Carnet de voyage

Africalowtech

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Sensibiliser à des questions socio-environnementales prégnantes...telle est l'ambition de ce carnet dessiné qui entend mettre en valeur et en couleur des savoir-faire africains ingénieux et durables.
Janvier 2020
20 semaines
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Publié le 11 février 2020

Au carrefour du carnet de voyage et du récit scientifique, Africalowtech est un ouvrage illustré qui entend sensibiliser un large public à des questions socio-environnementales prégnantes. Au fil d’un voyage de 5 mois, nous parcourrons l’Afrique de l’Est à la rencontre d’individus ingénieux et inspirants. Quotidiennement, ils pensent, repensent leur rapport au Monde et aux Autres en inventant des techniques durables qui peuvent être qualifiées de « low-tech ».

« Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est » (Proust).

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Publié le 11 février 2020

Zanzibar…à la croisée du mythe et du rêve, créateur et tributaire de fantasmes stéréotypés, ce nom résonne en chacun comme le lieu de l’ailleurs et du nulle part. Réputée pour sa culture swahilie, exhalant un parfum d’Orient, illustre pour ses plages ivoirines, ses eaux cristallines et ses innombrables épices, l’île garde un secret qui parvient encore quelque peu à être dissimulé, mais que le temps commence doucement à dévoiler : la culture des algues.

Port de Stone town 
Village de la côte Est 

Depuis toujours, l’océan rythme et structure le quotidien des habitants de l’île. Les enfants jouent sur la plage et la vie maritime se retrouve dans leurs jeux et dans leurs chants. Les hommes se sont depuis longtemps adonnés à la pêche, embarquant sur leur mythique boutre. Quant aux femmes, elles ont appris à s’approprier l’univers fluctuant et éphémère de la marée, appelé « pwani » en swahili. Sur la bande de sable qui ne se laisse découvrir qu' aux heures capricieuses de la marée, à la frontière du visible et de l’invisible, il n’est pas un jour sans que les femmes ne remplissent leur panier de coquillages et petits poissons. Si la culture des algues est récente, elle s’ancre dans cette longue tradition d’activités marines proprement féminines.

Depuis quelques années, la pêche en marée basse s’est accompagnée de la récolte plus minutieuse, plus longue et plus technique des algues. Tous les jours, des femmes, des paysannes de la mer, parcourent les quelques mètres du chemin sablonneux qui relient leur village à l’immensité de l’océan Indien. Coiffées d’un chapeau de paille, les protégeant d’un soleil ardent, arborant une robe colorée fuyant au vent, ce sont les pieds nus qu’elles s’en vont cultiver leurs champs. Ce travail est éreintant, mais il s’entreprend toujours dans une ambiance chaleureuse et amicale, tout à la fois palpable et bruyante, au sein de laquelle potins, boutades et autres bons mots ne cessent de fleurir, provoquant des éclats de rires partagés et harmonieux !

Champs marins 
Les paysannes de la mer 


À leur arrivée, l’eau s’est déjà retirée sur 2 km, laissant s’épanouir des bancs de sable parsemés de champs marins. Les algues sont accordées par une ficelle à une corde en nylon, laquelle est tendue entre deux bâtons de bois plantés dans le sable.Tout comme le maraîcher nettoie ses parcelles des mauvaises herbes, les femmes commencent par nettoyer les algues et les cordes, et y retirent les mousses qui y ont posé les amarres.

Travail de maraichères 

Une fois le travail d’entretien des champs achevé, quelques deux ou trois heures plus tard, les « mama » comme elles s’appellent entre elles, rentrent de la plage avec la récolte du jour.

Fin de la récolte 

Observer la culture de l’algue engendre une impression similaire qui se traduit par une jouissance sensorielle. À cet égard, l’île a souvent été décrite comme un paradis des sens. Que l’on se perde dans les petits villages bruyants qui bordent les côtes, se promène dans les étroites ruelles de Stone Town, enivré par des odeurs épicées, happé par les sonorités musicales du Taarab, ou que l’on flâne sur les plages et explore les eaux colorées de l’océan indien, chaque instant passé sur l’île offre à vivre des expériences au cours desquelles l’ouïe, l’odorat, la vue et le toucher sont inlassablement mis à l’épreuve.

