Les missions jésuites

Des ruines d'églises baroques au beau milieu de la jungle tropicale, voilà un mélange étonnant ! Suivez nous en Argentine et au Paraguay, à la rencontre de l'Histoire des jésuites et des guaranis.
Juillet 2022
4 jours
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Ce matin, nous nous accordons une petite grasse mat’ avant de rejoindre le centre-ville de Puerto Iguazu. Nous avons 5h de bus pour atteindre, beaucoup plus au sud de l'Argentine, la petite ville de San Ignacio d’où nous rayonnerons quelques jours pour visiter les missions jésuites. Dès la sortie de la ville, le paysage révèle des forêts luxuriantes, ponctuées par-ci par-là d’arbres aux fleurs roses fushia magnifiques. Puis le paysage change et la végétation plus continentale pourrait nous laisser croire qu'on est en Europe, avant que de temps en temps d’imposants palmiers ne nous remettent à notre place. Corolaire tragique, le chemin est parsemé d’énormes scieries et usines qui exploitent visiblement à outrance ce patrimoine verdoyant. Nous croiserons également beaucoup de campements de fortune guaranis sur le bord de la route, ces derniers étant expulsés de leurs terres pour l’exploitation forestière ou l’élevage… Nous arrivons à San Ignacio en milieu d'après-midi dans un bel hôtel.

La ville -disons plutôt le village- se révèle calme. Les rues, essentiellement en terre rouge, les maisons basses et les gens décontractés rendent le village très agréable. Le seul désagrément sera en fait les chiens du quartier qui aboient à toute heure et pour n’importe quoi. Certains manqueront de nous croquer alors que nous passerons pourtant à plusieurs reprises à côté d’eux ! Malditos perros ! Nous faisons un petit tour de nuit dans le centre pour visiter et repérer les ruines pour le lendemain. Quelques courses, un petit resto, un bon dodo.

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C’est un réveil difficile pour Marion qui est toute maladou ! Fièvre, courbatures, raideurs, migraine… Pour ce matin, ça sera repos et doliprane. Vers 11h, on profite d’une amélioration pour aller visiter les ruines. On commence par un petit musée qui retrace assez clairement l’histoire des missions et de la vision d’Ignace de Loyola, fondateur des jésuites. Une fois n’est pas coutume : c’est parti mon wiki – heu mon kiki !

 Le musée et sa maquette

« Les missions jésuites des Guaranis ont été établies au XVIIe siècle et XVIIIe siècle dans la forêt tropicale sur le territoire du peuple guaraní aujourd'hui partagé entre l'Argentine, le Paraguay et le Brésil. Sept d'entre elles sont inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Source : https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=69334422 

Elles sont toutes planifiées suivant un urbanisme semblable, reflétant l'organisation sociale typique de la « réduction », elle-même inspirée de principes religieux : au centre se trouvent les bâtiments communs : l’église avec son cloître y attenant sur lequel donnent l'école et la résidence des missionnaires, ainsi que des ateliers d’artisanat. Ce centre est flanqué d'une part d'une prison, ainsi que d'une maison pour les veuves et les femmes considérées comme ayant des mœurs peu respectables ; ainsi que d'un cimetière d'autre part. Celui-ci comporte une section pour les hommes, et une autre pour les femmes et les enfants. Les logements familiaux se répartissent « en haut » et « en bas » du centre. Elles s'inspiraient tout d'abord des cases traditionnelles : tout d'un tenant, le corps de la maison s'étirant en longueur pour abriter tous les membres de la famille. Plus tard, lorsque les Guaranis ont accepté le modèle familial monogame, des cloisons ont été ajoutées pour créer des pièces séparées. À leur apogée les missions auraient couvert un territoire comparable à celui de la France.

