Pour inaugurer nos beaux passes sanitaires et reprendre goût aux voyages, nous ne mettons pas la barre bien haut : deux semaines aux Canaries,
Du 22 août au 5 septembre 2021
15 jours
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On se faisait un monde de voyager avec tous les obstacles sanitaires et réglementaires qui se dressaient jour après jour devant nous. En fait la veille du départ on a reçu en même temps les cartes d'embarquement avec les indispensables numéros de sièges et les précieux QR espagnols sans qui toute entrée dans le pays est paraît-il impossible.

Bref, tout ça pour dire simplement qu'on n'a eu aucun problème et qu'on est arrivés au loueur de voiture 5 minutes avant qu'il ne ferme son agence. C'est de nuit que l'on a traversé l'île de Fuerteventura, sans pouvoir imaginer le décor qui nous attendait.

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Une première journée riche en paysages, en villages, en falaises, en roches de toutes les couleurs. Le décor général ressemble à s'y méprendre au Maroc, le sud du Maroc, avec une différence notable : pas de mosquée à chaque coin de dune, mais quelques belles églises ruisselant de l'exubérance catholique.Ce matin, direction le petit port de Ajuy, sa plage de sable noir, ses barques multicolores, ses falaises et ses immenses grottes taillées dans le basalte.Cet après-midi, c'est Betancuria, classé "un des plus beaux villages d'Espagne" (ils ont ça aussi), très beau en effet, mais tourné tourisme tourisme. Pour y aller il faut passer par une route de montagne magnifique, où chaque arrêt photographique est marqué par la visite de multiples petits écureuils peu farouches pour ne pas dire effrontés.

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Comme chacun sait, Fuerteventura est une île toute en longueur et nous logeons (très bien d'ailleurs) dans un petit bourg au centre.Aujourd'hui, excursion vers la pointe sud, disons 50 ou 60 kilomètres. Nous traversons de somptueux décors montagneux, pelés et balayés par le vent. La renommée de l'île tient d'ailleurs en partie à ce vent permanent qui attire tous les surfeurs d'Europe.Enfin, pas toute l'Europe, mais surtout l'Europe d'outre Rhin, l'Allemagne, quoi. L'affection des Allemands date des années d'après guerre : nombre de nazis qui paradèrent à Nuremberg de 1933 à 1938 n'étaient pas chauds pour y retourner en 1946 et y risquer la corde, s'enfuirent donc dans tous les sens, et particulièrement vers l'Amérique du Sud, avec escale aux Canaries pour souffler un peu. Franco qui y sévissait fermait les yeux sur leur passé récent. Certains de ces nazis sommairement recyclés se plurent tellement qu'ils s'y installèrent et transmirent leur amour à leur descendance. Au restaurant, les serveurs s'adressent à nous en allemand...Donc, après cette traversée magnifique et quasiment déserte nous atteignons la côte et ce que nous chérissons le plus d'un point de vue sociologique : les innommables alignements d'immeubles, de boutiques de souvenirs, de fausses écoles de surf, et encore pire, de fesses énormes tout juste contenues dans des maillots bien trop étroits. Un régal. Tant qu'ils sont agglutinés les uns sur les autres, ils respectent la tranquillité du reste du pays : un mal pour un bien.Le retour vers notre nid douillet se fait par les petits routes de l'intérieur, coincées entre de vieux volcans bien érodés et jalonnées de ravissantes propriétés agricoles.

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Programme allégé aujourd'hui, il paraît que demain ce sera plus dur.Ce matin, direction les petites localités du centre de l'île. Toutes sont proprettes et conservent jalousement un ou deux anciens moulins à vent, d'une blancheur de neige, façon de parler bien sûr, se détachant fièrement sur le ciel bleu et les palmiers verts. Les églises ne sont pas mal non plus, d'une blancheur de neige, etc., voir plus haut pour la suite.En fin d'après-midi, le programme était alléchant : coucher de soleil sur la mer et restau sur le port. Raté de raté : le soleil a joué les noctambules et a semblé ne jamais vouloir se coucher. Et les restaurants, tous fermés, la poisse. On a fini au jambon pâtes.Heureusement, en route vers le non-coucher de soleil il nous a pris l'idée de suivre une petite route de montagne qui nous a menés dans une espèce d'oasis, point de départ d'un sentier de randonnée qui monte vers un ermitage. On y a fait quelques pas, mais on s'est promis de le faire en entier demain matin avec eau et biscuits dans le sac.