Il s’avère que la culture des algues condense et intensifie ce spectacle sensoriel.Tout d’abord, elle amène à la contemplation, car les algues sont en elles seules un somptueux tableau. Sous l’eau ou séchées à la lumière du soleil, ces herbes marines sont peintes de mille couleurs dont les nuances ne cessent de se décliner.

Séchage des algues 

Aujourd’hui, plus de 20000 femmes cultivent les algues sur l’île, mais seules quelques-unes (elles se comptent par dizaines), les transforment en produits cosmétiques et plus particulièrement en savon. La fabrication du savon ne fait que sublimer ce spectacle multisensoriel en lui ajoutant des notes olfactives. À l’image de l’île, les savons d’algues ont des arômes de cannelle, de curcuma, de piment, de citronnelle, de café, de vanille ou encore de clou de girofle, dont Zanzibar est le premier producteur mondial. Comme les algues, les épices utilisées dans la préparation font voyager au cœur du terroir et de l’histoire de Zanzibar. Introduites sur l’archipel pendant la période de colonisation omanaise, elles sont devenues l’un des éléments phares de la culture swahilie.

Préparation savon 

Combinant harmonieusement les héritages naturels et culturels de l’île, le travail des algues est le reflet d’une longue et riche histoire. Et cette histoire ne s’écrit pas qu’au passé, chaque jour ces paysannes de la mer continuent de l’écrire à la lueur de nouvelles préoccupations. L’histoire des algues, c’est aussi et avant tout celles des femmes. Derrière cette culture marine, se dessine en creux leur désir d’émancipation.

« Mwani », « Furahia wanamke », usitove moyo » les noms des trois coopératives que nous avons visitées ne sont pas anodins, ils évoquent la remarquable symbiose qui relie les femmes et la culture des algues, un travail grâce auquel la liberté et l’indépendance sont devenues pour elles des rêves accessibles. Si le terme « Mwani » se réfère uniquement aux algues, dont il est la traduction swahilie, les deux autres appellations sont plus significatives. « Furahia wanamke » signifie « les femmes (rendues) heureuses », tandis que « usitove moyo » peut se traduire ainsi, « ne perds pas courage ». Et c’est bien de ça dont il est question à travers et au-delà des algues : de l’exceptionnel courage dont ces femmes font preuve pour accéder au bonheur, un bonheur qu'elles font rimer avec indépendance. Outre l’autonomie financière qu’aucune n’oserait passer sous silence, le travail des algues leur permet de s’affranchir du joug masculin qui les assujettit depuis bien trop longtemps. Ces paysannes de la mer sont fières de maîtriser une technique dont elles sont les seules détentrices. Sous cette fierté assumée, ce sont des femmes rêveuses, franches et affranchies, audacieuses et moqueuses qui se font entendre.

Si les algues permettent de soigner les corps, elles ont aussi, surtout, la vertu de libérer les cœurs.

Portraits de femmes 

Le travail et l’aventure continuent...

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Dans l’une de ses fables, Jean de la Fontaine écrivait: « Il faut, autant qu'on peut obliger tout le monde : On a souvent besoin d'un plus petit que soi ». Et bien de cette morale, l’histoire dont on vous parle ici fera foi. Elle est bruyante, elle agace, elle dégoûte et pourtant, de notre avenir la mouche pourrait bien être la clé de Voûte ! Repenser l’ordure, glorifier l’insecte et magnifier la larve, telle est l’ambition de cette étonnante technique et, plus modestement, de ces quelques lignes qui par bien des moments prendront l’allure d’une fable : « La mouche et le déchet ».

L’histoire commence en Tanzanie, sur les places magistrales des marchés de la capitale. Loin des salles aseptisées auxquelles nous sommes habitués, ici, les marchés regorgent de beauté. Dans les étroites ruelles, les corps se collent, se bousculent et s’entremêlent, les voix se superposent et se confondent…toujours la même ritournelle ! Des marchés tanzaniens, ce sont également des couleurs éclatantes et des odeurs alléchantes dont on se souvient. Car de ce paradis des sens, les fruits et les légumes sont la quintessence.