L'expulsion des Jésuites des territoires espagnols, en 1767, suivie de la suppression universelle de la Compagnie de Jésus en 1773 fut un dernier coup. De plus, alarmées par les victoires militaires des Guaranis, les administrations portugaise et espagnole étaient devenues de plus en plus hostiles à ces zones de quasi-extraterritorialité et envoyèrent des troupes mais l'offensive s'enlisa. Dès lors les missions continuèrent mais déclinèrent progressivement jusqu’à disparaître au début XIXe siècle. »

On se permet de rajouter que ces missions se sont révélées assez uniques dans leur modèle et dans leurs liens avec les autochtones pour l'époque. Les jésuites ont évité à de nombreux guaranis de devenir esclaves et ont permis de maintenir une bonne partie de leur culture, mais en échange les guaranis étaient fortement incités à se convertir et ont dû se sédentariser. Pour celles et ceux qui ne l'auraient pas vu, on vous conseille le film "Mission" sur le sujet.

Nous esquivons pour cette fois la visite guidée, car on serait noyé dans une foule de plusieurs douzaines de touristes et que nous n’aurions pas le droit de trainer pour faire des photos. Les ruines sont agréables et bien ombragées. La couleur de la pierre et la végétation nous rappellent beaucoup les ruines de Sukhothai, en Thaïlande. Elles comprennent donc, outre un célèbre portail d’église pour celles de San Ignacio, les demeures, cimetière et ateliers mentionnés plus haut. Il faut évidemment les deviner, car il ne reste que les fondations la plupart du temps. Mais la reconstitution au petit musée nous aide bien à visualiser. En outre, le site mélange des éléments romains (colonnes), baroques (têtes d’anges) et tropicaux (palmiers). Le tout donne une étrange impression d’anachronisme et de voyage spatio-temporel qui aurait cafouillé.

On rentre à l’hôtel pour un déjeuner au bord de la piscine. Marion passera le reste de la journée au repos, pendant que Quentin ira faire quelques courses pour le repas du soir. Profitant de ce repos « forcé », chacun avance sur plein de petites choses : la rédaction du carnet de voyage sur le Minas Gerais, le tri des photos, les démarches administratives pour l’aller-retour au Paraguay du lendemain, le programme pour les visites en Amazonie… Le repas du soir se fera au même endroit, agrémenté pour Quentin d’une bouteille de vin de pays, volcanique et charpenté.

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Après une bonne nuit de sommeil, Marion a récupéré. Notre chauffeur de taxi nous attend devant l’hôtel. Il s’appelle Ramon et est très sympa ! Nous discuterons bien tout le long de la journée et aurons même droit à un arrêt surprise au retour. Pour l’heure, il est temps de rejoindre le Paraguay ! Comme nous sommes dimanche, le ferry qui permet de traverser la frontière, à savoir le fleuve Parana, est fermé. Il nous faudra donc rejoindre la capitale régionale, Posadas, à 1h30 de route pour emprunter le pont international. A l’inverse de San Ignacio, village assoupi, Posadas est une grande ville qui nous fait immédiatement penser à New York, en toute modestie. Son centre-ville, planté de multiples gratte-ciel au bord de l’eau, a des airs de Manhattan. Le passage sur le pont international s’avère rapide dans notre sens. En revanche, en sens inverse, des centaines de voitures et de camions s’étalent sur des kilomètres : depuis quelques années, le coût de la vie est trois fois plus élevé au Paraguay qu’en Argentine ! Chaque jour, des centaines de Paraguayens passent la frontière pour faire le plein d’essence, de courses et d’autres biens de consommation. Nous serons malheureusement dans cette fameuse file au retour…

Pour l’heure, et après avoir encore roulé pendant une petite heure, nous voici enfin devant la mission Santísima Trinidad de Paraná, au Paraguay. En attendant notre guide, Ramon nous fait goûter son maté dans sa "bombilla" (oui, comme tout Argentin, il en boit tout le temps et n’importe où). Nous voilà enfin partis pour la visite du site.

