Par CJOJR
Nous voilà partis pour le Chili avec nos vélos en espérant pouvoir aller jusqu'en Colombie. Tout le monde pédale même Roxane qui a 5 ans
Du 20 décembre 2020 au 20 août 2021
244 jours
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16
déc

On a bien avancé sur les préparatifs ces dernières semaines, enfin surtout Johanna. Les vélos sont emballés, les sacoches sont bouclées ou presque, on a déjà dit au revoir à pas mal de monde, Roxane a même organisé un goûter à la maison ce mercredi profitant de la levée du confinement.

Arrivée prévue à Santiago du Chili lundi prochain avec même un point de chute... quand un contact au Chili nous alerte sur le statut de la région de Santiago : non plus 3 mais 2... ce qui n'est pas bon du tout.. Si on ne veut pas rester coincés on a 24h pour être en zone 3 (jaune), ce qui ne pourra se faire qu'en bus...Le voyage nous attend!

25
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Chile 170, San Antonio

La casa del ciclista, San Antonio

Feliz Navidad depuis San Antonio! Nous ne savions pas où nous allions passer Noël, mais une bonne étoile nous a guidés jusqu’ici, une maison de bric et de broc tenue par Felippe et Cesar qui accueille les cyclistes du monde entier, et qui a rouvert ses portes le 1er décembre après 9 mois de confinement. C'est César qui est venu à notre rencontre sur le port...enfin des cyclistes! Et nous y voilà. Grand luxe : douche (froide, au grand désarroi d’Oscar), de quoi cuisiner, de quoi dormir et se réfugier, nous voilà seuls pour fêter Noël dans cette maison du bonheur dont les murs sont remplis de mots et dessins de voyageurs cyclistes.

Arriver jusqu’ici fut déjà toute une aventure, mais pas forcément celle qu'on imaginait. Version locale de la riposte à la Covid-19 – on répond au programme « paso a paso » mis en place par le gouvernement, et ce n’est pas de la rigolade. Nous voilà dans l’obligation de suivre le protocole sanitaire : chaque jour nous devons déclarer notre position par email – ce qui n’est pas chose simple quand on dort en pleine nature sous la tente ! Le tout est d’échapper aux zones 2, (et 1 n’en parlons pas) - une vraie course poursuite. C’est ce qui nous a valu de raccourcir notre séjour à Valparaiso (moins de 24h) afin d’arriver à rejoindre la région suivante en zone 3 (ouf) à 22h passées le 22 décembre au soir…le lendemain de notre atterrissage donc ! immersion garantie. Emotion lorsque nous pédalons vraiment pour la première fois en remontant les collines pentues de Valparaiso...

Nous sommes plongés dans les contrastes. Contraste de saison, bien sûr, avec ce Noël aux couleurs de l'été. On transite, de lieux bondés – bain de foule, distanciation impossible – à des lieux déserts ou presque, surtout sur les bords du pacifique – impressions de villes fantômes. A Valparaiso, le restaurateur nous accueille : ‘Vous devez bien être les premiers touristes de Valparaiso depuis des mois !’ Tout cela donne un caractère bien étrange à ce début de voyage : sourires sous les masques quand on nous aperçoit, des 'Bravos !' ‘Linda familia’, un accueil chaleureux à tous les coins de rue, et nous, au milieu de tout ça, on se sent à moitié mal à l’aise, lorsqu’on pédale sans nos masques…

De la théorie à la pratique : Charles se demande bien comment les vélos vont résister à tout cela : les épines, le sable, le sel, les détritus, les clous sur la route, les trous dans la chaussée…Oscar se lance dans l'Espagnol avec brio, et calcule déjà les kilomètres : facile de dire qu’on va faire 1000 kilomètres par mois, mais une fois qu’on y est, ce n’est finalement pas si simple de parcourir 40 à 50 km par jour avec des côtes allant jusqu’à 15 à 20% (Joseph disait même 35% !), et sur des routes passantes, voire très passantes. Chaque kilomètre prend du temps, de l’énergie, de l’effort, demande presque de l’organisation - et pourtant on est rodé, mais en fait, d’un coup, hors sol, plus du tout! Alors, on se répète tout le temps : on a le temps. Joseph s’essaye à ses premiers morceaux de violon en pleine nature…où poser les partitions ? Roxane nous dit : « Je veux bien pédaler, mais juste pour les vacances ». Mais combien de temps durent les vacances ? Puis, en découvrant le pacifique, elle rigole: « c’est le plus beau paysage que je n’ai jamais vu ! »

Pour l’instant, difficile de trouver notre rythme et de réaliser que ça y est, on y est, et qu’on y est pour huit mois. On manque de recul et de perspectives, pour sûr ! Le temps, donc. Mais ce qu’on sent, c’est qu’il n’est pas plus possible ici de faire des projets – il va falloir s’adapter à la covid, à ses contraintes, peut-être être confinés pendant plusieurs semaines ici ou là ? Enfin, pour l’instant, on avance, on est heureux et on y croit.

6
janv

Les kilomètres filent sous le soleil brûlant du Chili. Déjà 500 km ++, et que disent les corps ? Les corps s’habituent petit à petit, un peu mal au dos, et puis non finalement, les lèvres brûlées, puis ça se répare. On nous avait parlé de ce trou dans la couche d’ozone, mais il a fallu qu’on se fasse notre propre expérience – finalement, maintenant, on pédale manches longues, pantalon ou collant, et Charles ne quitte plus ni son casque, ni son buff, ni son masque ! Il ne reste plus que les mains qui dépassent…Les garçons pédalent fort. Roxane alterne sangle (avec maman), histoires (avec papa ou joseph), devinettes (son animal préféré : le sanglier), autonomie. Elle nous bluffe dans les chemins de terre et impressionne les autochtones. « Ma la pequeña ¿con una bicicletta de ruedas chicas ¿”. Ils nous rattrapent en voiture et lui offrent des cadeaux (pan de pasqua, huevos, mascherilla ‘mickey mouse’) – grand sourire.

Le Chili – le pays de la gentillesse, de l’accueil, du rire, de la fête, des mapuche et autres. Nos premières découvertes de tradition sont fascinantes : on nous invite à une « once », collation qui se partage au retour du travail (merci Claire & Gerardo, et leur famille) - « once » était un mot de code utilisé dans le milieu ouvrier, pour les 11 lettres de « aguardiente », boisson d’eau-de-vie qu’il était alors interdit de consommer. On apprend des mots chiliens – en fait, on se rend compte maintenant que l’Espagnol Chilien n’a rien à voir avec l'Espagnol d'Espagne. Catchai ¿ On se baigne dans les rios le dimanche avec les familles multi générations sous le son de ‘No Me Conoce’ https://youtu.be/w2C6RhQBYlg. On part en safari au campo et on se laisse apprivoiser par les « araña pollito ». On pédale au son des podcasts ‘Chili pépère’ https://chilipepere.info/ concoctés par trois guides de valpo et santiago pendant les sept mois ou plus de confinement – humour chilien, histoire, culture, politique - ça nous éclaire, ça nous fait rire, les garçons posent des questions. Et Pinochet, c’était qui ?

Les kilomètres filent, et les paysages défilent, d’Ouest en Est, en descendant vers le Sud. Après le Pacifique et sa buée matinale - magnifique mariage entre le rio Rappel et l’océan -, on rejoint les vallées viticoles (Vallée de Colchagua et Santa Cruz), les terrains irrigués par les rios et les canaux associés qui font jusqu’à 20 km, on recroise quelques passages désertiques, et enfin les « campos » au pied de la cordillère des Andes (c’est là qu'Yves nous accueille). Il y a abondance ! Abondance de fruits et légumes, on se régale de myrtilles, de melons jaunes ou oranges, de pêches et de tomates juteuses, d’avocats mûrs comme on les aime, d’oignons qui donnent un goût sucré au riz, de miel (on a fini ce matin notre pot d’1 kg, Joseph nous a bien aidés !)…Oui c’est local, mais ce n’est pas bio, ça c’est sûr. Les cueilleuses de myrtilles demandent : « le gustan los arándanos ¿ ». Elles préfèrent ne pas les manger.

Sous le soleil, les pneus chauffent. Lorsqu’on repart du Pacifique, on enchaîne une trentaine de kilomètres de piste entre 10h et 14h – et un raccourci qui nous vaudra de sacrées épines. Six crevaisons en 24h pour Oscar, Johanna et Charles – même mes schwalbe marathon+ n’ont pas résisté. Alors on change de stratégie et on part à la recherche du goudron, si possible pas trop fréquenté, et ça marche ! Le 1er Janvier, on trace plus de 60 km sur des routes asphaltées presque désertes, nos guirlandes de drapeaux chiliens au vent – sensation d’avancer, sensation de liberté, pour cette nouvelle année.

Le passage en 2021 pose question. Chacun a pris des résolutions. Oscar a décidé de faire du yoga tous les jours. Charles me demande ce que j’attends du voyage – je suis restée rêveuse, je n’ai pas vraiment répondu, je reste ouverte à l’inconnu. Lui espère surtout qu’on en ressortira indemnes. On a tous soif de se fondre dans la nature, le bush et les paysages grandioses, et soif de culture chilienne. Le moral des troupes bat son plein, malgré quelques tensions - oui, l’équilibre à cinq est subtil, et l’inconnu effraie parfois – 8 mois ça paraît long, mais si court en même temps. Un bon bain dans le rio, le plein de myrtilles, et nous voilà re partis. Feliz Años los amigos.

17
janv

Prendre le rythme. Depuis deux semaines, nous avons commencé à alterner pédalage et école itinérante : calcul mental, écriture sur ardoise, poésies, science du vivant. Chacun tient son carnet de bord – sauf Charles. C’est qu’il doit écrire ou dessiner, lui, d’une autre façon…Nous tombons sous le charme des places de villages ombragées – quelle aubaine ! on peut se poser aux heures les plus chaudes, étudier et manger assis (mais les enfants n’utilisent finalement pratiquement pas les tables), siester, lire, faire des dictées extraites de nos romans d’auteurs chiliens, manger des glaces (c’est trop tentant quand tout le monde autour de nous en mange !). Mais le temps passe trop vite et l’heure de repartir est déjà là. Pour le soir, trouver des spots de bivouac sauvage est une autre histoire, mais après quelques mésaventures (réveil deux fois dans la nuit, on s’imagine déjà devoir lever le camp alors que nous dormons proches d’un champ de blé moissonné, mais les propriétaires et gardiens ont surtout peur des incendies qui se déclenchent partout au Chili), la chance du voyageur finit par nous sourire : des rios en tous genres (du plus sauvage au plus ‘regatone’), une forêt enchantée sans taons ni moustiques (ce qui est rare), le bord d’un canal,…les soirs ne se ressemblent pas.

En pédalant, on regarde tout. Et la cordillère au loin s’approche et s’éloigne à mesure que l’on sillonne – on dirait qu’elle nous observe. Sur les routes les plus tranquilles, on écoute des contes (Roxane scotche un jour sur Peau d’Ane – on l’a écouté cinq fois ! « et c’est quoi une robe couleur du temps ? » - je regarde le ciel…pas un nuage), des odyssées (découverte du Tibet par Alexandra David-Néel), des chansons endiablées (la fameuse "sara perchè ti amo", les cyclistes de l’été se reconnaitront) ou des morceaux d’opéra au réveil – c’est le voyage dans le voyage.

El Pavimento o la carratera? Les enfants pédalent super bien. On alterne maintenant entre pistes (carratera) et goudron, et atteindre le « pavimento » est toujours une fête - sensation d’avoir réussi une étape, grands sourires sur les visages noirs de poussière. Le long du chemin, on s’étonne de ces petites pierres tombales en forme de toit décorées d’icônes, de peintures, de dessins, de fleurs séchées, ou autres souvenirs. Une pierre tombale ornée d’un vélo attire notre attention. Joseph me dit « Peut-être que c’est parce qu’il n’y a pas de cimetières ici ? » (Au village d’après, nous voyons bien un cimetière). Oscar nous demande de calmer le rythme…non pas qu’il soit fatigué, mais il aime à se fixer des objectifs chaque jour, et les atteindre, et nous dit « ce que j’aime moi, c’est quand on est cool ». Nos corps se sont acclimatés.

Et le violon ? Le violon de Joseph, lui, est mis à rude épreuve : les changements de température, les pistes, les chocs…un après-midi, le violon est tellement désaccordé qu’on casse une corde en serrant une cheville pour retrouver le la – effondrement de Joseph. Heureusement, nous avons des cordes de rechange et Line, magique, nous guide pour changer la corde – soulagement. Ça y est, Joseph est reparti pour nous enchanter avec son répertoire latinos : Besame mucho, La Bamba, Quisas…et il joue à chaque rencontre, il y va, avec courage et sérénité. Vont-ils accrocher ?