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Comme promis par nous à nous, on n'a pas trop tardé pour affronter le djebel, ou la quebrada, comme on veut, parce que ce matin contrairement à tous les matins précédents il n'y avait pas de couche nuageuse pour tamiser un peu le cagnard, et on savait avant de partir qu'on allait rissoler dans la poêle à frire.Ce qui fut fait. On a donc attaqué pas trop tard le sentier de montagne en direction d'une minuscule chapelle édifiée dans une gorge étroite et rocailleuse. En fait l'ascension est très facile et on arrive plus vite que prévu sur le lieu de nos dévotions. Du coup, pleins d'énergie, on continue vers le barrage situé plus haut, barrage qui doit retenir un peu d'eau de temps en temps mais qui ne retient que du sable rouge en ce moment. Toute cette rando est vraiment très belle, même si le soleil se fait de plus en plus insistant sur nos vieilles carcasses.Ces efforts méritent réconfort. Nous le trouvons dans un chouette restau de Bétancuria (le plus beau village d'Espagne...), sous l'ombre d'arbres fruitiers, pommier, poirier : comment arrivent-ils à survivre ici, ceux-là ?La balade de l'après-midi nous mène, de moulin en moulin et d'église blanche en église blanche, à un tout petit port fouetté par la houle flanqué d'une plage de sable noir. Pas de barres de béton ni de cousins Germains ou Bataves ici, mais rien que des familles du cru qui cuisent au soleil et qui se font malmener dans les rouleaux.

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Journée soleil et mer. Trempette ce matin dans les rouleaux d'une plage quasiment déserte à peu de distance de chez nous. Un groupe de plongeurs lourdement équipés prennent leur première leçon. Une heure pour se préparer, 5 minutes dans l'eau, une heure pour se défaire du harnachement : le temps passe vite en vacances !Nous traversons l'île pour visiter une série de jolis petits ports pittoresques tout autant fouettés par le vent. Déjeuner (savoureux, copieux et pas cher : la machine à CB ne fonctionne pas et la patronne se contente de l'argent liquide qu'on a). Visite aussi d'une saline : la mer, le soleil, le vent, on n'y coupait pas !On découvre aussi une immense coulée de lave échappée d'un volcan et terminant son galop dans la mer ; au moins 5 kilomètres de long et 500 mètres de large. il aurait fallu voir ça quand ça coulait mais on est arrivé un peu tard, disons 5000 ans.

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Un petit aperçu de la flore locale, à base surtout de cactus et autres végétaux piquants. Pour ce qui est de la faune,vous avez déjà tout vu, puisqu'il n'y a que des écureuils. Les panneaux indicateurs voient grand : ils les présentent comme des cerfs !

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Journée transfert et changement de planète : nous quittons Fuerteventura la rouge pour Lanzarote la noire. Enfin, tout ça est très relatif.

Il nous faut d'abord traverser la première île, et sa partie nord n'a rien d'emballant : la rocade de la capitale, les zones industrielles et pour finir de monstrueux ensembles touristiques. Heureusement le port où nous embarquerons est animé, plutôt sympa. Donc on embarque sur un gros ferry pour traverser le détroit qui sépare les îles ; vingt minutes de croisière, mais avec cafeteria, bar, boutique et tout le toutim.

Le débarquement à Lanzarote est un choc : après l'âpreté du sol de l'île précédente et l'absence presque totale de végétation, ici, chaque fois que c'est possible ce sont bougainvilliers, géraniums, vigne, etc. Toutes les maisons obéissent au même style, ce qui ne signifie pas pour autant qu'elles sont identiques, bien au contraire. Il faut dire que l'homme le plus célèbre de Lanzarote, César Manrique, peintre, architecte, sculpteur, a su imposer une architecture respectueuse de l'âme canarienne. Tout le monde ici a suivi et continue de suivre. il y a bien par ci par là quelques élucubrations architecturales dues à des promoteurs peu scrupuleux (excusez le pléonasme), mais dans l'ensemble, tout est harmonie et beauté.

