui qui pense à la tranquillité des autres n'a aucun intérêt, la discrétion est ici un effort inutile. Alors, même à 1h du matin dans un wagon plongé dans le noir et plein de gens qui dorment, l'un va appeler sa femme en appel vidéo à plein volume, d'autres vont discuter comme s'ils étaient seuls dans un champ un bel après-midi ensoleillé, et rire à gorge déployée. Personne n'a de vibreur ou de mode silencieux, les téléphones sonnent, volume au max, et les gens répondent, volume au max, au milieu des endormis. Dans le compartiment au bout du wagon, une famille entière dort, et au milieu d'eux, un homme regarde une vidéo YouTube à fond sur son téléphone. Et personne ne râle ou ne dit quoi que ce soit à qui que ce soit : pour un indien, j'observe qu'il est socialement normal et même acceptable d'être dérangé en permanence par le tumulte des autres.

Alors quand, entrant dans leur phase de sommeil profond, la moitié des hommes du wagon se met à ronfler à l'unisson, je me retrouve face à un orchestre cauchemardesque - et un peu fascinant - m'interdisant le sommeil.

Ronfle-Man, pas le plus grand de tous les héros, mais assurément le plus bruyant

Les heures passent alors, au rythme des arrêts dans les petites et grandes gares. Nous passons par Coimbatore, Erode, Salem. Je finis par tomber de fatigue, et dormir deux heures avant d'arriver.

À mon réveil, nous sommes déjà dans Chennai, arrivons bientôt à la gare centrale. Nous descendons, longeons un bidonville érigé sur une énorme décharge, croisons une famille de cochons noirs, et finissons par arriver à notre hôtel. Le choc Chennai est toujours là, cette ville pue, est laide, bruyante et chaude.

Nous arrivons à l'hôtel, que nous avons pris plus luxueux que d'habitude, pour finir le voyage dans un lit confortable et avec une douche chaude. Nous nous posons, repartons faire un peu de shopping, sans succès, revenons dormir un peu.

De retour sur ces rues....
... Et dans l'enfer de la route

Nous ressortons à la nuit, pour aller au cinéma. Le cinéma indien est une industrie titanesque, très puissante, un Hollywood à part entière, souvent basé à Bombay. Un Bollywood.

Aude en consomme beaucoup, et j'ai moi même une petite passion pour les actrices indiennes. De plus, le cinéma en Inde est une expérience à part entière : les films sont tous très longs, la séance comporte un entracte, les gens mangent (des repas, des plats, pas uniquement du popcorn) parlent, crient quand leur acteur fétiche apparaît à l'écran. Si en France le cinéma s'apprécie personnellement et dans le silence, ici il se vit, tous ensembles.

Toute séance de cinéma commence debout, au son de l'hymne, devant le drapeau. 

Nous rentrons tard et rassasiés, tant par les samosas que par la soirée.

 Une belle vache blanche devant notre hôtel, ses cornes sont encore dorées pour Pongal

Demain, dernière étape, sûrement en forme de pseudo conclusion.

15

C'est le dernier jour, c'est donc grasse matinée. Douche (chaude !), petit déjeuner copieux et tardif, et nous partons pour une dernière visite. Une visite importante.

Sur le chemin, Aude palie à la tristesse du dernier jour par de nombreuses photos de tout ce qui nous entoure.

Concernant la religion, je n'ai jamais été pratiquant, et les sciences physiques et sociales ont jusqu'à présent toujours rempli mes vides philosophiques. Malgré tout, avec le temps, en revenant de moi-même vers le sujet par son versant historique, et en visitant à travers l'Europe un nombre conséquent de cathédrales et de temples, j'ai développé une profonde tendresse pour les hauts lieux de foi.

Autel dans une ruelle 

Envoyés avant sa mort par Jésus pour répandre sa parole à travers le monde, les destins des apôtres sont flous, pour leur majorité. Leurs dates et lieux de morts sont au mieux débattus, pour certains inconnus. On ne compte dans le monde que trois basiliques érigées sur des tombes d'apôtres. Pierre est enterré à Rome, où il a établi le Saint Siège, Jacques est enterré à Compostelle, et termine le plus grand pèlerinage d'Europe, et Thomas, l'apôtre incrédule, connu pour ses missions indiennes, est enterré à Chennai, dans le quartier de Mylapore, où nous nous rendons donc en tuk-tuk.

Nous roulons sur le grand boulevard longeant la plage où sont préparés les défilés militaires de demain - le 26 janvier est le Republic Day, le 14 juillet indien - et arrivons bientôt à destination.

La basilique St Thomas, assez petite, toute blanche, très belle, mais presque anonyme, se dresse devant nous.

Nous quittons nos chaussures, entrons par la nef. L'intérieur est sobre, les boiseries sombres tranchent avec les arches immaculées.

L'autel est minimaliste, le chœur est presque vide. L'endroit est silencieux. Au bout d'un moment, nous sortons, nous dirigeons vers la crypte. À nouveau nous nous déchaussons, descendons quelques escaliers où l'on nous intime de garder le silence.

Au centre d'une première salle sont exposées des photos de la dernière visite papale, en 1986 sous Jean-Paul II, et au milieu trône une reproduction sombre et délavée de "L'incrédulité de Saint Thomas".