Rencontres. Sur notre chemin, on réussit à retrouver la ‘happy family’ (Sandy, Mathieu, Emilio et Camila) avec qui nous sommes en contact depuis deux mois. Ils sont en voyage en terre chilienne avec leur camion depuis bientôt 12 mois. Ils étaient partis pour l’Alaska, la Covid les a retenus ici. On passe la nuit à écouter leurs récits et aventures sur le Chili en dégustant de la tome (oui on peut en trouver ici, plus au ‘Sur’), comme si on avait toujours fait ça. Chacun s’empreigne de la façon de voyager de l’autre, au point que le lendemain, au moment du départ, Roxane ne veut plus quitter ses nouveaux meilleurs amis. On est aussi en contact avec Pierre, un cycliste rencontré les premiers jours sur la route, qui descend vers le Sud en solitaire, mais plus vite que nous – c’est notre éclaireur.

En inversé. Plus on va vers le sud, plus c’est vert, plus il fait frais, et plus on se sent serein. Première pluie au réveil. C’est le temps de la moisson, le bruit des moissonneuses batteuses raisonne, elles s’arrêtent pour nous doubler, et le blé vole au loin. Alors qu’on passe le cap des 1000 kilomètres, on quitte doucement ces plaines coincées entre la ruta 5 (autoroute qui coupe la longue bande chilienne au milieu) et la cordillère, à la hauteur de l’épicentre du tremblement de terre de 2010, pour se rapprocher des montagnes, en suivant le rio Bio Bio. 1er anniversaire du voyage – quel bonheur d’avoir 39 ans !

30
janv

Ici le Chili où Joseph continue à suivre ses cours de violon à distance et nous enchante - il vous a préparé un petit enregistrement pour accompagner votre lecture: https://soundcloud.com/user-43150605/besame-mucho-joseph

Enfin la montagne – quel bonheur ! Johanna a repéré un passage qui permet de quitter la plaine par des chemins de randonnée tout terrain tout en continuant à descendre vers le sud. Avant de partir nous avons été invités à partager un « Assado » pantagruélique préparé par Rinaldo, Paulo, Marie Sol et Genesis. Côté protéines, c’est bon, et on va en avoir besoin : 150 km de pistes et plus de 4000 m de dénivelée nous attendent. On attaque dans le dur. On a dû pousser parfois à deux les vélos, ce qui nous fait monter trois fois la même côte (Oscar enchaîne les allers retours – quelle puissance !). On est passé par un pont suspendu, Oscar, Joseph et Johanna se sont fait piquer par des guêpes, on a béni les rivières pour résister à la chaleur, on a raclé le fond de nos sacoches, des autochtones nous ont offert des œufs et de la tortilla (pain local cuit au feu de bois)…après six jours, l'aventure s'achève au milieu d'araucarias magnifiques dans un paysage lunaire de volcan, longeant le Crater Navidad et le Lonquimay - surexcitation sous le soleil brûlant - on est tellement heureux d’être passé !

On atterrit à Malalcahuello chez Gaston, guide de haute montagne chilien qui a réalisé de nombreuses prouesses à travers le monde et nous accueille avec tout son cœur dans son refuge. Halte bien méritée. Les enfants construisent des barrages et s’entraînent sur son mur d’escalade. Roxane se remet d’une petite insolation. Gaston nous initie aux plantes locales, et nous offre une de ses tasses version rando pour le maté. Le maté vient d’Argentine, et préparé comme ça, c’est top : cela sent bon la pipe et le tabac. (PS: Toutes ces rencontres, tous les bons plans, c’est Johanna & Roxane qui créent le contact, entrent en connexion : elles sont impressionnantes).

Après avoir quitté Gaston, on poursuit notre descente en traversant la région de l’Araucaunia. Une région très verte où se succèdent lacs et volcans plus ou moins actifs. Une région où subsistent des tensions entre les Mapuche (le « peuple de la terre ») et le gouvernement chilien. C’est triste de voir toutes ces plantations d’eucalyptus et de pins qui abîment les sols sur les terres dont les Mapuche ont été expropriés.

Ce qu'on constate, à chaque étape, à chaque rencontre, c'est qu'il est difficile de repartir – d’ailleurs pourquoi on est là ? Les jambes, elles, le savent, et ne veulent plus s’arrêter. Alors on les suit. On roule d'avantage en peloton et pour peu que la route soit bonne, la monotonie s’installe, et on se prend à guetter la prochaine piste, la prochaine aventure, la prochaine rencontre…qui se présente sous forme de pluie ! très vite c’est dur, mais cela ne dure pas - c’était juste histoire de vérifier notre équipement.

Ah oui, pourquoi on est là ? Et bien justement, on est là pour le découvrir et tant que le matériel tient (on est des pros des "ferreteria") et tant que l'on arrive à passer à travers les règles sanitaires (on est hors cadre), eh bien, on continue !

12
fév
12
fév
Puerto Varas

On dirait le Sud

On nous avait parlé de cette magnifique région des lacs – ou lacs volcans – et nous étions de plus en plus impatients de la découvrir, de ressentir ces impressions de volcans se jetant dans les eaux. On n’imaginait pas que chaque lac serait si différent, et on se laisse surprendre. On commence doucement, en quittant Villarica. Notre première nuit, tels des novices, nous dormons à la belle au bord du lac Calafquén. Oscar nous réveille en pleine nuit sous un ciel gorgé d’étoiles « Maman, il a plu, les duvets sont trempés ! » - non, il n’a pas plu, mais l’humidité est bien là ! Alors que fait-on ? Charles répond serein « on ne bouge pas, on dort ». Et on se recale chacun dans son duvet mouillé. Le jour suivant, nous passons près de huit heures dans les sources chaudes des « termas geometricas », tandis que les duvets sèchent. Immersion avec les familles chiliennes en vacances, chacun gardant son masque bon an mal an – on ressort la peau toute fripée.

Le lendemain midi, nous atteignons par la piste le lago Neltume, presque rien que pour nous – on s’y ressource et encore grisés par le souvenir de notre dernière aventure, on envisage un nouveau raid pour rejoindre par une traversée sauvage un lac plus au sud. Mais le chemin repéré ne passe pas ! on fait même 10 km de montée jusqu’au service ‘excursiones’ de la réserve huilo huilo pour en avoir le cœur net – mais c’est sûr, la réserve est privée et le chemin repéré ensuite passe à peine à pied. Petite baisse de moral car il va nous falloir remonter au nord pour rejoindre un autre goudron, qui plus est par ces 40 degrés qui chauffent le bitume et la peau...alors voilà, qu’à cela ne tienne, la traversée ne passe pas, eh bien, tant pis, on va rouler ! Nouvelle énergie. Il nous reste 380 km quasi tous goudronnés à parcourir en six jours pour atteindre Puerto Varas où nous devrons passer un test PCR pour pouvoir ensuite prendre le bateau à Puerto Montt pour la Patagonie Vendredi 12 – l’objectif est fixé ! Le soir, on rejoint le lac Panguipulli par son côté Sud – on n’en revient pas comme c'est beau…

On enchaîne de magnifiques journées de pédalage. De lac en lac, grand bleu, le temps s’accélère. Les jours se confondent. Les gourdes se vident et se reremplissent. On se sent en pleine forme, bien entraînés – nos vélos glissent sur la route. Un jour, nous parcourons 77 km pour finir au Lac Rupanco, le plus secret des lacs, notre préféré. On termine seuls sur la plage de galets et on se laisse envahir par ces couleurs laiteuses…Roxane confie à Oscar : "moi plus tard je voudrais une maison au bord d’une plage comme ça, une grande maison où je pourrais inviter toute mes copines et on se baignerait tout le temps".

Parfois on se croirait en Suisse, ou en Normandie – des vaches, du vert, les abeilles qui butinent, la brume du matin (le double toit est systématiquement trempé, on ne dort plus à la belle !), du fromage et des bières artisanales, du pain au levain (rare au chili – les chiliens consomment énormément de pain, en moyenne 92 kg par personne par an, mais ce pain est à base de graisses de cochon et de levures chimiques, même les « maraquetas » qui seraient d’origine française…). Mais les événements nous ramènent à la réalité : en quittant la ville de Panguipulli qui nous avait paru si tranquille, on entend qu’il y a des tensions. Ça grimpe fort pour sortir de la ville en traversant le petit quartier populaire qui porte une rue au nom de l’ancien président Allende. Le lendemain, on apprend que la ville a été mise à feu suite au meurtre de trois artistes de rue.

Plus nous descendons vers le Sud, plus les rencontres se font rares – car nous franchissons maintenant des zones en cuarentena – les fameuses zones rouges. A-t-on le droit ? Nos droits en tant que touristes ici ne sont pas très clairs, et les échos que nous avons des autres (toujours notre éclaireur, Pierre) ou ce que nous disent les locaux, c’est que ça va passer, que nous pouvons passer. Nous évitons un premier contrôle incognito, puis affrontons serein les carabineros à un prochain contrôle. Petite poussée d’adrénaline – les carabineros qui regardent les ninos et nous laissent passer, ou même dormir sur la plage, alors que d'autres fuient. Est-ce parce que c’est le Sud, comme on nous a souvent dit ? ou est-ce la liberté de tout un chacun dans l’application des règles ? Ici les niveaux de confinement se décident localement.

On reste insouciants…et on mesure notre chance. Chance d’être libres, ou de se sentir libres, chance d’être là et de vivre ces moments à cinq et plus, chance de découvrir ces paysages magnifiques…On voudrait que ça dure. Je surprends au petit matin une discussion entre les enfants – notion du temps qui passe. « Heureusement que le voyage c’est huit mois et non deux, tu te rends compte, sinon, ce serait déjà bientôt fini ! Alors, sept semaines…disons qu’on a fait 1/5ème – tu sais ce que c’est 1/5ème Roxane ? tu coupes un gâteau en 5 […]» Roxane adore faire des maths – mais elle a le mal du pays. En découvrant une photo de la France sous la neige, elle me dit pleine de nostalgie : « Maman, je ne veux plus voir des photos de France, ça me fait tout triste ». Et elle compose avec son papa des vers qu’elle ne veut pas trop réguliers :

J’ai des cailloux plein les genoux

Je prends une cloche dans mes sacoches

J’attrape des puces dans les eucalyptus

Et les fougères je les peins en vert

Je vois un tronc sur le goudron

Je cueille une fleur en forme de cœur.

Au fait, après maintes péripéties, on a réussi à se faire envoyer ici à Puerto Varas des cordes de violon ‘au cas où’. Le vendeur de Los Lagos, Cristian, nous a même envoyé un set en plus en cadeau - vraiment, ces chiliens sont incroyables. Nous voilà donc parés pour la Patagonie tant rêvée et les changements de température ! On vous réserve donc d’autres enregistrements, et qui sait, en duo comme déjà vécu par Joseph avec Antonio sur Besame mucho…En attendant, voilà un petit remake d’une chanson que nous ont écrit la famille Etienne, Christine & Co au moment du départ https://soundcloud.com/user-43150605/a-bicycletas-adaptation – il y a encore du travail pour les voix, mais la chanter nous met du baume au cœur et nous remplit de bonheur ! Suerte a todos.

23
fév

Puerto Montt – notre premier bateau ! Au port, nous rencontrons des touristes chiliens. Un père qui a déjà parcouru la route australe mais sans enfants nous encourage. On embarque enfin, et voilà - on tangue. Les vélos tanguent aussi. On dort tant bien que mal. A l’arrivée on se précipite mais il nous faudra encore patienter pour passer un dernier contrôle sanitaire. Et enfin, la voilà, ça y est – la carretera australe, celle qu’on appelle le graal des cyclistes, est là ! Tiendra-t-elle ses promesses ?

Sensation d’immensité. Tout est plus grand, ou comme dirait Charles, au milieu de ces vallées glaciaires, il y a du volume, c’est impressionnant. On croirait s’enfoncer vers le bout du monde. Isabelle Autissier raconte dans L’Amant de Patagonie « L’air me semble chargé d’une indéfinissable énergie, une vivacité qui m’emplit les poumons, me donne envie de chanter, conforte ce choix déraisonnable de venir fixer ici une partie de ma vie ». Le vent dans le dos fait défiler les paysages encore plus vite que d’habitude, et nous nous sentons d’un coup tout petits, mais avec la nécessité de donner tout le poids possible à nos corps pour avancer. On se gorge de falaises de granit qu’on voit passer au-dessus de nous au lieu de les escalader – les garçons rêvent de les gravir.

Une épreuve physique. On s’était tellement dit que ce serait difficile cette carretera austral, que tout nous semble finalement atteignable. Notre premier challenge : rejoindre la Junta, à 150 km et 1600 mètres de dénivelé de Chaiten, en moins de 48h, pour passer le contrôle sanitaire avant que nos tests PCR n'expirent. Le vent est favorable, c’est grand soleil, et c’est un week-end sous le signe de la quarantaine – on croise à peine quelques voitures – encore une fois, dans ces premiers jours, tout nous paraît grandiose, on découvre ici un glacier, là une cascade, ici encore un rocher de granit surplombant, des rios glacés. On trouve des endroits pour dormir sans problème malgré les nombreuses clôtures, et surtout, de l’eau à volonté ! On atteint le contrôle après une matinée de pédalage bien fraîche – réveil à l’ombre, 2 degrés, tentes trempées. Ouf – on passe. Oscar est soulagé.