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C'est peu dire que Lanzarote est une terre de contrastes : contraste entre le noir lugubre des immenses champs de lave et l'habitat d'un blanc étincelant ; contraste entre ce sol que l'on imagine impropre à toute vie végétale et la luxuriance qui en jaillit comme par miracle.Notre journée a été consacrée à une découverte rapide de l'île. Nous sommes allés de merveilles en merveilles, avec une petite déception du côté du célébrissime Parc National de Timanfaya, qui nous a semblé être plus un parc d'attractions qu'un sanctuaire naturel : une file de centaines de voitures attendant leur tour pour accéder au bus qui fera un petit circuit sans s'arrêter, des hordes de touristes juchés sur des dizaines ou des centaines de dromadaires, il n'est pas besoin de tout ce cirque pour admirer, le mot est faible, la splendeur de ces 300 volcans et de ces fleuves de lave dont on dirait qu'ils viennent juste de se figer.Et la côte, sauvage bien sûr, mais réservant de petites criques abritées, un lagon vert, des villages dignes de grands tableaux de maîtres, un émerveillement permanent, on vous dit !

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C'est facile, on prend la voiture et on se laisse aller dans n'importe quelle direction (sauf celle des grandes stations balnéaires, évidemment) et on tombe toutes les cinq minutes sur des petites merveilles : de la nature, du décor, de l'habitat, ça pullule et ça va finir pas coûter cher en livres-photo au retour.Voici un échantillon de ce que nous avons rencontré aujourd'hui.

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Pour illustrer un mot cher à notre Jaquotte, Marie-Annick a traqué les ressemblances le long du chemin. En voici quelques unes.

deux palmes s'aimaient d'amour tendre 
Animal ? 
Etonné ! 
L'homme couché 
L'homme de Teguise 
Qu'est-ce qu'il a mon nez ? 
Tout rouillé 
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Les lunettes en sont encore tout embuées d'avoir vu autant de splendeurs aujourd'hui : des villages adorables même pas cités dans nos guides, une palmeraie où l'on se dit que ce n'est pas la peine d'aller plus loin, les grottes de Manriqué transformées par notre Césare en oeuvre d'art, des ports où l'on se croirait à Mykonos du temps où c'était magnifique (il y a longtemps), et un "mirador" avec une vue à couper le souffle et couper l'envie de rentrer chez soi. J'oubliais les volcans, les champs de lave déjà recouverts de lichens multicolores, les modestes plants de courges qui prennent des airs de tableaux de maître avec leur vert étincelant sur le tapis noir de la lave.

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Il y a au moins deux façons de visiter le Parc national de Timanfaya : on peut s'asseoir dans un bus et contempler pendant une demi heure la nuque de la personne de devant en écoutant le commentaire en allemand ; on peut aussi prendre son courage à deux pieds et se lancer sur des sentiers creusés dans la lave refroidie. Pas la peine de baliser le "sentier", on ne peut pas faire un pas de côté dans cet invraisemblable chaos, monstrueux, dantesque. Après une heure de marche - heureusement à cette heure la température est clémente - on arrive au pied de deux volcans. En contournant le premier on se trouve au débouché de la caldéra. Depuis qu'on est aux Canaries on n'a vu pratiquement que des volcans effondrés ou "égueulés" : la lave qui en sortait finissait par briser la lèvre du cratère, permettant au fleuve incandescent de s'étaler à son aise. Le résultat à Timanfata est sidérant, ce n'est pas une coulée de lave, ni un torrent, ni un fleuve, c'est un océan, un océan noir figé en plein ouragan.

