Carnet de voyage

5 semaines au Canada

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Je reviens seul au Canada, 5 semaines pour me confronter à un pays en fin d'hiver, entre deux saisons. Une pause dans deux villes, Montréal et Vancouver, puis l'aventure, le Yukon.
Mars 2020
5 semaines
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Publié le 9 mars 2020

Il est vingt heure passé lorsque j’arrive à l’aéroport Pierre-Eliott Trudeau de Montréal. Le grand hall des arrivées est plein, trois avions ont débarqué avant le mien. Ce terminal a été mon premier contact avec le sol nord-américain, en 2016, et c’est toujours avec excitation que je descends ces marches, et prend ma place dans une des nombreuses files de douane. Après un rapide questionnaire, je suis dirigé vers un guichet spécial, et je comprends que mon passage prochain dans une ferme canadienne pose problème, au vu de l’épidémie en cours. L’officier me demande l’historique de mes voyages récents, je lui parle de l’Inde, il appelle son supérieur. Après une rapide prise de température à l'infrarouge, les deux hommes me libèrent et me souhaitent un bon séjour. Je monte dans le premier bus pour le centre-ville.

Je me couche tôt, et pars aux aurores pour acheter les affaires qu’il me manque. Il neige.

Montréal, pour un européen et davantage encore pour un français, est un collage familier. J’ai vu cette ville sous trois visages, en quatre ans. La première fois, Montréal était une destination scolaire avec ma promo de l’époque, une belle découverte sous les timides rayons du printemps québécois. La seconde fois, c’était le point de départ de notre traversée du Canada en trente-et-un jours, sous le soleil radieux de l’été nord-américain. Aujourd’hui, Montréal sera ma porte d’entrée pour une exploration solitaire et hivernale de l’ouest et du nord-ouest du pays. Le début de ma réponse à l’appel du nord.

Vue depuis le Mont-Royal.

Bâtie sur une immense île le long du cours fracturé du large fleuve Saint-Laurent, Montréal est construite comme une couronne autour du Mont-Royal, grande colline dont elle tire son nom. Cette semaine, je loge dans une petite auberge au sud du mont, que je connais déjà, dans le downtown, un centre-ville typiquement nord-américain : avenues tentaculaires, gratte-ciels, chantiers énormes, tout y est. Tout y est grand, tout est loin, tout est commercial. Si Montréal a une âme, ce n’est pas dans le downtown qu’on la trouve.

Downtown 
Les centres commerciaux sont autant de grottes à l'abri du froid, et beaucoup sont d'ailleurs reliés sous terre, par des galeries.

Chaque matin, emmitouflé, je traverse ces boulevards, marche longtemps, pour me rendre sur le mont, ou dans l’Est de la ville. Je ne veux pas prendre le métro, cette fois je ne suis pas venu pour visiter efficacement. Je veux voir, vraiment, longuement. Les quartiers de l’Est sont à l’image du Canada, de Montréal et des Montréalais : pluriels et contradictoires. Le quartier des arts, le quartier français, le quartier juif, le quartier gay, le quartier italien, et j’en passe, sont autant de longues veines qui irriguent la ville, lui donnent vie. Une vie variée, immigrée, souvent déracinée. Les boutiques ici sont responsables, éthiques, écolos, artisanales, tout est plus petit, plus joli, plus humain. Tout y est l’antithèse du downtown, respire la bienveillance et la convivialité. J’y parcours les friperies, les magasins d’art, passe devant les salles de spectacle et les adresses atypiques. La semaine avance, et jour après jour j’explore ces quartiers, ces rues, prend quelques rares photos, filme un peu, sans trop savoir ce que je fais. Ce voyage est une pause.

L'une des nombreuses patinoires extérieures, celle-ci sur le Mont-Royal. 

Je passe mes soirées à l’auberge, sors parfois boire un verre avec d'autres voyageurs, puis rentre me coucher. Je suis détendu, évasif, marin en transit dans un port qu’il connaît déjà. J'y retrouve d'ailleurs un ami français, expatrié désormais résident Canadien, à chacun de mes passages. Montréal est une douce escale qui n’a pas besoin d’être mise en scène, c’est une visite amicale, presque intime.

Montréal, c’est un peu la maison, loin de la maison.

Nous sommes déjà Dimanche lorsque j’écris ces lignes, demain départ pour Vancouver, cinq heures de vol pour passer d'un océan à l'autre, cinq heures pour faire ce que nous avions fait en un mois et en bus la dernière fois. Et au bout, le Nord-Ouest qui se profile.

On se retrouve de l'autre côté du continent.