On peut enfin ralentir un peu le rythme, et rejoindre tranquillement la mer. On espérait y voir des dauphins, on nous l’avait promis, mais non, ce ne sera pas pour cette fois. Ils ne devaient pas être là sinon auraient-ils résisté au son de Quisas Quisas ? https://soundcloud.com/user-43150605/quisas-quisas-solo. Par la chance du voyageur, on se baigne dans des termes qui longent la mer. Joseph & Oscar se passionnent pour le trajet qu’ils préparent maintenant chaque jour grâce à une carte récupérée à l’office du tourisme de Puyuhuapi – Rodriguo, qui tient le petit bureau, n’a vu passer que deux étrangers depuis le début de la saison, tous les deux à vélos : un français (Pierre, c’est sûr !), et une Japonaise.

Dès que la mer est proche, la météo change, et cette fois, elle annonce, comme souvent dans cette zone, des pluies diluviennes. Les tentes tiendront-elles le choc ? On affronte une nuit d’orages, de vents, de « granizo ». Au matin, les rochers au-dessus de nos têtes sont poudrés et la cascade a triplé de volume ! Notre tente semble avoir à peu près résisté, mais les garçons crient : « Papa, maman, il y a une flaque dans notre tente, on ne sait pas d’où elle vient ! » Je sors et constate qu’en fait, c’est leur tente toute entière qui est dans une flaque ! Charles intervient : « Bon, il va falloir drainer ». On finit à cinq sous notre tente – ça tient encore, tout juste. A 15h, quelques éclaircies nous motivent pour repartir et affronter celle qu’on appelle « la terrible cuesta quelat » - c’est ici, semble-t-il, que s’engouffre le mauvais temps, au bout de ce fjord. Pourtant, on y a presque cru, qu’après ces vingt heures de pluie, le soleil serait là ! On attaque pleins de fougue, et à la moitié, c’est un orage déchainé qui nous tombe dessus. On est surpris, un peu éparpillés sur la route. Oscar loin devant est prêt à affronter la grêle. Joseph, depuis le début, n’est pas très motivé…et Roxane passe de l’énergie montante aux cris devant cette grêle qu’elle n’attendait plus ! C’est alors que viennent à sa rescousse un super groupe de chiliens - un premier pick up s’arrête et nous propose de l’abriter et monter son vélo – quelle aubaine ! C’est ensuite deux autres véhicules, et tout un groupe d’ouvriers en route vers leur chantier à Coyhaique qui récupèrent Joseph, moi, puis même Oscar qui quitte son vélo à contre cœur alors qu’il voit son père poursuivre la montée de la côte. Les rires sont de retour.

Après la pluie vient toujours le beau temps. Ce soir-là, on est accueilli à la ferme chez Marta et Evaristo. C’est Evaristo, traits marqués par le temps, qui nous accueille à 20h passées et nous ouvre un bout de champ aménagé en camping, table en bois, joug pour les bœufs – le tout dans un décor scénique grandiose entouré de montagnes. Après un dîner à la bougie, on dort de tout notre saoul. Nos duvets sèchent à la chaleur de nos corps. Le lendemain matin, on gagne la petite maison de Marta & Evaristo pour savourer un petit déjeuner campagnard et chaleureux auprès du poêle. Evaristo n’est pas réveillé – Marta confesse : ils ont préparé le pain pour nous jusque tard dans la nuit, alors que ses mains fortes nous servent un café tout chaud, et des petits bols remplis de confiture aux calafates (les cassis sauvages de patagonie), de miel coulant et de biscuits à l’avoine tout juste sortis du four. En guise de remerciement, Joseph sort son violon et c’est là qu’on apprend que oui, « Quisas, Quisas », c’est bien sa chanson préférée sur laquelle elle danse au son de l’accordéon de son mari. Joseph ne range pas son violon – tout ce qu’il espère, c’est qu’Evaristo se lève enfin, et qu’il puisse jouer en duo avec lui. Après un long moment, son vœu est exaucé. C’est trop touchant de les voir jouer ensemble – à la fin, Evaristo s’exclame « mais c’est toi qui devrais être mon professeur ! comment t’appelles-tu ? » « Joseph » « Ah Joseph, je veux me rappeler ton nom, car je suis sûr que tu seras un grand musicien ! ». Emotion au moment du départ.

Les enfants ont des mines superbes. Ou bien ce sont ces couleurs, ce mélange de bleu vert gris, ou le soleil qui vient après le mauvais temps, qui donnent tant de contrastes...Pourtant, après les longues journées de pédalage (on aura parcouru 420 km et 5000 mètres de dénivelé en 8 jours), et les épisodes de pluie surtout, on sent la fatigue s’installer – le bonheur qui contraste avec des moments de nostalgie ou de sensibilité extrême. Une humeur au goût de la météo et de l’aventure. Dans la tente, en attendant que la pluie passe, on philosophe. Être ici, est-ce une épreuve ? ou plutôt, la chance incroyable de s’ouvrir aux autres et à la nature, au moment où on se sent les plus vulnérables ?

Après huit jours de vélo qui nous ont paru un siècle tellement ce fût intense, on atteint Coyhaique, la capitale de la région Aysen, en quarantaine alors que nous venons de traverser deux zones en paso 3 et 4 – et c’est le temps du repos bien mérité. Nous passons deux jours dans une super cabaña sur une colline ventue surplombant la ville au loin et avec une vue à vous couper le souffle. Ça fait du bien de se poser. Charles annonce « ça y est, je crois que les vélos sont stabilisés ». C’est important et ça nous rassure, surtout pour la suite.

A ce qu’il parait, la vraie Patagonie où la nature reprend ses droits n’est pas encore là – mais encore plus au sud, là où les vents se déchaînent entre terre et mer, là où « le paysage paraît briller de l’intérieur, habité de quelque âme secrète ». Notre prochain objectif : atteindre Puerto Yungay le 6 mars pour embarquer vers Puerto Natales et le parc national Torres del Paine qu’on ne pensait jamais pouvoir atteindre, la route 7 nécessitant de traverser l’Argentine alors que les frontières terrestres sont toujours fermées. Heureusement, les voies navigables côté chilien sont finalement ouvertes aux étrangers – on a du mal à y croire et à réaliser. La promesse de passer par le Puerto Eden décrit par Francisco Coloane nous fait vibrer : « A l’extrémité du canal de Messier, bordé de hautes murailles grisâtres, le courant enfle comme une veine pressurée et le sombre couloir monumental débouche sur un monde nouveau, primitif, où règne une nature d’une luxuriance grandiose et indomptée. Après l’austérité de la roche, les îles verdoyantes de Puerto Eden offrent le spectacle d’une splendide oasis qui semble récemment surgie des eaux, et où le voyageur s’attend à rencontre les premiers hommes… »

Deux mois. Un quart du voyage. Ça reste juste le début.

9
mars

Grandiose carretera australe, qui a fait plus que répondre à nos promesses. Après presque 100 kilomètres de goudron de Coyhaique à Villa Cerro Castillo et la traversée de ce parc majestueux au son de l’histoire du roman « la guerre du feu », vent dans le dos, puis vent de face, nous avons à nouveau rencontré la pierre sur le chemin. Et pendant 10 jours, à parcourir 400 km de « ripio » et 10 000 m de dénivelé, nous avons presque mangé la pierre. La piste est prenante, exigeante – elle t’oblige à rester concentré, à monter en danseuse, à te dresser sur ton vélo, actif, comme à l’affut. On s’imprègne du terrain, on cherche le passage qui sera le moins cabossé, un peu à gauche, un peu à droite, on salue à peine les pick up et camions qui nous dépassent et crient au loin leurs encouragements - car un instant de déconcentration, on le sait, et c’est les bosses garanties, et là, ça fait mal – aux poignets, aux genoux, aux vélos. Ou c’est le vélo qui pèse et qui tombe. Alors on se concentre, oui, et ça devient fatiguant physiquement et nerveusement mais en même temps incroyablement mobilisant. Nos sens sont en plein éveil. Nous voilà comme lavés de tout, à essayer de dompter ce terrain.

Mais dressés sur nos vélos, nous ne sommes pas grand-chose. C’est difficile, même avec les photos, de partager la beauté du paysage, et l’émerveillement. Il faudrait y ajouter le souffle du vent, la lumière éclatante, le changement de temps rapide - voilà l’éclair et le tonnerre qui gronde, et le soleil qui chauffe à nouveau. Roxane ne compte plus les plus beaux jours de sa vie, et vérifie en haut de chaque côte que son cœur bat toujours – elle aime l’entendre battre très vite. Oscar est devenu le champion du montage et démontage de tente, et compte les kilomètres restants (il reste anxieux, tout de même) – il me dit secrètement, alors qu’il se remet lui-même d'une maladie et qu’il se sent affaibli : je crois que Roxane est définitivement la plus résistante de nous trois. Joseph, quand il ne pédale pas, construit des barrages, récolte du bois, et m’aide à préparer les repas – c’est lui, souvent, qui définit les étapes. Parfois, on se sent un peu désemparés, mais en même temps très engagés vers notre cap – oui nous tenons le cap sur Puerto Yungay, qui deviendra bientôt Tortel – car nous désirons maintenant plus que tout, tous les cinq, arriver à temps pour cette traversée mythique du samedi 6 mars. Finalement, je crois que c’est nous qui sommes déchaînés !

Charles se plonge dans la « conquête de l’impossible » de Mike Horn – Comme nous, il se nourrit de chocolat, de fruits secs, et de beurre. Il lui faudrait surement aussi un peu de maté... Il se fait construire une tente qui pourra résister à des vents de 150 km/h ! de notre côté, la dernière nuit avant Tortel, nous exposons nos tentes à un vent de 100 km/h – avec Charles, on passe une partie de la nuit à faire poteau avec nos bras pour renforcer les armatures, de peur qu’elles ne se rompent...A la fin de son livre, Mike écrit « Je peux désormais répondre, quand on me demande pourquoi je fais ce que je fais : Parce que plus j’avance en âge et en expérience, plus je me pose de questions dont j’ignore les réponses…Parce que, à mes yeux, repousser ses limites est la seule manière de se connaître mieux et de progresser humainement. »

A Puerto Rio Tranquillo, nous retrouvons une famille Belge dont nous avions suivi la trace de loin depuis la région des lacs. Grâce à leur blog, on trouve même le camping où ils ont fait escale et nous les prenons par surprise – le temps s’arrête, pause dans la piste, fous rires des enfants, chacun raconte son histoire et partage ses astuces – c’est bon de trouver une famille ici ! Mais nos chemins se séparent : Léo et Caroline viennent de décider de faire une pause de nomadisme et de s’installer quelques mois à Chile Chico avec leurs quatre enfants, seule ville du Chili qui est de l’autre côté de la cordillère pour se fondre dans le paysage des campos argentins – le dessin des frontières me surprendra toujours -. La rentrée des classes est dans quelques jours, après un an de fermeture des écoles…

Nous ne croiserons plus Pierre non plus ! Il a remonté la carretera australe en bus, après en avoir atteint le bout. Le jour où il parcourt Cochrane – Coyhaique en bus avec nostalgie (10 heures de bus, mais 7 jours de vélo !) – on guette son regard et lui arrive même à saisir des images. Le soir il partage la vidéo et écrit: « C’est furtif, mais de mes yeux, ce salut de la famille, c’était beaucoup plus beau ! ». Plus tard, à Cochrane, nous croisons d’autres cyclistes qui comme nous sont au rendez-vous à l’hôpital pour le test PCR qui nous permettra d’embarquer on l’espère dans 3 jours, 130 km plus loin. Nous voilà donc tous en route pour Tortel, petit village de pêcheurs aux passerelles en bois de madera (cyprès). Chacun a sa cadence, et son petit surnom – nous sommes connus comme le groupe des valliante frances ! Le couple chilien, César et Camilla, médecins qui prennent une pause bien méritée après des mois de travail acharné, nous touche beaucoup – nous partageons une étape ensemble. Finalement, nous arrivons presque les premiers à Tortel – tout le monde est bluffé. Nous aussi.

Nous embarquons donc, samedi soir, tard, dans la nuit pluvieuse, vidés, mais tellement heureux d’avoir attrapé ce bateau qui nous emmène encore plus au Sud. En naviguant, on essaye d’imaginer la vie d’avant ici. On raconte nos vies sur le pont face au vent en buvant du maté. On traverse enfin Puerto Eden - mais dans la nouvelle de Francisco Coloane, à la fin, l’histoire de Puerto Eden se finit mal…Quoi d’autre nous réserve ce bout du monde ? Depuis bientôt dix ans nous avons au-dessus de notre tête une photo d’une intensité rare de Torres del Paine (@ Jérémie Noel) … image rêvée ou réalité ? Nous espérons rejoindre ces fameuses tours dans les prochains jours. La météo annonce de la neige, des températures presque négatives, et des bourrasques allant jusqu’à 120 km/h – les tentes résisteront-elles à nouveau ? En tous cas, l’aventure continue.