Marché Stereo, Dar Es Salaam 
Beatris récolte les fruits abîmés sur les marchés

N’en déplaise aux flâneurs et aux rêveurs, le marché ne se réduit pas à ces images enchanteresses qui au fil de la journée disparaissent. Dans certaines des rues qui le bordent, des montagnes de déchets débordent. Des couleurs, il y en a toujours, mais elles se ternissent, des odeurs, plus que jamais, mais désormais ce sont celles de fruits et de légumes qui pourrissent.

Vies d'ordures 

Moins dangereux que le plastique, la situation n’en demeure pas moins critique. En Tanzanie, plus de 50% des déchets sont organiques et souillent les rues de cette belle région d’Afrique. Le problème de la gestion de ces déchets n’est pas seulement esthétique, il est aussi et avant tout, hygiénique. Vecteurs de maladie, de milliers de familles ils affectent et attristent la vie.

Décharge abandonnée. Mkwajuni, Dar Es Salaam

Dans les hauteurs de Dar Es Salam, à quelques minutes seulement du centre d’affaires et des beaux quartiers du bord de mer, des paysages pestilentiels défilent, tout le long de la ville. D’innombrables ordures obstruent la vue et donnent à ces lieux bien triste allure. Dans ces univers repoussants et inquiétants, personne n’aimerait rester, excepté peut-être les quelques poules et les dizaines de chèvres qui parviennent tant bien que mal à trouver quelques mets…pour elles, légumes et fruits abîmés valent toujours mieux que l’amertume du bitume. Hélas, dans ces quartiers abandonnés vivent aussi quelques familles, parmi les plus démunies, qui ont pour voisins ces déchets assassins. Installées dans des abris de fortune, faits de tôles et de cagettes, leur vie est bien taciturne ; mais ces familles n’ont pas eu d’autres choix que de s’habituer à cette injuste insalubrité. C’est le cas d’Amina, sa sœur, ses trois filles et ses deux petits-enfants dont la vie semée d’embuches et de douleurs les a conduits à faire d’une décharge leur sombre demeure.

Scène de vie. Décharge de Mkwajuni 

Cette famille, que le monde semble pour un temps avoir rejetée, côtoie le quotidien de Samuel venu s’installer dans la capitale pour devenir chanteur. Après plusieurs mois de recherches houleuses et infructueuses, il n’eut d’autre choix que de s’installer au milieu des déchets. Plus les jours passent, plus sa vie se fane et ses rêves s’étiolent. Il nous montre ses plaies infectées, provoquées par cet environnement pollué, des plaies qui mettront bien du temps à cicatriser. Il nous parle de ses souffrances, celles qui ne se montrent pas et que cette fois, même le temps ne soignera pas. Ce sont elles les victimes, les grands oubliés de la ville, ceux qu’on n’écoute pas, qu’on préfère ne pas entendre, ceux qu’on ne regarde pas, qu’on feint de ne pas voir.

Samuel cuisine dans son abri de fortune

Pour combattre l’insensibilité et l’indifférence de cette urbanité en pleine croissance, la gestion des déchets doit être une priorité. C’est cette conviction qui a poussé l’équipe de Biobuu a passer à l’action, développant un savoir-faire non ordinaire : la domestication d’une mouche appelée « soldat noir ». Saine et inoffensive, cette mouche n’a de guerrière que sa force salvatrice. Elle ne vit que quelques jours, non sans manifester de la bravoure, car nettoyer les rues de ses déchets, tel est désormais le combat que Biobuu lui fait mener. Celle que l’on appelle guerrière préfère d'ailleurs l’amour à la guerre. Réputée pour son activité sexuelle débordante, chaque jour elle donne naissance à des centaines de larves lactescentes. Quoi que puisse inspirer leur apparence disgracieuse, ces larves sont, pour notre avenir, véritablement précieuses. Dans l’usine de Biobuu où elles sont élevées, chaque semaine elles engloutissent plusieurs kilos de fruits et de légumes abîmés.

Usine d'élevage de mouches. Biobuu 

Larves aux mille secrets, même leurs excréments sont utilisés et servent d’engrais. Après leur festin grandiose, les larves connaissent enfin leur ultime métamorphose et deviennent des mets de qualité pour des milliers de poulets.