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On ne pouvait quand-même pas rester une semaine à Lanzarote sans rendre hommage à la plus illustre sommité de l'île, César Manrique. Comme on l'a dit peintre, sculpteur, architecte, né ici et mort ici, fou amoureux de son île, ami de Picasso et de toute la bande, hédoniste, très fier de lui, etc. Il a décidé et convaincu les autorités locales de faire de Lanzarote une oeuvre d'art à part entière, homogénéité des constructions, interdiction des panneaux publicitaires, aménagement des sites naturels.

Très très influencé par son époque, il s'est fendu de grandes sculptures parfois animées placées dans les giratoires, au symbolisme obscur. Son génie éclate principalement dans l'aménagement des grottes naturelles laissées dans la lave refroidie.

Au pied de son "monument aux paysans" (?) on trouve un ensemble de constructions rassemblant les éléments d'un village traditionnel et rural de Lanzarote, avec le même souci esthétique et artistique. La "fondation Manrique" occupe la maison (mais peut-on parler de maison ?) qu'il a habitée au centre de l'île. Etant tombé amoureux d'une coulée de lave percée de gouffres, il a voulu acheter l'endroit. Les propriétaires ont refusé l'argent de ce terrain inculte, et lui ont même fait cadeau de tout ce qu'il y avait autour ! Il en a fait un ensemble stupéfiant, découvrant au passage de grandes bulles dans la lave qu'il a fait communiquer par des couloirs, le tout peint en blanc. De temps à autre, une grande baie vitrée nous place devant un de ces décors magnifiques de Lanzarote.

Ce n'était pas assez, nous sommes allés l'après-midi visiter les grottes "Cueva de los Verdes" : descente abrupte au fond du gouffre et labyrinthe en trois dimensions au coeur de la lave. Il paraît que ça fait 7 kilomètres, mais les visiteurs n'en parcourent qu'un seul, en colonne grégaire malheureusement. L'aboutissement de ce cheminement se fait dans une grande salle naturelle où l'on découvre..., on ne vous dira pas quoi, car si vous allez un jour vous regretterez qu'on vous l'ait dévoilé.

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Chaban-Delmas le disait chaque fois qu'il retournait sa veste : Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. C'est ce qui nous est arrivé. Nous décidons de traverser à nouveau en voiture le Parc national de Timanfaya, et en passant devant le poste de contrôle pour accéder au circuit en bus on constate qu'il n'y a pas la queue habituelle. Bon, pour 12 € on se laisse tenter et on grimpe jusqu'au parking devant le restaurant ; c'est carrément EuroDisney, avec le pion de service qui verse de l'eau dans un tuyau pour provoquer un faux geyser, un deuxième pion qui enfourne de l'herbe sèche dans une fosse soi-disant chauffée à blanc par la lave, et un cuisinier en tenue qui fait griller les poulets sur cette fameuse et suspecte lave brûlante. Ouais. Faudrait voir là-dessous l'installation réelle.


Mais malgré la foule et le brouhaha, le paysage alentours est très beau, avec ses innombrables bouches volcaniques. Tant qu'on y est, on monte dans le bus pour un circuit compliqué de 40 minutes. C'est vrai qu'on a le commentaire en allemand, la vue directe sur la nuque de devant, la musique pompeuse. Mais il faut le reconnaître, ce qu'on découvre est absolument fabuleux, dantesque, on a du mal à trouver les mots. La toute dernière éruption a eu lieu au 19ème siècle et a achevé l'étalement de l'océan de lave que nous avions précédemment arpenté.

Il restait une réalisation de César Manriqué à visiter : son jardin de cactus. Il a aménagé un de ces grands effondrements qu'on voit un peu partout sur Lanzarote et y a fait pousser des centaines de variétés de cactus. On ne pouvait pas se douter qu'il en eût autant en nombre et en aspect. On y ressent l'hédonisme et le penchant érotique de l'artiste par le choix de certaines variétés aux formes on ne peut plus suggestives. Excusez-nous ou tournez les yeux !

Pour finir ce séjour à Lanzarote nous allons barboter dans une petite crique familiale, dans une mer chaude et agitée juste ce qu'il faut. Terminé Lanzarote. Dommage.