23
mars

L’arrivée à Puerto Natales est pleine d’émotions. Après deux jours sur la mer, les liens au sein de notre petit groupe de cyclistes se sont renforcés. Mais ce n’est finalement pas en groupe que nous partons vers notre rêve partagé de Torres del Paine, car chacun a imaginé sa route différemment – et petit à petit, chacun prendra une place d’éclaireur pour l’autre. En regardant à nouveau la météo et les vents annoncés (et pas dans le dos), je tente un…« et si nous prenions le bus ? » Mais Charles est motivé comme jamais.

Alors ce mercredi 10 mars, nous nous lançons dans le vent. La pierre, face à lui, ne vaut plus grand-chose – le vent, dans la lutte contre les éléments, l’emporte largement ! Il nous souffle l’âme, l’esprit et le corps jusqu’aux os. Mais il créé de toute pièce des ciels incroyables qui appellent à l’immensité. Quand il se mélange à la pluie, on ne compte plus les arcs en ciel. Et nous, sur nos vélos, tels des bateaux à la dérive, en lutte contre les bourrasques de face ou - pires encore - latérales, on se laisse submerger par tant de beauté. Et quand d’un coup, le vent passe de dos, nous dévorons les kilomètres ! Oscar imagine un système avec ses sacoches avant qui lui permettrait d’accrocher une voile, Joseph manque de tomber plusieurs fois dès qu’il ne parvient plus à tenir le cap face au vent, et on tente de stabiliser Roxane avec la sangle – pas toujours très concluant ! Cela se termine par un vélo presque projeté à terre. Le vrai défi, c’est quand il faut trouver de quoi s’abriter pour les pauses. Au retour du parc Torres del Paine, puis sur le chemin vers Punta Arenas, les abris bus deviennent nos refuges favoris ! Et pour la nuit, c’est une autre histoire…Heureusement, Charles redouble d’invention et nous dégote des petits coins à l’abri de petits arbustes qui en deviennent très cosy. LE VENT nous marque tellement, qu’une nuit, Charles rêve que lui-même est devenu EL VIENTO.

L’arrivée à Torres del Paine en vélo est mythique. « ça a l’air dur quand même…mais qu’est-ce que c’est beau ! » nous écrit Aglaé. Oui, c’est exactement ça. Au fur et à mesure que l’on s’approche, on découvre les contrastes de ce massif des plus iconiques, et on hallucine ! Pendant trois jours, on se délecte de ce paysage. Grâce à Mick and co qui nous orientent depuis Santiago depuis plusieurs semaines et nous avaient déjà ouvert les portes de la maison de Gaston - dont on retrouvera la trace: une ouverture de la première voie sur la principale tour du Paine en 1968! -, on se pose au camping qui borde le Lac Pehoe. De là, on arpente les sentiers. On croise de nombreux touristes chiliens, et même des étrangers…cela ne nous était pas arrivé…depuis le début du voyage ! L’ambiance est bien différente de notre carretera austral…c’est une toute autre Patagonie.

On se ravitaille à la seule épicerie du parc. Heureusement qu’elle est là, car sinon, il nous aurait fallu porter pour une semaine de nourriture, et vu la vitesse à laquelle le vent brûle nos quelques réserves caloriques, nous n’aurions pas été bien loin ! Petit bémol : on y trouve essentiellement des gâteaux sucrés, des pâtes, et des œufs. Au bout d’une semaine, les enfants décident de ne plus manger de gâteaux pendant au moins trois jours !

Le dernier jour au Paine, on se lève à 6h pour voir le lever de soleil sur les fameuses Torres – après un départ un peu chaotique dans du hors sentier, vers 7h30, Oscar et Joseph se mettent à courir de toutes leurs forces car le soleil ne va pas tarder à sortir – mais les tours sont encore loin ! peu leur importe, ils verront le soleil sur un bout des tours, et ce sera finalement leur meilleur souvenir, cette course sur le passage du vent…

De retour à Puerto Natales, nous entamons notre dernière section sur la route de la ‘Fin del Mundo’, d’où nous apercevrons la terre de feu et pourrons deviner, peut-être, les flammes des feux allumés par les peuples amérindiens qui par le passé étaient visibles depuis l'océan. Nous retrouvons le goudron après un mois de piste ! A mesure que ce bout du monde approche, une intimité encore plus forte se créé entre nous. Comme si nous étions notre propre refuge face aux éléments déchaînés. Les enfants nous livrent leur cœur et nous renforcent. Roxane confie à son papa, alors qu’elle pédale, qu’elle ne s’est jamais sentie aussi bien et « je ne sais pas pourquoi ». Au contact de la nature et voyant les lamas s’élancer au loin, elle s’émerveille : « Maman, c’est comme des cadeaux en avance ! ».

L’intimité que la carretera australe nous avait inspirée, de part ses habitants et l’ambiance très particulière qui y régnait, nous manque déjà…on commence à avoir la nostalgie de la Patagonie. Peut-être un début d’adieu, déjà ? On se laisse à penser qu’on prendrait bien un petit déjeuner chez Marta, qu’on retrouverait bien la chaleur de la pierre de Coihaique, et on serait même prêt à revivre la grêle de la côte quelat ! Se mêle à ce sentiment de nostalgie le manque de ceux qui nous sont chers. Alors, les larmes aux yeux, tel un cygne blanc, et exaltés par la beauté des paysages, cette nostalgie, et l’émotion que dégage les enfants, on se laisse envouter par la musique du lac des cygnes https://www.youtube.com/watch?v=ruN4BKqFf4Y et Joseph nous accompagne de son violon, toujours.

Punta Arenas – la fin de ce premier épisode est bien là, après presque 3500 kilomètres. Roxane passe vaillamment le cap de ses 6 ans, les « yeux remplis de joie » et continue à « forger son tempérament ». Nous nous préparons nous-même à changer de cap. Il ne nous reste plus qu’à écrire la suite, depuis Santiago, où nous allons retrouver Mick et sa famille, et faire une pause dans le voyage. Alors que le passage de la frontière du Nord Chili vers la Bolivie semble compromis, que de nombreuses communes sont reconfinées ici et là, nous nous sentons confiants, remplis du privilège que nous avons eu de vivre déjà tous ces moments incroyables, et résonne en nous cette phrase qu’on nous a partagée : « Les routes qui ne promettent pas le pays de leur destination sont les routes aimées ».

14
avr

Une semaine de pause dans le voyage, c’est vraiment précieux. Alors que la région de Santiago se confine et que les frontières du Chili se ferment, Mick, Agathe et leurs quatre enfants nous ouvrent grand leur porte et sont aux petits soins pour nous. D’un coup les enfants sortent du mode « voyage » et profitent de la vie de sédentaire – l’adaptation dans ce sens va très vite. Alors qu'ils jouent et cherchent un équilibre à sept, nous, les parents, on savoure : on fait la fête, on cuisine, on déguste, on prend une douche par jour, on apprend, on travaille assis à une table – dans ce petit ilot, on se laisse aller à la dolce vita, on oublie petit à petit les efforts d’avant, et on reprend des forces. On prépare notre 2ème (3ème ?) chapitre de voyage – on répare le matériel (les tentes, en priorité !), on étudie les cartes avec le père d’Agathe en écoutant avec envie ses récits de voyage aux quatre coins du Chili et dans les endroits les plus improbables - tel un guide plein de sagesse, il nous conseille sur la suite à donner à notre itinéraire. On commence à imaginer ce qu'elle pourra bien être, cette suite, et même si cela est encore bien théorique, on commence à anticiper doucement le changement de cap. Ça y est, l’heure du départ a déjà sonné, il faut bien repartir…

Les premiers coups de pédale sont grisants. On reprend très vite le rythme en grimpant les collines qui surplombent Santiago – souvenirs de nos débuts à Valparaiso – et on roule plein d’insouciance et parés pour l’aventure, en mode mission, sur le son de pirates des caraïbes : c’est devenu, depuis la Patagonie, la chanson phare de notre petite troupe – à écouter sans limite pour se donner du baume au cœur https://soundcloud.com/user-43150605/pirates-des-caraibesMerci Dominique d’avoir initié Joseph et son violon compagnon de route à cette mélodie !

Mais assez vite les choses se corsent et annoncent les changements. La nuit tombe plus tôt, et le premier soir, c’est bien une heure après le soleil couchant et après déjà une crevaison (alors que nous n’en avions pas eu pendant 1 mois et demi, s'en suivront une quinzaine!) que nous finissons par trouver un spot pour dormir, bien à l’arrache. Au petit matin, le campesino de ces terres nous réveille alors qu’il vient irriguer ses tomates et courgettes : il a le regard doux, les mains marquées par le travail aux champs, il nous scrute et s’étonne de notre présence, on ressent le contraste. Finalement, il cueille pour nous cinq kilos de tomates qu’il nous offre de bon cœur. On est tous très émus.

Les lendemains, nous sillonnons à travers les zones urbaines – c’est qu’il faut bien prendre le large, pour retrouver un peu de sauvage ! C’est sur la côte de Til-Til que nous prenons finalement notre envol. Mais lorsque l’on atteint vaillamment le col après 800 mètres de montée sous le cagnard, on tombe nez à nez avec un contrôle de l’armée & du sanitario : on est vendredi saint, un cordon sanitaire vient d’être mis en place sur les régions de Santiago et Valparaiso ce qui signifie que personne n’a le droit de sortir de chez soi pendant minimum trois jours. On est tous un peu désemparés (les contrôleurs, nous…). J’explique la situation, sereinement, et montre nos passeports sanitaires qui doivent normalement nous permettre de traverser mais cela ne vaut plus rien face à cette nouvelle mesure. Finalement, c’est Pablo qui vient nous sauver – oui, Pablo notre salvatore ! De sa voiture, avec son fils Pablito, ils observent la situation et viennent proposer de nous héberger trois jours dans leur campo – et incroyable, nous passons le contrôle, avec juste le numéro de téléphone de Pablo en poche : on n’en revient pas…Plus tard, nous passerons un deuxième contrôle – nous assistons à une conversation surréaliste entre le chef de l’armada et Pablo. C’est surtout le regard plein de bienveillance de ce chef qui nous marque et qui reste présent dans nos mémoires. Ça ne doit pas être facile comme métier.

La rencontre avec les deux Pablo au moment où l'on s’y attendait le moins est pleine de promesses. Dans ce petit refuge au bord de la ville de limache, au pied de la petite cordillère, où habitaient avant des gardiens de chèvres, on découvre un homme au grand cœur, père de quatre enfants, qui partage avec nous ses analyses de la vie, de la pandémie, du Chili, de la société, de la vie en famille où « chaque personnalité a sa place ». On découvre un Pablito un peu « baba cool » comme on les aime, artiste de rue (@momento.horizontal26), passionné par l’alimentation « limpia » et le surf de randonnée. On goute à des vins de vignes secrètes en biodynamie. On découvre dans leur bibliothèque des livres en français sur la fabrication du fromage de chèvres. Charles, conquis, s’ouvre et se révèle à eux au fur et à mesure des échanges. Il se lance dans la préparation de gelées et de pâtes de coing (merci Flo pour la recette) – Pablo comprend vite son côté « casanier ». Leurs mots, leurs sourires, leur gentillesse et leur ouverture résonnent dans nos cœurs. « Quelle façon extraordinaire de vivre la pandémie ! » nous lance Pablo alors que nous reprenons la route. Ils nous manquent déjà.

Dans les jours qui suivent, nous passerons encore plusieurs contrôles, et à chaque fois, nous passons, on ne sait pas exactement par quelle magie. En se frottant de si près à la réalité sanitaire du pays, on se surprend à perdre un peu confiance, l’espace d’un instant, surtout que tous nos amis cyclistes voyageurs quittent petit à petit le pays – pourra-t-on encore voyager, à ce rythme-là ? mais vite on se ressaisit. Lorsque l’on sort définitivement de la région de Valparaiso, sur des routes vides au niveau de la médiane du chili, on sent que ça y est, le voyage peut vraiment continuer.

Contrastes avec la Patagonie – en mettant le cap vers le Nord, on commence à sentir le début du désert : le soleil intense, les nuits fraîches, les épines de défense, les rios asséchés, les ciels étoilés. On retrouve les sensations de l’Afrique. Les enfants tentent les figues de Barbarie et se retrouvent couverts de myriades d’épines. On nous offre de l’eau, des fruits – ce qu’il y a de plus précieux ! Lorsque l’on traverse des chantiers, les ouvriers esquissent toujours un sourire encourageant. On traverse les zones minières, et une école au détour d’une montée. Mais c’est le silence – tout paraît déserté. Et nous, on se pose ces mêmes questions : comment fait-on pour vivre ici ? Joseph réagit : « maman, ça doit être génial, c’est tellement beau, c’est le vrai contact avec la nature – ce n’est pas vivre, c’est sur-vivre ! ».