Larves : usages et métamorphoses

Plus de doute, la domestication de ces mouches guerrières est le modèle même d’une économie circulaire exemplaire. Grâce à elles, le déchet n’est plus pourriture, mais nourriture, quant à la larve elle n’inspire plus la répugnance, mais invite à la reconnaissance. Pratique, cette technique n'en est pas moins éthique, car elle amène à repenser notre rapport à l’autre, à reconsidérer les oubliés, ceux qu’on méprise et qu’on rejette, ceux que l’on traite d’ordures ou d’impurs, qu’il soit humain ou non humain ; car comme le soulignait Hawkins « Être aveugle au déchet revient à être aveugle à la mort et à la perte ». Ici s'achève l'histoire de la mouche et du déchet.

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Il est devenu courant de blâmer la machine et de condamner la technicité d'une Humanité que seul semble animer le désir insatiable d'un "progrès" illusoire. Et pour cause, l’histoire a douloureusement prouvé à quel point la machine, asservissant l'Homme, pouvait s'avérer exterminatrice.

Si certaines paraissent "assiégées par des songes défigurés", comme l'écrivait Malraux, il ne faut toutefois pas oublier que d'autres machines sont impulsées par "des songes admirables". Les inventeurs que nous avons rencontrés dans l'atelier de Twende, à Arusha, invitent précisément à repenser notre rapport à la machine, ouvrant la voie d’une réconciliation possible. En swahili Twende signifie "allons-y !" et c’est bien de ça dont il s'agit ici, créer des machines susceptibles de (ré)activer un élan d’humanité. C’est la machine qui sera donc à l’honneur dans les pages qui suivent, et les images raconteront, sans doute mieux que les mots dont elles sont privées, leur histoire.

Les locaux de Twende se trouvent au fond d’un petit et tortueux chemin de terre, et sont aussi humbles qu’épurés : une vaste salle, deux bureaux, rien ou presque, quelques planches de bois, des outils disséminés sur les murs, des machines rangées en vrac, voilà à quoi ressemble le décor de ce laboratoire d’idées.

Une fabrique de bric et de broc.

Cet univers a beau être minimaliste, chaque jour il se remplit d'indénombrables inventions qui reflètent une éthique rare et indéfectible. Tout a commencé avec Jim et Bernard, les deux fondateurs. Férus de mécanique, inventeurs hors pair, ils ont décidé de travailler ensemble, animés par une même conviction : "Nous voulions que tous ceux qui ont des idées, des intuitions, puissent y croire, y croire suffisamment pour les accomplir jusqu’au bout et développer des machines qui pourraient améliorer la vie des Tanzaniens" résume Jim. Il était d’abord question de créer un espace de réflexion et d’expérimentation ouvert à tous ceux qui le souhaitent. La seule "condition d’admission" étant d’être détenteur d’une invention et de bien vouloir la partager et la mettre en application.

L'atelier de Twende.

Les machines qui sont créées à Twende sont aussi minimalistes que les bureaux où elles ont été pensées : des assemblages de bric et de broc, facilement constructibles et réparables, peu chères, en somme, l’exemple même d’une "low-tech" !

De l'idée à la machine. 

Il parait impossible de résumer en quelques lignes les actions de Twende tant elles affectent une pluralité d'acteurs et soulèvent une myriade de questions, sociales et environnementales. Aussi, nous avons pensé que quelques exemples seraient ici plus évocateurs qu'une synthèse nécessairement parcellaire et réductrice. Voici donc l'histoire de trois hommes et de leurs machines qui, quotidiennement, s'efforcent de repenser le monde.

Frank et la "Maassai Conservation Agriculture Technology"

Grands, beaux, ornés des plus beaux bijoux, peints de mille couleurs, les Maasai sont devenus une icône de la préjugée "tradition africaine", un symbole de la résistance face à la dite "modernité". Largement fantasmés et stéréotypés, aujourd'hui tout le monde vante leur force et leur beauté, plus rares sont ceux qui connaissent leur fragilité.

Village d'Endulen (Ngorongoro). 

L'histoire les a érigés au rang des grands peuples d'éleveurs, un mode de vie qui aujourd'hui n’a plus la même ampleur. Le changement climatique combiné à une urbanisation grandissante, a appauvri et amoindri les vastes terres maasai, obstruant inévitablement l'élevage.