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Publié le 26 mars 2020

Il est minuit passé lorsque j’atterris à Vancouver. J’attrape le dernier train pour le centre-ville, change à mi-parcours pour un métro. Mon auberge, un peu plus chère qu’à Montréal - tout est plus cher à Vancouver – est idéalement située, sur l’une des artères principales du downtown.

Downtown 

Le jour suivant, après avoir pris un copieux petit déjeuner en salle commune, je pars me balader. Vancouver – Van – a ce point commun avec Montréal d’être une porte d’entrée du continent, non pour l’Atlantique cette fois, mais pour le Pacifique, et l’Asie en particulier. De même, elle a aussi été construite sur une île, et si à Montréal cela se sent moins, du fait que l’île de Montréal est une grande langue de terre entourée par un fleuve Saint Laurent alors bien loin de son embouchure, à Van c’est bien plus visible : le downtown est au milieu d’une grande baie, et est relié à la terre par de hauts ponts, qui surplombent marinas et quartiers portuaires.

Vue sur un pont, depuis un pont

Les sushis ici sont des merveilles, le poisson est plus frais que jamais, et les restaurants de nouilles chinoises et japonaises sont excellents.

Ramens 

Je prends peu de photos, ne filme presque pas. Mon esprit est ailleurs. Durant les cinq jours que je passe à Van, je monitore sur mon téléphone deux situations à la fois : la France et le Yukon. L’actualité pour l’une, la météo pour l’autre. J’apprécie différemment ces quelques jours dans cette ville qui, la dernière fois, était l’étape finale de notre traversée du continent. Mais dans ma tête, cette fois, Van est une étape est un sas pour le Nord. Alors, comme mon esprit, je vagabonde, arpente les quartiers résidentiels, les quartier chinois, le quartier japonais, les parcs de la ville. Stanley Park et Pacific Spirit Park notamment sont de véritables forêts en pleine ville.

La banlieue américaine typique, et les fameuses oies du Canada qui picorent dans une rue. 
Pacific Spirit Park 

Je passe mes soirées non loin de l’auberge, puisque je suis au cœur de la vie nocturne de Vancouver Island. Je rencontre dans un bar à concerts une jeune native, Roxan, qui me parle de son peuple : elle est first nation comme on dit ici, descendante d’une des nombreuses nations indiennes de la côte ouest. Les first nations ont pu prospérer plus longtemps dans l’ouest canadien, puisque pendant plus de deux siècles les colonisations anglaises et françaises se sont arrêtées loin à l’est.

Le Vogue Theatre, où je rencontre Roxan

La météo à Whitehorse annonce moins trente pour la nuit de mon arrivée, moins vingt pour le lendemain. Je vérifie mon matériel, réorganise mon sac. Je passe les deux derniers jours à Van à hésiter, les nouvelles d’Europe ne sont pas bonnes, Aude me manque, et je ne voudrais pas être de ceux qui voyagent au mauvais moment en faisant prendre des risques aux autres. Mais il n’y avait pas de cas à Montréal quand j’y étais, il n’y en a pas actuellement à Vancouver, je n’ai pas le moindre symptôme grippal et je vais être de toute façon isolé pendant quinze jours dans une région désertique.

Revenir ne changera rien, j’en rêve depuis trop longtemps, l’appel du Nord est trop fort.

Je passe le dernier jour à trépigner d’impatience, jusqu’à l’heure du départ. Je prépare mes affaires, vérifie une dernière fois mon matériel, et prends le métro pour l’aéroport.

Je suis prêt.

En avant. 
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Publié le 30 mars 2020

La nuit tombe doucement lorsque mon tout petit Boeing d’Air North – seule compagnie à rallier la région – approche enfin de Whitehorse.

Le vol a été pénible, très agité, mais survoler le Yukon à l’heure du coucher du soleil n’a pas de prix. Vu du ciel, le décor est monochromatique : d’innombrables montagnes immaculées déchirent d’immenses forêts noires, elles-mêmes entrecoupées par de nombreux rubans blancs, serpentant ça et là et creusant autant de vallées. Les cours d’eau aux méandres tortueux, les immensités boisées, tout ici inspire la vie, le renouveau et le mouvement tranquille d’une nature supérieure. Et pourtant, tout parait figé, millénaire, hostile. D’emblée, une évidence s’impose : l’hiver n’est pas qu’une saison ici, c’est un sort jeté à la nature, une malédiction qui fige le temps et les corps.

Soudain, en l’espace de quelques minutes, le coucher de soleil s’intensifie, et baigne l’immensité glacée d’une puissante lumière orangée. La vue est à couper le souffle. Je profite des lueurs du crépuscule jusqu’à l’atterrissage de l’appareil.