Dans ce changement de cap, on prend le rythme du désert, et on vit avec le soleil. Réveils à 6h, au petit matin. On goûte au plaisir d’avoir du temps, de laisser libre court à notre imagination et les enfants en particulier à leur créativité. On profite de ce temps pour faire toutes ces choses que l’on n’aurait pas faites dans notre vie de sédentaire : apprendre des poésies à plusieurs, construire des coins playmobil, disserter sur le goût de l’aventure. Les personnalités se renforcent. L’effort physique reste bien présent (on a parcouru presque 5000 mètres de dénivelée cette dernière semaine), mais il est maintenant totalement apprivoisé. On sent dans notre inconscient que déjà, bientôt, la moitié du voyage approche, et qu’on sera heureux de rentrer et retrouver ceux qui nous manquent…mais on a encore soif de vivre pleinement le temps qui nous reste, de se frotter à la réalité du désert d’Atacama qui nous appelle, de rejoindre l’altiplano bolivien, de prendre de l’altitude – les routes à venir sont elles aussi pleines de promesses.

5
mai

A l’image du capricorne, les dernières semaines nous laissent une impression d’ambiance minérale, discontinue, mélangée entre terre et mer. On traverse des zones plus que sèches, entre bitume et poussière, sans âmes qui vivent ou presque, soudainement coupées par des vallées où les rios, comme des fils accrochés à la cordillère, dessinent des traces vertes et luxuriantes - Hurtado, Elqui, Huasco -. On passe du tout désertique au tout luxuriant (au niveau des populations, aussi), et comme nous l’avait dit Pablo, dans ces vallées, on a l’impression d’être plongés des années en arrière. On retrouve ici des pratiques agricoles de culture, cueillette et séchage ancestrales. On savoure l’authenticité.

Très vite, on avance en toute liberté – impression d’immensité, et surtout, soulagement. Notre dernier contrôle sanitaire remonte à plusieurs semaines, près d’Ovalle, où le contrôle s’est transformé en palabre avec les carabinieros bienveillants nous conseillant sur la prochaine route à prendre. Alors qu’on s’enfonce dans le désert - et surtout, lors des premiers kilomètres qui nous mènent à punta choros (à une centaine de km au nord-ouest de la Serena), on retrouve soudainement des sensations du passé : la liberté que l’on ressentait en s’engageant sur la route de la plage à Nouakchott il y a une dizaine d’années, le sable des dunes où les enfants aiment à enfoncer leurs pieds nus pour retrouver un peu de fraîcheur, la poussière qui se glisse partout, les grains qui crissent sous les dents. Un jour, mêlés aux récits de Florence Aubenas (@ France culture), les kilomètres sur les routes et pistes de sable ont soudain un goût d’Afrique, d’humanité, de survie. Lorsque la poussière de la piste devient rouge, les garçons s’exclament – c’est comme au Rwanda !

On gagne en autonomie. On apprend de l’expérience des mois passés. On maîtrise mieux les quantités de nourriture à transporter, on simplifie les choses : pâtes, riz, polenta, oignons, avoine, lait et soupes en poudre, huile d’olive (locale), cacahuètes, amandes, CHOCOLAT (si possible non fondu et en grande quantité), et fruits secs (le must) restent nos essentiels. Moins de pain, plus de déshydratés. J’ai même réussi à passer au réchaud tout essence. Mais la question de l’eau reste entière. Alors que nous nous apprêtons à longer la côte pendant plusieurs jours dont des dizaines de kilomètres dans le sable, les locaux nous confirment qu’il n’y aura pas d’eau sur notre passage (au mieux, on pourrait demander aux quelques habitations qui reçoivent de l’eau livrée par la municipalité). Charles prend alors le lead – nous quittons punta choros chargés de 32 litres d’eau, et en toute autonomie, au grand plaisir de Joseph qui en rêvait (lui aussi). On perdra de l’eau sur notre passage: une bouteille de 2 litres tombe du porte bagage sans qu’on s’en aperçoive (je referais finalement les 3 km en sens inverse pour la retrouver), Charles laisse s’échapper quelques litres de la réserve, une autre bouteille tombe et se casse - décidément ! Pour économiser l’eau, on tente de cuisiner avec un peu d’eau salée mais je me trompe dans les proportions – ce sera un dîner polenta à l’eau de mer, la cata ! on a encore bien des progrès à faire…Et puis comme prévu, la piste est dure - « arena arta » - le sable trop sableux, quasi impossible à pédaler, sauf pour Oscar qui s’accroche, dur comme fer. On pousse, on grimpe même du dénivelé, on s’entraide, on ne se décourage pas et finalement on arrive à bout, plus tôt que prévu – c’est inespéré !

Pour se donner du courage, on continue à se plonger dans des lectures qui nous inspirent et nous ressourcent. Nous terminons nos récits de Patagonie, où l’aventure se termine souvent mal, où le désir d’aventure sublime les risques qu’elle porte en elle - impressionnant comme certaines aventures peuvent virer au cauchemard (Soudain Seuls, Isabelle Autissier). Couchés souvent avant 21h, Charles s’endort tandis que je me plonge dans ces livres que décrit Erri De Luca dans le plus et le moins « Il est évident que depuis lors les livres se mélangent à la vie, qu’ils signent des jumelages d’occasion. Ils se versent dans l’entonnoir des yeux et se dispersent dans l’environnement de chacun. » Les enfants aussi, à leur façon, se ressourcent dans les livres et les histoires. Ça devient presque addictif. L’école, elle, est devenue complétement libérée ! Joseph a abandonné son livre du programme de CM1 « C’est trop lourd, je préfère faire les choses à ma façon, il suffit de garder juste la table des matières ? ». Oscar est à fond sur l’espagnol en préparation de tests d’entrée pour la section internationale de Paris qu’il espère rejoindre en septembre (MERCI Vania pour le coaching à distance). Roxane, un peu à contre-courant de ses frères, se plonge dans des cahiers de lecture, écriture et logique choisis soigneusement par sa grand-mère. Les enfants échangent avec leurs classes en plein désert – moments forts de décharge émotionnelle.

Le voyage prend, en quelques sortes, ce goût sucré – salé, eau douce eau salée. Comme si un juste équilibre entre les moments difficiles, pimentés et les moments de bonheur, de douceur, s’était établi. Anecdotes. Les 2500 mètres de dénivelé d’Ovalle au col au-dessus d’Hurtado sont exigeants, surtout les derniers 800 mètres de piste - les enfants y laissent des forces, et ont du mal à récupérer alors que le soleil brûle en pleine journée et que l’ombre se fait rare. En fait, c’est surtout le trop plein d’efforts qui déborde sans même qu’ils puissent l’anticiper ! La pause est salvatrice, et le sucre des fruits séchés offerts par Rosa en abondance sèche les larmes salées et adoucit les émotions à vif. A punta choros, par le hasard des choses, on saisit l’opportunité de faire notre premier plongeon à moins 15 mètres sous les mers. Charles préfère ne pas s’y essayer. Roxane tente, mais lorsqu’elle se retrouve dans l’eau à 12°C, les yeux baignés de larmes, elle renonce : «maman, je ne suis pas courageuse en fait». Un soir, Joseph, par coup de malchance, laisse tomber un bâton sur son violon – le chevalet casse ! c’est le drame. Deux jours plus tard, on se retrouve chez un violoniste passionné de lutherie qui nous accueille chez lui et remplace la dite pièce par une taillée de ses mains. En plus de ce service, il nous offre des bananes, des amandes, du lait – on est profondément touchés par tant de bonté. Après des kilomètres à longer l’océan et notre traversée de la Patagonie, on désespérait de ne jamais voir des dauphins, et les enfants se moquaient de moi à chaque fois que je disais « aujourd’hui, peut être… ». C’est le dernier jour le long du pacifique, à Bahia Cisnes, que je pousse un hurlement de joie: « des dauphins, des dauphins ! » - moment d’exaltation.

Oui, nous voilà comme envahis ou submergés par ces moments d’exaltation. Le rosé des couchers de soleil. La luminosité des levers de lune. Des spots de bivouac plus beaux les uns que les autres. Le sable couleur de miel. Les encouragements qu’on reçoit, d’ici, ou de là-bas. Parfois on en devient même hystériques - les enfants rient à gorges déployées. Posés pour quelques jours à Antofagasta, on distille : le mélange, la beauté, la vie – sacré Chili. Nous, les nomades temporaires. « Il sera temps d’assumer le voyage, de suivre le mouvement des vagues dans l’admission du départ. Puis, plus tard, quand le nomade temporaire sera enfin amariné, qu’il aura trouvé un semblant de pied marin, alors seulement, le bonheur frappera en pointillé » (Préface E. Khérad, Le Dernier Mousse, Francisco Coloanne). Tels ces nomades temporaires, on brûle d’impatience, je crois, maintenant, de continuer à avancer et rejoindre la Bolivie salée.

31
mai

Chapitre 1. Nous débarquons dans la région de San Pedro de Atacama pleins d’énergie, ouverts à tout, après un cheminement en bus qui nous a évité la traversée du pur désert d’Atacama. C’est Mauricio qui nous accueille à San Pedro, oasis aux portes du désert, dans son camping hors des sentiers battus aux vues imprenables sur les volcans frontaliers boliviens-argentins. Mauricio parle français avec un accent espagnol à vous faire fondre, il a le regard bienveillant d’un homme qui a vécu sa vie. Notre phase d’acclimatation commence : oui, il faut bien s’habituer, maintenant, au froid et à l’altitude. Premiers coups de pédale sur les pistes aux alentours, Joseph s’arrête : « Maman, mon cœur se serre, j’ai l’impression que je ne peux plus respirer » - impression d’étau - mince, je pense, à 2500, déjà c’est si difficile ? Mais les corps jeunes s’habituent vite…Semaine hors du temps. Les souvenirs de mon passage ici à 12 ans remontent ; à l’époque, il y avait très peu de touristes aussi, comme pendant cette ère de pandémie. A la ville, cela créé une atmosphère étrange. Autour, les communautés indigènes s’auto confinent – certains nous disent qu’elles utilisent le prétexte de la pandémie pour regagner un peu de pouvoir. En arrière-plan, les tensions sont bien là. Et puis, il y a cette beauté incroyable dont on nous avait parlé. Nous explorons en étoile des coins plus magnifiques les uns que les autres. Notre bivouac en famille solitaire au cœur la cordillère del sal dépose en nous un souvenir cristallin profond ; au petit matin, nos pas crissent comme sur un glacier, et puis le silence, rien – le soleil se lève enfin sur nos esprits encore engourdis – Soleil, source de vie.

Au camping, nous nous sentons comme à la maison (merci @happy.family.tour.2020). C’est le repère des voyageurs au long cours en 4x4 ou camions, des aventuriers qui cherchent à se poser un peu, à reprendre des forces, à créer des liens, ou retrouver un peu de vie de famille. La veille de notre ascension du Toco, Michel et Katia nous préparent un gâteau au chocolat dont le fondant reste encore dans la bouche, puis du vrai pain à emporter dans nos sacoches – il est si bon que nous le terminons avant même de reprendre la route. On nous questionne sur notre voyage, nos habitudes, le rythme des enfants. Et puis il y a Andres. Andres le saxophoniste, le jongleur, l’aventurier en moto ou en van, du Sud au Nord du Chili, mais aussi du Pérou, de la Bolivie. Andres qui initie Joseph à l’improvisation, qui joue au coin du feu en laissant une place à chacun, qui nous aide à tracer nos futurs chemins, qui nous apportera des croissants après notre première nuit à 4000 en chemin vers la Bolivie. Andres, l’homme au grand cœur, le sel de la terre. (https://www.motocultura.cl/fr/)

Samedi 15 mai, à 7h15, nos sacs sont prêts. Nous chaussons des « grosses » dénichées par notre guide Felipe et sa femme Emilie pour arpenter la cime fraîchement enneigée du Toco qui s'élève à 5600 via un chemin dérobé. Départ à 5100 au milieu des couleurs endiablées de souffre. Le moral bat son plein, sauf pour Roxane qui n’est pas convaincue – elle n’aime pas sentir ses limites et préfère se réfugier dans la voiture avec Emilie, en toute confiance. A cinq, nous prenons le rythme. Au début le sommet paraît si près, puis on dirait qu’il s’éloigne. Marcher, doucement, un pas après l’autre, jusqu’à la prochaine pierre. Oscar, qui désire plus que tout l'atteindre, fait face d’un coup, à 5400, à un mal des montagnes des plus violents – il tire dans ses réserves, s’effondre, se relève, s’accroche à ses bâtons, s’effondre encore, crache ce mal qui l’a pris. La mort dans l’âme, il fait demi-tour. Cela reste pour lui à ce jour le souvenir le plus difficile du voyage. Felipe sonde le groupe, Joseph a trouvé son rythme, on poursuit l’ascension. Il y a la douleur de laisser Oscar, mais le bonheur d’accompagner Joseph – ou n’est-ce pas Joseph qui nous accompagne ? Ma tête est prête à exploser. Le pierrier s’élève et se transforme sur les derniers mètres en vrais pas d’escalade. Ça y est, il est là, le sommet - ma voix se brise, Charles sourit, Joseph se blottit contre moi, nous sommes euphoriques - L’école de la vie.