Frank a grandi dans un petit village maasai, conscient de ces difficultés, il consacre sa vie à améliorer le quotidien d'un peuple qui est le sien. Il sait et a appris à l'accepter, les Maasai ne peuvent plus se contenter d'être éleveurs et doivent désormais ajouter une nouvelle flèche à leur arc de guerriers légendaires. La machine qu'il a pensée et conçue à Twende est née de cette métamorphose plus ou moins contrainte, au regard de laquelle les Maasai doivent aussi devenir des agriculteurs.

Frank Mollel.

Son invention, comme toutes celles qui ont vu le jour à Twende, résulte d'une même conviction. Ce que nous appelons, non sans quelque réduction, des "restes", peuvent en réalité être de puissants fertilisants pour l'innovation. Les restes dont il est ici question, sont à la fois organiques et mécaniques. L'objectif de Frank est simple : favoriser l'agriculture maassai en réutilisant les excréments du bétail comme engrais naturel, grâce à un épandeur de fumier manuel "low tech".

Sa machine a beau être novatrice, elle ne rompt pas avec la "tradition". Depuis longtemps, les Maasai réutilisent les déjections de leur bétail. Aujourd'hui encore utilisé comme mortier dans la construction des habitations, l'excrément des vaches sert aussi de combustible pour les activités domestiques. En développant son épandeur manuel, Frank ne fait donc que valoriser cette matière première, richesse inépuisable des Massai, en lui conférant un nouvel usage. Et si cette machine répand un vent d'espoir pour tous les villageois, ce sont les femmes qui sans conteste l'exhalent le plus. L'élevage étant traditionnellement une activité strictement réservée aux hommes, les femmes maasai ont longtemps été recluses dans l'univers confiné de la maison. En introduisant son épandeur manuel dans de nombreux foyers, Frank encourage l'agriculture et permet à de nombreuses femmes de s'accomplir ailleurs et autrement.

Ainsi, cette machine est épatante par son efficacité, mais elle l'est tout autant, si ce n'est plus, au regard de cette symbiose harmonieuse dont elle est la matérialisation, parvenant à allier "tradition" et "modernité", deux phénomènes que l'on envisage trop souvent en terme de rupture ou d'antagonisme plutôt que de continuité. La culture est un phénomène mouvant, jamais fini, jamais fixe, toujours en train de se faire dans un devenir constant.

Le développement de l'agriculture n'induit donc pas de renoncer à la culture maasai, mais seulement de se la réapproprier, de la modeler à la lueur des préoccupations actuelles. Frank le sait mieux que quiconque. Pour mener à bien son activité, il vit aujourd'hui en ville, loin des campagnes, et devant nous, il ne dissimule pas la sensation d'avoir délaissé une part de son identité. Pourtant, convaincu qu'il faut parfois savoir se réinventer pour mieux se retrouver, il finit par nous confier : "Aujourd’hui, j’habite en ville, j'ai de beaux habits, mes enfants vont à l’école et j'ai une maison comme celle que vous avez en Europe. On pourrait croire que j'ai perdu ma culture. Je dirai oui et non. C’est parce que je me suis éloigné que j’ai pu renouer avec la culture maasai. C’est parce que j'ai pris conscience des problèmes que j'ai fui les villages et cette fuite m'a permis d'imaginer ce projet. Je me suis perdu, pour mieux me retrouver, pour revenir, il fallait que je parte".

Travail au champs. 

Colman : Des fauteuils roulant vers l’espoir

Parmi tous les inventeurs que nous avons eu la chance de rencontrer, il y a aussi Colman, jeune homme au sourire franc, qui témoigne d'un altruisme non moins sincère.

C'est dans le cadre d'un stage qu'il a commencé à travailler à Twende, alors qu'il était encore étudiant à l'Université. Proposés une fois par an, ces stages traduisent l'autre grande ambition de Twende : tisser des liens entre deux entités qui ont rarement l’occasion de collaborer, les jeunes ingénieurs/techniciens et les communautés villageoises. L’idée sous-jacente est ambitieuse, des villageois viennent exposer à des ingénieurs et des techniciens les problèmes auxquels ils sont confrontés et pendant plusieurs semaines ils dessinent, ensemble, les contours d'une machine capable d’y répondre.