Trinidad est la plus vaste des 30 missions jésuites qui ont été construites à l’époque. Les ruines sont encore une fois impressionnantes et nous font remonter dans le temps. On essaye de s’imaginer tant bien que mal ce qu’on nous décrit : la mission s’étendait sur 14 hectares, avec des habitations séparées entre les jésuites qui avaient le « chauffage », les hommes guaranis et les femmes/enfants guaranis. A son apogée, la mission comptait 5000 habitants (le maximum établi par les jésuites) et 30 000 vaches ! Tout autour de l’église et des maisons se trouvaient la place centrale, les ateliers, le potager et les pâturages. Ici les bâtiments principaux sont agrémentés de colonnes romaines. Le point d’orgue (si on ose le jeu de mots) de la visite de l’église est la frise d’anges jouant divers instruments de musique – les jésuites utilisaient beaucoup l’art pour glorifier Dieu et « intégrer » les guaranis. Un petit musée retrace également l’histoire de la mission et les travaux de restauration : on y trouve des vestiges des typiques têtes d’anges aux traits guaranis mais à la chevelure européenne, étonnant syncrétisme.

Direction la deuxième mission, celle de Jesús de Tavarangue. Cette dernière est plus petite que les autres, mais les superstructures sont mieux conservées. En effet, il s’agit de la mission la plus récente, qui n’a même pas eu le temps d’être achevée avant l’expulsion des jésuites en 1767. Ici la ruine de l’église est très belle avec des arches particulièrement travaillées, typiques de ce pueblo-ci. La vue est dégagée sur les vallons paraguayens qui forment un ensemble paisible, ressemblant parfois à une campagne anglaise jalonnée de palmiers.

Nous nous arrêtons manger dans le village de Hohenau. Ramon nous apprend que Joseph Mengele, le docteur-boucher nazi, s’est caché dans cette ville pendant un moment après avoir fui l’Europe !

Le repas se fait dans un comedor local pour un repas « au kilo ». Heureusement pour nous, beaucoup de plats sont végétariens et on peut déguster différentes spécialités : des haricots en sauce, les incontournables patates sautées ou un assortiment de légumes frais. Surtout on goûte les excellentes « soupes paraguayanas », qui sont d’origine guaranie : ce sont des sortes de pain de maïs au fromage et oignons. Nous échangerons beaucoup avec notre chauffeur durant le repas, notamment sur les conditions de vie des guaranis (Ramon a même appris quelques mots de leur langue en travaillant avec certains dans les champs de canne à sucre), ou sur sa propre enfance (dans une petite maison en pleine forêt sans eau courante ni électricité, dont il garde de très bons souvenirs).

Bien rassasiés, il est temps d’affronter le passage frontière ! Si le passage est rapide vers le Paraguay, on atterrit effectivement dans l’épouvantable file du coté argentin. Nous restons au quasi-arrêt sur le pont international pendant plus d’une heure. Et ça cogne sec dans la voiture. Anecdote amusante : quand nous arrivons au niveau du poste argentin, Ramon nous apprend que son fils est au même niveau, mais dans la file inverse ! Ce dernier va passer ses vacances scolaires au Paraguay avec des copains. Il a 19 ans et étudie les sciences politiques, à l’image de vos serviteurs, et la coïncidence amuse bien Ramon. Alors que nous avons quasi-quitté cette maldita frontière, une voiture force le contrôle douanier, déclenchant les alarmes et l’arrêt complet du processus. On est bon pour 30 minutes de plus… si près du but !

 Sur cette photo on roule, mais croyez nous c'est bientôt fini !

Alors que nous rentrons, nous sommes collés par un camion rouge qui nous klaxonne. Quid ? C’est le frère de Ramon, qui nous dit coucou ! Peu après, notre chauffeur nous propose de nous arrêter à la mission argentine de Santa Ana, sur notre chemin. Ce n’était pas au programme, on accepte volontiers cette gentille proposition. On prend 30 minutes pour admirer les ruines, très éparses mais bénéficiant de la belle lumière du soleil couchant. Chose étonnante : l’ancien cimetière de la mission est aujourd’hui le cimetière municipal.