L'oeuvre originale, Thomas inspectant les stigmates

De part et d'autres du tableau, deux couloirs partent pour le caveau de Saint Thomas. Toujours en silence, nous avançons. La pièce est basse, assez quelconque, une climatisation ronronne au mur. Une famille croyante est prosternée devant la vitre de la tombe, d'autres prient sur de petits bancs de bois.

Au bout, la tombe de Thomas

J'éprouve toujours une émotion particulière dans un lieu de culte, déjà parce que c'est souvent très beau, mais aussi parce que l'atmosphère y est assez complexe, ce sont des lieux actuels, fréquentés et entretenus, et qui sont dans le même temps de véritables reliques de l'histoire humaine.

Ce voyage m'a plusieurs fois donné l'occasion de ressentir ce genre de complexité, les temples de Mahabalipuram, Tanjavur et Madurai étaient vibrants d'une spiritualité millénaire, d'une foi partout palpable, souvent très éloignée de ce que l'on connaît en Europe, et parfois étonnamment proche, confondue même. Un hindou dans un bus m'a par exemple expliqué qu'en un sens il croyait comme un chrétien, puisque Jésus était pour lui l'une des nombreuses réincarnations de Krishna.

Bref, toujours est-il qu'au moment où nous ressortons de la basilique St Thomas, un peu à retardement, je ressens précisément cette sensation étrange d'avoir effleuré du doigt quelque chose d'immense et de complexe. Je me dis aussi qu'il est temps que je revois Rome et que je retourne au Vatican, pour cette fois en visiter la nécropole.

Mais ceci est une autre histoire.

Aude me sort de mes rêveries, et m'entraîne vers une grande plage, par laquelle nous remontons vers le nord.

Nous marchons au milieu des pêcheurs qui achèvent de nettoyer leurs bateaux et leurs filets de la pêche du matin, et décidons de rentrer à pied, pour aller trouver sur la route la première cantine où nous avons mangé, le jour du choc Chennai, il y a quinze jours.

Au bout d'une petite heure de marche, nous posons nos sacs dans la fameuse salle commune que nous cherchions. L'ambiance y est toujours aussi bonne, l'endroit toujours aussi plein, et nous y mangeons toujours aussi bien.

"Ananda Bhavan", 104 Triplicane High Road, Quartier de Triplicane, Chennai

Nous quittons l'endroit à regrets, et nous mettons en quête d'un moyen de transport : il est temps pour nous de quitter Chennai, nous devons être à l'aéroport à 5h du matin, dormons ce soir dans un hôtel hors de la ville.

Nous décidons, parce que nous avons déjà essayé tous les autres moyens de transport, de prendre pour la première fois le métro. Nous appréhendons un peu, le métro est souvent un endroit sale, grouillant d'une foule pressée, en France comme partout ailleurs, et nous avons très peur de ce que peut être la version indienne de cet enfer souterrain.

Nous traversons donc un boulevard puant, noir de monde, faisons demi tour devant des escaliers dégoûtants, longeons une circulation infernale, et lorsque nous descendons enfin par les bons escalators, c'est la stupeur la plus totale.

Vide

Le métro est superbe, propre au point de manger par terre, et vide. Vide, totalement. Il n'y a personne.

Vide là aussi

Et il fonctionne, nous descendons encore une volée d'escalators flambant neufs, attendons sur un quai vide, et prenons un métro dernier cri, plus moderne que tous ceux que j'ai vu. Mieux encore, le billet est encore moins cher que le tuk-tuk ou le bus. Il y a plus de dix millions d'habitants dans cette ville où toutes les routes sont sales, pleines à craquer, et en ruine, et son beau métro est désert. Nous n'y comprenons rien.

Ah, si, deux personnes. 

Je me dis, amusé, que soit l'Inde n'est pas prête pour le futur, soit le futur n'est pas prêt pour l'inde, mais quelque chose ne colle pas dans ce que nous venons de voir.

Arrivés presque au bout de la ligne, et après quelques minutes de marche, nous arrivons à notre dernier hôtel à deux kilomètres de l'aéroport, correct. Nous ressortons en fin d'après-midi visiter le quartier, résidentiel et calme, et nostalgiques de l'agitation qui demain nous manquera, allons jusqu'à une rue marchande acheter des samosas et des parottas.

Des enfants jouent au cricket, le sport national ici. Le petit tient la balle, et le grand derrière lui tient la batte
Notre dernier temple 

Nous trainons, faisons durer ces moments volés entre la fin du parcours et le début du retour, visitons des magasins pour acheter quelques babioles.

Nous rentrons à la nuit tombée, bouclons les sacs, et nous mettons au lit pour écrire, comme tous les soirs depuis quinze jours.

Dehors, un mari et sa femme parlent fort. Un chien aboie, un tuk-tuk démarre, et on entend une télévision qui piaille. Je m'en agace, et aussitôt me ravise : c'est un dérangement normal, presque familier, un boucan qui veut peut-être dire au revoir. C'est dur à expliquer, mais ce bazar va me manquer, finalement.

Ces rues, ces klaxons, ces bus, ces temples, ces vaches, ces chiens, ces bruits, ces goûts. C'était deux semaines pour traverser l'Inde du Sud, de Chennai à Kochi, et c'était à la fois très long et très court. Mais surtout c'était grand, beau, et fou.

Alors oui, c'est un aurevoir.

Mais c'est juste un aurevoir.