Colman Ndetembea.

Pour Colman, tout commence lorsque le thérapeute Sudi Muli entre en contact avec Twende. Porte-parole d'une autre population délaissée, Sudi Muli dirige à Arusha une école spécialisée pour les enfants atteints d'handicaps physiques et cérébraux, la première de Tanzanie. Porté par l'abnégation, l'espoir et la passion, il ne faudra pas longtemps avant que Sudi Muli convainque Colman d'agir à la faveur des handicapés. Leur objectif : fabriquer une chaise roulante polyvalente solide, peu onéreuse et non encombrante.

Work in progress @ Kyaro Assistive Tech.

Des fauteuils roulants, il y en a en Tanzanie, mais la plupart, importés d’Inde ou de Chine, sont parfaitement inadaptés au contexte africain. Particulièrement coûteux, ces fauteuils sont également dépourvus de la robustesse nécessaire pour résister aux routes terreuses et épineuses de Tanzanie. Ces fauteuils nécessitent par ailleurs tout un tas d'accessoires indispensables pour coucher, asseoir et lever l'enfant, des accessoires qui s'entreposent difficilement dans les petites maisonnées de terres qui parsèment les villages. A la lueur de toutes ces inadéquations, reflets d'une solidarité internationale louable mais lacunaire, Colman et Sudi Muli décident d'agir ensemble afin de créer une chaise roulante qui, cette fois, correspondra aux attentes des communautés locales.

Pendant des semaines, ils se retrouvent, discutent, dessinent, construisent, déconstruisent et reconstruisent différents prototypes, jusqu'à réaliser une chaise fabriquée à partir de matériaux robustes et peu chers (câbles de freins, roues de vélo, ceintures, récupérés ici et là, etc.), mais surtout capable d'offrir les trois positions indispensables au bon développement physique et psychique des enfants, sans avoir recours à d'autres accessoires.

Aujourd'hui, le sourire qui jonche le visage des quatre enfants bénéficiaires de ces chaises suffit à justifier le bien-fondé de l'entreprise Twende, et réactive en lui seul cet élan d'humanité sur lequel elle s'est fondée.

Fauteuil roulant polyvalent. 

Bernard : la transmission ou le moteur de l’innovation

Bernard Kiwia.

Bernard, cofondateur de Twende, est l'un des inventeurs les plus passionnés que nous avons rencontrés pendant notre séjour. Le regard profond et bienveillant, il nous accueille dans sa demeure, un palais secret, plus encore, une caverne d’Ali Baba regorgeant d'inventions créatives et frugales. Sillonner son jardin engendre un enchantement peu commun. Derrière un bananier se cache une éolienne enclenchant une machine à laver qui elle-même fait face à un frigo fonctionnant sans électricité, derrière lequel se trouve un vélo recyclé capable de pomper l'eau...Quelques machines parmi tant d'autres qui témoignent de la prodigieuse ingéniosité de Bernard, qui voulait que sa maison soit en elle seule un lieu d'inspiration pour les savants et les passants.

Bernard a toujours eu la ferme conviction que "la transmission" est à la base de toute invention, partant du principe que l'on ne crée jamais à partir de rien et que l'inspiration puise d'abord sa force créatrice dans l'apprentissage. Après avoir mis en place des ateliers pour les adultes, il choisit de consacrer son temps aux enfants qui sont une matière, jamais brute, mais plus facilement modelable. Les jeunes ont encore ce savoir précieux, de pouvoir renégocier constamment leurs pensées et leurs certitudes. Or, douter, imaginer, rêver, croire, ne plus croire, essayer, se tromper, réessayer, sont la condition même de l'innovation.

Ainsi, depuis plusieurs années Bernard fabrique toutes sortes de jeux, machines prototypiques miniatures, afin de transmettre, ou plutôt cultiver, cet art du doute et de l’expérience. Dans les jeux qu'il propose, point de gagnant, point de perdant, seulement des apprentis savants.

Play in progress. 

Ce chapitre, empli d'espoirs innovants, montre que l'Homme, comme la machine, est toujours susceptible d'amélioration, si tant est qu'il concède d'avoir été abîmé, et d'avoir abîmé à son tour, acceptant désormais de se réparer pour réparer le Monde.