Ramon nous dépose devant notre hôtel au terme de cette longue (et internationale !) journée de visite. On se pose un peu avant de ressortir pour arpenter San Ignacio de nuit et dîner dans un restaurant en face des ruines. On commande « deux hamburgers aux galettes de riz et oignons caramélisés, patates sautées et assortiment de légumes ». On se retrouve avec deux galettes tout court, dix frites mal décongelées et une demie conserve de macédoine pas égouttée. On manque d’éclater de rire pendant tout le repas. C’est aussi ça, « l’aventure » …

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Dring, c’est l’heure des braves. Il fait frais à 7h du matin. Nous avons le bus dans une heure pour rejoindre Puerto Iguazu. Après un rapide petit-déjeuner, direction le terminal de bus de San Ignacio. Nous y recroisons Ramon, dont le taxi stationne à coté de nous, avant qu’il ne décolle – probablement pour aller faire de nouveaux heureux. Quand notre bus arrive, les places que nous avions réservées il y a plusieurs jours sont occupées. Billet à l’appui, Marion le signale à la fille assise à sa place pour récupérer son siège. Visiblement, ça ne se fait pas ! Une vieille fera même un commentaire. Tant pis, on le saura pour la prochaine fois. En attendant, c’est parti pour 5 heures de route. Marion en dormira pendant trois. Au fait, croyez-le ou non, mais on n’a compris qu’une fois parti que San Ignacio s’appelait comme ça… à cause de San Ignace de Loyola.

Arrivés à Puerto Iguazu, on expédie un repas quelconque en face de la gare avant de rejoindre le Brésil. Nous ne serons que trois personnes dans le bus, au milieu de l’après-midi. Le passage de la frontière sera très rapide et sans souci. Nous aurons même un douanier brésilien qui nous demandera nos certificats de vaccination en français dans le texte. Nous arrivons à notre hôtel à côté des chutes brésiliennes en fin d’après-midi, juste à temps pour profiter enfin de la piscine. L’infortunée volatile servira de plat de résistance aux fourmis rouges le temps de sécher au soleil et finira piquée de partout !

Le lendemain, c’est une nouvelle journée de trajet : préparation des sacs, check-out, taxi jusqu’à l’aéroport et premier vol jusqu’à Sao Paolo, où nous nous posons vers 12h. Notre second vol vers Manaus ayant été décalé à 23h, nous avons presque dix heures à tuer. Nous avons le temps de faire un saut en ville pour visiter un musée ou un petit quartier, guère plus. Nous optons pour le Musée des arts, qui comprend une importante collection de peintures européennes et brésiliennes. En plus, c’est gratuit aujourd’hui ! Le taxi nous dépose à proximité d’un resto syro-brésilien, où nous dégustons de bonnes pitas avant de se mettre en route pour le musée. Malheureusement, nous apprenons dans la file d’attente que toutes les places ont été réservées pour ce jour. La dame du musée nous propose de « revenir demain ». Mais ma bonne dame, c’est que demain on sera en Amazonie ! Tant pis, on se rabattra sur un tour du quartier : le parc Trianon et l’avenue Paulista mais rien de bien transcendant.

On poussera tout de même à pied jusque dans les quartiers résidentiels de Jardim Paulista puis jusqu’au Beco de Batman, un quartier dont plusieurs rues sont entièrement recouvertes de belles fresques de street-art.

On s’installera une petite heure dans un café du coin avant de retourner à l’aéroport. C’est reparti pour un tour. Nous survolerons de nuit une grande partie du Brésil, marqué par les lumières des routes et des villes Et puis… plus rien pendant la dernière heure. Nous sommes au-dessus de la forêt amazonienne et rien n’émerge. Quel dommage de ne pas voir ça de jour ! Mais voici que quelques lumières se détachent finalement de ce grand noir. Puis d’autres, et enfin une multitude qui dessinent une métropole au bord d’un gigantesque fleuve. C’est Manaus. Notre avion entame sa descente. Nous allons bientôt poser le pied en Amazonie…