Chapitre 2. Un peu anxieux, mais très concentrés, et bien préparés et renseignés (on s'inspire de Mike Horn, toujours!), nous quittons San Pedro lundi 17 mai en route vers la frontière bolivienne, au son de la conquête du paradis https://music.youtube.com/watch?v=Nd-DlMOLCY4&feature=share. Il y a la peur des nuits froides, du dénivelé qui nous attend, des passages de cols à plus de 4000. Il y a ces itinéraires que nous avons tracés et retracés dans nos têtes. Il y a le soutien de ceux qui nous accompagnent, et de ceux qui sont passés il y a quelques semaines (@Elodie & Khaïang, Marjorie & co). Il y a l’envie d’essayer coûte que coûte de passer cette frontière - pourvu que notre vœu d’étoile filante se réalise. Petit à petit, l’appréhension se transforme en force, en énergie, en joie de vivre. Les enfants sont hyper engagés – ils prennent part entière à « l’expédition ». Nous montons graduellement, au milieu du sauvage. La bouche engourdie par la coca mâchée, les pieds engourdis par le froid. Nous longeons des rios qui nous offrent l’eau promise. Une nuit à 3200, une autre à 4000 – pour l’instant on résiste au froid. Nous croisons la patrouille des carabinieri qui nous encourage à chaque passage et nous offre même un déjeuner au chaud - c’est de là que nous attaquons les derniers mètres qui nous séparent du col à 4500 - magnifique mais glacial. Joseph me demande « Ce sera tout le temps comme ça, maman, la Bolivie ? » La température chute à toute vitesse. A la descente, les larmes roulent sur les joues de Roxane, mais elle continue de pédaler tout en disant « je veux retourner à Paris avec mon Azenor ». Les garçons lui donnent tout le soutien possible. A 4300, nous trouvons un plateau vaguement abrité du vent – Oscar et Charles montent les tentes en 2 minutes chrono, nous voilà à l’abri dans notre petite « maison à deux chambres ». Ce sera une de nos nuits les plus froides – à 3h, les duvets sont tout humides, de la glace s’est formée sur le double toit. La nuit est longue…mais à 7h30 enfin le soleil tape sur la tente. Roxane se réveille en disant qu’elle a eu presque trop chaud - fidèle Soleil qui réchauffe.

Après une halte à Chiu Chiu, nous poursuivons notre route maintenant goudronnée. Comblés par la beauté des paysages, nous en oublions presque le froid, la journée le soleil chauffe notre peau – on se croirait sur une carretera australe patagonienne, en inversé. Nous voilà comme aimantés vers notre objectif. Arrivée à Ollagüe - ville fantôme, gare ferroviaire balayée par le vent - toutes les auberges affichent porte close. Finalement, on nous offre de quoi nous abriter dans une maison en construction, et nous trouvons de quoi nous ravitailler. Malgré l’ambiance glaciale, les sourires sont là. Et lundi 24 mai, le cœur battant, nous passons coup sur coup la frontière de sortie du Chili, puis la frontière d’entrée en Bolivie. « C’est incroyable, vraiment, je ne pensais jamais que vous y arriveriez ! » nous dit Mauricio de sa voix fondante. Liberté ! Vive la Boli - VIE !

Cinq mois au Chili, 5000 kilomètres parcourus du Sud au Nord à l’envers des expéditions des conquistadors. Les souvenirs se mélangent, nous avons vécu tant de choses, rencontré tant de gentillesse, fait vivre tant de tracés de cartes qui sont maintenant ancrés dans nos mémoires. Nous avons appris beaucoup mais nous connaissons encore si peu. Les dernières conversations avec Andres, Felipe, Pablo, résonnent encore dans nos têtes: « Oui, si on regarde les infrastructures, le Chili est un pays développé…mais socialement, c’est une catastrophe » « Il n’y a aucune protection sociale, ni pour les chiliens, ni pour les immigrés ». Le temps passe - Joseph inscrit sa première dizaine – on marque le temps. A ce caractère indépendant, nous offrons une couverture et une montre altimètre. Le soir, blottis tous les cinq dans la tente, nous nous laissons bercer par la poésie de Jules et Jim – le tourbillon de la vie.

Chapitre 3. Bolivia - nouveau pays plein de promesses, dans lequel nous rentrons par un endroit reculé. Charles nous livre toutes ses anecdotes du passé – trois mois à parcourir le pays à 25 ans avec Margot et Gabriel, c’est loin, mais encore bien présent. Oscar se sent tout de suite dans son élément. Nous sommes complétement déconnectés. Pas un véhicule, si ce n’est ce train sorti de nulle part qui nous siffle de loin. En deux jours, nous atteignons San Juan, village authentique. Les tenues, les regards, les habitats, les aliments – tout est si différent ! Nous lavons à la main notre linge sale de ces 10 jours de traversée depuis San Pedro qui nous semble déjà si loin - les mains se glacent. Nous continuons à faire des rêves de plus en plus fous, dont nous partageons des bribes de souvenirs au petit matin – peut-être est-ce le voyage qui s’imprègne en nous ? Voyage d’une Vie – nous dit-on.

Enfin, nous nous enfonçons dans la traversée du Salar de Uyuni. Vent latéral, neige, nuages épais, tout est blanc et laiteux – fontaine de lait. On pourrait se croire sur le lac Baïkal de Vincent et Aglaé, ou sur un glacier des Ecrins avec Lise et Jean-Yves – sensation d’immensité. Nous voilà comme envoûtés par ce sel, des mosaïques de blanc comme celles des paupières fermées. Droit devant, il faut avancer, tenir le cap, rester focus. Le temps s’est comme arrêté dans ce tout blanc. « Je soupçonne que dans cette vie, nous n’allons nulle part, surtout si nous sommes pressés ; on ne fait que marcher, un pas à la fois, vers la mort. » (Ines de mon âme, Isabelle Allende). Les enfants rayonnent. Petits soleils. Sels de la vie.

24
juin

* Les Yankees, Richard Desjardins https://youtu.be/2J-4UWcfL_M

Alors que les boliviens croisés sur notre route vaquent à leurs occupations, aguayo en bandoulière, ils nous hèlent au loin "Mais où allez-vous comme ça, et d’où venez vous ? - Nous allons vers Santa Cruz, et nous venons de la frontière, Ollagüe, et avant du Chili…on a traversé le Chili pendant cinq mois, et maintenant, on est ici - Ollagüe…(ils semblent ne pas connaître, ou ne pas visualiser)…Uyuni ? - Oui Uyuni ! - Mais c’est loin,…et vous ne vous fatiguez pas ? Les enfants, ils ne sont pas fatigués ? Et la petite ? - […] - Pourquoi ne prenez-vous pas le bus ? Vous n’avez pas froid? Il risque de geler cette nuit…où dormez-vous ? - Ici ou là, avec nos tentes - Ah…vous êtes comme le vent alors…" Et nous de sourire, et eux de nous donner leur bénédiction, en quelques sortes – ainsi chacun reprend son chemin. Il y a ces petits bouts de conversation. Il y a les mille et un regards croisés sur la route qui vous inspirent confiance. Il y a les vitres de voiture baissées – malice dans les yeux. Les cris et les courses des enfants nous apercevant, moitié intimidés, moitié impressionnés – "Mama, mama, mira, le gringo !". Les bébés endormis sur les guidons des motos. La canne à sucre à mâcher offerte en pleine montée - sucre suave qui coule dans la gorge. Il y a cette envie de capter toutes ces émotions qui se dépeignent sur les visages, sans oser les photographier…mais quand ils nous demandent s’il est possible de nous prendre en photo, d'un coup nous sommes touchés, et nous nous prêtons au jeu. Même si les Boliviens ne comprennent pas forcément notre voyage, ils le respectent – eux qui sont dans l’effort permanent du quotidien. Ils nous inspirent tranquillité, bienveillance, résilience. Initiation à la musique, à la danse, à la fête, à la tradition, à la liberté de pensée. Et nous, nous nous sentons si bien!

Traverser la Bolivie d’Ouest en Est – traverser ce cœur de l’Amérique Latine, ce cœur coupé de la mer, ce cœur qui bat fort. Depuis que nous avons vu le western Blackthorn, nous rêvons plus que tout de traverser les cordillères tels des cavaliers sur leurs étriers, et de rejoindre les vallées chaudes de l’Amazonie. La route de Uyuni à Potosi nous garde en lévitation. Sur notre chemin, défilent des centaines de vigognes et de lamas, que Roxane voudrait tous prendre en photo - c’est plus facile, car même sauvages, ils sont moins timides que les humains -. Le froid continue à nous glacer les os mais nos habitudes nous aident à bien résister : ne pas s’arrêter trop tard, trouver un abri du vent, planter vite les tentes (mais avec soin, tout de même), protéger l’eau filtrée pour qu’elle ne gèle pas, et enfin, se blottir dans les duvets. Et la journée, - et quel changement par rapport au Chili -, nous découvrons plein d'enthousiasme les déjeuners des petites cantines, où l’on dévore pour une bouchée de pain "quatro almuerzo completo por favor" – nous devenons accros à ces pauses chaleureuses, gargantuesques. Un midi, Roxane nous lance mot pour mot, confiante : "On a vraiment gagné beaucoup d’expérience(s ?) depuis le début !". On ressent en accéléré le changement d’écosystème alors que les étages écologiques s’enchaînent. Dégradés de couleurs, du blanc au vert en passant par le rouge, le jaune, l’ocre. Nous retrouvons les premiers arbres, le chant des oiseaux - et même ceux inconnus des petits perroquets verts -, l’agriculture paysanne. Oh déesse Pachamama ! La perte abrupte d’altitude la veille de notre atterrissage à Sucre nous rend complétement euphoriques – coca ou pas, c’est un peu le délire, sensation d’ivresse – mais n’est-on pas ivres de bonheur ?

Lors de cette traversée, nous renouons doucement avec la vie citadine. La ville mythique de Potosi, perchée à 4090m, nous fascine – nous entrons par les faubourgs dans ce qu’on appelait au 17ème siècle "la bouche de l’enfer" - ça grimpe sec. Les souvenirs des récits des missionnaires se bousculent dans nos têtes avec ceux du Germinal de Zola, alors que nous nous enfonçons dans ce décor cinématographique - fantasmagorique. Nous lisons que certains s’insurgent aujourd’hui encore des conditions de travail des mineurs, mais ce qui nous saisit le plus, c’est de penser à avant, lorsque la ville était la plus peuplée d'Amérique – on en pleurerait. Quelques trois jours plus tard, nous débarquons à Sucre – après le noir / rouge / ocre des mines, la blancheur de la cité coloniale surannée nous éblouit. On y retrouve Roméo, cycliste solitaire qui avait passé la frontière à Ollagüe quelques jours après nous : on ressent en parlant avec lui comme voyager seul doit être différent. Dans notre cocon à cinq, nous avons un peu perdu cette notion de solitude.

Et pourtant, quand tu pédales, parfois, tu te perds, seul dans tes pensées. Le dénivelé qui n’en finit pas, les kilomètres qui défilent lentement, roule roule petit corps, tiens bon. Sur le trajet Sucre – Samaipata (350 km, 6500 de dénivelé), je/nous le ressentons fortement. Chacun tour à tour a besoin de ses moments pour se ressourcer. Canaliser l’énergie qui bouillonne. Mais l’ambiance est superbe et les enfants sont en pleine forme – une sorte d’harmonie se dessine. Les flammes des feux de camps chauffent nos pensées. Charles rapièce, Charles répare, Charles prend soin de nous. Le violon sonne chaque jour, de plus en plus mélodieux, jusqu’à son apogée le 21 Juin pour un concert en pleine nature luxuriante. Roxane laisse libre cours à son imagination - liberté de penser. Le temps des 13 ans d’Oscar a sonné - adolescence, effervescence ! Et quand le goudron se transforme en piste et que les camions s’y mêlent, on attaque fort nos derniers kilomètres pour Samaipata, tout crasseux, la peau séchée – Odeur du temps, brin de poussière, Et souviens-toi que je t’attends. « Seuls existent les moments présents, et lorsqu’on se tourne vers les événements du passé, on s’aperçoit qu’ils se sont changés en rêve. » (Grace, Paul Lynch).

20
juil

C'est à Samaipata - il nous semble - que le voyage bolivien commence à prendre une autre tournure. Ainsi, nous voilà comme en villégiature ? mêlés au santa cruzeños, dans un petit îlot que les incas eux-mêmes avait bien identifié comme un lieu privilégié et stratégiquement situé. Et c’est radical - d’un coup, nous nous laissons aller, et nous jouissons de cette première immersion dans la « terre tiède » (Yungas) : la folie des agrumes - petites mandarines bien fermes cueillies à même l’arbre -, la douce chaleur ambiante, les verts amazoniens, les petits cafés/restos boboïsés. Nous nous délectons de pouvoir fouler à nouveau le sol - écraser la terre avec nos pieds légers, et non plus juste avec nos roues de vélo -. Oui, nous nous abandonnons à ce bon vivre, nous batifolons avec la liberté - il y a du Nina Simone dans l’air https://music.youtube.com/watch?v=BNMKGYiJpvg&feature=share ! Il y a aussi le sentiment d’être arrivé un peu au bout de quelque-chose : notre traversée d’Ouest en Est de la Bolivie va bientôt toucher à sa fin, et puis, nous avons arrêté de compter les kilomètres. Peut-être ce lâcher prise était-il nécessaire pour nous préparer à notre dernière épreuve avant l’entrée au jardin d’Eden* ?