L’aéroport de Whitehorse est minuscule, et à peine sorti sur le parking, je rencontre enfin Bart, mon contact sur place, dont le sourire chaleureux tranche avec les moins vingt-cinq degrés au sol. Nous montons dans son pick-up, nous dirigeons vers la ville, pour quelques bières de bienvenue.

En route pour la bière.

Bart a la cinquantaine, il est grand, jovial, la barbe courte et grisonnante. Très vite, nous sympathisons, discutons de choses et d’autres, nous jaugeons intellectuellement : il sonde mon engagement politique et mon ouverture culturelle, je sonde ses lectures et ses passions. Nous nous retrouvons sur tous les thèmes que nous abordons, il est très curieux de mon point de vue de jeune citadin français, paraît étonné que je connaisse la politique canadienne. Il me dit combien il a admiré et suivi l’engagement des Gilets Jaunes français, me parle de sa jeunesse militante, de son passé de pompier, de garde-chasse, puis de sa transition il y a dix ans pour l’agriculture biologique.

Rapidement, il m’apparaît que Bart a eu une vie au mieux peu ordinaire, au pire totalement chaotique. Après des études d’art en Caroline du Sud, il a été dealer de drogue au Texas, guide touristique dans le Nevada, où il a eu deux enfants, puis a vécu des années en Alaska, avant de tomber amoureux d’une fille du Yukon et de s’y installer, avant d’avoir deux nouveaux enfants. La soirée avance, et bientôt nous reprenons le pick-up, et roulons en direction de la ferme.

Le soleil se couche sur la route pour la ferme.

Dès que nous sortons de Whitehorse, la nature que j’ai vu depuis l’avion reprend ses droits. Ces routes, droites, blanches, bordées d’épaisses hauteurs de neige et de profondes forêts noires, semblent toutes droit sorties d’un rêve. Je remarque dans chaque portière une bombe de bear spray, sorte de gaz lacrymogène ultra-puissant que nous avions toujours avec nous, lorsqu’avec Aude nous avions randonné dans les montagnes rocheuses canadiennes, deux ans auparavant. A mes pieds, se baladent pêle-mêle une hache, une machette, d’énormes griffes de métal servant à sortir les roues de la poudreuse, lorsque les pneus-neige ne suffisent pas, et un chalumeau. La radio grésille, puis bientôt ne capte plus rien. La nuit est noire, le ciel est clair, les étoiles indénombrables. Le tableau de bord indique moins vingt-huit degrés à l’extérieur.

Bientôt, nous quittons la route, prenons une voie plus étroite, puis un chemin entre les sapins. Enfin, nous nous arrêtons. Nous y voilà. Bart coupe le contact, nous allumons nos frontales, et marchons dans une neige gelée par la nuit qui craque sous nos bottes, jusqu’à une yourte. Nous vérifions que j’ai ce qu’il me faut pour la nuit, il est minuit, et Bart reviendra dès le petit matin pour me donner mes consignes. Mais pour l’instant, Bart s’en va, lui et sa petite famille louent une petite maison à une heure de là, et il lui faut reprendre la route avant que le moteur ne refroidisse.

Je savais dans quelles conditions spartiates allait se passer mon séjour, assez précisément même, Bart ne voulait pas que je sois déçu ou effrayé, et j’avais posé beaucoup de questions, un mois en arrière. Je savais, et je voulais tout cela. Mais si c’est une chose que de savoir que vous n’allez avoir ni électricité ni eau courante, c’en est une toute autre que de devoir, à minuit passé, allumer un poêle à bois, et aller chercher de l’eau au puit.

La yourte, de jour. A droite, derrière l'échelle, le grand lit qu'on ne voit pas. 

La yourte est un espace de quatre mètres sur quatres, circulaire, qui me fait beaucoup penser à l’intérieur (très rustique) d’un grand camping-car. Le lit est confortable, la cuisinière au gaz doit avoir une cinquantaine d’année, tout comme le poêle, mais tous deux carburent bien.

Epuisé, je décide que je découvrirai l’extérieur du domaine à la lumière du jour, je verrouille donc la porte avec un minuscule loquet en bois, déplie mon sac de couchage, bourre à la hâte quelques buches dans l’âtre, et me couche. En une heure, la température à l’intérieur passe de moins dix à zéro, et les couvertures font le reste.

Mes deux compagnons pour la nuit, Piper et Pan, attendent avec impatience que je me couche pour en faire de même.

J’ai tout à apprendre, mais pour l’instant je suis au chaud, et cela me suffit. Au loin, j’entend des hurlements inimitables. J’apprendrai le lendemain que ce sont les chiens de traineau d’un élevage à deux kilomètres, mais alors que je m’endors, je ne le sais pas. Et c’est donc avec l’image d'une meute de loups en tête, que se termine cette première soirée au Yukon.