*La Orilla de Porongo, où nous attendant Violaine, Stephan, Ilan et Esteban

Lorsque Violaine (en précieuse conseillère) nous annonce que la météo prévoit des pluies torrentielles sur le chemin qui nous sépare encore de la Orilla Porongo, tout le monde se régale d’avance : « La pluie ? Enfin ! On en rêvait ! ». Ce sont bien nos corps desséchés qui parlent : d’après nos calculs, la pluie, nous ne l’avons pas rencontrée depuis plus de 100 jours. Mais c’est sans compter l’intensité des orages qui nous attendent sur la route cabossée et boueuse, et surtout, le rio à traverser – en pleine crue. Nous voilà donc partis, pleins de fouge, pour cette petite traversée un peu apocalyptique : dimanche 27 Juin, le tonnerre gronde, les tentes se trempent, les vélos ruissellent, la boue s’immisce dans les rouages. Et à l’approche du passage à gué du rio (qui permet d’éviter un détour de 40 km via Santa Cruz), nous nous lançons avec ferveur et sans peur dans l’eau tiède, tel un baptême. Au 2ème bras, nous observons sans rien dire cet homme de l'autre rive qui passe et lutte au milieu des remous – il ressort avec une chaussure en moins « Attention aux pierres ! » nous lance-t-il en s’éloignant. Charles, en grand maitre des eaux, passe ce 2ème bras, immergé jusqu’à la taille – il ne faut pas lâcher les vélos. L’eau bouillonne et semble s’infiltrer partout – les sacoches résisteront-elles ? Nous tenons fort Joseph et Roxane. Enfin, nous passons le 3ème bras, comme lavés de tout, les yeux pleins d’étincelles, le sourire rayonnant, tout dégoulinants, mais fous de joie de rencontrer nos poronguenos au grand cœur qui sont venus nous accueillir dans leur lada niva. L’excitation est à son comble !

Commence alors notre petit Eden – dans cet endroit incroyable, en pleine nature luxuriante, et éco-construit de toutes pièces par Vio et Steph, tout semble s’épanouir : la nature, la vie, les animaux, les idées, les pensées, les enfants, la liberté ! « Un Eden bâti sur une idéologie libertaire et un bel équilibre où le travail est bien présent, mais loin de l’aliénation : il est force et libération. Cela donne une grande ouverture aux autres (ou c'en est le secret) » - écrit Charles, entre deux conversations avec Steph à refaire le monde. C’est le terrain fertile de la liberté et de l’utopie - portée entre autres par Evo Morales à son arrivée au pouvoir en 2006 - qui a attiré Vio & Steph en Bolivie. C’est le rêve de faire émerger, ici, un espace communautaire, de partage et de solidarité, dans le respect de la nature. De pousser les idées plus loin. De faire bouger les choses. De faire éclater au grand jour les problèmes auxquels la communauté est confrontée : corruption, non-gestion des déchets, déforestation… et de chercher des alternatives (@ Stephan, ¿Por qué mi pueblo? https://www.youtube.com/watch?v=YhtWx_NHagE). Or les embûches sont nombreuses, et beaucoup, comme eux, ont été désillusionnés – cette utopie éco socialiste, semble-t-il, n’était qu’une fausse promesse (@ https://reporterre.net/Une-enquete-sur-la-Bolivie-utopie-ecosocialiste). Mais pour nous, le rêve vivant est bien là, dans cette semaine hors du temps qui culmine le dimanche lorsque Steph et Violaine en grande cheffe ouvrent le restaurant de la Orilla. Alors qu’Esteban et Roxane se fondent dans leur monde imaginaire, nous autres mettons la main à la pâte, envoutés par les saveurs, les yeux pleins d’admiration devant les maestros. Oscar, suivant les traces d’Ilan, s’émeut en servant ses premières assiettes. Pendant l’after, Joseph se déchaîne en improvisations sur son violon accompagné de Steph à la batterie. C’est comblés de bonheur par cette re-rencontre, mais le vague à l’âme, que nous repartons - encore, oui - vers la suite du voyage - mais fallait-il vraiment partir ? Le voyage doit-il toujours être fait de ces attachements-détachements ?

S’en suit une remontée vertigineuse sur l’altiplano, en 18 heures de bus – atterrissage à 4090 m, à El Alto, en plein chaos urbain - choc garanti. Les 40 km d’autopista pour sortir d’El Alto sont violents, alors, très vite, nous empruntons des chemins de traverse. Tels des anges déchus, nous laissons le rythme du voyage nous porter, l’esprit divagant, alors que nous longeons la majestueuse cordillera real. Et puis, tout repart. En arrivant à Penas, sur la route antique menant la Paz à la communauté de Sorata, là où les voyageurs changeaient de cheval pour continuer leur voyage, un gringo nous hèle depuis sa voiture : « En arrivant à la place, arrêtez-vous, je vous inviterai à prendre un café ! ». C’est Daniel, volontaire italien, qui travaille pour la paroisse au cœur de ce village pas comme les autres. Le Padre Antonio, installé ici depuis 10 ans, y a apporté sa passion pour la montagne et l’escalade : il a monté ici une université pour former les jeunes des alentours à devenir de vrais guides andins. Au contact des montagnards d’ici, nous mesurons petit à petit à quel point le charisme de ce padre a marqué les esprits et suscite l’admiration. Dans cette ambiance mystique, nous abandonnons l’espace d’un instant nos vélos pour grimper les falaises aux alentours et goûter aux fromages artisanaux préparés par leurs soins – Roméo, notre ami cycliste avec lequel nous avons passé la frontière presque en tandem, dit en le goûtant quelques jours plus tard que « c’est son plus beau jour en Amérique du Sud ». Les jours suivants au bord du lac Titicaca sont remplis de plénitude. Nous dévorons des yeux les vues grandioses depuis nos « tentes véranda ». Nous savourons un petit déjeuner avec les pêcheurs aymaras de retour de plusieurs nuits sur le lac – ce dur labeur avec du matériel d’un autre temps n’évoque sûrement pas pour eux la liberté, pourtant, à les voir récupérer les petits poissons de leurs filets au soleil, regards sereins, une sorte d’absolu se dégage…

De retour au chaos de la Paz – mais accueillis dans l’appartement de Guillermo (Merci @ La Maison de Mai, Guillermo, Jorge, Martha), tout semble plus facile. Les enfants se sentent tout de suite bien dans ce qui va devenir pour quelques jours notre camp de base entre deux suspensions dans les airs. A force de voir les montagnes, de les sentir si près, l’appel était trop fort : nous partons les arpenter pour quelques jours. Emportés par notre lyrisme, nous fleurtons avec les sommets de la cordillere real. Bivouac glacial à 5100 m. Jeudi 15 Juillet, nous gravissons le raide Pico Austria (5350 m) qui fait face au Condoriri, sommet à tête de condor à couper le souffle : Oscar en tête – tellement heureux de se sentir dans son élément cette fois ! -, Charles en équipe avec Joseph, et moi avec Roxane – pas à pas, au rythme de chacun, remplis de la force de la montagne andine. Roxane: « Tu vois maman, je me suis découragée des fois, mais finalement, je l’ai fait ! ». Sourires jusqu’aux yeux. En contraste, la violence de l’ascension du Cerro Toco à San Pedro nous parait bien loin. Le soir, dans notre camp de fortune auprès de la lagune dans laquelle se miroitent encore les sommets, nous dégustons de petites truites cuisinées par la Elena – je la vois cuisiner, balançant son fils dans le dos, le ramenant à elle pour le nourrir – gestes du quotidien, force de la mère face à la rudesse de la nature, résilience. Je repense à Elena, cette nuit-là, alors que j’essaye tant bien que mal de soutenir notre petite Roxane malade…

Ainsi se termine notre page bolivienne. Alors que nous nous apprêtons à nous envoler pour la Colombie, dernier voyage dans le voyage, nous sommes comme envahis de nostalgie – mais aussi de cette saveur de libertad. Arrivera-ton à la garder à notre retour en France ? En attendant, on la sent fort, et résonnent en nos cœurs les échos de voyage de Lise & Frédéric « On va rêver plus fort que vous » https://vimeo.com/312098789.

12
août

*Manu Chao - Soñe Colombia - Sr.Matanza

*Bomba Estereo - El alma y el cuerpo

Débarqués à Bogotà, nous tergiversons sur l’itinéraire à suivre. C’est le début de la perte de repères. C’est fou, d’un coup, de se dire – ça y est, il ne reste plus qu’un mois. Le temps nous échappe. Le champ des possibilités se resserre. Nous ne pourrons pas tout faire…et pourtant, nous n’avons pas encore étanché notre soif d’immersion -elle est encore bien présente, même plus que jamais ! Alors nous écoutons nos cœurs, nos sens, et finalement, nous optons pour un trajet simplifié via les cordillères orientales & centrales. Le 21 Juillet, 30 jours exactement avant la fin du voyage, nous quittons Bogotà direction Medellin, pour une dernière tranche de vélo itinérante bien exigeante à la découverte de la Colombie : 600 km ++, mais plus de 14 000 m de dénivelé annoncés. Roxane s’élance: « Aujourd’hui, c’est un grand jour, nous partons pour les Caraïbes ! » Elle ne sait pas encore tout ce qui nous attend, avant de rejoindre le paradis promis…

Colombie – le CHOC. Le choc des sens. Le renversement de culture. Le changement abrupt de climat. Le choc émotionnel. Mais quel est ce nouveau monde ? A quoi fait-on face ? Quel est ce nouveau chaos? On ne sait pas, on ne sait plus, on a comme perdu nos repères. Les tropiques : humidité, chaleur, descente sensorielle des Yungas de 2500 m à 300 m de dénivelé, passant d’une pluie torrentielle autour de Bogotà à la chaleur étouffante du Rio Magdalena. Nos corps de gringo, proies faciles pour les insectes déchaînés dans ce four colombien, se font ravager. Oscar en particulier devient fou dans ce nouvel environnement - il est déstabilisé mais reste courageux. Par contraste, les crevasses ancrées dans les mains de Charles disparaissent, comme par magie. Et nos corps de nous crier : remontons vite pour respirer la fraîcheur de l’altitude, passons la linea de la cordillère ! Les sens en éveil : nous nous laissons imprégner par les mille odeurs, les mille saveurs. Bananiers à perte de vue. Le jus d’ananas sucré à souhait coule sur nos lèvres. Fini le maté, ici c’est le café ! – mais un café empreint de douceur et de rire, c’est la « panella » qui vient en cacher l’amertume. La densité : après les terres vidées de l’altiplano, ici il y a foule. Foule de personnes, foule de regards intenses renforcés par le « tapaboca », densité du langage/foule de mots, foule de vélos sur des routes pleines de trafic – fini le sentiment d’être seuls au monde, les vélos ici, comme les colombiens, n’ont peur de rien. La musique sonne fort dans chaque maison, comme pour couvrir ce qui fait mal, il y a de la joie dans l’air ! « Y como te parece Colombia ? te gusta Colombia ? » regard profond, inquisiteur, fier, chaleureux. Les colombiens semblent nous dire : aimez notre pays, ne pensez pas aux violences, aimez-nous, ne pensez pas au passé, prenez ce qu’il y a de bon à prendre, nous avons souffert, nous souffrons, notre histoire est compliquée, mais cela n’empêche pas d’être heureux. C’est la violence adoucie. C’est le réalisme magique de Gabriel García Márquez. C’est l’immersion colombienne, qui te donne des ailes.

Mais les souvenirs du passé comme la violence du présent sont bien là, en trame de fond. Comme de petits indices, à peine perceptibles. Avant que nous ne quittions Bogotà, Rémi, en ami conseiller et ancien de MSF Colombie, nous propose de rencontrer Jaime qui pourra nous briefer sur la situation sécuritaire - la présence des narcotrafiquants et des paramilitaires, les récentes manifestations, les tensions ponctuelles et imprévisibles,…mais il est rassurant, et nous sommes confiants. Première nuit en dehors de Bogotà, sur une piste, un peu à l’arrache, une voiture de police s’arrête : « Vous dormez ici, seuls ? faites attention à vous ». Quelques jours plus tard, nous traversons une base militaire et une équipe en plein entraînement / grands sourires des jeunes militaires chantant. Un autre soir, nous nous arrêtons pour dormir près d’un rio - un jeune vient passer une partie de la soirée avec nous, il se demande bien comment nous voyageons, comment nous dormons, comment nous mangeons. Au fil de la discussion, nous parlons de son futur. « Et que veux tu faire plus tard ? » « Rentrer dans l’armée […]». Silence. J’espère, au fond de moi, qu’il développera d’autres rêves. Plus tard, nous écoutons un documentaire sur la guérilla et les paramilitaires – l’horreur, le massacre (@ France culture, Episode 2 https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/syrie-colombie-quand-letat-devient-assasin-24-colombie-limpunite-des-crimes-paramilitaires et Episode 3 https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/syrie-colombie-quand-letat-devient-assasin-34-colombie-le-combat-des-victimes-du-paramilitarisme). Contraste avec la religion présente partout – "Dios nos salva". C’est Carlos, qui, en grand pédagogue, nous éclairera le plus sur l’histoire de la Colombie : le pourquoi du comment de cette terre fertile et pleine de richesses qui a grandi dans la violence, la mort à laquelle tu finis par t’habituer, la résistance et le sens du partage, et l’espoir d’un futur meilleur. Tout ça nous donne des impressions de paradis déchu.

L’autre grande surprise et bouleversement de ce dernier épisode de voyage, ce sont les retrouvailles avec mes parents, les abuelos voyageurs - oui, incroyable, ils l’ont fait ! Par les temps qui courent, débarquer au fin fond de la zone du café colombienne n’est pas chose aisée. Il leur a fallu bien du courage. Le jour de leur arrivée, les enfants brûlent d’impatience – trop plein d’émotions, débordement d’amour, renouement avec la vie d’avant. Roxane s’inquiète: « Mais Poulou et Soso, ils ont une tente… ? » Et puis ça y est, ils sont là, prêts à s’immerger eux aussi. Alors on avance ensemble, et c’est magique…Nouveau rythme : Roxane et Joseph profitent de la voiture suiveuse avec Soso au volant (conductrice de choc), alors que Poulou en vélo s’essaye à nos pistes de folie / comme ce faux raccourci parcourant 300 m de deniv sur 3 km…. « Le gusta suffrir ? » nous lance un nativo. Le rythme s’accélère : les trois derniers jours avant El Jardin, point culminant de ce trajet ambitieux au cœur des cordillères, nous parcourons un total de 4200 m de deniv, soit 1400 m par jour ! Oui, à croire que l’énergie colombienne nous donne à tous des ailes. Les rencontres, à sept cette fois, sont nombreuses, chaleureuses, pleines de vie et de force « Vamos, Vamos la familia ! ». A Jardin, nous passons enfin du temps avec Carlos, ami de Julien et Annabelle qu’ils ont rencontré il y a 10 ans sur les routes andines alors que lui traversait l’Amérique Latine à vélo – ce voyage a changé sa vie. Depuis, en cycliste plein de sagesse, il s’est installé ici avec sa maman Marlène. Marlène est malade, il prend soin d’elle. Marlène est douce, tendre, elle a le cœur sur la main – elle a perdu la mémoire, mais elle nous parle avec le cœur, avec les yeux, visionnaire « Quelle belle famille, quelle belle famille ». « Et où allez-vous ensuite ? ». Et nous de répéter 10 fois, 100 fois, le chemin à venir, mais peu importe, c’est si doux, et d’ailleurs, Charles, on va où ? Le soir, Marlène n’a plus 82 ans, mais 60 ! Carlos me dit qu’à nos côtés, elle s’est sentie rajeunir. Voilà, je crois qu’à travers les yeux des colombiens, mes parents voyageurs goûtent / re-goûtent un peu à ce qui nous enivre... Comme dit Charles, « tu sais, ils ont voyagé avant nous ».

Après Jardin, tout s’accélère encore. Il nous reste de petits moments de vie sauvage, d’aventure voyageuse, d’intimité sous la tente, de violence douce, de douceur intense. Un dernier bivouac en hauteur à la vue magnifique. L’enchaînement de bus, pour parcourir quelques derniers bouts de kilomètres. La magie de la comuna 13 à Medellin. Les 43 ans de Charles à Cartagena, notre point le plus au Nord du voyage – écho aux 6 ans de Roxane, au point le plus au Sud, à Punta Arenas – la boucle est-elle bouclée ? Un bivouac en pleine chaleur, sur une plage abandonnée. Une traversée en pirogue à moteur – tapent les vagues. Une maison de rêve au bord de la mer, pour renouer avec l’esprit casanier, au son des pirates des caraïbes de Joseph…

La désimmersion en cours ou à venir nous trouble. On voudrait goûter toujours au voyage. On voudrait se fondre dans cette Colombie fascinante, tel le train « de glace et de feu » de Manu Chao en 1993 qui s’enfonça dans les terres, de Santa Marta à Bogotà, avec à bord des centaines de saltimbanques aventuriers de toutes parts – l’aventure la plus dure mais la plus marquante de sa vie, faite de « péripéties qui se succèdent et ne se ressemblent pas » pendant laquelle « ceux qui sont de la race des explorateurs [n’ont pas] vacillé » (@ http://www.prendreparti.com/1993/11/15/le-train-de-la-mano-negra-en-colombie/). Nous sommes inondés de flashback de ces huit derniers mois. Un soir, je pleure en ressentant plus fort ces moments uniques que nous avons vécus – indescriptibles. C’est la descente émotionnelle. Alors nos âmes s’accrochent à ce qui s’achève doucement, inexorablement – ne dit-on pas ici, que l’on pédale avec l’âme ? Pedalandeo l’alma. El alma y El cuerpo. « Maman, quand on sera à Paris, on pourra toujours pédaler ? » Oui, bien sûr...

29
août

* Bon Entendeur, Le temps est bon

Il y a eu tous ces derniers moments – ceux qu’on vit comme si c’étaient les premiers, ceux qu’on vit comme si c’étaient les derniers. Les enfants ne voulaient plus pédaler en arrivant aux Caraïbes, mais Charles ne voulait pas quitter son vélo – compromis. Finalement, c’est dans la boue que les vélos quitteront le petit paradis de la réserve de Sangaré pour rejoindre le port de Paso Nuevo d’où nous prendrons une lancha pour l’Isla Fuerte. Entre deux eaux, nous dormons devant une finca un peu en hauteur. Il y a de la vie dans cette finca : la grand-mère, les petits-enfants, les oncles et tantes. Estéban, 10 ans, reste auprès de nous et nous questionne, fasciné – Oscar est fier de lui montrer nos tentes qui protègent des moustiques, une énième fois, comme si c’était la première fois. Estéban a les yeux qui brillent de liberté, alors que ses mains claquent sur les jambes. « Mais il y en a tout le temps, des moustiques ? » je demande innocemment. « Il y en a surtout quand il pleut beaucoup » « Et il pleut souvent beaucoup ? » « Tous les jours que Dieu fait » …les heures de la tombée du jour ne sont pas faciles. Sur la petite route qui nous mène à Paso Nuevo, l’activité bat son plein entre terre et mer – bananes plantains en équilibre sur les vélos, odeurs de poisson grillé, et la musique, toujours. On accélère le rythme pour rejoindre le port, comme portés par le rêve – l’Isla Fuerte, l’île de la force, allons donc prendre ces dernières forces !

Il y a eu les couchers de soleil à n’en plus finir, et surtout celui qui a duré tellement qu’on aurait pu croire que le soleil venait nous dire aurevoir, qu’il ne voulait plus nous quitter, un aurevoir long et savoureux. Il y a eu l’invitation chaleureuse d’un groupe d’amis de Medellin rencontrés sur la petite plage à partager un repas, un apéro dans l’eau claire, - Poulou et Soso vont-ils accepter ? Mais oui, Poulou et Soso sont à fond ! les liens se créent un moment, l’énergie du voyage est encore brûlante. Il y a eu cette marche vers la plage du Nord rêvée, imaginée…on marche dans la chaleur, la plage du Nord n’existe pas, les enfants se demandent à quoi bon ? Nos enfants chéris tout terrain. Il y a eu la plongée dans l’eau chaude, les myriades de poissons – même en les regardant, on y voit de la nostalgie. C’est dans cette dernière lancha qui nous ramène au port que Charles sent monter l’émotion de la fin. Et moi c’est dans ce dernier bivouac, où on se sent encore tellement dans le voyage, et où on ne peut pas vraiment réaliser que ça y est dans quelques jours, ce sera terminé. Dans ce dernier jeu à cinq, sous les palmiers. Dans le lait de la vache, tiré au petit matin. Dans les pieds qui s’enfoncent dans la boue. Dans le regard des campesinos qui nous offrent cette dernière expérience de vie « Vous ne voulez pas nous emmener avec nous ? ». Dans ces dernières 24 heures de bus qui nous mènent à Bogotà – patience infinie des enfants. Dans ces dernières 24 heures à Bogotà – où nous achetons même nos derniers livres de Gabriel Garcia Marquez à la librairie française, parce que, sait-on jamais ?

En disant au revoir aux amis de l’Isla Fuerte, aux campesinos, à Sabine et sa famille à Bogotà, au chauffeur de taxi, on dirait que tout est là d’un coup. Il y a de l’électricité dans l’air. Le déjeuner de fête à cinq à Bogotà vire à moitié au drame – émotions à vif. Ici ou là, on nous demande « Cela ne fait pas bizarre ? » Et on voudrait crier « Mais si ! Mais non ! ». A nous aussi de mettre de la musique à fond pour que nos cœurs chargés d’émotion ne se serrent pas trop - alors qu’on repense à tous ceux que l’on quitte. A tous ceux qui sur le chemin, au gré du vent, nous ont suivis, nous ont portés, nous ont ouvert leur cœur, nous ont ouvert le cœur. A César, Filipe, Claire, Gerardo, Pierre, Yves, Sandy et Mathieu et la happy family, Mathilde, Marie Sol, Reynaldo, Gaston, Antonio, Guillaume, Pablo de Punta Arenas, Gisella, Martha et son mari musicien, Lionel, Caroline et leurs enfants, Veronika, Alexander, César, Camilla, Wassil, Omar, Claudio, Mick, Agathe, Jade, Adèle, Maeli, Baptiste, un campesino de Santiago, Pablo et Pablito de Linares, Martha de Rio Hurtado, toute l’équipe de Chili pépère*, Mario, Jakomo, Brieuc, Alexandre, Reynaldo le luthier de La Serena, Carlos, Daizy, José, l’alliance française d’Antofagasta, Maurizio, Andrés, Michel, Kasia, Felipe, Émilie, Elodie, Khaïang, Marjory, Aurélien, Roméo, Sylvia, Nano, Violaine, Stéphane, Ilan, Estéban, Jorge, Marta, Guillermo, Eugenia, Daniel, Padre Antonio, Myriam, Diego, Macario, Jaime, Rémi, Adriana, Laura, Poulou, Soso, Nico, Ignazio, Marie, Carlos, Marlène, Bibi, Gi, Juan Carlos, Andrea, Carlos, Katalina, Gabriel, Sarah, Ana, Estéban de la finca, Estéban de la lancha, Sergio, Estéban le campesino, Sabine, Federico et leurs enfants. Au Chili, à la Bolivie, à la Colombie.

*Et grâce à eux, un podcast enregistré à Sucre, Bolivie : « Une famille à vélo en 2021, de Punta Arenas jusqu’en Colombie! (ou presque) » https://chilipepere.info/podcast-no-24/

Et c’est plein de cette force de l’aurevoir que nous prenons le chemin du retour, le chemin du changement d’état. Charles : « Le voyage, c’est comme ça, c’est tout ou rien – quand tu rentres, tu passes de 100 % à 0 % ». Pourtant, il faudra bien trouver des nuances ? Débarquement à l’aéroport - le sourire pétillant de Bertrand (aussi de retour de 5 ans à l’étranger) est là pour nous épauler – c’est le croisement des retours. Il extrait des enfants des mots, des ressentis (ce que nous n’arrivons jamais à faire !) – petites pépites. En quarantaine à Malesherbes, chacun vit son changement d’état à sa façon, alors que les messages d’amitié et de bonne arrivée nous parviennent, à foison, tous pleins de sagesse. Du tout mouvement à l’unité de lieu. Charles s’immerge dans le jardin, Oscar et Joseph fusionnent avec leurs cousines, Roxane s’y perd un peu, moi aussi d’ailleurs. Puis Oscar tresse, Joseph innove, Roxane danse. Je les observe, grandis – détails à peine perceptibles. Nous passons le flambeau à Vincent et Aglaé qui s’envolent vers le Brésil – nouveau départ, nouvelle énergie. Nous les laissons partir. Nous réfléchissons au lendemain. Nous goûtons à l’indescriptible, à cette chose unique qui nous rend différents sans l’être, à ce que nous avons cru tenir mais qui n’est jamais acquis, à ce déséquilibre-équilibre, à ce que nous allons cultiver sans relâche : « Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr ». (L’usage du monde, Nicolas Bouvier, Thierry Vernet).

Ainsi s’achève ce carnet de voyage.

Un immense merci de nous avoir suivis.

Merci d’avoir cru en nous et de nous avoir accompagnés.

On est impatient de vous voir et de poursuivre l’aventure avec vous.